‹ Le bon plaisirChapitre 2 sur 6 · A* ******* A» » AA A · texte numérisé non relu

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M de Manissart ferma assez rudement la bouche à M. de Chamissy quand ce • dernier parla, en plein conseil, de rien moins que d'abandonner Dortmiide qu'on occupait à peine depuis sept jours, puisqu'on était au 21 juin, et que la garnison en était sortie le 15 au matin. Les pourparlers de la capitulation s'étaient ouverts le 13 par l'échange des otages; le gouverneur, M. de Rabersdorff, consentait à rendre la place à condition d'en sortir avec armes, chevaux et bagages, tambour battant, enseignes déployées, balle en bouche et mèches allumées par les deux bouts. Le différend fut sur le canon. M. de Rabersdorff voulait emmener tout le sien. Il fallut

qu'il se contentât de vingt-quatre pièces; et il défila entre les troupes en haie qui le saluèrent du mousquet et de la pique. M. le maréchal ajouta à ces politesses mille civilités particulières, à quoi M. de Rabersdorff parut fort sensible. Il laissait une ville en bon état, avec toutes ses pierres et un rempart peu endommagé, ce qui expliquait mal son empressement à battre la chamade et sa facilité à rendre la place.

Les raisons de cette hâte s'aperçurent au rapport des espions et des batteurs d'estrade. Un grand rassemblement des ennemis s'opérait outre-Meuse. L'importance en troupes fraîches, en convois et en matériel indiquait quelque dessein considérable auquel M. de Rabersdorff avait sans doute eu ordre de joindre, coûte que coûte, les vieux soldats de la garnison de Dortmiide et lui-même. Ce qui empirait singulièrement la situation était l'approche d'une armée venue de la Moselle et qui pouvait prendre à revers celle de M. de Manissart. D'autre part, il ne fallait pas trop compter sur M. le maréchal de Vorailles, qui cherchait bien à se rapprocher de la Meuse, mais qui en était jusqu'à présent fort empêché.

Ce fut là-dessus |que M. de Chamissy parla d'abandonner Dortmiide et de se retirer en arrière

dans une position plus favorable, pour faire face à une double attaque ou au moins couvrir la frontière. Son insistance irrita M. de Manissart et valut à M. de Chamissy la rebuffade dont il demeura blême. Chacun se taisait, sachant la vérité des paroles de M. de Chamissy. M. de Montcornet et M. de la Bourlade se regardaient avec embarras, mais Chamissy ne se tint pas pour battu et redoubla.

M. de Manissart écouta tout le propos, la face rouge et opiniâtre. Sa douceur ordinaire l'avait quitté. Il frappa du poing sur la table et déclara qu'il resterait à Dortmiide. Il consentait pourtant à renvoyer le gros de l'armée en arrière pour observer les menées de l'ennemi. Quant à lui, il se faisait fort d'occuper les gens d'outre-Meuse. Que M. de Montcornet etM. de la Bourlade se retirassent donc : lui, il s'enfermerait dans Dortmiide.

— Et j'espère, Monsieur, — dit-il à M. de Chamissy, — que vous voudrez bien m'y tenir compagnie.

M. de Chamissy verdit et s'inclina :

— J'aurai, monsieur le maréchal, l'honneur de vous obéir, et je prendrai la liberté d'écrire à la Cour mon sentiment sur tout ceci.

M. de Manissart fit signe que cela ne lui importait guère, et il leva la séance.

Chacun parti, il se promena assez longtemps de long en large dans la pièce. C'était une vaste salle dont les hautes fenêtres donnaient sur la grande place de Dortmiide, où sont l'hôtel de ville, le marché et le beffroi. Les boiseries sculptées encadraient des tableaux de tapisserie. On y voyait des verdures d'arbres, des bosquets et des fleurs. M. le maréchal acheva de les considérer, puis, ayant rajusté sa perruque au miroir, il poussa une petite porte dissimulée. Elle ouvrait sur un appartement contigu. Une jeune femme assise dans un fauteuil se leva à l'entrée de M. de Manissart, avec une révérence du meilleur goût, qui fit aboyer le petit chien et sauter le sansonnet dont la cage dorée, suspendue au plafond par une corde de soie rouge, était ornée de houppes floches. Cette dame était vive, brune et jolie. Sa robe de satin faisait de beaux plis sur son corps et retombait sur la pointe d'une mule verte. Auprès, sur la table, bombait le ventre marqueté d'un instrument de musique et, de la panse d'un vase de la Chine, s'élançaient les tiges menues d'un bouquet de tulipes panachées.

Les bourgeois de Dortmiide avaient fait bon accueil aux troupes du Roi et, en particulier, à M. le maréchal de Manissart; pour un peu, ils eussent pavoisé sur son passage : ils lui savaient

gré de leur avoir épargné les bombes. Aussi chacun s'empressait-il de loger messieurs les officiers. Le bourgmestre Van Verlinghem supplia M. de Manissart de lui faire l'honneur d'accepter sa propre maison, comme la plus vaste et la plus commode de toute la ville. M. de Manissart s'y trouvait, en effet, à merveille, surtout depuis cinq jours, car il ne s'en était point passé deux que Mme Van Verlinghem n'eût montré qu'elle voulait contribuer à sa façon au bien-être de leur hôte. M. le maréchal, vite au fait de ces favorables dispositions et qui se morfondait depuis le commencement de la campagne, en fut transporté et se crut aux cieux, d'autant plus que la dame avait le corps frais et mignon, la figure avenante et jolie et la peau ambrée à la lampe, ce qui rendit M. de Manissart fort amoureux.

Ce sentiment fit tout trouver à M. le maréchal la vie admirable à Dortmiide. Cette place lui parut, du coup, la meilleure qui pût être, puisqu'il y voyait chaque jour sa maîtresse. Il ne lui restait plus qu'à songer aux moyens d'éloigner Van Verlinghem; ils ne manqueraient pas. M. de Manissart se sentait l'homme le plus heureux du monde. Il y pensait la nuit jusqu'à entendre avec un plaisir singulier le carillon sonner au beffroi et le pas des patrouilles sur le pavé de la place. Il écoutait

dans la bouteille de verre pendue au mur pour les y prendre, bourdonner les mouches réveillées, et, dans son insomnie, il combinait certes moins de plans militaires que de stratagèmes amoureux. Mais ce que M. de Manissart appréciait plus encore et qui lui semblait un atout au jeu, était de savoir, que, pendant ce temps, en bas, M. de Berlestange, cloué au lit par une attaque de pierre, criait de coliques sèches et recueillait sur une assiette les graviers dont le passage lui était assez pénible pour qu'il en oubliât la mission dont l'avait chargé Mme la maréchale.

C'est à cette bonne fortune savoureuse et à cette liberté inattendue que M. de Manissart ne voulait pour rien renoncer, et pourquoi il s'obstinait si furieusement à Dortmùde. M. de Chamissy ignorait ces particularités et, les eût-il sues, il n'en aurait guère tenu compte, car il avait été huguenot jadis et assez pour en avoir gardé des principes d'austérité. Ils ne l'empêchaient point pourtant de se livrer parfois à de cruelles débauches; mais la fantaisie de M. le maréchal lui eût paru monstrueuse, parce qu'elle portait atteinte aux intérêts de la campagne, et surtout à ce que lui, Chamissy, y pouvait espérer de gloire.

Hors lui, les officiers qui durent rester à Dortmùde avec M. le maréchal s'en accommodèrent

assez bien. Un siège à subir a ses avantages, parmi lesquels compte la facilité d'avoir des femmes, et celles de Dortmùde étaient plaisantes et complaisantes. C'était du moins l'avis du gros Dalanzières, qu'Antoine rencontra sur la place. Le commissaire semblait fort satisfait. Il était gras et rubicond et beau à voir en son large habit rouge galonné d'argent, le chapeau en arrière et le mollet tendu sous un bas à coins. Il fit fête à Antoine et le retint pour lui dire son contentement. Il était particulier et ne portait pas sur les affaires générales. Dalanzières, là-dessus, fit la grimace; les provisions n'étaient pas aussi abondantes qu'il eût fallu, non que la garnison dût souffrir de sitôt, mais les habitants auraient sans doute à se serrer le ventre. Il ne les en plaignait guère; mais, dans une ville assiégée, le manque de vivres a ses inconvénients, car il fomente des émeutes et engendre la trahison. Pourtant il s'apitoyait sur les femmes : — Elles sont ici à point, Monsieur, et n'ont pas souffert du premier siège. Il est vrai qu'il a été assez court. Je crains bien que le second leur soit moins favorable, et c'est nous qui y perdrons. Ah, Monsieur, elles ont la gorge voulue et la croupe nécessaire. Leur peau est blanche.

Dalanzières s'était choisi déjà deux maîtresses et pour n'en chagriner aucune il les prenait toutes

deux dans son lit. Il les décrivit à Antoine avec détail.

— Ah! Monsieur, — lui disait-il, — ce sont les deux plus belles jeunesses de la ville, et ce nVst qu'en jeunesse qu'il sied d'être grasse : une peau jeune est plus délicate d'être tendue par l'effet de l'embonpoint; le tissu, s'il est fin, y prend un surcroît de finesse à quoi rien n'est comparable. Imaginez-vous, Monsieur, un fruit maigre?

Et il ajoutait :

- Et le bel oreiller, Monsieur, que ces deux gorges! Quelle incertitude plus agréable que de ne savoir au juste à qui est cette fesse et cette cuisse, tant elles sont également fraîches et rebondies !

Et M. Dalanzières passait sa langue sur ses grosses lèvres. Il offrit ses services à Antoine et promit de lui trouver quelque chose. Ne connaissait-il pas son goût? Antoine rougit à ce qui pouvait être une allusion à ses amours avec M"" Dalanzières. Il la revit au balcon, à la lueur des torches nocturnes, au branle des cloches, le soir où le Roi passa par Vircourt. Et il s'estima heureux d'avoir travaillé à la gloire d'un si grand prince en prenant pour lui cette Dortmude qu'il fallait maintenant disputer à l'ennemi.

En quittant M. Dalanzières, Antoine alla aux remparts.

