Tome I. G
8ï AUTORITE COMPAREE DES CROYANTS ET DES INCREDULES
En ce qui concerne la petite église de la libre pensée, je me donnerai de garde d'injurier ses talents. Mais, de bonne foi, depuis le commencement du monde j a-t-il eu une plus grande somme d'intelligence engagée contre Dieu que pour Dieu ? Jusqu'au XVIIIe siècle, la négation n'avait ni une philosophie ni une littérature à elle; depuis, elle a compté, parmi ses illustrations, plus d'hommes d'esprit que d'hommes de génie. Le génie a toujours eu peur d'une immortalité de blasphémateur, il abandonna cette gloire facile aux intelligences secondaires qui n'en peuvent conquérir d'autre. Aujourd'hui, en particulier, à quoi viennent se réduire les chefs-d'œuvre de l'antichristianisme ? à quelques livres d'une érudition suspecte, qui ne dépassent point cette fonction subalterne de l'entendement, la critique. Oui, la critique ! Ce qui ne veut dire ni les prodiges de l'invention, ni le culte de la grande originalité ; mais ce qui suppose les chefs-d'œuvre rem" placés par des élucubrations pédantes, le drapeau de l'impuissance arboré sur les travaux de l'esprit humain, et le droit d'insulter le talent, stipulé au profit des médiocrités jalouses qui n'en ont pas.
Les écrivains incrédules devraient se rappeler qu'ils ne datent que de cent ans , qu'on pourrait les ensevelir sous les écrits composés par ceux qui défendirent ce qu'ils attaquent, et que leur capacité ne représente guère qu'une goutté d'eau dans l'immense océan de l'intelligence chrétienne. En vertu de quelle logique l'hostilité de quelques-uns prévaudrait-elle contre la pente naturelle de tous? En vertu de quel principe surtout, les insulteurs de Dieu, foulant aux pieds nos capacités et notre majorité, voudraient-ils installer, pardessus, leur infaillibilité athéiste ? Penseurs inconséquents
qui ont aboli les privilèges devant la loi civile, et qui. par leur refus d'adoration , aspirent à des immunités devant la loi' naturelle.
Il faut donc venir à nous quand on s'oriente sur la valeur numérique et sur la valeur intellectuelle de ceux que l'on veut suivre, mais surtout si l'on consulte leur valeur morale. Toujours les maîtres que l'on croira le plus aisément seront ceux qui croient avec le plus de sacrifices. L'homme qui conclut contre ses passions met à la fois le poids de sa vertu et celui de son intelligence dans ses conclusions. Or, quand je considère que le besoin de croire, malgré les obligations qu'il entraîne, s'assujettit plus de convictions que le culte facile de la libre pensée, je trouve la foi divine, non-seulement à raison de la morale qu'elle prescrit, mais encore à cause de la moralité qu'elle obtient. Et où et quand vit-on fleurir, sons l'empire de l'athéisme, des vertus comme celles du monde chrétien ? Que l'incrédulité ouvre ses rangs, et qu'elle en fasse sortir une procession de vierges, d'apôtres et de martyrs, comparable à celle que Flandrin a représentée sur la frise de l'église de Saint-Vincent-de-raul à Paris?
