LE RHINOCÉROS
Il n'est aucun de mes lecteurs qui n'ait vu, ou le rhinocéros empaiilti que Ton conserve à Paris dans les galeries du Cabinet d'histoire naturelle, ou au moins quelque gravure représentant ce bizarre et gigantesque animal. Vous connaissez donc déjà, mes amis, sa grosse tête oblongue, ses petits yeux écartés, cette corne qu'il porte sur son nez, ses oreilles semblables à celles du cochon, ce corps épais soutenu sur des jambes courtes et recouvert d'une peau formant de gros bourrelets dans plusieurs parties du corps. Tout cela ne compose pas un ensemble bien gracieux; mais pourtant vous ne serez peut-être pas fâchés que je vous donne quelques notions sur ce singulier quadrupède.
Il existe en Asie et en Afrique, dans tous les lieux oii Ton trouve réiéphaiit. iJe même que ce dernier, il se nourrit de végétaux; il se plait particulièrement dans les marais et les gras pâturages. On assure qu'il sait nager, qu'il aime à se plonger dans Jean, et que, malgré son énorme pesanteur et les proportions grossières de son corps, il court avec assez de légèreté.
Cet animal n'est point d'un naturel féroce; celui quon a vu vivant à Paris, en 1748, et qui avait été amené de Sumatra, était apprivoisé, doux et même
caressant. Il mangeait continuellement du foin, de la paille, du pain, des fruits, des légumes et généralement de tout ce qu'on lui donnait, excepté de la viande et du poisson : sa consommation allait, par jour, jusqu'à soixante livres de foin, vingt livres de pain, et il buvait quatorze seaux d'eau. Il aimait extrêmement la fumée du tabac, et ceux qui le montraient prenaient plaisir à lui en souftler dans les narines et dans la bouche.
Cependant, quoique le rhinocéros soit naturellement paisible, il est extrêmement ombrageux: il s'irrite et entre facilement en fureur à l'approche d'un ennemi. Son odorat subtil l'avertit de fort loin de la présence des autres animaux qui peuvent l'inquiéter. Alors il marche vers eux en droite ligne, renversant tout ce qui se trouve sur son passage, sans que rien l'oblige à se détourner. Avec sa corne, il déracine les arbres, il enlève les pierres et les jette derrière lui à une grande distance; en un mot il abat tous les corps sur lesquels sa corne peut avoir quelque prise: s'il ne rencontre rien lorsqu'il est en colèrt'. il se contente de baisser la têie et de faire des sillons sur la terre, dont il jette en l'air une grande quantité. Il n'attaque guères les hommes, à moins qu'on ne le provoque ou que l'homme n'ait un habit rouge; dans ces deux cas, il entre en fureur, tâche de saisir la personne par
le milieu du corps, et la fait voler par-dessus sa tête avec une telle force, qu'elle est tue'e par la violence de la chute: alors il vient la lécher fortement, de manière à lui enlever toutes les chairs. Si on le voit venir, on peut aisément l'éviter, quelque furieux qu'il soit; car il ne se tourne qu'avec peine et ne voit que devant lui : ainsi, on n'a qu'à le laisser approcher jusqu'à la distance de huit ou dix pas, et alors se mettre un peu de côté; il ne voit plus celui qu'il poursuivait, et ne peut que très difficilement le retrouver.
Tous les auteurs assurent que le rhinocéros est l'ennemi naturel de l'éléphant. Quand il se prépare au combat avec ce dernier, il semble aiguiser sa corne, en la frottant contre les arbres, les rochers et tous les corps durs; ensuite, il tâche de l'enfoncer dans le ventre de son ennemi, à l'endroit où il sait que la peau est plus tendre et plus molle. La possession d'un pâturage est le plus souvent le motif de ces combats. L'éléphant, qui est rusé et subtil, évite quelquefois la corne du rhinocéros, le fatigue avec sa trompe, le déchire, le hache et le met en pièces avec ses défenses; mais le rhinocéros, quoique moins gros et moins adroit, remporte souvent la victoire. Emmanuel, roi de Portugal, fit combattre, en i5i5, un rhinocéros avec un éléphant, et ce dernier fut vaincu dans l'arène de Lisbonne.
La corne du rhinocéros est d'une dureté extraordinaire, qui permet qu'on en fasse des ouvrages sculptés de toute beauté et de très longue durée. Elle avait un grand prix chez les Romains, qui en faisaient, entre autres choses, des vases à bec pour contenir les huiles et les essences dont ils se parfumaient au bain. Les écrivains Arabes et les Orientaux ont débité une multitude de fables sur cette espèce de corne ; ils prétendent que, quand elle est fendue, on y voit mille figures plus merveilleuses les unes que les autres, des hommes, des oiseaux, des chèvres; ce qui fait, disentils, que les princes Chinois et les Indiens s'en servent pour orner leurs boudoirs et en parent leurs trônes. L'on en fait aussi des colliers et des manches de couteaux à l'usage des rois des Indes, qui se servent toujours à table de ces couteaux, et qui les achètent bien cher, parce que ces princes superstitieux croient de bonne foi que la corne sue à l'approche d'un poison quelconque. Chez nous on ne voit guères décernes de rhinocéros que dans les cabinets des curieux.
Les Maures Indiens mangent avec plaisir la chair du jeune rhinocéros; mais quand il est vieux, cette chair est si dure et si coriace, qu'il faut avoir de bonnes dents pour en manger. Ces mêmes Indiens et les Abyssins tirent parti de la peau forte et épaisse de cet animal, pour en faire des cottes d'armes, des cuirasses et des boucliers. Ces armes ont l'avantage d'être fort légères, et de résister très bien à la balle. On
prétend même que la peau du rhinocéros est assez dure pour que ces peuples l'emplovent à faire des socs de charrue.
Je pourrais vous dire encore bien des choses, au sujet des vertus merveilleuses que la superstition a attribuées à la corne, au sang, à l'urine, à la peau de cet animal; mais à quoi bon vous entretenir, mes amis, de tous ces contes ridicules? Il me suffit de vous avoir fait connaître les services réels que Thomme sait obtenir du rhinocéros.
MOTS A L'OREILLE
*4 Trois bonnes recettes pour se bien porter: ne manger que par appétit et non par gourmandise; bien dormir; se lever de bonne heure.
v^ Deux bonnes recettes pour bien dormir : ne jamais rester oisif ou inactif dans le jour; être content
de soi-même.
(^ Une bonne recette pour être content de soimême : faire en sorte que les autres soient toujoui-s contents de nous.