Le bon plaisir
Mie maréchal de Manissart avait d'aimer la guerre plusieurs sujets, dont le • principal était les occasions où il s'y trouvait de bien servir le Roi et de s'acquérir de la gloire, et dont le moindre n'était pas d'y être loin de Mme de Manissart. Cette dame, par son caractère acariâtre et sa vertu irritée, se rendait le fléau de M. le maréchal, qu'elle tourmentait d'une jalousie inquiète et tracassière.
Déjà, quand les charmes de son visage lui assurait encore un grand pouvoir sur quelqu'un d'aussi sensible que son mari à la beauté d'une femme, fût-ce la sienne, Mme de Manissart ne
prenait point à cette assurance de quoi se garantir d'un sentiment dont elle éprouvait, malgré elle, d'acres piqûres. La cuisson en augmentait avec l'âge. Il est vrai que l'amoureux penchant de M. de Manissart lui donnait raison de s'émouvoir. M. le maréchal était resté jeune et entreprenant, à soixante ans, au delà des limites ordinaires où les hommes cessent de l'être au point où il se le montrait encore. Sa femme l'en surveillait si étroitement que la chance d'échapper à cette vigilance était une des causes qui faisaient M. de Manissart tout joyeux et tout empressé lorsque la saison et le devoir l'appelaient aux frontières. Il obtenait par ces absences quelque répit et il trouvait dans le désordre des camps et des logis de faciles galanteries en dédommagement à la privation où il se devait tenir, d'habitude, de plaisirs auxquels il se croyait encore aussi propre que qui ce fût.
Certes, les plaintes, les soupçons et les dépits de son épouse le suivaient bien sur le Rhin ou sur l'Escaut, mais sous forme de lettres qu'il ne lisait que distraitement, à distance et d'un air fanfaron qui prenait fin dès qu'approchait le moment des retours.
M"' de Manissart les lui rendait redoutables : il y fallait faire preuve à la revoir d'un empresse-
ment que le maréchal devait feindre davantage qu'il ne l'éprouvait véritablement. Les reproches ne lui en étaient point épargnés. M. de Manissart faisait l'humble et le soumis et se lamentait des fatigues de la guerre.
Mme de Manissart ne se dupait point à ces façons, fronçait le sourcil et pinçait les lèvres. Elle savait que, même en campagne, son mari prenait ses aises malgré tout et portait grand soin à sa santé. L'algarade conjugale était rude. M. de Manissart avait coutume de la terminer en se mettant au lit, à geindre et à pester, et en ordonnant qu'on appelât les médecins. Ils bourdonnaient à son chevet comme des mouches noires. On les rencontrait sur le palier discourant à grands gestes. Les apothicaires montaient les marches à pas lents. Ils portaient en leurs mains des fioles et des trousses; sous leurs bras luisaient les seringues d'étain.
Mme la maréchale commençait alors à prendre peur et brûlait des cierges. M. le maréchal parlait de testament et de viatique. Sa mine rebondie démentait ses paroles funestes. Son teint fleurissait à mesure que ses jérémiades redoublaient. Parfois il criait tout haut. On marchait sur la pointe des pieds. La petite Victoire venait dire adieu à son papa. M. le chevalier de Froulaine,
son frère, mené par son précepteur, M. de Berlestange, entrait dans la chambre. La bénédiction paternelle les agenouillait sur le plancher et, du fond de son lit, entre deux draps qui lui caressaient mollement le corps, M. le maréchal regardait tout cela de son gros œil narquois et plaisant.
Ces scènes se renouvelaient chaque année. De même, chaque année, Mmo de Manissart voulait que son mari demandât à ne plus servir. Il se prêtait d'abord à cette comédie, puis il finissait par alléguer la volonté du Roi et Tordre du ministre, et il repartait tout guilleret pour l'Escaut ou pour le Rhin.
Il faut croire que la campagne de 1676 fut particulièrement fatigante, car M. le maréchal en revint l'oreille basse. Il est vrai que, tant qu'elle dura, M. de Manissart mena après lui dans son bagage une fort belle fille qui ne le quitta pas et qu'il ramena ensuite à Paris. M"1' de Manissart sut toute l'affaire et sa colère fut inexprimable : elle fit chasser l'intrigante, mais ne pardonna pas l'intrigue, de telle sorte qu'au printemps suivant, quand M. le maréchal dut partir, dès le mois de mars, pour rejoindre son poste sur la Meuse, madame déclara nettement qu'elle ne le laisserait point aller, à moins qu'il ne consentît à prendre avec lui M. de Berlestange, homme sûr et raison-
nable, qui aurait l'œil à sa conduite et lui en ferait rapport, à elle.
M. le maréchal dut en passer par là et se résigner à cette tutelle. Ce M. de Berlestange, haut, sec et noir, était un vieux serviteur de l'hôtel de Manissart. Introduit là comme poète râpé, de parasite il y était devenu précepteur, quand M. le chevalier de Froulaine fut en âge d'être instruit du blason et de la mythologie. Berlestange savait l'un et l'autre, car il se prétendait de bonne souche et avait cultivé les muses. M. le chevalier apprit de ce singulier maître des choses utiles et merveilleuses. Grâce à lui, il sut lire les meubles d'un écu et distinguer à leurs attributs toutes les divinités marines, pour qui M. de Berlestange professait un culte particulier.
Ce fut à ces leçons que M. le chevalier prit de bonne heure l'idée de servir sur la mer. Il s'occupa dès lors du nombre et de la forme des vaisseaux du Roi et s'ils ressemblaient au coche d'eau ou aux barques qui remontaient la Seine. On ne fit tout d'abord que rire de ce projet, où pourtant il s'entêta si bien en grandissant que, lorsqu'il eut l'âge nécessaire, il déclara que rien ne l'en ferait changer. M. le maréchal, avec ses enfants la faiblesse même, et qui eût laissé sa fille Victoire découper en son cordon bleu des hardes pour sa
poupée, était peu propre à s'opposer avec succès au désir maritime de son fils. M. le chevalier obtint donc d'aller faire connaissance avec les Sirènes, les Néréides et les Dauphins : car c'était à ces personnages fabuleux qu'il comptait bien avoir affaire, lorsqu'il partit pour Toulon s'y embarquer sur les galères du Roi. La chiourme et le comité le surprirent quelque peu, mais il se rassura à voir sculptés en bois doré, sur la poupe où ils soutenaient des lanternes, quatre Tritons qui soufflaient en des conques tordues et lui semblaient de bon augure.
Le départ de M. le chevalier laissait donc M. de Berlestange sans emploi, quand M"K de Manissart lui trouva celui d'accompagner à l'armée M. le maréchal. Berlestange fit tout d'abord la grimace à cette ouverture, mais il n'y avait qu'à obéir, et ce fut ainsi que, le 2 mars 1677, il se mit en route pour le pays de Meuse, dans le propre carrosse de M. de Manissart, qu'il avait ordre de ne point quitter d'un pas et de ne point perdre de vue. Voici comment M. de Berlestange parlait de son voyage dans sa première lettre à M"" la maréchale:
« Si j'ai tardé, madame la maréchale, à vous écrire, c'est qu'aucun événement n'a mérité jusqu'ici que je vous le fisse savoir, ainsi que vous m'avez ordonné de n'y point manquer pour tous
ceux qui en vaudraient la peine. Je n'ai rien à vous rapporter à l'endroit de M. le maréchal. Le carrosse lui convient à merveille, car il y ronfle une grande partie du temps, ce qui ne l'empêche point, la nuit, de dormir à poings fermés. Aussi son humeur et sa santé sont-elles parfaites, malgré une courte alarme que nous eûmes en approchant d'une petite ville appelée Fay par les gens du pays.
« Quelque peu avant d'y arriver, monseigneur se sentit épaissi d'une lourdeur à l'estomac, sans doute pour avoir, le matin, mangé trop de quenelles. Aussitôt descendus, nous nous enquîmes des médecins; on nous en indiqua deux. Lorsqu'ils se présentèrent, M. le maréchal s'était délesté par le haut et par le bas des vapeurs qui l'encombraient : aussi se trouvait-il en disposition de plaisanter; il avait perdu déjà pour les hommes de l'art ce respect que nous donne envers eux le sentiment du besoin où nous sommes de leur ministère. La mine de ceux-là contribua à égayer M. le maréchal. C'étaient des figures de l'autre siècle et qui semblaient fort propres à mener les gens dans l'autre monde. Néanmoins monseigneur les consulta avec une feinte gravité. Leurs diagnostics ne s'accordaient point, et les remèdes qu'ils prescrivirent furent si différents que M. le maréchal
leur témoigna poliment son intention de prendre les doubles drogues, bien résolu à n'en rien faire, puis il les congédia. Ils se retirèrent en se lançant des regards furieux; mais le plus beau est que chacun d'eux revint en cachette dénoncer l'ignorance de son confrère. Le malheur voulut qu'ils se rencontrassent dans l'antichambre, et il s'ensuivit une bagarre que M. le maréchal put voir du seuil. Les deux rivaux s'adressaient les plus doctes injures, la robe agitée, le bonnet en arrière et les ongles en avant. M. le maréchal avait trouvé déjà assez à se divertir de leur désaccord, mais leur escarmouche et ce surcroît de ridicule l'amusèrent extrêmement. Il en parle encore et ajoute cette anecdote à celles qu'il possède en nombre sur le même sujet et qui augmenteront encore par son habitude de se vouloir guérir de maux qu'il n'a pas.
« Nous ne parvînmes à Groyes que le 7. Nous y rencontrâmes un détachement du régiment de Manissart, qui nous y attendait pour nous faire escorte et qui se mit à la suite du carrosse. M. de Corville, officier de grand mérite, commandait cette troupe. Nous allâmes ainsi les jours suivants, et, le mardi, jusqu'à environ quatre lieues de Vircourt-sur-la-Meuse, où nous devions coucher. Il était à peu près quatre heures de l'après-midi; nous
peinions sur le chemin sablonneux où les chevaux avaient fort à tirer et où le vent soufflait assez aigre en agitant les cosses noires de grands genêts qui bordaient le fossé.
« Juste à ce moment, un coup de mousquet retentit à notre gauche et la vitre du carrosse tomba en éclats. Une petite fumée montait audessus du champ. En un clin d'oeil, M. de Corville et quatre ou cinq cavaliers lancèrent leurs chevaux au galop, qui sautèrent le fossé. Nous les vîmes revenir presque aussitôt. M. de Corville tenait à bout de bras, par le fond de la culotte, l'imprudent chasseur qui avait tiré si près de la route et il le planta debout à trois pas de nous.
« C'était un garçon de quinze ans, assez vilainement roux, et qui ne me semblait pas'plus au regret de son action que surpris par la vue du carrosse et par l'aspect de M. le maréchal, devant qui il restait le mousquet à la main et le chapeau en tête, sans penser à se découvrir.
« Son air était si burlesque et si singulier que M. le maréchal ne put se tenir de rire. Cette risée outra de fureur le jeune homme, qui se rua, la crosse levée, vers le carrosse. Il était déjà sur le marchepied, quand M. de Corville l'en tira rudement par derrière.
« Quelques cavaliers se mirent à pied pour s'assurer de la personne de cet énergumène. Deux valets y voulurent aider, mais celui qui porta la main d'abord roula par terre. Le rousseau était en défense, la face convulsive et l'air hargneux.
« — Allez donc! cria M. le maréchal.
« La bagarre fut étrange. Le garçon luttait avec fureur. Tantôt il disparaissait dans la mêlée, tantôt y reparaissait le poing haut. Sa chemise sortait de ses chausses déchirées, où une fente montrait la peau. Une main s'y appliqua avec un bruit retentissant. M. le maréchal se pâmait à force de rire. On faisait cercle autour de la bataille.
« Tout à coup, un nouveau personnage s'y précipita et, glissé entre les jambes des chevaux, tomba à revers sur les assaillants. Il ressemblait fort au premier, roux comme lui. Il s'aidait pour frapper d'un filet alourdi de plombs, dont les coups étaient dangereux. On s'écarta; il y eut un moment d'arrêt.
« M. le maréchal était descendu de carrosse et, comme le terrain était sablonneux, il y enfonçait jusqu'aux boucles de ses souliers. Il salua les deux combattants :
« — Excusez-moi, messieurs les gentilshommes, de n'avoir point reconnu à temps vos qualités et de ne m'en apercevoir, Monsieur, qu'à votre belle
défense, et vous, Monsieur, à votre belle rescousse. Voulez-vous me dire vos noms et boire un verre de vin pour vous remettre ?
« Pendant qu'on apportait la cave de voyage et qu'on ouvrait la caisse de cuir, M. le maréchal parlementait avec les deux vauriens et faisait de grands gestes d'étonnement.
« — Voilà qui est fort, Berlestange ! — me ditil en retournant au carrosse. — Ces gaillards, que vous voyez là, ne sont rien d'autre que les fils de mon vieil ami M. de Pocancy, et le château dont vous distinguez les tourelles sur la colline est le lieu où il s'est retiré il a quelque quinze ans.
«Je me souvenais assez bien de ce M. de Pocancy, surtout pour en avoir entendu parler autrefois; mais M. le maréchal paraissait s'en souvenir mieux encore :
« — Pocancy, Pocancy... — répétait-il entre ses dents. — Vraiment l'aventure est singulière et je la veux pousser à bout. A moins de ce plomb dans ma vitre, je passais là sans m'arrêter. Il y a en tout ceci je ne sais quoi de préparé et d'imprévu tout à la fois dont je veux savoir la fin.
Et il adressa encore quelques questions à MM. Jérôme et Justin de Pocancy, qui d'un air sournois, se concertaient entre eux à voix basse.
« M. le maréchal nous déclara alors qu'il n'était
pas d'avis de franchir les quatre lieues jusqu'à Vircourt dans un carrosse où l'on se trouvait exposé à l'aigre bise et qui vous livre traîtreusement à tous les airs; qu'il valait mieux coucher à Aspreval. C'était le nom du château de M. de Pocancy. De là on enverrait réparer la vitre à Vircourt et l'on repartirait le lendeman.
« L'idée de revoir son M. de Pocancy l'avait mis de belle humeur, car il ajouta :
« — Le service du Roi ne veut pas la mort du serviteur et il convient de garder pour les vraies occasions une santé que de plus petites suffisent à rendre impropre à l'usage qu'en veut ensuite le bien de l'État. Allons, Corville, en selle! Et vous, Messieurs, montez là.
« Comme M. Jérôme mettait la semelle au marchepied, un chien accourut à lui. La bête portait à sa gueule la perdrix, cause de tout l'événement. M. Jérôme la prit, et avec ce gibier sur les genoux, s'assit à côté de son frère, sur la banquette en face de M. le maréchal, qui les regardait curieusement. Si M. Jérôme n'avait point renoncé à son gibier, M. Justin avait gardé avec lui son filet encore humide et vaseux et un sac plein de poissons qu'il en sortait, un à un, sans se gêner et qu'il touchait de ses mains écailleuses, tandis que son frère passait, en silence, ses ongles
terreux dans la plume rouge et grise de la perdrix dont le bec laissait pendre une petite goutte de sang.
« Ce fut ainsi que nous nous dirigeâmes par la traverse sur Aspreval, où M. de Pocancy ne s'attendait guère à notre visite, car il la devait au hasard par où arrivent toutes choses qui doivent être et même plus d'une qui aurait pu tout aussi bien n'avoir pas été... »
M de Manissart se lia jadis avec M. de Pocancy dans une circonstance assez • singulière et dont la particularité vaut d'être rapportée puisqu'elle fut le nœud de leur amitié.
Il y avait à Paris, au temps de leur jeunesse, vers 1643, une jeune dame du Marais, galante, gaillarde et bien faite, et qui non seulement aimait à le faire voir, mais aussi à faire éprouver, à ceux qui lui semblaient le mériter, que la vue ne suffisait point à ce qu'on se rendit un compte exact de ses charmes. Elle accueillait donc volontiers les hommages que lui attirait sa beauté. Des façons aussi ouvertes lui donnaient beaucoup d'admirateurs qui, chacun à son tour, recevaient d'elle la récompense de leurs désirs.
Au moment dont nous parlons, l'heureux amant se trouvait être M. de Pocancy, plus connu dans les sociétés sous le surnom du bel Anaxidomène, et qui était alors dans tout le feu de son âge. Contre toute attente, Pocancy s'attardait à cette affaire, si bien qu'un murmure en commençait contre lui. Le plus pressé à souhaiter le terme de cet engagement était justement M. de Manissart, et ce fut à lui que revint l'honneur de rétablir, par un plaisant stratagème, l'ordre de succession, suspendu trop longtemps par les longueurs de M. de Pocancy.
Voici comment s'y prit M. de Manissart pour arriver à ses fins :
On fit partie d'aller à la campagne dans une maison d'agrément que M. de Manissart avait près de Rueil. Sans être d'une extrême magnificence, cette maison était fort bonne pour passer l'aprèsmidi à converser ou se divertir, et c'est à quoi il y avait convié ce jour-là MM. de Nonencourt et de Borpré, sans oublier M. des Sigaux, dont la mine joufflue et béate réjouissait et poussait au plaisir par sa seule vue. Pocancy et sa belle furent du voyage. Elle éprouva quelque étonnement à être la seule femme de toute la compagnie et de n'avoir devant elle aucun visage à qui elle pût comparer le sien pour le préférer à celui des autres. C'est de
cette préférence qu'elles font d'elles-mêmes à ce qui les entoure et de l'avantage qu'elles s'y accordent que les femmes tirent le principal plaisir d'être ensemble. Elles y renforcent, chacune pour son compte, le bien qu'elles pensent déjà de ce qu'elles se croient : car elles ne se reconnaissent de rivales que pour en être mieux assurées qu'il n'en est point qui ne leur cèdent en grâce et en beauté. Pocancy ne remarqua pas cette singularité ou la voulut bien considérer pour un hommage à sa maîtresse, à qui ces messieurs redoutaient sans doute d'opposer les leurs.
Avant la collation, on se répandit dans les jardins. Manissart en fit les honneurs à ses hôtes et les mena partout, jusque dans un bosquet de treillage où la table était servie. Les violons ne cessèrent de jouer, durant tout le repas, des airs et des branles que M. des Sigaux accompagnait en fredonnant, ce qui lui gonflait les joues et lui donnait l'aspect d'une cornemuse à figure humaine. Les violons s'étaient tus qu'il bourdonnait encore.
Soit par l'effet d'une pointe de vin ou de quelque chaleur naturelle M. de Pocancy, à peine hors de table, se souvint d'avoir remarqué dans la maison une fort belle chambre avec un lit commode. Aussi fut-ce là qu'il se retira, avec la dame, à l'écart de sa compagnie. Tout le monde semblait si bien occupé
à un jeu de bagues que le galant Anaxidomène se mit en devoir d'en jouer un plus vif; mais à peine avait-il agité le cornet, et avant qu'il eût jeté les dés, la porte s'ouvrit brusquement, et il vit se refléter du seuil, dans le miroir placé au fond du lit, la figure de M. Manissart et derrière lui, en perspective et à la file, MM. de Nonencourt et de Borpré, au delà de qui on pouvait distinguer le bon M. des Sigaux.
Ce fut chapeau bas, au milieu de la chambre, que M. de Manissart harangua.
Son discours fut admirable. Il représenta à M. de Pocancy le tort qu'il leur faisait, à lui et à ces messieurs, en outrepassant aussi effrontément la durée que l'usage consent à une liaison dont le caractère est d'être passager. Il contrevenait ainsi même aux règles particulières de la galanterie. Une pareille conduite les obligeait tous à la cruelle alternative d'user de subterfuges pour se procurer un bien qu'ils ne voulaient tenir que du cours naturel des choses et qu'il leur répugnait d'acquérir autrement qu'à leur tour successif et légitime. M. de Manissart ajouta à ces propos mille folies si burlesques que Pocancy, qui tout d'abord avait paru rechigner au procédé, se dérida. Tout finit par des rires et la dame se prêta si bien à la plaisanterie que, ce jour même, aucun de ces messieurs
n'eut à se plaindre, tantla belle mit d'empressement à réparer un retard dont elle eut, en une fois, tout le profit.
Cette facétie fut la cause de l'amitié qui se fit entre M. de Manissart et M. de Pocancy. Le galant Anaxidomène rappelait volontiers comment son ami l'avait sauvé du ridicule qu'il y a, en bonnes fortunes, à croire sa fortune faite et à s'en vouloir tenir là. Et M. de Pocancy poursuivit les siennes dont le nombre eût pu lui valoir le titre de débauché, s'il ne s'en fût toujours défendu avec chaleur, alléguant qu'en son cas il y avait plus de tempérament et de curiosité que de parti pris. « Est-ce ma faute, disait-il volontiers, si la nature m'a fait naître avec un goût prononcé pour les femmes, et si Dieu les a rendues si diverses de couleur, de forme et d'odeur qu'il en faut avoir beaucoup pour avoir eu ce qu'il y a en elles de différent? Pour peu, ajoutait-il, que l'on soit seulement sensible à la variété de leur peau, l'étude est déjà bien étendue. J'en sais qui l'ont satinée et d'autres douce ou velue, et humide ou sèche; quelques-unes l'ont presque transparente et certaines plus nue que d'autres. Mettez qu'aux unes le poil est dru, et à d'autres couché ou ras, qu'il boucle ou qu'il frise, cela vous donnera une idée des recherches où de telles différences vous obligent. La connaissance des
caractères n'est pas moins longue ni moins difficile. Elle est de plus nécessaire. Chacune a ses particularités d'esprit qu'il importe de bien démêler, car elles sont la clef où l'on pénètre dans leur complaisance avant de s'établir dans leurs faveurs. Rien que de savoir à peu près le corps des femmes est un travail, surtout en France, où on ne les a qu'une par une et au risque d'y prendre la réputation d'un suborneur et même d'un perfide, puisqu'il faut être infidèle à quelques-unes pour être fidèle à toutes, tandis qu'en Orient, avec les trois cents épouses d'un sérail, on peut en arriver au même point et mériter en outre le renom d'un sage. »
Ce ne fut pas celui-là que sa conduite acquit à M. de Pocancy, mais on s'accordait à le trouver homme de bonne compagnie et de belle tournure. Il était grand et bien fait, avec un air de hardiesse et de force. Ces mérites eussent pu le pousser loin, mais il avait préféré toujours ses plaisirs à ses devoirs, de quoi les hommes le blâmaient, mais dont les femmes lui savaient gré jusqu'à lui en passer beaucoup, même de s'être marié, ce qu'il fit en 1650, au moment où il venait d'avoir quarante ans. Du reste, Marie-Ursule de Bourglieu ne fut guère Miae de Pocancy que le temps de donner à son mari un fils qu'on nomma Antoine et dont elle mourut, en leur laissant de fort beaux biens.
M. de Pocancy n'épargnait guère le sien. L'amour est coûteux. Sa dépense est considérable tant en parure qu'en cadeaux, et le bel Anaxidomène était recherché en sa personne et généreux en ses façons. Il aimait le linge et les habits et ne négligeait aucune des nouveautés qu'impose la mode à ceux qui se veulent conformer à ses caprices. Il ne paraissait ni un ruban ni une essence qu'il n'en fît aussitôt les frais. C'était ainsi paré, oint et musqué que le bel Anaxidomène courait la ville du matin au soir, de la Place au Cours, des ruelles aux étuves, en sa chaise à porteurs galonnés ou en son carrosse attelé de chevaux pommelés, partout où il y avait quelque chance que sa -bonne mine fût remarquée. Il employait le temps qu'il passait au logis à méditer la couleur d'un pourpoint ou le nœud d'une aiguillette ou à faire peindre son portrait au fond de boîtes qu'il offrait ensuite en présent.
Sa maison était fort bien ordonnée et riche, surtout en meubles de toutes sortes et de toutes provenances et principalement en cabinets et en coffres incrustés, propres à enfermer en leurs tiroirs et sous leurs clefs des objets précieux et rares. Il aimait sur sa table des faïences singulières et des porcelaines coloriées, qu'il préférait à l'argenterie; et rien ne le réjouissait davantage que certaines verreries persanes ou vénitiennes, transparentes et
fragiles, et qui semblent une eau solide et façonnée. Ses miroirs étaient de Murano et il y mirait de près sa coiffure et son visage; il leur attribuait la raison de la constante faveur des femmes. Il n'était guère une de ces belles dont il n'eût conservé quelque boucle dérobée, quelque éventail ou quelque gant parfumé, pour se rappeler les plaisirs qu'il avait goûtés de leurs complaisances. Il gardait ces reliques amoureuses dans un grand meuble florentin dont l'édifice et le fronton étaient soutenus par des nymphes et des satyres engainés à mi-corps et qui s'entreregardaient voluptueusement.