On travaillait à les raccommoder et à les épaissir. Il fallut détruire et niveler les travaux du premier siège et rompre les ponts qu'on avait faits sur la Meuse. On établit des batteries. Les muions en étaient tous piquetés et fascinés avec de la bonne terre dont on disposait un lit sur un lit de fascines, le tout lardé d'un fort grand nombre de piquets. On prépara des mines et des fougasses. On mit les poudres sous terre et en lieu sûr. Toute l'armée aida à la promptitude de ce travail et ce ne fut qu'ensuite que M. de Montcornet et M. de la Bourlade se retirèrent comme il avait été convenu. Peu après leur départ, on annonça l'approche de l'ennemi. Sa cavalerie vint en face de la redoute qui est en tête du pont. Antoine vit les grands chevaux d'Allemagne se cabrer aux boulets dont on les salua.

L'investissement se fit avec méthode et régularité. M. de Rabersdorffle conduisit en personne et y réussit à merveille, quoique troublé par de fréquentes sorties qui jetaient le désordre dans ses lignes : en l'une d'elles on alla jusqu'à faire raser par des travailleurs un ouvrage commencé. Malgré cela M. de Rabersdorff parvint à former sa circonvallation et à établir ses batteries.

Bientôt elles commencèrent à tirer, quoique les canons de Dortmiide les démontassent souvent. M. de Rabersdorff ne prit pas tant de ménagements

que M. le maréchal de Manissart, si bien que les bombes et les boulets tombaient chaque jour sur la ville. M. de Manissart se rendait partout où sa présence était utile pour encourager le soldat. Antoine l'admirait fort à le voir s'exposer ainsi continuellement aux dangers les plus réels, lui qui en appréhendait si volontiers d'imaginaires. Il bravait les vrais avec une aisance et une bonhomie qui faisaient honte à M. de Chamissy. Celui-ci, certes, se comportait bien au rempart, mais n'y allait jamais que le dos, qu'il avait rond naturellement, plus courbé que de coutume, comme si le bâton qu'il désirait tant lui dût tomber en volées sur les épaules. M. de Manissart, au contraire, se montrait au feu tout épanoui. Il fallait le voir ordonner lui-même qu'on pointât bien le canon et suivre des yeux la mèche. Il se découvrait pour mieux regarder où portait le coup, et il applaudissait quand le boulet écrêtait une tranchée ou enfonçait une palissade.

Partout où il paraissait, le feu du dehors augmentait. Une fois même, le boulet vint droit à lui et ne l'épargna que par miracle, tuant deux hommes à son côté, et le saupoudrant de terre. M. de Chamissy, qui était à cinq pas en arrière, s'en crut maréchal du coup. Ces traits animaient le soldat. M. de Manissart était fort populaire. Il défendit qu'on lui ôtât le chapeau à la tranchée.

Mme Van Verlinghem le consolait de toutes ses peines et il occupait avec elle ce qu'il avait de loisir. Il la trouvait assise auprès de son bouquet de tulipes. Le sansonnet se balançait dans sa cage. M. de Manissart la priait de chanter. Elle prenait l'instrument sur la table et en faisait vibrer les cordes. Leur son grêle se mêlait au bruit assourdi du canon.

Antoine admirait M. de Manissart de passer si aisément des soucis de la guerre aux plaisirs de l'amour. D'ailleurs, on s'amusait fort à Dortmiide. Messieurs les officiers se divertissaient de leur mieux. Dalanzières alternait ses deux maîtresses, et Antoine se demandait pourquoi il demeurait ainsi solitaire. Il pensait à cela, un jour, en se rendant à la redoute du pont, quand il s'entendit appeler par son nom. Il n'y avait dans le mur que longeait Antoine qu'une porte verte à claire-voie. Il entra et se trouva nez à nez avec M. de Corville. L'officier avait enlevé son justaucorps et était en manche de chemise, une bêche d'une main et un arrosoir de l'autre.

— Eh ! c'est donc vous, monsieur de Pocancy ! Venez voir, au moins, comme ils poussent.

Et il désignait à Antoine un plant de pois à rames, dans un coin d'un petit jardin tranquille et ensoleillé où volaient des papillons.

— Le temps leur est à souhait, — continuait M. de Corville, — ni trop sec, ni trop mouillé, et cela durera, Monsieur, car le vent est bon.

Et il leva en l'air le doigt de sa main empaquetée, qu'un éclat de grenade avait fort endommagée.

M. de Corville était heureux. A son arrivée à Dortmùde, M. Dalanzières lui avait indiqué la petite maison qu'on voyait là au bout du jardin, avec un pignon à étages et ses étroites fenêtres, ornées de miroirs inclinés en espions. M. de Corville, en y pénétrant, avait fait tressaillir une jeune femme décemment et simplement vêtue, qui l'avait accueilli avec politesse. Tout était chez elle d'une extrême propreté. Le carreau à damier blanc et noir luisait aux talons. Les faïences bleues et les cuivres rouges se faisaient face et il y avait devant les sièges de petits carrés de sparterie pour y poser les semelles si elles étaient boueuses.

Dès la première nuit, M. de Corville était allé, selon l'usage militaire, gratter à la porte de son hôtesse, sans autre réponse qu'un bruit de verrou. Le lendemain matin, la jeune femme s'était jetée à ses genoux, le suppliant dans les termes les plus touchants de respecter son honneur. Son mari, qui était un marchand, n'avait pu, à cause des deux

sièges, rentrer à Dortmiide. Un portrait au mur le montrait d'honnête mine. Il avait épousé sa femme par amour, car il était riche, et elle, fille de pauvres gens, avait gardé les moutons le long de la Meuse. Elle avait les cheveux de la couleur d'un sable humide et les yeux gris comme l'eau matinale.

M. de Corville fut ému et, dès lors, la laissa en repos. Il causait longuement avec elle et ils s'accordaient parfaitement bien. Elle lui nettoyait ses habits et en recousait les déchirures. Un jour qu'il tardait à revenir d'une attaque où cinquante maîtres du régiment de Manissart étaient allés mettre la mèche au saucisson d'une mine, il la retrouva en pleurs. Aussi s'efforea-t-il depuis d'être exact dans le retour de ses absences, autant pour éviter qu'elle se troublât que pour le plaisir de se reposer du bruit des mousqueteries, sous le bosquet en treillage du petit jardin où pépiaient des oiseaux et où la jolie Mrae Sluys l'entretenait de ce qui l'intéressait le plus au monde.

En effet elle était rustique et potagère et se connaissait à merveille en plantes, en fleurs et en fruits. Et ils passaient ainsi des heures à discourir en détail d'entés, de boutures et de semailles, tandis que le canon faisait vibrer les cuivres et trembler les faïences. Tout ce fracas n'empêchait

point M. de Corville de jardiner. Il bêchait, taillait et sarclait. Le soleil de juin lui cuisait le dos et, de temps à autre, il levait les yeux vers la fenêtre où la jolie Mme Sluys le regardait en image dans son miroir incliné.

M de Corville portait sur un plat de faïence bleue les premières cerises de • son jardin à M. le maréchal de Manissart, quand une bombe lui éclata devant le nez, en plein milieu de la grande place. Les cerises en faillirent choir sur le pavé, ce qui eût été bien dommage pour M. de Manissart, qui se montra extrêmement content de cette friandise, et pour M. de Corville, qui eut l'honneur de voir croquer ses cerises, séance tenante, par les belles dents de Mme Van Verlinghem.

La table, en effet, devenait fort médiocre à Dortmiide, car, depuis plus d'un mois que durait le siège, les vivres étaient singulièrement dimi-

nués. La provision des farines s'épuisait peu à peu, et il y avait à les moudre de grandes difficultés : le feu de l'ennemi avait détruit presque tous les moulins à eau. Le pain était rare et les bourgeois de Dortmùde en étaient à se serrer le ventre. Dalanzières, fort au courant, par son métier, de ce détail, en entretenait Antoine. Les estomacs gémissaient. Le premier enthousiasme des bons Dortmtidois pour M. le maréchal de Manissart était fort baissé. Ils se regardaient anxieusement et ils commençaient à désirer revoir le visage sec de M. de Rabersdorff, qui avait eu, lui, le bon goût de ne défendre la place qu'aux dépens de la vie du soldat.

M. Dalanzières ne paraissait pas se trop mal trouver de la disette. Il engraissait, au contraire, et son habit rouge, les galons tendus, avait peine à contenir sa corpulence. Nul doute qu'il n'eût en lieu discret quelque réserve de victuailles. A coup sûr, il ne les partageait point avec ses maîtresses, car il se plaignait de leur amaigrissement et qu'il ne fallût rien moins que toutes les deux pour en faire une à sa convenance.

Par contre, M. le maréchal était toujours aussi satisfait de la sienne et elle lui paraissait valoir, et au delà, ce qu'il faisait pour elle. Le plaisir de ne point quitter Mm' Van Verlinghem lui semblait

mériter les fatigues d'un siège comme celui-ci. Il souhaitait qu'il durât toujours et que la maladie de M. de Berlestange ne cessât jamais. Berlestange continuait à garder le lit, son assiette, pleine de gravier, à son chevet. Il passait son temps à regarder ses urines en des fioles de verre. Il n'avait garde de se lever, car son état de malade lui valait maintenant certaines douceurs.

M. le maréchal, voyant la disette proche, avait ordonné qu'on réservât la viande de vache pour les blessés et qu'on mit tout le monde au cheval. Les soldats firent tout d'abord difficulté d'en manger, le prétendant malsain et nuisible, et il fallut que les officiers donnassent l'exemple. M. le maréchal affectait de s'en faire apporter au milieu même des attaques et d'y mordre à belles dents, disant le trouver fort bon, ce qui lui était d'autant plus facile qu'il y substituait par répugnance la supercherie d'une tranche de bœuf. Le stratagème réussit et chacun se résigna.

Les soldats s'amusaient même à plaisanter sur cette extrémité : ils s'égayaient, autour de la marmite, à dire que cette viande leur donnait plus de jambes et plus de reins.

