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PORTRAIT DE MADAME LA COMTESSE DE POCANCY, SOUS LE NOM DE SOPHRYSE

Connaissez-vous Sophryse, ou plutôt la reconnaissez-vous ? Elle est la fille du satrape Manaxyde % l'un des lieutenants du Grand Roi, et je vous ai entendu dire que vous saviez la cour d'Alexandre. Sophryse en est une des beautés les plus intéressantes. Tenez, la voilà justement qui s'avance le long de cette allée d'eau. Elle est plus près de nous que vous ne pensez, car sa petitesse la recule à vos yeux.

Sophryse, en effet, n'est point grande et son agrément lui vient plus de son visage que de sa taille. Si le premier n'a point besoin d'artifice, la seconde veut qu'on mette ordre à ce qu'il y aurait en elle à reprendre. La nature n'a point doué

(1) M. le maréchal de Manissart.

Sophryse de ces charmes imposants qui font celui de Xanidée :1). Elle n'a point cette fureur d'être remarquée qui dégoûte un peu en Belarminde (2). Elle est elle-même. Sa figure est gracieuse et spirituelle. Venez l'admirer de plus près. Elle nous a vus.

Approchons-nous. Mais que semblez-vous donc craindre? Quoi donc? que me dites-vous? que vous redoutez sa raillerie? que vous appréhendez une de ces brusques saillies qui déconcertent un homme et le laissent sur le carreau? Vous me parlez de regards moqueurs et de mordants propos. Vous en croyez Sophryse capable, et vous ne vous sentez point en humeur de les subir ni d'y répondre. Sophryse est donc si dangereuse ? Que trouvez-vous donc de si effrayant à une jeune princesse qui veut plaire à chacun et qui sait que la décence la plus mesurée et l'accueil le plus affable sont les meilleurs moyens d'y parvenir ? Pensez-vous que Sophryse ignore rien de cela ? Certes, elle a infiniment d'esprit, mais elle n'en montre que ce qu'il faut, et aurait garde d'en faire voir plus qu'il faudrait. Elle a même celui de ne se point fâcher qu'on en veuille avoir à ses dépens.

(\) Mm* de Brivoifl.

2) M"' de Langarderie.

Elle est fort raisonnable et raisonne si bien que l'honnête Ménidacte U), son mari, n'a rien à craindre. Sa tiare n'aura à couvrir aucune de ces infirmités si communes aux maris macédoniens. Venez donc. Elle nous a vus, vous dis-je, et il serait indécent de rester plus longtemps à feindre de ne la point voir. Je vous promets de ne lui rien répéter de vos propos. Elle ne saura pas que vous prétendiez avoir connu une autre Sophryse, fort différente de celle-là, au temps où elle habitait dans l'île de Phénilonte(2), le palais de son père, le satrape Manaxyde. Ces deux Sophryses n'ont entre elle rien de commun. Quelque fée ou quelque génie a dû passer par là.

« Eh quoi ! me dites-vous, cette sage et raisonnable princesse aurait été cette Sophryse d'autrefois, turbulente et colère, qui remplissait l'air de ses querelles, vive à faire fuir et précoce jusqu'à donner des marques certaines de ces dispositions qui font l'espoir des galants et le chagrin des maris? Où sont, ô Sophryse, les petits jeux où vous vous prêtiez? Quel démon bienfaisant a modéré vos gestes et mesuré vos paroles? Qui donc a radouci votre langue et mis un terme à ces

(1) M. de Pocancy.

(2) L'ile Saint-Louis, à Paris.

naïvetés redoutables auxquelles votre figure ajoutait par sa malice innocente? Quel changement singulier ! Vous souvenez-vous encore du jour où, quand j'entrai au palais de Manaxyde qui revenait de vaincre les Scythes, je trouvai tout en émoi à cause de vous. Vous pleuriez sur un fauteuil du soufflet que vous avait valu, d'une main respectable et chère, votre impertinence à désobéir. Tandis que maintenant on vous trouve dans la demeure de votre mari Ménidacte, à lire quelque bon auteur qui traite du devoir des femmes et à qui, s'il vous avait connue, vous auriez pu servir de modèle, Sophryse, sage Sophryse!

* 15 mai 1683. — Je savais que l'amour fait des miracles, mais j'ignorais que le mariage en fît aussi. Celui de M"e de Manissart changée en Mm" de Pocancy est incroyable. Rien de plus différent de ce qu'elle était que ce qu'elle est devenue. Un autre miracle non moins singulier est l'aveuglement de Langarderie aux désordres de sa femme; ils sont extrêmes <l\

(1) Les désordres de M1"* de Langarderie tiennent une grande place dans les Mémoires de M. de Collarceaux. Il en fait un compte exact e* détaillé. M. de Nolhac leur a donné en ses extraits la place qu'il fallait. Je n'aurai pas le tort de faire davantage. M'"" de Langarderie cesse, à partir de ce moment, d'appartenir à notre histoire : je ne la suivrai pas aujourd'hui dans la sienne, quitte, un jour, à y revenir ailleurs et en son lieu.

7 juin 1683. — Le Roi fait maintenant de Versailles son séjour principal et presque continuel. On travaille à rendre encore ce magnifique palais plus parfaitement digne de sa gloire. Les travaux sont poussés de façon à être achevés bientôt. De cette manière, le Roi aura pour lui, pour sa cour et pour son service, le plus grand logement qui soit au monde. L'ordre et la beauté de tout cela sont admirables. Le besoin d'être à la portée de Sa Majesté et de ses ministres détermine chacun à se bâtir quelque chose ici. Il ne se passe pas de mois qu'on ne voie s'élever quelque nouvel hôtel. Celui de M. le prince de Balmont est presque terminé et fort commode. Celui de M. le maréchal de Manissart sera fini bientôt. Le pauvre homme cherche ainsi à se rapprocher du Roi. Le carrosse pour y venir de Paris le secouait trop rudement : il s'imaginait à chaque pas être sur le point de rendre l'âme. Cet effort à faire sa cour mériterait un meilleur traitement. Depuis qu'il ne sert plus, ce qui lui reste de faveur n'est qu'une apparence due à sa charge. Sans elle, il ne serait rien. Son gendre et sa fille partagent son effacement. Tout cela masqué par une considération qui n'a que le fard, mais peu de fond.

Pocancy semble en avoir quelque chagrin. Il n'y a personne plus que lui désireux de plaire au Roi

et qui brûle davantage d'en être distingué. Il ferait tout pour en obtenir quelque marque d'être bien vu, et on s'étonne qu'il n'y parvienne pas comme tant d'autres qui ne le valent point. Sa femme le seconde admirablement. Elle surprend tous ceux qui l'ont connue par une assiduité exemplaire, une humeur qui ne se dément jamais d'être bonne. Jamais aucune raillerie d'aucune sorte, ni propos qui puissent indisposer qui que ce soit. Elle y a du mérite, car la nature l'a faite tout autre qu'elle ne se montre. Elle a sacrifié à son mari les pointes de son caractère et de sa langue. La contrainte qu'elle s'impose est si grande qu'elle en paraît à son visage. C'est là seulement que l'on peut voir quelque chose du dépit où elle est que tant de soins et un si pénible effort n'aient pas le fruit qu'il faudrait.

Quant à lui, Pocancy, il est la politesse et la mesure mêmes et s'applique en tout et envers chacun à être agréable tellement qu'on lui en sait peu de gré et que, pour un peu, on lui en voudrait presque. Il n'y a point à aller jusque-là. Enfin les voici au plus près. L'hôtel est beau ; ils y doivent vivre tous ensemble.

30 septembre 1683. Le Roi, comme je l'ai dit déjà souvent, a des préventions singulières et des éloignements inexplicables desquels rien au

monde ne le peut faire revenir, et il est certain qu'il éprouve quelque chose de ce sentiment envers M. et Mme de Pocancy. Je n'en veux pour preuve que ce qui eut lieu l'autre jour.

Le Roi, donc, à la promenade, s'est plaint tout hautdel'importunité de ceux qui l'y accompagnent, croyant par là faire leur cour. La vérité est qu'on fait grand bruit surtout de lui. Sa Majesté s'est montrée fort mécontente, et, pour son malheur, Pocancy, qui se trouvait assez près d'elle, eut à soutenir son regard pendant ce discours. Le Roi, durant toute sa plainte, ne cessa de le regarder, de sorte que le pauvre homme ne savait où se mettre et aurait voulu rentrer en terre, et le pis est que, lorsqu'on se remit en marche, il ne savait s'il devait suivre ou se retirer.

L'injustice de ce traitement saute aux yeux, car il est certain que Pocancy est incapable d'aucun désordre de conduite ou de voix. Au contraire, nul n'est plus que lui réservé de ton et de manières et d'une décence véritable, avec toutes les craintes du monde de ne pas rester à son rang et le scrupule de rien usurper sur celui d'autrui.

