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CARACTÈRE DE M. LE MARÉCHAL DE VORAILLES

M. de Vorailles est né avec je ne sais quoi de si impétueux et de si effréné en lui que le mouvement l'en eût porté fort loin, s'il n'eût arrêté le cours de

ce torrent où se mêlait ce qu'il y a en l'homme de plus brutal et de plus dangereux. Dès sa jeunesse, il chercha donc de quoi résister à cette poussée redoutable d'un tempérament dont la fougue menaçait de tout dévaster et de ne rien laisser debout derrière elle. M. de Vorailles eut la chance de comprendre tôt que les moyens ordinaires n'y suffiraient pas, pas plus la bonne volonté que ce pouvoir sur soi-même qu'on tire du désir de faire figure dans le monde ou du souci de se bien posséder pour mieux et plus avantageusement user de soi. Il distingua fort clairement que rien de ce que nous appelons les usages et les mœurs, la politesse ou la politique, et qui sont les contraintes les plus communes où nous recourons, ne vaudrait à le retenir. Aussi chercha-t-il plus haut son appui et en un lieu si solide et si ferme que tout y vint butter sans en ébranler le fondement.

Ce fut donc à la religion que M. de Vorailles demanda secours contre lui-même. Là seulement il trouvait sur quoi se reposer. Il se résolut donc tout bonnement à être pieux afin d'éviter et de s'éviter d'être un péril public et particulier. C'est donc à cette peur salutaire de soi, qui manque à beaucoup, que nous devons d'admirer en M. de Vorailles un exemple de vertu. Nul plus que lui ne fut strictement assidu et exactement fidèle à son

devoir. Grâce à sa vigilance rigoureuse et continuelle, on ignora toujours ce qu'on aurait eu à craindre d'un tel homme, s'il n'avait pris le soin d'être son propre bourreau et de détruire en lui ce que la nature y avait mis d'indomptable et qu'il sut dompter.

Il fut le seul et unique témoin de combats et de victoires intérieures dont on ne saura jamais rien, sinon qu'il leur dut d'être ce que nous savons. Son humilité se plaisait parfois à révéler l'état singulier où il vivait et dont personne, à le voir, ne se fût douté et qui est à ne pas croire. On observait en lui un homme probe, sage, sévère et occupé, la fermeté même, avec quelque lenteur dans l'esprit, le plus calculé, le plus réfléchi, le plus circonspect en paroles et en conduite.

Toute sa vie ne fut que l'illustration du principe qu'il s'était imposé. Il prit femme de bonne heure et la prit laide afin qu'elle ne fût pas une tentation aux autres et un péril à lui-même. Il se servit d'elle à sa nécessité, qui était fréquente. Il la chargea d'enfants, mais quand elle mourut, il ne la remplaça pas, trouvant sans doute que l'âge et l'usage avaient suffisamment amorti en lui l'aiguillon de la chair, pour n'y donner pas un nouveau prétexte. Il resta veuf assez tôt. Sa femme ne le connut point en ses grands emplois qui ne lui vinrent

qu'assez tard. Le Roi, qui avait distingué de bonne heure ses talents, tardait d'autant plus à les récompenser que M. de Vorailles eût été le premier à s'étonner qu'ils dussent l'être. Le bien de l'Etat lui était personnel. Il tenait si peu à son avantage particulier qu'il y renonça plus d'une fois de plein gré pourvu que le bien public y eût son compte. Il n'eut le bâton que passé son tour et quand il aurait été honteux de ne pas le lui donner.

M. de Vorailles aime sincèrement la guerre, disant qu'elle est un bon exercice pour un chrétien; que les chances nombreuses qu'on y a d'être tué mettent l'esprit en un état de détachement salutaire où l'on apprend, à chaque heure, à penser que celle qui vient sera la dernière ; et que rien ne vaut mieux qu'une bataille pour savoir le point exact où l'on en est vis-à-vis de soi-même et de Dieu.

Il s'y montra de tout temps admirable et y prouva les capacités les plus diverses, tant aux sièges qu'aux actions et aux marches. Il en apprit tout le métier par expérience et par raisonnement, des fonctions les plus humbles aux plus importantes. Comme nous l'avons dit, il n'eut le bâton que tard et presque à soixante ans. Il en fit garnir l'intérieur de reliques.