Ce fut justement ce goût des raretés qui amena l'illustre Anaxidomène à connaître le sieur Corlandoni. Ce personnage qu'on appelait plus communément, à la française, Courlandon, avait, d'être né à Venise, une langue zézayante et l'habitude des voyages. A voir les galères de la Sérénissime République aborder au quai des Esclavons, il avait souhaité l'étendue des mers et n'avait pas craint de s'y risquer. Il avait été chez les Barbaresques acheter des tapis et de l'essence de roses. Le trafic des pierres fines le conduisit dans la Perse, d'où il en rapporta de fort belles. Tant d'exploits ne l'avaient guère enrichi : il habitait à Paris, une sorte de taudis où il vendait des verreries, des miroirs et des cosmétiques. M. de Pocancy visitait parfois sa
boutique, où il choisissait quelque bagatelle. Quelle ne fut donc pas sa surprise de trouver un jour le vieillard en compagnie d'une personne dont la beauté lui causa une vive impression! Elle portait un turban à la turque et montrait une gorge divine. Elle s'appelait Zanetta, pouvait avoir seize ans, et Courlandon la disait sa nièce.
A la première vue, M. de Pocancy fut éperdu d'amour, et, trois mois après, il épousa la belle Annette.
La belle Annette pensait faire figure à la ville : aussi ressentit-elle quelque dépit d'être condamnée entre quatre murs à la compagnie de son mari. Pocancy avait alors, en 1662, cinquante-cinq ans, et il éprouva pour la première fois des sentiments qu'il s'était, jusqu'alors, contenté d'inspirer. Il devint jaloux, soupçonneux et loup-garou. Il s'éveillait la nuit pour veiller sur son trésor et, quand il remontait de sa ronde nocturne, il s'étonnait de se voir dans ses glaces de Venise, la chandelle à la main, avec la mine de quelqu'un qui s'est levé du lit pour assurer le volet et visiter les serrures.
La vieillesse amoureuse porte à l'amour une fougue qui lui est propre et qui a sa source en ses limites mêmes. L'âge est un aiguillon à jouir du présent. C'est ce que faisait furieusement notre Anaxidomène. Annette était sa seule occupation et,
pour s'y mieux borner, Pocancy résolut de quitter Paris et de se retirer aux champs. La Vénitienne résista tout d'abord, puis elle prit son parti d'assez bonne grâce. La jeunesse a des accommodements inattendus ; elle ne doute guère de sa propre durée : la belle Annette pensait que la sienne serait la fin de celle que le bel Anaxidomène avait retrouvée auprès d'elle et dont il lui faisait hommage avec une ardeur trop généreuse pour pouvoir être éternelle. M. de Pocancy avait choisi, pour s'y établir, son manoir d'Aspreval, qui lui venait de sa première femme, Ursule de Bourglieu, et qui était situé au pays de Meuse. Avant de s'y rendre, il convint avec M. de Manissart que son fils Antoine resterait aux soins de M1Ie de Manissart, sœur de son ami. L'enfant avait une douzaine d'années et se montrait simple et docile, quoique ayant vécu fort abandonné ; son père n'avait guère eu le temps de s'occuper de lui et l'aurait eu moins encore, maintenant que la belle Annette lui prenait toutes ses heures. Manissart promit de pourvoir à l'éducation du jeune Antoine et, l'affaire ainsi réglée, M. de Pocancy fit ses paquets et dit adieu à une ville d'où il emportait, en sa nouvelle épouse, de quoi oublier les femmes des autres, auxquelles il avait tant de fois recouru pour son plaisir, sans qu'on pût lui rendre la pareille.
Pendant les trois jours qui précédèrent le départ de M. et de Mme de Pocancy, on entassa sur des chariots des meubles et des hardes de toutes sortes. Les caisses de verreries tintèrent sur le pavé de la cour. Un coffre tombé des épaules des porteurs se disloqua en mille pièces; des tapis se déroulèrent. Enfin, tout fut chargé, et M. de Pocancy, pour ne pas perdre de vue un train si précieux, le voulut suivre au petit pas de son carrosse.
Le voyage dura plus de dix jours, à cause des mauvais chemins. On allait lentement; de temps à autre, Pocancy passait la tête par la portière pour observer si tout se comportait à son gré : il voyait la file des charrettes branlantes gravir la côte ou descendre la pente. Parfois il riait d'aise à regarder la belle Annette endormie aux coussins. Ses mains longues, abandonnées sur ses genoux, laissaient aux plis de sa jupe glisser l'éventail ou couler le masque. Et l'amour du bel Anaxidomène s'augmentait à ces grâces inattendues.
Les nuits d'auberge ne suffisaient pas toujours à satisfaire le désir de tant d'appas. Souvent le carrosse s'arrêtait court à l'angle d'un pré ou à la corne d'un bois ; M. et M"" de Pocancy en descendaient. Ils disparaissaient derrière une haie ou passaient la lisière. Les feuilles caressaient la robe
de la belle Annette et les brindilles chatouillaient les bas de Pocancy, puis les branches se refermaient sur eux.
Comme on était en été, les oiseaux chantaient dans les arbres et les grillons dans l'herbe. On entendait crier l'essieu des chariots, qui continuaient leur route, tandis que le carrosse, arrêté en plein soleil, craquelait son vernis. Un petit vent éparpillait la crinière des chevaux. L'un d'eux frappait du sabot, et cela faisait un grand bruit dans le silence de l'air tranquille où des mouches volaient en bourdon autour de l'attelage suant.
Ces mouches incommodaient fort M. et M"'c de Pocancy à l'intérieur du carrosse où ils avaient repris place; d'autant plus qu'Anaxidomène tirait du coffre un en-cas de pâtisserie et de bouteilles. Le sucre appelle les mouches : aux miettes dont elles se nourrissaient, elles prenaient une fâcheuse audace, et plus d'une fois M. de Pocancy, le gobelet aux lèvres, devait cesser de boire pour chasser les importunes, pendant que M"" de Pocancy les éloignait du battement de son éventail.
Le voyage continuait ainsi, sans embarras que les plus ordinaires. Malgré la lenteur, on avait vu du chemin. Aux plaines de la Champagne, succédèrent d'autres terroirs. Enfin, on atteignit le pays de la Meuse.
Elle coulait entre des herbages et des forêts. Aspreval était proche. On y arriva vers le soir, juste avec assez de jour pour voir que le château était à la vieille mode. Les fossés entouraient une muraille renflée de tours. Les grenouilles coassaient dans les joncs. Les flambeaux troublèrent les chauves-souris.
On aménagea tant bien que mal la meilleure partie du bâtiment. Les beaux meubles de M. de Pocancy y prirent place. Les tapis de couleur cachèrent les bosses et les creux du pavage, et Anaxidomène connut le bonheur d'être à l'abri des curieux, des galants et des larrons, et il s'applaudit d'avoir conduit la belle Annette en un lieu aussi sur pour sa vertu que profitable à son corps et où le bon air ajouterait aux nuances de ses joues, à la santé de sa chair et au poids de sa gorge.
L'ennui de Mme de Pocancy en cette solitude conjugale fut sans remède. Elle l'épancha d'abord en de longues lettres italiennes au vieux Courlandon, mais le bonhomme cessa d'y répondre, étant mort au bout d'un an. Ce fut à ce moment qu'Annette de Pocancy devint enceinte. Sa fureur fut inexprimable, et deux jumeaux qui lui vinrent au terme de sa grossesse ne la calmèrent point. Jérôme et Justin étaient gros et chauves. M""' de Pocancy, chaque matin, en peignant ses cheveux au
miroir, bâillait d'avance sa journée. Anaxidomène, jovial et empressé, était heureux de chacune des siennes. Trois ans de bonheur s'achevèrent. Bien disposé à vivre et pour s'entretenir à point et garder sa taille, chaque après-midi M. de Pocancy sortait prendre l'air. La belle Annette l'accompagnait rarement en ces exercices qu'il faisait seul, toujours vêtu à la meilleure mode, le jarret tendu, le corps souple, l'œil vif, comme s'il eût paradé au Cours ou fait le beau sur la Place Royale.
Ce fut au retour d'une de ces promenades qu'ayant cherché sa femme au lieu où elle se tenait d'ordinaire, il ne la trouva point. Les servantes ne l'avaient pas vue. On parcourut le château. Tout le monde s'agitait. On fouilla le puits et l'eau des fossés. Sur le soir, M. de Pocancy commença à craindre quelque accident. C'est alors qu'ayant ouvert les rideaux de son lit il y aperçut les vêtements habituels de Zanetta. Ils étaient disposés en ordre humain et figuraient une forme étendue. Sur l'oreiller, le masque de velours semblait ricaner un visage incomplet.
Le pauvre Anaxidomène battit en vain le pays sans découvrir aucune trace de la fugitive. Au bout de plus d'un mois, il revint à Aspreval. On lui présenta pour le consoler Jérôme et Justin. Les maillots vagirent. Il les fit reléguer aux combles et monta à
sa chambre. Là, il réunit en paquet les habits de Zanetta, qui étaient encore sur le lit. Il les enferma dans un coffre qu'il envoya jeter à l'étang du Val- Notre-Dame. Cela fait, il prit un de ses miroirs de Venise, s'y regarda longuement et le brisa.
Le lendemain, il écrivit à M. de Manissart de lui renvoyer son fils Antoine. Antoine avait quinze ans.
A l'époque où M. de Pocancy laissa son fils Antoine à la garde de M. de Manissart, celui-ci n'était plus le galant de 1643 et du plaisant discours de Rueil. Les années avaient fait une sorte de personnage de M. le marquis de Manissart, l'un des meilleurs lieutenants du Roi. Marié en 1660, il avait eu, deux ans de suite, un fils et une fille. L'impérieuse Mmc de Manissart signifia à son mari qu'elle n'entendait point s'embarrasser d'Antoine. On convint qu'il serait confié à M11' de Manissart. Le jeune Pocancy franchit la porte du bel hôtel de l'île Saint-Louis, proche du Pont-Marie; il admira la hauteur des plafonds et surtout une grande cheminée au-dessus de laquelle Manissart était peint sous la figure de Mars, mais il eut peu l'occasion de
revoir ces merveilles, car la marquise le congédia sèchement et il ne descendit guère des combles de la maison où M"' de Manissart, reléguée par sa belle-sœur, s'était accommodée tant bien que mal et vivait à part, à sa façon.
M,le de Manissart avait alors près de quarante ans. Elle était haute de taille et de manières. Son teint, éclatant dans sa jeunesse, s'était abîmé avec l'âge, mais il lui restait de son premier visage de quoi en montrer un second fort présentable, s'il est assez pour une femme d'avoir de beaux yeux et une bouche à dents saines. Elle joignait à cela une gorge ferme et des mains un peu grandes, mais d'une forme à ne se point lasser à les considérer. Il est vrai qu'elle ne rehaussait cet attrait naturel d'aucun artifice. Son habit était négligé et la saison en changeait l'étoffe sans en varier la coupe, réglée, il semblait, une fois pour toutes.
Instruite plus que ne le sont d'ordinaire les filles, elle se contentait d'esprit sans prétendre au bel esprit. Son galetas était encombré d'herbiers et de globes terrestres, car, si elle sortait peu de chez elle, elle aimait à apprendre comment est faite la figure de notre planète et les plantes qu'elle produit. C'est ce qui expliquait dans son escalier la présence de gens hétéroclites. Elle se faisait amener des voyageurs et des botanistes et les in-
tcrrogeait. Ils lui parlaient de contrées lointaines et d'herbes rares. Outre ces vagabonds, on voyait là aussi de grosses perruques et des rabats de lingerie sentant d'une lieue la paperasse et la chandelle fumeuse. Elle ne haïssait point les pédants, pourvu qu'ils fussent gueux et que leur grec ou leur latin ne les nourrît guère, disant d'eux qu'à défaut d'autre science ils savent au moins ce qu'il en coûte d'avoir voulu vivre d'un métier qui prétend tirer sa subsistance d'alimenter les esprits de ce que le leur a acquis, au commerce des anciens, de plus sain et de plus substantiel. Sa bienfaisance s'étendait à ces pauvres hères. Elle leur donnait ce qu'elle pouvait et ils l'en remerciaient en composant à sa louange des distiques et des épigrammes.
M1,L de Manissart avait constamment refusé de se marier. On en donnait pour raison un amour de jeunesse que les circonstances avaient entravé. Quelques langues bien informées ajoutaient que l'objet de cette grande passion était de si mince état que la demoiselle avait cédé aux remontrances de son orgueil. On disait aussi que, tout en refusant sa main au galant, elle lui avait donné mieux; ce qui est bien possible, car les filles ont de ces fantaisies, et ce qui pouvait aussi ne pas être, car elles ont de singulières délicatesses et
d'étranges réserves qui leur font préférer à leur bonheur l'honneur de leur maison. Quoi qu'il en fût, M11' de Manissart tombait, à certains jours, en de longues rêveries d'où elle sortait la gorge oppressée, avec aux yeux on ne sait quel feu vif et mélancolique, où se mélangeaient peut-être du désir et du regret. Ces abandons duraient peu et elle reprenait bientôt sa manière d'être accoutumée, c'est-à-dire active, brusque, distraite et bonne.
Antoine eut fort à se louer de cette bonté. M"c de Manissart le tint beaucoup auprès d'elle. Il apprit en sa compagnie à parler et à écrire convenablement. Chaque semaine, il écrivait à son père, qui lui répondait une fois l'an. Antoine reçut ainsi trois lettres de l'illustre Anaxidomène ; la quatrième fut pour M. de Manissart : Pocancy lui redemandait son fils. Cette nouvelle, qui fut accueillie avec assez d'indifférence par le marquis et la marquise, tint M" de Manissart dans une grande agitation. Toute la journée qui précéda le départ, elle rôda, bousculante et grondeuse, autour d'Antoine, qui voyait ses hardes s'entasser dans le coffre. Il était triste. Le nez à la vitre, il regardait couler l'eau de la Seine. Sur la berge, les chevaux remontaient de l'abreuvoir; un chien aboyait. Enfin le soir arriva.
La chambre d'Antoine était juste à côté de celle de M11,? de Manissart. Elles communiquaient par un petit couloir dont on laissait, en été, les deux portes ouvertes pour que l'air circulât plus librement. Antoine aimait beaucoup cette communauté; avant de s'endormir, il écoutait MllL de Manissart se retourner dans son alcôve. Parfois, la lumière se rallumait : Mlle de Manissart avait battu le briquet pour éclairer sa chandelle. Un rais de clarté glissait par le passage, et Antoine entendait un mouvement de paillasse et de linge et deux pieds nus sur le pavé. M1U de Manissart tuait ses puces; et Antoine, en se rendormant, les comptait, une à une, qui craquaient sur l'ongle, d'un bruit sec et irrégulier.
Cette dernière nuit, Antoine dormit mal, quoiqu'il dût partir au petit jour et qu'il s'efforçât de fermer les yeux : il se sentait envie de pleurer. Après un somme, il se réveilla. Tout était tellement silencieux qu'il ne se contint plus et il se mit à sangloter tout bas. Les larmes lui coulaient aux joues. Tout à coup, il distingua un léger bruit : on marchait dans le passage, et MIle de Manissart, la chandelle à la main, parut. Elle était en costume de nuit, et sans doute à cause de la chaleur, fort découverte. Sa chemise laissait nue une de ses épaules et quand, sans façon, elle se fut assise au
bord du lit d'Antoine, il vit l'étoffe se tendre à la pesée de la cuisse.
La voix qui lui parla était si changée qu'Antoine la reconnut à peine. Il continua à pleurer tout doucement. La main de M1U de Manissart penchée sur lui lui caressait les cheveux. Il en éprouvait un peu de langueur. Il inclina la tête, et sa joue rencontra l'appui frais et charnu d'un sein dont il sentait le souffle inégal et doux. Alors il ne bougea plus et resta là, poussant parfois un léger soupir.
Ils demeurèrent longtemps ainsi. La chandelle brûlait droit avec de grosses larmes de cire. M11, de Manissart regardait au fond de la chambre où la fenêtre blanchissait vaguement. Un doigt grattant à la porte la fit sursauter : c'était le valet matinal qui venait réveiller Antoine; elle s'enfuit en courant sans qu'il pût la retenir.
Quand Antoine fut habillé et qu'avant de descendre il voulut dire adieu à M" de Manissart, il trouva le verrou fermé et dut partir sans la revoir. La maison était encore endormie. Il traversa la galerie. Sur la haute cheminée se cambrait, peint en Mars, M. de Manissart. La cour pavée était humide. Le mascaron de la fontaine s'égouttait dans le bassin de pierre. Antoine s'y lava les yeux. Une cloche sonna à une église voisine. Les coqs chantaient à plein gosier dans l'air frais.
Les premiers temps qu'Antoine passa à Aspreval lui parurent longs et monotones, non qu'il ne fût de nature à s'habituer à une vie sans événements, car il était de caractère tranquille et régulier, mais encore faut-il quelque loisir pour s'accoutumer à n'avoir affaire qu'à soi-même. Antoine, en effet, était son maître en tout. Il n'avait avec son père de conversations que les plus courtes et sur des sujets de politesse et de santé que d'un commun accord ils ne dépassaient pas. C'était à se demander pourquoi M. de Pocancy avait fait revenir son fils d'où il se trouvait.
Il ne le savait sans doute pas lui-même, car il ne se sentait rien à lui dire et rien à lui apprendre, à tel point qu'il demeurait parfois plusieurs jours sans le voir. M. de Pocancy ne sortait guère de son appartement. Lorsque Antoine y pénétrait par hasard, il surprenait son père occupé à fouiller en des tiroirs ou à fureter au fond d'un coffre. Antoine apercevait dedans des éventails, des gants, des rubans, des boîtes ou des liasses de lettres jaunies. M. de Pocancy revivait là son passé d'Anaxidomène. Il se préoccupait fort peu du présent et de ce qui l'entourait. Il ne songeait pas à réparer Aspreval, qui menaçait ruines : cela plus par indifférence que par avarice, car Antoine obtenait de lui tout l'argent qu'il lui demandait.
Antoine pouvait donc se croire aimé, surtout s'il considérait de quelle façon son père en usait avec les jumeaux. Il ne les voyait que rarement et avec dégoût. Du reste, ils étaient malpropres et criards, mais vigoureux. Antoine les tolérait. Il leur rapportait de Vircourt des pains d'épices et des moulins à vent en papier.
Vircourt-sur-Meuse était la ville la plus proche d'Aspreval. Du château, on distinguait ses toitures et ses clochers. Elle comptait cinq ou six mille habitants, tant bourgeois qu'artisans, avec la justice nécessaire pour les administrer.
Avec Vircourt l'autre voisinage était celui de l'abbaye du Val-Notre-Dame, riche de terres et de forêts, et qui possédait de beaux étangs et des viviers poissonneux. Antoine trouva dans les moines une compagnie qui ne lui déplaisait point. Il y avait d'abord parmi eux ce qu'on pourrait appeler le troupeau, c'est-à-dire le gros des convers, des portiers, jardiniers et sacristains, qui n'était qu'une masse commune, vêtue de bure et sentant le fauve, d'où se distinguaient quelques religieux de grand mérite et de bonne doctrine, parmi lesquels l'abbé, M. de Chamissy.
M. de Chamissy avait d'abord vécu dans le siècle et il avait conservé au cloître des habitudes de qualité, dont celle du vin et de la bonne chère. Il
parlait bien et de toutes choses, surtout de celles de la cour et de la guerre, où il avait été mêlé. Il était à la fois dur et poli comme sa crosse de bois et il menait ses ouailles à la baguette. La discipline du couvent était admirable. Personne ne bronchait.
Aucun écart ne dérangeait l'ordre établi. L'abbé de Chamissy était craint et vénéré au Val-Notre- Dame et, s'il lui arrivait de se lever de table, la tête un peu chaude et les jambes un peu lourdes, nul ne se permettait la moindre plaisanterie. L'abbé aimait à bien manger et à boire sec. Antoine s'en aperçut souvent, car il devint peu à peu le commensal de M. de Chamissy, qui l'avait pris en amitié, on ne savait trop pourquoi, car il y a de grandes distances d'esprit entre un moine et un jeune homme de vingt ans, timide, bon et naïf.
Les visites d'Antoine, qui dataient de la troisième année de son retour à Aspreval, devinrent de plus en plus fréquentes. Une ou plusieurs fois par semaine, Antoine prenait le chemin du Val-Notre- Dame, quel que fût le temps ou la saison. En hiver, le sol gelé ou neigeux sonnait ou craquait sous ses pas; l'étang gelé miroitait. Parfois Antoine arrivait mouillé jusqu'aux os ou boueux jusqu'à l'échiné, car le pays de Meuse est pluvieux. Le printemps,
par contre, y est charmant : les prés reverdissent, les branches bourgeonnent, ce semble, plus agréablement qu'ailleurs. En été, Antoine marchait à travers les blés jaunissants. Les bœufs le regardaient passer, leur tête baveuse et cornue posée sur la traverse des barrières; les carpes de l'étang sautaient au-dessus des eaux. L'automne, vers le soir, en revenant à Aspreval, il entendait rappeler les perdrix, tandis qu'un lièvre coupait la route et montrait son ventre moussu et ses longues oreilles en feuilles mortes. Toujours, le jeune Pocancy trouvait l'abbé avenant et dispos, tantôt à se chauffer à la cheminée devant un beau feu de sarments et de bûches, tantôt à prendre le frais sous une tonnelle du jardin avec un livre, un pot de vin et une longue pipe de terre où il fumait du tabac.
L'abbé mit Antoine au courant de bien des choses, entre autres de la fuite inopinée de la belle Annette Courlandon. Il lui raconta comment il avait reçu la visite du triste Anaxidomène cherchant sa femme introuvable. A la fin du récit, il secoua la cendre de sa pipe d'un air narquois. Outre ces événements domestiques, Antoine apprit là le peu qu'il sut des choses du siècle et du règne. L'abbé n'ignorait rien de ce qui se passait au dehors, tant en guerres qu'en faits de toutes sortes,
et il en raisonnait fort librement. Souvent aussi la conversation suivait un tour plus gaillard, et les anecdotes des dames de Vircourt y tenaient place. Parmi celles dont parlait l'abbé le plus volontiers se trouvait une certaine dame Dalanzières, épouse d'un sieur Dalanzières, commissaire des guerres. Elle demeurait à Vircourt, où son mari avait du bien. Il voyageait souvent aux frontières pour son métier, ce qui est commode à une femme et dont la sienne s'accommodait le mieux du monde.
Chaque fois qu'il nommait Mrae Dalanzières, l'abbé remarquait la rougeur d'Antoine. La vérité est qu'il l'avait vue quelques fois et qu'il était à un âge où la vue des femmes trouble les sens. Antoine avait alors vingt et un ans. Et il s'en fût aperçu davantage, sans doute, s'il avait eu plus d'occasions d'occuper ses pensées à un sujet où celles des jeunes gens sont fort tournées d'habitude. Les siennes ne trouvaient guère autour de lui de quoi se prendre, car des bergères et des servantes sont peu propres à faire rêver quelqu'un de délicat et de bien né. Par contre, il ne regardait jamais Mme Dalanzières sans penser qu'il serait agréable d'être avec elle entre deux draps.
Un jour qu'il allait au Val-Notre-Dame, il remar-
qua justement dans la cour un carrosse arrêté : l'abbé avait visite. Antoine traversa le réfectoire, où une collation desservie montrait par ses fruits et ses gelées entamés qu'on venait d'y faire honneur. Il se dirigea vers le cloître, où il entendait des voix.
Le cloître était carré; au milieu était installé un jeu de boules. Mmc Dalanzières et le reste de la carrossée entouraient les joueurs. Elle était belle et un peu grasse. Sa chevelure brune et frisée avantageait son visage. Sa guimpe découvrait la naissance de sa gorge. Elle chuchotait coquettement. L'abbé allait lancer la grosse boule qui lui remplissait la main et son regard disait clairement à la visiteuse qu'il eût certes préféré tenir entre ses doitgs un globe plus élastique et plus voluptueux. La boule, jetée en bombe, tomba juste à deux pouces du cochonnet.
La venue d'Antoine interrompit la partie, et l'abbé proposa aux dames d'aller faire un tour au jardin et jusqu'à l'étang.
Le jardin était vaste et bien orné de fleurs et de buis qui y répandaient un parfum amer et doux. De là, on voyait la maison abbatiale. Elle était de pierre blanche et de brique rose avec de larges balcons ouvragés comme des grilles de chœur. Des fenêtres, la vue s'étendait sur les étangs. Celui
où l'on se rendait était une assez vaste pièce d'eau en plein bois. En y arrivant, on vit de loin, à travers les arbres, que le bord en était occupé par un assez grand nombre de moines, les uns debout, les autres couchés sur l'herbe. Plusieurs commençaient à délacer leurs sandales. Des jambes poilues apparaissaient sous les robes retroussées. Mmc Dalanzières s'enquit des raisons de ce déchaussement et l'abbé lui répondit que c'était l'heure du bain.
L'abbé en prescrivait de fréquents et, l'été, en ordonnait de communs en plein air pour combattre les odeurs des bures surchauffées. Pendant qu'il parlait ainsi, les baigneurs se dévêtaient sans s'apercevoir qu'ils étaient observés. Il y en avait de tous les âges et de toutes les tailles. Certains portaient sous leurs frocs des chausses compliquées et de longues chemises; beaucoup avaient leur laine à même la peau, de sorte que, les manches enlevées et l'étoffe passée par-dessus les épaules, ils étaient prêts d'un seul coup.
