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CHAPITRE XIV

Funérailles de Mgr l'archevêque de Paris.

Dès que le bourdon de Notre-Dame eut annoncé à la grande ville que son premier pasteur n'était plus , tous les citoyens parurent oublier leurs récentes douleurs et les deuils sanglants dont ils étaient navrés, pour ne plus penser qu'à une seule mort , pour ne plus s'occuper que d'une seule pompe funéraire. Le pouvoir exécutif fut l'organe des profonds regrets de la nation; le général Cavaignac écrivait à M. l'abbé Jacquemet :

f( J'apprends avec douleur la perte que nous venons de faire dans la personne de notre digne archevêque. Depuis trois mois, le clergé s'était associé à toutes les joies de

la république ; il vient de s'associer à ses douleurs. L'archevêque a la double gloire d'être mort en bon citoyen et en martyr de la religion. Demandez à Dieu que, selon les dernières paroles de son digne ministre . ce sang soit le dernier versé, n

L'Assemblée nationale , dans sa séance du 28 juin , adopta à l'unanimité le décret suivant :

0 L'Assemblée nationale regarde comme un devoir de proclamer les sentiments de religieuse reconnaissance et de profonde douleur que tous les cœurs ont éprouAés pour la mort saintement héroïque de Mgr l'archevêque de Paris.

Elle voulut , en outre , faire les frais des funérailles, et résolut qu'un monument de sa reconnaissance fût érigé dans la capitale. La commission assemblée à ce sujet avait proposé de placer sa statue sous les voûtes du Panthéon ; mais une lettre de MM. les vicaires généraux détourna ce projet , qui eût blessé les cœurs chrétiens ; et il fut décidé

que le monument serait placé à Notre-Dame de Paris, près de la chaire pastorale, près de l'autel où l'archevêque a prié , où il a oflert la Victime sainte avant de s'immoltr lui-même , et où il a puisé lu volonté de mourir pour ses frères. « Plus le monument qui lui est destiné sera simple , ajoutent les vicaires capitulaires , plus il nous retracera la siniplicité de sa vie, et, s'il est permis de le dire, l'héroïque simplicité de sa mort. »

L'Assemblée décréta :

« Un monument sera élevé, au nom et aux frais de la République , sous les voûtes de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Paris, à la mémoire de l'archevêque de Parit.

» Sur le socle du monument seront inscrites ces paroles : Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis , et les paroles du prélat : Puisse mon sang être le dernier versé ! »

Le chapitre métropolitain , après avoir exprimé sa douleur , mêlée d'une sainte tierlé et d'une noble joie , dans une lettre adressée

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au clergé et aux fidèles du diocèse, chargea M. Tabbé Cœur de prononcer l'oraison funèbre du prélat. Mais devançant les accents de cette voix éloquente, le peuple, par son pieux empressement auprès du lit funèbre, par ses larmes et ses respects , traçait un éloge auprès duquel tous les efforts de l'art oratoire restent bien froids et bien insuffisants. Depuis le jour de sa mort, le corps du noble prélat avait été exposé à la vénération publique dans une chapelle ardente. Il reposait sur un lit à colonnes, dans le style de la renaissance, d'une décoration simple et sévère. Il était revêtu de ses habits pontificaux, de couleur blanche ; la crosse et la croix archiépiscopale étaient altachéesaux quenouilles du lit funèbre ; à droite et à gauche de celle dernière couche , ou lisait ces mots : Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, — La paix soit avec vous ! Des torches brûlaient à l'entour, et des prêtres, à genoux, récitaient à demi-voix l'office des morts. La ligure découverte du pontife gardait , sous un

voile de pâleur, une expression indicible de calme et de sérénité; il semblait qu'un rayon émané de la Jérusalem de paix eût déjà illuminé cette sainte dépouille.

On ne saurait , à moins de l'avoir vu , se faire une idée exacte de Taflluence qui se renouvelait incessamment pour vénérer ces précieux restes. Toutes les conditions de la société , mais surtout le peuple et l'armée , venaient à ce pieux rendez-vous. Cette foule , après avoir attendu parfois trois à quatre heures , sous les rayons d'un soleil brûlant, aux portes de l'archevêché , entrait enfin à sou tour, muette et recueillie , vénérait du regard les traits chéris de son pasteur, priait et pleurait , et faisait toucher aux pieds du prélat des chapelets, des bijoux, des médailles , des bouquets d'immortelles. Les femmes tendaient leurs enfants; les soldats , les gardes mobiles, les gardes nationaux tiraient leurs sabres et leurs baïonnettes et en faisaient passer la lame ou la poignée sur la main de l'archevêque.