M. de Vorailles paraît peu à la cour et dépense

son temps, hors la guerre, à visiter les places fortes et à en dresser les plans. S'il rencontre quelque pèlerinage sur son chemin, il ne manque pas de s'y rendre et de s'y prosterner avec la plus véritable dévotion. Il a le gouvernement d'Artois et y réside d'ordinaire à Vorailles. Le château est plein de moines et de prêtres et on se croirait bien plutôt chez un évêque que chez un soldat. Il a une chapelle et y suit la messe à genoux. Les ornements et le mobilier sacrés y sont de la plus grande beauté, car il profite de chaque campagne pour l'augmenter de quelque ciboire ou de quelque châsse qu'il se réserve dans le butin des soldats. Il lave les pieds des pauvres et panse leurs plaies, mais il est intraitable en préséances et sur ce qu'on doit à sa naissance. C'est le seul orgueil qu'il n'ait pu abaisser en lui. Il se croit beaucoup par le nom qu'il porte et fait bon marché des talents par où il l'a illustré encore davantage. Il est haut et dur au monde et petit devant Dieu. Le Roi le craint et ne l'aime pas, mais compte avec lui et compte sur lui. Il n'est pas avare, mais sait le paraître et ne déteste pas qu'on dise qu'il l'est. Tout duc qu'il soit, il ménage son bien. Sa nombreuse parenté guette ses dépouilles, car il n'a que des filles, dont trois au couvent et une mariée au prince de Balmont : il y aura peut-être longtemps à attendre car il est sain

et robuste, mais un boulet a bientôt fait. Il s'expose volontiers ; j'ai dit pourquoi. Il a le corps épais, le visage brun, le sourcil gris, et porte aux oreilles deux perles longues où il a fait enfermer des parcelles d'hosties.

La seule singularité de M. le duc de Vorailles est qu'il n'y a rien en lui d'inexplicable quand on sait que toute sa conduite découle d'un principe qui est le fondement de son caractère. Il s'y tient obstinément, car le moindre écart qui le ramènerait à sa nature risquerait de mettre à nu ce qu'il en a voilé par un effort constant et acharné, tant le cours de son humeur ne maintient son circuit et son niveau qu'à force de digues et d'écluses.

14 mars 1677. -Le voyage du Roi est décidé. Il partira vers la fin de mars pour se rendre sur la Meuse, où l'armée est très forte. Il a passé en revue aujourd'hui les troupes de sa maison. Sa Majesté a été extrêmement contente de les voir plus belles qu'elles n'ont été jamais. Les courriers rapportent que l'ennemi se met partout en mouvement.

M'" de Langarderie me tient rigueur, malgré les ordres de son mari. Je lui ai fait parler à ce sujet par Brivois, qui a dû lui dire que je ne renonçais à rien de mes espoirs, mais que je ne voulais que d'elle-même un bien que je plaçais au-dessus de

tout; que je m'engageais à ne tenter aucun stratagème pour me l'approprier et qu'elle n'avait rien à redouter de moi. Brivois a si bien fait qu'elle a promis de ne plus m'éviter à l'avenir et de me souffrir auprès d'elle.

* 27 mars 1677. — Les nouvelles des Flandres sont ordinaires. M. de Vorailles est sur l'Escaut. M. de Manissart couvre la Meuse.

* 29 mars 1677. — Le Roi est parti ce matin pour rejoindre l'armée sur la Meuse. Il ira fort vite et n'emmène pas de dames. Il y en a de fort attrapées.

* 2 avril 1677. — On a de bonnes nouvelles du voyage du Roi. Il descend parfois de carrosse pour chasser. Il est fort à l'aise en ce nouveau carrosse à cause de sa grande commodité et de la perfection de ses soupentes. Il y voyage même de nuit.

* 23 avril 1677. — Les détails commencent à arriver sur la victoire que le Roi a remportée sur les ennemis dans la plaine de Mohain, près de Domden. Les louanges de Sa Majesté courent ici de bouche en bouche et on ne se lasse pas de les

répéter. Les vieux courtisans en pleurent d'attendrissement. Sa Majesté fut à cheval tout le jour et souvent aux endroits où le feu était le plus violent. Il fallut se jeter à ses genoux pour obtenir qu'elle ne s'exposât pas. Le Roi fut partout en personne, ce qui explique la fureur de notre attaque et le peu de résistance de l'ennemi. Il s'est retiré en grand désordre. Trente-sept étendards sont tombés entre nos mains, avec un grand bagage. M. le maréchal de Manissart a eu son cheval blessé sous lui. Il y a beaucoup de morts. La joie est grande à Versailles.

2 mai 1677. — Retour du Roi.

* 20 juin 1677. — Dortmiide s'est rendue, le 16 au matin. M. le maréchal de Manissart a écrit au Roi pour lui apprendre l'heureuse fin du siège.

