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ÉCLAIRCISSEMENTS TIRÉS DES MÉMOIRES

DE M. DE COLLARCEAUX

3 février 1677.

Les dernières glaces du Grand Canal ont achevé de fondre hier, car le temps s'est fort radouci. Le Roi est sorti en carrosse. Il a visité plusieurs fontaines de ses jardins que les gelées de cet hiver ont fort gâtées. Il y a ordonné les réparations nécessaires. Elles seront entreprises aussitôt que la saison le permettra. Sa Majesté a fini sa promenade par la Ménagerie, où le froid a fait périr plusieurs oiseaux rares qui seront difficilement remplacés. Madame la Dauphine en montre un grand chagrin. Le soir, il y eut appartement. Le Roi se retira d'assez bonne heure, sans avoir

presque rien dit à personne. On a fort remarqué son silence. On s'entretient déjà du rassemblement des troupes aux frontières.

Mme de Langarderie, à qui j'ai parlé un peu vivement entre deux portes, m'a fait taire et a fait l'offensée à mes propos. Son mari, qui était derrière nous, lui a reproché que c'était là bien douter de soi que de ne pouvoir souffrir d'être attaquée. Elle a ri. Je finirai bien par voir le bout de sa défense, encore qu'elle semble décidée à en faire une qui ne soit pas ordinaire : on dit, tout bas, que plus d'un a su déjà l'adoucir et que Brivois fut l'un d'eux.

7 février 1677. — Le Roi n'a pas pu sortir à cause du mauvais temps. Je suis monté à l'appartement de Brivois. Il est si bas qu'on a peine à s'y tenir debout, mais Brivois est si heureux de l'avoir qu'il en a oublié les incommodités, dont la moindre est le froid en hiver, et, en été, l'extrême chaleur. Langarderie et quelques autres vinrent nous y retrouver et nous jouâmes. Durant tout le jeu, je ne cessai de harceler Langarderie sur son honnêteté. Mes plaisanteries furent d'autant plus mordantes que sa veine était plus continuelle, au point d'en prendre mauvaise apparence, surtout en un temps comme le nôtre, où les pipeurs sont si répandus et si hardis qu'ils n'épargnent même pas la table du

Roi. J'en dis tant que Brivois et les autres firent concert avec moi pour prier Langarderie de nous avouer l'amulette qui le faisait si bien gagner. Notre bruit aurait pu s'entendre de l'escalier. Langarderie commençait à se démener et à s'agiter de sorte que, nous le poussant toujours, il proposa de mettre habit bas pour montrer ses doublures et ses manchettes. Il était tout empourpré de colère, ce qui augmenta notre gaieté. Enfin, n'y tenant plus, il enleva son justaucorps; la culotte et les bas y passèrent et, au bout d'un instant, nous le vîmes nu comme un saint Jean. Il était tombé en plein dans mon panneau, car je me souciais bien moins de lui faire prouver la sincérité de son gain que de me renseigner par les yeux sur quelle espèce de rival j'avais en lui auprès de sa femme. La vue de ce qu'il montrait n'avait rien que de petit et de médiocre, tellement que, Mm" de Brivois étant entrée à l'improviste, notre homme eut assez pour se cacher tout entier d'un cornet à dés que je lui tendis. Et comme pour excuses il alléguait que nous l'avions accusé de trop gagner, elle lui répondit plaisamment, en le parcourant de bas en haut, qu'elle croyait bien plutôt qu'il avait perdu quelque chose.

S février 1677. - Le bruit de l'aventure de Langarderie a couru le soir même. De pareils ridi-

cules ne sont point sans danger pour celui qui se les donne, et il y a bien là de quoi faire dire qu'après tout un empressement comme celui qu'a mis Langarderie à nous prouver la netteté de ses mains n'est pas de trop bon augure. On pourrait même ajouter assez bien que notre homme a un peu l'air d'avoir saisi l'occasion d'une pareille preuve pour se mieux dispenser d'en avoir à faire aucune autre à l'avenir.

