‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 26 sur 67 · Tome ft · texte numérisé non relu

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est séparée de l'étude, n'est pas toujours une lumière certaine pour l'orientation de notre foi religieuse. A force de nous montrer ]es hommes et les événements sous leurs aspects multiples, l'expérience relâche notre esprit en l'élargissant; elle émousse les angles saillants de nos convictions à des contacts si divers ; elle intimide et paralyse la vigueur de nos affirmations par le frottement perpétuel du pour et du contre inhérents aux choses humaines, et elle nous communique une indulgence voisine du scepticisme.

Combien de touristes sont devenus libres penseurs en quittant leur pays natal ! Chemin faisant, ils rencontrent, sur leurs pas, beaucoup de religions et beaucoup d'hommes de religions diverses. Ils découvrent un peu de bien dans les cultes faux, un peu de mal parmi les sectateurs du vrai; partout, quoiqu'à différents degrés, les trois vertus théologales, partout les sept péchés capitaux. A cette vue, leurs conclusions viennent se résoudre dans de complaisantes formules de tolérance, et il n'est pas rare qu'en amassant des richesses à l'autre bout du monde , ils y perdent leur Dieu.

Aujourd'hui, l'habitude et la facilité des grandes traversées a multiplié les occasions d'une telle erreur. Combien de marins qui, après avoir mis le pied dans une pagode ou dans une mosquée, croient avoir, sur le génie religieux de l'humanité, des idées plus vastes que celles de Bossuet. « Plusieurs, dit Labruyère, achèvent de se « corrompre par de longs voyages et perdent le peu « de religion qui leur restait : ils voient, de jour à « autre , un nouveau culte , diverses mœurs , diverses « cérémonies, ils ressemblent à ceux qui entrent dans « les magasins, indéterminés sur le choix des étoffe

« qu'ils veulent acheter : le grand nombre de celles « qu'on leur montre les rend plus indifférents, elle « ont chacune leur agrément et leur bienséance, ils « ne se fixent point, et ils sortent sans faire em- « plette (I). »

Pour emprunter le style prime-sautier de Labruyère, voilà une emplette que je veux que vous fassiez durant cette lecture. Je montrerai donc que la pluralité des religions ne prouve point qu'il n'y en ait pas une seule de vraie.

Et, d'autre part, je n'ignore pas qu'après dix-huit siècles de propagande chrétienne, il reste encore, sur le globe, six cent millions de païens ; que le seul empereur de la Chine tient ici-bas, sous son sceptre, plus de sujets que Notre-Seigneur 'Jésus-Christ; enfin, que les schismatiques, les hérétiques et les infidèles forment une population supérieure à celle du corps de l'Église ; d'où il suit que, si une religion est vraie, à l'exclusion des autres, le? quatre cinquièmes de l'humanité sont jetés en enfer pour le seul grief de n'être pas nés sous une latitude catholique. Que devient la justice de Dieu dans une telle hypothèse ? N'y aurait-il pas plus de piété à maintenir la notion de Dieu, en sacrifiant les religions , qu'à affirmer la vérité d'une religion en compromettant la justice de Dieu ? Voilà bien des malentendus à dissiper et des vérités, en apparence contradictoires, à concilier. Nous y parviendrons par une exposition franche et lumineuse de cette seconde partie de notre sujet. La vérité d'une seule religion ne prouve point que Dieu soit injuste envers ceux qui ne la connaissent pas.

il. Caractères.

Les religions fausses attestent l'existence et l'excellence de la vraie, comme la fausse monnaie prouve le prix de l'or. Tout ce que Dieu a fait de grand subit les contrefaçons de l'homme; et on peut même dire que Dieu a été l'être le plus défiguré par ces contrefaçons. Mais, de même que les faux dieux témoignent indirectement de la vérité d'un Dieu, les diverses religions nous garantissent qu'il y en a une de vraie, dont elles sont une altération plus ou moins accentuée. Ici, pour bien établir ma thèse, je n'aurais qu'à reproduire un livre fameux contre l'indifférence. Livre s^ bien fait, malgré ses déclamations et ses longueurs, que son auteur, en vingt années d'apostasie, n'a pu le réfuter. Mais, au lieu d'enfermer les adversaires dans ces savantes lignes de circonvallation , je préfère leur montrer, par des considérations obvies, que l'honneur de Dieu, la moralité de l'homme et le sort des peuples sont intéressés dans la vérité de ce programme : un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême. De telle sorte, qu'en adressant à toutes les religions les mêmes respects, non-seulement on les traite avec le même mépris , mais on pose le principe de la plus néfaste confusion.

