LA FIN DE LA>^-ÉE
Le 3i décembre, jour de saint Silvestre, comme chacun sait, le jeune Eurial et sa sœur ainée, >'isa, étaient assis chacun sur une grande bergère, dans le salon de >L deNoirmesnil, leur père. C'était après le dîner: ils étaient seuls: leurs parents étaient sortis pour rendre quelques devoii-s indispensables, et leur jeune soeur, Angélina, était déjà couchée. Depuis plus d'une demi-heure. Eurial et Nisa, méditant chacun de son côté, n'avaient pas échangé une parole, lorsqu'Eurial rompit enfin le silence, et il s'établit entre eux le colloque suivant :
Eurial : Qu'as-tu donc, ma sœur? tu es bien silencieuse, et tu ne parais pas préoccupée de pensées agréables.
Nisa: C'est que je n'en ai peut-être pas sujet, mon pauvre Eurial.
Eurial: Allons donci la veille du jour de l'an; lorsque demain, à ton réveil, et peut-être dès ce soir, tu vas être comblée de jolis présents?
NiSA : Eh bien oui; mais je ne sais pourquoi il me semble que je n'aurai pas beaucoup de plaisir à les recevoir... Ou plutôt, je le sais bien; c'est que je crains de n'avoir pas trop méritt' les boutés qu'on aura pour moi.
EiRiAL : C'est-à-dire que tu as peur qu'on ne te donne pas d'étrennes, parce que nos parents n'ont pas lieu d'être satisfaits de ta conduite; mais va, sois tranquille, on en donne toujours, quand même on n'est pas bien content, parce que c'est l'usage et que cela aurait trop mauvaise tournure, si Ton faisait autrement.
XiSA : Tu me juges bien mal , mon frère: je t'assure que ce n'est pas là ma pensée. J'aimerais mille fois mieux ne pas recevoir le plus petit présent, que de voir nos parents me donner les plus belles choses du monde avec mécontentement.
Eurial : Mais enfin , qu'as-tu donc fait de si terrible, qui trouble si fort ta conscience?
?s^iSA : Je n'ai rien fait de terrible, mais j'ai peutêtre à me reprocher de n'avoir rien fait de bien. Je crains d'avoir causé de la peine à Maman, par mon indolence et par des habitudes de désordre; d'avoir affligé notre bon père par mon peu de zèle pour le travail, par des indiscrétions que la curiosité ou l'étourderie ont pu me faire commettre. Je crains enfin de n'avoir pas fait assez d'efforts pour me corriger... Eh bien, te voilà tout pensif à ton tour!
Eurial: Eh! c'est que tu viens troubler toute ma joie par tes tristes réflexions.
?sisa: Je ne le voudrais pas, mon ami; ce n'est pas ta faute, si j'ai des reproches à me faire.
Eurial : Oui , mais si j'ai sujet de m'en faire aussi , moi... Au fait, pas une pauvre nomination au dernier concours! pas une paiise d'à durant toutes les vacances I pas uue meilleure place que la dix-liuitiéme, depuis la rentrée des classes; et pourtant je suis vétéran en quatrième! Et puis l'indocilité, et puis la brusquerie, et puis, et puis... Mais tu avais bien besoin de me faire penser à tout cela.
Nisa: Oui, c'est triste!... On a raison de dire qu'il n'v a pas de plaisir complet, quand la conscience n'est pas bien nette. Oli ! si je voyais demain Papa et Maman me donner mes étrennes d'un air un peu froid, je crois que je voudrais pouvoir ne pas les accepter.
Eurial: Moi, je les prendrais toujours; mais cela me ferait tout de même bien de la peine.
Kisa: Notre petite sœur Angélina n'est pas comme nous; elle est bien plus heureuse! Je suis siire qu'elle s'est endormie en pensant à demain avec un plaisir sans mélange. Elle v rêve peuti'tre dans son son»meil. Et quand elle s'éveillera! quel beau jour! quel doux moment! Pauvre petite innocente! C'est qu'elle est si bonne, si docile, si gentille, si appliquée! Une enfant de son âge, qu ine mérite jamais un reproche; à qui je ne connais pas un défaut !
