‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 9 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Qu'on ne m'accuse pas de les calomnier pour en avoir plus aisément raison. Où seraient aujourd'hui les preuves de la science anti-chrétienne, si ce n'est dans ses livres? Or, j'en appelle à quiconque les connaît, elle n'a pas édité un seul sophisme qui ne date de la persécution de Julien-1' Apostat, et qui ne soit réfuté, soit dans le traité d'Origène contre Celse, soit dans la Préparation évangéliquc , par Eusèbe de Césarée, soit dans la Cité de Dieu, par saint Augustin. Les objections des exégètes contemporains , prônées par eux comme des découvertes, sont depuis mille ans réduites en poudre dans la poudre de nos bibliothèques! Mais nos bibliothèques sont si peu commues, que, pour paraître neuve , la critique n'a eu besoin que du courage d'être très-vieille. Tel publiciste, qui commet des crimes pour faire illusion sur son originalité, n'est qu'un plagiaire de l'Allemagne matérialiste, ou d'anciennes hérésies enfouies dans les in-folio de Cornélius à Lapide.

Que l'on donne donc un prix de style à ces Messieurs ! si les académies veulent en faire les frais, je ne m'y oppose point; mais admettre, sur la foi d'un pareil témoignage , que depuis dix-huit siècles l'Église a expliqué la Bible sans y savoir lire, et que toute notre civilisation a été le fruit et le jouet d'une telle déconvenue , c'est, au nom de la science , fouler aux pieds le bon sens.

D'ailleurs, je le demande, n'y a-t-il que des savants parmi nos adversaires? Certes, mon goût et mon âme répugnent également à l'injure. Mais n'énervons pas la défense par des ménagements intempestifs, et levons la visière des combattants qui sont en présence. En général, quels sont ceux-là qui font la guerre à Jésus- Christ? Des penseurs corrompus, des écrivains très-peu

dans i.'kxsicmdle dB l'humanité. G 7

incorruptibles, vrais malfaiteurs de la plume qui mettent le feu au temple pour occuper la renommée. Et quels sont ceux-là qui sont avec Jésus Christ? Une légion de prêtres qui, envisagés dans leurs dix-huit siècles d'histoire, représentent, mieux qu'aucune autre classe, la moralité et le désintéressement des convictions. Quels sont les ennemis de notre vérité? Des dramaturges, des poètes, des folliculaires, quelques philosophes, c'est-à-dire les autorités les plus frivoles de l'ordre intellectuel. El quels sont les défenseurs de cette vérité? Bossuet, Thomas d'Aquin, saint Augustin, c'està-dire les géants de la pensée, les éclaireurs de l'humanité errante ici-bas , les intelligences vraiment monumentales de l'ère moderne. Après cela, j'adjure les esprits qui ont plus de foi au talent consciencieux qu'aux révélations divines, de choisir leurs autorités. 0 rigène ayant paru inopinément aux leçons publiques de Plotin , le philosophe n'osa pas continuer de parler en présence du Père de l'Église. A l'heure où nous sommes, il n'y a point de prêtre, dans la catholicité, qui ait l'autorité d'Origène; mais tous les prêtres réunis en ont davantage; et la seule attitude qui convienne à l'incrédulité devant un tel jury , c'est la déférence respectueuse de Plotin.

Il ne suffit pas à une autorité d'être savante pour ravir notre assentiment, elle doit être sincère. Ici, nous touchons à une question d'honneur plus encore qu'à un thème doctrinal ; mais , quoique blessés souvent sur ce terrain, nous mesurerons notre parole pour n'être point blessants. Grand travers de ceux qui ne croient pas, ils se persuadent aisément qu'on ne peut pas croire! Et tandis que nous admettons, dans cer-

tains cas, la bonne foi de leur négation, ils décréteraient volontiers la mauvaise foi de notre foi.

