‹ Le Bon génieChapitre 86 sur 135 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Puisque je donne à mes griffonnages le titre ambitieux de Mémoires , je puis bien me permettre une petite préface. Je le dois même, en conscience, par modestie, autant que par amour-propre. Écrire ses mémoires, en effet, ne paraîtra pas une idée d'enfant: on dira que je suis un faiseur de contes; que j'ai déjà la barbe grise, au moment où je prends la plume, et que je me suis fait enfant, pour capter l'indulgence de mes jeunes lecteurs et les rendre moins difficiles. On aura tort: ce sont bien les mémoires d'un petit gaixon qu'on va lire; seulement le grand garçon s'est permis quelques retouches au style; il s'en accuse au lieu de s'en vanter, et je ne sais quel instinct de bon goût lui dit tout bas qu'en voulant corriger, il aura gâté son ouvrage.

Je m'appelle Henri Francisque. J'étais Allons

donc!... je suis encore étourdi, curieux, babillard, et pas trop docile.'J'ai beaucoup d'amour-propre, quand je me laisse aller ; la modestie ne me vient que par

réflexion lorsque je repasse le soir mes sottises du

jour, pour me les raconter à moi-même, dans ces feuilles véridiques.

Voici comment la première pensée me vint d'écrire des tablettes : un jour on parlait de moi dans la chambre; j'allais entrer O le curieux! Je m'arrête et

j'écoute à la porte. Mon père disait à M. Abel, un de ses amis: Cela m'afflige, mon cher Monsieur; ce petit Francisque est d'une étourderie! Quel dommage! S'il

voulait! Il y a de l'étoffe! M. Abel lui répondait : Les enfants étourdis sont des petits curieux trop pressés de tout voir. Ils ont une avidité de connaître qui multiplie ctif.z eux les sensations, au point quelles deviennent trop

nombreuses pour être profondes. Le remède à cela

Comme je commençais à ne plus rien comprendre aux réflexions du cher Monsieur, je me sauvai doucement dans le cabinet de mon père, où trouvant de l'encre et du papier, j'écrivis, d'abord sans dessein, tout ce que j'avais entendu.

Je comprenais très bien : il y a de tétoffe car je m'étais fait expliquer cette figure par mon père, à propos de Frédéric, un de mes camarades, qui raflait tous les prix de sa classe. Ah! ah! il a de Cétoffe, me

dis-je en souriant; ainsi donc, si je voulais! Eh!

bien ! Je veux ! je veux ! et pour m'en souvenir, je l'écris en gros caractères : aujourd'hui, lo janvier i8io, je suis un étourdi; je ne veux plus Tétre; je veux faire

attention aux moindres ch Ah! ciel! voilà toute

la poudre dans l'encrier de papa!... C'est égal il ne me grondera pas trop d'ailleurs il j a de l'étoffe!... J'emporte mon petit cahier dans ma chambre.

A partir de ce jour, j'écris le matin mes bonnes

résolutions, et le soir mes étourderies. Ce travail

m'amuse: c'est quelquefois drôle! je me moque de moi-même: comme nous ne sommes que nous deux, mon papa et moi, je me permets de rire à mes dépends, (je suis peut-être le seul dont je supporte la raillerie gaiement).

Nota benè: Je veux m'habituer à ne plus me fâcher pour une plaisanterie. Je suis très irritable; c'est un vilain définit, je m'en corrigerai.... si je puis. — ... Je suis donc toujours susceptible! Je me fâche très souvent à tort: hier, ma sœur parlait avec ses jeunes amies d'un petit marabout. J'ai cru que c'était de moi qu'elle voulait se moquer! Il s'agissait déplumes de berrets!

Telles sont , chers et jeunes lecteurs , les notes naïves et décousues qui commencent l'histoire de ma vie. Le titre de Mémoires qui figure aujourd'hui en tête de mon cahier, n'est arrivé que beaucoup plus tard, quand il me prit fantaisie de jouer à Cliomme de lettres.

Je me souviens du jour et de l'occasion : mon père, dans son grand fauteuil de velours cramoisi, lisait, au coin du feu. Je le voyais sourire de temps en temps au milieu de sa lecture: u Que lis-tu donc. Papa? — Ce sont les Mémoires de M"" de Staal. — Et qu'est-ce que cette M°' de Staal? — Une personne qui avait beaucoup d'esprit et qui écrivait ses observations sur les autres, sur elle-même, et sur les événements, pour en conserver le souvenir. — Ah! cela s'appelle des mémoires! Bon! Je fais donc aussi des mémoires,

moi! » Dès ce moment, en effet, je donnai la forme de récit à mes notes, et je cherchai des transitions, vaille que vaille. Ouf! voilà ma préface! elle est furieusement longue, et c'est le moins amusant de l'histoire! enfin c'est une préface.

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