Tome I
naturelle, tout cela ne répondrait à rien d'objectif? Non, cela prouve à ceux qui déclarent les miracles incroyables que l'humanité les croit toujours, et à ceux qui les déclarent impossibles qu'une puissance spéciale en ^ait sans cesse.
Ne vous écriez-donc pas, avec tant d'autres, si je voyais un miracle, je croirais. Des miracles! L'humanité en réclame et elle n'en veut pas !
« On dit qu'un miracle convertirait quand on ne le « voit pas, répond Pascal; les raisons vues de loin « paraissent borner notre vue ; mais quand on y est « arrivé, on commence à voir encore au-delà; rien « n'arrête la volubilité de l'esprit : alors on dit il n'y « a point de règle qui n'ait quelque exception (1). » Et c'est pourquoi Notre-Seigneur, qui faisait d'assez grands miracles pour convaincre toutes les oppositions, disait de celle des Juifs : Quand Moïse lui-même ressusciterait, ils ne croiraient point. Pensez-vous que l'opposition des philosophes soit de meilleure composition? Ecoutons l'aveu de J.-J. Rousseau : « Pour rien au monde « je ne voudrais être témoin de la résurrection d'un « mort ; au lieu de me rendre crédule, j'aurais bien peur « que cela ne me rendît fou (2). » Comment triompher de ces sophistiques entêtements? Il faut les plaindre, non chercher à les vaincre, car Dieu, respectant en nous la liberté de la contradiction, peut faire des miracles, mais il ne peut nous obliger à les confesser. Du moins, sachons alors que si nous ne croyons pas, ce
Mi Pensées.
(2) Lettres de la Montagne.
DU NATUREL. 1 7 'j
n'est point parce que Dieu se cache, mais parce que, selon sa parole, nous ne sommes pas de ses brebis (1).
Supposée en nous l'intention sincère de confesser les miracles, y a-t-il possibilité de les constater ? Champ de bataille de beaucoup d'arguties anciennes et nouvelles ! Toutefois elles n'obscurciront jamais ces principes de sens commun : s'il s'agit de miracles présents, nous les devons croire sur le témoignage de nos yeux , s'il s'agit de miracles passés, nous les devons accepter sur le témoignage de l'histoire, une fois qu'elle est reconnue pour véridique.
Et, pour cette constatation, nous avons des connaissances suffisantes. Ne prétextons pas, en effet, qu'afin d'être certain d'une dérogation aux lois de la nature, il faut connaître la totalité de ces lois. Il suffit de savoir que la nature se comporte d'une manière invariable dans tel ordre de faits déterminés. Si l'objection était fondée, la science ne pourrait jamais définir un ordre général de phénomènes, tant que l'ordre universel ne lui serait pas manifesté. Par conséquent, nous pouvons dire aux savants : Tel est votre droit de formuler une loi de la nature, tel est notre droit d'affir mer la dérogation à celte loi, et autant vous êtes assurés de ne vous point tromper en disant que la mort est une règle commune, autant nous le sommes en disant que la résurrection est une exception à cette règle.
L'inconnu ne saurait être appelé en témoignage contre le connu, et dès l'instant que vous êtes scientifiquement
U> Jean, x, v, 25-26.
certains d'une série de faits, vous l'êtes qu'elle ne sera pas démentie par une autre. Ah! si l'on répudiait vos découvertes sous prétexte que les constatations d'aujourd'hui peuvent être démenties par celles de demain, vous répondriez que l'éventuel ne peut rien prouver contre le démontré, et que la science à venir élèvera son édifice sans changer ses fondements. S'il en est ainsi, vous êtes pris à votre propre sagesse. C'est parce que vous êtes certains que les eaux suivent nécessairement leur pente, que nous le sommes du prodige qui suspend leurs cours. Parce que vous êtes certains des lois de la pesanteur, nous le sommes qu"un corps humain tenu en l'air, sans support, est une exception à ces lois. Enfin, parce que vous êtes certains que les morts ne reviennent pas, nous le sommes qu'il y a une action divine dans la seconde vie de ceux qui reviennent. Ainsi la science se détruit elle-même par les arguments qu'elle emploie contre nous, et nos certitudes ont en ceci les mêmes bases que les siennes.
