‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 23 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

m du sensualisme de Condillac y retombe, pour avoir vainement essayé île se teuir au-dessus, sans l'appui du surnaturel.

Le second corollaire renferme une question de prudence et de moralité. Quel frein donnera-t-on aux passions à la place du surnaturel ? Loin d'être incompatible avec le progrès, comme le prétendent des juges intéressés, il en est la condition indispensable ; il soulève les peuples audessus des bornons terrestres, il les emporte vers l'infini, et presque tout ce qu'ils font de grand, dans l'ordre de la vertu, ils l'accomplissent sous cette impulsion salutaire. Au contraire, une fois déchue des bauteurs du surnaturel, l'bumanité ne fait qu'une courte station dans le naturalisme spirilualiste: avant peu elle tombe, meurtrie et souillée, de ces régions idéales dans le gouflre du matérialisme, et. passant de celui des idées à celui des mœurs, on la voit, abêtie et mutilée en quelque sorte du coté de la tête et du cœur, tendre à s'absorber dans les sens. Que ne peut-on faire l'essai de cette école de barbarie0 Malheureusement, ou plutôt beureusement. on ne trouve pas d'exemple d'une civilisation dans laquelle le surnaturel, vrai ou faux, n'ait versé quelque bienfait. Le jour où les peuples deviendraient naturalistes, les pbilosopbes enrayés de leur ouvrage cesseraient de l'être.

Le surnaturel est conforme aux exigences de la raison. Est-il en opposition avec la nature? Il est vrai qu'il la domine, mais il ne lui est pas contraire. Si l'on envisage la nature sous ces deux aspects généraux, l'ordre pbysiqne

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et l'ordre moral, elle est pour ainsi dire sympathique au surnaturel. Physiquement elle l'accepte comme une harmonie, et moralement comme un complément.

Oui, le surnaturel est une harmonie, quoique les apparences disent une dissonance. Sans doute, je ne proposerais pas cette idée à un adorateur de l'unité de substance, car la matière étant pour lui tout ce qui est, qui pourrait en modifier le6 évolutions»? Et, d'ailleurs, si le monde renfermait la totalité de l'être, quel ordre pourrait résulter de ses perturbations ? Mais la nature et le monde visible ne sont qu'une portion de l'être : il y a Dieu audessus, la liberté humaine à côté, et c'est le concours harmonique de ces trois agents qui forme l'harmonie générale. Les choses étant ainsi, quand la nature accomplit un mouvement dérogatoire à son mécanisme ordinaire, sous la pression d'une volonté divine sollicitée par la liberté humaine, il y a miracle, mais il n'y a point désordre; car ce désordre d'en bas est la condition d'un ordre plus haut ; la dérogation à la loi particulière rentre dans les nécessités d'une loi plus étendue , et le Créateur remaniant son œuvre physique dans un bul plus grand qu'elle, il compose une harmonie invisible avec les discordances de celles que nous contemplons. De cette sorte, les miracles sont, dans l'économie de la nature, ce que sont en musique les faux tons, qui contribuent à la perfection de certains accords.

Et n'alléguons pas l'inflexibilité des ressorts de la création à rencontre des variantes sublimes que Dieu jette, parfois, au milieu du concert universel. Cette inflexibilité est constante , non nécessaire. Le Créateur était libre d'établir comme la règle ce qui est le miracle actuel, pourquoi ne le serait-il pas de faire jaillir le miracle

de la suspension momentanée de cette règle? Les lois qui régissent notre globe eussent pu être différentes de ce que nous les voyons; il y a des lois différentes, d'après les astronomes, dans d'autres planètes; il y en a eu, d'après la paléontologie, dans les univers antérieurs à celui-ci; il y en aura, d'après certains prophètes de la science, dans les générations d'un lointain avenir. Et Dieu ne saurait exercer ici, pour un but surnaturel, l'empire qu'on lui reconnaît ailleurs! Et, tandis que l'homme a la prétention d'opérer des révolutions dans l'œuvre divine, l'auteur de celle-ci aurait moins de droit et de pouvoir? Contradiction bizarre! Les penseurs de ce temps trouvent très-simple que la foudre, la tempête et la création tout entière leur obéissent, et ils ne comprennent pas la docilité de la nature quand ce n'est pas le génie qui lui commande, mais la vertu de l'homme servie par la toute-puissance de Dieu; et, cependant, quoi de plus légitime que cette émotion de la création, sous la double autorité de son roi et de son auteur?