Et, d'abord, l'honneur de Dieu nous oblige de reconnaître la vérité d'une religion, car nous ne pouvons nier ce dogme sans obscurcir, sur la terre, la notion du bien et du mal. Quand se trouvent en présence des religions diverses enseignant, l'une le pour, les autres

le contre, partant, l'une le vrai, les autres le faux, soutenir que Dieu, la vérité par essence, n'est pas plus intéressé en faveur de la première que des secondes, c'est nier Dieu et la vérité. C'est nier la vérité, parce que, si la vérité existe, des religions opposées ne peuvent être également vraies. C'est nier Dieu, parce que, si Dieu existe, des religions qui ne sont pas également vraies ne peuvent lui être également agréables. Il faudrait donc proclamer, avec plus de circonspection, l'égalité absolue des religions. Cette égalité, qui peut avoir sa raison d'être devant la loi, est absurde devant la conscience individuelle aussi bien que devant la logique. L'auteur d'Emile l'a dit en termes formels : « Parmi tant de religions qui s'excluent, une seule est la bonne, si tant est qu'une le soit (1). »

De nos jours, nos habitudes de tolérance civile engendrent les jugements les plus erronés en théologie. L'Etat peut avoir ses motifs de rester indifférent à l'égard de toutes les religions ; un particulier est tenu d'être plus exclusif. L'homme public a le droit d'appliquer, au for extérieur, un principe athée; mais il n'a point le droit de l'être en son for intérieur. Et cependant, pratiquement parlant, combien de matérialistes de la jurisprudence laissent à la loi le soin de former leur conscience, et, par le seul fait que la religion d'Etat est abolie, concluent que l'homme privé est dispensé de choisir la sienne ! Je ne viens pas récriminer contre notre législation, mais laissez-moi vous dire seulement qu'après avoir honoré tous les cultes dans votre vie sociale, vous devez au vôtre un acte de foi et des

(1) Tora. III, p. 118.

PLURALITE DES RELIGIONS

hommages réservés. Laissez-moi surtout vous faire observer que nul ne peut se soustraire à cette obligation au nom de sa culture intellectuelle ; car, de même que vous soumettez toutes les religions à l'égalité devant la loi, la raison vous soumet à l'égalité devant la religion; et, puisque vous avez abdiqué, en 89, vos privilèges avec enthousiasme, ne cherchez point à conserver le plus exorbitant de tous, celui de n'avoir point de Dieu, tandis que le peuple en a toujours eu et en aura toujours un.

La vérité d'une religion est un dogme nécessaire pour l'honneur de Dieu et aussi pour la moralité de l'homme. Ne nous y trompons pas, ceux qui adressent à toutes les religions les mêmes politesses sont ceux qui n'en veulent suivre aucune. Ils les honorent en général, pour être dispensés de rechercher la vraie en particulier. Sans doute, on comprend que l'homme ne soit obligé envers Dieu qu'à proportion de sa connaissance ; mais que dire de celui qui agit contre sa connaissance, c'est-àdire contre la religion qu'il estime au moins la plus raisonnable, et cela sous prétexte qu'il ne partage pas cette connaissance avec toute l'humanité! Il y a beaucoup de religions, donc je n'en professerai aucune, dit l'indifférent ; il y a beaucoup de religions, donc chacun sera jugé sur les enseignements de la sienne, répond la conscience morale. Ainsi, le mahométan et le païen qui accomplissent, de bonne foi, la loi naturelle telle qu'elle leur est connue, errent sans être coupables. Mais le chrétien qui, du spectacle de tant d'autres hommes fidèles à leur religion, conclut uniquement qu'il peut ne tenir aucun compte de la sienne, descend par la moralité au-dessous de l'infidèle : Est infideli deterior.

« Il n'y a que deux: sortes d'hommes raisonnables, dit « Pascal, ou bien « ceux qui aiment Dieu de tout leur « cœur parce qu'ils le connaissent, ou bien ceux qui le « cherchent de tout leur cœur parce qu'ils ne le con- « naissent pas (1). » Mais combien de libres penseurs préfèrent déclarer, a priori, la vraie religion introuvable, que se donner la peine de la trouver ?