La même disposition du Roi envers eux s'est montrée récemment encore à propos de la petite contestation qu'a eue Mme de Pocancy avec Mme de Brivois. L'affaire était sans importance par elle-

même et se fût réglée sans suites entre autres gens. Mais il arriva que le Roi l'a sue. Il se mit fort en colère et dit tout haut qu'il entendait bien que cela eût la fin la plus courte et qu'il y donnerait ordre : aussi imposa-t-il à la pauvre Pocancy les réparations les plus dures et jusqu'à des excuses pour ce qui ne valait véritablement qu'un mot de regret et de politesse. Il fallut bien en passer par où le Roi voulait. La petite se résigna en apparence. Elle avait la voix si étranglée qu'on crut au moment que les paroles ne lui pourraient sortir de la bouche, car malgré la surface, elle est plus fière que personne. Enfin, elle parvint au fond du calice dont l'amertume se fit voir à découvert sur ses traits. Elle rentra chez elle à bout de s'être contenue. Là, elle tomba en proie à un débordement de fureur, car sa nature est d'être prompte et irascible et elle ne put surmonter plus longtemps le dépit qui l'étouffait. Elle cria et pleura deux heures, à épouvanter ceux qui la virent, brisa pour plus de mille écus de porcelaines et de verreries qui se trouvèrent à sa portée et manqua d'assommer son perroquet, qu'elle aime beaucoup, parce que la pauvre bête ricanait à sa vue. Il faut en être à un grand dérèglement d'esprit pour s'en prendre à un oiseau sans raison. Elle se remet à peine de ce tumulte et garde encore le lit.

6 juin 1685. — Le Roi va partir pour Fontainebleau à cause du mauvais air qui règne ici. La maladie y a commencé ses ravages. M. le prince de Balmont a été atteint de ce mal singulier hier au milieu du jour. On craint aujourd'hui que M. le maréchal de Manissart ne l'ait.

7 juin 1685. — Il l'a.

// juin 1685. — M. le maréchal de Manissart est mort ce matin, au petit jour. Dès le commencement du mal il n'eut guère de doutes sur sa gravité et profita d'avoir encore toute sa tête pour mettre ordre à ses affaires. Puis il reçut le viatique avec beaucoup de dévotion. Ensuite il fit venir sa fille et son gendre, et, malgré leurs protestations, prit congé d'eux et leur donna le sien, ne les voulant souffrir auprès de lui, ni qu'on appelât aucun médecin, lui qui avait toujours vécu au milieu d'eux, même en santé ou pour la moindre alerte. Il trouva encore la force de dire plaisamment qu'il leur avait trop souvent donné tort pour vouloir à cette heure leur donner raison; qu'il avait fait assez pour eux de son vivant pour qu'ils le laissassent mourir en paix ou se guérir tout seul. Là-dessus, il leur fit fermer sa porte résolument.

Une pareille singularité a de quoi surprendre

d'un homme du caractère de M. le maréchal, qui s'effrayait de la plus petite incommodité et s'entourait de soins de toutes sortes; on s'en étonnerait bien davantage s'il n'eût dit pourquoi, au moment où l'on était encore autour de son lit. Il déclara que ce qu'il avait redouté de tout temps dans la maladie n'était pas son issue, mais les chemins qui y mènent et les carrefours où elle s'arrête; que, cette fois-ci, elle semblait bien décidée à aller droit au but et par le plus court, et qu'il en voulait profiter.

Il ajouta que, d'ailleurs, la mort ne lui faisait pas peur, surtout en un bon lit où il aurait pour mourir toutes ses aises, tandis que tant de fois il avait risqué de finir au revers d'une contrescarpe ou sur la paillasse d'une civière, à l'écart et en plein champ. Pour terminer, il conclut qu'en tout cas cette épreuve méritait considération et qu'il était fort bon qu'elle eût lieu; que, par là, s'il en réchappait, il saurait au moins qu'il pouvait avoir encore foi aux forces de son corps; sinon, qu'il serait débarrassé en un coup des infirmités qui n'eussent point tardé à l'assaillir.

Puis il mit le nez sous le drap et cessa de parler. Sa sœur, la vieille mademoiselle de Manissart, demeura auprès de lui.

Quant à sa femme, dès les premiers symptômes

du mal, elle s'est enfuie à Paris d'une traite. Il a fallu qu'on attelât immédiatement pour l'emmener et, le temps que cela dura, on ne put la faire tenir à la maison, où elle craignait de respirer un air corrompu; elle sortit au jardin, sous le plus gros soleil, suant de peur au point que, les jupes levées, elle arrosa par trois fois le buis des bordures, sans cesser de demander ses chevaux comme si le moindre retard eût dû lui être fatal. Une fois à Paris, elle passa la nuit, toute nue, à se faire frotter d'onguents, et, comme les servantes n'y suffisaient pas, elle se faisait bouchonner à tour de bras par un grand laquais à qui l'on avait mis, par une précaution bien inutile, un bandeau sur les yeux.

Pendant ce temps, M. le maréchal oscillait du mieux au pire. Le Roi lui envoya son premier médecin, qu'il refusa, avec toutes sortes de respects, de recevoir. Beaucoup d'autres de ces messieurs de la Faculté, à qui il avait eu affaire, crurent de leur devoir de venir le visiter. C'était un beau spectacle de les voir descendre, dans la cour, du carrosse ou de la chaise qui les avait amenés, monter l'escalier et parlementer par le trou de la serrure pour pénétrer dans la chambre. La porte ne s'ouvrit à personne. Les uns s'en allaient furieux, les autres en haussant l'épaule. Il en vint de toutes sortes, des vieux et des jeunes, des partisans de

l'antimoine et des tenants de l'émétique et même des charlatans et des empiriques, car M. le maréchal ne les détestait point. Mais Esculape luimême, à cette heure, n'eût pas trouvé grâce devant lui.

Le 9, M. le maréchal fut au plus bas; le lendemain, il se trouva mieux et on reprit quelque espoir; le répit fut de peu de durée et il est mort ce matin fort doucement et sans avoir rien dit, mais, paraît-il, de l'air satisfait et entêté de quelqu'un qui a fait ce qu'il voulait, une fois au moins dans sa vie, ce que le caractère de Mmc la maréchale lui rendait assez rare.

Elle a appris son malheur avec beaucoup de fermeté. Mlle de Manissart est inconsolable. Elle aimait extrêmement son frère.

Le Roi, tout en rendant justice aux mérites de M. le maréchal, a blâmé sa mort. Il n'aime point, quand on a eu l'honneur d'être distingué de lui par une grande charge comme le fut M. de Manissart, qu'on se singularise par des actes qui prouvent que les dignités dont on la peut orner ne changent rien au fond même de notre nature qui n'en reste pas moins, en bien des parties, sujette au ridicule et à montrer que les plus grands aussi bien que les moindres d'entre les hommes sont d'une même substance, qui n'est point sans dé-

fauts. Sa Majesté, en un mot, voit sans plaisir qu'on s'écarte des usages reçus, fût-ce pour mourir, et qu'on veuille faire l'indépendant et le frondeur.

3 août 1685. — La mort de M. le maréchal de Manissart, que je pensais devoir être dangereuse aux Pocancy, leur sert, contre toute attente. Il y avait à craindre qu'ils ne se soutinssent ici que par le fait de feu M. le maréchal et qu'après lui ils ne fussent pas en état de s'en passer. Il n'en est rien. Le Roi leur a parlé assez obligeamment et fait dire qu'il entendait continuer de les voir auprès de lui. Je crois, pour dire vrai, que cette marque de bonté vient surtout de ce que le Roi n'est que d'habitudes et de visages et que ceux même qui ne lui plaisent guère lui manqueraient de n'être pas là.

Il faut ajouter à cela qu'on est fort content ici de la conduite de M. le chevalier de Froulaine. On vient d'avoir la nouvelle que ce jeune gentilhomme a fait merveille dans un combat donné par les galères contre les Barbaresques. La sienne et lui s'y comportèrent particulièrement. Elle aborda un vaisseau ennemi, il y sauta le premier et tua de sa main le capitaine. Cette belle prise lui vaut beaucoup de gloire.

11 décembre 1685. — Le Roi s'est mis en tête,

cette année, qu'on ait des enfants et ces dames se sont mises en devoir de lui plaire. Il n'est question partout que de grossesses. Mme la princesse de Balmont s'est pourvue. L'autre jour, le Roi a demandé fort brusquement à M"u de Brivois pourquoi elle privait son mari du fils qu'elle lui devait. Voilà une femme l'esprit perdu. Depuis ce temps elle consulte. Elle ira aux eaux dès le printemps.

28 mai 1686. — Mme de Brivois, au retour des eaux, s'est décidée à voir Corvisot, le médecin. M. et Mrae de Pocancy le lui ont beaucoup recommandé. Il les traite tous deux et ils s'en montrent très contents, quoique Mme de Pocancy n'ait encore aucune marque de pouvoir l'être. Je crains que son corps ne se prête mal à ce qu'on en attend, car il est faible et chétif. Il n'y aura pas les mêmes inconvénients avec M'lie de Brivois, qui semble être formée à souhait. Du reste, M. Corvisot est là pour en juger. Ceci m'amène à dire quelque chose de ce personnage. Il appartient à une espèce assez curieuse et qui mérite un court crayon.