Si la nature physique accepte le surnaturel comme une diversion harmonique, la nature morale l'appelle comme son complément. Ici s'impose à notre attention cette question préalable : Quelle est la notion dogmatique du surnaturel? Il .importe de la bien dégager afin de la bien définir, et c'est pour mieux montrer en quoi le surnaturel consiste, que je commence par dire ce qu'il n'est pas.

Il n'est point le mystérieux, car l'ordre naturel a aussi ses mystères non moins incompris et non moins incompréhensibles que ceux de la religion.

Il n'est point le merveilleux, le spiritisme, par exemple , ou la démonologie ; sans doute , tout cela sup-

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pose des phénomènes et des forces en dehors du cours régulier de la nature, mais c'est une manifestation du surnaturel, non le surnaturel lui-même.

Enfin, il n'est point le miraculeux, au moins restreint à l'ordre physique. Il est vrai que le miracle ainsi entendu est un aspect et la signature divine du surnaturel, mais il n'en constitue point l'essence, le surnaturel étant, comme nous verrons bientôt, la réunion de plusieurs ordres de miracles.

Qu'est-ce donc que le surnaturel? Le voici d'une manière aussi sensible que le comportent les choses supérieures aux sens. Entre Dieu et l'homme il existe des rapports essentiels, émanant des droits de créateur qui sont en Dieu, et des devoirs de créature qui incombent à l'homme. De là, un commerce primordial établi, de l'un à l'autre, sous le nom de religion naturelle. Mais une telle religion étant insuffisante pour des motifs déjà énoncés, Dieu n'a-t-il pas ajouté à ces relations fondamentales une intimité plus élevée entre lui et le monde? La raison étant déjà, comme dit Leibnitz, une révélation naturelle dont Dieu est l'auteur, n'a-t-il pas achevé son ouvrage et notre éducation en nous dotant d'une seconde révélation qui est une sorte de raison surnaturelle? En un mot, après avoir fait de nous ses chefs-d'œuvre par voie de création, ne nous a-t-il pas constitués ses fils par voie d'adoption? Le naturalisme dit non, mais l'humanité répond oui, et cette conviction est justifiée par l'universalité et la perpétuité des religions surnaturelles.

D'après ces prémisses, le surnaturel n'est autre chose qu'une participation de l'humanité à des croyances , à des obligations, à une force et à des espérances supérieures à la nature. Dans le christianisme, les croyances

supra-naturelles sont la révélation; les obligations supranalurelles sont les préceptes et les conseils évangéliques ; la force supra-naturelle, c'est la grâce ; l'espérance supra-naturelle, c'est la vision béatifique. Ces quatre prodiges forment l'économie de ce prodige générique, le surnaturel, et ils viennent se résumer en Jésus-Christ, qui est leur centre comme auteur de la foi, promulgateur de la loi, source de la grâce et médiateur de la vision céleste. En d'autres termes, la religion naturelle, c'est Dieu et l'humanité se connaissant, mais séparés par des abîmes incommensurables; le surnaturel, ce soûl les cieux et la terre rapprochés, car c'est, entre ces deux extrêmes, le Dieu-Homme tendant une main à l'homme, une main à Dieu, et les rassemblant dans l'union ineffable de sa personnalité.

Après cette explication, je ne suis pas étonné si Pascal a écrit : « On ne connaît Dieu utilement que par Jésus- Christ. Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas, car il faudrait ou qu'il fût détruit, ou qu'il fût un enfer (1\ » Il est certain que Jésus-Christ est à la fois le point culminant d'où la vue se répand sur tout le panorama du surnaturel, et la fontaine d'où s'épanchent tous les bienfaits de la vie surnaturelle.

Le surnaturel, ainsi conçu, serait-il une lyrannie contre la nature ? Il est plutôt son achèvement et sa glorieuse restauration. Sans doute, l'humanité à l'état d'innocence était constituée dans l'ordre surnaturel, mais celui-ci répare la chute quoique l'ayant devancée.

L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux,

et du fond de l'abîme, il mesure avec mélancolie les cimes • (l) Pensées.

où trôna son enfance, aspirant toujours à recouvrer cette patrie perdue. Or, c'est à l'aide du surnaturel que s'opère l'assoraption de l'humanité vers ses grandeurs originelles. Action multiple qui se compose, pour ainsi dire, de quatre miracles. Et, à ce mot, que le scepticisme de mon lecteur ne me réponde pas qu'il n'y a plus de miracles ! Il est vrai que les prodiges de l'ordre physique sont moins communs qu'autrefois , mais c'est parce que les motifs de crédibilité sont plus nombreux. La conversion du monde, qui est le plus étonnant miracle du christianisme, tient lieu de tous les autres aux yeux d'une raison attentive. Dieu fournissant à notre foi des secours proportionnés à ses difficultés , les premiers chrétiens voyaient beaucoup de prodiges parce qu'ils n'avaient pas vu l'accomplissement des prophéties, qui est un prodige toujours subsistant (1). Pour nous qui en sommes témoins, de plus grandes garanties seraient un éblouissement plutôt qu'une lumière.