Les moines attendaient le signal du bain. Ils marchaient, contents de l'air tiède sur leur corps. Il y en avait qui s'étiraient ou se grattaient. Un grand gaillard se roulait dans l'herbe, les jambes en fourche, et la plante de ses pieds était si coriace et si jaunie qu'on eût dit qu'il portait des semelles
de cuir. Un gros croisait béatement ses mains sur son ventre énorme. Deux, très maigres, jouaient à se pincer.
Soudain, à un son de cloche, le gaillard aux jambes en l'air fut debout et sauta le premier dans l'étang. L'eau rejaillit autour de lui et il reparut tout ruisselant. Les autres l'imitèrent avec précaution ou hardiesse. Les nageurs s'éloignèrent, les barboteurs restèrent au bord. L'eau remuée pétillait au soleil, dans un clapotement de chairs nues où se croisaient de gros rires et des cris aigus. Tout à coup, ils se turent.
A la vue de la compagnie qui s'approchait, un vif émoi se produisit : les moines s'enfonçaient de leur mieux dans l'eau jusqu'au menton; on ne voyait plus à la surface émerger que l'ivoire poli et humide de tonsures qui ressemblaient à des fleurs de nénufars éparses.
La cloche tintait la sortie.
Il y eut un mouvement d'hésitation. Enfin le plus brave prit son parti et courut à son vêtement. Les autres firent de môme. Ils jetaient aux dames des regards sournois. Le dernier qui quitta l'eau était le gaillard qui y avait sauté le premier tout à l'heure. Son froc était demeuré juste où se trouvait Mm" Dalanzières. Il vint à elle pour le ramasser. L'homme était grand et bien fait. L'eau lui coulait
du corps. Mrae Dalanzières le regarda. Antoine, qui était auprès d'elle, eût bien vu pourquoi elle rougissait, même si elle ne lui avait montré du bout de son éventail la preuve de ce qui la faisait rougir.
L'abbé s'amusait fort du trouble de ses ouailles et de la gaieté des dames. Elles le suivaient à regret comme il s'éloignait de l'étang. Mrae Dalanzières ne cessait de tourner de temps en temps la tête, et elle se reprenait à rire. Le rire montrait ses dents, qui étaient belles, et gonflait son cou rond et frais. Le soleil lui teignait les joues d'une couleur rose et, à l'ombre, elles se rembrunissaient délicatement. On était rentré dans la maison abbatiale. Mme Dalanzières se mit au balcon. Les moines revenaient à la file, les mains aux manches. Les pauvres gens semblaient tout penauds d'avoir été surpris dans leurs ébats lacustres. Leurs sandales bruissaient sur le gravier.
Cette rencontre avec Mme Dalanzières fut d'heureuse conséquence pour Antoine de Pocancy. De ce jour, il s'attacha à cette dame, et lui rendit des devoirs assidus. L'abbé qui était bonhomme, souriait de leurs manèges. Celui d'Antoine était simple et consistait à regarder Mme Dalanzières avec l'air de voir en elle toutes les perfections. De son côté Mme Dalanzières ne semblait pas trouver qu'Antoine manquât de ces qualités dont une femme
aime assez être la première à s'apercevoir. Elle favorisa donc sa recherche et reçut bien ses hommages. Désormais, le temps parut court à Antoine, car il apprit à l'employer à ce qu'il y a de mieux à en faire, c'est-à-dire au plaisir, et particulièrement à celui, non le moindre, qui consiste à se baiser à pleine bouche et à se prendre corps à corps pour bien s'étreindre et goûter les jeux naturels de la chair où se satisfont, outre le plus intime de nous, les yeux, les mains et toute la peau. M",e Dalanzières, sur ce point, était du même sentiment qu'Antoine. Ils furent vite d'accord pour se prouver leur entente et ils en vinrent rapidement où l'on met souvent trop de détours à arriver; l'inexpérience d'Antoine le servit et M"u> Dalanzières l'aida à conduire à bien une affaire qui les intéressait tous deux.
Il ne fallait, d'ailleurs, pas d'autre conduite avec M""' Dalanzières, car elle n'était point raisonneuse. Son esprit se contentait d'inventer les expédients et les stratagèmes utiles à ce que le bonhomme Dalanzières la crut la plus vertueuse des femmes. Cela fait, elle ne pensait plus qu'à son agrément. Elle en faisait consister une bonne part à être bien portante et bien parée. Elle était contente d'ellemême et n'aimait personne autant qu'elle. Sa naissance lui semblait la meilleure du monde,
puisqu'elle lui avait donné la vie et qu'elle aimait à vivre. Elle se ménageait fort en toute autre chose que l'amour et suivait volontiers des régimes, car elle croyait à la médecine et même aux médecins, surtout à un certain Corvisot, qui habitait Vircourt et qu'elle consultait souvent. Elle l'avait fait connaître à Antoine qui, au besoin, l'amenait à son père dont la santé commençait à sentir les atteintes de l'âge et que tourmentaient diverses incommodités.
M. de Pocancy avait fort changé ses manières à l'égard d'Antoine, depuis que celui-ci avait pris ce je ne sais quoi que donne l'amour. Il le considérait avec bienveillance quand il partait pour Vircourt, bien vêtu et parfumé. Le vieil Anaxidomène savait par les bavardages de Corvisot, le médecin, l'aventure de son fils. Il ne lui en parlait pas, mais l'en traitait mieux. Au lieu de le congédier brièvement, il le retenait auprès de lui par quelque anecdote ; avec le temps, même, il vint à lui en dire dont il avait été le héros, et de fort crues. M. de Pocancy allait loin en ses propos et Antoine prenait de son père une idée toute nouvelle, à penser qu'avant d'être dans son fauteuil un vieillard renfermé, il avait pu être un homme comme un autre et même un jeune homme comme lui. Et cette découverte l'attendrissait.
Antoine vivait donc heureux à Aspreval. L'abbé du Val-Notre-Dame lui continuait son amitié. Mmc Dalanzières lui prouvait son amour. Son seul souci était ses frères, Jérôme et Justin. Dès l'enfance, ils avaient manifesté les plus mauvaises dispositions qui, maintenant qu'ils grandissaient, devenaient d'autant plus dangereuses que personne n'avait l'autorité nécessaire à les réprimer. M. de Pocancy ne souffrait pas qu'on lui parlât des deux garnements, et Antoine craignait leurs poches pleines de pierres, leurs bâtons aiguisés, leur sournoiserie et leur brutalité.
Il réfléchissait à ces choses, parfois, le soir, en s'endormant, puis il se retournait dans son lit et finissait par souffler la chandelle et par fermer les yeux. Il avait mieux à songer qu'à ces affaires domestiques, fastidieuses à un jeune homme de vingt-six ans. Tantôt, c'était pour le lendemain une partie de boules au Val-Notre-Dame, tantôt d'autres sujets plus tendres. Ne devait-il pas donner les violons à M"" Dalanzières? Sans doute, il y aurait compagnie, mais il aurait au moins le plaisir d'admirer sa maîtresse en ses atours. Elle ne manquerait pas de lui adresser à la dérobée quelque sourire particulier ou l'un ou l'autre de ces petits signes par où les amants croient communiquer en public sans être vus, et qui sont
aussi clairs à qui les voit que s'ils ne voulaient point être secrets. Et il se plaisait à se l'imaginer nue, avec cette belle gorge dont il savait le poids à la main et dont le double bouton, doux et grumeleux, laissait à la langue un petit goût de sel.
Le matin même du jour où le carrosse de M. le maréchal de Manissart entra à l'improviste dans Aspreval, Jérôme et Justin de Pocancy étaient assis côte à côte sur les douves du château. L'eau qui les remplissait ne coulait guère et les conferves en verdissaient la surface d'où sortaient çà et là, des touffes de roseaux. De l'autre côté du fossé, s'élevait à pic la muraille de pierre grise percée d'étroites fenêtres. Au corps renflé d'une grosse tour ronde grimpait un lierre nombreux qui l'enserrait de son filet verdâtre, cordé de brun. Un vent intermittent mouvait les conferves et y découvrait des plaques d'eau noire. Les feuilles du lierre rebroussées luisaient, à l'envers, d'une verdure plus vive. Des pies volaient avec des cris aigus dans un ciel ardoisé. Elles montaient haut,
puis redescendaient piétiner l'herbe du pré dont la pente dévalait vers la Meuse, qu'on apercevait en bas et, au delà de sa courbe, les toits de Vircourt. La ville occupait les deux rives, reliées par un pont de pierre.
Les deux garçons étaient fort silencieux, Justin attentif à réparer un filet étendu à plat devant lui sur le talus. L'herbe pressée passait en pointes vertes à travers les mailles tannées. Le bas de l'engin trempait ses plombs et ses lièges dans le fossé. Les doigts de Justin cherchaient les trous, et le filet tressaillait, comme vivant. La besogne terminée, Justin se mit debout. Ses mains levèrent l'échiquier de mailles à travers lesquelles les choses apparurent rembrunies d'un carré de crépuscule, puis le filet retomba flasque et en amas comme une bête morte. Justin se rassit, puis se coucha à plat ventre, les coudes à terre, sa tête jaune dans ses mains, immobile.
Il reniflait avec plaisir l'odeur poissonneuse du tissu de cordes. La douve y mêlait celle de son eau stagnante avec un goût de vase tiède, car le soleil avait percé et chauffait doucement. Justin flairait avec complaisance ces relents paludéens. Il aimait l'eau et la boue, le fleuve et l'étang. Il connaissait la moindre flaque du pays d'alentour et les rives de la Meuse en amont et en aval. Il était pêcheur
patient, et dès l'enfance, où les crapauds des mares et les grenouilles des fossés n'avaient point eu de pire ennemi. Ni les têtards, ni les salamandres ne le dégoûtaient. Plus tard, il essaya la vraie pêche. Les viviers des moines en savaient quelque chose. Les mariniers de la Meuse le prenaient avec eux dans leurs barques. Il était devenu singulièrement habile à cette pratique. Rien ne l'arrêtait, ni l'été, ni l'hiver, quand le fleuve charrie des glaçons ou que ses eaux noires coulent entre deux rives de neige. Il était sournois et grossier, avec de brusques colères qui le faisaient trépigner de rage pour un poisson perdu ou une nasse vidée. A se pencher sur l'eau, pour en sonder la transparence, ses yeux avaient pris une couleur glauque et incertaine. Il relevait souvent une mèche limoneuse qui lui tombait sur le front et il la repoussait d'une main où l'ongle pâle semblait une écaille de poisson durcie.
Son frère, par contre, avait, dans la rousseur de son visage, l'œil vif et petit comme celui d'un oiseau, et en toute sa personne je ne sais quoi d'inquiet et de tapi, avec un nez à l'affût.
Le vent justement venait de changer et il apportait une odeur de terre, de pré et de forêt. Les roseaux du fossé tressaillaient comme à une fuite de bêtes surprises. Jérôme achevait son travail, qui était de nettoyer un long mousquet. Il faisait luire
le bassinet et introduisait la baguette dans le canon.
L'arbre et l'herbe avaient toujours intéressé Jérôme. Pilleur de nids et fouilleur de terriers, il avait toujours été guetteur de bêtes et suiveur de pistes. Il excellait à fabriquer toutes sortes de traquenards et d'embûches à prendre les animaux, mais, depuis qu'il avait pu se procurer de la poudre, il battait le pays et abattait le gibier avec une adresse peu commune. Comme Justin, il était sournois et patient et, comme lui, bouleversé de subites colères qui, parfois, les faisaient en venir aux mains et se gourmer avec fureur jusqu'à se blesser au sang. D'ordinaire, ils s'entendaient assez pour se réunir contre les autres, car ils avaient en eux l'instinct de nuire et ils l'employaient selon leurs forces. On les redoutait comme dangereux et malfaisants. Leur langage était farci d'ordures. Avec cela, hautains et pleins de morgue. En tout ignorants, et, en maintes choses, crédules et naïfs plus qu'on ne l'est à leur âge. Sales et les habits en lambeaux, ils avaient plutôt l'air de tire-laine que de gentilshommes, bien qu'ils ne manquassent jamais entre eux à s'appeler monsieur.
Ils s'étaient levés :
— Où allez-vous, Monsieur, dit Jérôme.
— Monsieur, aux eaux des Moines. Et vous?
— Tirer des perdrix aux Sablonnières. Le petit berger des Poncettes les a vues...
A ce moment, ils entendirent un bruit de voix.
Par le sentier du pré, Antoine s'avançait en compagnie d'un cavalier. Jérôme et Justin décampèrent, l'un le mousquet sur l'épaule, l'autre traînant son filet derrière lui. Il ne restait plus de leur présence qu'une place d'herbe foulée.
Antoine à pied et M. Corvisot sur sa mule venaient côte à côte. A l'endroit qu'avaient quitté Jérôme et Justin, ils s'arrêtèrent. Corvisot se moucha et Antoine caressa de la main le museau de la mule.
M. Corvisot était un petit homme fort laid, vêtu de noir, avec un rabat blanc fripé et un chapeau pointu. Des besicles de corne cerclaient ses yeux. Il avait le visage jaune, la bouche tirée, un sourcil plus haut et moins fourni que l'autre, des pieds et des mains énormes. Sa tête était ronde sous une grosse perruque, son cou goitreux et court, et ses épaules hautes touchaient presque à ses oreilles longues et poilues.
— Ce que vous me dites, Monsieur, ne m'étonne point! disait M. Corvisot. C'est la faute du temps si monsieur votre père est ainsi. Notre corps n'est point déjà trop bon quand il est dans toute sa force et nous rend assez mal les services auxquels
il est destiné. Aussi son déclin ne peut-il qu'en augmenter l'infirmité congénère. C'est la loi de nature, Monsieur, et tous les simples que foule le pas de ma mule ne pourraient y fournir remède.
Corvisot débitait cela d'une petite voix aigre et d'un air satisfait, comme s'il eût pris plaisir à constater la vanité de son art. Il se pencha sur sa selle. Son bras était si long qu'il put ramasser une herbe qu'il se mit à mâchonner.
— D'ailleurs, Monsieur, — reprit-il, — il s'y faut résigner. Tout passe ; et ce qu'il y a de seul durable en nous est cette disposition naturelle qui fait que nous ne durons point. Tout se conforme à cette règle. Monsieur votre père vieillit et son château tombe en ruines; pour dire vrai, Monsieur, je ne vois rien de mieux, car cela vous enlèverait toute raison de demeurer ici davantage. Y resterezvous donc votre vie à bayer aux corneilles ? Croyez-vous qu'il n'y ait au monde d'autre horizon que celui-ci et d'autre femme que la Dalanzières? Pensez-vous donc que moi-même je doive rester sans fin à Vircourt à prescrire des clystères aux bourgeoises du quartier? Que faire en un lieu où tout est médiocre, même la maladie, et où il faut persuader aux gens qu'ils sont malades pour avoir, sinon la peine, au moins le profit de les guérir!
Antoine l'écoutait parler. L'abbé du Val-Notre-
Dame lui tenait parfois des propos semblables et lui reprochait aussi une retraite du monde qui ne convient guère à un jeune homme. Corvisot continua :
— Non, non, Monsieur, foi de Corvisot, je ne demeurerai pas en ce trou! Nous verrons bien. Je sais que de la bonne besogne se prépare; on dit que l'armée va passer la Meuse et que la campagne sera dure. La guerre, Monsieur, est, avec l'amour, la meilleure amie des médecins. Je ne parle pas de l'entaille des piques et du ravage des balles, qui sont matière à chirurgie et qui, comme telle, ne m'intéressent point, mais j'entends les effets de la fatigue militaire. Rien ne développe mieux dans les corps les germes mauvais qu'ils contiennent, sans compter les épidémies qui en résultent souvent et qui sont une aubaine qu'il ne faut pas dédaigner.
Corvisot ricana. Il leva le nez et tendit l'oreille comme s'il eût quêté dans le vent un bruit de mousqueterie et une odeur de miasme, mais rien ne vint que le cri des pies qui se querellaient dans un arbre. Sa mule remua la queue; il sortit de sa tabatière une pincée de tabac.
Corvisot raillait volontiers; sa plaisanterie était diverse, mais le plus souvent basse et cynique. Il y avait du bouffon en ce médecin, ce qui ne l'empêchait point de parler quelquefois avec suite et raisonnement, et même avec une sorte de philoso-
phie, qui devenait assez vite triviale et ordurière. Il disait volontiers « que le corps de l'homme n'est point bon et que c'est une ordure dont il est honteux de dépendre ». Il y ajoutait que « l'esprit ne vaut pas mieux et que le tout est un misérable assemblage de laideur et d'ignominie dont il est fou de faire cas et d'être vain ». Tout aurait été bien s'il s'en fût tenu là, mais il ne manquait pas d'appuyer ce discours des plus dégoûtants exemples et de gâter vilainement cette vérité : or si l'on a droit de tirer le mépris de l'homme de ce qu'il est, encore le faut-il faire avec quelque décence et sans se réjouir ouvertement de son infirmité. Corvisot s'y complaisait. Il aimait la maladie, non seulement pour elle-même, mais parce qu'il y voyait la source de son pouvoir. Il prétendait que le plus petit mal rend celui qui le souffre une étrange bête et qu'en cet état il n'est de bourdes qu'on ne puisse faire accroire au plus avisé et au plus fin. L'esprit se ressent des dommages du corps et donnerait tout pour en être soulagé. Aussi l'empire du médecin est-il incalculable et, comme disait Corvisot, le monde devrait être à eux au îieuqu'iîssoientàtoutlemonde. Il n'en avait pas moins fallu appeler un beau jour à Aspreval ce bizarre personnage pour des coliques sèches dont M. de Pocancy fut saisi inopinément. Corvisot venait alors depuis peu de
s'établir à Vircourt. Il y avait loué une petite maison avec un bout de jardin sur la Meuse. On le voyait souvent descendre au fleuve remplir des cornues de verre ou des vessies flasques, car il faisait le savant et quelque peu le spagyrique et composait des mélanges. On le rencontrait dans la campagne, ramassant des plantes et des cailloux dont il chargeait ses poches, tandis qu'il tenait les herbes au frais sous la coiffe de son chapeau. Il portait les ongles extrêmement longs et noirs, et l'un deux cassé, dont les bourgeoises à qui il tâtait le pouls sentaient la pointe s'enfoncer dans la peau de leur poignet. Malgré cela, il réussit bien à Vircourt, encore qu'il prescrivît des remèdes d'un goût atroce, car la grimace du patient lui causait au moins autant de plaisir que l'écu qu'il recevait pour salaire. Il avait, à son arrivée, exhibé les diplômes nécessaires, bien qu'il n'eût été ni philiatre ni licenciende à la faculté de Paris et qu'il n'y eût point soutenu la thèse et l'acte pastillaire, non plus que reçu le bonnet de docteur à Montpellier. Il avait pris ses grades en Hollande, à Leyde ou à Amsterdam. Il parlait volontiers de la ville aux cent canaux dont les eaux, divisées ou réunies, circulent comme le sang au corps de l'homme. Il vantait les fromages gras et farineux, les bières pisseuses et les vaisseaux aux panses rebondies qui ballonnent sur les ondes
leurs carènes hydropiques. Il avait soigné là des marchands, des échevins, des gardes civiques et des marins qui rapportent des deux Indes des maux, étranges et curieux, et il tirait vanité de ce qu'il avait vu de mieux en ce genre.
Bavard sur autrui, Corvisot était fort réservé sur lui-même et n'en laissait rien voir que par de brèves échappées. Jeune, il avait dû naviguer sur les mers, sans doute à bord de quelque vaisseau hollandais et comme médecin de l'équipage; mais il prenait soin de mêler à ce qu'il racontait mille extravagances et mille balivernes, autant par calcul que par bouffonnerie, et il était difficile de démêler en ces propos leur part de mensonge et de vérité. On pouvait supposer qu'il avait parcouru les mers des Antilles, à moins qu'il n'eût jamais quitté la terre ferme : car tout de lui demeurait confus et incertain.
Ces récits lui avaient mérité l'admiration de Justin et de Jérôme de Pocancy que les histoires de voyages et d'animaux fabuleux fascinaient comme si les deux vauriens eussent eu en eux un peu de l'humeur vagabonde du vieil oncle Courlandon et d'Annette la fugitive. Auprès des contes de Corvisot, les carpes que Justin péchait aux étangs des moines et le gibier que Jérôme abattait autour d'Aspreval leur semblaient peu de chose. Il leur
eût fallu des poissons volants et des oiseaux à tête d'homme : Corvisot en avait vu, disait-il, sur la rivière Baratunda et sur le mont Coppodycuo.
Corvisot s'amusait fort de la crédulité des deux jeunes garçons et leur débitait ses sottises, fier qu'elles fussent crues, car il était vaniteux à l'excès et ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à l'admiration qu'il désirait qu'on eût de lui. Celle que lui montraient Jérôme et Justin lui plaisait assez. Il ne la dédaignait point et leur en savait gré. Elle fut cause pourtant d'un événement d'où il conçut contre eux une haine sournoise et durable.
Un jour, Justin, en fouillant dans l'étang des moines, en retira un coffre de bois. Il contenait une robe de femme et un masque noir. L'étoffe était rongée par l'humidité. Les deux gaillards songèrent à utiliser cette trouvaille. Ils ne se doutaient guère avoir là les derniers vêtements portés par leur mère et que M. de Pocancy avait jadis fait immerger. Ils imaginèrent donc de construire avec ces lambeaux une des bêtes que leur décrivait souvent Corvisot. Comme ils étaient fort industrieux, ils réussirent assez bien, au moyen de carcasses d'osier à figurer une espèce de chauve-souris aux ailes étendues. Le masque de velours noir y imitait une sorte de visage funèbre. Au crépuscule le mannequin était assez effrayant. Ils le pendirent
à une branche où il oscillait au vent. Puis ils partirent et le laissèrent là.
Or l'objet se trouvait juste à un arbre du chemin qui mène de Vircourt au Val-Notre-Dame, d'où M. Corvisot s'en retournait. Il cheminait doucement, à la lune levante, quand il arriva en face de ce fantôme ailé qui semblait lui barrer la route. Fut-ce surprise, fut-ce peur? Corvisot tomba sur le nez, et y fut resté longtemps si le frère jardinier, qui allait à Vircourt porter un panier de fruits à Mmc Dalanzières, n'avait chargé M. Corvisot sur son âne et ne l'eût ramené au couvent où un cordial le fit revenir à lui.
Corvisot sut que cette aventure s'était répandue, quels en étaient les auteurs et aussi leur jura-t-il une rancune dont il ne leur en montra rien, car il continua, comme par le passé, à leur fournir l'esprit d'histoires saugrenues, réjoui de les voir chaque jour plus intraitables et plus dangereux. Antoine le suppliait de parler d'eux à M. de Pocancy, mais le vieil Anaxidomène détournait la conversation et reprenait ses historiettes favorites et ses propos d'autrefois. Corvisot les écoutait avec complaisance et profit; elles le fortifiaient dans son idée que l'homme est une misérable poupée, gonflée de poussière et de vent, que les femmes dirigent à leur gré. Comment croire qu'où elles
réussissaient, lui, Corvisot, échouerait, puisqu'il avait pour l'aider au maniement des esprits un levier plus puissant que des sourires et des mines : la crainte qu'ils ont du mal en leur corps, et l'avantage de passer pour posséder le pouvoir d'en soulager les misères?
Corvisot était ambitieux et il voyait dans le vieil Anaxidomène quelqu'un de fort propre à exercer la puissance qu'il se prétendait. Non que M. Corvisot vît quoi que ce fût à entreprendre à Aspreval qui méritât ses soins. Il ne s'appliquait, en cherchant à y acquérir du crédit, qu'à se faire la main si l'on peut dire. La belle matière, en effet, qu'un bonhomme que l'âge et la maladie lui livraient à merci : encore aujourd'hui, Antoine l'était venu chercher à Vircourt pour M. de Pocancy. Quant à Antoine, il ne valait pas qu'on s'y attachât. Il n'y avait guère d'espoir à fonder sur lui. Il ne montrait aucune envie de tenter la fortune du monde, et, quand Corvisot l'engageait à essayer d'y faire figure, il faisait la sourde oreille et ne montrait aucun empressement à s'aventurer à quoi que ce fût qui ne fût pas le train ordinaire de sa vie, et celle qu'il menait n'avait rien où l'on pût augurer qu'un jour il y eût pour lui matière à prendre importance dans le siècle.
Allons, Monsieur, — dit enfin Corvisot, —
nous voilà rendus sans encombre. J'ai toujours peur que ma mule Gloriette ne s'entrave aux traquenards que vos frères sèment partout et qui font le sentier peu sûr. Mais, grâce à Dieu, nous y sommes! Quant à eux, que le diable s'en occupe ou non, ils trouveront bien à se faire pendre quelque jour, tout gentilshommes qu'ils soient, ce qui ne manquera pas d'être un grand embarras pour vous et votre maison, dont vous êtes, Monsieur, le tronc sain et vi vace, et eux la branche tordue et bifurquée.
Antoine marchait en effet, lui aussi, avec précaution, car, la veille, il s'était pris dans un lacet tendu par ses frères et avait manqué de s'y rompre le cou; et il allait sans rien répondre, tandis qu'on entendait le vent froisser le lierre de la grosse tour. Il leva les yeux, à la voix sèche de Corvisot.