Pour la constatation du miracle, nous avons encore des molifs de conviction suffisants. Etrange paradoxe, de prétendre que la certitude d'une loi de la nalure primant celle de la dérogation, celle-ci ne saurait être certifiée par un témoignage suffisant. La dérogation étant dûment constatée, elle devient aussi indubitable que la loi elle-même. La nature, en effet, dépose dans le premier cas ; elle dépose avec plus d'autorité dans le second ; car, que la nature physique soit modifiée au profit des âmes, c'est un miracle raisonnable; mais que la nature morale soit bouleversée au point que l'homme cesse d'être certain même de ce qu'il voit, c'est un miracle impossible, puisqu'il implique la négation de la raison de l'homme et de celle de Dieu.
Donc, ne nous en laissons point imposer par ce tour de sophistique bien connu : « Tout Paris viendrait me dire
« qu'un mort est ressuscité à Passy, je n'en croirais rien; « il est plus possible que tout Paris se trompe, qu'il « ne l'est qu'un mort ressuscite (I). » Qu'est-ce à dire, si cela dit quelque chose? Que quinze cent mille témoins ayant vu. dans la même minute, Lazare au tombeau, exhalant l'infection d'un mort de quatre jours, et Lazare sortant du tombeau avec tout l'éclat d'une vie florissante, ne mériteraient point créance? Mais si tant de spectateurs, différents par l'éducation et par les intérêts, ont cru contempler ce qui n'était pas, et toucher ce qu'ils ne touchaient pas, il y a là autant de dérogations à la nature que de témoins; et, pour rejeter le miracle d'une résurrection, on admet quinze cent mille miracles d'hallucination.
Et soyez en garde contre cette justification paradoxale du même principe : que pour croire des faits surnaturels, il faudrait en avoir des raisons surnaturelles. Sans doute, le comment des faits surnaturels ne peut être expliqué que par une connaissance surnaturelle, mais l'existence de ces faits tombe sous le témoignage naturel, comme tous les événements de l'histoire. La preuve du miracle reste donc surnaturelle du côté de Dieu qui en est le sujet, mais naturelle du côté de l'homme qui en est l'objet, car elle ne s'adapte que par ses aspects finis à l'esprit humain qui est fini lui-même. En d'autres termes, la preuve du miracle en est l'explication par rapport à la pensée divine ; elle n'en peut être que l'attestation par rapport à la pensée humaine. Ériger en principe que le surnaturel ne saurait être cru sans moyen de contrôle surnaturel, et, partant, qu'ilfaudra sans cesse un miracle subséquent pour garan-
ti) Lettres de la Montagne.
tir le miracle précédent, c'est à la fois demander à Dieu de faire ordinairement les choses extraordinaires, et condamner l'homme à poursuivre incessamment la vérité dans un cercle vicieux, puisqu'il verra toujours le miracle sous ses yeux, sans le pouvoir jamais appréhender dans sa créance. Enfin, nous avons, dans cette affirmation, des garanties suffisantes. Quelques-uns requièrent, pour la 'constatation du miracle envisagé comme dérogation aux lois de la nature, la connaissance de toutes ces lois. Nous avons vu qu'il suffit de connaître la loi à laquelle il est dérogé. Quelques autres requièrent, pour la constatation du miracle pris comme fait surnaturel, des moyens de vérification surnaturels. Nous avons vu que, s'il faut une intelligence supérieure à la nature pour le comprendre, il suffit du témoignage naturel pour l'attester, parce que, si la chose se passe au-dessus de la raison, le fait tombe sous les sens. Maintenant, voici de récents antagonistes qui exigent, pour arriver à la même certitude, des garanties scientifiques; de telle sorte qu'en dehors de l'Institut de France ou du siège de ses commissions, il faudra écrire partout ce distique fameux :
Défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu.