12 août 1677. - - On commence à être fort inquiet du sort de Dortmiide, où M. de Manissart s'est enfermé. On dit que M. de Rabersdorff presse la ville, qui est aux dernières extrémités et tombera si M. le duc de Vorailles ne parvient à la secourir. M. le maréchal de Manissart est fort blâmé de s'être mis en cette souricière. Le Roi en a parlé ce soir aigrement. Ni M. de Montcornet ni

M. de la Bourlade n'étaient d'avis d'une pareille conduite et M. de Chamissy s'y est opposé avec la dernière violence. Il en a écrit aux ministres. Sa lettre est très forte.

Je suis allé rendre visite à Mme la maréchale de Manissart. Elle était chez Mme la princesse de Balmont. J'ai trouvé MUe Victoire occupée à se laver les yeux à la fontaine qui est dans la cour. Elle avait pleuré, mais son visage était charmant. Elle a du chagrin autant de savoir son père enfermé que de ne plus avoir auprès d'elle son frère, M. le chevalier de Froulaine. Elle a voulu me montrer un singe et un perroquet qu'il lui a envoyés en présent. Ce sont d'assez vilaines bêtes, dont elle raffole. Elle m'a demandé mille détails sur les galères et sur les Barbaresques. MUe Victoire a quelque bonté pour moi. Ma faveur vient du respect que j'affecte de lui témoigner. La peine que je prends de la traiter au-dessus de son âge me vaut le plaisir de la voir se rengorger de toute l'importance qu'elle emprunte à être grandie à ses propres yeux. Elle m'a fait l'honneur de m'offrir trois noisettes cassées par son singe, ce qui est de sa part un présent inestimable.

13 août 1677. — J'ai voulu faire jaser Brivois sur Mme de Langarderie et apprendre au juste ce

qu'il avait eu d'elle, afin d'y prendre quelque idée de ce que j'en pourrais obtenir. Nous étions dans le Bosquet, qui est un lieu où ne pas être entendus et fort propre à ces entretiens. Brivois commença par faire le discret et par vouloir m'en imposer. Mais à mesure que je le questionnais, il rabattait de sa prétention et se rapprochait de la vérité. Il finit par m'avouer qu'en tout et pour tout ils en étaient restés à quelques billets et à quelques menues galanteries, et qu'il n'y avait pas à en supposer que Mmc de Langarderie eût jamais été en humeur d'aller plus loin et jusqu'où je pense la mener, encore qu'une fois il ne lui eût passé la main sous les jupes et l'y eût laissée assez longtemps au chaud.

Là-dessus, je me mis à rire et lui fis honte de sa vantardise, lui disant que si l'on se mettait à compter pour une victoire ce qui n'est qu'en tâter le terrain, il n'était presque pas une dame de la cour à qui l'on ne put se vanter d'en avoir fait autant. Et je le regardai d'un air significatif, tellement qu'il put croire que je n'en exceptais pas Mme de Brivois, sa femme. Depuis cette gasconnade, il m'épargne les siennes et me sert fidèlement auprès de MmP de Langarderie.

* 3 septembre 1677. — Quel changement!

Voici M. de Manissart porté aux nues et M. de Chamissy porté en terre. On ne parle que de la belle défense de Dortmude. Il paraît que sa durée a seule permis à M. le duc de Vorailles d'exécuter le plan qui nous vaut la fin de la campagne et un succès si considérable qu'il décidera peut-être de la paix. Langarderie est entré des premiers dans Dortmude. Mme de Langarderie est triomphante. Son mari sera maréchal de camp. J'en ai complimenté cette dame. Il y avait beaucoup de monde chez elle et elle m'a fort bien reçu. Langarderie l'a si bien persuadée de sa vertu qu'elle songe moins à la défendre qu'on l'aurait pu croire. J'ai fait de grands progrès dans son esprit et elle s'accoutume à moi de jour en jour. Il paraît que M. de Chamissy a été tué dans sa maison par un boulet. Le Roi le regrette. Il laisse soixante mille écus qui m'accommodent fort.

SUR M. DE CHAMISSY

Je n'ai point tant à dire qu'on le pourrait croire sur mon oncle M. de Chamissy. La parenté, comme il le prouvait par ses sentiments envers son frère l'abbé du Val-Notre-Dame, ne lui était pas une raison d'aimer les gens. Il ne chérissait pas davan-

tage mon père. Quoique l'aîné de notre maison, il ne voulut pas se marier, mais il ne pardonna pas à mon père de l'avoir fait, non seulement à cause du surcroît de bien que ce mariage lui valut, mais aussi de la beauté et de la vertu de sa femme. Je ne sais s'il prétendit éprouver la seconde ou s'il ne sut résister à la première, mais il est certain qu'il n'hésita pas à tenir à sa belle-sœur des propos qui eussent dû faire horreur, même en pensée, à un honnête homme. Le fait est qu'il l'obséda de coupables assiduités qui la mirent dans le plus grand embarras par la difficulté où elle était de fuir sa présence et le danger de la permettre auprès d'elle.