L'ennemi, qui savait où l'on en était et dont les retranchements se trouvaient à portée de voix, en

criait mille injures aux nôtres, comme de les appeler mangeurs de biches ferrées et, pour se moquer, de hennir comme des chevaux.

Ce fut à cela que répondit M. le maréchal de Manissart par une plaisante invention qui divertit le soldat. S'étant rendu à la tranchée sur les dix heures du soir, il commanda qu'on lui allât chercher un des chevaux farcineux de la cavalerie, auquel il fit attacher plus de deux cents bouts de mèches tout allumés, tant au crin de devant qu'à la queue, après quoi, la nuit étant assez obscure, on poussa le cheval avec des coups d'épée dans les fesses. Dès que les ennemis l'aperçurent, ils prirent l'alarme et si chaudement que ce fut un feu de plus d'une demi-heure. Le cheval, épouvanté, étant revenu, on lui remit les mèches qu'il avait perdues et on le lâcha de nouveau. Cependant tout le quartier des ennemis avait marché à l'attaque, les uns battant la charge, les autres la sonnant. Notre canon fit merveille sur eux. L'animal fut enfin tué : mais, les mèches brûlant toujours, ils continuèrent à tirer et il leur fallut le jour pour reconnaître que cet épouvantail n'était qu'un vieux cheval pas même bon à être mangé.

M. de Rabersdorff fut enragé d'avoir été tenu sur pied toute la nuit : aussi mit-il à effet un projet dont la réussite pouvait être dangereuse pour la

place. C'était de saigner le fossé pour en baisser l'eau. Il parvint à la diminuer au point qu'elle n'était plus qu'une sorte de boue fétide dont l'odeur se faisait sentir par la ville. En même temps, il établit de nouvelles batteries pour faire brèche; mais, en attendant, il ne ménageait point aux toitures de Dortmiide les paniers à feu, les bombes et les boulets rougis.

Le dégât en était considérable, car non seulement ils enfonçaient les toitures des maisons, mais ils y communiquaient l'incendie. Les habitants réfugiés aux caves, entendaient les murs s'écrouler et pleuvoir les vitres et les tuiles. En plusieurs lieux les voûtes des caves s'effondrèrent sous le poids des débris. Le nombre des blessés s'augmentait tellement qu'on ne savait où les loger et que beaucoup furent tués sur leurs paillasses, et trois petits enfants qui jouaient à la marelle furent écrasés au milieu de la place. Dans le jardin de M. de Corville une bombe ravagea les pois à rames. Et lorsque M. le maréchal donna audience au bourgmestre et aux échevins de Dortmiide, dans la grande salle de l'hôtel de ville, ce fut sous un plafond où l'on voyait le jour et que soutenaient les poutres à nu. M. Van Verlinghem parla. Il était long et blême en son costume de cérémonie. Il supplia M. le maréchal de ne pas pousser à bout

une défense qui mettait la ville aux abois et menaçait de l'exposer, après les misères d'un siège, aux horreurs d'un assaut. M. de Manissart lui répondit avec bonté, mais en exhortant ses chers Dortmiidois à la patience et à l'abstinence; il pensait à part lui que la situation n'était point si mauvaise, puisque M,ne Van Verlinghem, malgré la famine, n'avait pas perdu sa fraîcheur de visage et de corps. Il le constatait, chaque nuit où les alertes lui laissaient le loisir de la caresser, tandis que le brave bourgmestre était retenu au dehors par quelque devoir dont M. de Manissart ne manquait pas de lui ménager l'appel en temps opportun.

Une fois que M. de Manissart prenait ainsi son passe-temps nocturne, il en fut distrait par une rougeur inaccoutumée aux vitres de sa chambre : le beffroi de la grande place était en train de brûler. Le feu y avait été mis par un de ces boulets rougis qui sont d'autant plus dangereux qu'on ne s'aperçoit de l'endroit où ils sont tombés que par l'incendie qu'ils y allument. On avait entassé dans la tour une quantité considérable de paille et de foin, de sorte que la flamme fut si vive qu'elle monta en un clin d'oeil, sortant par les fenêtres et couronnant le faîte de ses flammèches et de ses étincelles. Le beffroi flambait debout, comme une torche, par l'effet de cette fournaise intérieure; les poutres

qui suspendaient sur la plate-forme les cloches et les carillons les laissèrent choir avec un bruit formidable et le lion de cuivre en girouette, mordu par la chaleur, tordait sur le ciel rouge ses aspects changeants et fantastiques.

Au matin, les bourgeois de Dortmiide, sortis de leurs caves, considérèrent avec tristesse les restes calcinés de leur beffroi. Il avait jadis sonné pour les fêtes communales et les entrées souveraines. La seule entrée qui menaçât maintenant était celle des soldats de M. de Rabersdorff. Ils l'attendaient comme un bienfait, car ils étaient las de vivre de cheval et de rats, et de craindre à tous moments d'être ensevelis sous les décombres fumants.

Dans l'intervalle des canonnades, ils se hasardaient timidement au dehors, le ventre creux et l'oreille inquiète. D'ailleurs, ils ne reconnaissaient pas Dortmiide tant le bombardement y avait fait de ruines. Des pans de murs écroulés barraient les rues, où l'on marchait sur des éclats de vitres. Le vent soulevait des nuages de cendres. Les beaux arbres du boulevard, transformés en fascines et en palissades, garnissaient maintenant les remparts. Les maisons épargnées étaient vides. M. de Manissart n'avait point voulu quitter celle du bourgmestre Van Verlinghem et y demeurait avec tranquillité. L'instrument de musique était encore sur la table.

La cage du sansonnet balançait toujours au plafond ses houppes de soie. L'oiseau seul manquait : Mme Van Verlinghem l'avait fait mettre à la broche ; sa chair maigre et coriace ne valait rien.

Le siège durait. Le mécontentement augmentait. Les femmes surtout manifestaient le leur. Aux heures de répit, elles s'assemblaient en grand nombre sur la place où se tenait d'ordinaire le marché. Les piliers de pierre de la halle soutenaient une toiture trouée et branlante. C'était là que jadis on étalait les beaux légumes et les fruits de la saison; les fins poissons de la Meuse y montraient leurs écailles diverses et leurs ouïes fraîches; les pièces de viande pendaient aux crocs des boucheries. Maintenant rien n'était plus morne que ce lieu. La bombance passée y rendait plus amère la famine présente. La famine est inventive et prouve que l'estomac des hommes a d'étranges capacités : on mangeait de tout à Dortmùde, du moins les pauvres, car les riches se nourrissaient de provisions cachées avec soin et qu'on ne partageait guère. Tel échevin passait pour garder dans sa cave du porc salé; tel autre, telle autre chose. On disait tout haut que M. le maréchal n'avait point cessé de manger à sa faim et de boire sec, mais tous étaient d'accord que le gros Dalanzières, qui avait la charge des vivres, ne se privait de rien.

C'est ce qui se répétait aux conciliabules de la halle. L'irritation croissait parmi les Dortmiidoises. La vue des soldats leur était odieuse. Elles narguaient leurs habits rapiécés et leurs souliers percés. L'injure même n'épargnait pas les blessés qu'on rapportait sur des civières, et M. Dalanzières fut plus d'une fois hué au passage. Sa mine rubiconde semblait un défi à ces affamés, et son habit rouge rappelait à leurs yeux la couleur des viandes dont on manquait.

Celle même de cheval diminuait. Antoine le sut de M. de Corville. L'excellent homme était triste, car il avait dû tirer un coup de pistolet dans l'oreille d'un de ses propres chevaux avant de le livrer aux dépeceurs. Le petit jardin de Mme Sluys avait été bouleversé par une bombe qui avait brisé les miroirs inclinés des fenêtres. En somme le bombardement, l'incendie et la famine désolaient Dortmùde; de graves désordres étaient à craindre. Ils eurent lieu comme M. de Manissart traversait un matin la grande place.

On venait justement d'apprendre que trois personnes étaient mortes de faim dans la nuit et qu'on avait jeté leurs corps à la Meuse. Quelques cris dominaient parfois le murmure confus qui bourdonnait, quand M. le maréchal parut à l'angle du mar-

ché. Tous les regards se tournèrent vers lui et il se fit un complet silence, ce qui est rare dans une réunion de femmes. Il y en avait là de toutes sortes : des servantes et des bourgeoises. Les cornettes et les coiffures se mêlaient, la ratine et le droguet, les jeunes et les vieilles. Toute cette assemblée fixait les yeux sur M. de Manissart.

Les premiers rangs s'ouvrirent au cheval. M. de Manissart avançait avec peine. Tout à coup, une main saisit la bride. On se pressait. Il entendait des supplications et des menaces. On le tirait par son habit. Un cri se forma, épars, puis unanime, qui bientôt sortit de toutes les bouches :

— Du pain!... du pain!... Vive monsieur le maréchal! Du pain! du pain!

Il y avait des femmes qui pleuraient en baisant ses bottes, d'autres qui lui montraient le poing d'un air menaçant. Le cri s'enflait dans un grondement d'émeute.

— Allons, Mesdames, laissez-moi passer! — disait, en saluant, M. le maréchal.

Mais la foule résistait et ne cédait pas. M. de Manissart, impatienté, fit cabrer son cheval. Antoine de Pocancy, qui était à son côté, fit de même, et quelques cavaliers qui les suivaient les imitèrent. Une brusque reculade se produisit avec des cris de

terreur et de colère. Les chevaux heurtèrent des femmes du poitrail et les renversèrent. Une ruade atteignit une jeune fille. Elle saignait.

M. de Manissart profita du désordre pour gagner l'hôtel de ville. Des marches, il voulut haranguer la foule. Elle avait fait subitement volte-face. Une immense clameur retentit :

— A mort Dalanzières!...