Cela dit sur les miracles du passé, venons à ceux qui ne cessent jamais; et considérons, d'abord, le miracle des croyances surnaturelles :

C'est une vérité élémentaire que la raison seule est moralement incapable de fixer, sans mélange d'erreur, le code des vérités même naturelles. Eh bien, à cette lacune de la raison, le christianisme adapte une vision complémentaire, la foi, et, grâce aux clartés qui en jaillissent, la révélation se prouve par la splendeur de ses effets à ceux qui ne la reconnaissent point en elle-même. « Aujourd'hui le peuple est éclairé et ferme, là où les

(l) Pascal. Pensées.

« philosophes répondent en balbutiant , si bien qu'un « pasteur de village, avec ses instructions familières, fait « plus de vrais sages que n'en put faire Platon avec « toute la pompe de ses discours (1). » Vous donc qui demandez des miracles, ouvrez les yeux : le genre humain était aveugle et il voit : Cmci vident!

Considérez le miracle et le bienfait des obligations surnaturelles :

li est des hauteurs, dans la vertu, où la nature toute seule ne monte pas, et des difficultés, dans le devoir, qu'elle supprime par l'impuissance de les vaincre. Seul, le surnaturel a pu produire certaines créations, à lui réservées. Au nombre de ces raretés évangéliques qui n'a compté l'humilité, la chasteté, la charité de la bienfaisance, de l'apostolat, du martyre, et enfin cette ascension suprême dans l'échelle de la moralité qui se nomme la sainteté ! réalisation idéale de la perfection dont aucune philosophie ne donne ni la notion, ni la force ! sublime Thabor de la grandeur morale, où l'homme ne se transfigure point sans un concours spécial de Dieu, car cet état est aussi surnaturel, pour qui tient compte de la corruption naturelle, que le serait celui d'un organisme affranchi des lois de la pesanteur et marchant dans les airs. Vous qui demandez des miracles, ouvrez-donc les yeux : le genre humain était lépreux, et il est guéri : Leprosi mundantur.

Considérez le miracle et le bienfait de la force surnaturelle :

N'est-il pas avéré que la volonté humaine est naturellement incapable d'exécuter tout le bien auquel elle

(1) Frayssinous. Conférences.

aspire, et qu'elle fait parfois le mal, avec de stériles et incompréhensibles élans vers la vertu? « Le fait de l'im- « puissance de la raison et de la volonté, en théorie et en pratique, est certain et évident, » dit Bossuet. Mais voilà que le surnaturel vient prêter main forte à cette puissance défaillante ; il ajoute un moteur divin, la grâce, à l'énergie humaine réduite aux abois, et ce n'est que par celte force surnaturelle que l'homme triomphe de ses vices naturels. Placez-vous, en imagination, devant une bibliothèque de Bollandistes, et, comparant les saints du christianisme à ceux de Plutarque, c'est-à-dire l'humanité transfigurée par la grâce à l'humanité enflée par le stoïcisme, je vous défie d'oser nier les miracles, en présence de celui-ci , qui est présent au monde depuis dixhuit cents ans : le genre humain était boiteux et il marche : Claudi ambulant.

Enfin, considérez le miracle et le bienfait des espérances surnaturelles :

Rien de plus incertain pour la religion naturelle que notre destinée future. Rousseau, fatigué de n'apercevoir que le vide dans son éternité de déiste, s'écrie : « 0 philosophes, cessez de battre la campagne et dites-nous nettement ce que vous mettez à la place de l'enfer et du ciel (1)?»Le surnaturel dissipe ces nuages. Il nous montre l'homme sortant du sein de Dieu par la création, séparé de Dieu par le péché, ramené à Dieu par la rédemption, réuni à Dieu par un embrassement indissoluble, la glorification. Ainsi, notre destinée s'illumine et grandit d'un bout à l'autre, et ce besoin de voir la vérité essentielle, qui est, à la fois, le tourment et l'énigme

(1) Emile, t. III, p. 187.

de notre pèlerinage, 'trouvera son apaisement dans la possession définitive de Dieu. En d'autres termes, la même puissance qui faisait revivre ici-bas les âmes par la grâce, ranimera les corps pour les félicités de la gloire ; et les miracles s' enchaînant ainsi aux miracles, sur la tombe glorifiée du genre humain, comme aujourd'hui près des confessionnaux et des fonts du baptême, les anges chanteront : Les morts sont ressuscites : Mortui resurgunt.