Non, en dehors de la foi et de la foi chrétienne en particulier, il y a des vices que les moralistes n'attaquent même pas, par le désespoir d'en triompher. Là, on sanctifie ses faiblesses pour faire aux saints une sorte de concurrence à rien ne coûte ; on traite la pureté comme un préjugé, pour s'excuser de ne la point produire; on falsifie le devoir pour décliner la honte de ne le point réaliser; et, afin de mieux cacher son impuissance, on s'efforce même d'escamoter la vérité historique au point de frustrer le christianisme des honneurs de la
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moralisation chrétienne? Mais peu importe que les vertus des croyants soient niées, par ceux qui sont intéressés à contester l'utilité des croyances ; la vie des Saints est un miracle qui ne peut être anéanti. Peu importe que Voltaire, en particulier , ait osé écrire, avec une impudence dont je demande pardon à Dieu et à mon lecteur : Que, pendant cent ans, ce fut la plus vile canaille qui embrassa le christianisme!! Qu'entendait-il par cette épithète à double sens que j'ose à peine répéter pour la flétrir ? Serait-elle une allusion à la petitesse de mes aïeux, de la part du parasite servile des rois? En ce sens je l'accepte avec orgueil. Seraitelle une calomnie de leur innocence , de la part du persiffleur de Dieu et des Saints ? Je la repousse avec indignation. Entendons-nous sur les termes. Il y a la canaille des hôpitaux et celle des bagnes, celle qui a faim et celle qui fait le mal ; la première appartient à Jésus-Christ , car il en fit ses membres souffrants ; la seconde appartient à la libre pensée , car elle est très-légitimement issue de ses principes. Que chacun reprenne sa population, et que les grands crimes comme les gros mots restent au compte des insulleurs!
Une population nombreuse, éclairée et saine, prouve, sans doute, la puissance d'une domination. Mais, pour achever la grandeur de celle-ci, il lui faut encore l'étendue : l'étendue dans le temps, l'étendue dans l'espace, deux caractères classiques de la vérité, que j'ai appelés l'universalité de la foi, quod semper quod ubique.
Dans le temps son empire est sans bornes. Toute incrédulité est éphémère de sa nature. Celle des individus, éclose des orages de leur jeunesse, ne résiste pas ordinairement aux expériences- de leur âge mûr. Celle
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des peuples, commencée dans une débauche d'orgueil philosophique, se termine bientôt dans les catastrophes d'une révolution. En aucun cas, l'incrédulité qui suit n'est la continuation de celle qui précède, et, entre chacune d'elles, il y a solution de continuité. Mais, de même que la religion n'est d'aucune patrie, parce qu'elle les embrasse toutes, elle n'est d'aucun siècle, parce que tous lui appartiennent. Regardez sur tous les rivages de la terre comme sur toutes les plages de l'histoire, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'univers, elle tient l'espèce humaine subjuguée à ses genoux. Aussi, comme on nous étonne quand on se vante avec affectation d'être de son temps! Nous, nous sommes du passé, nous sommes du présent, nous sommes de l'éternité. Oui, de l'éternité, car Dieu peut faire d'autres univers sur les ruines de celui-ci, la foi en Dieu subsistera dans toutes les créations où subsisteront des êtres raisonnables ; il est une chose qui ne peut passer, même avec la terre et les deux, c'est la connaissance et l'amour de Celui qui les a tirés du néant. « La religion est entrée dans le monde avec le premier homme et elle n'en sortira qu'avec le dernier (1). » Il faut remarquer, d'ailleurs, que son universalité n'est pas moins illimitée dans l'espace que dans le temps. La peuplade sans autels dont parle Plutarque n'a point été encore trouvée. Partout où l'homme porta ses pas, il ploya les genoux, et partout où tombèrent ses larmes, s'élevèrent ses adorations. Quelle différence entre le règne de la foi et celui des préjugés opposés ! Les coalitions philosophiques n'ont jamais guère qu'un pays
(l) Mgr Darboy, Mandement du Carême. 1869.