On ferait bien son emplette, comme dit Labruyèrer mais on n'a pas le temps de fixer son choix. Cependant, il s'agit de savoir si ce choix n'était pas assez grave pour mériter qu'on s'en donnât la peine. Quant à moi, je suis honteux, pour ma raison et pour mon espèce, de la légèreté avec laquelle je vois éluder de telles questions. Qui a consacré à la grande emplette autant de temps qu'à ses examens de l'école polytechnique, ou à ses thèses de la licence et du doctorat ? Aussi, en ce qui concerne la première science de la vie, on s'entête dans les méprises, on meurt dans les malentendus, et c'est pour excuser celte incurie inexcusable que l'on traite tous les cultes comme des énigmes inextricables, parmi lesquelles il est fort inutile d'aller chercher la vérité, parce qu'on n'y trouve que des doutes.

Et, cependant, si c'est une immoralité de résister à la vérité que l'on connaît, à plus forte raison de refuser de la connaître. Qui pourrait énumérer, d'ailleurs, les vérités qui s'écroulent quand l'intelligence se désintéresse de la vérité religieuse, sous prétexte qu'il y a beaucoup de religions ? Une fois engagé sur cette pente , l'esprit est entraîné dans un abîme plein de ruines , et d'où il ne remonte pas. Bientôt, la logique lui dit : Il

1 Pensées.

y a beaucoup de philosophies, donc il n'y a pas de vérité philosophique ; il y a beaucoup de politiques diverses, donc il n'y a pas de vérité politique; il y a beaucoup de types du beau, donc il n'y a pas de vérité esthétique; il y a beaucoup de divinités, donc il n'y a pas de vrai Dieu. En un mot, on ne voulait supprimer qu'une pierre au temple de la sainte doctrine, mais cette pierre étant une clef de voûte, l'édifice tout entier s'est effondré. Preuve manifeste que la neutralité en religion contient en germe le scepticisme universel, puisqu'elle le produit. Preuve surtout que nous sommes obligés de discerner la vérité de la foi, dans la mesure du possible, sous peine de n'en être pas digne, car la vérité de notre religion nous doit tenir plus à cœur que l'identité de notre mère ; et ce que je dis là s'impose à la conscience, sans démonstration : c'est une de ces évidences si antérieures au raisonnement qu'à l'instant où la raison les connaît, dit Fontenelle, il lui semble les reconnaître.

La vérité d'une religion est certaine, parce qu'elle intéresse l'honneur de Dieu et la moralité des individus ; mais aussi, et surtout, parce qu'elle intéresse le sort des peuples.

C'est une Irès-grossière erreur de supposer que la religion est un simple jouet destiné à récréer l'imagination des nations. Elle est un creuset où leur moralité s'élabore et prend sa forme caractéristique. Les vertus d'une société ne sont guère autre chose que sa religion appliquée, et les bonnes comme les mauvaises actions peuvent être comparées à un fruit dont les croyances sont la racine. Donc, toute dogmatique fausse renferme, métaphysiquement, le germe d'une morale et

d'une société dépravées. Aussi, rien de plus instructif que de constater les analogies entre la religion des peuples et leur histoire. Au Nord, les Germains el les Scandinaves se représentent la divinité sous des traits moins voluptueux que cruels, et ils constituent des tribus austères qui, à l'instar de leur Olympe, offrent un bizarre assemblage de chasteté et de barbarie. Rome installe, dans son Panthéon, tous les génies immondes de l'univers ; et les turpitudes de sa décadence ne peuvent être rendues ni par la plume cynique de Suétone, ni par le burin implacable de Tacite, dans la langue la moins pudibonde que les hommes aient parlée. A l'Orient, c'est le bouddhisme avec son impure mythologie et son indolent panthéisme. >Sa mythologie a versé aux populations indiennes une langueur empoisonnée, tandis que son panthéisme les couchait dans une immobilité mystiquement inféconde, sous des dogmes où le grand lout absorbe la personnalité. Enfin, c'est l'islamisme plaçant la fin des fils du prophète dans un harem éternel, leurs moyens et leurs droits dans un cimeterre; el voilà que, comme l'herbe sous les pas d'Alaric, la pudeur et la civilisation meurent partout où se posent les pieds de Mahomet. Enfin, telles sont les religions, tels sont les peuples ; autant valent les symboles, autant valent les mœurs; car toute erreur de doctrine, a écrit Diderot, doit influer dans une créature raisonnable et conséquente. Donc, il doit y avoir une religion vraie comme une vraie civilisation, et tout homme qui n'a ni le bonheur de connaître cette religion, ni la bonne volonté de la chercher, doit au moins la proclamer en principe.