M. Dalanzières débouchait au coin de la halle. M. de Manissart et Antoine le reconnurent à son habit rouge. Soudain, il fut entouré et disparut dans une poussée furieuse. La meute enragée des femmes s'était retournée contre lui. Ce fut une ruée effroyable. Elles s'écrasaient avec un hurlement aigu et continuel, les unes pour voir, les autres pour frapper. Soudain, elles s'écartèrent et au bout de la haie qu'elles formaient, le gros Dalanzières reparut. Son corps gras et blanc rebondissait sur le pavé, traîné par quatre ou cinq mégères; il n'avait plus ni vêtement, ni perruque. Devant le perron, il retomba inerte. La vieille qui seule avait achevé de le traîner jusque-là se baissa sur lui et le mordit à la fesse. Elle était ignoble et échevelée, son morceau de chair aux dents.

M. le maréchal descendit trois marches. La vieille le regardait d'un air stupide. Elle cracha à terre le

lambeau humain et s'essuya la bouche. M. de Manissart leva son pistolet : un tas de guenilles flasques s'écroula sur le pavé.

Cinq minutes après, la place était déserte et silencieuse.

— Ma foi, — dit M. de Manissart, en remettant à Antoine le pistolet qu'il lui avait pris des mains, — voilà qui est pour le mieux et cette leçon leur servira. L'habit rouge de ce pauvre Dalanzières a provoqué leur appétit. Aussi pourquoi avoir l'air à leur nez d'une viande fraîche? Et nous, maintenant, allons dîner. Corville m'a envoyé un melon de son jardin. Qu'on en prévienne M. de Chamissy; je veux lui en faire la politesse, et l'on portera l'écorce à Berlestange, ce qui ne peut manquer d'être agréable à ses gravelles.

Le melon de M. de Corville était noir d'écorce, mais d'une chair rose et succulente, et ce fut le dernier que goûta M. de Chamissy, car il fut tué le surlendemain, d'une bombe qui perça la toiture de sa maison et pénétra dans la chambre basse qu'il habitait. On le trouva, le visage en sang, et, quand on eut lavé ses blessures, on s'aperçut qu'il riait toujours de sa dent avancée, mais qu'il était mort. M. de Manissart qui le vint voir en cet état, en éprouva une tristesse que M. de Chamissy n'eût

certes point, en pareil cas, ressentie à son égard. D'ailleurs, Dortmude était véritablement aux abois, et l'instant approchait où il faudrait se résoudre à la rendre. On touchait au soixante-huitième jour de tranchée ouverte. MM. de Montcornet et de la Bourlade ne faisaient rien pour se rapprocher de la Meuse, et M. le maréchal de Vorailles ne donnait pas de ses nouvelles. Enfin, M. de Manissart avait surpris la veille, M. Van Verlinghem, le bourgmestre, occupé à fourbir les clefs de la ville et à en essayer l'effet sur le plat d'argent où il aurait bientôt à les offrir à M. de Rabersdorff.

Celui-ci préparait tout pour une attaque générale. Il s'était logé si près de certains points du fossé que la terre de son retranchement y tombait. Il pensait avoir facilement raison de Dortmude par une brèche pratiquée dans son rempart et réparée assez mal de chevaux de frise et de sacs de terre.

M. de Rabersdorff eût donné l'assaut tout de suite, si une sortie des assiégeants ne lui eût brûlé quantité de fascines. M. de Corville avait fait le mieux du monde à cette affaire, d'où il était revenu sur une civière, la jambe cassée d'un coup de mousquet. Ce fut ainsi qu'Antoine le fut visiter dans la maison de Mmc Sluys. Elle pleurait abondamment, à voir son hôte en ce fâcheux état.

Antoine n'eut guère le temps de s'occuper davantage de M. de Corville. On attendait à chaque instant l'attaque de M. de Rabersdorff. Le soir du troisième jour, on ne se coucha pas. Il y avait de grands mouvements dans les quartiers de l'ennemi, mais, au matin, quel ne fut pas l'étonnement de voir les tranchées dégarnies et les travaux abandonnés! M. de Manissart ne pouvait en croire ses yeux. M. de Rabersdorff levait le siège précipitamment et repassait la Meuse en toute hâte. La journée s'écoula toute à considérer ce spectacle inattendu. M. de Manissart, craignant quelque piège, défendit que personne quittât son poste. Tout ce qu'il put faire fut d'envoyer à la suite de M. de Rabersdorff une centaine de cavaliers pour observer où il allait, le reste étant démonté ou monté de chevaux qui n'avaient plus que la peau et les os. Antoine fut du nombre des privilégiés.

La nuit fut assez claire pour qu'ils se pussent assurer que M. de Rabersdorff s'éloignait de Dortmùde. A l'aube, il avait fait cinq ou six lieues et s'était arrêté à l'entrée de la plaine de Waleffe. Antoine faillit être pris dans un clocher où il était grimpé pour mieux voir. Les quelques cavaliers qui étaient avec lui furent cernés en bas par un parti de l'ennemi et tués dans l'église où ils se réfugièrent. Antoine, par une lucarne, assista à

l'échauffourée. Par hasard, son cheval, au piquet dans le petit cimetière, était encore là; il sauta en selle et se dirigea vers Dortmiïde.

Il était dix heures du matin et Antoine avait mis pied à terre, pour se reposer dans une prairie où son cheval affamé se repaissait d'une herbe haute et longue; lui-même mordait à une pomme verte, quand il sursauta brusquement : le canon se faisait entendre du côté de la plaine de Waleffe où était campé M. de Rabersdorff.

Antoine galopait vers Dortmude. De temps en temps, il s'arrêtait, prêtant l'oreille. La canonnade ne cessait pas : Antoine en écoutait avec délices la rumeur assourdie.

Ce fut au lit qu'Antoine trouva, vers midi, M. le maréchal de Manissart pour lui faire part de la nouvelle : la bataille était engagée et M. de Rabersdorff ne pouvait être aux prises qu'avec M. de Vorailles. Du coup, M. de Manissart sauta hors des draps, sans prendre garde qu'il y découvrait, pelotonnée, Mme Van Verlinghem qui poussait des petits soupirs à être vue ainsi, au naturel et sans même une chemise sur le corps.

La journée fut anxieuse. M. de Manissart faisait les cent pas sur la redoute bâtie en tête du pont. Les places et les rues bourdonnaient. Les bourgeois avaient quitté leurs caves et prenaient l'air

au soleil. Vers quatre heures du soir, des fuyards commencèrent à paraître. Des chevaux sans maîtres erraient à travers champs; des chariots versaient le long des fossés. La garnison était si exténuée que les officiers ne tentèrent aucune sortie. L'incertitude de tous était grande.

Tout à coup une grosse troupe de cavalerie se montra au loin. Dans la poussière qu'elle faisait en s'avançant, sa masse indistincte venait droit au pont de Dortmiide. Ce pouvait être aussi bien le retour de M. de RabersdorfF que l'arrivée de M. de Vorailles.

Enfin la poussière se sépara : les cavaliers portaient l'uniforme et la cornette du régiment de Langarderie. Une acclamation les salua. Le cri de « Vive le Roi! », parti de la redoute, fit le tour de la ville, de ravelin à ravelin, de demi-lune à ouvrage à corne, puis il suivit la spirale des rues et éclata au centre même de Dortmiide, sur la grand'place. On s'embrassait, on chantait.

Au rempart, à la tête du pont, les chapeaux s'agitaient. Les soldats brandissaient piques et mousquets. Les servants des pièces haussaient leurs mèches. Les cavaliers approchaient. Leurs montures franchissaient les traverses et les tranchées abandonnées. La terre s'éboulait aux sabots. Les épées hautes étincelaient.

Le premier qui arriva au fossé était monté sur un cheval pie. Il l'arrêta juste au bord. Il portait, embroché à son épée, un gros pain rond qu'il lança de toutes ses forces. La miche s'éleva en l'air. Elle semblait toute dorée dans le soleil et elle avait la forme d'une couronne.

M de Manissart vint à cheval au devant de M. de Vorailles. Les deux maré- • chaux se saluèrent courtoisement. Tout Dortmùde était rangé sur leur passage, aux cris répétés de « Vive le Roi ! » Les misères du siège semblaient oubliées. Les provisions cachées sortirent au jour comme par miracle. Les bouteilles de vin circulaient; on buvait en plein vent. Partout la joie était grande. M. de Vorailles était accueilli comme un sauveur. Il montait un lourd cheval brun, à petite tête et harnaché de rouge avec la queue nouée. Celui de M. de Manissart était blanc et maigre. La plupart des autres avaient été abattus pour nourrir leurs cavaliers : aussi les hommes

faisaient-ils la haie, à pied avec leurs grosses bottes où, par vanité, ils gardaient leurs éperons.

M. le maréchal de Vorailles était un homme épais et court. Il portait cuirasse à l'ancienne mode. Sa grosse perruque embroussaillée encadrait son visage grisâtre avec des yeux sévères et des moustaches grises comme ses sourciis, qu'il fronçait continuellement. 11 était dur, habile et pieux et avait des reliques cousues sous son baudrier. Sa main, gantée de buffle, serrait le bâton bleu fleurdelysé d'or. On alla à l'église chanter le Te Deum. On s'agenouilla sur la dalle, car les bancs avaient servi aux fascines. Les vitraux étaient brisés et un coin de la toiture manquait. M. de Vorailles se signa à plusieurs reprises. M. de Manissart paraissait guilleret et épanoui.

Il devait à son obstination à défendre Dortmùde d'avoir été le pivot de la campagne. M. de Vorailles lui en savait gré, car il détestait M. de Rabersdorff. M. de Manissart pensait bien tirer grand honneur de cette affaire où il avait trouvé, en outre, son plaisir particulier. Il en ressentait un fort malin à songer que les beaux yeux deMmeVan Verlinghem avaient été les astres auxquels il avait fié si heureusement sa fortune. Vénus et Mars lui avaient été également favorables. Et c'est ainsi, se disait M. de Manissart, que les choses apparentes en

cachent de secrètes, et que les motifs les plus frivoles ont des conséquences considérables. Il se fut bien ouvert de ces faits à M. de Vorailles, si celui-ci avait été d'humeur moins rébarbative et capable d'en apprécier la leçon, car c'eût été un bon argument contre la foi étroite du maréchal aux calculs profonds qui composaient, à son avis, l'art de la guerre.