Les choses vinrent à un tel point qu'elle dût avertir mon père. Il ne fit d'abord qu'en rire, convaincu que sa femme s'était méprise à quelques familiarités plus maladroites que perfides. Pourtant, sur des plaintes réitérées, sur des pleurs et des prières, il consentit à s'enfermer dans un cabinet d'où l'on pouvait voir et entendre ce qui se passait à côté. Mon père n'eut plus de doutes. Son indignation et sa fureur furent telles qu'il se précipita dans la chambre. D'un bond, il fut sur Chamissy et le maltraita tellement qu'il l'eût certainement tué si on ne l'eût retiré de ses mains. Le larron en fut quitte pour une côte enfoncée, quatre dents

brisées, et une qui ne se remit jamais en place et qu'on lui voyait, même sans qu'il rit, au coin de la lèvre.

Les années passèrent et ils se revirent. L'abbé du Val-Notre-Dame les raccommoda en apparence, mais ils se haïssaient. Ma mère ne put jamais lui parler sans un petit tremblement, quoiqu'il fût parfaitement poli avec elle et l'entretint de l'air le plus détaché. Il était, dans l'intervalle, devenu dévot, au moins par hypocrisie, car des trois frères Chamissy qui abjurèrent en leur jeunesse la religion prétendue réformée, où ils avaient été nourris comme beaucoup de gentilshommes de leur temps, mon père fut le seul des trois à reconnaître sincèrement son erreur et à faire une vraie conversion. M. l'abbé du Val-Notre-Dame, tout prêtre de l'Eglise qu'il est, est un impie déterminé, ce qui ne l'empêche point de fort bien mener ses moines. Il dit volontiers que son devoir consiste à les conduire au seuil du Paradis, et que, cela fait, il a bien le droit, lui, d'aller au diable, s'il lui plaît.

Quant à M. de Chamissy, le militaire, sa foi fut plus que douteuse. Sa dévotion d'ailleurs ne le gêna guère. Sa dureté le rendit redoutable à tous. Durant des années, elle s'exerça obscurément, jusqu'à la guerre de Hollande où l'on ne se priva

point d'en parler, d'abord tout bas, puis tout haut. Les effets s'en firent sentir autour de lui. Partout où il passa ce fut le désert. Il saccagea à fond le pays. Les villes, les villages et jusques aux moindres bourgs furent rançonnés, pillés et brûlés. Il ne fit rien pour arrêter les excès naturels aux soldats. Il n'y eut point d'atrocités qu'ils ne commissent et qu'il n'ordonnât. Des femmes et des enfants furent massacrés en grand nombre, quelques-uns avec un raffinement odieux. A certaines places, les canaux furent si remplis de cadavres qu'ils obstruèrent les écluses. Ces cruautés firent un bruit qui aurait pu avoir des suites fâcheuses si l'on n'eût jugé à propos de les considérer comme une nécessité des temps et comme un châtiment dû à la résistance opiniâtre des Hollandais et aux moyens qu'ils employèrent, comme de rompre les digues, ce qui est contraire aux lois établies de la guerre.

Cette campagne des Pays-Bas fut extrêmement fructueuse en argent à M. de Chamissy, à quoi il fut sensible, car il était avare et voulait vivre petitement en de grands biens. Il ne faisait presque pas de dépenses et encore toutes pour lui et aucune pour qui que ce fût. Il ne jouait point. Les femmes lui coûtaient peu. On dit qu'en campagne il se faisait amener des filles sous sa tente ou à son

logement et qu'il se plaisait plus à les tourmenter qu'à en jouir. Le fait est qu'une nuit, à Maëstricht, une d'elles avec qui il s'était enfermé sauta par la fenêtre et se tua sur le pavé. On la trouva nue et portant à la gorge des marques qu'elle ne s'était pas faites en tombant. A Paris, on ne le vit jamais s'attacher à personne. Sa dureté éloignait de lui, et il n'avait pas pour y ramener cette générosité qui force par des sentiments intéressés le peu d'inclination qu'on a pour quelqu'un. Aussi vivaitil fort isolé et sans autre soin que celui de sa fortune. Il demeurait du reste moins content d'elle que de lui et ne la trouvait pas égale à son mérite pour qui il avait une estime plus justifiée à ses propres yeux qu'à ceux des autres, ce dont il n'était pas sans s'apercevoir et qu'il ne pardonnait pas.