Je n'ai pas besoin d'insister plus longuement. Les vérités de sens commun sont toujours plus claires

2Û'2 PLURALITÉ DES RELIGtÛ.NS,

en elles-mêmes que dans leurs preuves. Et, en effet, voyez les conséquences engendrées par la négation que nous combattons. Dans l'Indoustan, par exemple, les adorateurs du dieu Djaggernat se jettent sous les roues de son char pour se faire écraser par dévotion ; à Carthage, des mères aveuglées vont pieusement égorger leurs enfants sur les autels de Moloch ; en Gaule, à chaque détresse publique, Teutatès demande du sang; à Corinthe, la bonne déesse inspire en son honneur des mystères que l'histoire n'ose pas raconter ; à la Mecque, on immole des hécatombes musulmanes dont les exhalaisons nauséabondes envoient l'épidémie à l'Europe méridionale ; en France, la déesse Raison se comporte sur ses autels en bacchante plutôt qu'en prêtresse. Et Dieu serait également glorifié par ces orgies de sang et de volupté, et par les pures adorations du christianisme ? Et les vertus de saint Vincent de Paul ne seraient pas plus conformes à la vérité essentielle que les débauches d'un sultan ou les folies d'un fakir ? N'appuyons pas davantage, ce serait abuser de la victoire.

11 y a deux manières de supprimer Dieu : la première, c'est de le nier en lui-même ; la seconde, c'est de le nier dans sa vérité. Vous qui prenez l'offensive sur ce terrain, dites-nous donc franchement qui vous êtes. Si vous croyez en Dieu, il suffit de vous montrer que votre négation est déicide par voie de conséquence, pour vous en détourner. Mais, que si vous ne croyez pas en Dieu, pourquoi vous présenter à ce débat sous le faux visage d'un indifférent? Osez lever votre visière et vous serez vaincu quand vous serez connu ; déclarez franchement votre athéisme et nous ne le combattrons pas inutilement : il y a des adversaires contre lesquels la déconsidération ne laisse rien à faire au raisonnement, sem-

blables à ces criminels dont l'indignation publique fait justice avant la loi.

Mais, ici, je vois surgir deux objections à la mode que je tiens à détacher de l'exposition, afin de leur donner plus de saillie.

La pluralité des religions, dit-on, prouve que si toutes les religions sont bonnes, aucune n'est vraie ; car- Dieu étant l'auteur de celle qui le serait, ne pourrait permettre aux autres de le tenir en échec, et, parfois, de prévaloir contre lui.

Et, d'abord, à celui qui me pose cette question, j'en poserai une autre. Quel est son drapeau? mon adversaire serait-il un de ces spiritualistes inconséquents qui reconnaissent à Dieu le droit de susciter la création, non d'en toucher les ressorts après les avoir montés ? « Qui font à Dieu l'honneur de prononcer son « nom sans lui donner d'autre besogne, comme on l'a « dit, que la garde servile et le spectacle inerte des < mondes qu'il a créés, mais qu'il ne gouverne pas (1)? » Eh, comment ceux qui ôtent à Dieu le pouvoir des miracles lui reprochent-ils de n'en pas faire ? Quoi, vous ne croirez à la vraie religion que lorsque tous ses contradicteurs seront forcés à la bénir malgré eux? mais ce serait le prodige de Balaam renouvelé à perpétuité ; or, encore une fois, d'où peuvent sortir Iles prodiges, quand le Dieu des prodiges a été supprimé?

Seriez-vous, au contraire, du nombre des spiritualistes qui croient à la toute-puissance de la Providence? Mais, en ce cas, demander le bâillonnement éternel de l'erreur

(1) Vitet. La science et la foi.

