DE FAIRE LE BIEN
Vous VOUS rappelez sans doute, mes bons amis, que je vous demandai, il y a quelques mois, quels étaient les moyens d'exercer la bienfaisance, quand on ne pouvait disposer d'aucune somme d'argent. Voici une petite histoire bien vraie, qui confirmera toutes les choses justes et bien senties que vous me dîtes dans le temps à ce sujet.
('Qu'on est heureux d'être riche!») disait Fannv, debout devant la croisée, en regardant s'éloigner le brillant équipage où venait de monter la jeune Rosalie, fille d'un banquier qui habitait un hôtel en face de la maison où logeait Fanny avec ses parents. Madame Lebrun, attribuant à quelques désirs de vanité les regrets exprimés par sa fille, l'attira doucement vers elle, et la prenant dans ses bras, lui dit avec le ton d'un tendre reproche: <> Tu te trouves donc malheureuse, mon enfant, puisque tu envies le sort de M"' Rosalie? Qu'as-tu vu aujourd'hui de si séduisant dans son superflu, pour faire ce triste retour sur notre position? Et avons-nous le droit de nous plaindre, quand il n'est pas de véritables besoins que nous ne puissions satisfaire? — Ah! Maman, répondit Fanny, il faudrait que je fusse bien déraisonnable et bien ingrate i^our me plaindre de mon sort, si, comme
VOUS paraissez le croire, je n'avais en vue que les brillantes ba{;atelles dont l'opiilenre peut s'entourer. Non, j'ai mieux profité de vos leçons: ce que j'envie à Rosalie, c'est la possibilité de céder aux mouvements de son cœur en faveur de l'infortune. Si vous aviez vu tout-à-l'heure quelle aimable expression animait ses traits, en inscrivant sur ses tablettes le nom d'une femme qui, entourée de trois enfants, lui demandait du pain! Si vous aviez entendu les bénédictions de la pauvre famille, quand dcijà Rosalie était birn loin!...
— Merci, mon enfant, reprit M"" Lebrun, merci; tu soulages mon cœur par cette explication. C'est donc l'exercice de la bienfaisance qui fait l'objet de tes desirs? Eli bien , crois que Dieu, en mettant la pitié dans le cœur de ses créatures, n'a pas voulu que les riches seuls eussent le privilège d'être utiles à leurs semblables. Il y a plus d'un moyen pour parvenir à ce but.
— Ah! Maman, et vous me l'avez laissé ignorer! — Tu n'as négligé aucune occasion de faire le bien. — Maman , je ne vous comprends pas du tout. Quel bien ai-je donc fait sans le savoir? — Souviens-toi des conseils que tu donnas à Joséphine, quand sa paresse et son indocilité faisaient l'affliction de ses parents: l'ascendant de ton amitié, les prières que tu fis pour elle, le bon exemple que tu fus attentive à lui donner, changèrent son caractère; elle te doit sa vertu, et ses parents voient en toi la cause de leur satisfaction actuelle. Rappelle-toi ton assiduité à visiter soir et matin la vieille Marguerite, pendant sa maladie; les consolations que tu as portées aux orphelines Duménil, à qui tu promis l'affection d'une sœur, et qui essuyèrent leurs larmes en t'écoutant; enfin, quand nous étions à la campagne, l'aveugle dont tu guidas la marche, la petite paysanne si fatiguée que tu soulageas en portant quelque temps son panier, et la pomme dont tu te privas pour ce petit moissonneur que la soif dévorait; tout cela, ma fille, ce sont des œuvres de charité. — Je n'y voyais que des plaisirs.
— Ce titre, tout juste qu'il soit, ne diminue rien de leur mérite. Souviens-toi encore de la résolution que tu as prise d'enseigner la lecture et l'écriture à de pauvres enfants dont les parents ne peuvent faire les sacrifices nécessaires pour leur procurer cette instruction. Vois, ma bonne amie, que de ressources renferment les belles .unes, et remercie le ciel d'avoir accordé à tous les hommes le précieux avantage de faire le bien de tant de diverses manières. — Oh! que je suis contente de c^te explication! Mais pourquoi Maman, ne me Tavez-vous pas donnée plus tôt? — Je viens d'éloigner les regrets de ton cœur; mais avant de te les entendre exprimer, je me plaisais à te voir pratiquer des vertus sans connaître leurs noms. Tu es éclairée maintenant; prends garde que cette lumière n'éveille en toi des sentiments de vanité, et songe bien
à ne jamais confondre la satisfaction d'une conscience qui s'avoue sans reproche, avec les applaudissements que se donne l'aniour-propre. »
Quelque temps après cette conversation, Annette, fille du cordonnier de M"" Lebrun, vint lui apporter des souliers: « Eh bien, mon enfant, dit cette dernière, comment va le ménage de votre père? — Nous ne sommes pas encore heureux. Madame; tous les jours je sens davantage quelle grande perte est celle d'une mère; mais j'espère pourtant que notre sort va changer; voici comment: d'abord, mon père se porte mieux; mes petits frères sont reçus à l'école gratuite; et moi, je vais laisser mon état de brodeuse, qui me rapporte si peu, pour entrer femme-de-ch.«mbre chez notre propriétaire. — Tant mieux, ma fille; vous allez recueillir le fruit de votre bonne conduite envers vos parents. — J'aurai 3oo francs de gages, le tiers me suffira pour mon entretien, et je compte donner le reste à mon père pour l'aider à élever mes frères. — C'est très bien. — Je me souviendrai toujours, Madame, des obligations que je vous ai, ainsi qu'à mademoiselle Fanny; car si vous ne m'aviez pas pressée d'apprendre à écrire et à compter pour maintenir l'ordre dans le ménage de mon père, je n'aurais pu profiter de la place qui m'a été offerte sous ces conditions. Je me rappelle encore la bonté, la patience de Mademoiselle, quand il lui fallait si souvent me répéter la même chose ; et comme elle quittait obligeamment ce qui faisait ses loisirs, pour se mettre à travailler avec moi!... — Assez, ma bonne Annette, dit Fanny; souvenez-vous seulement de la condition que j'ai coutume d'imposer et que vous avez acceptée, qui est de rendre à une autre ce que vous avez reçu de moi, lorsque la circonstance se présentera, et que vos occupations n'y mettront pas obstacle. — Oui, Mademoiselle, je vous le promets. »
En finissant ces mots, Annette salua et partit. » Tu viens de l'entendre, Fanny, dit M"' Lebrun; le sort de ces bonnes gens va s'améliorer, tu as joui de la reconnaissance d'Annette. Dis : penses-tu encore qu'on ne puisse faire le bien sans richesses?» "