Il n'est point sans talents, mais il est suspect à la Faculté et mal vu de ses confrères. D'ailleurs, il ne s'intitule point médecin et se défend d'aucune médecine. Il se dit conseiller du corps et ne donne ses remèdes qu'en cachette. Il ne porte ni la robe

ni le bonnet; quoique laid, il se vêt avec richesse et montre des pierres fines à tous ses doigts où la crasse fait ressortir le feu des tailles. Avec cela, des breloques et des nœuds, un apparat à faire rire. Tel quel, il est écouté de plusieurs. Sans avoir de crédit ici, il ne laisse pas d'y paraître quelquefois, non qu'on l'emploie ouvertement, mais on recourt à lui en secret. Il entre à la dérobée, mais il ne sort point sans s'être ménagé de quoi revenir. Il est de ces gens qu'on rencontre sur l'escalier et qui s'enfoncent au mur pour vous laisser passer. J'en connais qui ont en lui une confiance extraordinaire qu'ils n'ont certes pu prendre sur sa mine, car elle est la plus triviale qui se puisse voir malgré le soin qu'il a de sa personne. Il sent d'une lieue les parfums dont il s'imprègne, mais il s'y mêle une certaine odeur pharmaceutique qui lève le cœur. Sa tabatière est une tête de mort en ivoire. Il y puise avec un de ses ongles qu'il a fort long et qu'il garde dans un étui d'or. La raison de sa vogue tient à n'employer dans son discours aucun jargon, pas un mot de latin ni de grec, et, au contraire, à parler de tout de la manière la plus intelligible, la plus brutale, la plus indécente et la plus crue, surtout aux femmes, qui raffolent de cette cynique liberté dans ses propos. Il questionne avec un détail si hardi et si indiscret qu'il a de quoi embarrasser. Il

ne se contente pas de questionner et il examine avec une familiarité à en rougir. Je le sais de plus d'une qui lui a passé par les mains.

Avec cela, il est insolent et ordurier et se plaît à faire remarquer tout haut le désordre de ce qu'il a vu. Il ne cesse de répéter le dégoût que chacun devrait avoir de son propre corps. Il rabaisse la nature de l'homme par le tableau de ce qui s'y produit de répugnant et de malsain. Il semble prendre plaisir à ce que nous sommes et à notre misère en ses maux les plus intimes. C'est là-dessus que s'est fondée sa réputation. On y voit une sorte de sincérité que l'on trouve rare et qui corrige ce que ses façons auraient de désespérant, par des plaisanteries et des quolibets qui rassurent et qui amusent le patient aux dépens de ses propres infirmités. Il fait rire de ce qu'on souffre et en diminue ainsi l'épouvante. Ce bizarre mélange de franchise et de bouffonnerie lui réussit. D'ailleurs, il donne des remèdes qui, pour être biscornus, ne guérissent pas moins. Les gens de sa profession le détestent de l'exercer ainsi à leur barbe, sans jargon et sans cérémonies. Il n'écrit jamais d'ordonnances et tout se passe en paroles et en petits flacons qu'il vous fait parvenir sous la couverture d'un livre ou au fond d'un pâté. Il gagne gros et il est riche. Il possède une belle maison rue Dauphine, qu'on dit pleine

d'alambics et de bocaux. Sa femme, car il est marié, est encore belle, fraîche et grasse, et semble l'enseigne même des recettes qu'il prétend connaître pour éclaircir le teint et augmenter les cheveux. On l'emploie beaucoup à cela et à d'autres cas plus secrets. Les Pocancy, lui du moins, le connaissent depuis longtemps.

1er juin 1686. — Mme de Brivois est revenue enchantée de Corvisot. Il l'a examinée et lui a prescrit certaines herbes. De plus, il lui a donné l'adresse d'une dame Lacour, dont il dit grand bien et qui est, paraît-il, admirable pour les enfants. Elle habite le Marais et sait des recettes uniques dans l'art de guérir. Elle joint à ces talents celui de l'horoscope et l'applique à prévoir les maux qui nous peuvent menacer et qu'elle détourne par des drogues appropriées.

3 juin 1686. — J'ai eu grand'peine à tirer de Mme de Brivois le récit de sa visite chez la dame Lacour. Le voici exactement, si singulier qu'il puisse paraître.

Elle alla, le 2, à Paris, sous prétexte de rendre ses devoirs à Mme la maréchale de Manissart. En entrant, elle congédia ses gens et, en sortant, se fit conduire en voiture de louage à l'endroit indi-

que. Elle attendit pour cela la tombée de la nuit.

Une vieille servante lui vint ouvrir et la dévisagea avec soin, au feu d'une lanterne qu'elle tenait à la main. La maison avait assez pauvre apparence et Mrae de Brivois pensait être introduite dans un taudis de devineresse. Aussi sa surprise fut-elle grande de se trouver dans une pièce fort bien meublée et qui ne sentait en rien l'antre de la sybille.

Elle en était à tout examiner quand on entra sans bruit. Mme Lacour était une personne d'environ quarante ans, de taille ordinaire et de visage encore agréable, avec je ne sais quoi de prudent et de cauteleux. Elle parlait d'une voix doucereuse, avec un petit accent italien. Au nom de Corvisot, elle sourit et pria Mm' de Brivois de s'asseoir et de lui dire le motif de sa venue. Mme de Brivois, toute à ses espérances, alla droit au fait, exposa tout court sa requête et demanda les remèdes. La dame Lacour l'écouta, puis elle lui répondit que les remèdes étaient dangereux et souvent sans effet; que M. Corvisot s'était bien avancé sur son compte; qu'il était plus à même qu'elle de prescrire ce qu'il fallait; qu'elle n'était qu'une bonne femme à la vieille mode et autres propos du même genre. Mais Mmc de Brivois ne se laissait pas convaincre et elle insista étrangement, disant qu'elle ne partirait pas sans qu'on eût fait quelque chose pour elle. Son désir

de ce que vous savez est si vif qu'elle mit à son discours un feu et une animation qui semblèrent ébranler la dame Lacour; celle-ci finit par lui dire que, de remèdes, elle n'en connaissait qu'un à lui proposer, mais qu'elle craignait fort qu'il ne lui plût pas.

Mme de Brivois se récria. La dame Lacour hésitait toujours. Enfin elle se décida et dit à Mme de Brivois que, si elle la voulait assurer d'un secret inviolable, elle pourrait peut-être l'aider en ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur.

C'est là que s'arrête le récit que me fit, à contrecœur et sur mes instances, Mme de Brivois, et, si fort que ma curiosité l'y poussât, elle se refusa constamment à la satisfaire et à m'en dire plus long sur le fait de son escapade. En vain je lui fis remarquer très fortement le danger qu'il y a, en ces sortes de confidences, d'en rester à mi-chemin et de ne les point mener à bout. Celui à qui on les a faites ainsi à moitié est réduit à en imaginer la fin, et l'incertitude où on le laisse l'invite à supposer ce qui n'est pas. Malgré tout Mme de Brivois s'obstina à s'en tenir là et me supplia de ne point faire qu'elle regrettât de m'avoir parlé d'une manière sur quoi elle aurait mieux fait sans doute de se taire entièrement.

Cet entretien me laissa fort incertain sur ce

qu'avait bien pu proposer la dame Lacour, quoiqu'il soit assez facile de penser qu'il s'agissait en cette circonstance de ces diableries et conjurations par lesquelles les femmes de l'espèce de la dame Lacour soumettent les malheureuses qui ont le tort d'avoir recours à leur ministère. D'autant mieux que Paris ne manque point de ces sorcières et faiseuses de philtres, qui ne se contentent pas de baumes et de magistères et qui joignent à leur métier celui de demander secours pour mieux frapper les esprits, à des opérations de magie. C'est sans doute à quelque spectacle de ce genre qu'elle aura cru bon de faire assister la pauvre Brivois, qui, une fois sa crédulité passée, a eu honte de n'avoir su y résister, à quoi nous sommes tous sujets, quand il s'agit de notre intérêt ou de notre désir.

8 juin 1686. — J'ai retrouvé la maison de la dame Lacour où me l'a indiquée Mmc de Brivois. Mais la dame Lacour y est inconnue.

13 juin 1686. — J'ai eu de Mmc de Brivois la suite de sa visite à la dame Lacour. Les femmes ont grand'peine à garder un secret. Lors donc que Mmode Brivois eut promis le sien à la dame Lacour, celle-ci lui prit la main et, après lui avoir recommandé le silence, la mena le long d'un corridor

obscur jusqu'à une sorte de guichet, devant lequel elle lui glissa à l'oreille : « Voici le remède, Madame » en l'aidant à se hisser sur un escabeau. Le guichet ouvrait sur une chambre bien éclairée. Une femme, le visage voilé, était couchée, sur un lit, toute nue sous l'étreinte d'un homme. C'était une sorte d'hercule, velu et vigoureux; dont on ne voyait que la nuque lisse, les reins puissants et les cuisses écartées. Il ne ménageait point sa peine et la femme ne cachait pas son plaisir, car l'un de ses bras laissait pendre hors du lit une main ouverte et pâmée.

Mme de Brivois fut tellement stupéfaite qu'elle demeura un instant immobile, puis, poussant un cri et l'escabeau renversé, elle s'échappa, parcourut le couloir, ouvrit la porte, descendit l'escalier et se trouva dans la rue.