Serait-il vrai que cette multitude de pasteurs , de prédicateurs, de confesseurs, qui s'en va discutant, priant et souffrant le long des âges chrétiens, est moins honnête que la postérité de Voltaire? Je pourrais répondre avec l'indignation de l'orgueil froissé , j'aime mieux céder à la noble tristesse de l'amour méconnu. Aussi bien , le pardon des injures n'est-il point la meilleure réfutation qu'on en puisse faire ?

La question est mal posée dans l'esprit des adversaires. Ils affectent de regarder le prêtre comme un déshérité de la fortune, qui, embarrassé de ses prétentions, va tendre la main à l'Église, en lui disant avec ie fils d'Héli : Dimitte me ad partem sacerdotalem ut comedam buccellam panis f . Ce point de départ est injurieux et faux. Ce n'est point durant son enfance, c'est à vingt-trois' ans que le prêtre contracte ses indissolubles engagements. Jusque-là, il avait étudié comme ceux qui étudient le plus et le mieux, car la conscience l'avait dirigé et l'innocence lui prêtait ses angéliques lumières. C'était donc dans toute la splendeur d'une conviction achevée par de longs jours de vertu et de travail. En ce moment, le lévite vil, par avance, tous les sacrifices de sa vocation, depuis les dévouements souvent incompris de la jeunesse , jusquaux heures solitaires de l'agonie, et, séduit par l'amertume même de ce calice, il le porta amoureusement a ses lèvres, en disant : Ceci sera ma part. De son côté, le monde lui apparut aussi, et le monde, alors.

t I. Rois. 2-3G.

lui était assez inconnu pour paraître séduisant ! Encore quelques efforts , et il se faisait place dans les magistratures, dans les enseignements, dans les administrations, mais qu'était-ce que de telles espérances pour celte âme touchée de Dieu et éperdue de célestes amours, qui, après avoir mesuré la terre, n'y avait pas trouvé de plus belle place que les degrés du saint autel? Ensuite, quand vint l'heure de sa consécration, demandez à ceux qui furent témoins si le nouveau Samuel n'arrosait pas les saintes dalles de ses larmes! et demandez aux amis qui le reçurent dans leurs bras, au retour , si ces larmes étaient fexpression d'une tristesse et si eux doutaient de sa bonne foi ! Ivresses ineffables du plus beau jour de sa vie , c'est sans doute parce que vous trouvâtes assez de bonheur en vous-mêmes, que Dieu vous refuse la récompense des applaudissements humains !

Depuis ce moment, le prêtre a-t-il mérité la suspicion infamante que l'on voudrait attacher à ses convictions ? Non, il se transfigure pour les honorer, il se crucifie pour leur obéir, il s'épuise pour les défendre, il meurt à tout instant pour les confesser. De quel droit vient- on insulter à cette belle histoire avec de perverses suppositions ? Que la philosophie institue un professorat aux conditions de quinze ans de préparation, de la continence perpétuelle, de l'impopularité, de la pauvreté et de l'apostolat jusqu'au martyre, nous verrons combien de recrues cette institution comptera en son séminaire des missions étrangères. D'ailleurs , comment l'incrédulité, qui admet la bonne foi de tous les blasphémateurs, ose-t-elle contester celle des prêtres, alors, surtout, que notre ministère est une reconnaissance authentique de la sienne, puisqu'il est consacré

à lui répondre, et qu'elle ne peut nous refuser la même civilité, sans faire à son équité encore plus d'injure qu'à notre caractère ?

Je sais bien que l'on peut accuser le sacerdoce de s'estimer au-delà de son droit, mais le sacerdoce répliquera comme faisait un cardinal outragé à ses détracteurs : « Je m'estime très-peu quand je me considère, « beaucoup quand je me compare. » Et, en effet, défenseurs de la vérité , défenseurs de l'erreur , cessons de les considérer, et comparons-les.