Le seul ennui de M. de Manissart était qu'il allait falloir quitter Mmc Van Verlinghem, encore qu'il eût assez profité d'elle pour s'en passer facilement mais il craignait de la laisser aux mains d'un mari jaloux. Le bourgmestre semblait avoir eu soupçon de quelque chose : il paraissait bizarre et renfrogné. Comme M. le maréchal rentrait du Te Deumy où il avait longuement songé à sa belle, il entendit la maison pleine de cris. Ils partaient de la chambre de M. de Berlestange. M. de Manissart en supposa que le pauvre homme se trouvait mal de quelque caillou; mais, du seuil, le spectacle le tint immobile d'étonnement.

Berlestange, en chemise et en bonnet de nuit, courait de toute l'agilité de ses jambes poilues, poursuivi à grands coups de cordelière par Mmr Van Verlinghem : la jeune femme brandissait une longue tresse de soie avec des houppes, qui

n'était autre que celle où pendait d'ordinaire la cage vide du sansonnet. La mine de Berlestange était si burlesque que M. de Manissart éclata de rire et que M. le bourgmestre, qui marchait justement à sa suite, en demeura les yeux ronds et la bouche béante.

Ce fut alors que Mme Van Verlinghem leur expliqua le frontispice qu'elle faisait avec JVL.de Berlestange. Etant descendue porter une tisane au faux malade, il avait voulu, de son lit, prendre avec elle des libertés coupables, dont elle était en train de le châtier et, ce disant, elle regardait son mari, qui sentait, à la montre d'une telle vertu, s'évanouir tous les doutes qu'il en avait pu éprouver. M. le maréchal complimenta fort sérieusement Mmc Van Verlinghem, à quoi elle répondit avec sa plus belle révérence qu'il n'y avait point de mérite à résister à un insolent, quand on avait su se garder de plus illustres dangers.

Cette réponse porta à son comble le contentement de M. Van Verlinghem, car, s'il était aise de savoir son honneur sain et sauf, il ne s'en sentait pas moins honoré que M. de Manissart eût courtisé son épouse. M. de Manissart acheva la ruse en disant au bourgmestre qu'il avait là une précieuse femme qui défendait mieux sa porte que lui n'eût voulu défendre celles de Dortmude, ce qui

fit rougir un peu M. Van Verlinghem et lui donna quelque regret d'avoir été vu fourbissant les clefs de la ville et en faisant l'essai sur un plat d'argent.

Durant cet échange de galanteries, M. de Berlestange avait regagné ses draps et se les tenait tirés jusqu'au menton.

— Quant à vous, monsieur le faiseur de pierres, — lui dit en goguenardant M. de Manissart, — je ne me doutais guère que vous rencontreriez ici celle d'achoppement. J'en écrirai à Mmc la maréchale. Pour vous, Madame, permettez que je vous reconduise et me pardonnez le trouble où vous a mise ce coquin.

Et M. le maréchal, offrant la main à Mmc Van Verlinghem, sortit, suivi du bourgmestre, qui se retourna pour lancer à Berlestange un regard majestueux.

Quand ils furent dehors, le pauvre homme faillit mourir de bile rentrée, d'autant que, comme il le confia plus tard à Antoine, la gueuse l'était venue trouver plus d'un matin au sortir du lit de M. le maréchal et qu'il l'avait tenue sous lui, toute chaude, et à un jeu qui ne prouvait pas qu'elle eût gagné ce qu'il lui fallait à celui de M. le maréchal.

M. de Vorailles et lui avaient résolu d'en rester là pour la campagne de cette année. Il n'y avait

pas d'apparence que l'ennemi en voulut continuer la série malencontreuse. La bataille de Mohain et les deux sièges de Dortmiide étaient des actions assez considérables pour que la gloire du Roi s'en contentât. Il s'y ajoutait le gros avantage que M. le duc de Vorailles avait remporté sur l'Escaut et qui lui avait permis, laissant une partie de ses troupes en rideau, de courir avec les meilleures au secours de Dortmiide et de disperser celles de M. de Rabersdorff dans la plaine de Waleffe. Le combat avait été court; M. de Rabersdorff vit ses soldats se débander dès le début de l'engagement; luimême, entraîné dans leur fuite, se noya en voulant passer le canal de Waleffe : on retrouva son corps à une écluse, tout gonflé d'eau, les habits souillés de vase et la perruque limoneuse.

Ces beaux succès suffisaient grandement. On décida d'occuper solidement le pays et de s'amuser jusqu'à l'hiver à prendre quelques villes. MM. de Montcornet et de la Bourlade s'y emploieraient. Tout danger était dissipé au sujet de l'armée de la Moselle. Les choses étaient donc en bon état et à ne pas les souhaiter autrement.

M. de Manissart avait hâte de rentrer à Paris. Le souci de sa santé l'avait repris de plus belle et il ne se passait pas de jours qu'il ne se crût mort.

S'il craignait peu les boulets, il redoutait extrêmement la moindre colique, et la maussade nourriture du siège en avait de fréquentes pour conséquence. Il commençait à être rassasié de Mlne Van Verlinghem et à penser qu'au retour Mme la maréchale le trouverait un peu fatigué.

De son côté, M. le duc de Vorailles songeait à s'en revenir chez lui. Il y vivait fort entouré de gens d'église. Sa maison tenait du couvent. Il s'y occupait à de pieuses lectures. Le Roi lui passait ce goût de la retraite et de la méditation, quoiqu'il n'aimât guère qu'on fît la cour à Dieu plus qu'à lui-même, mais les talents de M. de Vorailles lui valaient la faveur d'être pardonné de son manquement aux devoirs d'un courtisan. De même on tenait moins compte à M. de Manissart de ses extravagances de santé que de ses services.

M. de Manissart consentit à se priver de ceux d'Antoine de Pocancy. Il fut convenu qu'Antoine irait à Aspreval régler ses affaires et que M. de Manissart l'y reprendrait au passage pour l'emmener avec lui à Paris voir le monde et y chercher sa place au soleil.

Avant de quitter Dortmude, il ne manqua pas d'aller rendre visite à M. de Corville. Sa blessure se guérissait lentement, grâce aux soins de

Mme Sluys. Antoine trouva M. de Corville assis sous le treillage du bosquet, la jambe serrée entre deux éclisses de bois. Il était occupé à trier des graines sur un plat de faïence et à les distribuer par petits paquets. Mme Sluys était auprès de lui, l'arrosoir à la main. On avait rétabli tant bien que mal le jardinet. Des melons rampants gonflaient leurs écorces. Les choux bombaient. Des papillons volaient sur la terre cuite de soleil et les miroirs inclinés aux fenêtres étincelaient. Mme Sluys avait les yeux rougis. Son mari, en voulant rentrer à Dortmùde sur un bateau, avait été arrêté et fusillé comme espion par les soldats de M. de Rabersdorff. M. de Corville regardait la jeune veuve avec espoir et tendresse. Antoine prit congé de lui à la porte à claire-voie où il avait voulu l'accompagner. Les éclisses raidissaient sa jambe, mais il avait l'air content et mâchonnait une feuille verte.

M. de Pocancy parcourut une dernière fois les rues de Dortmiide. On travaillait à réparer les dégâts. Des charpentiers sur des échelles rajustaient la toiture des maisons. Des maçons, en chantant, gâchaient le plâtre à la truelle. Des soldats en goguette franchissaient les poutres. Les bourgeois flânaient, le nez en l'air. Le beffroi noirci se dressait debout comme une torche éteinte. La halle du marché était fort animée : les poissons de la Meuse

y étalaient leurs écailles diverses; les fruits et les légumes annonçaient l'abondance revenue; les viandes pendaient aux crocs des bouchers. Antoine pensa au pauvre Dalanzières et à son bel habit rouge.

Il avait envoyé un courrier à Mme Dalanzières pour lui annoncer la mort de son mari : aussi quand, de retour à Aspreval, il l'alla voir à Vircourt, la trouva-t-il en habits convenables et en compagnie de Corvisot.

— Vous voilà donc, Monsieur, — dit le médecin à Antoine, — sain et sauf, du moins en apparence, car on ne sait jamais quels germes secrets couvent en la santé la mieux conservée, surtout après le métier que vous avez fait faire à la vôtre. Heureusement que je suis là pour y mettre ordre.

Antoine répondit qu'il séjournerait assez peu à Aspreval et prendrait bientôt le chemin de Paris ; mais Corvisot lui apprit qu'il s'y rendrait également : sitôt son mariage avec Mme Dalanzières, il voulait quitter Vircourt. Ses talents auraient auprès des grands l'emploi de leur mérite.

Pendant ce colloque, M"" Dalanzières admirait avec amour le magot de son choix. Elle subissait l'attrait de sa laideur et rêvait sur sa peau la caresse des longs ongles noirâtres de Corvisot. Le médecin, qui jusqu'alors l'avait traitée de haut, s'était radouci

par degrés à la savoir veuve et riche. Il se laissa amadouer si bien que, la veille de la visite d'Antoine, il avait consenti à succéder à Dalanzières, en son épouse et en ses biens.

Antoine fit ses compliments au nouveau couple et l'on se mit à table. Corvisot se répandit en bouffonneries. Muie Dalanzières les écoutait avec délices. Corvisot commença galamment par se railler des dames de Vircourt. Il ne les épargna pas en leurs misères corporelles. A l'entendre, on les eût toutes crues écrouelleuses ou malsaines, de même qu'il les déclarait de l'esprit le plus court et le plus obtus. Aucune ne trouvait grâce devant lui. Non seulement il décriait leurs visages, mais il plaisantait cruellement les défauts de leurs corps, tandis que Mme Dalanzières jouissait du plaisir de se sentir une chair fraîche, saine et propre, et elle regardait Antoine comme pour en chercher le souvenir en ses yeux.