L'aventure est étrange et je ne sais trop ce qu'il en faut penser. La dame Lacour fait-elle réellement le métier dont elle a donné un échantillon à Mmede Brivois ou tout cela n'est-il qu'une facétie due au grossier génie de Corvisot? Mais le plus beau est que la pauvre Brivois ne fait que répéter que, comme il y allait, le gaillard a dû mener la chose à bien. Elle soupire en y pensant.

5 mars 1687. Sa Majesté, ayant résolu de

punir l'insolence des pirates barbaresques, a jugé bon d'envoyer contre eux une véritable flotte, afin de détruire leurs repaires et d'assurer en une fois la sécurité de la mer. Après deux mois qu'elle a pris le vent, il en arrive juste des nouvelles aujourd'hui. L'escadre, commandée par M. le bailli de Corrobin, se composait de quatre gros vaisseaux, le Roy al y le Sérieux, le Fort et le Subtil, avec un accompagnement de galères. Ils ont capturé et coulé plus de vingt navires et, à force de bombes, fait grand mal à la ville de Gippoli. Le Croissant reste fort humilié de ces exploits. L'escadre est rentrée à Toulon. On y a débarqué entre autres M. le chevalier de Froulaine, fort blessé sans qu'on sache encore comment.

18 avril 1687. -- Personne n'a encore vu M. le chevalier de Froulaine et on ne sait trop s'il guérira. Il est chez M. de Corville, à Nismes-les-Bois. Il s'y refait au bon air, car il est extrêmement affaibli par tout le sang qu'il a perdu.

29 avril 1687. Ce M. de Corville, dont je veux dire ici quelque chose, est d'assez bonne noblesse. Il a servi, et fort bien. Il eut une jambe brisée au siège de Dortmtide et en resta estropié. Il avait une compagnie au régiment de Manissart,

mais, de tout temps, il préféra au métier de la guerre les choses de la nature. Voir naître et pousser les plantes, en observer la forme et la saison lui furent toujours d'un amusement infini. Il ne se sentait à l'aise que dans les jardins ou dans les champs, à respirer l'odeur qui en sort et dont il aimait le parfum rustique et potager. Il avait un esprit d'almanach et prédisait d'avance le temps qu'il ferait, avec une certitude remarquable. Il savait découvrir les sources aux mouvements de la baguette de coudrier et plus d'une fois, à la tête de sa compagnie, on le vit s'arrêter pour donner des conseils aux paysans sur la manière de lier une gerbe ou d'enter un arbre. Jugez de sa pitié quand il voyait les moissons renversées et les vergers détruits par le fléau de la guerre. Il conserva dans les camps ce goût champêtre qui avait été celui de sa jeunesse, et il gardait le langage de sa province et de son terroir.

Ayant quitté le service à la suite de la blessure qu'il reçut à Dortmiide, il vint prendre son repos à Nismes-les-Bois, qui est à six lieues de Versailles, en allant vers Maintenon. Il y a établi un potager, qui est le modèle de ce qu'on peut faire de mieux en ce genre, et y obtient les plus beaux fruits et les meilleurs légumes. Ils ont souvent l'honneur de la table du Roi. J'en ai goûté aussi à

celle de M. le maréchal de Manissart, à qui M. de Corville en faisait présent chaque année, et, en particulier, des petits pois qu'il sait faire venir en primeurs et fort gros, quoique tendres, ainsi que les melons, qu'il mène à un point de saveur et de succulence admirables.

Il fait beau le voir à boiter parmi les rames et les couches. Il les surveille avec un soin extrême et il est impitoyable aux maraudeurs qui voudraient s'y hasarder, car il y a là de quoi tenter le passant en fruits de toutes les sortes. Hors cela, M. de Corville aime fort à en faire les honneurs et à montrer la curiosité de son potager à quiconque le lui demande.

C'est un vaste terrain carré et bien à l'abri, divisé en parterres égaux. Les rigoles y sont faites, avec beaucoup de propreté, de tuiles vernies; et, il y a, au centre, un pavillon de verdure dont la treille porte du chasselas aussi bon qu'à Fontainebleau. Si notre jardinier est ménager de son fruit en tout ce qui assure sa conservation et sa beauté, il n'en est pas avare et le distribue de bon cœur. Il en comble les Pocancy et leur a continué le respect qu'il avait pour M. le maréchal, ce qui, en ce temps, pourrait être un exemple à plus d'un; il n'est de prévenances et de soins qu'il ne leur témoigne, et qui n'ont pour principe aucun intérêt.

car il n'a rien à demander. Il est à l'aise. Sa maison serait bien meublée si elle n'était encombrée de graines de toutes sortes; les armoires sont pleines de petits sacs étiquetés. Il n'est pas rare de voir les appartements servir de fruitier. Les poires ou les pêches sont rangées sur le marbre des consoles. Il y a des lignes de melons sur les cheminées, et jusque sous le baldaquin des lits on trouve pendues des grappes de raisins, ce qui emplit les alcôves d'un bourdonnement d'abeilles et de guêpes. Joignez à cela des instruments de jardinage et des arrosoirs où vous heurtez dès le vestibule. C'est ce qui désole sa femme, car il est marié.

Elle est blondasse, petite et lente et fleuriste consommée. Elle est flamande et veuve d'un bourgeois de Dortmùde. Corville lui rendit service lors du siège et elle le soigna de ses blessures. Il l'a épousée par amour. Elle parle un jargon flamand qui répond assez bien au patois beauceron de son mari. En tout, la femme la plus douce et la plus ordonnée qui puisse être, et savante, comme pas une, à la culture des tulipes tant en semis qu'en caïeux. Elle en élève de fort belles, d'agates, de cerclées, de panachées et de parangonnées. Elle en prend soin elle-même.

C'est ainsi qu'ils vivent, tous deux, dans la plus heureuse solitude. Ils discourent, sans fin, de bou-

tures, de graines, de semences et d'oignons, et jouissent, en ce qui les entoure, de la beauté de la saison et de la pureté de l'air auxquelles tant d'autres ne font pas attention, car beaucoup passent leur vie sans avoir goûté l'agrément simple et naturel qu'il y a à ces choses qui sont un des plaisirs où l'homme est le plus propre et qu'il oublie si souvent de prendre.

29 septembre 1687. — Il n'est bruit ici que de l'aventure de M. le chevalier de Froulaine. La voici dans son entier et dans son détail. Elle prouve bien ce point si peu connu du caractère du Roi qui fait que, s'il trouve bon qu'on expose sa vie à son service, il ne souffre guère qu'on lui présente les marques que les grandes choses qu'il ordonne ne vont point sans dommage pour ceux qui y prennent part. Voici donc.

J'ai dit que M. le chevalier de Froulaine fut envoyé à Nismes-les-Bois pour se remettre de ses blessures. Rarement, hors de tuer, le canon fit un ravage pareil que sur le corps de M. de Froulaine, et c'est miracle s'il survécut au boulet ramé qui lui brisa les deux jambes au ras des cuisses. En outre, étant au plus chaud du combat, il reçut encore plusieurs balles dont l'une lui laboura le visage. L'affaire terminée, on le ramassa pour mort

sur l'espale de sa galère; mais, voyant qu'il respirait encore, on le pansa, moins dans l'espoir de le guérir que pour n'avoir rien épargné à sauver une vie valeureuse. M. le bailli de Corrobin le fit transporter sur son vaisseau afin qu'il y fut plus à l'aise. Malgré cela la mer, qui fut grosse durant le retour, ne lui laissa guère de repos et il souffrit cruellement d'être ainsi ballotté, et plusieurs fois sur le point de rendre l'âme. Mais s'il y a en M. de Froulaine une grande intrépidité à s'exposer à la mort, il y a aussi en lui un intrépide besoin de vivre, et il le fallut pour qu'il ne succombât point. Il a, en effet, dans l'humeur je ne sais quoi de vif et d'entreprenant qu'y avait aussi sa sœur avant d'être la femme de Pocancy, et qu'elle a perdu depuis par le soin d'être inattaquable en convenance et en politesse. Chez Froulaine, ce feu de l'esprit est en toute son ardeur et l'aida si bien qu'il ne cessa dans les pires souffrances de plaisanter de la façon la plus libre et la plus continuelle. La suite de cela est qu'il vécut. Le bon air de Nismes-les-Bois le remit en santé tellement qu'il disait qu'il était incroyable avec deux membres de moins à nourrir, d'en avoir l'appétit renforcé, au point, ajoutait-il, qu'il se pourrait bien qu'ils lui repoussassent.

De vrai, il demeurait infirme, ce qui est fort

triste à tout âge et surtout au sien, mais il ne paraissait pas qu'il pensât ainsi, à voir la façon dont il s'exerçait à se servir de la mécanique où on l'avait mis. C'était une jatte de bois avec de petites roues qui lui permettaient de se mouvoir en tous sens. Il en usait avec une habileté surprenante, quoique, plus d'une fois, dans le commencement, il eût butté dans les melons et endommagé les tulipes de Mme de Corville. Pourtant, et quoiqu'il n'en dît rien, il commençait à s'attrister de l'indifférence du Roi à son égard. Sa Majesté n'avait rien fait pour récompenser M. de Froulaine de sa conduite. Pas une fois il ne demanda des nouvelles de son état. Peu à peu cet oubli persistant affecta davantage le chevalier. Sa gaieté s'altéra, son humeur s'assombrit et il voulut retourner à Versailles près de sa sœur qui, ni elle ni son mari n'avaient osé en bouger de peur de mécontenter le Roi par une absence que son motif n'eût pas suffi, sans doute, à rendre opportune à ses yeux.