Le colonel d'un des régiments de dragons campés dans Paris , se présenta en grand uniforme avec quelques ofticiers de son arme; et, après avoir prié dans la chambre même où le prélat avait rendu le dernier soupir , il dit aux graqds-vicaires : «Je viens, au nom de mon régiment, et je puis dire au nom de toute l'armée, rendre hommage au martyr qui s'est sacrifié pour nous. » Tous s'inclinaient devant ce noble trépas ; et , mourant lui-même , le chantre des Martyrs avait versé des larmes en apprenant la mort de l'archevêque de Paris . que bientôt il devait rejoindre'. Pendant huit jours, cette procession pieuse , digne des plus beaux âges de foi , se renouvela , toujours plus nombreuse , toujours plus attendrie. On craignit un moment que le petit pont suspendu, placé en face de l'archevêché , ne se rompît sous le poids de cette foule immense * : et , d'après le rap-

l Voir le discours prononcé par M. Ampère sur U tombe de Chateaubriand.

» La médaille frappée à l'efligie de Mgr Affre fut

port des journaux, en un seul jour, cent mille personnes visitèrent le lit funèbre du prélat.

Il fallut pourtant arracher ces dépouilles cliéries à l'amour, au culte de la population. 11 fallut procéder à la cérémonie des funérailles.

Paris a vu , depuis peu d'années , passer bien des cercueils : elle a vu Napoléon rentrer dans sa ville en triomphateur, entouré d'une pompe théâtrale et guerrière ; elle a vu le char funèbre qui renfermait les restes d'un jeune prince, frappé au milieu de ses prospérités ; elle a vu les soldats et les poètes, les hommes d'état et les orateurs , Benjamin Constant, Foy , Casimir Perrier, Lamarque , Delavigne , Chateaubriand , traverser ses rues, entourés des derniers courtisans de leur gloire ; mais jamais cette ville où dorment tant de morts illustres , n'avait contemplé de pareilles funérailles : simples dans leur ordonnance , l'amour du peuple en faisait

veadue, en quelques jours, à plusieui-s centaines de mille exemplaires.

Ja splendeur. Empruntons, pour les redire, un récit aussi fidèle qu'éloquent :

« Le corps du saint prélat reposait sur un lit en velours violet , porté par des soldais de toute arme. Il avait les vêtements blancs avec lesquels le pontife officie dans les [grands jours des fêtes joyeuses de l'Église. 11 avait revêtu la robe blanche de l'agneau. Le visage et les mains étaient découvertes j la tête, coiffée de la mitre blanche, et les pieds reposaient sur des fleurs.

» Quatre évêques, en mitre blanche aussi, et des prêtres marchaient à côté du cercueil , vers lequel ils levaient sans cesse leurs mains pour faire toucher aux mains et aux pieds de celui qui ne pouvait plus bénir luimême quelque objet que les fidèles empressés voulaient faire sanctifier. Des officiers , des soldats , des gardes nationaux , des gardes mobiles faisaient aussi en foule bénir leur sabre ou leur épée.

» Devant ces saintes reliques , deux prêtres portaient un long rameau de palmier et une

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branche de chêne , double symbole de l'acte de dévouement et du triomphe d'une charité ardente.

» La crosse archiépiscopale et la croix étaient recouvertes d'un long voile noir.

» Quiitre chanoines soutenaient des bannières de velours noir sur lesquelles on lisait ces mots : Le bon Paf<teur donne sa vie fonr ses brebis ! — Que la paix du Seigneur soit avec vous ! — Je désire que mon sang soit le dernier versé ! — Seigneur ! Seigneur ! ayez pitié de cotre peuple !

» Le nombre des prêtres et des séminaristes qui précédaient le cercueil s'élevait à près de mille. Us marchaient sur quatre rangs; de temps en temps, ils psalmodiaient un verset du De profundis ; un chœur de prêtres, qui se tenaient près du cercueil , leur répondait. Ces chants de la mort chrétienne étaient accompagnés et dominés par les sourds tintements du bourdon de Notre-Dame.

» Les représentants du peuple qui suivaient le convoi , en écharpe tricolore, étaient

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fort nombreux et avaient à leur tête le président de TAssemblée , les secrétaires et les questeurs. Après eux venaient les a*itorités militaires , judiciaires et civiles . quelques jeunes lilles, vêtues de blanc et les congrégations religieuses : les Frères de la doctrine chrétienne , les Sœurs de la charité , les Sœurs de Bon-Secours , les Sœurs de la Croix Saint-André, les Sœurs de Sainte-Marie , les Dames de Saint-Maur, les Dames de Saint- Thomas de Villeneuve , etc. '.

0 II y avait en outre une députation des blessés de février avec une bannière ; une députation de la iO* légion, avec le drapeau voilé d'un crêpe.

» Un escadron de cavalerie fermait la marche.

