DE SA GRAKD'MÈRE AVEUGLE
Dans la forêt de Saint-Germain, à peu de distance de l'entrée appelée porte Dauphine , et sur le joli petit chemin tortueux qui conduit au val, on peut voir tous les jours une vieille femme aveugle assise au pied d'un arbre, et ayant auprès d'elle une petite fille qui ne la quitte jamais, si ce n'est pour aller à deux ou trois pas recevoir le denier qu'offre la charité d'un passant. J'avais vu plus d'une fois ces deux pauvres créatures sans y faire grande attention, lorsque l'autre jour, me promenant dans cet endroit avec une dame et ses deux enfants, que j'ai quelque raison d'aimer, nous remarquâmes la vieille aveugle tenant la petite fille pressée dans ses bras, et paraissant lui faire apprendre une leçon que l'enfant répétait avec docilité. Cette leçon était interrompue de temps en temps par un baiser de la vieille, ou par une caresse de la petite. Ce tableau nous toucha, et nous approchâmes. «Ma bonne femme, demanda la dame avec qui j'étais, est-ce que cette enfant est à vous? — C'est ma petite fille, répondit la pauvre aveugle, c'est la sœur de cinq autres enfants, dont le plus jeune n'a que six mois. — 1-lt que fout leurs père et mère? — Leur père est soldat; se trouvant sans ouvrage et voyant sa famille dans le dernier besoin, il s'est fait remplaçant d'un jeune homme appelé au ser^dce, afin de procurer aux siens quelques ressources avec le prix de ce remplacement. La mère nourrit son
dernier enfant, et travaille de l'aiguille; mais ce qu'elle {jagne est si peu pour une si grosse famille! Moi, la vieille fjrand'mère, qui ai perdu la vue depuis trente ans et qui ne suis plus bonne à rien, je demande l'aumône afin de ne pas leur être trop à charge. Voilà ma petite Louise qui me tient compagnie et qui me conduit depuis déjà quinze mois, quoiqu'elle n'ait pas encore cinq ans. — En vérité! reprit la dame; mais comment pouvez-vous aller sûrement avec un guide si peu expérimenté? — Ah! ma chère Dame, elle a bien soin de moi, elle ne me quitte pas un instant, et il ne m'est jamais rien arrivé avec elle. Je n'ai pas été dans le cas de lui faire un seul reproche; il semble qu'elle a un instinct pour me soigner; et quelquefois, quand je l'appelle parce que je crois qu'elle s'est éloignée, je la sens tout de suite à côté de moi qui me répond en m'embrassant. — Pauvre petite! Mais savez-vous, en effet, qu'elle a un bon et joli petit visage qui annonce beaucoup d'intelligence? — On me l'a dit, ma chère Dame; mais hélas! je n'ai jamais vu ni elle ni sa mère... » En disant ces derniers mots, deux larmes coulèrent des yeux fermés de la vieille. « Ne lui faisiez-vous pas réciter une leçon tout-à-l'heure? reprit la dame. — Oui, je lui apprends ses prières, c'est tout ce que je puis lui enseigner. Mais l'année prochaine, jetâcherai de me passer d'elle afin qu'elle puisse aller à l'école; ce sera un grand sacrifice. »
Pendant cette conversation, les deux enfants de ma compagne étaient demeurés muets, les yeux fixés sur la petite fille qui nous regardait avec une bonne mine souriante et satisfaite. La fille de madame ****^ tout émue, s'approcha de l'oreille de sa mère et lui dit tout bas: «Maman, voyez donc la robe déchirée et les pieds nuds de cette pauvre enfant ! Si vous le permettiez, avec une de mes robes de toile, sa mère j)ourrait en faire une très bonne pour elle... — Je le veux bien, ma fille, nous la lui apporterons demain avec une paire de souliers. » L'aimable enfant sauta de joie, et n'eut rien de plus pressé que d'annoncer cette bonne nouvelle à la petite fille de l'aveugle. Pendant ce temps, son frère avait tiré de sa poche quelques sous destinés à acheter des gâteaux et du lait, et on les entendit tomber dans le gobelet de ferblanc de la bonne vieille. Ces bienfaits inattendus firent rayonner de joie le visage de la petite fille; et elle se mit à réciter ses prières en levant les yeux au ciel, comme un petit ange.
Nous nous éloignâmes, et moi-, prenant par la mnin les deux enfants de ma compagne, je leur dis: « Que pensez-vous, mes amis, de ce que vous venez de voir? quelle existence est celle de cette pauvre petite fille! A peine vêtue, nourrie avec du pain, privée de toutes douceurs, elle voit souvent,' dans les mains
des enfants qui passent sous ses yeux, ou des friandises ou des jouets qui pourraient exciter son envie; elle les voit jouer ensemble, courir en liberté, tandis qu'elle ne peut s'éloigner de sa bonne grand'mere aveugle! JEt pourtant, si jeune encore, elle se soumet à toutes ces privations, elle remplit tous ces devoirs avec constance, avec résignation, avec contentement; on n'a jamais un reproche à lui faire; et loin de se plaindre, de pleurer, de s'impatienter, au moindre bienfait qu'on lui offre, sa première pensée est d'en rendre grâce à Dieu. Oh! mes bons amis, n'oubliez jamais cette petite fille, et songez à elle toutes les fois que vous seriez tentés de former des désirs indiscrets ou de manquer à quelqu'un de vos devoirs, vous qui êtes comblés de tout ce dont est privée cette pauvre enfant ! »