A Versailles, M. de Froulaine ne se montra nulle part. Il attendait toujours du Roi une marque de contentement qui ne venait pas. Enfin, n'y tenant plus, il se détermina à la démarche malheureuse qui fut sa perte.

M. et Mme de Pocancy étaient ce jour-là à Paris, auprès de Mme la maréchale de Manissart, qui se

fussent opposés à cette incartade funeste. Profitant de leur absence, il obtint de M. de Berlestange, sorte d'imbécile qui avait été son gouverneur, d'être mené en chaise aux jardins du château. Jusque-là, rien de remarquable. M. le chevalier s'amusait fort des fontaines et témoigna le désir de s'arrêter au bord du Grand Canal à voir les gondoles que le Roi y entretient. M. le chevalier de Frouîaine savait que Sa Majesté vient presque chaque jour à cet endroit et il avait bien calculé l'heure de sa promenade.

Le Roi n'y manqua pas. Du plus loin qu'il le voit venir, Frouîaine se fait descendre de sa chaise. Le voilà donc à terre, dans sa jatte, s'y redressant de son mieux. Il s'était habillé de son plus bel habit. Le Roi s'avance : Frouîaine se range le long de l'allée. Le Roi est à trois pas : Frouîaine salue. Le Roi détourne la tête, soit par hasard, soit exprès, et passe sans dire un mot. Qu'espérait Frouîaine? On ne l'a jamais su. Attirer sur lui le regard? Mais ignorait-il que le Roi déteste les contrefaits et les infirmes ? Quelle étrange fantaisie que de vouloir se montrer à lui à toute force ! Sans compter que Frouîaine n'est pas d'âge à être connu du Roi. Quelle chance donc que le Roi interrogeât au passage sur ce difforme qui se mettait là en travers presque de son chemin ?

On ne saura jamais, au juste, d'où vint cette curieuse audace et ce qu'en attendait Froulaine, mais sans doute il sentit terriblement le dépit d'avoir été non aperçu. Peut-être aussi que ses maux lui avaient troublé la cervelle. Berlestange a rapporté qu'il pleurait. Il était à deux pas du canal. Tout à coup, des mains, il s'y poussa sans qu'on pût l'arrêter, et y roula. L'eau rejaillit. Le poids de sa jatte retournée le tint la tête en bas : on aurait dit une sorte de tortue d'un genre nouveau. Les bateliers accoururent, aux cris de Berlestange. On le sortit, mais il était mort, et ce fut ainsi qu'il le fallut mettre tout ruisselant dans sa chaise et le rapporter à la maison.

11 avril 1688. — Ces temps-ci, le Roi favorise un grand luxe d'habits. Il en donne l'exemple. Il s'est remis à en avoir de fort parés : aussi chacun l'imite et cherche à paraître et à se surpasser. Mme de Brivois se montra l'autre jour sans pareille et aujourd'hui on a beaucoup admiré Mme de Pocancy. Il y a de la hardiesse, avec sa taille qui n'est point avantageuse et sa figure qui est toute de détail, à risquer une telle parure, mais elle s'en est tirée à merveille. Ce n'a été qu'un cri. Quant à son mari, il porte naturellement bien tout ce qu'il met, car il est un des gentilshommes de la meilleure

tournure. Il y a là de quoi faire fortune à la Cour, mais ils ne s'y avancent guère et ne font que s'y maintenir. De plus, lui n'est ni frondeur ni médisant, et sa femme tout comme lui. L'un et l'autre la vertu même, sans que cela serve de rien à leurs affaires, quoiqu'ils se relèvent un peu en ce moment, mais ce n'est qu'une lueur. La mort singulière de M. le chevalier de Froulaine ne les a point trop desservis. Malgré tout, dans l'état où ils sont et où ils demeurent, la moindre chiquenaude à leur équilibre aurait de quoi les anéantir.

8 mai 1689. — Mme de Brivois est grosse. Elle le dit à qui veut l'entendre. J'ai l'idée que la dame t Lacour y est bien pour quelque chose,

3 septembre 1689. — Le sieur Corvisot a été mis à la Bastille. Sa femme a porté plainte contre lui. Elle l'accuse d'avoir voulu l'empoisonner. Ils semblaient vivre bien ensemble, mais son placet articule des griefs si nets que M. le lieutenant de police a ordonné une enquête. Elle a eu pour suite de faire arrêter Corvisot. On a trouvé chez lui force poudres sur la nature desquelles la Faculté aura à se prononcer.

7 septembre 1689. — L'examen des drogues de

Corvisot a donné lieu à de singulières surprises dont on est resté confondu. On le serait à moins en apprenant les étranges remèdes que Corvisot administrait à ses malades. Ils sont tels que je n'en puis rien dire, sinon qu'il faisait avaler, sous couleur de guérison, de cruelles ordures, dont l'idée seule soulève le cœur, mais dont l'effet ne pouvait être bien dangereux. Il s'en serait donc tiré assez aisément si sa femme n'eût mis en cause une certaine dame Lacour, bien connue de la police pour ses mauvaises mœurs et qui fait la devineresse et la procureuse.M"10 Corvisot prétend que son mari veut se défaire d'elje pour épouser cette drôlesse; qu'il lui prescrit, sous prétexte de maladie qu'elle n'a pas, toutes sortes de drogues auxquelles elle s'est refusée jusqu'à présent. C'est alors que son mari eut recours à la dame Lacour qui fournit des poudres dont elle a le secret et dont une pincée mêlée à un verre d'eau, suffit à soulager du fardeau des vieux parents et de l'embarras des femmes incommodes. Cette poudre, dont la dame Corvisot a saisi un paquet, est enfermé dans un papier qui porte des traces d'une écriture qui est celle de la dame Lacour. Arrêtée à son tour, elle nie.

Le Roi a ordonné de pousser l'affaire à fond. Il déteste les poisons et tout ce qui s'y rapporte et

veut faire un exemple éclatant, car le nombre de ces donneurs de pilules est grand. Beaucoup ont recours à leur office. Ce n'est un secret pour personne que plusieurs des plus qualifiés de la Cour s'adonnent à ces pratiques. Les défenses les plus sévères n'empêchent point ce mal. Depuis que la dame Lacour a été nommée publiquement, certains visages cachent leur inquiétude sous un air de curiosité. Je ne parle pas de ceux qui ont fait venir Corvisot : ceux-là en sont quittes pour le dégoût de savoir maintenant les onguents qu'il leur vendait et dont ils n'ignorent plus la composition et la matière. Mais je soupçonne fort la dame Lacour d'avoir servi beaucoup de monde, car on trouvait chez elle du vin, du jeu et des filles. On dit qu'elle a plusieurs maisons où elle est connue sous des noms différents.

13 septembre 1689. — M. le lieutenant de police n'est point encore parvenu à lever les masques de la dame Lacour. Quant à Corvisot, la peur lui fait perdre toute contenance. La dame et lui sont d'accord que la fameuse poudre n'était qu'un jeu pour effrayer la femme Corvisot, dont il a assez et voulait se défaire en la renvoyant dans sa province. La Lacour lui en fournissait le stratagème. Lui prétend ignorer la nature de la poudre et il avoue

son ignorance crasse de la médecine, ce qui est une leçon pour ceux qui confient leurs santés à un empirique de cette sorte, quand il est déjà si dangereux de la remettre à de vrais médecins qui ont étudié tout de bon l'art de guérir.

Le Corvisot se vante de n'avoir jamais soigné qu'au hasard et se reconnaît l'imposteur qu'il est. Il bouffonne bassement pour attendrir. Il s'est fait un bonnet d'âne en papier et s'obstine à ne se montrer qu'avec. Il le lui faut arracher du front pour le mener aux interrogatoires. Il est vil et plat.

15 septembre 1689. — Il y a un suspens dans l'affaire. M. le lieutenant de police veut rétablir en son détail le passé de la dame Lacour, qui est fort obscur. Voici l'intermède qui occupe maintenant.

On a découvert, dans les papiers de Corvisot qu'il exploitait honteusement, depuis des années, M. le comte de Pocancy et lui tirait des sommes importantes. M. de Pocancy avait eu deux frères, plus jeunes que lui de beaucoup et d'un second mariage de son père. Tous deux, de caractère intraitable, furent envoyés avec lui à l'armée servir en volontaires. Un beau soir, devant Dortmude, qu'assiégeait alors M. le maréchal de Manissart, ils désertèrent. Corvisot, mêlé on ne sait comment à cette histoire et qui connaissait les* Flandres

pour y avoir habité, s'offrit à les faire rechercher. Il sut assez vite que les deux vagabonds s'étaient embarqués à Amsterdam sur un vaisseau qui faisait voile vers les îles d'Amérique. Ils n'y parvinrent pas, car l'un fut tué dans une rixe et l'autre, pour rébellion, pendu à une vergue. Cette mort ne faisait point le compte de Corvisot, qui la tint secrète. Tout d'abord M. de Pocancy désira sincèrement savoir ce qu'étaient devenus ses frères et dépensa gros pour s'en instruire. Corvisot inventa alors qu'ils s'étaient faits flibustiers et qu'ils couraient la mer. Il les représenta à mesure au pauvre Pocancy comme si redoutables et si farouches qu'après avoir souhaité leur retour il se mit à le craindre furieusement. Voyez-vous ces deux sauvages, ivres de vin et de rhum, débarquant à Versailles, le juron à la bouche, la peau boucanée et vêtus de feuilles tressées? Pocancy frissonnait à la pensée de ce retour terrible que Corvisot lui annonçait comme probable ou même prochain. Il fallait le retarder à tout prix. Pocancy payait. Il paya pendant dix ans.