» Le convoi traversa la rue Saint-Louis , la rue des Deux-Ponts , le pont Marie , le

' Le jeune homme qui avait porté le rameau devant l'archevêque , marchant aux barricades , avait sa place dans le cortège : il portait , sur un coussin , la dccoralion de la Li-gion d'honneur.

quai de la Grève jusqu'au pont Notre-Dame, le pont Notre-Dame, le quai aux Fleurs , la rue de la Barillerie , le Marché-Nouf , la rue Neuve -Notre-Dame et le parvis.

f> Il était onze heures lorsque le corps du saint prélat fut introduit dans l'église. 11 s'avança, porté par des gardes nationaux, lentement , car les assistants s'empressaient tous de faire passer des mouchoirs , des livres , " des Heurs , pour les faire toucher à ces reliques vénérables. C'était un dernier adieu , jeté en passant, au milieu du silence solennel qui se lit en cet instant. Les regards se portaient avec effusion »ur deux ouvriers qui avaient reçu l'archevêque dans leurs bras, quand il tomba , ainsi que sur le fidèle serviteur blessé à ses côtés. Nous avons été heureux de voir celui-ci monter à l'autel , au moment de l'offrande. Quelle manière plus touchante , plus convenable , de reconnaître le dévouement du serviteur et l'esprit évangélique du maître ?

)) Toute la vaste nef de Notre-Dame avait

été abandonnée aux fidèles , sauf un vide réservé au milieu par unp haie de gardes nationaux . afin de laisser la place nécessaire au convoi...

)> La messe a été célébrée par Mgr l'évêque de Meaux , suffragant de rarchevêdié de Paris. Il était assisté par ses confrères de répiscopal et par un nombreux clergé. L'orgue s'est tu pendant toute la cérémonie, et rien n'interrompait le chant lugubre du chœur. Il est impossible de se faire une idée de l'eflet que produisit le Dies irœ , lorsqu'il retentit à travers l'immense basilique, tantôt gémissant seul , tantôt strident ou majestueux , tantôt enlin faible et plaintif , quand s'élevait, dans un lointain infini , la voix d'un enfant de chœur. Mais nous avions beau faire, il nous semblait toujours entendre plutôt les accents du pasteur priant encore pour son troupeau , que celle d'une âme en peine, appelant la miséricorde céleste sur ses propres imperfections.

» Bientôt vint l'Elévaliou , et alors vous

eussiez vu toutes les troupes, qui remplissaient une partie de l'enceinte sacrée, poser uD genou sur le pavé du temple en signe d'adoration ; il ne resta plus entre le ciel et la terre que deux victimes, Tune, divin Exemplaire de la seconde, et celle-ci, humble, mais lidèle imitatrice de Celui qui mourut le premier pour le salut de son peuple. En cet instant suprême , il s'échappa sans doute un acte d'amour el de réconcilialion de toutes les âmes : comment garder encore un levain de haine en présence de si grands sacrifices !

» Les cinq absoutes qui sont d'usage à la mort d'un archevêque furent données successivement par les prélats qui ofliciaient, cl ensuite le clergé, les députations présentes et une foule de personnes s'empressèrent de jeter l'eau bénite sur le cercueil. »

Les absoutes furent faites par son éminence Mgr Fornari, archevêque de Nicée et nonce apostolique ; N'N. SS> les évêques d'Oi" léans, de Blois , de Versailles, de Beauvais , de Langres , de Quimper , de Nevers, d'A-

mathaet l'archevêque de Chalcédoine étaient présents.

Le corps demeura exposé dans la métropole jusqu'à sept heures du soir. Ces heures furent consacrées, aux derniers adieux de ce peuple à son pasteur. La vaste cathédrale ne suflisait plus à contenir les flots toujours renouvelés delà multitude ; le sanctuaire même fut envahi. Des gardes mobiles avaient pris place dans les stalles à côté des membres du chapitre ; les hommes , les femmes remplissaient le chœur, et c'était par faisceaux qu'on apportait les médailles, les armes, les livres , les chapelets , pour les faire bénir et toucher au corps. On ne voulait pas laisser refermer le cercueil , et au moment où il fut scellé, les gardes mobiles et les gardes nationaux l'enlevèrent et le portèrent autour du chœur , l'ofl'rant une dernière fois à la vénération des fidèles. Ils voulaient même le descendre de leurs propres mains dans le caveau , et il fallut interposer l'autorité et invoquer la crainte des accidents pour les dé-

terminer à se séparer de leur père et fie leur pasteur.

Enlin, à sept heures et demie du soir, Mgr Âffre fut déposé dans le caveau sépulcral et prit place, jusqu'à la bienheureuse résurrection , à côté de ses vénérables prédécesseurs , les archevêques morts depuis )a révolution, NN. SS. de Belloy , de Juigné , de Périgord et de Quélen.

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