Le grand chagrin de M. de Chamissy aura été de manquer le bâton de si près. Il s'en sentait tout proche et en brûlait. Pour l'avoir, il se fût donné au diable comme il s'était jadis donné à Dieu, par ambition, par calcul et parce qu'en ce moment il était bon, à qui voulait parvenir, de quitter le prêche pour le sermon. Je doute que tout cela lui ait valu le paradis.

7 septembre 1677. — Depuis que M. de Lan-

garderie s'est acquis à la guerre de quoi renforcer pour de bon l'état qu'on faisait de lui, sa femme semble bien sur le point de se départir d'une conduite qui lui paraissait sans doute plus utile qu'agréable, car elle paraît fort disposée à essayer d'une autre qui ne ressemblera guère à la première, mais qui lui sera plus facile et plus naturelle. C'est ainsi que j'ai vu, en un jour, l'éloignement qu'elle me marquait se retourner en une bienveillance dont il m'était impossible de ne point m'apercevoir. Quoique j'éprouvasse à cela beaucoup de contentement, je crus de mon honneur de me montrer piqué du peu de cas qu'elle avait fait de moi trop longtemps et de paraître insensible à celui qu'elle en semblait faire tout d'un coup. J'employai à ce manège toute la suite et toute l'attention dont je suis capable et j'en attendis l'effet. Il ne tarda point. Mrae de Langarderie ne manquait aucune occasion de rechercher ma compagnie, d'autant que je m'attachais à avoir l'air, le plus naturellement du monde, de ne me soucier de la sienne que dans la mesure où la politesse m'obligeait à ne la point éviter. Je m'arrangeai en même temps pour faire de fréquentes absences et pour ne lui pas laisser ignorer que j'en passais le meilleur à Paris, à l'hôtel de Manissart. Au retour, j'affectais de ne point tarir en éloges sur les petites perfec-

tions de M11, Victoire; j'en rapportais mille traits plaisants dont je n'avais, à vrai dire, que l'embarras du choix, et dont Mme de Langarderie écoutait le récit avec un déplaisir qu'elle ne prenait pas le soin de cacher.

Je la menai si bien qu'elle finit par me demander si je n'étais pas amoureux de cette fillette, ce qu'elle fit avec une raillerie forcée et sur laquelle je ne m'abusai point. J'évitai de lui répondre. Elle revint à la charge. Je redoublai les louanges que je faisais de la fille de Mme la maréchale et je m'applaudis de l'humeur que Mm" de Langarderie manifestait à cet éloge. A la fin, elle n'y tint plus et me brusqua si bien que je feignis de me sentir au pied du mur. Ce fut alors que je lui avouai le plus sérieusement du monde qu'il y avait du vrai dans ce qu'elle me reprochait, quoique ce ne fût pas ce qu'elle pensait; que Mlle de Manissart n'était pas d'âge à ce qu'on eût pour elle un sentiment passionné et que c'était là justement ce qui me plaisait en elle; que sa jeunesse mettait le cœur à l'abri, et qu'il y a justement dans ces enfantillages un repos délicieux, une sorte d'amourette et de menu jeu qui délasse, amuse et occupe. J'ajoutai que j'avais éprouvé depuis peu les dangers et les chagrins qu'il y a à s'engager en des affaires où l'on échoue, tandis qu'en celles dont elle parlait il n'y a rien à craindre

de semblable, puisqu'elles n'ont pas de but autre que se divertir l'esprit; qu'enfin j'avais pris le parti de jouer, pour ainsi dire, à la poupée et que je m'en trouvais le mieux du monde.

Mme de Langarderie ne vit là que le subterfuge par quoi quelqu'un veut dérober son sentiment véritable. Elle s'en servit pour me montrer le sien. J'y fis la sourde oreille jusqu'à ce qu'elle en vînt à me demander de laisser là cette petite. Je profitai de l'occasion pour lui dire alors qu'il y avait dans tout cela beaucoup plus de sa faute qu'elle ne pensait; qu'elle avait pris son plaisir à me désespérer et qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que je prisse le mien où je pouvais. Je lui représentai ses rigueurs comme la cause de ces distractions et lui prouvai qu'il ne tenait qu'à elle de m'y rendre indifférent. Enfin je lui dis les choses les plus nettes et les plus fortes que je lui eusse encore dites, et je la quittai rêveuse et troublée et fort incertaine si j'avais dit vrai ou non, tellement que je ne doute pas que cette incertitude et cette rivalité ne lui soient insupportables et qu'elle ne fasse tout ce qu'il faut pour sortir de l'une et mettre fin à l'autre.

Langarderie est encore à l'armée et ne reviendra qu'au commencement de l'hiver. Le Roi lui donne le gouvernement de Dortmiide.