Oui, on veut des commissions pour inspecter les œuvres divines, et pour regarder, en quelque sorte, dans les mains de la toute-puissance si elle ne tient point, en agissant, des instruments de falsification.
Mais, d'abord, nous l'avons vu, cette commission existe à Rome. Devant elle, les plaidoiries du naturalisme contre les faits surnaturels sont écoutées ; à son tribunal, la science a ses avocats tout aussi bien que la religion; et l'Église n'admet un miracle qu'après dix
ans de débats contradictoires, poursuivis devant le jury le plus consciencieux cpji puisse être imaginé . Que sont, en comparaison, ces commissious scientifiques, où, quand les intérêts et les passions ne sont pas en jeu, un membre parle, deux écoutent, quatre sont absents, et tous signent de confiance; et où, quand les intérêts et les passions sont de la partie, il faut d'incroyables efforts et des siècles pour rallier quelques esprits à l'évidence. Je puis ajouter que cette commission a toujours existé. Pensez-vous qu'avant la création de l'Institut, l'humanité ne put se rendre un compte certain des miracles? Les foules n'ont-elles pas, pour certifier les faits sensibles, la même autorité que les docteurs et les licenciés? Vous qui demandez des enquêtes quand on vous demande des actes -de bons sens, voulez- . vous savoir quelles ont été les commissions instituées par Dieu dans le passé, afin de juger de ses interventions? Pour les miracles de Moïse, ce fut la cour d'Egypte et tout le peuple Juif; pour ceux d'Élie, la cour d'Adiab et les prêtres de Baal; pour ceux de Daniel, la cour de Perse et les ministres de Balthasar ; pour ceux de Jésus-Christ, tout le monde moderne, qui possède mieux que des diplômes en garantie de son affirmation, puisqu'il a, comme preuve du merveilleux évangélique, les merveilles de sa civilisation. Après cela, pouvait-on exiger des congrès de chimistes, de physiologistes et de critiques dans des siècles où ces sciences n'existaient même pas? Est-ce que Dieu devait attendre, pour faire des miracles, et le monde poulies croire, que Napoléon eût fondé les cinq académies? Les douze Apôtres, versant leur sang pour attester qu'ils ont vu Jésus-Christ tour à tour vivant, mort et ressuscité, et le persuadant à l'univers, n'ont-ils pas au moins
l'autorité de douze commissaires pensionnés par l'État? Aussi, quand la critique vient me dire que jusqu'ici il n'y a pas eu de miracle scientifiquement constaté, je me demande si elle songe ou si elle raille, et, adjurant contre elle les siècles, les martyrs, les saints, le Thabor, le Calvaire, le mont des Oliviers, tous les souvenirs chrétiens en un mot, je lui réponds : La vengeance du surnaturel contre vous, c'est que vous ne pouvez attenter à sa vérité historique, sans compromettre votre honneur scientifique.
La fameuse commission existe donc, et elle a existé telle que la raison la réclame, ajoutons qu'elle ne peut exister telle que le rationalisme ose la réclamer. Ces messieurs voudraient que le thaumaturge vint prendre leurs ordres avant de faire le miracle, alors que Dieu ne fait le miracle que pour imposer les siens? Ils prescriraient à Dieu leur heure et leur jour! Ils nommeraient ses juges et ils lui assigneraient le théâtre, les conditions et les limites de son opération! Mais si le prodige ne se fait pas chez eux, il n'aura point de valeur? Et s'il a l'Europe pour témoin, non un petit congrès de savants , il ne sera point scientifique? Et s'il obtient la foi de mille adhérents plus savants encore que les arbitres officiels auxquels on voudrait le soumettre, cela ne comptera pas? Et si, après une première épreuve, tous les arbitres ne sont pas convaincus, Dieu devra indéfiniment recommencer jusqu'à ce qu'ils soient tous renversés par l'évidence, sous peine , pour Dieu , de n'avoir point l'unanimité des voix au procès-verbal? Et, enfin, l'humanité devra attendre à la porte de ce petit concile que l'on décide de ses destinées par procuration, sans qu'elle ait même le droit de vote en si capitale dé-
libération ! En vérité, je ne sais ce qui me domine, à celte idée, de la pitié ou de la révolte? Sommer Dieu de monter sur les tréteaux dressés par une science impie pour qu'il ait à s'exhiber devant elle, et prostituer ainsi l'exercice de la puissance divine pour l'amusement de l'esprit humain, ce n'est plus de la discussion, c'est du délire, ce n'est plus chercher la vérité, c'est lui insulter.