pour théâtre ou uu quart de siècle pour durée. Que font au genre humain les négations de quelques célébrités de i'Iustitut ? Que sont les coteries rationaliste? par rapport à la population des deux hémisphères? Sans doute, le blasphème peut communiquer une immortalité de quelques années aux bords de la Seine, mais de telles influences ne franchissent guère les Pyrénées au midi, et sont submergées au passage du Rhin du côté du nord. Ainsi toutes les dominations autres que celle de Dieu ont quelque chose de circonscrit. Seule la religion n'exprime point les tendances d'un homme, mais celles de l'humanité, les besoins d'un lieu, mais ceux; de l'univers. Le fils d'Adam croit et adore, je l'ai dit, comme il rit, comme il pleure, comme il aime. A l'instant où la douleur courbe son front vers la terre, sa pensée monte vers le ciel. Cela lui est aussi naturel, pour parler comme l'Écriture, que les cris aux petits de l'hirondelle. Voilà pourquoi il est des rivages sans civilisation, mais il n'en est point sans religion. Même quand l'homme encore grossier et inculte ne comprend pas le monde où il est, il entrevoit quelque chose au-delà, semblable à l'oiseau de qui il fut dit : Alors même qu'il marche, on sent qu'il a des ailes. Donc s'affranchir de la sainte loi qui nous impose la foi et l'adoration, c'est penser autrement que le grand nombre, penser autrement que le génie, penser autrement que la vertu ; c'est prendre rang, en un mot, hors de l'humanité raisonnable, dans ces phalanges sans boussole de la libre pensée, que le malheur de ne pas croire à la religion pousse tantôt à croire des folies, tantôt à ne pas croire à l'évidence
Conclusion : nous acceptons des autorités en toutes choses, pourquoi nous en émanciper en religion? Cet
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ordre hiérarchique dans la transmission du vrai est fondé en raison, et Dieu a rapproché non humilié les hommes par le besoin qu'ils ont les uns des autres. Le prêtre apprend les lois, les arts , la science et tant d'autres choses des maîtres spéciaux, pourquoi ceux-ci n'en référeraient-ils pas à sa spécialité théologique? Aussi bien cette spécialité est quelquefois une si complète garantie.
Lorsque Bossuet fut sur le point d'expirer, un sceptique du temps se pencha sur la couche du pontife pour lui demander s'il avait toujours cru ce qu'il avait si bien enseigné. A cette question, le sublime agonisant répondit, avec un accent plus grand encore que celui de ses oraisons funèbres : Je crois. Voilà l'idéal du témoignage sacerdotal. Quand j'ai vu Bossuet lever la main sur le livre des Évangiles en récitant son symbole, j'ai reçu la plus grave parole qui puisse s'imposer à la raison de l'homme après la parole même de Dieu.
Et, toutefois, il est une présomption mieux fondée, c'est celle qui résulte de l'autorité placée dans la multitude des croyants. Aussi, après et même avant Bossuet, écoutons le genre humain proférant son acte de foi dans toutes les langues de l'univers, et convenons qu'il n'est pas possible à la raison de s'exclure de cette universelle adoration sans s'affranchir de ses propres lois. J'ai rappelé Bossuet et Fénelon plusieurs fois ! Je conviens que ceux-là étaient en quelque sorte prophètes dès le sein de leur mère, et comme des voyants de naissance; mais pensons à Pascal, homme du monde, qui reconquiert par le raisonnement la vérité qu'il tenait par tradition de famille; et quand nous verrons ce génie miraculeux, après avoir découvert, encore enfant, jusqu'à la trente-neu-
vième proposition d'Euclide , composer une humble prière pour demander la patience dans ses douleurs , comment renier, sans crainte, le Dieu d'une telle vie et d'une telle mort? Pensons encore à Descaries, homme du monde aussi, qui creusa les fondements de la certitude jusqu'aux abîmes, et, en présence de cette raison à la fois si exigeante et si soumise, nous réciterons notre Credo avec moins d'incertitude et plus de consolation. Notre Credo est le même que celui de Descartes et de Pascal, le même que celui des martyrs; ne balbutions point avec timidité ce que d'autres plus grands que nous chantèrent avec ravissement. Il n'est pas possible d'imaginer une foi mieux certifiée et mieux portée que la nôtre. Cependant, pour en recevoir le don, le plus sûr n'est point de regarder ceux qui la portent, mais de lever les yeux au Ciel qui la donne ; c'est là que le Créateur attacha les flambeaux qui éclairent le monde, c'est de là qu'il fait descendre la lumière des esprits hésitants. Ne l'oublions pas, car s'il est vrai que l'homme n'a rien à craindre de ses erreurs quand il se trompe avec sincérité, il est vrai aussi que l'homme qui dit à Dieu, chaque jour de sa vie : Seigneur, augmentez ma foi (1), ne se trompera point jusqu'à la fin.
(1) Luc, 17-3