par une intervention visible de la souveraineté divine, c'est opiner pour le despotisme le plus absolu de Dieu, et pour la servitude la plus complète de l'homme. Dieu nous traite avec bien autrement d'égards; il s'est prescrit un tel respect pour notre liberté, qu'il se laisse renier et insulter par elle plutôt que de lui faire violence; et c'est de ces sublimes ménagements du Créateur pour le libre arbitre de sa créature que naquirent toutes les fausses religions. Parlez-vous sérieusement, vous, si faciles à l'indignation contre tout obstacle mis par l'Eglise à la propagation de l'erreur, quand vous déniez à l'erreur, plus que le droit de vivre, celui de naître ? Est-ce qu'il y a plus d'intolérance à limiter l'extension du faux, comme nous le faisons, qu'à l'étouffer dans le sein paternel, comme vous voudriez le faire? Singulier libéralisme, celui qui plaide, d'un côté, la cause des fausses religions, et qui, de l'autre, ne pardonne pas à Dieu d'avoir permis leur existence. Si Dieu avait voulu régner en autocrate impitoyable sur la pensée humaine, et courber la tète des dissidents à coups de tonnerre, sans doute il n'eut pas été un monarque contesté; mais, sous cette théocratie effrayante, nous n'aurions été que des automates; et nous qui avons versé tant de sang pour la liberté politique, nous ferions bon marché de cette liberté morale, sans laquelle nous n'en mériterions aucune autre? N'insultons pas aux tolérances ineffables de Dieu envers les fausses religions! Ce spectacle sera, jusqu'à la lin, la plus intime consolation de toute paternité outragée dans ses droits; il sera, surtout, le type le plus auguste à proposer aux autorités de qui on réclamera la liberté du contrôle. Dieu se taisant dans l'éternité, quand on lui dispute l'empire, est l'encouragement le plus élevé des pouvoirs attaqués ou méconnus. Comparaison qui renferme les garanties des souverains, aussi bien que celles

des sujets, car le Roi des Rois se laisse contrôler, non détrôner, et s'il abandonne les siècles du temps aux droits de la liberté, c'est parce qu'il réserve l'avenir éternel aux répressions de l'autorité.

• Le scandale que nous tirons de l'existence des fausses religions prouve donc que nous ignorons les égards dus à la liberté de l'homme, mais plus encore le profond mystère de l'amour de Dieu. C'est le travers de l'amour égoïste de regarder ses exigences comme la mesure de sa profondeur. L'amour, arrivé à un certain degré de grandeur, est comme les rois qui donnent et ne reçoivent plus. À mesure qu'il s'élève, il se désintéresse, parce que, plus il pense à l'objet aimé, moins il lui est possible de penser à lui-môme. D'après celle loi, l'amour de Dieu, qui est le plus complet, doit être le plus modeste, et c'est ce qui explique la longanimité adorable du Maître des choses envers les erreurs et envers les hommes qui amoindrissent sa domination. Voyez, à la surface de celle petite planète où nous vivons, on compte à peine deux cent millions de catholiques. Parmi ces catholiques, à peine quelques adorateurs en esprit et en vérité. Cependant, ces éléments imparfaits composent un magnifique ouvrage, car là tout ce qui se fait de bien est méritoire, parce que c'est le fruit de la liberté. La donation d'un cœur pur, qui pouvait se refuser à Dieu, le réjouit plus que les harmonies fatales de toutes les créations soumises à la nécessité. Une larme de sainte Thérèse influe plus que les crimes de Babylone dans la miséricordieuse balance où il pèse le genre humain. De celte façon, tant que la vraie religion aura dix justes à lui présenter, il ne sera pas confondu dans ses œuvres, car les hommages de la liberté humaine lui en feront oublier les écarts; et tant qu'il y aura une trace du sang de son Fils sur la terre il la regardera avec amour. L'amour

2 Cl 0 PLURALITÉ DES RELIGIONS,

en effet, c'est là le mot sublime qui explique les mystères divins, parce qu'il explique Dieu lui-même ! L'amour étant le principe de la fécondité, le monde est né de ce grand sentiment, et comme c'est l'amour qui le créa, c'est l'amour qui le préserve de la destruction.

Aussi le mal peut se déborder, comme les eaux du déluge, par dessus les plus hautes montagnes, l'univers ne s'écroulera que le jour où la charité cessera de l'habiter; et s'il était vrai qu'une nouvelle humanité dût jamais fouler nos cendres, comme nous marchons sur la poussière des générations préadamites, d'après quelques hypothèses dont nous n'avons pas peur , quand les habitants de cette époque nouvelle soulèveront les débris de la nôtre, en retrouvant, sous le sol, plus de pagodes et de mosquées que d'églises, plus de sépultures païennes que de tombes marquées de la croix, au lieu de blasphémer le Créateur, ils s'agenouilleront sur ces ruines en s'éeriant : C'est ainsi que Dieu aima ce monde ! Sic Deus dilexit mundum (1) !

La seconde objection est d'un ordre plus pratique, et les hommes pratiques ne nous l'épargnent pas. Laissez donc sommeiller, nous disent-ils, cette question de la vraie religion. Quand les hommes croient avoir trouvé cette dernière, ils deviennent persécuteurs pour les autres cultes, et l'on voit renaître l'intolérance fanatique des guerres de religion.