Tantôt il fallait armer une flûte ou s'équiper à neuf. L'un réclamait, l'autre exigeait : tous deux menaçaient de revenir. Par la bouche de Corvisot, ils parlaient à l'oreille de Pocancy, qui mettait la main à sa bourse. Corvisot empochait et la comédie

continuait. La chose ne s'est sue que ces jours-ci. Corvisot a confessé la supercherie. Pocancy n'en revient pas. On s'égaye fort de son mécompte. Le Roi a daigné s'en amuser.

21 septembre 1689. — Il commence à respirer quelque chose des enquêtes de M. le lieutenant de police sur la dame Lacour. On dit tout bas que Mme de Brivois et d'autres dames ont eu recours à elle et qu'elle les a nommées en ses réponses. On sait maintenant à peu près ce qu'il faut savoir sur la dame Lacour. Il ne reste un peu d'obscurité que sur ses commencements. On pense que le brodequin les éclaircira.

23 septembre 1689. — On n'a pas appliqué la question à la dame Lacour. Quand elle vit que les choses tournaient de ce côté elle se montra tout à coup fort arrogante. Elle a déclaré qu'elle ne se laisserait point faire sans compromettre des gens de la plus haute qualité; que ce qu'elle avait dit de M"1' de Brivois n'était que les premières fleurs du bouquet; que d'ailleurs elle était elle-même d'une condition qu'on serait bien étonné d'apprendre et qu'elle n'avait dissimulée que par convenance et pour ne point chagriner d'honnêtes gens de sa famille. Enfin elle fit si bien qu'elle finit par inti-

mider les juges. Du reste, ils craignent, en la poussant à bout, de renouveler les horreurs de la Chambre ardente de 1680 et ils désirent en éviter au Roi le souvenir et l'amertume.

24 septembre 1689. — Le vent a changé. On est assez disposé à traiter l'affaire de bagatelle. La dame Lacour se défend d'avoir jamais voulu donner du poison à la femme de Corvisot. Cependant la dame Lacour n'en a pas moins méconnu l'édit de 1682 sur la vente des remèdes, encore qu'elle prétende n'en avoir vendu que d'inoffensifs, dans le genre de ceux que débitait Corvisot.

Quant au poison pour la dame Corvisot, elle y est encore revenue, quelqu'un lui ayant dit qu'elle aurait bien pu, elle, vouloir la remplacer et épouser à son tour le veuf. A cela elle fit remarquer que Corvisot est laid et vieux et que, s'il est riche, elle ne manque de rien; que le paquet de poudre n'était qu'un stratagème et qu'il n'y avait là que de quoi rire. Sur ce point, elle est intraitable.

Pour le reste, elle s'accommode assez bien des charges qu'on a contre elle, principalement au sujet de ses mœurs. Elle ne nie point qu'elles soient mauvaises et d'un grand désordre. Elle en donne pour raison qu'elle est poussée à les avoir telles par une force naturelle à qui elle n'est point

capable de résister et qu'elle a, de bonne heure, renoncé à contrarier. En cela elle ne fait que suivre la loi de son tempérament à qui un long exercice du plaisir en impose l'usage nécessaire. Ce n'est donc pas à elle qu'il faut s'en prendre si sa vie n'est pas ce qu'il conviendrait qu'elle soit.

Elle ajoute qu'il n'y a point là de quoi troubler le monde, car elle n'y cause aucun scandale. Elle ne dissipe pas les jeunes gens et ne ruine pas les familles. Quant à la vente des remèdes, elle dit que la nécessité qu'il y a à vivre est la seule raison qui l'en a fait entreprendre le commerce. C'est de même qu'elle a donné chez elle à jouer et à boire. Elle eût sans doute préféré offrir pour rien, à ceux qui voulaient bien lui faire l'honneur de s'adresser à elle* ce qu'elle leur faisait payer au plus juste prix, et leur prêter sans intérêt l'argent qu'elle leur fournissait à son grand regret, mais au taux le plus raisonnable.

Il n'y a dans tout cela guère de sa faute, et son tort vient de ce que la fortune a été loin de lui être toujours favorable. Elle en a même supporté parfois de si contraires, qu'elle s'étonne d'avoir pu en surmonter les rigueurs sans s'être laissée aller à employer de ces moyens auxquels beaucoup n'hésitent pas à recourir et d'où elles tirent, non seulement un avantage momentané, mais l'établis-

sèment le plus durable et le plus considéré. Où d'autres s'élèvent, elle n'a cherché jamais qu'à se soutenir, et ne l'a fait qu'à grand'peine et après les traverses d'une vie errante et difficile en divers pays. Elle comptait terminer dans le nôtre une existence paisible et obscure, et elle se plaint qu'on inquiète en elle une personne sage et retirée. Sur tout le reste de sa conduite, elle répond avec la même aisance et avec des manières de bonne compagnie, qui feraient croire assez bien ce qu'elle prétend de sa qualité. Là-dessus, elle fait la discrète et la réservée et laisse entendre qu'elle aurait à dire. Elle s'excuse d'avoir fait la procureuse. Quant aux avortements, elle se vante d'avoir contribué à trop de naissances pour qu'on ne lui en passe quelques-uns. Tout cela dit sur un ton de liberté et de plaisanterie qui confond, avec un accent italien et du visage le plus naturel. Elle a un air d'assurance et de modération qui donne à penser.

28 septembre 1689. — On ne sait pas encore exactement qui peut bien être cette dame Lacour.

Elle a raconté elle-même qu'à Amsterdam elle fut la maîtresse d'un peintre nommé Van Brixer qui se faisait appeler Brixerius. Il l'entretenait et la peignit souvent dans ses tableaux. Elle y est plus d'une fois représentée nue. Plusieurs de ces toiles

ont été gravées et sont parvenues jusqu'ici. Les amateurs en font cas. J'en ai vu quelques-unes. On peut s'y rendre compte de la véritable beauté de la dame Lacour, quoique le peintre y ait sans doute mis du sien et ait peut-être ajouté au modèle, comme ils ont coutume de le faire. Dans l'une de ces peintures elle est assise, dans l'autre elle est debout et arrange une boucle de sa coiffure. Le visage est parfaitement reconnaissable. Aucune pudeur ne s'y montre d'être ainsi visible à tous en son corps.

Le Roi a ordonné qu'on sût d'elle qui elle est. Elle a promis de le dire demain.

29 septembre 1689. — Voilà qui dépasse tout ! Elle ne s'appelle ni Lacour, ni Landoni, mais Corlandoni ou Courlandon. Elle a été la seconde femme du sieur Pocancy, le père de celui d'aujourd'hui qui se trouve avoir pour belle-mère une devineresse dont la turpitude est publique et étalée devant tous.

La gueuse a demandé à lui être confrontée et a prié aussi qu'on fit venir du Val-Notre-Dame, pour la reconnaître, mon oncle l'abbé de Chamissy, qu'elle a connu autrefois. Le Roi m'a fait dire de ne point me chagriner là-dessus outre mesure.

30 septembre 1689. - - Il faut voir les Pocancy. Le ciel serait tombé sur eux qu'ils n'en seraient pas plus écrasés et plus défaits. Le coup est dur, en effet, de cette parenté honteuse et inattendue. La maréchale de Manissart est venue exprès de Paris pour la reprocher à Pocancy, qui n'y peut rien, mais qui en a tout de même apporté le fardeau en cette famille. C'est demain qu'on le doit mettre en présence de la Courlandon.

3 octobre 1689. — C'est avant-hier qu'a eu lieu l'entrevue de M. de Pocancy et de la Courlandon. Elle l'a reçu avec une extrême civilité, jusqu'à s'excuser du trouble qu'elle lui causait. Elle ajouta qu'on l'avait forcée à cette démarche; qu'elle eût été la dernière à se vouloir parer d'une parenté dont elle n'eût jamais songé à revendiquer l'honneur sans les circonstances qui lui rendaient nécessaire de s'en prévaloir pour sa défense.

Tout ce qu'elle dit à Pocancy de son mariage se rapporte fort exactement à ce qu'il en sait. Elle lui a rappelé maint détail qui la prouvent véridique. Elle est donc bien ce qu'elle prétend être. Pocancy est trop honnête homme pour le nier, quoiqu'il en soit accablé. Il ne peut pourtant pas la reconnaître, ne l'ayant vue que peu de fois, et quand il n'avait encore que douze ou treize ans. Elle compte sur

l'abbé de Chamissy pour achever d'établir qui elle est. Il est en route.