Le surnatuel a été vu, il peut être constaté, montrons qu'il peut être discerné. Il y a, dans le monde, deux contrefaçons du surnaturel divin, avec lesquelles il court la chance d'être confondu, et desquelles il importe de le distinguer. La première est le surnaturel prestigieux, ou la manifestation inexpliquée de certaines forces cachées de la nature.
Que les démons existent, c'est-à-dire qu'en punition du plus criminel abus de la liberté qui puisse être commis, ces grands coupables aient été à jamais détournés du bien qu'ils ont volontairement fui, et voués au mal qu'ils ont volontairement embrassé; que non contents d'aimer le mal ils y poussent le monde, par haine de son auteur et de la justice qui les châtie; que, dégagés de la matière et agissant avec la rapidité des esprits, ils exercent sur la création un empire supérieur à tout pouvoir naturel; que Dieu souffre cette lutte, sans lui permettre de prévaloir, et qu'il en ait fait à la fois la condition de notre moralisation, après nous avoir armés pour notre défense, et la condition de sa propre gloire en dégageant l'ordre moral du désordre apparent d'un tel antagonisme, c'est là un do-
gme à tout instant justifié par des phénomènes indénia blés (I).
Le démon peut donc opérer certaines révolutions dans la nature, mais qu'elle sera la marque de ce supra-naturel de faux aloi? Elle ressortira d# l'application d'un principe bien simple. Les effets participent à la nature de la cause. Par conséquent, telle est la cause des miracles, tels sont les miracles eux-mêmes, et ceux-ci sont toujours spécifiés et estampillés, eu quelque sorte, par la ressemblance de leur auteur.
Donc, le démon n'imprimera jamais la beauté morale à ses miracles, parce qu'il ne la possède pas, et tandis que ceux de Dieu commandent le respect par la grandeur qui les entoure et par les vertus qu'ils inspirent, ceux de satan sont reconnaissables au ridicule qui souvent les caractérise, à la puérilité qui les dégrade, et à la corruption qu'ils cautionnent ou qu'ils fomentent.
Donc, le démon n'imprimera jamais la bonté à ses miracles, parce qu'il ne la possède pas, et, tandis que ceux de Dieu sont bienfaisants et subjuguent comme la manifestation d'un amour infini, ceux de satan sont souvent nuisibles, et l'expression d'une puissance haineuse qui se délecte dans le mal.
Donc, le démon n'imprimera jamais le sceau de la vérité à ses miracles, parce qu'il est le père du mensonge ; et s'il se transforme, un instant, en ange de lumière par des paroles ou par des actes conformes à l'Evangile, c'est pour mieux cacher l'irréconciliable guerre qu'il lui fait. Et, ici, ne m'objectez point qu'après avoir
(1) Voyez les œuvres de M. de Mirville. Des Esprits, etc.
