‹ Le Bon génieChapitre 8 sur 135 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Coralie, Zilia.

Coralie: Eh bien! ma cousine, comment te trouves-tu dans cette habitation où nous devons demeurer, à présent que Maman est revenue d'Europe?

Zilia: Depuis que nous sommes au monde, nous entendons répéter que, grâce à la manière dont tes parents ont fait gérer cette habitation, on y est heureux; et pourtant je m'y plais moins que chez notre grand père. D'abord ici, nous n'avons point de nègres à nos ordres; à peine nous rend-on les services qui nous sont indispensables: hier, mon singe a bien frappé deux minutes à la porte, avant que la négresse Calypso ait quitté son déjeuner pour aller lui ouvrir! j'ai cru vraiment qu'il me faudrait le lui ordonner!

Coralie: Et moi donc! sais-tu ce qui m'est arrivé? Je commande à deux femmes de quitter leur ouvrage et de venir m'éventer; elles ne m'obéissent que lorsque je me mets en colère! un instant après, Maman passe, elle me regarde étendue sur ma natte, encore tout échaulfée d'avoir crié; elle ôte, avec un grand sang-froid, l'éventail de la main d'une négresse, le met dans la n»ienne, fait un signe, les deux esclaves me quittent et reprennent leur ouvrage; et, sans dire un seul mot, Maman sort, me laissant la liberté de m'éventer moi-même! Quand je me suis trouvée seule avec ces deux vilaines figures noires, qui ne prenaient pas plus garde à moi que si j'eusse été un négrillon, j'ai pleuré et brisé mon éventail en mille pièces.

Zilia : Ma tante ne t'a donc pas vue en cet état?

Corai.ie : Si fait; elle est rentrée dans la salle, que je pleurais encore.

ZiLi.v : Eh bien!....

Cor A LIE : Eh bien! elle me regardait d'un air si extraordinaire, que je me suis vite détournée pour essuver mes yeux , et j'ai caché les débris de l'éventail ; alors elle m'a embrassée et m'a menée avec elle voir un vieux nègre malade. C'était la première fois que j'en voyais! ah! ma chère que cela est laid! Calypso était dans la hutte pour le soigner; comme elle avait l'air bien triste, parce que le vieux nègre malade est son père, je n'ai pas voulu la faire gronder en disant ' à Maman qu'elle m'avait désobéi en venant là, car je lui avais ordonné de rester à la case pour veiller sur ma perruche.

ZiLiA, (en soupirant): Nous étions bien mieux chez notre bon papa ! On obéissait à petite Maîtresse comme à lui-même; il disait sans cesse: « Ne contrariez pas mes enfants, » et tous s'empressaient à nos moindres signes; mais ici qu'avons-nous? deux femmes pour nous servir, nous habiller, nous déshabiller! quatre nègres pour porter nos palanquins, deux pour donner des assiettes à table; et si l'on veut commander quelque chose hors de leur service, il semble qu'on leur parle grec ! Ah! vraiment

CoRALiE , ( l'interroiTipoiit, et regaixiant sur la plus haute branche d'un arbre): Ah! ma perruche! ma jolie perruche qui s'est envolée ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

ZiLiA : C'est la faute de Calypso; pourquoi a-t-elle quitté la case? tu le lui avîiis défendu.

CoRALiE : Comme je nie rcpeiis de ma bonté! Ca-

teau! ma petite Cateau! Si j'ai perdu ma perruche, je ferai châtier Calypso par le commandeur! Qu'elle sorte de ma chambre à présent, et elle verra. Cateau!

Cateau! donne la pâte Ah! mon Dieu! elle saute

sur une branche encore plus haute! elle est perdue! elle est perdue! {Coralie court au fond du théâtre en criant:) A moi, Congo! Domingue! Anténor! Télémaque!

SCÈ>'E DEUXIÈME.

Les mêmes, Calypso.

Calypso, {accourant): Vous appelez, petite Maitresse à moi?

Coralie: Ce n'est pas toi que j'appelle. Je ne veux pas te voir.

ZiLiA : Ce sont les nègres.

Coralie: Qu'ils viennent! Qu'ils quittent tout! Eh bien! ne m'entends-tu pas?

ZiLiA : Je crois que tu ris!

Calïpso : Eux pas venir quand Madame l'a pas dii.

ZiLiA, (à Coralie), Eh bien, cousine!

Coralie, (pleurant et frappant du pied) : vSuis-je assez malheureuse? Cette charmante petite bête! Je

ne l'avais que depuis deux jours! Je ne la vois plus

{à Cfl/vpo): Méchante! Monstre! je te déteste! Misé-

rable esclave, si tu étais restée, comme je te l'avais ordonné, ce malheur ne serait pas arrivé.

Calipso : Moi avoir pas quitté pour jouer, mais pour voir vieux père bien malade! Moi gagné permission Madame.

Coralie : Tu mcnts; ma mère n'est pas assez cruelle pour in'exposer à perdre ma perruche!

Zilia: La voilà! je la vois sur ce grand bananier! Vite, grimpe à l'arbre.

Calypso: Moi pas pouvoir, ça être pas ouvrage à femme.

Coralie: Tu raisonnes, je crois?

Zilia : Où donc est le Commandeur, pour faire donner cent coups de fouet à cette sotte?

Calypso : T'en prie. Maîtresse! moi avoir jamais été battue! Vieux père à moi aurait trop chagrin.

Zilia: Eh bien! monte à cet arbre, et rattrape la perruche; sinon, le fouet.

Calypso: Bananier être bien droit, bien haut; moi jamais gagné la force.

Coralie: Mon Dieu, mon Dieu, que de débats! Mon oiseau sera perdu! Téléraaque! Domingue!

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