19 septembre 1677. — M. le maréchal de Manissart est revenu de l'armée. Il y a une queue de carrosses à sa porte.

*23 novembre 1677. — Je commence à être fort lassé de cette Mme de Langarderie, et il est grand temps que son mari revienne. Heureusement, on annonce son retour pour bientôt. Ce n'est pas que sa femme ne soit belle et toujours parée avec le meilleur goût, mais un visage agréable ne doit que s'ajouter au plaisir d'un corps qui lui réponde, et le sien ne vaut pas sa figure. Il est assez robuste et point mal fait, quoique la structure en vaille mieux que la matière. Les os n'y supportent pas assez de chair pour en adoucir les contours, et la peau qui les couvre n'est point du poli qu'il faudrait. Ce qu'on voit d'elle trompe sur le reste, car elle a les mains fines et la gorge assez bien placée. Mais je ne doute pas que, telle qu'elle est, elle ne fasse l'affaire de plus d'un autre.

J'en éprouverai moins de chagrin que de soulagement. Il m'a fallu lui enseigner point par point la conduite que doit tenir une personne qui veut que son plaisir ne nuise pas trop à sa considération dans le monde. Elle est d'une imprudence qui fait trembler. C'est pourquoi j'aime mieux me défaire d'elle avant le retour de Langarderie, qui

a chance de devenir l'homme le mieux apparenté de la cour, car sa femme, lui procurera des alliances bien diverses par leur nombre et leur qualité. Je ne la quitterai pas sans lui en avoir indiqué quelques-unes. Je mets au nombre Brivois, qui n'a eu que le tort de s'attaquer à elle dans un temps où elle en était encore à des principes où heureusement elle n'est plus aujourd'hui.

8 avril 1678. — Je suis allé trois fois à l'hôtel de Manissart sans y pouvoir entretenir M,k Victoire que j'avais fort négligée durant M111 de Langarderie. Je me sentais tout disposé à entendre d'elle les merveilles de M. le chevalier de Froulaine, et porté à parler des Barbaresques et des galères. Je ne trouvai les trois fois que la vieille M11, de Manissart dans son galetas. Elle me montra plusieurs herbes nouvelles dont, comme elle, les fleurs furent peutêtre brillantes et parfumées.

Je finis enfin par rencontrer M"'' Victoire. Elle me parut plus charmante que jamais. Son visage a pris plus d'expression et sa taille a gagné sans cesser de rester singulière, ce qui est piquant au dernier point. Je me demandai si je n'allais pas devenir amoureux d'elle tout de bon. Je risquai la liberté de le lui dire en les termes les plus respectueux. Voilà tout à coup une petite personne

redressée et sérieuse qui me tire une belle révérence et me dit avec une gravité inattendue qu'elle est bien honorée de mes sentiments, mais que son cœur est engagé, le tout accompagné d'un regard dont la malice était pour moi et la tendresse pour un autre que je ne connais point. Ajoutez que cet aveu me venait d'une fillette dont la petite taille semblait augmenter la jeunesse et qui tenait sur le poing son perroquet, la cerise au bec, tandis qu'auprès d'elle grimaçait, assis sur son derrière et se grattant l'aisselle, un singe dont le museau laissait voir un rire de dents blanches et inégales.

17 avril 1678. - Mn" la maréchale de Manissart m'a fait aujourd'hui ses plaintes du caractère de sa fille, qui ne fait, de jour en jour, que croître en difficultés et en épines. Il n'est point d'occasion où l'on ne s'y pique cruellement. Elle reçoit avec colère les moindres remontrances, si bien que Mme la maréchale en arriva à me demander de vouloir lui en transmettre quelques-unes dans l'espoir qu'elles seraient mieux reçues de ma part que de la sienne, M1U Victoire m'ayant témoigné une confiance visible. Je dus détromper Mm" la maréchale. Je le fis avec quelque amertume, mais il fallut bien déclarer que mon crédit auprès de sa fille était fort diminué et qu'elle ne prenait guère

garde à moi, n'ayant plus d'yeux ni d'oreilles que pour M. de Pocancy.

Au nom de M. de Pocancy, M"" la maréchale soupira profondément. J'avais trouvé en elle un point sensible. Elle m'avoua qu'en effet elle avait bien observé quelque chose de ce que je lui disais, et qu'elle en était fort chagrine; que son mari s'était entiché de ce M. de Pocancy jusqu'à l'avoir ramené avec lui de Dortmiide et à le garder ici, où la vieille M11' de Manissart le soutenait fort et ne voyait que par lui. Elle ajoutait qu'il faudrait bien que tout cela eût une fin et que M. de Pocancy retournât dans sa province; que, quant à elle, elle ne le souffrirait pas plus longtemps à ne rien faire qu'à obéir aux caprices de Mlle Victoire et qu'il était honteux qu'une fille regardât un homme comme la sienne regardait ce Pocancy.