La Courlandon, en se retirant, a remis aux juges un papier qui contient, a-t-elle dit, en bref, l'histoire de sa vie et ses principales aventures. Il en court déjà des copies. En voici une :

HISTOIRE DE LA BELLE COURLANDON QUI FUT MADAME DE POCANCY ÉCRITE PAR ELLE-MÊME

Je suis née, m'a-t-on dit, le neuvième du mois de mai, en l'année 1643, dans une île de la lagune de Venise, au couvent de Sainte-Marie-des-Eaux. Ma mère, religieuse fort jolie, me mit au monde dans sa cellule en priant Dieu que je fusse belle. A peine eut-elle le temps de me voir qu'on m'emporta dans une gondole qui attendait ma venue. Des bonnes gens de la Giudecca m'élevèrent le mieux qu'ils purent; ils ne perdaient rien à prendre soin de moi, car mon oncle Ser Corlandoni, chaque fois qu'il venait me visiter, leur donnait des sequins.

Lorsque je fus assez grande, c'est-à-dire quand j'eus treize ans, j'entrai comme novice au cloître de Sainte-Marie-des- Eaux. Mon bon oncle Corlandoni m'y conduisit lui-même. Ce fut alors qu'il m'apprit que j'y étais née et que ma mère y était morte après m'avoir donné le jour. Je compris à ses larmes qu'elle lui avait été chère. La vie que l'on menait n'avait rien qui me déplût. J'appris à chanter et à danser. La pharmacie du couvent composait, pour les vendre au dehors, des fards, des cosmétiques et des onguents. On m'enseigna force recettes délicates et savantes, dont plus d'une par la suite m'a servi. Mes compagnes m'aimaient. Il venait là beaucoup de seigneurs

acheter des parfums et des sachets et nous parlions avec eux familièrement J'appris beaucoup à leur entretien et ils semblaient se plaire au mien.

Trois ans passèrent ainsi sans que je revisse mon bon oncle Corlandoni. Il voyageait. Un soir il me demanda à la grille. Il avait vieilli et ne paraissait point avoir fait fortune, car son vêtement était fort délabré. Il m'annonça qu'il allait m'emmener à Paris. Je pleurai de quitter le cloître tranquille de Sainte- Marie-des-Eaux, en compagnie d'un vieillard misérable, quand tant de beaux gentilshommes m'avaient proposé de les suivre en leurs gondoles dorées. Le fait est que nous voyagions petitement, couchant en de mauvaises auberges et mangeant des pâtes bouillies, mais mon oncle Corlandoni me tenait en route des discours si raisonnables et si utiles qu'ils abrégeaient la longueur du chemin. Aussi, en arrivant à Paris, étais-je résolue à mon sort et à ne point être ingrate envers mon bon oncle, qui comptait sur ma jeunesse pour adoucir son état et rendre à sa vieillesse les secours que lui méritait sa bonté pour moi.

Les premiers jours, je m'ennuyai fort dans sa petite boutique obscure quoiqu'il m'eût fait habiller à la turque. Un gentilhomme nommé M. de Pocancy nous visitait souvent. Il était bien fait quoique sur l'âge. On le nommait le bel Anaxidomène. Il se prit d'amour pour moi et m'épousa. Mon oncle Corlandoni partit pour un de ses nombreux voyages et ne revint plus jamais. Quant à moi, M. de Pocancy, mon mari, m'emmena dans un vieux château du pays de Meuse. J'y passai trois ans à subir chaque soir des caresses renouvelées, à accoucher de deux fils en une fois et à me morfondre d'ennui. Enfin, à bout de patience, je me résolus à reprendre ma liberté. Un jour que M. de Pocancy était absent je m'enfuis sans être vue. Je pensais, tout en courant à travers champs, au moyen de me mettre en sûreté, quand je me trouvai tout près d'un monastère appelé le Val-Notre-Dame. J'avais pénétré sans m'en douter

dans les jardins de l'abbaye. J'étais à l'entrée d'une allée de charmilles, L'abbé s'y promenait justement. Il s'appelait M. de Chamissy. Je le connaissais de réputation sans le connaître de visage, car la jalousie de mon mari éloignait de moi quiconque eût pu me distraire de lui. Il voulait être à mes yeux la seule figure humaine.

M. de Chamissy m'apparut, sitôt que je le vis, comme un sauveur et je formai le projet de lui demander secours. La circonstance où je me trouvais avait de quoi émouvoir un galant homme. Je comptais que mon âge et ma beauté contribueraient à me le rendre favorable. Le soin que mon mari prenait de me cacher à tous me laissait penser que ma vue ne serait point indifférente à quelqu'un qui passait pour ne pas l'être à l'agrément des personnes de mon sexe. Cette rencontre inattendue ne lui fut pas désagréable, car il m'écouta et me conduisit dans un petit oratoire rustique dont il avait la clé. J'y restai plusieurs mois à l'abri des recherches que M. de Pocancy faisait par tout le pays. Passé ce temps, M. de Chamissy me fournit les moyens de me retirer en Flandres. Je louai un logement à Bruxelles et je m'y débarrassai d'un fort beau petit garçon dont M. de Chamissy m'avait fait présent et que je lui ai rendu depuis, comme on verra tout à l'heure.

Cependant ma bourse commença à s'épuiser et je me résolus à trouver des ressources pour la remplir. Du jour que j'en pris le parti, elles ne m'ont guère manqué. J'en ai gardé grande reconnaissance à ma mère, la religieuse, qui eut soin de me faire belle et à mon vieil oncle Corlandoni qui m'enseigna par les routes comment une femme doit user de sa beauté. Je ne raconterai pas ici le détail de mes aventures et n'y donnerai guère que l'itinéraire qu'elles suivirent.

A Bruxelles, dont je commençais à être lasse, car j'y demeurai près de deux ans, je fis connaissance d'un capitaine espagnol qui s'en retournait dans son pays. Il m'y conduisit avec lui et nous allâmes à Burgos, où je passai aux mains d'un grand

d'Espagne. C'était un homme cérémonieux et dévot qui me céda à un archevêque en passe d'être cardinal, avec qui je gagnai Rome. J'y fis peu de séjour, mais à Florence je me liai avec un jeune Florentin dont je fus fort contente et que je regrettai quand je l'eus quitté pour un gentilhomme suisse. Il habitait une maison de bois sur le bord d'un lac et mourut pour avoir vidé, un soir qu'il était déjà ivre, ses deux bottes pleines, l'une de vin, l'autre de bière.

Je ne dirai rien de mon séjour en Autriche car j'y fus malheureuse et réduite à remplacer la qualité de mes amants par leur nombre, mais je me relevai auprès de l'Électeur de Marxbourg. Il me tint à lui près de quatre ans, d'où je passai en Hollande, cela en 1673.

J'avais alors un peu plus de trente ans et j'étais toujours belle, comme on peut le voir aux tableaux du peintre Brixerius où je suis représentée nue, mais je me lassai d'être à quelqu'un et je voulus être à tous. J'achetai une fort belle maison à Amsterdam, sur l'Amstel. On y venait de loin et les étrangers de marque ne manquaient jamais de s'y rendre. Je les recevais de mon mieux. Je ne me souviens pas qu'il y ait jamais eu chez moi aucun désordre, sauf une fois où deux jeunes Français me voulurent payer de monnaies fausses. J'ai appris depuis que ces deux gentilshommes s'étaient échappés du siège deDortmiide, où ils servaient en volontaires sous les ordres de M. le maréchal de Manissart. Ils se sont embarqués ensuite sur un vaisseau qui partait pour l'Amérique. Je n'ai jamais su leurs noms. D'ailleurs ils n'ont rien eu de moi.

Cependant j'avais assez augmenté mon bien pour désirer quelque repos. Je me résolus à rentrer en France ; mais comme l'oisiveté m'est contraire, je pensais m'y employer à des travaux qui occupent l'esprit sans fatiguer le corps. Paris est un lieu admirable où chacun trouve à bien faire : je m'y établis en 1679, libre de soucis et décidée à méprendre utile, à ceux qui voudraient se confier aux lumières d'une déjà longue

expérience. Elle n'avait pas détruit en moi les sentiments de la nature. J'étais bonne mère. Si je ne m'inquiétais point des deux fils que j'avais eus jadis de mon mari, M. de Pocancy, c'est que je les savais en sûreté et sans besoin de moi. Il n'en était pas de même de celui que je devais à M. de Chamissy. Je n'ai pas cessé de veiller sur lui à Venise, où je l'envoyai pour être élevé dans les grâces de cette charmante ville. Il me sembla que je devais à sa naissance et à la mienne de le faire d'Église. Aussi le temps venu, je l'adressai à l'abbé du Val-Notre-Dame. Je lui envoyai sa nouvelle ouaille avec un billet pour lui rappeler ce qu'il lui devait. J'étais persuadée que M. de Chamissy ferait bon accueil à ce jeune garçon doué des plus aimables qualités et de celle de chanter à la perfection. M. de Chamissy me fît répondre qu'il se chargeait de son avenir. Le mien ne m'inquiétait pas. Mon établissement à Paris me semblait durable et je ne souhaitais rien d'autre que d'y continuer en paix une existence que messieurs les magistrats sont venus troubler injustement et tirer d'une obscurité où elle se cachait et où je pensais la terminer. Si les ordres d'un grand roi en décident autrement, et si sa bonté ne permet point que j'achève de vivre en son royaume, j'en accepterai le bannissement avec soumission. Je retournerai à Venise, et celle qui fut la belle Courlandon et M",e de Pocancy ira finir ses jours où ils ont commencé, afin qu'elle entende, à l'heure de sa mort, du fond de la lagune sonner dans l'air marin les cloches lointaines du couvent de Sainte-Marie-des-Eaux.

