‹ Le bon pasteurChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Oraisou funèbre.

Par ses dispositions testamentaires, Mgr Aille léguait à sa famille sa fortune paiticu- Jièrc , qui était peu considérable ; il donnait au diocèse, pour acquitter le prix de bonnes œuvres, sa chapelle, ses ornements et autres objets précieux ; il faisait don à la maison des prêtres auxiliaires des Carmes , de sa maison de campagne de Saint-Germain, et à ce legs il en ajoutait un plus piécieux, celui de sun cœur qu'il voulait voir reposer dans l'église de cette institution qui lui était si cîière, près des reliques des martyrs de 95, qu'il avait entourés d'une si grande vénération. Ce vœu louchant fut exécuté . et le lundi 7 août.

anniversaire du sacre de Mgr Affre , le cœur du prélat fut Iransporlé à l'église des Carmes.

Ce même jour, dans la cathédrale de Paris, eu présence d'un nombieux auditoire ', M. l'abbé Cœur, chanoine honoraire de l'église de Paris, prononça l'oraison funèbre de celui qui venait d'ouvrir une si noble page dans l'histoire de l'Eglise. Nous en extrairons deux ou trois fragments, heureux de i)ouvoir détacher quelques lignes de ces feuillets si pleins de chaleur et de vie !

L'orateur avait pris pour texte les mots du sacré cantique : Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses ^

» Nous avions un pontife savant et

magnanime ; il semblait nécessaire à l'Eglise de France, qu'il soutenait de ses conseils, de sa fermeté, de son expérience , dont il était, dans cette cité souveraine, le ministre éclairé,

' Le cardinal de U Tour-d'Auver;îne, é\èque d'Arras , offrait le saint Sacrifice, et on voyait autour de lui les évêques de Gand , d'Orléan;^ , de Versailles , de Langres et de Quimper.

' Luc, 1.

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le défenseur infatigable. On aurait pu croire qu'il était formé tout exprès pour assurer, dans les travaux de nouvelle organisation, ses justes rapports avec les temps modernes; on se plaisait à le voir au milieu des tempêtes, comme une solide colonne, inébranlable appui de rédifice, et tout-à-coup le voilà qui tombe lui-même, emporté dans l'orage. Estce que son ministère est fini ? est-ce que nos espérances étaient vaines? Gardez-vous de le croire, messieurs; il devient plus puissant par la mort; il achève en une heure le travail de toute une vie; il meurt, mais, comme son Maitre divin , en mourant il triomphe , et l'on voit aussitôt la religion et la patrie qui viennent s'embrasser sur sa tombe !

» Il a été utile et grand dans sa vie , il a été plus utile encore et plus^grand dans sa mort : dans sa vie il a resserré l'ailliance de .la patrie et de la religion ; dans sa mort il a consommé l'alliance de la patrie et de la religion.

» Tout en lui, ce qui était plus hum-

ble , ce qui était plus grand , semblait avoir été préparé pour cette lin auguste. Nul homme peut-être ne fut jamais plus simple; il était de V ancienne marque , comme parle Bossuel , de l'ancienne simplicité , de l'ancienne probité On aime à voir dans un

évêque , ministre des biens futurs , ce rayonnement naturel d'un mérite qui n'affecte pas, ce parfait bon sens d'humilité qui lui fait porter sa dignité, conformément d'ailleurs au précepte du Christ, comme le signe et la décoration d'un service oîi il s'est soumis, ce grave et long regard qui descend comme un jugement du Ciel sur nos petites importances et nos vanités d'ici-bas. Plus de recherche et de raflinement serait allé mal à l'air de cette noble vie, et aurait aussi mal préparé l'héroïsme de celte mort. Tout devait être antique dans cet homme ; Dieu nous l'avait donné comme une figure détachée des premiers siècles du christianisme , pour décorer nos temps modernes et nous faire souvenir des Pères de l'Eglise

» Il y a quelque chose au-dessus des

lois ordinaires dans le prodigieux éclat qu'a jeté cette mort. Certes , le dévouement de rarclievèque de Paris fut beau , mais d'autres victimes ont succombé dans un dévouement aussi beau : nous avens vu tomber plusieurs de nos plus illustres citoyens, et ni leur rang dans le monde n'était moins élevé , ni leur courage n'a été moins grand , ni leurs douleurs n'ont été moins cruelles. Si cependant la P'rance a distingué un de ses lils, ^'\ , dans le cortège qu'elle a fait à ses morts, les honorant tous de ses respects , de ses larmes , de son admiration, leur conservant à tous des bénédictions infinies dans une éternelle mémoire, elle a voulu donner à l'archevêque de Paris une première place ; si cette figure sacrée a dominé les autres dans les témoignages de la vénération et de la reconnaissance publiques , c'est qu'il venait de s'accomplir dans l'ordre religieux un acte d'une telle importance, que Dieu avait jugé convenable de le signaler par des honneurs

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nouveaux aux méditations de la France.