La mauvaise humeur de M,m la maréchale la poussa ensuite à se railler de M. de Pocancy. La vérité est qu'il n'y a rien trop à dire de lui, sinon qu'il a bonne tournure et bon visage avec plus de sens que d'esprit. Il est de belle taille et d'heureuses proportions. On dit qu'il a du bien, et il sait le dépenser en vêtements fort appropriés à sa personne et qui font merveille aux yeux de M11' Victoire.

18 mai 1678. — Le mariage de la petite Manissart

et de M. de Pocancy est chose décidée. Les accordailles ont été faites hier, malgré l'opposition de Mrae la maréchale, qui en a pense mourir de rage. C'est la première fois qu'elle subit un pareil échec à ses volontés. Il est dû à M" Victoire elle-même qui a su tenir tête à toutes les remontrances et à toutes les menaces, dont celle du couvent. Pendant ce débat, M. le maréchal s'est mis au lit, comme en toutes les occasions difficiles, et il n'en a entendu le bruit qu'à travers la porte.

3 juillet 1678. — Le Roi a signé au contrat de MUe de Manissart et de M. le comte de Pocancy. Ils sont allés hier à l'église. Les présents sont fort beaux, et le principal consiste en perles admirables. Malgré la saison, M. le maréchal n'a voulu paraître qu'en fourrures et en manchon. Sa peur de s'exposer à quelque maladie le tient plus que jamais. Son carrosse est plein de boules et de réchauds, de telle sorte que les mariés en sont descendus tout en sueur.

5 juillet 1678. — Voici au juste ce qu'est ce Pocancy. Il est de bonne souche et petit-fils du Pocancy qui fut capitaine des fauconneries du feu roi Louis XIII. Son père aurait pu aisément par là se pousser à la cour, mais jamais il ne fit rien

pour sortir de l'obscurité de quelqu'un qui est sans charges et sans attaches, car, par une conduite assez peu commune, mais qu'il soutint jusqu'au bout, il ne voulut qu'être rien : il le fut donc toute sa vie, comme c'était son gré. Il avait à Paris une belle maison, je ne sais plus où, et il y vivait agréablement, car elle était très bien ornée et remplie de meubles de toutes sortes, quelques-uns rares et précieux. Là dedans, il se montrait homme de bon ton, non sans quelque bizarrerie, si c'en est une de passer son temps à ne rien faire d'autre que l'amour. Il le fît, toute sa vie, avec un très grand nombre de femmes, sans se fixer à aucune, même à la sienne, qui mourut jeune. Il avait du goût pour toutes les autres et le contenta amplement. Comme c'était la mode des surnoms, on le connaissait sous celui du bel Anàxidomène. La preuve qu'il fut honnête homme est la facilité qu'il trouva auprès des dames à le prendre comme témoin de ce qu'elles ont de plus cher et de plus secret, à savoir comment elles sont faites aux endroits les plus intimes de leur corps. Tout cela lui composa un tissu d'aventures tantôt délicates et tantôt vulgaires, car il ne réglait son choix que d'après la convenance des visages et sans souci que ce qui lui plaisait en eux appartînt à une femme de naissance ou à quelque bourgeoise.

Une fois veuf de la femme dont il eut le Pocancy d'aujourd'hui, il se remaria, quinze ans après, obscurément. Il se retira aux champs et y vivait encore il y a peu. Il est mort par accident. Son fils est riche. Le voilà maintenant, par son mariage, en passe de quelque chose, si sa femme y veut aider. Elle a seize ans, et lui près de trente.

* 6 septembre 1678. — Le Roi, qui est fort magnifique en toutes choses, veut que pas un coin de ses jardins ne soit sans surprises et sans curiosités de quelque sorte. Ainsi fait-il travailler constamment à les embellir, de façon à les rendre ce qu'il y a au monde de plus achevé en ce genre. On s'occupe en ce moment d'une colonnade ornée de vasques, de fontaines et de statues. M. Le Leur en a fourni les plans et les dessins, et M. Dancine s'est chargé d'y amener et d'y disposer les eaux. L'ouvrage est assez avancé pour s'apercevoir qu'il sera fort agréable et certainement au goût de Sa Majesté.