En résumé, le surnaturel n'est pas en opposition avec la nature physique. Si un des hommes fossiles que l'on prétend avoir découvert dans les débris d'un monde inférieur à celui-ci avait entendu dire qu'un jour nous converserions d'un hémisphère à l'autre, par dessous les vagues de l'océan, il eût accueilli avec incrédulité l'annonce de la télégraphie électrique ! Reconnaissons donc à Dieu le pouvoir des miracles dont il nous a presque gratifiés, et ne faisons pas du surnaturel le synonyme de l'impossible. De son côté, la nature morale le reçoit comme son achèvement , au lieu de le repousser comme un hors -d 'œuvre. La nature morale est une réalité souveraine, inéludable, que les naturalistes, accoutumés à ne rien voir au-delà de leurs faunes et de leurs flores, si souvent erronées, devraient bien ne pas omettre dans leurs classifications. Or, pour peu qu'on la consulte sur ce point , elle répond que le surnaturel ne la charge point d'un fardeau inutile, mais qu'il la termine ; qu'il n'est point pour elle une superfétation , mais un couronnement fortuné ; et le fils d'Adam qui n'a pas senti ces choses ignore son cœur autant que la religion.

DU SURNATUREL. \~j \

Qu'importe, toutefois, que le surnaturel trouve grâce devant la raison et devant la nature, s'il est condamné par l'histoire. Or , la critique moderne lui a posé , comme autant de défis , une série de questions auxquelles il est sommé de répondre, sous peine de défaite. Et, d'abord, quia vu le surnaturel? Supposé qu'il se rendît visible, qui pourrait le constater ? Enfin, dans le cas où il serait constaté, qui pourrait distinguer Le vrai du faux? La réfutation de ces objections insidieuses est toute dans le développement de ces trois affirmations : 1° Le surnaturel a été vu; 2° il peut être constaté; 3° il peut être discerné.

Spectacle vraiment curieux que la position relative de l'affirmation et de la négation par rapport à la question du surnaturel ! L'affirmation dit, en montrant les annales de l'humanité : Le voilà, il parle , il agit, il passe et il repasse sous vos yeux depuis six mille ans. Il est aussi certain que les faits auxquels vous croyez le plus; ou il faut l'admettre, ou il faut nier toute l'histoire qui repose sur les mêmes garanties. Qu'avez-vous à alléguer contre ce fait? La négation répond : Je n'ai pas à le discuter, il n'est pas possible. De cette façon, le vieil axiome ab actio ad posse valet consecutio se trouve habilement éludé, au moyen d'un a priori qui prime toutes les preuves contraires ; la question n'est pas même examinée, elle

est préjugée au profit de la partie adverse ; et quand celle-ci a décrété son droit de ne pas combattre, elle se proclame victorieuse.

Certes, il ne se peut concevoir plus d'outrecuidance, soit dans le peu de garanties que l'on donne, soit dans l'excès de garanties que l'on exige. Le surnaturel, qui est en possession d'une adhésion soixante fois séculaire, avait bien le droit de décliner l'obligation de faire la preuve; cependant, il la prend à sa charge. Comme Jésus, il se laisse en quelque sorte voir et palper par tous les disciples incrédules qui veulent bien l'approcher, et il s'entoure de confirmations testimoniales telles que, sur la dixième partie de ces garanties, on tiendrait pour incontestables les faits les plus inouïs de l'ordre naturel.