» Pourquoi se fait-il , messieurs , que

dans ce peuple de France , le plus naturellement chrétien qui soit au monde, il se trouve tant d'hommes faciles à séduire, qui laissent voiler à leurs regards là vérité qu'ils aiment? Quelle indigne image on se plaisait à leur présenter du sacerdoce et de TEglise ! De quelle utilité pouvaient-ils être? à quoi pouvaient-ils servir , qu'à embarrasser le monde et retarder sa marche ? Feu sacré des nobles âmes, amour de la patrie , dévouements généreux , tendres soins des souffrants et des faibles , aspirations élevées aux progrès de l'humanité, est-ce que vous aviez seulement touché d'une étincelle la foi du christianisme , le cœur du sacerdoce?

» Ah ! ce feu sacré , certes , ce n'est pas le sacerdoce qui l'étouffera, il n'en nourrit pas d'autre dans sa poitrine ardente; toutes les institutions qu'il a créées et auxquelles il préside en sont le foyer puissant , et il se sert de sa parole comme d'une torche enflammée

pour en verser des torrents sur le monde. Comme il serait facile de le démontrer ! que de beaux livres on a faits pour cela 1 et combien d'autres on pourrait faire encore ! Mais qu'est-ce que des livres pour se prendre avec des fantômes?.... Non, je vous le dis, non, ce n'est pas avec des livres qu'on pouvait réhabiliter de nos jours, dans les rangs des âmes séduites , la majesté du sacerdoce et de la religion.

» Le martyre, oui, le martyre, voilà la langue qu'il fallait parler pour convaincre. Le martyre est un grand maître de persuasion ; il ne raisonne pas, il ne discute pas, il fiiit voir ; il n'explique pas la loi du mouvement , il marche; le martyre est au-dessus de tous les doutes et de tous les soupçons ; il parle d'en haut , do ces région- lumineuses où l'àme est transparente , de te monde supérieur où Ton ne peut plus avoir d'intérêt que ceux de la conscience et de la vérité ; le martyre ne répond pas aux fables , mais il se montre, et sa majesté les écrase ; le martyre

ne subjugue pas seulement la raison, il fait tressaillir le cœur, saisit l'iniaginalion tout entière, la tient suspendue dans sa contemplation, absorbée dans l'admiration de ce que la nature humaine peut avoir de sublime L'arche\èque de Paris était un

grand docteur, il excellait dans la controverse , il a composé de beaux ouvrages , mais il aurait vécu cent ans qu'il n'aurait pas fait un chef-d'œuvre comparable à cette apologie qu'il a écrite avec son sang sur les pavés du faubourg Saint-Antoine.

» Maintenant, au nom du Ciel, sur

ces reliques saintes, je vous adjure, ditesmoi : Que peut faire de plus le sacerdoce pour Tordre et la paix? que reste-t-il après

qu'on a donné sa vie? Nos dévouements

n'ont-ils pas été assez généreux ? Est-ce que nous ne vous avons pas assez aimés ? Ne sommes-nous pas entrés avec une sollicitude assez tendre dans votre vie, dans vos besoins, dans vos légitimes désirs? Eh bien ! ne discutons pas; que ce sang soit entre vous et

nous ! le voulez-vous ainsi ? Eh bien ! nous , à Pavenir, par la vertu de ce même sang nous serons meilleurs et plus saints : nous ranimerons dans notre cœur le feu sacré de notre ordination : nous nous souviendrons qu'alors, étendus comme pour nos funérailles, sur le pavé du sanctuaire , nous avons juré de mourir à nous-mêmes et de vivre uniquement pour vous, à qui Dieu venait de nous donner! Ce fut là notre serment. Plus que jamais nous y serons fidèles. Que ce soit là le fruit sacré des bénédictions du martyr !

» 0 père bien-aimé ! si nous pleurons

sur nous que vous avez laissés , nous ne pouvons pleurer sur vous, que Dieu a clioisi pour un si grand dessein ! Victime de paix, qui deviez réconcilier par votre mort toutes les âmes , et resserrer les liens de la patrie et de la religion , Dieu vous a accordé un de ces rares honneurs qu'il dispense dans le cours des siècles à de longs intervalles. Partez dans les joies de voire âme heureuse d'un si beau sacrifice ! partez dans les plus magnifiques

témoignages de l'amour du Ciel et du respect des hommes î partez en laissant derrière vous l'Eglise honorée , la patrie consolée !

» Il est vrai, nous ne sommes plus

avec vous ; mais la distance qui nous sépare est légère, et chaque minute qui vole nous rapproche. En attendant, 1-iissez-nous votre esprit comme un gage de voire protection immortelle ! envoyez-nous de là-haut ces flots de science et de sages conseils que nous recevions ici-bas de votre bouche , cette force sacrée que nous donnaient Tappui de votre bras , la sûreté de votre expérience. Soyez notre père, notre modèle, notre ami toujours. Cœur de celui que nous avons tant vénéré , que nous avons aimé avec une si grave tendresse, ranimez-vous une dernière fois

pour bénir toute cette assemblée Déjà

nous vous voyons couronné de l'auréole des martyrs, assis au milieu des docteurs, et contemplant face à face la vérité de Dieu que vous avez tant aimée sur la terre.... »

Tels furent les honneurs que l'Eglise de

Paris, au nom de toute la France, rendit à son chef bien-aimé. Mai? celte gloire n'appartenait pas à une seule ville, à un seul diocèse , à un seul pays , elle était universelle , elle était catholique et elle fut revendiquée par l'Eglise entière. Rome , le centre de l'unité, fut remplie d'admiration; le saint Père , Pie ix , lit célébrer , à la mémoire de Mgr Alfre, un service funèbre en l'église de Sainte-Marie-Majeure, et le grand Pontife y assista , entouré des cardinaux et de toute la cour romaine.