Eurial : Ah! oui, c'est vrai que l'on ne peut voir une meilleure petite fille. Il est bien juste qu'elle soit I contente et heureuse.
Nisa: Aussi qnelle fête je me fais de lui donner ses étrennes! cette {jrande poupée si bien habillée, que j'ai achetée hier chez Giroux!
Eurial: Il y aurait quelque chose de mieux à lui donner, ma sœur; ce serait... de meilleurs exemples.
NisA : Ah! Eurial, ce n'est pas bien à toi de me reprocher...
Ecrial: Oh! sois tranquille, je le dis pour moi comme pour toi.
Nisa: Oui, nous sommes probablement coupables tous les deux. Mais si nous avions du courajje, si nous le voulions fermement... Voici une belle occasion de prendre la résolution de nous corrijjer.
Eurial: Veux-tu?
Nisa: Oui, mon frère; il faut nous y aider mutuellement. Tu m'avertiras quand je ferai mal ; je t'avertirai à mon tour. Tu verras qu'à deux nous serons plus forts. L'année prochaine, rien ne troublera noire joie, au jour de l'an.
Ekrial: C'est convenu: tu seras mon guide et je te promets d'être docile, car je crois avoir besoin de conseils encore bien plus que toi. Mais pour aujourd'hui, cela ne change pas notre position.
NisA : Ecoute! Si nous écrivions ce soir à nos parents?
Eurial : Et quoi?
Nisa : Prends une plume, je vais te dicter.
Eurial alors s'établit à un guéridon, et écrivit sous la dictée de sa sœur la lettre suivante :
«Cher Papa et chère Maman, nous avons fait ce « soir, ma sœur et moi, notre examen de conscience, « et nous n'avons pas été contents de nous. Ma sœur «dit qu'elle est indolente, sans ordre, indiscrète et «étourdie; moi, je reconnais que j'ai été paresseux , «indocile, brusque, turbulent et beaucoup d'autres « choses encore... »
Eurial, s'interrompant: Crois-tu que je sois réellement tout cela, ma sœur?
Nisa: Mais je ne répète que ce que tu disais toimême, il y a un instant.
Eurial: Oui, au fait, ce n'est peut-être pas trop dire. Continuons :
« Nous vous demandons en grâce de nous pardon- «ner la peine que nous avons pu vous causer dans u le cours de cette année, et de croire à la ferme ré- (i solution que nous venons de prendre, de réparer «tous nos torts pendant l'année qui va commencer. «Veuillez agréer cette résolution, comme le seul «présent que nous puissions vous offrir; ce sera le « moyen de nous engager par Ihonneur, en même «temps que par la tendresse et la reconnaissance, à M ne jamais y manquer... »
Ecrial : Est-ce tout?
Nisa: Oui, pas de phrases inutiles. Signons cela
tous les deux, et allons nous coucher, sans attendre le retour de nos parents.
La lettre fut signée, pliée, cachetée, et posée, bien en évidence, devant la pendule*, après quoi, les deux jeunes gens se retirèrent, chacun dans sa chambre, d'un air plus léger et plus satisfait.
La première chose qu'aperçurent M. et M°" de Noirmcsnil, en rentrant, fut la lettre. Ils s'empressèrent de la lire, et se regardèrent un moment en silence.
Pauvre Nisa! dit enfin M"" de Noirmesnil; eh! bon Dieu! quel reproche croit-elle donc avoir à se faire? Il n'est pas sur la terre une meilleure et plus douce créature; elle ne nous a jamais donné que de la satisfaction, et je ne saurais dire qui vaut le mieux, de son esprit, de son cœur ou de son caractère.
M. DE NoiRMESxiL : Ccrtcs , c'est un ange! Mais pour son frère, il se rend un peu plus de justice, je suis forcé d'en convenir; et il m'a , en effet, donné de l'inquiétude cette année. Je crois que je devine tout. Cette bonne Nisa se sera accusée devant Eurial, pour lui faire faire à lui-même des réflexions sur sa conduite; elle lui aura demandé des conseils, afin d'obtenir le droit de lui en donner; elle aura craint de ne pas réussir en lui disant ; Corrige-toi; et elle aura pensé se faire mieux écouter, en disant : Corrigeovsnous.