Consultez d'abord l'histoire du genre humain : Ce n'est pas seulement au berceau des peuples que nous apparaît le merveilleux. A toutes les heures de leur vie, plus ou moins, on voit des prodiges se mêler à la trame de leur histoire. Toujours, on a cru à des interventions supérieures. Il n'est pas de siècle, ni de lieu, où la religion ne soit positive, c'est-à-dire composée de croyances et de pratiques qui supposent une révélation, et, partant, fondée sur un commerce vrai ou fabuleux du ciel avec la terre. « Partout où Dieu « est adoré, s'écrie un grand orateur, il l'est en vertu « d'une doctrine surnaturelle... Tournez les yeux où « vous voudrez, entrez dans tel temple qu'il vous « plaira, vous y trouverez au seuil même la prophétie « et le sac ; rement la prophétie qui est une parole de <; Dieu contenant des vérités inaccessibles à la raison, « le sacrement qui est un acte doué par Dieu d'une

« efficacité supérieure à toutes les forces de la na- « ture (1). »

Voilà donc une propension universelle et nécessaire de notre espèce. Sans doute, l'empire des agents surnaturels s'est amoindri , dans l'opinion populaire , à mesure que celui de la science s'est étendu ; mais cet empire subsiste encore dans les individus et dans les peuples, quel que soit leur degré de culture et de civilisation ; il ne peut finir qu'avec le monde auquel nous appartenons. Ainsi le veut la loi invariable de l'histoire. Et c'est seulement de nos jours que l'humanité se réveillerait d'un songe qui dure depuis sa naissance? Et ce phénomène, si permanent jusqu'à présent, serait destiné à passer avec le dix-neuvième siècle? Non, la nature est semblable aux fleuves qui emportent les digues qu'on leur oppose, mais qui ne remontent pas.

Consultez encore l'histoire du paganisme : L'idolâtrie elle-même s'est établie et se soutient par des manifestations surnaturelles. Depuis le paradis terrestre, où la fausse révélation se mil en concurrence avec la vraie , la raison humaine marche entre les deux, toujours libre de son choix, mais, alors même qu'elle répudie la fausse, obligée de convenir que ses caractères n'en sont pas moins surhumains. Sans doute ces caractères ne sont qu'une contrefaçon du surnaturel, une contrefaçon, toutefois, qui en est la preuve, puisqu'elle est elle-même en dehors du cours de la nature. Rappelez-vous, par exemple, les évocations de la pythonisse de Saùl , les prestiges des magiciens de

(lj Lacordaire. Conférence xxvi, t. 2.

Pharaon, les initiations de la thénrgie et de la science cabalistique ; considérez que chaque religion de l'antiquité a ses dieux, ses trépieds et ses moyens d'entrer en communication avec les puissances invisibles; enfin, constatez qu'il n'y a pas une idole qui n'ait sa vertu, ni un sanctuaire qui ne raconte ses miracles, et vous prendrez en pitié ceux qui veulent expliquer tous ces phénomènes , ou par des tours de jonglerie sacerdotale, ou par l'effet de certains breuvages excitants?

Je conviens que le charlatanisme des prêtres dut tromper quelquefois la crédulité publique; mais les oracles et les fausses divinités auraient-ils exercé une telle domination s'ils avaient toujours menti , et s'ils n'avaient point appuyé leur crédit par quelques prodiges réels? On ne peut l'admettre quand on a le sens de l'histoire. D'ailleurs , le paganisme moderne témoigne du même fait. Les observateurs les moins superstitieux et les plus véridiques ont vu, dans les merveilles de certaines pagodes, de certains arbres enchantés et de certaines pratiques de l'idolâtrie indienne, des interventions évidemment extra-naturelles, car elles dépassent les forces de toute supercherie humaine. Et cette immixtion d'une puissance supérieure dans les cultes polythéistes ne serait qu'une fantasmagorie? Mais, en ce cas, la méprise de six mille ans que l'on suppose, est un prodige aussi étonnant que le surnaturel que l'on rejette. Combien plus sage me paraît cette conclusion d'Arago : « Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible, manque de prudence (1). »

(1) Annuaire de 1853.

Consultez l'histoire du christianisme :

« Félicitons-nous, écrivait le chancelier d'Aguesseau « à son fils, de ce que les miracles sur lesquels notre « foi repose sont des faits aussi avérés que les con- « quêtes d'Alexandre et la mort de César. » Le surnaturel chrétien est, en effet, si bien établi, que sa négation ruine toute certitude historique. Tissé, en quelque sorte, avec la trame de la chronique générale, sa suppression fait tomber, sur toute la ligne, les autres mailles du réseau traditionnel. Il y a plus, par un privilège unique, les miracles de l'Évangile et des Apôtres ont eu pour historiens des témoins oculaires qui sont morts à l'appui -de leur affirmation. Ces témoins étaient trop nombreux et trop divers pour s'accorder sur un mensonge si compliqué ; ils n'étaient pas surtout assez fous pour sacrifier leur vie à leur mensonge. Dans tous les cas, il n'auraient pas trouvé, au lendemain de leur mensonge, douze millions de complices pour le soutenir jusqu'à la mort, ni les Pères de l'Église pour le défendre, ni dix-huit siècles de la civilisation la plus avancée pour leur servir de dupe. Et ce merveilleux qui, une fois anéanti par une critique pointilleuse dans l'histoire sacrée, se relève encore dans l'histoire profane ; ce surnaturel qui passe des livres du Nouveau Testament clans les annales de l'Église, si bien que celle-ci, étant formée sans préparation miraculeuse, serait un plus grand miracle que ceux que l'on veut nier, tout cela serait le résultat d'une fraude, constatée au siècle le plus éloigné de son origine ? Nous prouverons le contraire en son lieu; pour le moment, j'atteste, contre la négation, ''invraisemblance de ses hypothèses.