Les évêques de France exprimèrent, par de nobles paroles, leur douleur, leur sympathie et leur généreuse émulation.

De l'autre côté de la Méditerranée, dans la nouvelle Eglise d'Afrique , la mort glorieuse de l'archevêque retentit dans tous les cœurs : a Trépas héroïque, ditl'évéque d'Alger, dont l'image rayonne comme un arc d'alliance entre les camps opposés , (in digne d'envie , mort féconde pour l'avenir. »

« Un jour, ajoute le prélat , il y a de cela

quatorze siècles ( 403 ), dans l'arène où , sous les yeux du peuple romain , s'entrégorgeaieul des couples de gladiateurs, un solitaire venu tout exprès de l'Orient , Télémaque, au nom de Jésus-Christ , sauveur des âmes , veut arracher le fer aux mains des combattants. A la parole de l'iioninie de Dieu , les glaives s'abaissent quand des gradins de l'amphithéâtre partent des cris de fureur; une grêle de pierres vient frapper le généreux anachorète ; il tombe ! Mais son sang est le dernier qui coulera dans l'arène , et ce que l'esprit du christianisme, les réclamations de l'Eglise, les lois de Constantin n'ont pu empêcher jusque-là , le sang de Télémaque l'elïace sans retour ; les jeux de gladiateurs sont désormais abolis.

» Un sacrifice pareil vient d'être consonrmé sous les yeux de la France, et au milieu de l'arène ensanglantée par une lutte fratricide. En mourant, le vénérable archevêque de Paris a demandé à Dieu que sa vie fût la dernière ainsi jetée au plomb meurtrier de la guerre

civile; la prière du martyr montera vers le Ciel , son tombeau deviendra l'autel de la réconciliation. Témoins de tant d'héroïsme, lajsés de tant de carnages, confondus dans un même sentiment de religion et de paix , les Français s'embrasseront , pour ne plus se diviser, sur le sein de la mère patrie ! »

L'Angleterre s'émut : on célébra des services en l'honneur du prélat dans toutes les chapelles catholiques de Londres. 11 y eut surtout un mouvement solennel et attendrissant, lors de la bénédiction de la nouvelle église catholique de Saint- Georges, où se trouvaient réunis plusieurs évoques, et cette phalange de nouveaux apôtres de la vérité, à la tète desquels est placé le célèbre Nev\'man. Mgr Wiseman , après avoir parlé des martyrs qui ont versé leur sang pour l'Eglise, a cité un autre martyr, l'archevêque de Paris, qui est mort pour son Dieu et pour ses frère?.

« J'ai reçu, a ajouté Mgr Wiseman, d'un Ion très-ému, une lettre de l'Archevêque de

MGR AFPRB. i05

Paris, un ou deux jours avant sa mort. Cette lettre est ainsi conçue :

« Je ne saurais vous exprimer combien j'ai » été touché de votre cordiale invitation et » des motifs qui vous ont déterminé à me » l'adresser. J'ai réfléchi , pendant plusieurs j) jours , sur la possibilité de me joindre à » vous dans votre belle solennité. Mon désir » m'avait fait espérer que je pourrais vaincre » les difficultés qui s'opposaient à l'exécution » de mon projet; mais après avoir longtemps » réfléchi et pris l'avis de personnes sages , » j'ai cru préférable de ne pas abandonner u mon diocèse en ce moment.

» Vous pouvez tous comprendre les devoirs » que les circonstances actuelles exigent de » moi ; combien je regrette de ne pouvoir » joindre mes prières à celles de tant de vé- » nérables frères , et répondre à votre ai- » mable invitation.

» Recevez , en conséquence , l'expression » de mes sincères regrets , et l'assurance de » mes sentiments d'estime pour vous. »

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» Mgr Wiseman , en lisant cette lettre, sanglotlait, et plusieurs personnes pleuraient. Il a dit ensuite que tous les évéques qui n'avaient pu se rendre à l'invitation qui leur avait été faite, avaient promis de joindre leurs prières à celles de l'Assemblée, taudis que l'Archevêque de Paris, comme s'il avait eu le pressentiment de son sort , avait senti que sur la terre il ne pourrait joindre ses prières à celles de ses frères. »

On lut, du haut de la chair, comme aux jours des catacombes , le récit de ce grand événement , dans une église de Hollande ; toute l'Europe enlin en retentit, et peut-être, pour les nations séparées , ce sang de martyr deviendra-t-il une nouvelle semence de crovants î

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