Je gagerais qu'il y a des chances que M" de Langarderie ne pardonne jamais cette incartade à son mari. Elle tient extrêmement à ce qu'il soit audessus de tout soupçon, et le moyen qu'il a pris pour s'y mettre n'est guère bon, car il y a je ne sais quoi qui dispose mal envers quelqu'un que de le voir descendre à un expédient plus burlesque que véritablement propre à convaincre, et surtout qu'il s'y soit laissé aller sur une plaisanterie que tout autre eût tenue pour un propos en l'air et sans conséquence. La cause de la délicatesse de Mmcde Langarderie est peut-être moins dans l'amour qu'elle porte à son mari que dans la vanité qu'elle a d'elle-même et qui fait plus le fond de sa vertu qu'aucun principe d'être vertueuse. Mais c'en est assez sur ce sujet.

13 février 1677. — Le Roi a fait ses choix pour la

campagne qui s'ouvrira dès le mois de mars. Au sortir du Conseil, il les dit à quelques-uns, mais ils ne seront publiés que demain. M. le maréchal duc de Vorailles ira à l'armée de Flandres, sans qu'on sache encore les lieutenants généraux qui doivent servir sous lui. M. le maréchal de Manissart est aussi désigné, qui aura avec lui M. le duc de Montcornet, M. de Chamissy et M. le marquis de la Bourlade. Il est douteux encore si le Roi fera campagne et, au cas qu'il la fasse, où il la fera. 11 en sera d'après les circonstances et selon la santé de Sa Majesté.

Mme de Langarderie est bien irritée contre moi et contre tous ceux qui étaient l'autre jour au jeu de Brivois. Elle m'en veut particulièrement comme à l'auteur principal de cette plaisanterie. Elle est fâchée extrêmement de cet esclandre. Quant à Langarderie, il est tout fier de s'être montré si délibéré et si franc en cette occasion, et il semble attendre qu'on l'en complimente comme si l'issue en eût pu être douteuse.

15 février 1677. — M. de Chamissy est fort félicité. Il est venu aujourd'hui faire sa cour au Roi. On ne l'avait guère revu depuis la dernière promotion des maréchaux, où M. de Manissart reçut le bâton. M. de Chamissy y prétendait, et ce fut

un passe-droit qui le remplit d'amertume. Quant à M. le maréchal de Manissart, on dit que la nouvelle de son commandement lui a valu un grand soufflet de la main de Mm' la maréchale et qu'il n'ose paraître avec la joue qu'il en a. Mm" de Manissart est des plus jalouses, et les campagnes donnent à M. de Manissart des occasions agréables, mais qui plaisent moins à sa femme. J'apprends que Langarderie a demandé à partir avec M. le duc de Vorailles, de qui il est un peu parent. Beaucoup d'autres demandent aussi. Le voyage du Roi n'est rien moins que certain; il se pourrait même que celui de Fontainebleau soit remis ou supprimé.

27 février 1677. — On prépare tout pour le départ de M. le maréchal de Manissart, et cela ne va pas sans quelques éclats, car M'" la maréchale est une personne de grand fracas. Avant tout M. de Manissart dut passer par l'avis des médecins. Il s'en réunit, hier, autour de lui, jusqu'à sept ou huit qui le retournèrent en tous sens pour s'assurer qu'il avait le corps sain et qu'il pouvait sans danger affronter les fatigues de la guerre. Pour un peu, ils lui eussent fendu la peau afin de mieux voir à l'intérieur si tout y fonctionnait convenablement. Ils se contentèrent de le faire cracher au bassin. Ses salives furent reconnues bonnes et M. de Manissart

fut déclaré en état de faire campagne. Il ne lui reste donc plus qu'à se garder des boulets, contre quoi la Faculté ne peut rien pour le garantir. Il emporte dans son bagage toute une pharmacie à son usage.

Tous ces préparatifs n'ont point radouci Mme la maréchale, quoiqu'elle les ait étroitement surveillés. Cette femme est redoutable. Sa tyrannie s'exerce non seulement sur son mari, mais sur tout ce qui l'entoure et jusque sur le moindre valet. Elle les harcèle sans cesse et les maltraite souvent, et ils ne sont pas seuls à subir pareil traitement, ce qui faisait dire à M. de Brivois que M. de Manissart n'avait pas reçu le bâton que du Roi, car sa femme l'y avait habitué dès longtemps. On dit en effet que ce valeureux homme de guerre n'échappe pas toujours aux fureurs de certaines émeutes domestiques.