Comparons-les d'abord sous le rapport de la dignité de leurs assertions. Celle du sacerdoce a pour elle la présomption de l'abnégation ; car, d'un côté, on voit l'homme immolant sa personnalité intellectuelle à un symbole qui n'est point son ouvrage; de l'autre, c'est l'orgueil de l'individualisme, l'ambition de la célébrité, et cette répugnance invincible qu'éprouve le talent fourvoyé à déclarer qu'il fut ou trompé ou trompeur. Notre assertion a la présomption du désintéressement; car d'un côté, c'est le prêtre trouvant toujours dans sa doctrine plus de sacrifices que de profits naturels; de l'autre , c'est le philosophe retirant de la sienne de nombreuses éditions et de lucratives sympathies, et pour qui une religion nouvelle n'est jamais un jeûne ni une aumône de plus, mais un procédé inessayé pour exploiter 1 attention publique et pour battre monnaie. La première affirmation a la présomption de sa consistance ; car, d'un côté, c'est le prêtre conséquent avec lui-même dans toutes les vicissitudes de sa vie ; de l'autre, c'est le philosophe dont la religion tourne, comme la girouette, à tous les vents du progrès indéfini, et dont le scandaleux Évangile fut cent fois retoucbé selon les engouements du jour. Enfin, nous avons en notre fa-

veur le témoignage de notre mort; car, d'un côté, c'est le prêtre trouvant toujours dans sa vieille foi la force de sourire à l'agonie ; de l'autre, c'est le philosophe ne voulant que rarement finir dans la religion dont il fut l'inventeur, et faisant amende honorable de sa philosophie à la première maladie.

« Et quel est le philosophe, s'écrie Rousseau, qui, « venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât « le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte « par un autre? qui, pour sa gloire, ne trompât vo- « lontiers le genre humain, et qui, dans le secret de « son cœur,- se propose autre chose que de se dislin- « guer ! Pour lui , l'essentiel est de penser autrement « que les autres : chez les croyants il est athée; chez « les athées il serait croyant (1)... » Avant de contester notre bonne foi, que la négation établisse donc la sienne. Nous ne sommes pas tenus d'y croire plus qu'ellemême.

Comparons encore les adversaires sous le rapport de la moralité qui cautionne leurs assertions. Sans doute, il n'est pas besoin d'être un saint pour avoir raison, mais rien n'est plus naturel que de chercher clans les actes des hommes des garanties en faveur de leurs principes. Ces données une fois admises, où est l'aréopage qui, mieux que le sacerdoce chrétien, certifie sa doctrine par ses sacrifices? Y a-t-il, parmi les représentants de la libre pensée, un corps d'élile plus digne que les successeurs de Jésus-Christ de la confiance des esprits? Je sais bien que certains incrédules ont trouvé un moyen facile de se préserver de l'immoralité en

(1) Emile.

ri AUTORITE COMPAREE DES UROYANTS ET DES INCREDULES

supprimant la morale; je n'ignore pas qu'ils aiment à bafouer dans nos rangs une sublime majorité qui les confond, en exagérant des exceptions qui semblent les excuser. Nous n'en réclamons pas ; qu'ils nous conservent toujours les honorables susceptibilités de leur scandale! Après tout, leurs exigences envers nous sont, à leur insu, des actes de foi en la sainteté de notre ministère ; mais s'il est vrai qu'il y a de l'humanité dans tous les hommes, y en a-t-il plus parmi nous que parmi les prêtres si mal famés de la philosophie? Prémisses connues d'où se dégagent des conséquences qui le sont moins. Donc, nous méritons d'êlre crus plutôt qu'un libertin, qui nie Dieu parce qu'il a de trop bonnes raisons pour désirer que Dieu n'existe pas. Donc, c'est à la fois une injustice et une absurdité de mépriser la vérité des saints pour des assertions souvent émanées d'une plume vénale ou flétrie. Donc, enfin, c'est violer le sens moral et la logique d'opter pour Voltaire contre Jésus-Christ , car autant vaut la conscience d'un homme, autant sa parole; et railirmation du génie vertueux est, en dehors de l'Église, le plus beau Sinaï où resplendisse la vérité.