prouvé la vérité par les miracles, nous prouvons les miracles par notre vérité. Les miracles de l'Eglise étant toujours plus grands que ceux qui leur sont opposés, « le schisme et l'hérésie, sont plus marqués d'erreurs « que leur miracle n'est marqué de vérité ; voilà pour- « quoi, s'il y avait miracles contre miracles, ceux de « l'Église étant premiers et plus grands, il faudrait tou- « jours la croire contre les miracles. Entre deux au- « torités, c'est la principale qui discerne (I). »
Donc, le démon n'imprimera jamais le caractère de la puissance suprême à ses œuvres, parce que, s'il sur" passe l'homme par son empire, il ne saurait égaler Dieu. C'est pourquoi, au satanisme les perturbations inférieures de l'ordre naturel ; à Dieu seul ces actes d'autorité souveraine tels que donner la vie, ressusciter les morts, changer la substance des choses, prophétiser l'avenir.
Donc, le démon n'aura jamais pour ministres des saints honorés des respects de la postérité; et tandis que les instruments des miracles divins apparaissent comme les modèles et l'idéal de la pureté morale, les instruments du miracle diabolique , depuis Simon le magicien et Appollonius de Thyane , jusques aux médiums et aux pythonisses du spiritisme, sont un type mystérieux, mélange équivoque de voyant et de jongleur, et causant au monde plus de frayeur ou de défiance que d'estime. Enfin, ne semble-t-il pas que l'on ait tout dit sur le parallèle en question, quand on a pu ainsi marquer la différence des causes par celle des effets. Aux miracles divins, les gloires de la civilisation chré-
(1) Pascal. Pensées,
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tienne ; aux prestiges de Satan, les stupides abominations de la barbarie païenne. Aux uns, les progrès de notre dernière exposition; aux autres, le routinier entêtement des bords du Gange et de l'Indus; regardez et choisissez.
Après les prestiges de l'enfer, ceux de la science cherchent aussi à capter nos suffrages, moins dans le but de se faire passer pour divins, que de faire croire que les prodiges divins ne le sont pas. Il est, dit-on , certaines forces inconnues de la nature qui, sollicitées par un agent spécial, produisent l'apparence du surnaturel. Ces forces disciplinées, classées et ramenées à un principe générique, forment cette branche spéciale des études de notre siècle, désignée sous le nom de magnétisme. D'après cette doctrine, les corps sont plongés dans un fluide universel par lequel ils communiquent; et ce fluide, mis en mouvement par la volonté de certains opérateurs, produit des effets insolites, soit dans les objets matériels qu'il semble animer en les chargeant de ses effluves, soit dans les organismes humains qu'il transforme quand ils servent de véhicule à sa transmission. Sur un tel énoncé, tout esprit raisonnable peut tirer sa conclusion. Cependant, faisons violence à notre sentiment moral en rapprochant l'action divine de cette prestidigitation suspecte, que le lecteur me pardonne si, pour lui épargner des méprises, j'ose comparer le thaumaturge au magnétiseur.
Quelle différence dans l'hygiène préparatoire ! Le magnétiseur est astreint au régime tonique et à la bonne chère, pour conserver la domination de l'énergie musculaire sur ses frêles patients ; le thaumaturge, lire de l'exténuation produite par la pénitence et des affaiblis-
sements de la matière en lui-même, la force divine de lui commander dans les autres.
Quelle différence dans les sujets de l'opération ? Le magnétiseur n'agit que sur des sujets choisis, donnant prise à la supercherie par une sorte de compérage concerté d'avance, ou sur des sujets impressionnables donnant prise au fluide par des dispositions cataleptiques. Le thaumaturge prend le premier malade venu, sourd ou aveugle, paralytique ou lépreux, peuple ou simple individu, en lui disant : Je le veux, soyez guéri ; et son commandement est exécuté : Vola mundare.
Quelle différence dans les théâtres de l'action? Le magnétiseur a besoin d'un auditoire sympathique pour que son rayonnement fluidique ne soit pas contrarié, ce qui revient à dire qu'il ne convertit guère que ceux qui croient d'avance. Le thaumaturge fait éclater sa puissance au sommet des montagnes, aux bords des lacs, sur les flots de la mer, sur les places publiques, et même à la face des pharisiens qui complotent sa mort, parce qu'il a pour mission, non d'amuser ses adhérents, mais de convaincre ceux qui ne croient pas.