— Ehî eh! — disait le médecin, — ce vent de mars est bien aigre et j'en ai les oreilles froides. Que penseriez-vous d'un verre de vin? Je crois qu'il serait bon, avant de monter chez monsieur votre père, de passer par la petite cave, d'autant mieux que je serais curieux de voir si le muscat d'Espagne est arrivé.
Cette petite cave était une réserve où M. de Pocancy avait rassemblé quelques vins de choix. De temps à autre, le vieil Anaxidomène éprouvait le besoin de se réchauffer d'une lampée. L'âge
refroidit. Au goût du nectar sur sa langue, M. de Pocancy sentait une légère flamme lui courir par tout le corps et lui monter au cerveau. Une fine rougeur lui fardait les joues. Sa mémoire tressaillait. Le passé lui semblait s'illuminer d'une lumière renouvelée; les souvenirs en étaient plus vifs et plus aiguisés. Anaxidomène en renaissait galant et amoureux.
Aussi veillait-il lui-même sur ce dépôt particulier. Il le visitait régulièrement et en humait l'air frais, souterrain et vineux. Nul n'y pénétrait que lui et Corvisot à qui il avait confié une clef où le petit homme voyait une des preuves de sa faveur. Et ce fut la tête haute et l'air important qu'il mit pied à terre de sa mule dans la cour et qu'il entra au château, sans attendre Antoine qui frottait au décrottoir les semelles poussiéreuses de ses souliers.
Antoine de Pocancy était occupé à rêver sans doute aux beautés de Mrae Dalanzières, quand, ce jour même, vers cinq heures, le petit laquais qui le servait poussa brusquement la porte de sa chambre, sans y gratter comme de coutume, et y entra, tout en désordre, en s'écriant :
— Monsieur, monsieur, les soldats sont dans la cour!
Le petit laquais en bourrasque bégayait, essoufflé d'avoir grimpé vite l'escalier. Antoine s'empressa de le suivre.
D'une fenêtre du long corridor, il vit, en effet, en bas une vingtaine de cavaliers qui faisaient demi-cercle autour d'un grand carrosse à caisse peinte et à soupentes de cuir rouge, dont l'attelage
achevait de tourner et d'où s'élancèrent, par la portière ouverte, Jérôme et Justin, qui s'esquivèrent prestement.
Le spectacle était singulier. Les chevaux frappaient du sabot. Les corneilles et les pigeons effarouchés volaient en rond dans le ciel. Les chiens aboyaient. L'un deux, fort hargneux, sa chaîne rompue, sautait au poitrail des montures et à la botte des cavaliers. Quelque crosse de mousqueton apparemment le mit en fuite, car Antoine, en débouchant dans la cour, le reçut aux jambes et faillit tomber.
Il lui fallut un bon moment pour sortir de sa stupeur, et ce ne fut guère que lorsqu'il eut conduit M. le maréchal dans la grande galerie du château qu'il se retrouva complètement. Bien que M. de Manissart eût pris de l'âge et du corps depuis le temps où Antoine, enfant, avait demeuré chez lui, à l'hôtel de l'île Saint-Louis, il le reconnut aussitôt. Il savait par l'abbé du Val-Notre-Dame sa fortune militaire, et M. le maréchal se rappelait fort bien le galopin qu'il avait hébergé jadis et dont sa sœur prenait soin dans ses mansardes. Aussi Antoine sentit-il à sa joue la râpe d'une barbe rasée. On s'embrassa. Puis Antoine écouta de la bouche de M. le maréchal le récit de la vitre cassée et de tout ce qui, enfin, tant la crainte de la fraîcheur du
soir que le désir de revoir un ami avait amené à Aspreval M. de Manissart.
Le maréchal, étalé dans un fauteuil, les semelles au feu, sa perruque à son poing, qui, enlevée, laissait voir au crâne un poil ras et gris, se demandait déjà s'il avait eu raison de suivre la fantaisie de sa curiosité. Le lieu lui paraissait quelque peu délabré. La flambée rougissait le dallage disjoint, les murs nus et le visage maigre et empourpré de M. de Berlestange, qui, faute du soufflet crevé, avivait la flamme, de son haleine. M. de Manissart s'inquiétait des commodités qui pourraient lui manquer à Aspreval et se rassurait un peu à penser que ses coffres contenaient de quoi faire face au plus urgent. La vue et l'odeur d'un bouillon qu'on lui apportait le rassérénèrent. Le bagage de M. le maréchal avait, à vrai dire, fourni le bol de vermeil travaillé, mais le consommé provenait de la marmite de M. de Pocancy. M. de Manissart s'éclaircissait. Il commençait à se louer de ne pas courir les routes au crépuscule avec une vitre cassée et exposé aux vents de Meuse qui sont, au mois de mars, aigres encore et tout aiguisés de l'hiver.
— Il faut ménager sa santé, — disait-il, — et la toute conserver pour le service du Roi, et il vaut mieux mourir d'un coup de canon que d'un coup de froid.
Cependant les laquais s'occupaient à dresser le lit. C'était celui-là même sur lequel M. de Pocancy avait jadis trouvé étalés les vêtements de la belle Annette Courîandon, le soir de sa fuite d'Aspreval. On l'avait relégué dans une chambre inoccupée, proche de la grande galerie. M. le maréchal se leva pour y aller voir mettre de bons draps en toile de Frise. Il tâta le matelas et la couverture. Elle était de la plus fine soie de la Chine. Mmc Dalanzières la convoitait depuis longtemps. Elle avait peu à peu habitué Antoine à s'occuper des soins domestiques, et parfois elle venait, en cachette du vieil Anaxidomène, s'assurer si tout n'était pas en trop mauvais ordre à Aspreval. M. le maréchal s'égaya à l'idée de bien dormir, car il aimait le linge fin.
— Ah ! Monsieur, — dit-il familièrement à Antoine, — votre père n'est point si changé que vous voulez bien le prétendre et je le reconnais bien à cette toile-là. Nul n'aimait plus que lui le bon coucher. Ah! quel homme ce fut entre deux draps! Je ne dis point cela pour vous offenser, mais vous êtes d'âge à savoir que votre père fût de notre temps un homme à aventures. C'est même à ce penchant que vous devez la naissance de vos deux frères, ce dont je ne vous complimenterai pas, quoique leur mère ait été la plus belle femme du monde !
Antoine se souvenait d'avoir vu deux ou trois fois la seconde Mme de Pocancy : il s'inclina.
— Morbleu ! — continua le maréchal, en frappant du poing l'oreiller où sa main enfonça dans la plume, — si je l'avais tenue là, je vous aurais bien fait, Monsieur, un troisième cadet!
M. de Berlestange toisait M. le maréchal d'un air de blâme et de reproche. Sa longue figure jaune ne riait jamais. Des rides orangées fronçaient son teint de safran. Sa grosse perruque à coiffe de crêpe tombait sur ses épaules étroites. Un justaucorps verdâtre étriquait la maigreur de son corps.
— Ah ! diable, Berlestange ! tu ne vas pas au moins mander ce propos à la maréchale et me dénoncer auprès d'elle comme tu en as accepté le métier? D'ailleurs, il n'y a pas de femme au château et celle dont je parle n'est plus là, car j'ai su, Monsieur, — ajouta-t-il en s'adressant à Antoine — par une lettre que vous écrivîtes à ma sœur, comment la Courlandon avait décampé d'ici.
Antoine profita de l'occasion pour s'enquérir de Mlle de Manissart. Il le fit en rougissant. Pendant plusieurs années il n'avait point manqué de lui écrire, sans en recevoir aucune réponse. Néanmoins il n'avait pas cessé de penser à elle, avec beaucoup de douceur et quelque reproche. Souvent, le soir, dans sa chambre solitaire, il avait regretté le
voisinage de M110 de Manissart, le rais de lumière et le bruit des puces tuées sur l'ongle, que remplaçait désormais pour lui le craquement d'insecte de quelque vieux meuble. Il se sentait, surtout au début de son séjour à Aspreval, isolé et mélancolique. Alors, en s'endormant, il mettait sa main sous sa joue pour se rappeler un autre appui plus tendre et plus moelleux. Puis tout cela avait pris fin. La belle gorge de M"u Dalanzières avait remplacé pour Antoine le souvenir du sein tiède et lointain de M11' de Manissart.
— Ma sœur est toujours la même, — répondit le maréchal. — Vous la retrouveriez comme jadis avec ses cartes, ses globes et ses herbes. C'est elle qui a donné à M"K la maréchale M. de Berlestange pour son fils, quand il eut sept ans : il l'instruisit à merveille et je m'étonne qu'il n'ait point suivi son élève sur les galères où il sert à présent. Mais non ! M. de Berlestange a mieux aimé s'attacher à mes pas. Il a préféré Mars à Neptune! C'est mon Argus.
Berlestange grimaça un sourire qui déplaça ses rides.
- Je crains bien pourtant, Berlestange, — reprit le maréchal, — que vos oreilles ne s'échauffent quand M. de Pocancy sera là. Anaxidomène est gaillard, et gare à vous, si nous nous risquons, comme il arrive à de vieux amis qui se revoient,
aux souvenirs de notre jeune temps ! Mais vous n'écouterez point : vous avez grand appétit, et je vous engage à l'occuper avant que nous entrions en campagne. Et vous, Monsieur, voulez-vous faire prévenir votre père de notre arrivée? Car il me tarde de l'embrasser !
Antoine trouva son père au lit. Une camisole de nuit à fleurs découvrait son cou décharné. Une cire brûlait au chevet. La robe de chambre de soie s'étalait au dossier d'un fauteuil. Sans perruque, le bel Anaxidomène avait le crâne nu et luisant. Le drap était couvert de liasses de lettres jaunies. Un vieux gant s'y recroquevillait comme une main flasque et désossée. Il avait sans doute vêtu jadis quelque paume charmante et parfumée. Un éventail peint déployait à demi son aile cassée. Il s'exhalait de ces antiquailles une odeur triste, tendre et baroque. A l'entrée d'Antoine, M. de Pocancy voulut retenir l'éventail qui glissait. Au mouvement que fit le vieillard, un bras maigre sortit de la manche. Et Antoine regarda avec mélancolie cette peau vieillie, ce crâne chauve et ces bagatelles amoureuses éparses là, tout ce qui restait à M. de Pocancy du bel Anaxidomène.
Antoine s'était assis près du lit. A mesure qu'il parlait, M. de Pocancy montrait une grande agitation. Il répétait à mi-voix :
— Manissart... Manissart...
Soudain son œil s'alluma comme lorsqu'il buvait un doigt du vin de sa petite cave, dont le feu liquide mettait aux pommettes une flamme passagère. Il fit mine de sauter du lit, puis il ferma les yeux et se tut. Antoine attendait sa réponse.
Elle fut que son fils l'excusât auprès de M. le maréchal et qu'il se sentait trop faible pour supporter l'émotion de l'entrevue : Corvisot lui avait trouvé le pouls inégal. M. de Pocancy recommanda à Antoine de procurer à son hôte toutes les satisfactions possibles. Depuis longtemps Antoine exerçait une sorte d'intendance. Mm' Dalanzières l'avait guidé dans cette tâche. Grâce à elle, il savait ordonner un couvert. M""' Dalanzières rêvait qu'Antoine reconstruisît Aspreval à la mode du jour, avec un jardin d'agrément et des salles de verdure. On en était loin; mais si la demeure était délabrée, les murailles étaient encore assez solides pour que, grâce à leur épaisseur, M. de Pocancy n'eût rien entendu de l'arrivée de M. le maréchal. Antoine laissa le vieillard dans sa chambre, après avoir posé sur son lit, à sa demande, une écritoire et des plumes taillées. ,
Il fallut donc qu'Antoine se rendît seul devant M. le maréchal et lui fit agréer l'absence et les excuses de M. de Pocancy. Il en ressentait quelque
embarras : aussi les exposa-t-il d'un seul trait en en rejetant la faute sur la santé de son père et sur une certaine hypocondrie qu'engendrent volontiers dans l'esprit l'âge et la solitude.
M. de Manissart le laissait dire, le sourcil un peu froncé, si bien qu'Antoine craignit quelque dépit de sa part et termina sa harangue avec rougeur et confusion et les yeux baissés. En les levant, il vit avec surprise à M. de Manissart un air d'aise et de contentement.
— Ma foi, Monsieur, — lui dit le maréchal, — je ne sais pas si votre père ne prend pas là un sage parti. Des rencontres comme la nôtre n'ont rien de bien divertissant, car on s'y aperçoit trop que le temps a sur nous des effets dont il vaut mieux ne point se rendre compte. J'aime autant me représenter le bel Anaxidomène comme aux jours où j'étais moi-même ce que je ne suis plus. Ainsi donc, Monsieur, allons à table et portons-y la santé de M. de Pocancy. Je regretterais fort par ma présence de contribuer à son malaise, car je ne connais pas de plus grande misère au monde que celle que nous devons à notre corps.
La table était servie dans la galerie et sa longueur avait bonne mine. L'argenterie tirée des coffres de M. le maréchal y rehaussait ce que le service de M. de Pocancy avait d'un peu dépareillé. Il était
en effet des provenances les plus diverses. Des plats de la Chine y rencontraient des verreries de Venise. L'usage avait détérioré plus d'une pièce et des fêlures craquelaient l'émail des fleurs peintes. Néanmoins M. le maréchal avait devant lui une coupe de cristal dont le reflet imitait qu'on y eût bu de l'or potable. Une bonne odeur de marée et de venaison emplissait la salle : grâce à Jérôme et à Justin la pêche et la chasse fournissaient abondamment le garde-manger. Les deux garçons s'étaient glissés au repas. Ils complétaient, avec M. de Berlestange et M. de Corville, le nombre des convives. Le maréchal n'avait pas d'autre suite. Il voyageait ainsi pour ne pas donner l'éveil, allant rejoindre en tapinois un corps de troupes placées en rideau au delà de la Meuse et dont il fallait que l'ennemi ne devinât point la véritable importance.
Ces propos firent les premiers frais de la conversation. M. de Berlestange s'y mêlait de loin en loin pour répondre aux pointes que lui lançait M. le maréchal. Jérôme et Justin mangeaient gloutonnement, sans mot dire. M. de Corville restait silencieux.
M. de Corville ne paraissait guère avoir plus de quarante ans, quoiqu'il eût la face durcie et tannée et le corps épais et lourd. Ses yeux étaient d'un bleu clair dans son visage brun. M. de Corville était distrait, et sa distraction perpétuelle venait de
la singularité de sa destinée. Né aux champs et nourri dans la gentilhommière paternelle, au pays beauceron, il y avait pris le goût des plantes et des fruits. Rien ne lui semblait plus beau qu'une salade ou qu'une poire, sinon un jardin ou un verger. La moisson ou la récolte l'enchantait également et il éprouvait un plaisir charmé à voir germer l'épi ou bourgeonner l'arbre. Il n'avait jamais désiré d'autre occupation que celle d'assister tout le long de sa vie à l'ordre des saisons et à leur retour alternatif. Il était simple et obstiné comme tous ceux qui aiment la terre et se contentent de ce qu'elle offre aux yeux de naturel et de certain. M. de Corville était rustique. Le forte volonté de son père l'obligea au métier de la guerre. Il lui fallut quitter l'horizon familier des prés et des labours, chausser l'éperon et ceindre l'épée. Il le fit par obéissance et le continua par habitude. Il s'y résignait, mais, en marche, on le voyait parfois s'arrêter pour cueillir une fleur. A la bataille d'Ermelingen, il chargea à la tête de son escadron, avec un brin d'herbe au coin de la bouche. Cela ne l'empêchait pas d'être un bon soldat et un officier expérimenté, quoiqu'il soupirât après le temps où il rentrerait dans ses terres et où les belles citrouilles rondes qui rampent sur le sol lui remplaceraient entre les jambes les boulets qui vous les rompent.
— Eh bien, monsieur de Corville, ne sommesnous pas mieux ici qu'à travers champs? lui cria M. de Manissart. — Aurons-nous au moins beau temps pour partir. 9
M. de Corville connaissait admirablement les chances de pluie, de vent ou de soleil. Cet art intéresse les cultures et il n'y était pas étranger. Il avait tout un répertoire d'indices et de signes qui le trompaient rarement et il se renseignait autant par la forme des nuages et la qualité de l'air que par le vol des oiseaux ou la course des limaces.
— Faudrait voir, monsieur le maréchal, — répondit M. de Corville d'un ton traînard et patoisant. — Le vent n'est point mauvais, mais le mois est traître, monsieur le maréchal. Il y a de tout dans l'air, du bon et du mauvais, et plus de mauvais que de bon.
Depuis quelques instants, M. le maréchal semblait inquiet et sérieux, et, quoiqu'il parlât haut, il ne paraissait point à l'aise. Il se tâtait le ventre sous la table. Il l'avait délicat et sensible aux changements de temps et il prenait soin de le garder en bon état pour pouvoir le charger outre mesure de mets et de friandises. Aussi était-il attentif au moindre tiraillement. Sans doute que son inquiétude cessa, car il vida son assiette de ce qu'elle contenait, mais, à la dernière bouchée, il se renversa dans son fauteuil et se mit à grimacer fort douloureusement.
Toute la table avait fait silence pour l'observer. Antoine s'agitait. Le sourire revint sur la grosse figure de M. de Manissart. Il avait déboutonné son justaucorps et se trouvait mieux.
— Allons ! Messieurs, ce n'est qu'une alerte. Mais n'y aurait-il pas aux environs quelque médecin ? J'aime fort à les consulter sur ces petites alarmes : ils en peuvent tirer de salutaires avertissements.
Antoine nomma M. Corvisot, de Vircourt, et offrit de l'envoyer prévenir.
— Ma foi, Monsieur, — répondit le maréchal, — j'accepte : il ne faut négliger personne, et des gens de rencontre nous peuvent donner de bons avis. En effet, ceux qui nous soignent avec suite s'habituent à nous et finissent par n'y plus prendre garde, tandis qu'aux nouveaux venus la vue de notre corps est un spectacle tout neuf où le moindre désordre leur apparaît, à quoi il importe de veiller pour assurer le jeu et la conservation de notre machine. J'ai vu beaucoup de médecins, Monsieur, et c'est en mettant en commun le peu qu'ils savent que j'ai pu savoir quelque chose de ce qu'il faut faire pour se bien porter.
Antoine promit que le lendemain, avant son départ, M. le maréchal aurait M. Corvisot.
Le repas achevé, M. le maréchal ne voulut point
qu'on quittât la table sans avoir bu à la santé de M. de Pocancy. Comme il levait son verre, le petit valet d'Antoine entra avec une lettre. Elle était pour M. de Manissart. Le cachet rompu, il la tendit à Antoine.
— Ah! ah! s'écria M. le maréchal en riant de bon cœur, — voilà une plaisante façon, où je reconnais bien mon Anaxidomène. Allons, Monsieur, faites-nous lecture de son message!
Antoine déploya le papier. M. de Corville s'accouda sur la table, à la paysanne, M. de Berlestange croisa ses longues jambes. Jérôme et Justin avaient décampé. M. le maréchal s'étendit au dossier de son fauteuil, les mains sur son ventre, et Antoine commença :
« Vous ne vous étonnerez pas, Monsieur, que j'aie pu manquer à un devoir qui, en un autre temps, eût été un plaisir, quand vous saurez la raison qui m'a retenu ce soir, loin de l'honneur d'être auprès de vous, et je gage qu'au lieu d'excuser mon tort envers vous, vous eussiez été heureux de vous le pouvoir, à ma place, reprocher envers vous-même.
« Vous apprendrez donc que j'attends, ce soir, la visite d'une dame dont le nom vous rappellerait la galante façon que vous mîtes à nous traiter un jour en votre maison de Rueil. Cette personne,
dont vous n'avez certes pas perdu le souvenir, puisqu'il est lié aux débuts de notre amitié, veut bien venir distraire ma solitude, et quoiqu'elle ne soit plus guère à la mode d'aujourd'hui, elle n'en est pas moins en gré à ma mémoire. Ses attraits ont toujours leurs charmes. Vous voyez, Monsieur, que bien que je vive à l'écart je ne suis point délaissé et que j'ai bonne compagnie. Le passé m'en fournit une excellente et ce sont ses figures les plus agréables qui m'entourent et me reviennent, non point en fantômes vaporeux et vains, mais en apparences véritables et pareilles à celles qui furent en leur temps le plaisir de mon cœur et de mes yeux. Aussi ma chambre est-elle pleine de soupirs langoureux et tendres. On y cause et on y rit. C'est ainsi que ma vie s'est arrêtée à ce qu'elle eut jadis de plus exquis. Je m'en tiens là et j'en recommence indéfiniment le fort et gracieux souvenir.
« Aussi suis-je peu au fait du siècle qui continue. J'ai su seulement, monsieur le maréchal, que vous y tenez un état digne de votre mérite. Le monde en reconnaît la valeur : ne me permettrezvous pas d'en solliciter un secours?
(( J'ai un fils, Monsieur, que je ne voudrais point garder plus longtemps loin de tout. J'aimerais qu'il apprît le monde et les choses, afin qu'il eût à son tour de quoi se remémorer. Il n'est point sot
et il risquerait de le devenir. Il faut qu'il voie du pays. Avec vous il serait en mesure de bien servir le Roi. Puis-je vous prier d'en accepter la charge ? J'espère que, par son obéissance et par son empressement, il vous la rendra légère. C'est ce que je demande à votre amitié.
« Quant à mes deux cadets, je vous aurais mille grâces de les vouloir bien emmener aussi. Il faut aux armées des gens pour s'y faire tuer et ceux-là sont tout ce qui convient à cet usage...»
M. le maréchal rit fort de la missive. Quand il eut fini de s'en divertir, il se leva et, la main sur l'épaule d'Antoine, il se dirigea vers son appartement. M. de Berlestange l'éclairait et M. de Manissart dit à Antoine en le quittant qu'il serait heureux de l'avoir avec lui et de lui fournir .les occasions de se distinguer.
Antoine remerciait, le rouge aux joues. L'idée de laisser Aspreval pour courir les camps lui bourdonnait dans la tête. La voix de M. le maréchal le tira de ces pensées :
— Allons, Messieurs, il est tard, et il faut se coucher. Berlestange, tu pourras dormir sur les deux oreilles sans craindre pour ma vertu, car je ne suppose pas que les ombres qui charment les loisirs de M. de Pocancy me fassent l'honneur d'une visite. D'ailleurs, je ne suis guère en goût de me
divertir de ces aubaines : j'aime le naturel, et la moindre chambrière me conviendrait mieux que le plus voluptueux fantôme. Libre à Anaxidomène de se contenter à sa guise. Mais tout cela prouve que nous sommes peu de chose, et que l'âge et les circonstances troublent l'esprit le plus sain. Adieu, Messieurs.
Et M. le maréchal prit le bougeoir à Berlestange et lui tourna son large dos, galonné aux coutures d'une tresse d'or sur un fond de velours gros bleu.
Antoine sortit avec M. de Corville pour voir si tout était en ordre. Un grand feu illuminait la cour du château. Deux cavaliers faisaient sentinelle. Les autres ronflaient sur la paille. On entendait, par la porte ouverte des écuries, un cheval qui s'ébrouait. Un valet passa avec une lanterne, Antoine s'enquit si le carrosse de M. le maréchal avait bien été à Vircourt pour y être réparé. M. de Corville achevait sa ronde. Il s'arrêta, mouilla son doigt de salive et le tint levé en l'air. Antoine l'observait. Enfin M. de Corville baissa la main et lui dit :
— Le vent, tout de même, n'est pas mauvais, Monsieur, et je crois qu'il fera beau demain.
Puis il ajouta, après un silence, et comme se parlant à lui-même :
— C'est un bon temps pour la terre. Voici
qu'on va labourer pour les semailles de printemps et herser. Il va falloir abattre les taupinières et tailler la vigne. On peut transporter les ruches. C'est l'instant de bouturer les rosiers.
Il siffla entre ses dents.
— Oui, Monsieur, j'aime la terre et ce qu'elle produit, et pourtant, il nous va bientôt falloir marcher à travers champs au risque de tout gâter. Vrai, Monsieur, j'ai regret quand le pied de mon cheval écrase ce qui pousse sous son sabot. Bah! la guerre est la guerre et je m'en console à penser que le sang nourrit le sillon et que l'herbe croît mieux où la bataille a passé. Le vent est bon.
Et M. de Corville haussait le pouce mouillé de sa main qui paraissait noire sur le feu rouge.