L'autre jour, je me rendis à l'emplacement pour juger de ce qui a été fait. Après avoir reconnu qu'on ne pouvait mieux faire et que tout y était à souhait, je me retirais par une allée écartée, lorsque je fus fort étonné de rencontrer, assise sur un banc de pierre, Mme de Langarderie. Le lieu était solitaire et j'en pris l'idée que Mme de Langarderie y

attendait quelqu'un. Comme je me détournais pour ne point la troubler, elle m'appela par mon nom, et après quelques cérémonies de ma part, me fit mettre auprès d'elle. L'endroit était plaisant et personne n'avait chance d'y passer. Il y avait là, dans une encoignure de treillage, une petite fontaine, et on entendait le râteau des jardiniers et les scies des tailleurs de pierre.

Mme de Langarderie ne me cacha point qu'elle avait un rendez-vous avec M. le prince de Balmont, mais qu'il était fort peu probable qu'il y vînt, l'heure étant passée où il aurait dû être là. « Comment, Madame, lui dis-je, vous en êtes à ce crasseux Balmont? Son beau-père même, M. de Vorailles, n'en parle qu'avec mépris. Il est gros et rustre et sa figure peinte n'a point bon air. De plus il empeste des parfums dont il s'imprègne. Quoi! vous le préférez à tant d'autres dont je m'étais permis de vous recommander le choix et dont vous n'auriez eu qu'à vous louer! »

Mme de Langarderie se mit à rire : « Mais, Monsieur, me répondit-elle, qui vous dit que j'aie, autant que vous le pensez, négligé vos avis? Faitesmoi l'honneur de croire, bien au contraire, que je m'y suis conformée tant que j'ai pu; mais il vint un moment où il eût fallu vous importuner de nouveau et je dus me résoudre à aller au hasard dans

une voie où vous n'étiez plus pour me guider. » Je fus surpris, car il me souvenait parfaitement d'avoir indiqué à Mmi de Langarderie, outre Brivois, une douzaine d'autres affaires, et je lui témoignai quelque étonnement qu'elle les eût si rapidement terminées. Elle ne se cacha point qu'il en fût ainsi : « Ah ! Monsieur, me dit-elle, il y a là un peu de votre faute, mais je ne vous le reproche point, quoique vous ayez eu le tort de m'avoir rendue difficile. C'est en vain que j'ai cherché à vous remplacer, et c'est ce désir et cette obstination qui m'ont conduite au point où vous me voyez, et voilà pourquoi, Monsieur, j'en suis aujourd'hui à M. le prince de Balmont. Il est rustre et laid, j'en conviens, mais il vous ressemble si peu que j'en oublie plus aisément la différence qu'il y a de vous à lui. »

Et Mme de Langarderie soupira doucement en regardant l'eau couler dans la vasque de la fontaine. Ce soupir gonfla légèrement sa gorge. J'ai dit qu'elle l'avait belle et je n'y restai pas insensible, non plus qu'à l'attrait de son visage. Le regret du plaisir l'animait singulièrement et je sentis s'en ranimer, en moi, le souvenir voluptueux, d'autant mieux qu'un homme, si peu vain qu'il soit, ne laisse pas de l'être sur le point où nous sommes. Ce sentiment aurait pu m'amener au plus fâcheux éga-

rement si je n'avais senti aussitôt le ridicule de s'y laisser aller. Mme de Langarderie n'était peut-être point dans les mêmes idées que moi : elle me regardait tendrement. Le banc où nous étions nous rapprochait l'un de l'autre, comme si le hasard eût voulu nous tendre un piège. J'en eus raison assez vite et je montrai par mes façons, à Mmp de Langarderie, que, si l'attrait du passé était assez fort pour m'émouvoir, je n'étais pas dans l'intention de lui céder plus qu'il ne faut pour en être délicatement ému.

Nous restâmes ainsi un bon moment en rêverie, puis je me levai. De l'avis même de M,nc de Langarderie, cette heure eût été une des plus agréables et des plus voluptueuses que nous eussions jamais eues ensemble, si ces maudits tailleurs de pierre qui travaillaient à la colonnade nous avaient ménagé leurs marteaux et ne nous avaient point déchiré les oreilles du grincement de leurs scies.

3 janvier 1679. - J'ai rencontré hier M. le comte de Pocancy. Lui et sa femme ne paraîtront à la Cour que dans les premiers jours du mois prochain. J'ai hâte de voir comment s'y comportera une personne à qui sa langue créera des embarras dangereux et continuels et dont le caractère n'est fait pour s'accommoder d'aucune

contrainte. Le spectacle ne peut manquer d'être piquant. Pocancy n'a point l'air de s'en préoccuper et semble le plus heureux des hommes. Cette petite doit être, en effet, fort propre à l'amour et ils s'en tiennent là pour l'instant.

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