7 octobre 1689. — L'abbé de Chamissy, mon oncle, qui dînait hier chez moi et s'y est fort enivré malgré son grand âge, nous a parlé en détail et avec particularité de ce fils qu'il a eu de la Courlandon et qu'il a maintenant avec lui au Val-Notre-Dame.

C'est, à ce qu'il dit, un garçon bien fait, de figure heureuse et spirituelle. Il a une fort belle voix et chante au chœur. Sa vie est la plus régulière du monde et ses mœurs sont dignes d'éloges. Il n'a aucun autre goût que celui de la musique. Il en invente même de l'excellente et il a appris à quelques moines de l'abbaye à en exécuter les parties. Cela compose des concerts à ravir. II y a dans son caractère je ne sais quoi de juste, de modéré et de pieux qui surprendra si l'on pense de qui il est né. M. de Chamissy lui-même n'en revient pas de voir, en quelqu'un qui lui tient d'aussi près, des vertus dont il n'a guère donné l'exemple.

L'abbé disait tout cela devant Le Vraut, premier valet de chambre du Roi, qui a été dans sa jeunesse à mes oncles Chamissy, ce qui nous a donné avec lui d'utiles liaisons. Ce Le Vraut est un homme de bonne compagnie et de belle humeur, qui peut beaucoup et n'a jamais cessé de nous servir en toutes occasions. J'ai su par lui bien des choses. Les plus importants de la Cour le ménagent et il a des amitiés qui étonneraient. Je l'ai fait connaître à M. de Pocancy, qui lui a dû de bons offices.

9 octobre 1689. — Le jugement contre la Cour-

landon a été rendu hier. Elle a été condamnée au bannissement. La femme de Corvisot, pour sa sotte plainte qui a mis toute l'affaire en branle, a été envoyée dans un couvent. Quant à Corvisot, il lui a été enjoint de cesser son commerce et de se vêtir convenablement sans parures ridicules. Il continue à faire le fou et l'imbécile.

13 octobre 1689. — M. et MmL de Pocancy ont quitté Versailles. Le Roi leur a fait dire de se retirer en leur terre d'Aspreval, ce qui était à prévoir après ce qui s'est passé. Le Vraut s'est en vain employé pour eux auprès du Roi. Il a fallu déguerpir et s'éloigner. Voilà donc la fin de ce grand désir qu'ils avaient l'un et l'autre d'être distingués et de faire figure à la Cour, qui se termine par être montrés au doigt. Ils sont fort abattus et ne s'en relèveront pas. J'ai vu leur départ. Leur carrosse était attelé quand arriva justement celui de M. et Mm de Corville qui ignoraient l'événement et venaient leur souhaiter la fête, les mains pleines d'un présent de fruits et de grappes.

25 octobre 1689. La vieille demoiselle de Manissart est retournée à Paris vivre auprès de M" la maréchale qui ne sort plus de son lit. Berlestange lui sert de lecteur. Elle a une canne sous

ses draps et l'en frappe lorsqu'il se reprend ou se ralentit.

28 octobre 1689. — Le Vraut m'a raconté que, quelques jours avant l'anéantissement desPocancy, il reçut la visite de madame, qui le venait supplier de plaider pour eux auprès du Roi. Il la reçut du mieux qu'il put, car il avait toujours éprouvé pour elle un petit désir sans qu'il eût jamais osé lui en faire part, tant la vertu de Mrao de Pocancy était établie pour être inattaquable. Quelle ne fut donc pas sa surprise, quand, cette dame lui ayant exposé le besoin où elle était de son secours auprès du Roi, elle lui laissa comprendre qu'elle saurait reconnaître cet office de la façon qu'il lui plairait le mieux qu'elle lui en témoignât sa reconnaisance ! Tout cela moins dit que murmuré, avec mille détours et obscurément, le rouge aux joues, les yeux baissés et pleins de larmes prêtes à sortir, et comme une personne qui va succomber à sa honte.

Le Vraut, stupéfait, parla au Roi le lendemain ; mais Sa Majesté ne voulut rien entendre. Le Vraut en est fort chagrin. Il aime les femmes, mais il est homme de bien et il ne faut pas qu'on le soupçonne d'avoir profité d'une faveur qu'il n'eût point méritée. Le Vraut fait le plus grand éloge de cette

conduite de Mme de Pocancy. Il trouve en tout cela l'effort d'une vertu qui vaut d'être admirée. Il prétend que cette petite Pocancy a donné là un' exemple du point auquel elle est attachée à la fortune de son mari, puisque, pour y porter remède, elle n'hésitait point à ce qui lui devait paraître de plus bas et de plus honteux et qui à lui, Le Vraut, lui paraît le comble de l'amour conjugal.

8 janvier 1690. — Le Vraut parle admirablement du Roi. L'autre soir, il s'étendait sur la mémoire singulière que Sa Majesté a des visages. Elle n'oublie plus jamais ceux qu'elle a vus une fois. C'est de cette perfection à se souvenir que vint, suivant Le Vraut, la prévention de Sa Majesté contre ce pauvre Pocancy, prévention que la bonne conduite de Pocancy ne put jamais vaincre et qui finit par le ruiner où un autre aurait pu se sauver.

(( Lorsque M. de Pocancy, après son mariage, parut à Versailles, le Roi me dit à son coucher qu'il avait vu cette figure-là quelque part. Je lui assurai, dit Le Vraut, que M. de Pocancy n'avait quitté sa province que pour aller à Dortmude avec M. le maréchal de Manissart, qui le ramena ici. Cela remit Sa Majesté sur la campagne de 1677. Elle en parla quelques instants et je lui rappelai,

je ne sais à propos de quoi, son passage de nuit à Vircourt. Ce nom fut un éclair. Sa Majesté me raconta alors qu'en passant à travers la ville qui l'acclamait Elle avait levé les yeux vers un balcon où se penchait une femme à demi nue auprès d'un homme qui était sûrement ce même M. de Pocancy. Le Roi me dit de m'en informer. Je sus en effet que le château qu'habitait en ce temps M. de Pocancy était proche de Vircourt, et que M. de Pocancy pouvait fort bien s'y être trouvé sur le chemin de Sa Majesté. Le Roi fit une figure que je lui connais et qui est dangereuse à ceux qui l'encourent, car elle marque pour eux le début de l'un de ces éloignements sur lesquels tout échoue à le faire revenir. Dès lors je jugeai M. de Pocancy perdu sans retour. Vous savez, ajouta Le Vraut, que le Roi, à cette époque, était sujet à de brusques désirs de femmes et qu'il les lui fallait satisfaire sur-le-champ. Nul doute qu'il n'en ait ressenti un de cette sorte pour la dame du balcon de Vircourt; il n'a pu le contenter, car il n'y avait pas moyen de faire arrêter le carrosse en pleine rue et d'éteindre les flambeaux. Il lui fallut à toute force passer outre et cette contrainte, mêlée à une humeur de jalousie contre le rival heureux qui était à la même fenêtre que l'inconnue, a été la cause, n'en doutez pas, de la rancune qu'a soufferte, sans s'en douter,

le pauvre Pocancy dont le Roi n'avait point oublié la figure, car il n'en oublie aucune, et qu'il a reconnue en celle d'un homme, qui, tout désireux qu'il fût de lui plaire, lui avait déplu aussitôt. Tant, en toutes choses, conclut Le Vraut, nous dépendons de circonstances, petites en elles-mêmes, mais considérables par les conséquences qu'elles ont pour nous. »

Tel fut le récit de Le Vraut; je le donne comme il me l'a fait. Puis il me parla encore avec regret de Mme de Pocancy et de n'avoir rien pu pour la continuer ici.

Novembre 1707. — On a su la mort de M. le comte de Pocancy. Il était oublié, à ne point se souvenir qu'il eût épousé la fille de feu M. le maréchal de Manissart.

Ils avaient quitté la cour après l'affaire désastreuse de la Courlandon. On n'entendait plus parler d'eux. Ils avaient là-bas une sorte de masure gothique qu'ils firent mettre à bas et reconstruire magnifiquement. M. Le Leur, l'architecte, en a fourni les plans, et La Baudelière en a dessiné les jardins. On dit que sa femme et lui passaient leur temps en vis-à-vis, vêtus de beaux habits et dans l'étiquette la plus étroite et la plus ridicule pour des gens qui ne sont plus de rien et n'ont jamais

été grand'chose, sinon de bonnes gens, mais peu faits pour la Cour d'où ils avaient gardé pourtant une habitude qui leur faisait conserver, jusque dans leur solitude, un air d'ici. Il est mort sans laisser d'enfants. Sa femme avait été jolie quoique contrefaite. Elle vit encore.

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