J'eus hier une preuve de l'humeur de Mme la maréchale, car j'arrivai chez elle juste à temps pour lui voir lancer à la tête d'un petit laquais un verre d'eau qu'il apportait et dont je manquai de recevoir ma part au visage. A peine si elle s'excusa. Elle est ainsi. Tout cède à ses emportements et personne d'habitude ne s'avise d'y résister. C'est ainsi qu'elle voulait encore faire fouetter son fils, M. le chevalier de Froulaine, la veille même du jour où il devait partir pour la Provence servir sur

les galères. M. le chevalier qui, de ce jour, se croyait un personnage et qui avait en poche sa commission, mit l'épée au clair et menaça de transpercer quiconque porterait la main sur lui.

M. le chevalier et sa sœur, M,K Victoire, sont les seuls à regimber aux volontés de MU1 la maréchale. M11, Victoire, pour être vrai, s'en soucie même assez peu et leur préfère les siennes. Elle est agile et intraitable et a la langue si terrible que sa pointe en déconcerte Mmo de Manissart mieux même que l'épée tirée de M. le chevalier de Froulaine. Sous couleur d'enfance, elle ose des naïvetés redoutables qui mettent la sueur au front de madame sa mère. Elle abuse de la licence de ses quinze ans. Elle est jolie, d'ailleurs, et on eût pu penser qu'elle serait belle, si son visage avait été secondé par son corps; mais tandis que l'un s'est paré d'un beau teint et de traits délicats, l'autre est resté, sinon contrefait, du moins chétif et, pour ainsi dire, au-dessous de son âge, ce qui donne à cette petite un air singulier et qui n'est pas sans agrément en sa bizarrerie. Telle qu'elle est, elle a de quoi séduire, et je crois qu'un jour elle y mettra du sien. Elle est déjà coquette en ses badinages. Je crois qu'elle a déjà des sentiments sans que son cœur se soit encore déclaré pour personne, sinon

pour M. le chevalier de Froulaine, son frère, qu'elle idolâtre.

Pour l'instant, elle est surtout occupée à imaginer de quoi mettre Mmv la maréchale dans un de ces embarras où elle excelle à l'amener et dont le spectacle la réjouit infiniment.

Ajoutez à cela que M"1' Victoire ne souffre pas qu'on lui manque en rien et qu'on se risque à plaisanter ses petits travers. Elle est intraitable sur le point de son orgueil. Toute fillette qu'elle est, elle se montre déjà femme en plus d'une façon, ne fût-ce que par l'état qu'elle fait d'elle-même et qu'elle veut qu'en fasse quiconque prétend, sinon à ses bonnes grâces, du moins à éviter les impertinences dont elle pique ceux qui ne lui agréent pas et ne font rien pour cela.

Enfin elle est charmante et donne à rire par ses saillies, qui sont promptes et plaisantes, surtout par l'irritation où elles jettent Mme la maréchale, si entichée d'étiquette et qui ne se doute guère qu'elle y contrevient bien davantage par ses hauteurs, ses colères et ses fracas que sa fille ne s'en éloigne en prenant sur chacun des libertés sans conséquence.

Quoi qu'il en soit, l'hôtel de Manissart est un des endroits les plus curieux du monde par les disparates qu'il contient et les originaux qui l'ha-

bitent. Il vaut qu'on y fréquente, ne fût-ce que pour la vieille Mlle de Manissart. Je ne manque pas une fois de l'aller saluer au galetas où elle est retirée parmi ses cartes et ses herbiers. Elle est fort hétéroclite à voir ainsi, toujours en désordre et à quelque rêverie de plantes ou de voyages. Si elle se hasarde en esprit aux contrées les plus lointaines, elle ne met guère le pied hors de chez elle. C'est là que se réfugie M. le Maréchal aux trop fortes algarades. Ils s'aiment beaucoup et discourent entre eux librement, car elle n'a guère de religion et lui pas plus que ce qu'il en faut pour être honnête homme. Il l'est fort, malgré ses extravagances de médecins, dont j'ai rapporté la dernière, au sujet de la campagne qui se prépare. Le plus singulier encore, c'est qu'il ne partira cette fois qu'accompagné de M. de Berlestange, sans qui Mia' la maréchale ne veut pas le laisser aller et sur qui elle compte pour lui ramener M. le maréchal en meilleur état qu'il ne revient d'ordinaire. Berlestange doit veiller aux mœurs de M. de Manissart. Je doute qu'il y parvienne.