Enfin, comparons les parties belligérantes dans le courage de leurs assertions. La bonne foi, comme l'affection, a son témoignage suprême dans la mort. L'homme qui peut toujours déshonorer sa parole par le mensonge n'a jamais pu faire un mensonge de son sang répandu. Voilà pourquoi on vérifiait au moyen-âge les dépositions judiciaires par des supplices. Eh bien , témoins de Jésus-Christ, témoins contre Jésus-Christ, a l'épreuve suprême du jugement de Dieu! Ici, l'histoire atteste un contraste glorieux en faveur des tenants de la vérité. Tandis que l'assertion philosophique n'a guère

dans l'exsemule ue l'humanité. 73

bravé la douleur pour se prouver, et qu'il n'est pas une impiété signée volontairement du sang de son auteur, seule, notre religion compte douze millions de témoins qui l'ont confessée jusqu'à la mort, sans parler de ceux qui eussent fait de même s'ils avaient été mis en demeure. Le chrétien qui récite son Credo avec amour, en effet, est implicitement martyr. L'Église est comparable à un Colysée immense, où tout vrai disciple descend intentionnellement dans l'arène à chacun de ses actes de foi. Or, c'est le sacerdoce qui est l'instituteur de ces vaillants athlètes; c'est lui qui perpétue ici-bas la belle tradition du serment par le sacrifice de la vie. Aussi, on peut nous chasser d'un pays, on ne peut pas attenter à la probité de notre affirmation. Le jour où les édits de proscription nous seraient signifiés, et où les catholiques nous accompagneraient en pleurant au rivage, il nous resterait une suprême -démonstration à produire. Tournés vers l'impiété, nous lui dirions : Rouvrez les amphithéâtres, nommez-vous des proconsuls et osez venir nous faire votre dernière sommation. Tournés vers les peuples, nous leur dirions : Croyez-en à notre mort puisque, notre parole d'honneur n'est plus acceptée. Et pourvu que le sacerdoce se couchât dans un suaire trempé de sang, sa tombe elle-même prophétiserait encore, et l'avenir ne manquerait pas de s'écrier en le retrouvant dans cette pourpre de martyr : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu (I).

Qu'ils soient donc confondus par l'invraisemblance de leurs inventions, ceux qui cherchent, dans des prodiges

(I) Matth. 27-54.

i I AUTORITE COMPARÉE DES CROYANTS ET DES EN CREDULES

de charlatanisme , l'explication d'un tel martyrologe. Ozanam a cité, comme le plus bel exemple de la bonne foi religieuse , ces ecclésiastiques convertis de l'anglicanisme, qui, abandonnant des bénéfices de cent mille francs, viennent à Paris donner des leçons pour entretenir leurs femmes et leurs enfants ; mais un spectacle plus beau m'est apparu. J'ai vu des jeunes prêtres à qui on baisait les pieds dans l'église des Missions-Étrangères, et qui allaient chercher par amour, à l'autre extrémité du monde, la mort de saint Cyprien et de saint Irénée. Devant un pareil témoignage, tous les autres s'elfacent. Le plus grand sacrifice que l'homme puisse faire à ses convictions, n'est pas celui de bien vivre, c'est celui de mourir pour elles.

L'autorité des disciples de la foi, en général, constitue, rationellement parlant, un témoignage encore plus imposant que celui des défenseurs de la foi. Plaçons cette cité de Dieu en face de celle qui le renie, l'Eglise de l'affirmation en présence de celle de la négation, et, réduisant les croyances à une simple question de suffrages, constatons que les vérités éternelles sont assurées au monde en vertu d'une possession à jamais inébranlable. Certes, ce n'est point là ce que prétendent les adversaires; car voici un argument spécieux qu'ils nous prodiguent avec plus de bruit que de raison. Ils regardent les splendeurs temporelles de la papauté et ils s'applaudissent de ce qu'elles ont passé. Transierunt. Ils regardent dans l'histoire la monarchie catholique de