Il y eut, ce soir-là, beaucoup de monde autour du carrosse de M. le maréchal de Manissart. Son arrivée à vide, escortée de deux laquais à cheval, avait retenti sur le pavé pointu de Vircourt. Les gens se retournaient après s'être garés de son passage. Ils le virent s'arrêter sur la grande place, devant l'enseigne du sieur Lobinet, qui vendait aux bourgeois de la ville de la vitre pour leurs carreaux en même temps qu'aux dames du miroir pour qu'elles s'y vissent. La nouvelle de l'événement courut de proche en proche et se répandit assez pour qu'à l'heure du souper il ne fût guère de tables où l'on ne commentât cette venue; ceux qui s'en trouvaient le plus curieux prirent le parti d'aller sur la place se rendre compte de la chose par eux-mêmes, quoique la
nuit fût tombée et qu'un vent assez aigre soufflât. Quelques personnes, peu confiantes aux lanternes à cordes ou à potence qui devaient éclairer les rues, avaient apporté les leurs. Elles en dirigeaient le rayon sur la lourde caisse armoriée. On en admirait fort la structure et l'ornement. A la courte échelle, deux des plus enragés parvinrent à se hausser jusqu'à regarder dans l'intérieur. Il était tendu de satin. Le bruit en circula de groupe en groupe. On se poussait. Il y avait des rires de femmes pincées. On disait que les chevaux étaient à YÉcu Bleu et l'on se répétait qu'ils avaient la crinière tressée et la queue longue, ce qui disait l'équipage d'un seigneur d'importance.
A ce moment, un gros homme fendit la presse. Ses quatre mentons s'étageaient. Il était vêtu d'un habit rouge galonné d'argent, devant qui Ton s'écarta. Il prit une lanterne et en tourna la lumière sur le panneau.
— Parbleu! — grogna en soufflant M. Dalanzières, — ce sont bien les armes de M. le maréchal de Manissart.
Elles étalaient sur le vernis reluisant une croix de gueules sur un champ d'or. Les deux bâtons d'azur fleurdelysés se croisaient en sautoir derrière l'écu.
— Et alors, monsieur le commissaire, — inter-
rogea timidement M. Ginorieux, — cela veut dire?...
— Cela veut dire, Ginorieux, — répondit M. Dalanzières, en rendant au tailleur de la rue aux Oies sa lanterne qu'il lui avait prise, — cela veut dire... Mais je crois que vous voulez me faire parler, Ginorieux!
Et M. Dalanzières croisa les bras et rabattit son chapeau sur ses yeux comme quelqu'un qui en sait long, et il ajouta, en se retournant vers les personnes qui l'entouraient :
— Ceci est proprement le carrosse de M. le maréchal de Manissart.
Le nom du maréchal se répéta de groupe en groupe, avec des exclamations diverses :
— C'est donc que la guerre vient par ici ?
— Mais non! elle est en Flandres.
— Tout de même, ce n'est rien de bon, mademoiselle Denise, et peut-être bien que les Impériaux ne sont pas loin.
Mlle Denise, qui était grasse et rose, ne semblait guère redouter leur approche. Elle pensait sans doute que sa bonne mine n'aurait à souffrir d'eux que ce qu'elle lui attirerait, et elle y songeait avec un petit frisson à la nuque et entre les épaules. Elle voyait devant elle se presser des figures rudes et balafrées, sentant le vin et la poudre et parlant
un jargon qu'elle ne comprendrait pas. Et, comme pour se rassurer, elle ajouta en riant, car le rire creusait dans ses joues deux fossettes inégales et mouvantes :
— Eh! mademoiselle Vinette, ils ne passeront pas la Meuse!
MUe Vinette hochait la tête. La Meuse ne la rassurait point. Elle était sèche et malingre. On la disait riche. Elle avait une de ces figures rétrécies qui ont l'air de se rappeler où sont leurs écus. Mlle Vinette risquait fort de ne point exciter la soldatesque à d'autres entreprises qu'à lui chauffer la plante des pieds pour apprendre la cachette de son argent.
— Allez, ma belle, — répondit aigrement M11' Vinette, — vous en tâterez.
M. Dalanzières pérorait dans un cercle de lanternes. Elles éclairaient son habit rouge et en faisaient briller les galons. Il vantait les actions de guerre de M. le maréchal de Manissart, et comment, avec sa cavalerie, à la bataille d'Ermelingen, il avait enfoncé l'aile gauche de l'ennemi et décidé du sort de la journée, de même qu'à Borgestricht il avait si bien soutenu l'effort des troupes alliées qu'il avait donné le temps à M. le maréchal de Vorailles de les prendre en revers et de les mettre en fuite. Ce double exploit lui avait valu le bâton. Aussi,
selon Dalanzières, la présence de M. de Manissart annonçait de grandes choses. D'ailleurs, tout était prêt pour la campagne. Les dépôts abondaient de vivres et M. le commissaire se déclarait en mesure de fournir au soldat ses dix onces de pain par jour et sa viande trois fois la semaine. Et chacun le croyait d'autant mieux que lui-même en son habit d'écarlate faisait penser à une pièce de bœuf au croc d'un boucher.
M. Dalanzières frotta l'une contre l'autre ses larges mains pour marquer son contentement ou pour les dégourdir du froid. Il soufflait, en effet, un vent glacé qui, non moins que les rassurantes paroles de M. Dalanzières, aida à disperser les curieux. La place se vida; les lanternes coururent à ras de terre, seules ou deux à deux, et il ne resta plus d'éclairé que la boutique du miroitier qui travaillait à tailler dans la vitre de quoi réparer le dégât fait au carrosse de M. le maréchal.
Ce fut sur ses coussins que M. Corvisot s'assit de bon matin pour se rendre à Aspreval, où Antoine l'avait averti de venir visiter M. de Manissart, en y joignant la permission du carrosse. Corvisot, en toute autre occasion, eût certes crevé d'orgueil à se voir et surtout à être vu en pareil équipage, mais il était préoccupé de la conduite à tenir en une circonstance si nouvelle pour lui.
Il abordait pour la première fois un personnage de l'importance de M. de Manissart, car il considérait M. de Pocancy comme un simple extravagant et Antoine comme un sot. Autrement il n'avait guère soigné que les bonnes gens de Vircourt ou les bourgeois d'Amsterdam ou de Harlem, et le plus souvent, sur les vaisseaux, de pauvres diables qui sentaient la saumure et le goudron. Cette fois la matière changeait et il échafaudait une fortune sur cette rencontre inopinée.
Il s'imaginait arrêtant le voyage du maréchal et le retenant à Aspreval ou même le suivant à l'armée, car il se pouvait que M. de Manissart voulut attacher à sa personne les soins ordinaires d'un Corvisot. Quant à la maladie qui lui valait cet appel inattendu, Corvisot hésitait s'il devait souhaiter qu'elle fut une fièvre éruptive, une fièvre maligne ou une fièvre putride, ou quelques-uns de ces désordres intérieurs qui déroutent la science du médecin et la patience du malade et sont de telles durées et de telles suites qu'elles asservissent à celui qui les peut soulager. Les cas brusques où le mal montre son audace et son arrogance paraissent bons aussi à Corvisot. Il y a à les vaincre un mérite presque guerrier. Et Corvisot se figurait M. le maréchal suant la fièvre ou criant le délire et, de toutes manières, entre ses
mains, puis sauvé et bénissant son sauveur : car il ne doutait point de ses remèdes, et aucun embarras ne lui venait de sa courte expérience et de son peu de savoir.
M. Corvisot s'excitait à ses propres visions. Il en avait la gorge sèche et l'oreille bourdonnante. Son gros sourcil se levait et se ramassait tour à tour, et il tracassait son rabat d'une main fébrile, où pointait son ongle noir et cassé.
La vue de M. le maréchal le déconfit : ce visage plein et coloré portait tous les signes d'une santé indiscutable; un air de bonhomie qui y était répandu rassura Corvisot. Aussi pensa-t-il le pouvoir aisément intimider et lui en conter de belles. Il se rengorgea, retroussa ses manchettes sales et commença l'examen.
A mesure, Corvisot se rembrunissait et avec lui M. de Manissart. Qu'allait donc découvrir en lui ce petit homme tortu et silencieux qui le palpait sans mot dire, d'une mine sombre et renfrognée. Habitué au bavardage doctoral, M. de Manissart était plein de respect pour cet observateur muet. Il s'apprêtait à le considérer comme un Hippocrate, et si Corvisot eut soutenu ce rôle de taciturne, il est probable que M. le maréchal en eût été la dupe. Mais Corvisot était fier de sa faconde; la mine inquiète et mortifiée de M. de
Manissart lui fit croire qu'il avait affaire à quelqu'un de ces niais illustres dont l'esprit se laisse émouvoir par des paroles : il parla.
Ce qu'il dit, dans un mélange effroyable de latin et de grec et avec un débit de charlatan, revenait à avertir M. le maréchal de ne point se fier à l'apparence où il était de se bien porter; que la nature est fort traîtresse et que rien n'est plus près de la maladie que l'instant où nous nous en croyons le plus loin. Corvisot ne tarissait point. Il allait. Son goître soulevait son rabat. Ses longs bras s'agitaient. M. de Manissart le regardait d'un air narquois et clignait de l'œil à Berlestange. Décidément, le médecin de Vircourt valait les médecins de Fay et ne leur cédait en rien pour le ridicule. Corvisot ne cessait point.
— Arrêtez, Monsieur, arrêtez! — s'écrie le maréchal. — Je vois que mon cas n'est point bon, mais vous n'auriez certes pas eu le cœur de m'en faire part, si vous n'aviez à m'y proposer quelque remède.
Celui de Corvisot était simple.
Il s'agissait pour M. le maréchal de sortir de ce fâcheux état de santé où il se trouvait par l'excellence même de la sienne et il fallait pour cela profiter de la chance qu'il avait d'être justement entre les mains d'un habile homme, afin que celui-
ci pût choisir avec soin la maladie la mieux propre à débarrasser un corps aussi vigoureux d'un excès de force et de bien-être qui ne manquerait pas, quelque jour, de lui devenir funeste. Il importait avant tout d'y provoquer cette crise inévitable, afin d'être à même d'en régler le caractère et de faire choix, pour un homme si dangereusement bien portant, de la façon la meilleure et la plus profitable d'être malade. Il fallait donc devancer à propos ce qui ne manquerait pas d'arriver dans la suite par l'opération même de la nature, qui, livrée à elle-même, est souvent maladroite, tandis que lui, Corvisot, se chargeait de ménager juste à point à M. le maréchal un petit mal, qui aurait l'avantage de le préserver d'un plus grand, et de détruire en lui cette sorte d'arrogance et de fatuité corporelles dont témoignaient l'embonpoint de sa personne et le teint de son visage. Il était temps, selon Corvisot, d'abattre cet orgueil, et si l'art n'y mettait pas du sien, la nature agirait à sa guise, à sa fantaisie et à son heure. Corvisot ajoutait qu'aucun lieu ne se prêtait mieux qu'Aspreval à une pareille précaution, et que lui, Corvisot, se faisait fort, en dix ou douze jours d'un traitement suivi, de mettre M. le maréchal dans un état convenable et qu'il vaut mieux payer sa dette par acomptes que de la solder d'un seul coup.
M. le maréchal écouta sans broncher le discours de Corvisot.
— Certes, Monsieur, — lui répondit-il fort poliment, — je sens bien du vrai à ce que vous dites et j'aurais bonne envie de suivre votre conseil, mais le temps me presse, et le service du Roi me réclame. Il vaux mieux que je me confie aux risques de la guerre. Ils se chargeront peut-être de ce que vous eussiez fait avec plus de ménagement et ils vous épargneront sans doute une peine que je ne veux pas vous donner. Pourtant, Monsieur, je recourrai volontiers, avant de partir, à vos bons offices. Tout à l'heure, en vous écoutant, je me sentais à l'hypocondre gauche un point qui me tracasse et qu'il faudrait bien attaquer d'un petit lavement. Je sais que c'est là une besogne d'apothicaire, mais il m'est arrivé, tout maréchal de France que je suis, de faire office de simple soldat, et je pense que vous ne me refuserez point de m'imiter.
Corvisot dut s'exécuter.
On tira des coffres un étui de cuir gaufré. Il contenait une grande seringue d'argent aux armes de M. le maréchal et à sa mesure. M. de Manissart ne voyageait point sans elle. Quoiqu'elle ne fût remplie que d'eau tiède, elle brûla les mains de M. Corvisot, tant il enrageait de s'être si grossie-
rement mépris. C'était la faute des pamphlets de Hollande. Il avait puisé à leur lecture habituelle de fausses idées des grands. Les libellistes ont l'habitude de peindre les personnages les plus considérables de l'État comme indignes d'occuper les fonctions qu'ils exercent. Il suffit que quelque charge d'importance rehausse un homme pour qu'ils veuillent le rabaisser en l'en déclarant incapable. Ils n'admettent pas que parfois la fortune ne se trompe point et qu'elle ait de justes faveurs. Pour eux, quiconque s'élève le doit à son néant et quiconque ne se distingue pas s'en doit prendre non à lui-même, mais aux circonstances qui lui ont manqué. Tout est donc à refaire dans la distribution des honneurs, et ils le refont. Il ne faut pas trop croire aux gazettes de Hollande.
M. le maréchal ne quitta la compagnie que pour aller à son carrosse. M. de Corville était déjà en selle. Les cavaliers formaient la haie. M. de Manissart, avant de monter, embrassa Antoine et lui promit de l'avertir où il faudrait le venir rejoindre avec ses frères. Corvisot, qui s'était glissé à quelques pas, pointa l'oreille en entendant qu'Antoine, Jérôme et Justin allaient s'éloigner d'Aspreval. Le départ des deux jumeaux le remplit d'aise; celui d'Antoine l'étonna agréablement, d'autant plus qu'il favorisait certains projets. Le cocher toucha
les chevaux : les soupentes de cuir rouge gémirent; les roues frôlèrent les bornes de la poterne.
Antoine et Corvisot coururent sur la douve. Ils virent le carrosse gagner la route de Vircourt. L'escorte suivait. En bas, la Meuse luisait sous le soleil. Les clochers de la ville dressaient au-dessus des toits leurs pointes lumineuses. Il faisait beau : M. de Corville avait eu raison.
Corvisot ôta son chapeau et salua burlesquement, puis, se retournant vers Antoine :
— Voilà, Monsieur, un pauvre homme qui n'ira pas loin.
Il avait repris sa faconde pour raconter à Antoine qu'il avait dû exprès déraisonner devant le maréchal pour éviter de lui dire la vérité. C'était, selon le médecin, un homme perdu, quoiqu'il eût bien encore un peu de temps devant lui :
— Juste celui, Monsieur, de vous mettre le pied à l'étrier, car vous êtes maintenant au service du Roi et je vous félicite d'y être. Nul ne saurait s'y montrer plus propre que vous et je sais quelqu'un qui ne manquera pas de prendre grande part à votre nouvel état, car c'est une personne qui vous est trop attachée pour ne point entrer dans votre intérêt même au dépens du sien.
Corvisot touchait là un des embarras d'Antoine, qui ne savait trop comment M"1 Dalanzières ac-
cepterait l'annonce de son départ. Il lui tardait de s'en éclaircir : aussi prit-il, côte à côte avec Corvisot, le chemin de Vircourt. Par la traverse on y arrivait en un peu plus d'une heure. Ils se quittèrent sur la place du Pont-de-Pierre, en vue de la maison de Mme Dalanzières, lui pour y heurter et Corvisot pour regagner son logis.
Antoine profita de ce qu'il y avait compagnie chez sa maîtresse pour y déclarer sur-le-champ sa résolution. Ce ne fut de toutes parts qu'un bouquet d'éloges. Mme Dalanzières y mêla les siens. Quand on fut parti, Antoine et M'"' Dalanzières passèrent dant le cabinet.
Antoine, au fond, s'attendait à des reproches, à des cris et à des larmes; il fut un peu déçu, au lieu de cela, de trouver en sa maîtresse un tendre intérêt et un contentement sincère. Il était dit qu'il n'éprouverait par elle aucun de ces sentiments forcenés qui sont le partage des amants et le sort habituel de l'amour. Il n'y avait jamais eu entre eux ni brouilles ni querelles d'aucune sorte, tellement qu'Antoine se demandait parfois s'il avait véritablement aimé. Mrae Dalanzières l'avait pris sans simagrées, elle semblait aujourd'hui le perdre sans chagrin.
Pourtant ils se regardaient avec complaisance tous deux, et il leur venait en même temps un
petit regret à penser au peu de jours qu'il leur restait à se voir; ils se promettaient bien de trouver les occasions nécessaires à profiter de ce délai, tandis qu'au-dessus de leur tête ils entendaient le pas lourd du gros Dalanzières qui devait partir le lendemain pour l'armée et laisser ainsi les deux amants user à leur guise de son absence.
Antoine commença dès lors à se préoccuper de son équipage et de celui de ses frères. Il aurait aimé consulter là-dessus M. Dalanzières, qui avait l'habitude des camps, mais le commissaire était déjà loin. Il se résolut donc à recourir à l'abbé du Val-Notre-Dame qui avait porté l'épée dans sa jeunesse. L'abbé laissa là sa pipe de tabac, prit une grosse clé et conduisit Antoine jusqu'à une porte qu'il ouvrit. La pièce était pleine d'armes et d'habits de toutes sortes. Il y avait au mur des casaques de buffle racornies de la sueur qui les avait trempées, des vestes courtes, de larges feutres à panache, des mousquets et des pétrinals et même deux armures, dont l'une presque complète, avec des cuissards à queue d'écrevisse.Tout cela envieilli de rouille et de poussière.
— Je portai, celle-là, au combat de Vorli, Monsieur! — dit l'abbé. — Ce fut une belle journée mais les modes ont changé et vous feriez mauvaise figure sous ce harnois : j'ai ouï dire qu'on ne boucle plus guère la cuirasse que pour descendre à la tranchée qui est, comme vous le verrez, Monsieur, un endroit exposé et dangereux.
De tout ce que lui débita l'abbé, Antoine retint qu'il avait pu être de son temps un fort brave mousquetaire, mais il dut se régler en tout sur son bon sens naturel. D'autre part, il ne fallait rien espérer de M. de Pocancy. Le vieil Anaxidomène déclara à Antoine qu'il n'entendait point ce sujet : il l'eût pu conseiller, s'il se fût agi d'un ballet ou d'une mascarade, mais les usages de la guerre lui étaient demeurés étrangers.
Antoine se munit donc, de son cru, pour lui et ses frères, de fortes épées et de longs pistolets. Il acquit trois solides courtauds, un bon carrosse et un chariot à bâche de cuir pour le bagage. Il manda M. Ginorieux, le tailleur de la rue aux Oies, pour fournir à ses frères des habits convenables, et leur fit prendre perruque. Jérôme et Justin y consentirent. Ce départ les amusait. Corvisot leur en vanta les avantages et leur fit mille contes absurdes. Ces préparatifs durèrent une semaine.
Chaque jour, Antoine montait son courtaud et
l'exerçait à des voltes et à des tours. Mim Dalanzières le venait admirer en selle. Elle le complimentait de sa tournure cavalière : Antoine se redressait. Sa nouvelle destinée lui semblait la plus belle du monde et le temps passé à Aspreval lui paraissait d'un emploi médiocre en comparaison de ce qui n'allait pas manquer de lui arriver. Il nourrissait des pensées ambitieuses et se voyait déjà grand homme de guerre. Quelle différence entre ces glorieuses perspectives et l'existence monotone qui avait été la sienne jusqu'à présent! A peine si quelque regret lui venait de quitter des lieux familiers pour un horizon inconnu.
Il rêvait à cela, une après-midi qui était celle du jeudi. La journée était douce et si plaisante qu'Antoine alla s'asseoir dans un lieu qu'il aimait beaucoup. C'était une pente de pré, à quelque distance du château. L'herbe y poussait longue et on y avait une belle vue du pays, sur ses champs, ses coteaux et ses forêts. Le dos à la Meuse, Antoine découvrait, un peu à sa droite, Aspreval, et devant lui, les étangs du Val-Notre-Dame avec les bois qui les bordent. La grande route de Foignies passe auprès et rejoint celle des Sablonnières, qui longe la Meuse et va vers Vircourt. L'air était léger et transparent. Une herbe se balançait. L'ombre fugitive d'un oiseau glissa sur la prairie.
Tout à coup, Antoine, à cause du soleil, mit la main au-dessus de ses yeux et regarda avec attention.
Une grosse charrette traînée de trois chevaux débouchait sur la route des Sablonnières, juste à l'endroit où elle sort de la forêt de Larpaigne. Un second chariot, suivait, puis quatre, puis un groupe d'hommes à pied, dont le dernier portait une marmite au bout d'un bâton. Le défilé continuait. Antoine en distinguait tout le détail. Les attelages tiraient. Une bande de mules et de chevaux bâtés se montra. On entendait des bruits d'essieux et des claquements de fouets. Le nombre des chariots augmentait toujours et descendait lourdement vers Vircourt.
Antoine, debout, s'était tourné vers la route de Foignies. Elle était couverte depuis l'horizon d'une masse mouvante. De brefs éclairs pétillaient au soleil dans la poussière. Peu à peu Antoine comprit. C'était la cavalerie du Roi. La petitesse du spectacle n'enlevait rien à sa grandeur. Les cavaliers minuscules s'avançaient au pas des montures diminuées par la distance. C'était un plaisir de les voir grandir à mesure qu'ils approchaient. Les escadrons et les régiments faisaient des taches de couleurs diverses par la différence des uniformes. Déjà ils avaient repris stature
d'hommes, car l'avant-garde touchait à la pointe de l'étang des moines.
A ce moment, un parti se détacha du gros de la troupe et la devança. Le trot agita les jambes distinctes des chevaux. Le choc de leurs sabots retendit sourdement. Antoine l'écoutait venir, sonore et régulier, battant le terrain sec de la route qui coupait juste le bas de la prairie où il se tenait.
Ils passèrent devant lui au galop.
Ils étaient au moins deux cents, vêtus d'un habit gris à parements bleus et montés sur des chevaux bruns. Le chapeau à trois gouttières coiffait les têtes. Le vent de la course remuait les perruques à boucles et les plumes frisées. Solidement assis sur des housses de drap, ils pressaient leurs bêtes de la botte. Antoine les suivit du regard : ils atteignirent le carrefour où la route de Foignies joint celle des Sablonnières, y laissèrent un piquet pour maintenir les charrettes qui commençaient à arriver, puis disparurent derrière les arbres dans la direction de Vircourt.
Alors Antoine ramassa son chapeau et rentra à Aspreval, laissant la campagne, déserte tout à l'heure, maintenant remplie des soldats du Roi. Il se voyait déjà parmi eux. Son cœur battait d'une vie nouvelle. Les cloches de Vircourt sonnèrent.
Le branle en arrivait à travers le ciel, sonore, joyeux et guerrier.
Le passage des troupes à Vircourt dura cinq jours, tant par le pont de pierre que par un de bateaux que les pontonniers construisirent sur la Meuse pour aider à l'opération et qu'utilisèrent les équipages de toutes sortes, car une armée en comprend de fort divers, non seulement les charrettes des officiers généraux et l'immense bagage des officiers, mais l'hôpital et la pharmacie, sans compter la subsistance en viande et en farine et les avoines de la cavalerie.
Ce fut elle qui passa d'abord. Sa vue excitait l'admiration des habitants de Vircourt. Jamais les régiments du Roi n'avaient paru plus beaux. Le Colonel Général se trouvait justement l'un d'eux : il campe toujours à droite et sa cornette blanche ne salue que le Roi et les Princes; sa compagnie colonelle est montée sur des chevaux gris et ceux des escadrons sont noirs. Il fut suivi de beaucoup d'autres également bien vêtus et au complet. Un à un, ils défilèrent sur le pont de pierre dont les parapets étaient couverts de monde qui les acclamait à mesure. Le spectacle était magnifique. Tous les officiers portaient l'uniforme. Beaucoup d'hommes avaient des moustaches. Les gendarmes et les chevau-légers se succédèrent. Le pavé
étincelait sous les sabots. Quelques bêtes cabrées firent pousser de grands cris aux femmes et aux enfants amassés et qui se pâmaient d'aise au bruit des trompettes militaires et au roulement des timbales, surtout quand les timbaliers étaient nègres et joignaient à leurs livrées chamarrées le turban africain et l'aigrette. Il fallait les voir rire à dents blanches en frappant de leurs mains noires sur la peau tendue des caisses armoriées. Les dragons mêlaient à ce concert le grondement des tambours que perçaient les sons des hautbois.
Après eux, les fifres de l'infanterie déchirèrent les oreilles. L'air retentit de leur aigreur pointue, Les compagnies des gardes françaises vinrent les premières. Leurs justaucorps gris blancs étaient galonnés d'argent sur toutes les tailles. A l'épaule bouffait un nœud de rubans. Les officiers se distinguaient par leurs habits d'écarlate brodés aussi d'argent. Le hausse-col doré leur levait le menton. Ils avaient l'épée et la pique.
Chaque compagnie des autres régiments comptait des piquiers, des mousquetaires et des grenadiers. Les mousquetaires en gris, bleu ou blanc. A leurs baudriers pendaient les coffins qui contenaient les charges de poudre. Les grenadiers, en bleu, avec des parements rouges, portaient la gibecière à grenades, avec une petite hache.