C'est ici le lieu de dire quelque chose du personnage de ce Berlestange. Il est de petite origine et fils d'un contrôleur de grenier à sel. On ne sait trop sa province, mais je ne m'étonnerais pas, à l'accent, qu'il soit de Champagne ou de Picardie.

Le goût de faire des vers le poussa à Paris. Il s'y maintint assez péniblement. Les quelques ouvrages qu'il donna au public marquent plus d'application que de génie. Ils le firent connaître pourtant de Mlle de Manissart, maintenant la vieille, alors dans sa première jeunesse. Lui, à ce moment, n'était pas mal, quoique gueux et râpé. Sa figure valait mieux que ses ouvrages. Le temps a eu raison de l'un et des autres. On prétend qu'il plut à MUe de Manissart et il s'attacha à elle. Ne pouvant l'épouser, elle eut, dit-on, la faiblesse de l'en dédommager. On ne vit plus que lui à l'hôtel de Manissart, mais moins en amant heureux qu'en parasite, car il tirait de là toute sa subsistance. S'il toucha le cœur de la demoiselle, il ne parvint pas à résoudre son orgueil au mariage. Il en demeura ainsi je ne sais qui d'incertain et de subalterne. Lorsque M. le marquis de Manissart, alors maréchal de camp, se maria, sa femme trouva là Berlestange et s'en accommoda : sa tyrannie avait besoin d'un public. Berlestange en subit tous les caprices. Quand M. le chevalier de Froulaine prit de l'âge, Berlestange devint pour lui une sorte de gouverneur et c'est en cette qualité que Mme de Manissart vient justement de l'attacher encore à la personne de son mari.

C'est présentement un grand homme maigre,

sec et noir. Il ne rime plus et ne parle pas, sinon à table, pour redemander des petits pois, dont il est fort gourmand. Il jure encore par Apollon, mais dès longtemps sa verve est tarie et il ne produit plus rien. Ces sortes d'hommes ne sont point rares, qui montrent dans leur jeunesse une espèce de feu dont on voit vite la cendre. Ni en poésie, ni en amour, Berlestange ne sut s'élever à aucune fortune. Il est doux, taciturne, peureux et ne compte guère.

29 février 1677. — Langarderie m'est venu dire ce matin qu'il partait, et partait me sachant amoureux de sa femme; qu'il eût cru, pour cela même, de la dernière indignité de ne pas partir; qu'il avait une foi entière dans la vertu de Mnu de Langarderie; que d'ailleurs il n'était pas jaloux; que me verrait-il couché avec elle il ne lèverait pas le drap pour voir où nous en sommes; qu'assuré comme il l'était de son épouse, il ne pouvait que le regretter pour moi et me dire son chagrin ne n'avoir pas, comme tant d'autres, le moyen d'obliger un ami; enfin qu'il avait commandé à sa femme de ne me point éviter,maisbien au contraire de rechercher ma compagnie. Il y ajouta encore mille sottises que j'oublie. Il a le régiment de

cavalerie de son nom et sera en Flandres avec M. de Vorailles.

1er mars 1677. M. de Chamissy, l'abbé du Val-Notre-Dame, a écrit à M. de Chamissy, le lieutenant général, une lettre dont la fin est celleci: « Mon âge voudrait, mon cher frère, que je sois de nous deux le premier à mourir, mais je compte sur le métier que vous faites pour vous épargner ce chagrin et me donner le plaisir de prier pour vous. » Je ne sais la réponse du lieutenant général, mais elle dut être bonne, car il est méchant et, quoique brave, craint la mort. MM. de Chamissy se détestent; leur haine date de loin et du temps où ils étaient tous deux dans le monde, car l'abbé du Val-Notre-Dame ne l'a quitté qu'assez tard. Son abbaye est près de Vircourt-sur-Meuse. Elle lui rapporte plus de vingt mille livres. On la dit extrêmement belle en bâtiments et bien entretenue. M. de Chamissy y réside toute l'année.

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