Quelle différence dans le mode de leurs procédés? Le magnétiseur pratique des passes somnifères et se fatigue à dégager de lui-même une vertu physique, sujette à mille vicissitudes et à mille avortements; le thaumaturge agit en vertu d'une puissance interne, et, sans apprêts, sans excitation névralgique, sans expériences manquées, il dit d'un malade absent : C'est maintenant qu'il est guéri ; et le fils du centurion se lève de son lit d'agonie.
Enfin, quelle différence surtout dans les effets produits? A quoi se réduisent, en définitive, les miracles du magnétisme ? A quelques phénomènes de divination
ou de seconde vue, dans lesquels la part de la vérité n'a jamais été clairement démêlée de celle du charlatanisme. Donc il n'est pas possible, sans abdiquer bon sens et justice, de mettre les découvertes appelées miracles de la science en concurrence avec les miracles surnaturels. Dites à la physique de s'essayer à suspendre le cours du soleil, à la médecine de nourrir avec cinq pains cinq mille personnes affamées, à la chimie de guérir les aveugles avec un peu de poussière délayée dans un peu de salive, enfin à la physiologie d'arrêter les morts sur le chemin du cimetière pour les ressusciter, et alors nous consentirons à regarder les savants comme les vrais thaumaturges de l'univers. Mais, en attendant, qu'ils se résignent à adorer la puissance suprême sans prétendre rivaliser avec elle, car les savants qui visent au prodige, comme Satan lui-même, ne sont que les faussaires de l'œuvre de Dieu.
On vient de le voir, l'ordre surnaturel est en nous un accroissement de la raison par les visions de la foi, de la moralité par l'accomplissement de la loi, de la force par le secours de la grâce, du sentiment par l'espérance de l'infini; en sorte qu'il renferme les titres de noblesse et l'apologie de notre croyance. On a tout dit, en effet, contre le naturalisme, quand on a pu dire qu'il nous diminue, tandis que la foi nous dilate, ce qui revient à cette assertion d'un contemporain : supprimer le surnaturel, c'est décapiter l'humanité, et, au contraire, le règne du surnaturel, c'est l'agrandissement des individus et des nations dans et par le Christ.
Croissons en ce sens ineffable ; et, pour que la greffe divine de Jésus-Christ puisse être entée sur notre coupable misère, c'est-à-dire pour que la nature soit
digne en nous de cette addition sublime du surnaturel, préparons la base à recevoir les gloires de son faîte. A cette fin, purifions la nature de ses égoïsmes, et faisons le bien pour mériter de voir le vrai ; ce furent les aumônes et les oraisons du centurion Corneille qui lui attirèrent la salutaire visite de saint Pierre. Purifions la nature de tous ces amours-propres d'esprit et de position auxquels Dieu n'aime point à se communiquer; la porte qui conduit aux saintes révélations est basse comme l'entrée du ciel, et les intelligences altières n'y passent pas. Enfin, purifions la nature de ses souillures, et bientôt le surnaturel viendra se surajouter à ces assises devenues dignes de le porter, car il y a un sens profond dans la parole de Bossuet : « Nettoyez à Dieu son temple et il y fera sa rentrée ; » et dans cette autre de l'Evangile : Je me suis lavé et j'ai vu (1). Par de tels sacrifices, l'homme coopère à la naissance, dans son âme, de celte lumière divine : la foi. Faculté double, tenant en même temps de la nature par la raison, de la surnature par la grâce, et qui, les unissant en nous comme en elle-même, devient le moyen de communication logique, et une sorte d'échelle proportionnée de l'un à l'autre de ces mondes (2).
(1) Jean, ix; 11.
(2) Voir le P. Félix et le P. Matignon, Du surnaturel, de la Luzerne, M. A. Nicolas, M. l'abbé Besson, Des miracles.