Il fallait bien pourtant parler d'autre chose et Antoine s'enquit de l'abbé du Val-Notre-Dame. Il n'y avait rien de changé à l'abbaye, sinon l'arrivée d'un jeune novice, venu, disait-on, d'un couvent d'Italie. M. de Chamissy s'en était coiffé, et ce moinillon gouvernait l'abbé et le couvent. Il avait la voix la plus douce et la plus admirable et il savait

l'accompagner de toutes sortes d'instruments. Au chœur, il chantait d'une façon divine. Il s'était mis à apprendre la musique aux moines. Ces bonnes gens qui n'avaient jamais su que celle de leurs psaumes, avaient grand'peine à se mettre à ces nouveautés. Il fallait les voir faisant retentir le cloître de leurs efforts et, réunis en groupe dans le jardin pour s'exercer en commun à ce qu'on leur demandait et sur quoi ils peinaient, la sueur au front et la gorge serrée.

Depuis le commencement du repas, Corvisot brûlait d'interroger Antoine au sujet de ses frères et attendait qu'il en parlât. Enfin, n'y tenant plus, le médecin questionna M. de Pocancy d'un ton d'intérêt hypocrite.

La réponse d'Antoine le rassura. Il ne savait rien de trop. M. Le Bertou, lieutenant de la compagnie où servaient les jeunes gens, avait avisé Antoine de leur disparition. D'après l'officier, ils avaient dû écouter quelque camarade déserteur et fuir avec lui.

— Ah ! Monsieur, c'est un grand malheur, — crut bon de dire Corvisot, - - pour eux plus que pour vous, — ajouta-t-il — car, entre nous, vos frères, Monsieur, n'étaient guère propres à ce qu'exige, de ceux qui en sont pourvus, la dignité de gentilshommes.

Corvisot avait justement dans sa poche une lettre de son ami Van Sperdyck, où celui-ci disait que les deux Pocancy se trouvaient en sûreté à bord d'un vaisseau de Hollande qui faisait voile pour les îles d'Amérique : il était peu probable qu'ils en revinssent jamais. La violence de leur nature les exposait à de nombreux dangers, dont les rixes, les querelles et les cruautés de la discipline nautique étaient les moindres. Déjà ils avaient avec peine évité celui d'être retenus à Amsterdam en prison comme faux monnayeurs, pour avoir voulu payer à une femme galante ses complaisances en pièces imitées. Enfin on avait embarqué les deux vauriens qui risquaient fort de terminer leur courte carrière, le couteau au ventre ou la nuque au bout d'une corde. Autrement, les fièvres, le mousquet ou quelque circonstance imprévue saurait bien en avoir raison, sans compter peut-être l'appétit de quelque cacique caraïbe; et Corvisot imaginait volontiers ses jeunes amis à la broche, au-dessus d'un bon feu qui leur cuisait la peau, ou digérés et réduits en ordures sèches ou gluantes comme les entrailles des hommes en produisent, qu'ils soient ornés de plumes ou coiffés de perruques, quand ils se soulagent de leur trop-plein au bassin d'une chaise ou sur le sable d'une île déserte.

Antoine ne reçut que vers la fin de septembre

l'avis du passage de M. le maréchal de Manissart. Le carrosse le prit au vol et le voyage se fit gaiement jusqu'à Paris. M. de Manissart ne cessait de plaisanter M. de Berlestange de sa malencontreuse aventure avec Mm Van Verlinghem. Le pauvre homme courbait la tête et penchait le nez dans une boîte où il comptait et recomptait les graviers qu'il prétendait avoir rendus à Dortmùde. Il recommençait une dernière fois cette opération mélancolique quand le carrosse entra dans la cour de l'hôtel de Manissart.

Antoine revit ces lieux avec émotion. Il leva la tête vers les œils-de-bœuf du galetas où il avait dormi jadis. Il retrouva la fontaine où il s'était lavé les yeux, le matin de son départ. Mais M. le maréchal avait le talon au marchepied et il le fallut suivre.

MD" la maréchale reçut son mari au haut de l'escalier. C'était une grande femme, forte et brune, avec de beaux traits et une taille imposante, mais d'air irascible et de mine querelleuse. Elle en donna une preuve sur-le-champ en bousculant le valet qui apportait le plateau chargé de chaudsfroids, de confitures et d'une pyramide de fruits, mais elle faillit éclater de colère à la vue de sa belle-sœur, M1!* de Manissart, qui, en cotillon et

ses cheveux gris en désordre, accourait, les bras tendus, se jeter dans ceux de son frère. La présence d'un étranger troubla un peu MUe de Manissart, mais ce fut bien pis quand le maréchal lui nomma Antoine de Pocancy qu'elle ne reconnaissait pas. Elle rougit fortement, c'est-à-dire que son teint passa du rouge au pourpre. Son émoi dura un instant, jusqu'à ce qu'elle eût baisé Antoine sur les deux joues. Mme la maréchale ne laissa pas de lui faire remarquer assez aigrement qu'on lui voyait la gorge par l'ouverture de son manteau de chambre. Elle sourit en regardant Antoine. Puis tous deux rirent franchement.

A ce moment la porte s'ouvrit avec fracas et une étrange personne parut aux yeux d'Antoine. Elle s'avançait en sautillant d'un pied sur l'autre. Ses mules dorées portaient un corps menu jusqu'à la petitesse et qu'on devinait chétif et enfantin dans la vaste robe qui s'arrondissait autour et dans le corsage qui s'ajustait à son buste mignon. Cette robe était d'une étoffe de soie, brochée de roses épanouies. Le tout était surmonté d'une petite tête, fine et mobile, aux yeux éclatants, aux lèvres rouges, au nez court, coiffée de boucles et de nœuds. L'ensemble avait je ne sais quoi de singulier et de délicatement contrefait. Elle tenait attaché à son poing par une chaîne de perles un gros per-

roquet rouge et vert, au bec noir, et elle menait en laisse un singe jaune à museau bleu qui s'établit sur son derrière et se gratta l'aisselle. Ces deux bêtes étaient un présent de M. le chevalier de Froulaine, qui les avait envoyées à sa sœur d'un corsaire turc où sa galère les avait prises.

— Bonjour, monsieur mon papa, dit une voix aiguë et douce qu'accompagnèrent une révérence, un battement d'ailes du perroquet et une culbute du singe.

Et Mllc Victoire de Manissart ajouta, en désignant du doigt Antoine interloqué :

— Eh! mon papa, comme il est grand! N'est-ce point un Flamand que vous avez rapporté de Dortmiide?

La naïveté de MUc Victoire fit rire aux éclats son père, sa tante et Antoine, mais irrita fort Mmp la maréchale. Elle prétendait s'entendre à l'éducation des filles et travaillait à réussir celle de la sienne. Il était difficile d'y parvenir; M"' Victoire de Manissart se montrait indifférente aux encouragements comme aux réprimandes. Son singe, son perroquet et le goût de se regarder au miroir l'occupaient davantage que les devoirs de réserve et d'étiquette que sa mère cherchait à lui imposer.

— Je vous avais défendu, ma fille, — lui dit-

elle, — de paraître ici avec ces vilains animaux. C'est assez que je les supporte dans leurs cages sans avoir à subir leur vue désobligeante, surtout en une occasion comme celle du retour de M. le maréchal. Berlestange, chassez-moi de là ces laides bêtes.

Et elle menaça le perroquet du bout de son éventail.

L'oiseau, effrayé, se hérissa sur le poing de MUe Victoire et siffla dangereusement. Sa langue noire et racornie se darda entre les crochets de son bec. Son petit œil rond brûlait. Mlle Victoire s'était dressée sur l'appui de ses talons. Une fureur contracta les traits délicats de son visage et elle cria d'une voix suraiguë :

— Je ne veux pas qu'on touche à Théramène et à Arsinoé !

Théramène claqua du bec et Arsinoé grimaça, ce qui fit rire de nouveau M. de Manissart. Sa gaieté exaspéra Mme la maréchale.

— Qu'y a-t-il donc de risible dans l'impertinence d'une petite fille? Mais je saurai bien en avoir raison.

Et, la main levée, elle se précipita sur Victoire, sans souci de sa robe à traîne et de sa haute coiffure, ni de la présence d'Antoine de Pocancy, qui

commençait à mieux comprendre pourquoi M. de Manissart avait tant tenu à s'enfermer trois mois dans Dortmùde avec M""' Van Verlinghem.

M"c Victoire n'attendit point l'attaque et elle se mit à fuir à travers le cabinet. On entendit claquer ses talons sur le parquet et résonner les fortes enjambées de Mme la maréchale. M. de Manissart voulut s'interposer et fut gourmé d'importance. Théramène, effrayé, prit son vol, le fil de perles à la patte. Victoire, pour mieux courir, lâcha la laisse d'Arsinoé qui se réfugia sur la table au sommet de la pyramide de fruits du plateau, qui s'éboula sur le plancher pendant que le perroquet heurtait ses ailes au plafond et faisait tinter les pendeloques des lustres de cristal.

Enfin Mlk Victoire eut sa gifle et tomba assise sur un tabouret. Elle sanglotait. Le perroquet, perché sur son épaule, lui becquetait doucement la joue, tandis que la guenon se pelotonnait sur ses genoux et que Mme la Maréchale, pâmée aux bras de M. de Manissart et soutenue par M. de Berlestange, faisait mine de s'évanouir, en criant que sa fille la ferait mourir. La vieille M11 de Manissart haussait les épaules et regardait Antoine de Pocancy, tout en rajustant sa guimpe qui s'obstinait à s'écarter et à découvrir sa gorge encore belle. Ce spectacle parut à M. de Collarceaux, du seuil de la

porte, l'émotion naturelle qu'il y a, entre honnêtes gens, à se revoir.

M. de Collarceaux venait des premiers saluer M. le maréchal et savoir de lui le détail de la mort de M. de Chamissy, le lieutenant général, quoique ce qui l'intéressât le plus dans cet événement fût la certitude que son oncle était bien mort, car il en héritait et s'en trouvait fort augmenté en ses biens.

Antoine de Pocancy, tandis qu'on parlait de Dortmiide, considérait Mlk Victoire avec admiration, ce dont la vieille Mllc de Manissart souriait à la dérobée.

M. de Collarceaux pérorait abondamment. Il était bavard et avantageux. Il apportait avec lui une rumeur de Cour. Le nom du Roi revenait fréquemment à ses lèvres. A l'entendre, on ne pouvait douter de sa faveur. Elle éclatait dans son contentement de lui-même.