Enfin consultez l'histoire contemporaine :

Le surnaturel ne se dérobe-t-il pas au grand jour

des modernes découvertes, et aurait-il besoin, pour s'accréditer, de l'obscurité des époques ignorantes?

J'en appelle d'abord à nos procès de canonisation. Un gentilhomme protestant, prenant communication, à Rome, des pièces justificatives en faveur de plusieurs miracles, s'écria : Si l'Église n'en recevait jamais que d'aussi bien prouvés, nous n'aurions aucune peine à y souscrire. Eh bien, répondit le prélat à qui il s'adressait, de tous ces miracles, qui vous semblent si avérés, aucun n'a été admis par la Congrégation des Rites, parce qu'elle ne les a pas trouvés suffisamment établis. Après de telles prémisses, hâtons-nous de dégager une conséquence : donc notre siècle lui-même assiste à des miracles, et à des miracles hor- de toute contestation, puisque la canonisation des saints est un contrôle si sévère des faits surnaturels, et que peu de siècles furent aussi riches en canonisations que celui-ci.

J'en appelle aux effets du culte de Marie. Transportez-vous à Nolre-Dame-des- Victoires , comptez ces nombreux ex-voto; de là, à Fourvière, comptez encore ; de là, àNotre-Dame-de-la-Garde et à Verdelais, comptez encore ; delà, enfin, dans tous les sanctuaires de l'univers consacrés à la mère de Dieu, comptez toujours, si vous le pouvez. Et, en présence de ces témoignages innombrables, perpétuels d'une intervention bienfaisante et prodigieuse an profit des misères humaines, intervention si frappante que, sur la déposition de neuf cents témoins de toute région, Pie VI institua la fête de Notre-Dame-des -Miracles, vous oseriez dire que ceux-ci, relégués exclusivement dans la légende, n'entrent point dans l'histoire du présent?

J'en appelle à tous les observateurs des phénomènes religieux. Qui n'a vu, parfois, certains résultats de la

prière scientifiquement inexplicables? Qui n'a surpris alors la science poussée à bout se jetant dans des explications absurdes, pour échapper au surnaturel? Et, cependant, ces guérisons opérées à Pibrac, au tombeau du curé d'Ars, en tant de pèlerinages divers, ne seraient qu'illusion de la part, des uns et collusion de la part des autres? Et tous ces remerciments qui montent de la terre vers le ciel, et tous ces secours qu'on invoque du ciel sur la terre n'auraient que l'impossible pour objet et n'exprimeraient qu'une monomanie erronée et incorrigible de l'humanité ?

Enfin, j'en appelle au merveilleux diabolique lui-même, car la médaille du surnaturel peut-être retournée : elle marque sur ses uëux faces. L'âme humaine ayant un besoin invincible dé correspondre avec le monde surnaturel, quand elle ne le hante point par la vraie révélation, s'y élève par la fausse; et notre siècle étant réfractaire à la première, en vertu d'une loi déjà énoncée, doit-être plus qu'un autre à la merci de la seconde. Je fais au charlatanisme et aux causes naturelles, non étudiées, la part qui leur revient dans certaines apparences merveilleuses, mais le mensonge historique ne détruira jamais l'histoire. Or, je le demande à l'histoire , qui n'a pas de parti pris, ces tables tournantes ou parlantes, ces médiums s'exprimant dans des langues qu'ils n'ont point apprises, ces guéridons tressaillant de joie ou de colère sous l'impression qu'on leur communique, tout ce que l'on a raconté des convulsionnaires de saint Médard, sur la religion du spiritisme, sur les esprits frappeurs, sur les esprits visiteurs, sur leurs manifestations physiques ou historiques, sur les mœurs et pratiques des démons ; en un mot , tant de faits prétendus naturels, restés sans explication

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