Vircourt bourdonnait d'une rumeur continuelle, d'autant plus que pareilles cohues n'ont pas lieu sans désordre, malgré les efforts des officiers qui, plus d'une fois, durent lever la canne sur le dos de leurs soldats. ïl y eut, çà et là, quelques dégâts d'étalages et de filles. M"' Denise, qui eut l'honneur de loger les trompettes du régiment de Roubillière et ses timbaliers nègres, en garda les joues rouges durant plus d'une semaine, comme le fit remarquer M'u Vinette. Mm< Dalanzières reçut à sa table fort belle compagnie. Antoine y fit la connaissance de plusieurs officiers qui l'assurèrent de leur amitié et lui empruntèrent pas mal d'écus. Tous lui vantèrent les avantages du métier où ils le considéraient d'avance comme un des leurs. Le nom et la protection du maréchal de Manissart firent grand effet. Antoine étudiait sur ces messieurs comment on attache son épée et la façon de mettre le chapeau pour ne pas avoir l'air d'un novice. Il ne quittait plus Vircourt. Le soir, quand il s'en retournait à Aspreval, il voyait les feux allumés, et le silence des champs l'étonnait après le tumulte du jour.
On crut que les vitres des maisons allaient se fendre et tomber en morceaux quand l'artillerie écrasa de ses fortes roues le petit pavé des rues. De lourds attelages tiraient les pièces. Les canons
allongeaient sur leurs affûts leur bronze orné de lauriers et de devises. Les mortiers passèrent, obèses et béants. Puis le pont de pierre redevint désert ; les bornes de tête montrèrent des écorchures blanches. Les amas de crottin frais séchèrent au soleil. Vircourt reprit son calme habituel. On entendit de nouveau aboyer les chiens.
A Aspreval, Antoine put constater que le poulailler était vide : les traînards avaient fait leur œuvre. La route des Sablonnières restait défoncée d'ornières énormes. Les prairies étaient rases : les fourrageurs avaient passé là. Les fermiers se lamentaient de leurs bergeries ravagées. On trouva dans les bois du Val-Notre-Dame un moine pendu à une fourche d'arbre. M,ne Dalanzières remarqua avec chagrin qu'une de ses meilleures pièces d'argenterie avait disparu.
Restait à savoir si le Roi passerait par Vircourt et s'y arrêterait. L'événement paraissait incertain. On s'en préoccupait pourtant. Irait-il rejoindre l'armée des Flandres que commandait M. le maréchal de Vorailles, ou viendrait-il à celle de la Meuse que dirigeait M. le maréchal de Manissart? M. Dalanzières l'ignorait. Du moins, c'est ce qu'il écrivait à sa femme, du camp où il se trouvait alors et ce qu'Antoine apprit d'elle.
Il ne manquait guère, chaque jour, de descendre à Vircourt. A Aspreval, tout avait repris le train ordinaire. M. de Pocancy avait quitté le lit, réendossé sa robe de chambre à fleurs, et coiffé sa perruque et son bonnet. Le vieil Anaxidomène continuait à fouiller en ses coffres et ses armoires et à y respirer l'odeur du passé, qu'il ravivait de quelques gobelets de muscat d'Espagne qu'il allait chercher lui-même à sa petite cave. Rien n'empêchait donc Antoine d'être assidu à Mmc Dalanzières, d'autant que son départ prochain lui en faisait un devoir. L'un et l'autre s'accordaient pour se rencontrer le plus souvent possible. C'est ainsi qu'environ une semaine après l'éloignement des troupes, elle avertit Antoine de venir le lendemain chez elle, au soir tombant. La nuit ne leur semblait pas trop longue pour tout ce que deux amants ont à se dire.
Pour attendre l'heure du rendez-vous, Antoine se dirigea vers la maison de Corvisot. Comme il entrait, il croisa M"' Denise, qui le salua en rougissant : elle le connaissait de l'avoir vu chez M"10 Dalanzières, pour qui elle faisait des ouvrages de broderie.
La porte fermée, Corvisot s'écria :
Tenez, Monsieur, voici déjà la suite du travail des gens de guerre. Cette fille, qui sort d'ici
en est toute alourdie et porte en elle un fardeau qu'elle ne déposera point de neuf mois. Elle y perdra peut-être sa santé et son visage; tout cela à cause de ce feu que met au cœur des filles le bruit des trompettes, la rumeur des tambours, le sifflet des fifres et l'appareil de la guerre... Et à qui croyez-vous que la belle ait voulu faire honneur? A un dragon avec des moustaches ou à quelque solide mousquetaire? Non, Monsieur, vous n'y êtes point! Mais à un de ces timbaliers d'Afrique dont la figure est toute charbonnée. C'est contre ce cuir noir qu'elle a frotté sa peau blanche. Les filles sont ainsi faites. Elles ont des goûts étranges et des caprices singuliers. En amour, le plus galant gentilhomme n'a pas toujours l'avantage sur le plus vilain magot. Ainsi va le monde, Monsieur.
Corvisot ricanait. Il s'examina avec fatuité dans un morceau de miroir qu'il tira de sa poche. Sa face contrefaite y grimaça, hilare et narquoise. Depuis quelque temps, Corvisot remarquait que Mme Dalanzières ne paraissait pas indifférente à sa figure. Elle le faisait mander à tout propos et sans nulle autre raison que le plaisir de le voir et sans autre utilité que de se faire tâter à des endroits du corps sur qui les femmes sont d'ordinaire fort retenues. Elle le consultait sur des riens. Il est vrai que ces riens sont beaucoup pour les femmes.
Mme Dalanzières avait le teint charmant et y tenait. Aussi fallait-il que Corvisot le regardât de fort près, à la plus petite rougeur qui s'y montrait. Sous son regard, Mme Dalanzières minaudait. A peine parti, elle trouvait à son miroir de quoi le rappeler de nouveau. Devant ces manèges et ces gentillesses, Corvisot ne bronchait pas. Il ordonnait un onguent et tournait les talons en sifflotant entre ses dents ébréchées.
Antoine le considérait avec surprise. L'idée que Corvisot pouvait plaire à une femme le divertissait. 11 se contenta de plaindre Mlk Denise et parla du beau défilé de ces jours derniers. Corvisot ricana plus fort.
— Oui, parlons-en, Monsieur! — dit-il en haussant les épaules. — Voilà un beau spectacle de folie ! Y a-t-il là, dans le nombre de ces hommes que nous avons vus portant des piques ou menant des canons, y en a-t-il un qui ne compte vivre jusqu'au bout sa vie, si médiocre qu'elle soit? Pas un qui, au moindre mal qui le prend, ne songe aux suites et aux conséquences et n'appelle à son secours le médecin ou l'empirique. Tous, plus ou moins, s'inquiètent de leur machine, et leur humeur dépend de son malaise ou de sa santé. Ils ne pensent qu'à l'emplir de nourriture et à la bien évacuer. Il y a autant de seringues dans les bagages
que de canons dans le parc. Qu'ils soient malades, ce sont des cris et des lamentations; il n'y a pas assez d'onguents et d'emplâtres. Et notez, Monsieur, que les mieux en point ne le sont que par hasard. Où est celui qui n'ait en son corps quelque secrète faiblesse, toute prête à en arrêter l'une ou l'autre des fonctions les plus utiles? Croyez-moi, Monsieur, la bile et le pus attendent leur heure. Les places sont disposées où s'amasseront les humeurs. S'ils savaient leur état, ils ne penseraient qu'à s'assurer de quoi le guérir. S'ils étaient raisonnables, ils seraient aux genoux de ceux qui portent le bonnet et le rabat. Mais non! et ils en vont jusqu'à plaisanter la médecine et les médecins.
Corvisot repensait à sa fâcheuse histoire avec le maréchal. Il reprit :
— Au lieu de cela, voyez-les faire! ils s'assemblent en régiments, en escadrons et en compagnies, battent des tambours et des timbales, soufflent dans des fifres ou des hautbois, prennent l'épée, la pique ou le mousquet, préparent la grenade, traînent après eux des bombardes et des mortiers, endurent les marches les plus fatigantes et les travaux les plus pénibles, dorment sous la tente ou couchent dans la tranchée, se hâtent, courent, galopent, s'évertuent jusqu'à ce qu'ils trouvent devant eux d'autres gens de la même façon, qu'ils
ne connaissent que par la forme de leurs habits et par la couleur de leurs étendards. C'est là. Monsieur, qu'est alors le plus beau et qu'il faut les voir se précipiter les uns sur les autres sans savoir pourquoi et avec un acharnement incomparable de manière qu'en quelques heures le plus grand nombre possible d'entre eux soient étendus morts et navrés, les jambes et les bras rompus, les entrailles hors du ventre, le crâne défoncé, en proie à des maux volontaires, qu'ils ont cherchés à plaisir et dont, en toute autre occasion, ils eusent évité le moindre avec le plus grand empressement. Je vous le dis, Monsieur, n'est-ce point là une insigne folie? Encore que je ne dusse pas vous le dire, puisque vous allez bientôt y avoir part; mais je serai tout à votre service au cas où vous'auriez besoin des miens. Antoine quitta Corvisot avec d'assez sombres pensées que le médecin se félicitait sournoisement de lui avoir données. « Il est vrai, se disait Antoine, que je n'ai rien à faire là dedans. Le Roi se passerait fort bien de moi et rien ne me force à lui faire l'hommage de l'un de mes membres. » La guerre lui apparaissait pour la première fois sous son véritable jour, car, en voyant tous ces gens le mousquet à l'épaule et le pistolet à l'arçon, il ne s'était guère préoccupé de ce qu'ils allaient faire là-bas. Il commençait seulement à en avoir quel-
que vue et il se sentait une médiocre envie de se trouver parmi eux au moment où les boulets se mettraient à tomber dans leurs rangs et où les balles couperaient les plumets des chapeaux et déchireraient le drap des justaucorps. Une fumée traversée d'éclairs lui sillonna l'esprit. Mais il s'était trop avancé pour se dédire.
Tout en raisonnant, il avait mis la clé à la serrure du jardin de Mm Dalanzières. Le crépuscule y ranimait l'odeur du buis. En montant l'escalier à la dérobée, Antoine remarqua combien son pas était souple et prudent et il songeait au dommage que quelque balle perdue ou quelque éclat de grenade gênât cette heureuse démarche. Les batailles, au surplus, ne sont point si meurtrières qu'on n'en revienne, se disait-il en manière de consolation. L'abbé du Val-Notre-Dame se plaignait qu'elles eussent épargné son frère, M. de Chamissy, le lieutenant général, qu'il détestait. M. le maréchal de Manissart avait échappé aux plus dangereuses. Et Antoine revit sa bonne mine, ses grosses joues rasées, sa perruque gris de maure et s'en sentit tout rassuré. Le maréchal semblait la réponse même aux paroles de Corvisot et aux craintes d'Antoine.
Mrae Dalanzières l'attendait et l'accueillit fort tendrement. Un en-cas chargeait une table dans un coin de la chambre. Les servantes écartées lais-
saient aux amants une heureuse liberté. Mine Dalanzières était galamment parée et elle avait fait mettre des draps frais.
Elle aimait le beau linge, et le plus fin ne le lui paraissait jamais assez. Son raffinement à ce sujet était sa seule querelle avec son mari : le gros homme était fort indifférent à la toile dans laquelle il dormait; l'épaisseur de son sommeil lui ôtait toute délicatesse à cet égard. Il se fût aussi peu soucié de beaucoup d'autres, mais sa femme ne l'entendait pas ainsi : elle était fort propre et imposait qu'on le fût autour d'elle. Aussi fallait-il voir comme elle envoyait au bain le gros Dalanzières, quand il rentrait de quelque achat de bœufs et de moutons, fleurant Pétable et l'enclos. Où était-il à cette heure, le pauvre Dalanziôres; peutêtre en pays ennemi, couché sur le foin ou sur la paille? L'essentiel, du reste, était qu'il ne fût pas là.
Antoine se félicitait de son absence et M""' Dalanziôres ne s'en plaignait pas. Si parfois elle songeait avec complaisance à la laideur de Corvisot, la figure d'Antoine prévalait en ses pensées. Elle lui montra, ce soir, qu'elle n'y était pas insensible. Aussi Antoine se mit-il en devoir de mettre sa maîtresse en un état à ce qu'elle ne pût guère rester sur le fauteuil où elle était, sans crainte de voir imprimées en sa peau délicate les fleurs du velours
qui couvrait le siège. Bientôt le lit craqua sous le genou appuyé de Mrae Dalanzières, charmante ainsi, sa croupe grasse sous une chemise fine et le talon nu quittant la mule qu'elle retenait de l'orteil.
Tout annonçait une nuit obscure et tranquille. Le couvre-feu sonna. Les lumières s'éteignirent aux fenêtres voisines. Un chien aboya.
Mme Dalanzières avait déjà la nuque sur l'oreiller. Antoine, son soulier à la main, écoutait un bruit de pas inusité dans la rue et sur la place, car la maison faisait le coin de l'une et de l'autre. Il entendait courir et parler. Un heurtoir retentit avec fracas à une porte. Les coups s'acharnaient : on frappait chez M. Landrageot, l'échevin. Les voix devinrent plus bruyantes. Des vitres s'éclairèrent de nouveau. Évidemment, il se passait quelque chose de singulier. La rumeur augmenta.
Antoine alla au carreau. Il y avait près du pont un groupe d'hommes avec des lanternes. Ils gesticulaient. Au bout de la rue, un cavalier au galop criait quelque chose d'indistinct. L'homme montait un cheval à cru et agitait un flambeau. Sous la fenêtre, il leva la tête; sa bouche s'arrondit.
A son cri : « le Roi ! le Roi ! » s'ouvraient les volets clos et les fenêtres fermées. Il s'y penchait des visages d'hommes en coiffes de nuit et de femmes en cornettes. Des dormeurs, qui se frot-
taient encore les yeux, se montraient au seuil des portes. Vircourt s'éveillait, stupéfaite et ahurie. Les pieds nus couraient aux pantoufles, les jambes aux chausses. Les chandelles rallumées vacillaient. Mme Dalanzières, debout sur son lit, piétinait les oreillers et dansait de joie, en battant de ses deux mains ses fesses rebondies, et en criant :
— Le Roi vient, le Roi vient!
Vircourt a trois clochers qui contiennent sept cloches, dont un bourdon. Les petites commencèrent à sonner. Une première tinta à Saint-Etienne; celles de Sainte-Nicole s'y joignirent. On les entendait s'entre-répondre. Antoine fit signe à Mrae Dalanzières d'écouter. Un trot de chevaux martelait le pavé. Mmo Dalanzières s'élança à la fenêtre. Antoine et elle, pour n'être pas vus, soulevèrent un carré de persienne. Le trot s'approchait.
C'étaient des coureurs en livrée et des pages de la petite et de la grande écurie. Ils tenaient à la main des torches allumées. Ils se postèrent, en échelons, tout le long de la grand'rue, sur la place et à l'entrée du pont. Plusieurs, descendus de leurs montures, grimpaient sur des bornes. Les plumes rouges de leurs chapeaux semblaient brûler à la lumière; il faisait clair comme en plein jour.
M"' Dalanzières écarta la persienne pour mieux voir. Une foule compacte s'installait le long des
maisons. La place grouillait, quoique beaucoup de monde se fût porté au faubourg de la ville. Le vent dispersait les étincelles des torches. Soudain, au bout de la rue, dont ils occupaient presque la largeur, les gardes du corps débouchèrent.
Les galons d'argent de leurs habits bleus étincelaient. Ils passaient, droits en selle, la main gantée aux rênes, leurs chevaux mâchant le mors. Les queues longues battaient les flancs poilus. Les vestes des chevau-légers empourprèrent ensuite la chaussée. Ils s'avançaient avec un grand bruit de fers. Les cloches redoublaient; celles du clocher de Saint-Lambert s'étaient mises de la partie. Quand les gendarmes rouges eurent défilé, il se fit un espace vide et un silence.
Bientôt à une clameur lointaine et grandissante de proche en proche se mêla le gros bourdon de Saint-Lambert. Il ne sonnait qu'aux grandes fêtes. Son branle, ample et profond, remplissait l'air. Mme Dalanzières, n'y tenant plus, repoussa la persienne et vint au balcon. On agitait les torches pour en aviver les résines et ce fut dans une lueur rougeâtre qu'apparurent enfin les têtes des chevaux, attelés à six et deux par deux à un grand carrosse dont le dôme doré les dominait. Ils étaient harnachés de cuir rouge à clous d'or, les croupières ornés de rubans feu. Le cocher qui les menait du
haut de son siège touchait de la tête au niveau des fenêtres. Il était énorme et corpulent. Le carrosse, soutenu par ses larges roues, montrait un édifice de sculptures magnifiques et de vitres transparentes. Il arrivait juste sous le balcon. Mme Dalanzières, battant des mains, se pencha tellement qu'Antoine la retint par sa chemise.
Des trois seigneurs assis sur les coussins cramoisis, il y en avait un, au fond, qui portait un justaucorps de drap d'or sur une veste rouge. Une cravate de mousseline cerclait son cou. Son chapeau à plusieurs rangs de plumes coiffait une ample perruque noire qui retombait sur l'épaule où se tressait un nœud de rubans écarlates. Son visage puissant, rougeâtre et solaire, détachait en profil sur la lumière la lippe d'une lèvre lourde et la courbe d'un nez robuste. Un grand air de gloire et de majesté complétait le personnage. La fumée des torches montait comme un encens. Le bourdon emplissait le ciel d'un bruit de bronze. Antoine se sentait fort troublé.
M'"' Dalanzières exultait. En chemise, sans craindre d'être reconnue, ni penser à se couvrir^ penchée à mi-corps sur le balcon, elle laissait voir sa gorge abondante. Le cri de « vive le Roi », qu'elle poussa, fut si sonore et si joyeux que le Roi leva les yeux vers le balcon d'où il partait et
sourit à cette belle femme grasse et fraîche en son désordre nocturne. Du doigt, il la désigna aux deux seigneurs assis devant lui.
Le carrosse continuait d'avancer. Le profil royal disparut au tournant. Mme Dalanzières aperçut encore l'épaule enrubannée sur laquelle roulaient les boucles de la perruque. Le bourdon de Saint- Lambert dominait les acclamations. Les cent gentilshommes à bec de corbin fermaient la marche-
Sur la place, la portière du Roi s'ouvrit au corps de ville, à genoux. Ils étaient burlesques ainsi^ avec leurs robes mises à la hâte et leurs perruques posées de travers. M. Landrageot, l'échevin, avait oublié la sienne : son crâne chauve et poli miroitait à la lueur des flambeaux.
Le carrosse prit le pont entre deux rangs de torches. Son dôme d'or oscillait, et le cocher géant, éclairé à mi-corps, semblait un colosse sans tête. Les chevaux pressaient l'allure. Les longues perruques des becs de corbin sautaient sur leur dos chamarré.
A ce moment survinrent les mousquetaires. Ils remplirent encore une fois la rue d'un fracas de chevaux. Les noirs et les gris se succédèrent. Le pont sonna. Les croix d'argent écartelaient le drap bleu des soubrevestes. Les croupes solides luisaient. L'une d'elles laissa tomber un crottin doré comme une médaille à quelque effigie souveraine.
Puis tout cela s'enfonça dans la nuit, avec les porteurs de flambeaux, brandissant les tronçons de leurs torches fumantes. Le bruit cessa dans l'éloignement. Les rues se vidèrent peu à peu; les fenêtres se refermèrent; les lumières s'éteignirent. On entendit les portes claquer.
Seules les cloches s'obstinaient. Celle de Saint- Étienne et la petite de Sainte-Nicole se turent les premières. Les autres suivirent. Le branle du bourdon de Saint-Lambert se ralentit, s'espaça et cessa tout à coup. Vircourt se rendormait, obscure, tranquille et silencieuse, tandis que le carrosse royal, sur ses larges roues à jantes dorées, courait à travers les champs nocturnes vers les frontières, les batailles et la gloire.
Pendant près d'un mois, Antoine ne reçut aucun courrier de M. le maréchal de Manissart. Il eût pu s'en croire oublié et il s'en tourmentait vivement. La vue du Roi avait suscité en lui une ardeur généreuse et un violent désir d'en être distingué. L'hommage d'un de ses membres ne lui semblait plus un prix trop cher pour une pareille faveur. Il eût encore donné pour elle quelque chose de plus, tant elle lui paraissait précieuse. Le royal soleil l'avait échauffé d'un de ses rayons et il devait toute sa vie en ressentir le feu intérieur.
Le vieil Anaxidomène sut, par Corvisot, le passage du Roi à Vircourt et l'apparition, au balcon, d'Antoine et de Mrae Dalanzières à demi nue. L'abbé du Val-Notre-Dame en complimenta Antoine, qui
ne cessait de l'interroger sur les camps et sur la cour. L'abbé répondait à ces questions entre deux bouffées de sa petite pipe. Plaire au Roi était le seul échelon de la fortune. Le Roi était la source unique de tout honneur et de toute grâce. Tout dépendait de son bon plaisir. C'est ce qui ressortait des discours de l'abbé et la seule leçon qu'Antoine en pût tirer. Elle lui entrait profondément dans l'esprit. Il revoyait l'échevin Landrageot et tout le corps de ville à genoux sur le pavé, devant la portière du grand carrosse doré, à la lueur des torches, dans le bruit des acclamations et sous le branle du bourdon, et cette posture lui semblait la plus naturelle du monde! Il était prêt à la prendre à son tour et n'en demandait que l'occasion.
Elle tardait. Pas de nouvelles de M. de Manissart. Antoine préférait attribuer ce délai aux soucis de la guerre. Le maréchal attendait sans doute que les boulets eussent fait dans les rangs les places qu'y devaient occuper MM. de Pocancy. Parmi les rumeurs diverses qui parvenaient jusqu'à Vircourt, les principales étaient jusqu'à présent de marches et de contre-marches, car la présence du Roi obligeait, sans doute, à ne rien hasarder qui put mettre Sa Majesté en fâcheuse situation. Sa gloire et sa personne étaient également à ménager.
Antoine patientait. Il regardait ses armes et ses
chevaux ou montait par désœuvrement chez son père. Le vieil Anaxidomène lui racontait des historiettes. L'amour y tenait la plus grande place et Antoine doutait s'il n'eût pas mieux fait d'adonner le reste de sa jeunesse aux femmes et au plaisir, au lieu de la risquer aux hasards des combats. Les paroles de Corvisot lui résonnaient aux oreilles.
Corvisot venait souvent à Aspreval. Antoine l'interrogeait sur ce qu'on disait à Vircourt de la guerre et du Roi. Nulle part Corvisot ne parlait plus volontiers que dans la petite cave dont il avait la clé. Antoine l'y suivait. Corvisot posait la chandelle et détachait du clou un petit gobelet qui s'y trouvait pendu. Un pampre en relief en ornait le contour. Le vin rendait Corvisot bavard. Sa voix aigre et pointue retentissait aux échos de la cave. Antoine l'écoutait débiter des ordures et des sentences. Il mêlait les unes aux autres et y joignait ses considérations habituelles sur les misères de notre nature.
— Quelle pauvre et mesquine chose, Monsieur, que d'être un homme ! — disait-il en remontant les marches. — Rien qui dure en lui, pas même la petite ardeur qu'y provoque le bourgogne. La fumée s'en évapore presque aussitôt que le goût en est passé. Et n'essayez point de dépasser la mesure : je ne connais pas de plus vilain tableau
qu'un ivrogne dont les jambes titubent et dont la gorge se soulève de hoquets vineux. La nature elle-même est l'ennemie de nos plaisirs et, si nous la voulons forcer, elle se venge cruellement par le spectacle qu'elle nous donne de notre infirmité. Par la seule nécessité de nos organes, elle nous rabaisse à nos propres yeux et nous avilit à ceux d'autrui, et du meilleur qu'on puisse boire, Monsieur, il faut bien convenir que son effet montre ce qu'il y a de moins bon en nous, c'est-à-dire notre servitude envers nous-mêmes.
Cela dit, il vidait le vin musqué du gobelet qu'il faisait tourner entre ses doigts pour en examiner, dans l'argent, le relief des pampres et des grappes, puis il le suspendait au clou et en écoutait dans l'ombre fraîche et sonore de la cave le petit tintement clair et bien timbré. Une fois auprès du vieil Anaxidomène, il lui tâtait le pouls, débitait quelque conte graveleux ou quelque maxime burlesque, et s'en retournait à Vircourt, au pas de sa mule.
Il n'abordait ou ne quittait jamais Aspreval sans quelque crainte : Jérôme et Justin faisaient rage autour du château; depuis qu'ils devaient partir pour la guerre, ils ne cessaient de s'exercera tirer du mousquet. C'étaitmiracle qu'ils n'eussent encore tué personne, et Corvisot croyait chaque fois entendre les balles lui siffler aux oreilles; et il
détestait encore plus les deux frères de la peur qu'il avait d'eux.
Le courrier du maréchal n'arriva que vers la fin d'avril. Depuis quelques jours, Antoine ne vivait plus : la nouvelle d'une victoire courait le pays. M. de Manissart confirmait l'événement. Le Roi avait eu la satisfaction de mettre l'ennemi en fuite, et Sa Majesté était si contente du tour que prenait la campagne qu'elle s'était résolue à en laisser tout le poids au maréchal et à regagner Versailles.