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saint Louis, l'enthousiasme des croisades, les venins de l'ancienne Thébaïde, et ils disent : Tout cela a fait son temps. Transierunt. Enfin, ils regardent la petite place que l'Église occupe sur la terre et ils raisonnent ainsi : Sur plus d'un milliard d'habitants qui peuplent le globe, il y a à peine quatre cent millions de chrétiens ; de ce nombre il faut défalquer les philosophes qui ne veulent pas de la religion, les indifférents qui n'y pensent pas, les simples d'esprit qui ne savent ni ce qu'ils veulent ni ce qu'ils pensent ; le reste est trop peu de chose pour subsister longtemps. Transierunt. Ainsi, au temps de Julien-l'Apostat, on reprochait à l'Église de n'avoir que trois cents ans derrière elle; aujourd'hui on lui a prédit qu'elle n'avait plus que trois cents ans devant elle ! Et des observateurs superficiels s'attendent ;i la prochaine déchéance de ce Dieu condamné par le suffrage universel ! Et des sectes plus éphémères que l'orage passent, chaque matin, aux pieds de notre Christ^ en lui disant : C'est en vain que vous avez des prétentions à la vie, en réalité vous êtes mort. Xomen habes quod viras et mortuus es (1).

Il s'agit de prouver que ces présages sinistres ne sont fondés que sur des malentendus ou sur des mensonges. Remarquons d'abord que l'argument est dirigé contre les catholiques, non contre les croyants; contre l'Église, non contre le grand parti de la foi. Il nous pousse donc au dehors de la question ; au lieu d'en sortir nous allons l'y faire rentrer.

rour le réfuter, rien de mieux que d'appliquer à la religion les notes de l'Église, et, parlant, de prêter à

la première, contre les incrédules, à peu près les arguments employés par la seconde contre les hérétiques. D.'ailleurs, celle assimilation n'est pas dépourvue entièrement de vérité. L'Église, loin d'être un royaume ceint de murailles comme la Chine , s'étend , dans l'espace , d'une extrémité du monde à l'autre, et, dans la durée, depuis Adam jusqu'à la fin du monde. Son âme, qui est sa vraie mesure, renferme non-seulement les catholiques, mais encore tous les chrétiens dissidents qui vivent dans l'erreur avec honne foi. Elle s'agrandit, à tout instant, des infidèles qui, ayant pratiqué la loi naturelle pendant leur vie, voient leurs vertus élevées à l'ordre surnaturel avant la fin, par une prévenante miséricorde de Dieu. Ainsi constituée et entendue , la vaste assemblée des croyants forme , par la masse de ses affirmations, une probabilité telle que jamais l'esprit humain ne pourra rien affirmer sur un plus imposant témoignage. En divisant ce témoignage , je trouve que le devoir de croire incombe à la raison de par des motifs aujourd'hui incontestés : l'autorité des majorités, celle des capacités, celle de la sainteté, celle de l'universalité.

D'abord l'autorité des majorités. Si nous dépouillons cet innombrable scrutin, qui se compose des votes de tout le genre humain , nous verrons que l'incrédulité est condamnée, à la presque unanimité des voix. En effet, le masque de la phraséologie étant enlevé aux négations ctmtemporaines, à quoi se réduisent-elles ? Athéisme, matérialisme, scepticisme, ce sont là leurs vrais noms. Or, ces crimes delà pensée n'ont jamais obtenu que de rares adhésions dans le grand concert de l'opinion universelle. Mis hors la loi par la conscience de tous

les peuples, ils ne circulent qu'en empruntant des titres atténuants ou même religieux pour tromper la religion des multitudes; de même que certains scélérats flétris par les tribunaux prennent un faux nom pour n'être point arrêtés. Un jour vient, cependant, où les multitudes, un instant surprises, reconnaissent ces blasphèmes déguisés, parce qu'elles ne se laissent point entamer par l'impiété contre nature. Alors les blasphémateurs pour qui Dieu, providence, vie éternelle ne sont que de bons vieux mots un peu lourds, voient se dresser contre eux non-seulement l'Église catholique, mais encore le protestantisme, le mahométisme, le paganisme, c'est-à-dire une autorité numérique sous le poids de laquelle toutes les négations sont écrasées.