Certes le mérite de M. de Collarceaux devait être bien considérable pour lui valoir les paroles flatteuses et familières dont il racontait que le Roi l'avait honoré. M. de Pocancy aurait de bon cœur donné son petit doigt pour que pareille fortune lui advint. C'est pour cela, du reste, que, durant plusieurs mois, il avait risqué sa vie aux balles des mousquets et aux boulets des canons, qu'il avait

mangé du pain dur et de la viande de cheval, avalé la poussière des charges, sué sous le soleil, couru, galopé, peiné à de continuelles fatigues. Le désir d'être distingué l'avait mené hors de chez lui, aventuré à mille traverses. Des poutres avaient manqué lui choir sur la tête et les incendies de Dortmiide lui avaient cuit la peau du visage. Sans le petit clocher où il était monté dans la plaine de Waleffe, il tombait aux mains des cavaliers de M. de Rabersdorff, et, en bien d'autres cas encore, il avait échappé à de nombreux dangers. Mais maintenant il s'apercevait que tout cela était en somme peu de chose à le servir en ce qu'il souhaitait. Bien d'autres en avaient fait autant : pourquoi donc lui saurait-on gré particulièrement de ces actions, en somme assez ordinaires et communes à beaucoup? Il fallait sans doute quelque exploit plus singulier que ce qu'il venait d'accomplir pour attirer sur soi le royal regard. Et Antoine regrettait le manque d'occasions qui eussent pu le mettre en état d'être remarqué. Pourquoi n'était-il arrivé à l'armée que le Roi parti? Il aurait dû le suivre, le soir même où il passait par Vircourt, au branle des cloches et au feu des flambeaux. Et en sa pensée lui reparaissait le royal profil majestueux, auguste et solaire I

M. de Collarceaux était un homme qui voyait le Roi face à face et Antoine en ressentait pour

lui une extraordinaire considération : aussi s'étonna-t-il, quand M. de Collarceaux s'en alla, que Mlle Victoire, le perroquet au poing et la guenon en laisse, lui tirât la langue dans le dos.

M de Pocancy écoutait M. de Collarceaux autant qu'il le pouvait, car leur carrosse, • à suivre celui où était M. le maréchal de Manissart en compagnie de M. le duc de Montcornet et de M. le marquis de la Bourlade, sursautait fort sur le pavé et faisait un bruit importun. Il en semblait parfois à Antoine que M. de Collarceaux cessait de parler et il en profitait pour regarder dans la rue. Elle était animée d'un beau soleil, car on se trouvait aux fins d'octobre et la saison s'achevait avec une douceur agréable, ce matin-là. Les maisons en paraissaient égayées. Les passants se hâtaient. Les porteurs d'eau balançaient leur charge. Les marchands de marée criaient leur marchandise de mer. Un remouleur au coin d'une borne maniait des lames aigui-

sées. La lumière pénétrait en plein dans le carrosse et y éclairait le visage de M. de Collarceaux. Il avait l'air à la fois fin et niais, avec son nez retroussé et ses yeux gris, dans une figure pointue et attentive dont le trait principal était une bouche de bavard, une bouche à tout dire, rapide en ses mouvements et infatigable en ses paroles.

En moins de rien, Antoine sut de M. de Collarceaux ses parentés et ses alliances, le nom des hôtels devant qui l'on passait, l'importance du maître et le nombre de ses laquais et, de plus, mille nouvelles de toutes sortes sur tout et sur tout le monde, sur la guerre et la marine, le commerce et les finances, la Cour et la ville.

M. de Collarceaux se piquait de connaître à fond l'une et l'autre, chacune en son détail le plus particulier, et il fallait l'entendre tout au long là-dessus. C'est ainsi qu'Antoine s'étant distrait un instant de ses propos, il le tira sans façon par la manche pour l'y ramener. Cependant, on était sorti de Paris et le carrosse prenait la route de Versailles. M. de Manissart s'y rendait faire sa cour au Roi et M. de Collarceaux s'était offert pour montrer à M. de Pocancy les jardins et les fontaines.

D'avance, il lui en énumérait les beautés.

— Les eaux, Monsieur, — disait-il, — y sont plus nombreuses et plus belles que partout. Elles

y forment des bassins et des fontaines qui vous étonneront par leur disposition et leur agrément, et j'estime, Monsieur, qu'il n'en est pas de plus parfait que de vivre là. C'est certes le lieu de France où il fait le meilleur. Je vous en parle par connaissance, et l'amitié que je me sens pour vous m'a porté à vouloir être le premier à vous donner le plaisir de cette nouveauté.

Antoine le remercia.

— Vivre à la cour, Monsieur, — continuait Collarceaux d'un ton de mystère et de respect, — ce n'est point seulement avoir à s'émerveiller d'architecture et d'hydraulique. C'est, Monsieur, assister au spectacle de la gloire du Roi et en admirer l'image dans les fêtes dont il la célèbre et dans les pompes dont il l'accompagne. Elle se prouve aussi bien par les bâtiments qu'il ordonne que par les eaux qu'il asservit à figurer des panaches, des couronnes et des trophées. Bien plus encore, Monsieur, c'est, comme disent nos philosophes, avoir sous les yeux le triomphe de l'homme.

M. de Collarceaux s'échauffait :

— Un Roi qui peut tout et qui contraint sa nature à ne rechercher que ce qui est conforme au bien de l'Etat et du Royaume, quoi de plus beau? Quoi de plus grand que de le voir se subordonner à l'intérêt de sa grandeur, sans que rien le puisse forcer

à vouloir ce qu'il veut, sinon sa volonté même qu'il en soit ainsi? C'est par là que ce pouvoir sur lui-même, qui distingue l'homme de tout le reste de la création, montre en la personne du Roi la plus belle marque de son empire et le point extrême où peut parvenir la dignité de la créature.

M. de Collarceaux observait sur M. de Pocancy l'effet de ses paroles. Antoine, au nom du Roi, se trouvait singulièrement rapetissé et à une distance infinie d'une si imposante Majesté. M. de Collarceaux vivait, lui, dans la familiarité de la royale présence. Le Roi lui parlait comme il allait parler tout à l'heure à M. de Manissart, à M. de Montcornet ou à M. de la Bourlade. Il y avait donc des moyens de mériter une pareille fortune. Ces Messieurs avaient gagné des batailles, mais M. de Collarceaux n'avait jamais commandé d'armée. Cependant, il plaisait, et Antoine se répétait qu'il fallait plaire.

Et Antoine revoyait Vircourt, les torches allumées, le grand carrosse à larges roues et, dedans, au reflet cramoisi des coussins, à travers les glaces miroitantes, le profil souverain au nez orgueilleux, et derrière, sur le pont, s'engouffrant dans la nuit étincelante, le trot des chevaux, et le cliquetis des épées que prolongeaient le roulement des canons et l'immense piétinement des compagnies grises,

bleues, rouges, courant la campagne, et, au delà, sur le ciel clair, l'aspect de Dortmiide avec ses toitures et ses clochers, et ses corneilles volant dans la fumée du canon et de la mousqueterie, et les boulets labourant la terre couverte de morts et de blessés, parmi des flaques de sang, ce qui lui fit dire en soupirant à M. de Collarceaux :

— Certes, Monsieur, Sa Majesté est un bien grand Roi et rien ne prouve mieux sa grandeur que cette dernière guerre...

M. de Collarceaux l'interrompit. Il croyait que, frais revenu des camps, M. de Pocancy désirait placer quelque récit de ce qu'il y avait vu. M. de Collarceaux n'aimait point ces sujets, n'ayant jamais servi, à cause, prétendait-il, d'une difficulté à respirer qui, au moins, ne le gênait pas pour parler. A ceux qui semblaient s'étonnef de son inaction, il vantait les services de son oncle, M. de Chamissy. Être le neveu d'un si bon officier, n'était-ce pas déjà une sorte de bravoure et, maintenant surtout que cet oncle était mort à Dortmiide, il y avait là de quoi fermer la bouche au plus importun.

— La guerre, certes, — répondit à Antoine, M. de Collarceaux avec un petit dédain, — est une assez belle chose, encore qu'il y ait à dire là-dessus. Elle ne convient pas à tous et il y faut un instinct particulier. Il y a dans les hommes certains restes de

brutalité et de grossièreté qui trouvent à la guerre de quoi s'utiliser. Marcher au grand air, crier, se quereller, est un goût de notre nature et qui devient ce que l'on nomme le courage. Aussi le tumulte des camps est-il une issue naturelle à maints caractères qui y emploient le plus rude d'eux-mêmes et nous en reviennent débarrassés. Je connais de bons militaires qui, une fois leur humeur passée sur l'ennemi, sont de fins courtisans, mais il n'est encore que la Cour pour former les hommes. Ah ! la Cour, Monsieur, la Cour!