Antoine fut au désespoir, mais le maréchal lui mandait que les occasions de bien faire ne manqueraient pas et qu'il le vint rejoindre devant Dortmiide dont il allait entreprendre le siège. Il ajoutait que, le sieur Dalanzières allant à Vircourt pour quelques jours et devant ensuite rentrer au camp, ils pourraient voyager de compagnie.
Le retour du gros commissaire eut pour effet que les adieux d'Antoine et de Mme Dalanzières eurent lieu en plein champ. Elle alla visiter sa ferme des Burons, et Antoine l'y rencontra comme par hasard. L'herbe d'un pré leur fut douce une dernière fois. Ils restèrent longtemps assis l'un près de l'autre. L'air était tiède et léger. Ils pensaient chacun à des choses différentes, ce qui est le commencement même de l'oubli. Un amour qui ne repose que sur le plaisir partagé ne lui survit
guère et l'absence d'Antoine en était la fin naturelle et forcée.
Si l'adieu de Mme Dalanzières fut facile, le congé de M. de Pocancy à ses fils fut bref. Jérôme et Justin n'obtinrent qu'un signe de tête assez sec. Le vieil Anaxidomène retint Antoine par le bras et ferma la porte sur l'escalier que les cadets dégringolaient en se bousculant.
— Voici donc, Monsieur, — lui dit-il, — le moment de nous séparer, sans savoir si nous nous reverrons.
Antoine fit un mouvement. M. de Pocancy se mit à rire :
— Rassurez-vous, Monsieur : c'est pour moi que je crains.
M. de Pocancy marchait par la chambre. Sa longue houppelande à fleurs battait le bas de ses mollets maigres. Il avait l'air d'un vieux papillon brillant et fané, avec ses grandes manches peintes et envolées. Il reprit :
— » J'ai à m'excuser de vous avoir gardé si longtemps dans ce vieux château à ne rien faire qu'à ouïr mes histoires de l'ancien temps. Elles n'ont point dû vous donner une grande opinion de moi. Vous n'y penserez plus là-bas! J'aurais voulu que vous y trouviez l'appui des services que, tout comme un autre, j'aurais pu rendre à l'Etat, mais
il n'en sera rien et vous n'aurez guère à compter que sur vous-même. Votre figure et votre mérite y suffiront. Si je suis pour quelque chose dans l'une, je ne suis pour rien dans l'autre. Je vous ai fait Pocancy; à vous de faire quelque chose de Pocancy. Avec moi il ne fut que le vieil Anaxidomène. Buvez ceci à sa santé et à la vôtre, et revenez-nous quelque jour.
Il reposa le verre qui teignait sa main d'une rougeur mobile, et il tendit sa joue au jeune homme, qui en baisa respectueusement la pommette rose, lisse et fraîche, humide d'une petite larme.
Le départ se fit sans encombre. Antoine offrit une place dans son carrosse à M. Dalanzières, qui accepta sans façons, ce qu'il n'eût point fait si l'aventure de sa femme au balcon lui fut venue aux oreilles. Antoine se rassura vite : Dalanzières ne savait rien.
Le fait d'être du matin au soir en tête à tête et genoux à genoux familiarise. Bientôt Antoine sut de Dalanzières l'état de ses gains et diverses particularités de son humeur. Dalanzières aimait les écus sonnants, la bonne chère et les femmes grasses. La sienne était le moins dont il put se contenter, mais il préférait mieux et, entre autres, celles de la Hollande et des Flandres. Là, les chairs abondent qui sont laiteuses et d'une agréable
mollesse. Les belles tignasses rousses couvrent les épaules opulentes. Il vantait les charmes copieux et les formes amples qui rendent ce pays fort propre à y faire la guerre : on y trouve de plantureuses et solides aubaines. Et le gros homme s'animait au souvenir des filles hollandaises, flamandes et brabançonnes dont il s'était repu aux campagnes précédentes. Quand il en eut fini, il se rabattit sur Mme Dalanzières. Il fit valoir les mérites de son corps et les vertus de son esprit. Antoine se taisait. Le gros commissaire sembla surpris.
— Vous estimez sans doute, Monsieur, à m'entendre, qu'il y a quelque danger à louer ce qui nous appartient. Ah! ah! Mais avec vous je le risque volontiers. Nous autres, gens de bourgeoisie, savons ce qu'on doit à un gentilhomme et prenons en bonne part qu'il ait goût à nos femmes. La mienne serait au vôtre que je n'y verrais point de mal ; mais qu'elle aille s'amouracher d'un Corvisot, voilà ce que je ne souffrirais point. Car le grimaud la serre de près! Il se glisse dans la maison et, sous prétexte de drogues, se mêle de ce qui ne le regarde pas; mais j'y mettrai bon ordre, car j'en sais long sur le bonhomme. Il a exercé, à Liège, une médecine singulière, et, quand il servait sur les vaisseaux de Hollande qui vont aux îles...
Et Dalanzières continuait à parler, mêlant Cor-
visot, sa femme et les filles des Flandres en un bavardage, entrecoupé du prix des farines et des denrées, qu'Antoine écoutait à demi en regardant par la portière.
Le pays qu'on traversait maintenant était fort dévasté. Les prés étaient ras et les auberges maigres. On n'y trouvait plus une poule, ni au pot, ni au poulailler, et l'on ne voyait plus de coqs qu'à la fine pointe des clochers.
On les distinguait au fond d'étroits vallons ou au delà des bois, car le terrain d'outre-Meuse est assez accidenté. Dans les villages, les toits d'ardoises grises luisaient au-dessus des murs de pisé jaune. La route longeait des cultures ou serpentait entre des taillis inégaux. Elle était si creusée d'ornières et si effondrée que le carrosse, plus de dix fois, faillit verser. Au bout de deux jours de chemin, on entra en pays conquis. On s'en apercevait aux chaumières incendiées, aux toitures rompues et à la rencontre de paysans en guenilles et de gens de mauvaise mine. Ils suivaient le carrosse de huées et le regardaient de travers. Il ne fallait rien moins que sept ou huit valets à cheval et bien armés pour tenir ces marauds à distance. Des pierres même atteignirent les chevaux.
Une fois, on dut mettre l'épée à la main. L'affaire
avait mauvaise tournure. Une vingtaine de gens occupaient la route et semblaient en vouloir disputer le passage. Les valets dégainèrent et M. Dalanzières déchargea son pistolet. La bande se dispersa au feu. Un seul de ces malandrins continua à s'avancer. C'était un pauvre diable, le bandeau sur l'œil et la loque aux reins, qui tendit son chapeau vers le carrosse. Au moment où Antoine y jetait quelque monnaie, l'homme ouvrit les bras et tomba à la renverse : Jérôme, à la portière de l'autre voiture où il suivait avec Justin, tenait encore fumant le pistolet dont il venait d'ajuster le loqueteux. On descendit : il était mort. Jérôme et Justin examinèrent avec curiosité le sang qui formait à terre une petite mare.
Chacun remonta. A peine avait-on fait quelque chemin qu'on entendit un grand bruit. Les traînards étaient revenus auprès de leur compagnon et ils se disputaient avec des cris furieux les pièces d'argent que le mort serrait toujours dans sa main crasseuse. Et ils composaient un groupe furibond qui se démenait dans la poussière.
Ce fut au sortir de la foret de Véroigne qu'on se trouva dans la plaine de Mohain. Elle s'étendait assez loin et on en distinguait toute l'étendue. Le terrain en était singulièrement bouleversé. Par endroits le sol était pelé et durci. Çà et là de gros
tertres de terre fraîchement remuée bossuaient le sol. Les deux villages de Mohain-le-Neuf et de Mohain-le-Vieux montraient l'éboulement ou le squelette de leurs murs calcinés. Le clocher de Mohain-le-Vieux dressait encore sa tour éventrée. Autour du carrosse toutes sortes de débris jonchaient le champ voisin. Des lambeaux d'étoffe se mêlaient à des armes rompues. Un chien maigre, l'échiné en saillie, léchait un os.
Il venait dans le vent une odeur fade, fétide et nauséabonde qui n'était point continue, mais qui offusquait par moment les narines. Un vieil homme en train de ramasser quelque chose s'approcha. Il tenait à la main un hausse-col dont il arrachait des débris verdâtres qui étaient de la chair pourrie.
Antoine admirait le champ de la bataille où le Roi avait été victorieux. C'était peut-être de ce lieu même qu'il avait vu fuir les escadrons ennemis et se disloquer les lignes confondues. Antoine revit l'habit de drap d'or, la grande perruque, le profil rougeaud et puissant. Il faisait un beau soleil déclinant qui remplissait l'air d'une sorte de dorure glorieuse. Les chevaux du carrosse s'ébrouèrent. De grosses mouches bourdonnantes volaient çà et là. Un petit arbre cassé par un boulet pointait un éclat de branche où pendait juste une petite
feuille recroquevillée et délicate, nouvellement verte.
Le lendemain, le vingt-septième jour d'avril, on arriva à Domden. L'armée était campée à deux lieues de là, et, par conséquent, tout au plus à sept ou huit de Dortmiide, qu'on allait prendre.
Mie maréchal de Manissart occupait, non loin de Domden, une maison isolée, à • quelque distance en arrière du camp et à mi-côte d'une petite colline. Les abords en étaient fort animés d'un va-et-vient de cavaliers et de voitures. Heureusement pour Antoine, un des premiers visages qui se présentèrent à lui fut la figure jaunâtre de M. de Berlestange. La mine sévère du personnage lui parut un secours inopiné. M. de Berlestange fit assez l'important, mais il finit par introduire Antoine et ses frères dans le jardin, où il leur promit de les venir chercher dès que M. le maréchal serait en loisir de les voir. Antoine, en attendant, se mit à considérer les
lieux. La maison était une belle bâtisse de pierre grise à la mode du pays, avec deux pavillons d'angle. Le jardin, assez vaste, se composait de parterres égaux et d'allées en cailloux de couleurs diverses qui craquaient sous le talon. Une terrasse à balustrade ornée de vases s'étendait à la suite. Une statue se dressait à chacun de ses bouts, dont l'une affublée, sans doute par une plaisanterie, d'un chapeau à plumes, d'un habit militaire et d'un mousquet. C'était le reste d'un bal donné la veille aux plus belles dames de Domden. On avait dansé au clair de lune, comme Antoine l'apprit de M. de Berlestange, qui lui vint dire que M. le maréchal le verrait dès qu'il aurait fini avec les officiers de détail. M. de Berlestange blâmait ces réjouissances et semblait détester les dames de Domden d'avoir été la cause de celle-là, en envoyant à M. de Manissart des eaux de gelées, des pâtisseries et des friandises dont il les avait voulu remercier en leur donnant les violons. M. de Berlestange n'aimait pas ces politesses. Il y avait selon lui quelque indécence à se divertir ainsi en des conjonctures aussi graves et en face d'un appareil guerrier dont la vue seule était faite pour refroidir la tête la plus chaude à des idées sérieuses; et, du geste de son long bras, il désigna le camp rangé en bon ordre dans la plaine.
Il couvrait un large espace entouré d'une circonvallation régulière. Les tentes de l'infanterie s'y alignaient à part de celles de la cavalerie. On voyait les chevaux aux piquets et les mousquets en faisceaux. La fumée des feux montait droite dans l'air tranquille. C'était comme une sorte d'échiquier où se préparait le jeu des batailles. Le parc aux canons montrait les pièces bien à leur place. Les boulets en amas élevaient de petites pyramides symétriques. Au delà, le quartier des vivres, encombré de chariots, présentait l'aspect populaire d'un marché. Là-bas un parti de fourrageurs rentrait, la grosse botte de foin posée à la croupe des montures. Des courriers sortaient au galop.
Le maréchal reçut les jeunes gens devant une carte étalée surlatable.il leur parla obligeamment. M. de Querlingues, qui se trouvait là, prit Jérôme et Justin pour les conduire aussitôt à la compagnie où ils devaient servir comme volontaires.
— Quant à vous, Monsieur, — dit à Antoine M. de Manissart, — je vous garde avec moi et j'espère que vous ne vous en plaindrez pas. Vous aurez ma table et mon gîte. M. de Berlestange a mes ordres. D'ailleurs, nous ne resterons pas toujours ici. Il nous faudra même décamper bientôt. Je le regretterai, car cette maison est fort bien
close. Les armoires en sont pleines de linge fin et la cave copieusement garnie.
Antoine s'en aperçut au souper. Les convives y firent honneur. Il s'y trouvait M. de Chamissy, M. le duc de Montcornet et M. le marquis de la Bourlade, lieutenants généraux, et d'autres d'importance, en tout une quinzaine. Les lourdes perruques encadraient des visages divers. Il y en avait de sanguins, de tannés et de blêmes. M. de Chamissy en avait un ratatiné, avec un sourire perpétuel que mordait à la lèvre une dent en boutoir. Son justaucorps couvrait une poitrine étroite, et ses longues mains osseuses, autant que son dos rond, indiquaient qu'il avait manqué de près d'être bossu. Antoine le regardait avec curiosité et le comparait à son frère, l'abbé du Val-Notre-Dame, sans pouvoir découvrir entre eux aucune ressemblance. M. le duc de Montcornet était assez corpulent, avec la singularité d'une petite figure maigre dont la peau se tendait à se fendre sur un nez aigu et tranchant. Quant à M. de la Bourlade, il était vieux, trapu et court, avec des sourcils gris.
M. de Manissart traitait M. le duc de Montcornet avec une considération particulière et lui recommandait certains plats. D'ailleurs, la chère était bonne. Antoine, au cours de la conversation, crut
comprendre qu'elle était moins succulente à la marmite des soldats. Les vivres n'abondaient point. Le pain était rare à cause de la mauvaise qualité des farines. Un bétail médiocre donnait une viande avariée. C'était la faute des fournisseurs et des commissaires. Antoine s'expliquait mieux maintenant les gains du gros Dalanzières et comment chaque année il ajoutait une ferme ou une métairie aux biens qu'il possédait déjà. Antoine était tout oreilles. Ces messieurs, pour qui il ne comptait pas, parlaient devant lui fort librement. Il sut d'eux que la bataille de Mohain avait été meurtrière et qu'on n'avait eu la victoire qu'au prix d'une tuerie effroyable; que les chevaux manquaient; que les compagnies étaient fort éclaircies; que l'armée était diminuée du départ de la maison du Roi, et qu'il faudrait toute la faiblesse de l'ennemi pour réussir au siège de Dortmiide. Enfin les déserteurs étaient nombreux. Puis, du général, l'entretien tourna au particulier.
Les personnes furent en jeu et M. le maréchal duc de Vorailles vint sur le tapis. Le duc faisait campagne en Flandres sur l'Escaut et sur la Scarpe. Il y tenait tête à un ennemi habile et audacieux. Chacun eut un mot pour lui. A résumer ce qui fut dit avec tous les ménagements de circonstance, Antoine en démêla que, de l'avis de
tous, M. de Vorailles était l'homme le moins propre au métier qu'il exerçait. L'un vantait sa naissance, l'autre son courage, quelques-uns sa piété, tous son bon vouloir; aucun ne fit mention de sa capacité. Et Antoine se demandait naïvement si Corvisot n'avait pas raison et si le rang et le mérite sont choses si rarement conjointes qu'il faille renoncer à les trouver de compagnie. M. le maréchal de Manissart lui-même échappait-il à cette disparate ?
Il laissait dire en souriant, sachant que si plusieurs parlaient ainsi par envie, beaucoup le faisaient par bassesse et pour lui plaire en rabaissant un rival. Le sujet de M. de Vorailles épuisé, chacun en vint à soi où il tendait depuis longtemps. Tous se montraient désireux de leurs aises et de leurs commodités. Pas un qui ne regrettât quelque chose et peut-être, surtout, d'être où il était. On échangea des nouvelles de la Cour. Les visages s'animèrent. Ce qui se passait à Fontainebleau ou à Versailles intéressait certes davantage que ce qui s'allait passer devant Dortmiide. Faire face à l'ennemi n'était qu'une façon de faire figure à la Cour et pas un ne semblait satisfait de celle qu'il faisait à l'armée. Le vin déliait les kngues, et les prétentions commençaient à se montrer en toute leur crudité. La vanité de ce qu'on est peut le
céder parfois à celle de ce qu'on veut être. Personne ne se trouvait à sa place. Le mécontentement perçait dans les paroles, et tous observaient d'un œil jaloux le gros M. de Manissart, assis dans son fauteuil, avec son cordon bleu au ventre, et qui était comme l'enseigne même de leur ambition, et les plus près de sa dignité l'en détestaient encore davantage.
Quand ils furent partis, M. de Manissart retint Antoine et se mit à rire de son air déconfit.
— Je vois bien, Monsieur, — lui dit-il, — ce qui vous blesse, mais ne vous en tenez point exactement aux discours de ces messieurs. Ce sont tous d'excellents officiers. C'est aux actes qu'il les faut juger : soyez sûr que chacun à son poste se comportera le mieux du monde. C'est justement le beau de notre métier de subordonner les intérêts particuliers à un intérêt supérieur qui est celui de l'État. Vous avez vu, ce soir, un de ces moments d'humeur où nous sommes tous sujets, mais il n'y a de durable que le désir de bien servir le Roi. Vous sentirez aussi en vous ce grand pouvoir qui a raison en nous-mêmes de tout ce qui lui est contraire. Sur ce, Monsieur, allons vider au jardin le trop de vin que nous avons bu : je ne connais rien de mieux que de pisser au frais.
Ils pissèrent. Le jardin était vide. Les buis taillés rappelaient les pyramides des boulets. L'échiquier des parterres et des allées imitait celui du camp. Le maréchal s'accouda à la balustrade de la terrasse. Au bas, dans la plaine, tout dormait. Les feux de veille rougissaient la nuit. Elle était tranquille, claire et argentée d'une lune qui montait au ciel comme une bombe limpide et silencieuse. Des milliers et des milliers d'hommes composaient un seul sommeil. Il y avait là des gens de toutes sortes, venus des vignes bourguignonnes et des terres picardes; des Manceaux et des Beaucerons aussi bien que des Périgourdins ou des Gascons. La France dormait là. Tous, ils avaient quitté leurs villes, leurs châteaux ou leurs chaumières pour former cette masse vivante. Maintenant ils étaient vêtus de bleu ou de rouge, portaient le mousquet ou la pique, traînaient des canons, suivaient une cornette ou un étendard. Une puissance plus forte qu'eux les contraignait à n'agir qu'en vue d'un but commun, à marcher ou à s'arrêter, à combattre ou à dormir. Qu'une alerte sonnât, et ils seraient debout, chacun à son rang, prêts à recevoir en leurs corps de quoi n'être plus bons qu'à mettre en terre ou à servir de pâture aux corbeaux!
Et Antoine imaginait la rumeur tumultueuse de ce réveil et le ciel tout à coup embrasé du feu des
canons et des mousqueteries, les cris, les appels, les galops, les trompettes et, détaché sur cette rougeur, le profil puissant, au nez auguste et à la lippe majestueuse, entrevu déjà à la lueur des torches, avec sa lourde perruque et son habit de drap d'or dans une acclamation nocturne. Et Antoine éprouvait quelque amertume à sentir que les belles actions qu'il ne pouvait manquer d'accomplir n'auraient pas pour témoin le royal regard qui sait distinguer, même dans la poussière des combats, ceux qui méritent d'être remarqués, le Roi, pour qui des milliers d'hommes dormaient là, le mousquet ou la pique à côté d'eux, sur l'échiquier des batailles et sous la bombe limpide et claire de la lune silencieuse.
Le silence était complet. Antoine entendait un petit vent friser doucement les plumes du chapeau de M. de Manissart. En rentrant, ils croisèrent M. de Berlestange qui portait à la main des papiers. Dans le vestibule, quelques cavaliers jouaient aux cartes. Le maréchal s'approcha d'eux familièrement : ils étaient du régiment de son nom. Sur le palier, ils trouvèrent M. de Corville. Le soldat rustique sommeillait assis sur une marche, une branche verte dans la ganse de son chapeau. Le maréchal lui donna quelques ordres. M. de Corville témoigna à Antoine son plaisir de le revoir et
l'invita pour le lendemain à se joindre à une reconnaissance dont il était chargé.
Vers deux heures de l'après-midi, Antoine trottait sur la route, botte à botte avec M. de Corville. Le parti se composait en tout d'une centaine d'hommes du régiment de Manissart. Ils portaient le justaucorps chamois galonné de rouge. Les pistolets gonflaient les fontes. Les faces rondes, osseuses ou longues des cavaliers les distinguaient les uns des autres.
On fut bientôt en rase campagne. Un bouquet de bois couronnait une pente assez douce. Le gros de la troupe s'arrêta et cinq ou six éclaireurs s'en détachèrent. Des corbeaux volant en rond audessus des arbres semblaient y indiquer quelque embuscade. Antoine vit s'éloigner les croupes mouvantes des chevaux : les éperons pressaient les flancs ; les pointes des épées dépassaient les épaules. Les cavaliers montaient, se détachant nettement sur la verdure du taillis.
Tout à coup, un des chevaux se cabra, une fumée fusa de la lisière avec une pétarade. Les branchages se rompirent sousdes poitrails brusques. Les éclaireurs firent volte-face, laissant là leur camarade empêtré dans la selle. Les fuyards détalaient, serrés de près. L'un d'eux encore vida les
arçons. La lame, qui l'atteignit au dos, passa outre. Le cheval continua à galoper, les étriers vides. Les ennemis s'arrêtèrent, poussant de grands cris.
Antoine regarda M. de Corville, qui caressait le col de son cheval, et tourna la tête.
Derrière eux, l'escadron était en ligne. Les pistolets luisaient aux poings fermés sur leur crosse. Dans les intervalles du premier rang d'autres têtes apparaissaient. Les visages avaient changé subitement, rouges ou blêmes; les yeux étaient agrandis ou clignés. Antoine vit une bouche béante de peur dans une figure tannée. Une grosse veine enflée bleuissait à un front. Des gouttes de sueur brillaient sur les joues. Quelqu'un ôta son chapeau.
La charge venait. L'escadron s'enleva à sa rencontre. Il y eut un choc violent au milieu de la poussière. Antoine déchargea son pistolet au hasard. Il sentit à sa joue le vent d'une lame. Les cris et la poudre l'étourdissaient. Quelque chose de tiède lui coula dans la botte, en même temps que son cheval s'effondrait doucement sous lui. Il était à pied, et seul. Un cavalier se ruait sur lui; il tira : l'homme à l'écharpe orange battit des bras. Antoine se trouva de nouveau en selle.
— Allons, Monsieur, — lui criait M. de Corville — il n'y a plus rien à faire ici !
Une quinzaine de cavaliers manquaient. On mit les blessés en croupe. Antoine, au retour, fut un peu étonné de ce que M. de Manissart ne manifestât pas plus d'intérêt à ce qui venait de se passer et qui lui semblait, à lui, digne de remarque. Il n'en admira pas moins en lui-même ce qu'il venait d'accomplir et qui est contraire à la nature. Mais, comme il était d'esprit judicieux, il ne put s'empêcher de constater qu'après tout le fait d'avoir été là l'avait, à lui seul, contraint à s'y bien conduire, puisque c'est ainsi qu'on appelle pousser son cheval devant soi et lâcher son coup de pistolet au hasard.
Si cette affaire avait appris à Antoine qu'il pouvait compter sur soi aux occasions qui se présenteraient, elle aurait dû avertir M. le maréchal que l'ennemi commençait à se remuer. Les batteurs d'estrade en apportaient chaque jour la nouvelle. Ils annonçaient que de grands approvisionnements de vivres et de poudres se rassemblaient à Dortmiide, que de jour en jour on en fortifiait les travaux, de sorte qu'à mesure elle devenait d'une prise plus difficile et coûterait plus de monde à emporter. Il n'en aurait pas été de même si l'on y avait marché droit, au lendemain de la victoire de Mohain. Les atermoiements du maréchal et son inertie au camp de Domden avaient compromis le
succès de l'entreprise ; une forte alerte lui rappela aussi le danger qu'il y a de préférer à la tente une maison isolée. Une nuit, en effet, l'alarme fut donnée par plusieurs décharges de mousqueterie qui mirent l'infanterie sur pied et la cavalerie en selle. En une minute, le camp fut debout. Les torches s'allumaient; les tambours battaient. On s'attendait à une attaque générale.
Au bruit, M. le maréchal de Manissart avait sauté du lit. Antoine le trouva dans la cour, déjà à cheval. Ses cuisses velues serraient à cru le poil de la bête. Un justaucorps aux épaules, la perruque de travers, il rassemblait son monde. Les laquais, armés au hasard, se pressaient autour de lui avec quelques cavaliers qui le gardaient. On pouvait être enlevé d'un moment à l'autre. Il eût suffi d'une centaine d'hommes pour faire le coup. Ce risque ne semblait guère troubler M. de Manissart, non plus que la singularité, de se faire voir ainsi, à demi nu, dans une posture qui prêtait au ridicule. Antoine ne lui en trouva aucun, tant son visage montrait de courage et de résolution.