Je sais bien qu'on tâche d'éluder cette réprobation unanime, en alléguant que certains peuples n'ont point, dans leur vocabulaire, ce substantif adorable : Dieu! (Test une vaine chicane plutôt qu'un argument. Si ces peuples n'ont pas l'idée de Dieu au singulier, ils l'ont au pluriel; chez eux les idoles, les temples, les sacrifices foisonnent; ils sont donc polythéistes, ils ne sont pas athées; ils se trompent, mais ils croient. Après cela, fût-il vrai que des sauvages échappent à la loi essentielle de notre nature, le besoin d'adorer, l'exception ébranlerait-elle la règle? Non, l'homme étant né sociable, il n'est pas tout a fait lui-même quand il ne vit pas en société. Les athées imaginaires dont la philosophie peuple les forêts ne comptent donc pas plus, dans une opération de suffrage universel, que les enfants qui n'ont pas encore toute leur raison, ou que les insensés qui ont perdu la leur. Preuve évidente que pour faire table rase des croyances, il faudrait faire abstraction de l'humanité , puissance invincible contre

laquelle aucune autre ne saurait avoir raison. C'est surtout à ce propos qu'il y a lieu de répéter : Il est quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde.

Imaginez les incrédules constitués en société dans une sorte de nouvelle Icarie; quel espace cet État occuperait il ? A peine celui d'une nouvelle république de Saint-Marin. En face de ces frères séparés de la grande famille humaine, convoquez l'assemblée la plus œcuménique dont l'esprit ait l'idée, celle de tous les croyants passés et présents de l'univers, et dites-moi si ce contraste ne porte point la conviction avec lui-même.

Oui, qu'elles se lèvent en deçà de la croix, au-delà de la croix, à l'Orient, à l'Occident, dans les religions fausses , dans la vraie , les innombrables générations d'ancêtres et de saints qui passèrent ici-bas en disant : Je crois. A celle vue , nul , parmi les rares disciples de la libre pensée, ne peut dire avec certitude : Je ne crois pas. Et qu'on ne décline point cette autorité des âges écoulés en prétextant que notre siècle, à lui tout seul, en sait plus que ses devanciers. Il est vrai qu'il fut un grand initiateur dans les sciences naturelles; mais il n'a rien inventé, ni en religion ni contre la religion. Sauf quelques opinions gratuites à lui sur l'origine des choses, la question reste toujours la même. Par conséquent, tels furent les problèmes au XVIIe siècle, tels ils sont aujourd'hui; tels furent les motifs de crédibilité de Fénelon et de Bossuet, tels sont les nôtres. J'ai nommé Bossuet! Est-ce que sa foi serait mise à l'épreuve par cette exégèse allemande, qu'il avait si bien pressentie dans les premières hardiesses de Richard-Victor , ou par celte paléontologie matérialiste qui donne tantôt ses rêves , tantôt ses doute* pour

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des décisions ex cathedra? Donc, si la seule science complète est celle du présent, la seule religion raisonnable est celle du passé, et ils sont toujours nos maîtres , ceux qui furent nos pères ! Nous en savons plus qu'eux sur la matière, mais ils restent une autorité inébranlée sur les choses de l'âme et sur Dieu!

Après les ancêtres, comptons les contemporains qui, sans distinction de nationalité, de culte et de couleur, fraternisent dans la communion de ce sentiment : Je crois en un Dieu créateur du ciel et de la terre. Sans doute, il y a quelques discordances philosophiques dans ce bel unisson; mais d'un côté, c'est toujours l'humanité, de l'autre, ce sont les exceptions et les anomalies, non l'élite, comme on voudrait le faire accroire. Et si Tertullien confondait le paganisme du IIe siècle par l'argument de la multiplication chrétienne, que ne dirait-il pas aujourd'hui à l'infime minorité qui blasphème, en lui montrant les cinq parties du monde à genoux devant le Dieu vivant et personnel? On crut beaucoup exprimer jadis, en disant que le soleil ne se couchait pas sur les sujets de la monarchie espagnole; quelle domination et quel monarque peuvent se glorifier d'un personnel aussi nombreux que le Roi du ciel et son Verbe fait chair parmi nous ! Ce personnel est le Christ mystique dont parlent quelquefois les Pères, Christ plus gigantesque que celui sous lequel pliaient les épaules de saint Christophe ! Aussi, il n'est point de pouvoir capable de lui creuser un tombeau, parce qu'il occupe la place d'un pôle à l'autre. Il n'y a point de révolution capable de l'ébranler, parce que, nouveau Samson, il n'a qu'à remuer dans l'histoire pour faire chanceler les colonnes des empires, et pour ensevelir sous des ruines ces faibles antagonismes représentant à peine ,