Et M. de Collarceaux baissa la voix en confidence :

— La Cour, Monsieur, la Cour! — répéta-t-il plusieurs fois. — Chacun y apporte ce qu'il est, comme son or à la Monnaie d'où il ressort frappé d'une effigie qui lui fixe sa valeur. Qu'est-ce qu'un courtisan? Un courtisan, Monsieur, c'est vous, c'est moi, c'est nous, quiconque veut être connu du Roi, approcher de sa personne ou de son esprit, avoir un nom dans sa mémoire ou une place dans sa maison, ne point rester confondu dans l'innombrable multitude de ses sujets, être quelqu'un à ses yeux, même le plus petit, faire partie de ce qu'il voit du monde et de ce qu'il connaît des hommes. Vous comprenez combien ce légitime désir d'être mis à part du commun est fort et puissant chez

tous ceux qui l'éprouvent, et vous pensez où il mènerait. Je ne vous connais guère, Monsieur, et, tout en sachant qui vous êtes, j'ignore ce que vous êtes; mais je sais bien que tel ou tel est avare, ou fourbe, ou menteur, ou colérique, ou envieux, ou brutal. Celui-là vous glisserait la main à la poche, celui-là vous frapperait du poing, cet autre vous serrerait par la gorge. Ce sont des hommes et c'est ainsi que va le monde. L'homme n'est point bon : voudriez-vous que les hommes le fussent? Et ce sont des hommes, vous dis-je. La cour est pleine d'hommes. Elle en fourmille, elle en bourdonne et tous, Monsieur, n'y ont qu'un but et qu'un objet : se faire distinguer. Laissez-les libres, et pour y parvenir ils se jetteront les uns sur les autres et s'égorgeront réciproquement. Eh bien ! Monsieur, rassurez-vous, il n'en est rien. Vous pouvez entrer à la Cour en parfaite sécurité. Le bon ordre y règne. Une discipline admirable y prend le nom de décence et de politesse. Une contrainte merveilleuse y dompte en chacun ce qu'il est. Une loi y régit tout, qui est suprême : il faut plaire. Ah ! le bon plaisir, Monsieur, le bon plaisir! Il faut plaire. Rien ne vaut que cela. C'est l'artifice unique. Et comment pensez-vous qu'on puisse plaire au Roi? Est-ce en lui présentant des visages tourmentés de passion et des figures déna-

turées par ce qu'elles expriment d'intérieur? Fi donc ! Un grand roi ne peut souffrir dans l'homme que ce qu'il y a de plus noble; c'est cela qu'il faut montrer à ses yeux. Que la nature s'efforce donc à paraître ce qui faudrait qu'elle fût. La Cour, Monsieur, la Cour, c'est le coin qui impose l'effigie au métal. L'or et le plomb y reçoivent la même empreinte. Ah ! Monsieur, l'admirable spectacle que vous allez avoir, à commencer par les fontaines. Observez l'eau des bassins : bue, elle serait fétide au goût; regardez-la jaillir, elle reluit et scintille. Elle retombe en un murmure harmonieux : approchez l'oreille du tuyau, elle y gronde ou elle y gargouille. Ah ! la Cour, Monsieur, la Cour. M. de Collarceaux reprit haleine et continua : — Ne croyez pas pourtant que l'homme cesse d'y être l'homme et en dépouille le caractère et les passions. Elles subsistent dans le courtisan et y exercent leur jeu caché. Mille intrigues se coudoient, se combattent, se traversent, mais la dispute des ambitions y est secrète et silencieuse. Le tout est de savoir gratter de l'ongle à la porte quand on y voudrait frapper du poing. A la cour, on ne tue pas : on supplante. Tout y est mesuré. Qu'importent les herbes et la vase du fond, si la surface du bassin reste unie et si rien n'y offusque l'œil? La souche la plus tortue d'un buis ou d'un

if fournit à la taille un feuillage qu'elle approprie en boule égale ou façonne en obélisque parfait. Le Roi aime ces régularités; il en prodigue l'exemple dans ses jardins et, comme il l'impose aux mœurs et aux esprits, il la porte aux moindres choses. Le plaisir, le jeu, les fêtes, les voyages, les travaux, ont leur place et leur retour invariable. La maladie même et la mort y sont des faits ordinaires et prévus. Le Roi est le premier, par la façon vraiment royale dont il voit mourir autour de lui, à indiquer l'état qu'on doit faire de pareils accidents. La nature subit, à la Cour, une discipline admirable. L'homme de Cour, Monsieur, est le chef-d'œuvre du siècle et peut-être de tous les temps, car il a su mettre en lui un ordre qui n'y était pas et obliger sa conduite à une convenance si forte et si parfaite qu'après avoir été la règle de ce qu'il doit être, elle est devenue, pour ainsi dire, la substance même de ce qu'il est. « Bien plus, Monsieur, les corps même aussi bien que les esprits doivent se prêter, à la Cour, à ce qu'on attend d'eux. Je veux dire par là que les corps doivent être capables des services qu'on en réclame. La santé leur est indispensable, car un des mérites du courtisan est de toujours être là. Il n'a point le temps d'être malade. Si la santé est nécessaire, la laideur est coupable :point d'infirmes ni d'impotents, qui seraient un vilain objet pour

les yeux d'un si grand Roi. N'importe-t-il pas que ceux qui l'approchent lui donnent l'idée continuelle que son royaume est sain et qu'il n'a point pour sujets des magots et des mal venus?

« Vous ne vous étonnerez pas, Monsieur, qu'un grand luxe d'habits et une grande richesse d'ajustement soient la conséquence de cette nécessité, car ils servent à dissimuler des imperfections inévitables. Chacun n'a pas forcément la taille et la figure de sa naissance ou de sa fortune, et beaucoup n'ont pas l'air de leur personnage. C'est pour ceuxlà que l'art du brodeur, du tailleur et du perruquier a sa raison d'être : il travaille à leur donner l'apparence qu'ils n'ont pas et dont ils ont besoin. Tous y recourent, d'ailleurs, les uns pour remplacer ce qui leur manque, les autres pour augmenter leurs avantages naturels. Grâce à ces artifices, la Cour est un spectacle admirable et je ne doute pas que vous n'en soyez charmé et surpris. N'en respirezvous pas déjà l'air avec délices? Car voici que la route s'avance et que nous approchons.

Le chemin, en effet, était encombré de carrosses qui devançaient ou croisaient celui où étaient assis MM. de Collarceaux et de Pocancy. Des courriers passaient au galop dans un nuage de poussière. Un chien aboyait aux roues.

Antoine éprouvait un sentiment singulier. Il se

demandait si son habit couvrait convenablement les imperfections naturelles de son corps. Sa perruque donnait-elle bonne mine à son visage? Il y aurait voulu quelque balafre qui fût l'enseigne de ses services. Il n'avait guère à offrir que ce que chacun plus ou moins peut donner. Ses traits fermes et pleins n'avaient rien de dégoûtant, ni de remarquable. Saurait-il plaire ? Mériterait-il, un jour, le regard royal ? Il s'en trouvait un désir passionné. M. de Manissart lui fournirait-il les moyens qui l'approcheraient du Roi? Sinon, il n'avait qu'à s'en retourner à Aspreval voir croître son blé, manger, boire et dormir. Et l'image de M,u de Manissart lui apparaissait. Son corps délicat et contrefait semblait propre à l'amour. Son humeur seule l'inquiétait : elle était violente et capricieuse. Il ferma les yeux.

M. de Collarceaux, d'un mot, les lui rouvrit :

— Versailles, Monsieur!

La route aboutissait à une large patte d'oie d'où le terrain battu montait légèrement vers une grille dont la porte était surmontée de trophées dorés. Derrière, s'étendait une ample avant-cour. Au delà le château se massait sur un vaste pan de ciel clair. Versailles était admirable en ce beau jour. La dorure des combles étincelait. A droite et à gauche, les quatre pavillons se carraient robustes et neufs.

Au fond de la cour de marbre, le corps principal avançait ses deux ailes. Les balcons tordaient leurs ferrures. Les bustes et les statues de la façade augmentaient la majesté du lieu. Le carrosse s'était arrêté.

M. de Collarceaux regardait Antoine. Ils étaient debout sur le pavé où M. de Pocancy semblait prendre racine, quand M. de Collarceaux lui dit :

— Allons aux jardins, Monsieur, au lieu de faire ici figure de termes à attirer les curieux, d'autant que tout à l'heure nous aurons la chance de voir le Roi à sa promenade.

Ils allèrent aux jardins. Le parterre d'eau étalait ses nappes plates. Les deux pentes du fer à cheval entouraient de leur double courbe la fontaine de Latone. L'Allée Royale s'allongeait vers la croix d'eau du Grand Canal. M. de Collarceaux saluait au passage des hommes et des femmes richement parés. Il promena Antoine dans tous les sens. De hauts vases de marbre dressaient sur leurs piédestaux leur forme sculptée. L'ombre tournait autour d'eux. A droite et à gauche, c'étaient encore des jardins; d'un côté, l'Orangerie ; de l'autre le parterre du Nord avec l'Allée d'eau.

Le vent s'était levé. Le ciel se colora de rose et de vert. Quelques feuilles jaunes roulèrent sur le sable. Tout au bout de la perspective on apercevait

la plaine, les champs, le royaume ! Antoine revoyait, dans un rêve lointain, Aspreval et ses vieux murs, où le vieil Anaxidomène avait fini sa vie biscornue, affublé de sa robe à fleurs, fouillant en des tiroirs, où ses frères battaient jadis le pays, de Vircourt au Val-Notre-Dame, où lui-même avait vécu jusqu'au jour où avait passé par là le carrosse du maréchal de Manissart. Depuis, quel changement! Tranquille et pacifique par nature, il était monté à cheval et avait poussé sa bête au galop, lâché le feu de son pistolet, arpenté le rempart, suivi de l'œil la fusée des bombes, secoué sur sa manche la terre des boulets. Dortmùde dessinait ses clochers sur le ciel. Des visages se mêlaient, pour Antoine, de la signora Courlandon, la seconde femme de son père, à la bonne M" de Manissart, le premier désir de sa jeunesse. M"1' Dalanzières lui souriait la gorge nue. L'abbé du Val-Notre-Dame secouait la cendre de sa pipe. Corvisot ricanait. M. de Chamissy montrait sa dent avancée. M. de Corville levait son doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent. M,le Victoire caressaitson singe. Mais tout cela s'effaçait pour faire place au visage royal entrevu au branle des cloches et au feu des flambeaux. N'étaitce point de ces yeux qu'il fallait sur soi attirer le regard ? Antoine se sentait petit, loin et peu, et avait honte de lui-même comme s'il eût été tout nu.

M. de Collarceaux le poussa du coude.

Un groupe de promeneurs descendait le degré, chapeaux bas. En avant de quelques pas, marchait un homme grand et fort, en justaucorps bleu broché d'or, coiffé d'un chapeau à plumes rouges, la canne à la main. M. de Pocancy reconnut l'illustre visage. L'air frais en rougissait le bistre sanguin. Il s'arrêta : chacun s'arrêta. Derrière lui la masse du palais dressait sa dorure du soir. Les trophées sculptés semblèrent plus glorieux; les cuirasses de pierre s'y gonflaient superbement. Les vitres frappées de soleil s'embrasèrent. Il y eut un grand silence. C'était le Roi.

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