Il en fallait, car on entendait s'approcher un trot de chevaux. L'anxiété fut courte : c'était un détachement mené par M. de Corville. On sut de lui toute l'affaire. L'alerte venait d'un gros de cavalerie ennemie qui s'était risqué à enlever quelque
bétail et qui s'était vite dispersé. M. de Manissart put donc regagner son lit. Il y resta plusieurs jours, dans la crainte de s'être refroidi et d'y avoir pris mal. Il se nourrissait de viandes fines et de gelées. Les belles dames de Domden lui apportèrent des confitures choisies. Il reçut la députation sous les couvertures, M. de Berlestange à son chevet. M. de Berlestange faisait bonne garde. M. le maréchal en était excédé et s'en plaignait à Antoine. Depuis le commencement de la campagne, le pauvre M. de Manissart vivait de souvenirs et il se rappelait avec chagrin le temps où la guerre pour lui n'allait pas sans amour, et, dans son lit, il pensait avec regret au plaisir qu'il y a à le partager avec un corps de femme. Mais Berlestange était là. Il écrivait souvent à M"' la maréchale et faisait son métier en conscience. Antoine, lui, songeait à Mm" Dalanzières, non sans quelque amertume à l'idée que Corvisot, à cette heure peut-être, lui tâtait le pouls et y sentait quelque feu causé par la présence de sa vilaine personne.
Cependant un courrier du Roi finit par arriver qui pressait de commencer le siège de Dortmiide. M. de Chamissy triompha, car il ne cessait d'y hâter M. de Manissart. Il espérait sourdement que M. le maréchal, qui s'exposait volontiers à la tranchée, finirait bien, une fois ou l'autre, par y
recevoir le prix de sa témérité. A cette pensée, la dent jaune de Chamissy en pointait davantage sur sa lèvre, ce qui divertissait fort le maréchal, car Chamissy était si attentif aux occasions qui le rapprochaient du bâton qu'il y aurait eu, disait Manissart, plaisir à lui en donner.
Depuis trois jours, c'est-à-dire le 27 mai, la tranchée était ouverte devant Dortmude.
L'ennemi y avait laissé une assez bonne garnison sous les ordres de M. de Rabersdorff, homme de grande valeur et de grande fermeté. La place était abondamment pourvue de vivres et de canons et il ne fallait pas pensera s'en emparer par surprise. Elle ne céderait qu'à un siège en règle. M. de Manissart se mit en devoir de le pousser activement. Il ne cachait point qu'il n'aimait guère ces sortes d'opérations. Elles demandent, en effet, un soin continuel et une vigilance soutenue. Il y faut une suite et une patience qui n'étaient point dans le caractère de M. de Manissart. Il était l'homme
des actions brusques et décisives. Là, une fois sorti de sa paresse habituelle, il se montrait admirable de promptitude et de feu. S'il n'aimait pas calculer les marches et les manœuvres ni combiner des plans, une fois la bataille disposée, il excellait à la gagner par quelque coup hardi. Son bonheur à ce jeu était en proverbe. Ses dépêches plaisaient aux ministres, car elles apportaient le plus souvent d'heureuses nouvelles.
Malgré sa répugnance à remuer la terre et à tracer des circonvallations, M. le maréchal conduisit avec vigueur les travaux d'approche, de façon à atteindre au plus vite le corps de la place. Les pioches creusaient la terre que les pelles amoncelaient. La tranchée s'ouvrait régulièrement et l'investissement se resserrait. Le canon tonnait.
Dortmùde est à une boucle de la Meuse qui lui forme d'un côté une garde naturelle. La ville est presque entièrement bâtie sur la rive droite, qu'un pont relie à la gauche où il n'y a guère que des maisons isolées. M. de Manissart y mit assez de monde et y fit faire assez de retranchements pour qu'aucun secours ne pût venir par là aux assiégés et qu'ils n'y trouvassent aucune issue. Sur la plaine Dortmiide est bien garantie. Ses bastions et son fossé sont en bon état et sa défense est augmentée
de ravelins, de demi-lunes, d'ouvrages à cornes et en bonnet de prêtre.
On voyait tout cela fort bien des tentes de M. le maréchal. Elles étaient placées sur une petite hauteur, en arrière des lignes et à portée de s'y rendre aisément. De là, Dortmùde apparaissait fort nettement derrière les angles de ses glacis. De larges boulevards plantés d'arbres l'entouraient, audessus desquels on distinguait les toits inégaux des maisons. Elles étaient rouges et grises, et il y en avait de basses qui semblaient accroupies comme pour demander pardon d'être là. Les églises dressaient leurs clochers, et l'une d'elles sa grosse tour carrée et qui penchait un peu, tandis que celle du beffroi montait droite et vigoureuse et portait haut son carillon.
On l'entendait dans le répit des canonnades et l'intervalle des mousqueteries. Alors les corneilles affolées de tant de bruit, cessaient un instant de tournoyer au ciel et se posaient aux corniches des toitures ou aux fourches des arbres. Leurs nids s'y balançaient au vent qui apportait une odeur de poudre. Puis l'attaque reprenait. Le canon battait les parapets. Les boulets ricochaient ou s'enfonçaient. On ripostait de part et d'autre. La tranchée était peu sûre, mais le glacis ne valait guère mieux.
La difficulté des travaux fut accrue par la pluie qui tomba, d'abord un jour sur trois, puis au moins un sur deux. On pataugeait. La boue montait des chevilles aux genoux. M. de Manissart pestait quand il rentrait du chemin couvert, les bottes lourdes et la perruque spongieuse. La pluie tissait son filet sur Dortmtide. La ville apparaissait comme prisonnière aux mailles liquides de l'eau.
Tandis que M. de Manissart se séchait, M. de Chamissy entrait sous la tente. Il ne cessait point de rage continue, M. le maréchal avait ordonné d'épargner à la ville les bombes et les boulets rougis, qui en eussent incendié les maisons, et défendu de tirer ailleurs qu'aux remparts : il alléguait qu'il n'avait que faire d'un monceau de cendres et de débris, et qu'il ne voulait point offrir au Roi le rebut de ses canons, mais une ville prise proprement avec toutes ses pierres debout. M. de Chamissy, au contraire, eût voulu voir Dortmûde en flammes et les habitants aux caves. Il recommandait l'office des mortiers et se plaignait aigrement qu'on ne l'écoutât point.
Antoine assistait au débat. Il accompagnait partout M. le maréchal et apprenait de lui comment on se comporte au feu. M. de Manissart n'y bronchait point, même aux endroits les plus dangereux. Il semblait oublier qu'il eût un corps. Antoine se
souvenait assez du sien pour baisser parfois un peu la tête et pour sentir lui passer sur la peau un petit frisson particulier. Malgré tout, il faisait bonne contenance.
Il s'enquérait parfois de celle que pouvaient bien faire Jérôme et Justin. Le régiment où ils servaient en volontaires était posté près de la Meuse. C'est là qu'il allait les visiter : il leur trouvait la mine sournoise et renfrognée. Le rapport que faisait d'eux M. Le Bertou, lieutenant de la compagnie, était détestable. Ils se montraient hargneux et querelleurs et frayaient avec les plus mauvais drôles. Plus d'une fois il avait fallu les ramener presque de force à la tranchée. La vérité était que les deux vauriens paraissaient mortifiés d'être là. Ils avaient imaginé la guerre comme une chasse et comme une maraude et avaient cru qu'on tirait l'ennemi comme un gibier et qu'il se venait prendre à l'hameçon comme du fretin. Au lieu de cela, il fallait manier la pelle et le mousquet. Ce n'était point ce que leur avait promis Corvisot. Aussi regrettaient-ils Aspreval et l'étang des Moines et les longues journées occupées à fabriquer des traquenards et des pièges. Ils pensaient à s'en retourner là-bas. Leur seul plaisir était de grands filets qu'on avait tendu dans la Meuse pour y empêtrer les bateliers qui venaient de Namur,
au fil de l'eau, porter des courriers à Dortmiïde. Ils essayaient de passer à la nage et Jérôme et Justin s'amusaient quand on trouvait pris, dans les mailles, le matin, un homme tout nu, avec un petit sac de cuir sur sa poitrine. Ces pêches humaines ne suffisaient point à les distraire de leur ennui. Ils auraient bien suivi les déserteurs qui étaient nombreux, s'ils n'en avaient vu quelques-uns ramenés au camp, passés par les baguettes, car il fallait une forte discipline pour maintenir le soldat, d'autant plus qu'on perdait beaucoup de monde, soit au feu, soit aux sorties des assiégés. M. de Rabersdorff, le gouverneur de Dortmiide, en ordonnait de fréquentes.
M. de Querlingues fut tué dans l'une d'elles. Antoine le connaissait pour l'avoir vu auprès de M. de Manissart, le jour de son arrivée à Domden. A l'attaque d'un ouvrage, il avait été renversé par l'éclat d'une mine et à demi enterré sous les débris. On le rapporta expirant sur une civière. Le hasard voulut qu'on rencontrât en chemin un homme monté sur une mule et en habit de médecin. Les soldats conduisirent le personnage auprès de M. de Querlingues inanimé. Il déclara qu'il le faudrait soigner, mais que c'était là métier de chirurgien et qu'il ne pratiquait pas. Ce ne fut qu'un cri parmi les soldats, qui aimaient fort
M. de Querlingues, et ils commençaient à houspiller l'Hippocrate, lorsque Antoine, qui revenait de s'entretenir avec M. Le Bertou, s'approcha du rassemblement. Son étonnement fut extrême de trouver Corvisot en ce mauvais pas. Le médecin de Vircourt était affublé d'un bizarre chapeau avec une coiffe d'acier, et son vêtement mal boutonné montrait la bosse d'une cuirasse. Corvisot l'avait empruntée à l'arsenal de l'abbé du Val-Notre- Dame. C'est ce qu'il expliqua à Antoine quand celui-ci l'eut tiré d'affaire, c'est-à-dire quand les soldats virent que le pauvre M. de Querlingues avait achevé de mourir durant l'altercation.
On était alors au coin d'un petit bois, en arrière des lignes et à l'abri du canon. Antoine, en regardant Corvisot, ne put s'empêcher de rire.
- Morbleu! monsieur Corvisot, — dit Antoine — qui nous vaut l'honneur de vous voir, et en si bel appareil ? Vous trouverez ici de l'ouvrage, car on y meurt fort et comme vous aimez qu'on meure, c'est-à-dire de maladie et non pas seulement de lésions et par accident.
Je vois avec plaisir, Monsieur, -- répondit Corvisot, — que si votre santé vous a préservé des unes, votre chance s'est chargée de vous éviter les autres. (Et Corvisot mit le doigt dans une déchi-
rure qu'une balle de mousquet avait faite au parement de Thabit d'Antoine.) Mais prenez garde, Monsieur, et pensez que l'avenir de la noble maison de Pocancy repose seulement sur vous. Ah! Monsieur, que n'êtes-vous demeuré à Aspreval et que vos frères n'y fussent jamais nés !
— Que voulez-vous dire, monsieur Corvisot?
La figure de Corvisot prit une expression singulière. La mauvaise nouvelle y apparaissait par une grimace qui aurait presque pu être un sourire. Il se tut.
— Mais parlez donc, Corvisot! Mon père?
— Il est mort, Monsieur, — dit Corvisot en se redressant dans sa cuirasse, qui grinça aux jointures.
Antoine poussa un cri et regarda devant lui. La pluie avait cessé. Le canon faisait trêve. Là-bas, sur Dortmiide, les corneilles tournaient en rond dans un ciel clair et frais. Tout cela lui semblait lointain et transparent, et derrière il voyait un vieil homme vêtu d'une robe à fleurs peintes et d'un bonnet de soie, avec des pommettes roses et une perruque fine. Puis l'image s'affaiblit et s'effaça; Dortmiide reparut sur le ciel clair avec ses toits et ses clochers et les angles irréguliers de ses remparts et sa couronne volante d'oiseaux
noirs. Antoine pleurait, non qu'il éprouvât peutêtre un grand chagrin, mais parce que les larmes lui vinrent.
— Excusez-moi du coup, Monsieur, — dit Corvisot, — mais j'ai pensé qu'entre gens de guerre il faut parler net et court. M. de Pocancy est mort et sa mort ne fut point naturelle...
Corvisot était descendu de sa mule. Il huma une prise de tabac tandis qu'Antoine caressait le museau de Gloriette.
— On vint donc me prévenir, la semaine d'après votre départ, que votre père avait disparu. On l'avait cherché partout, depuis le soir où le gros Jacquelin, étant monté lui porter son souper, avait trouvé la chambre vide. Je me rendis à Aspreval. L'appartement de M. de Pocancy était dans son ordre accoutumé. On ouvrit les armoires : l'une d'elles était pleine de tous les remèdes que je lui avais ordonnés depuis que j'eus l'honneur de le soigner. Je fis toutes les recherches nécessaires; elles furent vaines. Comme j'avais fort chaud de tout ce tracas, l'idée me vint de descendre à la petite cave. Quel ne fut point, Monsieur, mon étonnement, quand je heurtai, au bas de l'escalier, un corps étendu! J'approchai la chandelle et je reconnus votre père : il était mort.
Antoine laissa le museau de Gloriette et cacha sa tête dans ses mains. Il revoyait le vieil Anaxidomène avec sa robe à fleurs et ses pommettes fraîches.
Le soleil brillait sur Dortmiide.
— Quand j'eus appelé et qu'on voulut le remonter— reprit Corvisot, — un obstacle s'y opposa. Je m'aperçus alors que M. de Pocancy avait les pieds embarrassés dans une espèce de piège fait de cordes et de bâtons et placé là pour entraver et faire choir le premier qui descendrait; or, ce fut M. de Pocancy qui s'y fendit la tête en tombant. Jugez, Monsieur, que c'est miracle que je sois encore en vie, car vous avez sans doute reconnu les mains qui avaient tendu ce traquenard, et à qui il était destiné. Tel fut, Monsieur, l'adieu de vos frères à l'honnête Corvisot et leur part dans la mort de votre noble père!
Antoine écoutait, consterné : Jérôme et Justin lui faisaient horreur. Cependant il pria Corvisot de tenir l'affaire secrète.
— Je le veux bien, Monsieur, encore que les gredins ne le méritent guère ! Car enfin, — s'écriait Corvisot avec une colère véritable, — j'aurais pu par eux périr d'accident, ce qui est la façon de mourir la plus stupide et la plus vulgaire, puisque
nous n'y sommes pour rien et qu'il n'y a là ni la faute de nos organes ni le risque de notre imprudence, et rien ne m'eût chagriné davantage que de devoir de n'être plus aux engins de deux fous malfaisants dont je vous ai souvent signalé le danger et dont le premier boulet devrait bien vous débarrasser.
Antoine fit savoir à M. le maréchal la perte qui l'atteignait. M. de Manissart le plaignit obligeamment, mais en peu de paroles, car il était fort occupé à ordonner l'attaque d'un ravelin qui gênait les travaux.
Elle commença dès le début de la nuit avec un grand fracas de canon et de mousqueterie et se termina, l'ouvrage emporté, par le jeu d'une mine qui causa beaucoup de mal au vainqueur.
Le bruit de l'action faillit faire évanouir Corvisot, suant d'angoisse en sa cuirasse, qu'il n'avait pas voulu ôter à se savoir si près d'un lieu aussi dangereux. Pourtant il lui fallut bien sortir de la tente d'Antoine, où il se tenait coi, pour soulager sa peur, ce qu'il fit avec force contorsions, en regardant au ciel obscur la fusée lumineuse des bombes que les mortiers de M. de Chamissy envoyaient, malgré la défense, en plein milieu de Dortmiide.
Corvisot eût donné gros pour se trouver loin de
toute cette rumeur, qui lui déchirait l'ouïe et lui troublait le ventre, et il regrettait le voyage qu'il avait entrepris moins pour avertir Antoine du funeste événement où M. de Pocancy avait trouvé la mort que pour pousser à bout Mme Dalanzières. Elle qui avait laissé partir Antoine sans un soupir pensa tomber en convulsion quand Corvisot lui déclara le projet de son absence. Le médecin le prenait de haut avec elle et il la laissait languir pour sa vilaine personne. Mme Dalanzières, peu accoutumée à de pareilles rigueurs, sentait s'en redoubler sa fantaisie pour un homme singulier au point de dédaigner les avances les plus vives et les mieux marquées. Corvisot demeurait indifférent jusqu'à l'avanie. Si les femmes n'éprouvent guère de peine à s'offrir, elles en ressentent une à se voir rebutées, qui se tourne souvent en colère; mais M"" Dalanzières supportait patiemment les rebuffades de Corvisot. En vain elle lui mit sous les yeux ce que sa beauté grasse avait de plus savoureux. Corvisot se rengorgeait. C'était à croire qu'il lui avait versé quelque philtre de ses cornues, tant s'expliquait peu son amour pour un magot de cette tournure.
Le coup le plus rude fut lorsque Corvisot annonça son départ pour l'armée. Il s'y prétendait mandé par un ordre de M. le maréchal de Manissart : depuis la visite qu'il lui avait faite à Aspreval, Cor-
visot faisait l'important; les bourgeois de Vircourt, qui l'avaient vu partir un matin dans le carrosse aux coussins cramoisis, en avaient senti s'augmenter leur respect pour sa personne tortue. Mme Dalanzières, à cette nouvelle, se lamenta extrêmement. Rien n'y fit. Tout ce qu'elle put obtenir fut l'honneur de boucler la cuirasse que Corvisot voulut revêtir par prudence. Elle vint chez lui à cet effet. Il accepta ce service, mais ne rendit rien en retour, et M",e Dalanzières dut se résigner avec de grands soupirs à l'indifférence de son amant. Vircourt fut aux portes pour voir partir Corvisot monté sur sa mule Gloriette.
Ce fut sur son dos que, le lendemain matin, guéri de ses terreurs de la nuit, Corvisot se mit à la recherche de Jérôme et de Justin. Il s'était fait indiquer exactement leur poste. Une trêve avait été conclue pour relever les morts et les blessés de l'attaque du ravelin. Aussi Corvisot marchait-il bravement en écoutant sonner les grelots de sa mule. Comme le temps était beau, beaucoup de bourgeois et de bourgeoises en profitaient pour une promenade sur les glacis. On les voyait par groupes, ou bras à bras, aller et venir parmi les soldats à qui ils distribuaient de l'argent et du vin. Ailleurs on dansait aux violons. Les femmes touchaient de la main le bronze refroidi des canons. Le gouverneur, M. de
Rabersdorff, s'arrêtait çà et là avec ses officiers. On le saluait fort. Dortmude semblait en fête. Le beffroi égrenait son carillon dans le ciel.
Il fallut, pour trouver les jeunes Messieurs de Pocancy, que Corvisot allât à la place où l'on infligeait les punitions aux soldats mutins, négligents ou pillards. Ils étaient nombreux et il n'y avait guère de jours où quelques-uns ne subissent les verges ou ne connussent le châtiment du cheval de bois ou de l'habit retourné. Ces spectacles divertissaient Jérôme et Justin et ils s'empressaient d'y assister. Cette vue attirait tout un public de vivandières et de marchands de goutte, car c'était souvent à leurs dépens que le méfait s'était commis et ils aimaient à en voir le châtiment. La place était fort animée, d'autant que les filles et traînées, qui suivaient le camp sur des chariots, se plaisaient à réjouir leurs oreilles du claquement des verges sur les peaux nues et rougies.
Messieurs de Pocancy étaient assis à ce bel endroit, au revers d'un talus, entre deux grandes guenipes débraillées, car ils étaient devenus dévergondés, et, pour avoir été relativement tardifs à l'être, ils rattrapaient le temps perdu et employaient le plus clair du leur à boire. Justin avait le goulot d'une bouteille à la bouche et Jérôme attendait
qu'il eût fini sa lampée, quand Corvisot, descendu de sa mule, les découvrit dans cette foule.
Un homme, nu jusqu'à la ceinture, achevait de passer par les baguettes. On lui criait des injures et des encouragements. Il était pâle et prêt à tomber. Corvisot s'approcha lentement des deux frères et toucha de son long doigt crochu l'épaule de Jérôme, qui se retourna avec brusquerie. Sa face jaune s'était foncée et les taches rousses y avaient bruni comme des lentilles cuites. Justin ainsi que son frère, parurent surpris de voir Corvisot.
— Vous avez grandement raison, Messieurs, — leur dit-il d'un air narquois, — de bien regarder ce qui se fait ici : vous y apprenez des choses qui vous pourront être utiles, rien que de voir sur autrui l'effet des verges. Mais je regrette ici qu'on ne pende pas et qu'on ne raccourcisse point, ce qui vous serait un spectacle profitable, et auquel il serait bon de vous accoutumer.
Jérôme et Justin levèrent l'oreille à ce propos et accompagnèrent Corvisot à l'écart. Quand il les quitta, au bout de plus d'une heure, il se frottait les mains, tout ragaillardi et tout guilleret, comme quelqu'un qui vient de payer une vieille dette.
Justin et Jérôme avaient su de Corvisot la mort de leur père et qu'elle était due à leurs manigances
dangereuses. Il voulait donc les avertir de la posture où ils se trouvaient. La justice avait requis contre eux et on ne tarderait point à les venir prendre où ils étaient. La prison aurait pour eux des suites dont rien ne saurait les garantir. Corvisot noircit le tableau à plaisir. Il avait là beau jeu, car, quoiqu'ils le détestassent, son empire sur leur crédulité était grand. Leurs âmes naïves et brutales étaient, en des corps déjà d'hommes, demeurées sur bien des points à l'état d'enfance. Aussi Corvisot eut-il la première satisfaction de les voir tremblants de peur et accablés d'épouvante, leurs visages jaunes, livides, et leurs yeux élargis comme s'ils voyaient du coup se dresser la potence et se carrer le billot.
C'est à ce point, justement, que le rancuneux Corvisot les voulait amener pour mieux les perdre. Il y avait bien, à son avis, une chance de se tirer de là, mais il hésitait à leur offrir. Ils l'en supplièrent, car Corvisot s'en fit -prier. Donc, avec une lettre et de l'argent qu'il leur donnerait, il fallait déguerpir, cette nuit même, en évitant soigneusement d'être aperçus et, sans en rien dire à personne, gagner Liège, qui n'était guère à plus de quinze lieues en suivant la Meuse. Là, ils demanderaient la maison d'un certain Van Sperdyck. Van Sperdyck, l'ami de Corvisot, leur fournirait
les moyens d'atteindre Amsterdam et de s'y embarquer sur la mer.
Les jeunes Messieurs de Pocancy frémirent d'aise à la peinture que leur fit Corvisot de la vie qui les attendait sur les vaisseaux : cela ne ressemblait guère à la médiocre existence des camps. Jérôme se vit en des îles sauvages, tuant des bêtes singulières. Justin s'imagina péchant des poissons qui volent sur les eaux. Au diable l'exercice du mousquet et le travail de la pioche! lisseraient libres! La justice pourrait courir après eux. Et ils se sentaient comme allégés d'un fardeau, si bien qu'au bout de son discours les deux déserteurs eussent volontiers embrassé Corvisot, surtout quand il leur remit une lourde bourse. Il est vrai que la monnaie en était fausse. Corvisot, l'avait eue on ne sait où. Il y tenait fort et parfois s'amusait à en compter les pièces, non sans songer à la stupidité des hommes, qui ont attribué de grandes peines à une pareflle fabrique, quand ils sont euxmêmes l'atelier de toutes sortes de mensonges pires que celui de vaines effigies. Corvisot n'avait pas trouvé meilleur usage de cette dangereuse bourse que de la mettre aux mains des jeunes fuyards. Elle ne manquerait pas de leur causer des embarras qui pourraient les mener loin.
D'ailleurs Van Sperdyck était là et bientôt les
deux gaillards vogueraient vers les Iles occidentales, et ce serait miracle qu'ils en revinssent jamais : Van Sperdyck avait ordre d'y veiller. Quant à Antoine, s'il venait jamais à savoir quelque chose, il ne devrait que se montrer reconnaissant à Corvisot de l'avoir débarrassé d'une parenté incommode et d'avoir puni en ses auteurs la mort du vieil Anaxidomène.
Et tandis que ces messieurs de Pocancy couraient à leur destinée, M. Corvisot, de Vircourt, remonta doucement sur sa mule. Il était temps : la trêve expirait au coucher du soleil et déjà, de part et d'autre, on commençait à s'agiter. Les soldats couraient à leurs armes et se rendaient à leurs postes. Dortmùde apparaissait toute dorée et comme lointaine, avec ses toits, ses clochers et son beffroi, dans la couronne anguleuse de son rempart.
M. Corvisot se pressait. Il avait gagné la route de Domden. Sa mule cheminait dans la poussière; elle allait l'amble ; l'ombre cocasse de ses oreilles s'allongea démesurément, puis pâlit et s'effaça. Corvisot se retourna. Le soleil était couché derrière Dortmiide, maintenant toute noire sur le ciel rougi. Un coup de canon retentit : c'était le signal de recommencer le feu, et M. Corvisot, content de lui tourner le dos, s'en allait, paisible et satisfait de
l'œuvre de sa journée et du résultat de son voyage, au petit pas de sa mule. Et pour se bien éclaircir les esprits et se mettre en mesure de mieux savourer les pensées agréables qui ne manqueraient pas de lui venir, il puisa dans sa tabatière une pincée de poudre de tabac et l'aspira longuement jusqu'au dernier grain.