par rapport à son affirmation, la proportion de quelques unités à des centaines de millions.

Encore si les incroyants dispersés sur notre globe pouvaient être opposés en masse compacte à notre vérité ! mais ils n'ont jamais pu se constituer en société de vingt personnes. L'essence nécessaire du rationalisme, c'est le fractionnement à l'infini. Ses adeptes ne s'entendent que contre nous, ils ne se sont jamais accordés entre eux, et de là un beau contraste à notre avantage. Tandis que chacun de nous porte l'humanité présente et passée dans ses affirmations, l'incrédule ne porte que sa personnalité dans les siennes. Tandis que la foi est la société des esprits et des cœurs, l'incrédulité est toujours l'individualisme en fait et en système. C'est pourquoi, sans doute, le peuple d'athées, dont on parla souvent, est reconnu si impossible; on ne saurait ni les réunir sans épouvanter le monde, ni les faire vivre ensemble sans les désespérer eux-mêmes.

Nous avons entendu les majorités, consultons les capacités.

Le grand nombre de ses adeptes fait en quelque sorte du parti de la religion celui du sens commun, car l'esprit humain ne peut voir la vérité là où il y a la confusion, et, au contraire, il s'enchaîne instinctivement à tous les points autour desquels il trouve des multitudes unanimes et désintéressées. Cependant, les majorités toutes seules constituent une force aveugle; les majorités fortifiées par l'adjonction des capacités forment la véritable autorité. C'est pourquoi, il ne suffit pas de compter les croyants, il faut encore les peser ! Ici, je vais établir ma thèse sur les ruines d'une objection. Si les majorités sont le critérium de la vérité doctrinale, peut nous dire l'in-

crédulité, le christianisme doit s'effacer devant le paganisme de Bouddha et de Confucius, qui a une population deux fois plus nombreuse. Ainsi j'ai à diviser mon argument en deux preuves : l'une contre l'incapacité des idolâtres qui croient le faux, et dont on nous oppose le grand nombre, l'autre contre la capacité des philosophes qui ne croient rien, el dont on nous oppose les lumières.

En ce qui concerne le paganisme, le lecteur n'a pas à. craindre que j'en parle sans justice ni sans étude. Je connais les merveilles trop vantées de la civilisation indienne, et aussi ses effroyables abaissements. Mais la population chrétienne du globe, à elle seule, représente plus d'intelligence que cette portion de l'humanité! De quel droit nos savants, qui estiment si peu l'opinion du vulgaire en Europe , nous objecteraient-ils ces troupeaux d'Arabes, de bouddhistes et d'anthropophages dont la foi n'a pas, philosophiquement parlant, le poids du Credo de saint Augustin et de saint Thomas? Qu'est-ce , devant une raison impartiale , que l'autorité de cinq ou six millions d'idolâtres, comparée à celle de nos dix-huit siècles évangéliques? Ce sera la honte de notre époque d'avoir employé une critique si exigeante contre le christianisme, qui a une histoire aussi claire que celle de la France, et si complaisante pour des superstitions qui heurtent le bon sens. Il a été commis, à cet égard, par notre temps, des attentats qui seront le scandale de la postérité! Et quand je pense à ces Revues perfidement hostiles, qui ont osé classer Jésus à côté et parfois au-dessous de Ça-Kiamouni, je me demande si ce ne sera pas le châtiment de l'incrédulité européenne de tomber audessous de la barbarie indienne, pour avoir eu le triste courage de la mettre en balance avec l'Evangile.

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