M""^ DE NoiRMESML : C'cst Cela, il n'y a pas le moindre doute. Bonne fille! Eh bien, mon ami, laissonsla faiie. Ne lui disons même pas que nous l'avons pénétrée; elle en aura plus de mérite, et nous la remercierons quand la cure qu'elle entreprend sera achevée.
M. DE Noirmeskil: Je vous laisse agir, ma chère amie; mais votre cœur aura de la peine à contenir cette espèce de secret.
Le lendemain matin, premier janvier, les trois enfants, venant rendre leurs devoirs à leurs parents, en furent accueillis avec une effusion qui prouva que la lettre avait produit un bon effet. M"" de Noirmesnil sur-tout pressait sa fille aînée contre son cœur, et la regardait avec des yeux pleins de larmes. La petite Angélina croyait recevoir les caresses de deux mères. Les étrennes ne furent offertes à personne cTun air froid, et chacun les reçut avec un plaisir complet.
Il y aura après demain deux ans que cette scène se passait, et un an que M. et M'"' de Noirmesnil ont remercié leur chère Nisa du bien qu'elle a fait à son frère. Celui-ci, en effet, a si parfaitement tenu sa résolution, qu'il est devenu un jeune homme sans reproche. Quand il a été mis au fait de l'innocente ruse de sa sœur, il s'est écrié : « C'est donc pour cela que, tout en m'efforçant de profiter de ses conseils, je trouvais si difficilement l'occasion de lui en donner. »
LITHOGRAPHIE
Qui ne connaît le Polichinelle du théâtre ambulant qu'on rencontre clans les carrefours de Paris? qui ne connaît les grandes querelles de Polichinelle avec le commissaire et avec le diable ? qui ne connaît ses lazzis et ses coups de bâton? qui ne connait enfin ce chat vivant, exemple admirable de patience et de résignation, qu'on est parvenu à dresser tout à-la-fois à l'exercice et à l'iminobilîté, et qui passe humblement et tristement sa vie à jouer un rôle de marionnette? Pauvre chat ! il me ferait bien compassion, si le métier de son rnaitre ne me semblait encore plus misérable que le sien.
La plupart de mes lecteurs ont sûrement vu, en passant, le petit spectacle portatif qui fait le sujet du dessin que je leur adresse aujourd'Jiuî. Je ne m'arrêterai donc pas à leur en donner l'explication, ni à leur répéter les grosses plaisanteries de Polichinelle; mais je saisirai cette occasion pour leur dire quelques mots sur ce singulier personnage.
Polichinelle est un des membres de cette bizarre famille de bouffons, qui paraît avoir pris naissance en Italie, et dans laquelle on compte les Arlequins, originaires de Bcrgame; les Gilles et les Pantalons, originaires de Venise; les Scapins, les Paillasses, et autres,
Naples est la patrie de Polichinelle; mais il n'y est pas né tel que nous le voyons chez nous. Dans son pays natal, il n'est bossu ni par devant, ni par derrière; c'est un grand garçon portant un vêtement blanc, étroit, un chapeau dans le genre de celui d'Arlequin, et un demi-masque noir, à grand nez, qui lui couvre le haut du visage. Dans toutes les autres parties de l'Italie on il se montre, il conserve l'accent et l'îdiôme napolitains, même en eftectant quelques formes différentes. Chez nous. Polichinelle a deux grandes bosses, un chapeau très haut, un vêtement bizarre, de gros sabots, et il marche en frappant du talon. C'est un personnage fort drôle, à cause des contrastes qu'offre son caractère : îl est tout à-la-foîs crédtde et rusé, spirituel et bête, grossier et poli; îl dit des choses plaisantes sans s'en douter, et il donne par fois, en riant, d'assez bonnes leçons. C'est, à mon gré, la plus comique et la plus amusante de toutes les marionnettes.
J'ai dit qu'il est originaire de Naples; mais il ne serait pas impossible que son origine remontât plus haut, car on remarque, dans la collection égyptienne du Musée Charles X, une tête grotesque qui semble offrir le type de la figure de Polichinelle. Il serait singulier que les antiquaires nous prouvassent que Polichinelle a amusé le Roi Sésostris dans son enfance. Quoiqu'il en soit, je pense que voici une notice assez longue pour l'importance du personnage.