Je connais peu de mots, dans notre vocabulaire, dont on ait autant abusé que le mot tolérance. C'est que bien peu expriment, au même degré, le bien ou le mal, suivant le sens qu'on leur donne. Dans le langage des hommes qui comprennent ce qu'ils disent, il y a trois sortes de tolérances.

(1) Saint Jean, 3-16.

La première, c'est la tolérance civile : l'Eglise a dit récemment ce qu'elle en pensait. Elle a distingué entre ce qui est prescrit à cet égard, en thèse absolue, et ce qui est tolérable en hypothèse; c'est-à-dire que, lorsque les peuples ne peuvent réaliser le plus parfait, elle les laisse, à leurs risques et périls, essayer du plus parfait possible. Comme nous ne faisons pas ici de la casuistique de droit public , et que l'objection en question s'adresse aux Etats plutôt qu'à la conscience individuelle, nous enjambons cet obstacle, car il ne gêne nullement notre chemin. Déclarons, néanmoins, qu'en admirant d'autres siècles davantage, nous n'en aimons aucun plus que le nôtre, et proclamons nos sincères respects pour la vraie tolérance civile.

La seconde tolérance est celle que j'appellerai personnelle. Guerre à toutes les erreurs, mais amour pour toutes les personnes , et guerre à l'erreur, surtout, pour l'amour des personnes. Voilà la doctrine de l'Eglise. Sans doute, elle a droit de répression contre ses malfaiteurs ; mais elle sacrifie son droit à son amour, et si jamais elle fut mal interprétée à ce sujet, elle en a pleuré de douleur. Le sang qu'on fit rejaillir sur sa robe immaculée a été lavé par ses larmes; n'allons pas le lui reprocher. Seuls, les petits esprits, c'est-à-dire les hommes qui ont l'esprit des petites choses, accusent les doctrines des crimes commis en leur nom. Si nous imputions à l'antichristianisme les douze millions de martyrs qu'il a fait dans nos rangs, quelle atroce Saint-Barthélémy nous mettrions à sa charge ! Si nous rendions la démocratie responsable de tous les excès de 93, quel affreux passif de boue et de sang nous inscririons sur son bilan ! Il serait temps d'en finir avec ces récriminations banales et sans bonne foi. L'Eglise a horreur du sang, c'est là l'expression prover-

biale de ses instincts à cet égard. En voulez-vous la preuve? En ce temps-là, deux femmes se présentèrent au tribunal de Salomon pour se disputer un enfant ; l'une consentait à ce que l'enfant fût partagé parce qu'il n'était point à elle : c'était l'image de l'erreur qui souscrit à la concurrence parce qu'elle est usurpatrice; l'autre femme, au contraire, réclamait l'enfant tout entier, mais elle aimait mieux le perdre vivant que le recouvrer mort : c'était l'image de l'Eglise; mère désolée qui a droit à l'empire sur toute l'humanité, mais qui préfère encore la vie de ses enfants au triomphe violent de son droit. Donc, ô Philippe II, roi des Espagnes, et vous, Jean IIE de Portugal, ne dégainez pas votre glaive, sous prétexte de protéger cette mère, car vous lui donnez des victoires qu'elle abhorre. Son intolérance, à elle, c'est la jalousie exclusive de l'amour , non la cruauté des supplices. Elle est l'Epouse de ce Christ qui a conquis le monde en ouvrant ses bras, du haut de la croix, et sans verser d'autre sang que le sien. Non, ce n'est point la force, c'est la douceur, ce n'est pas le lion de Juda, c'est l'Agneau tout seul qui a fait la conquête de la terre : Emitte Agnum dominatorem terrœ{\) ! Trêve donc, à jamais, de tous sévices dans la propagation du vrai, et gloire à la tolérance personnelle.

Mais il est une troisième tolérance, que je ne peux glorifier et que je dois même analhématiser, c'est la tolérance théologique. Elle consiste à installer, sur le même autel, Zoroastre, Confucius, Brahma, Bouddha, Mahomet et le Christ, sauf à donner à celui-ci la première place à rang égal.

(l) Isaïe, 16-1.

En fait, elle pourrait être définie le respect officiel de toutes les religions, mais respect sans franchise qui ne ressemble pas mal à une génuflexion de prétoire , et qui renferme la négation absolue sous les formes prudentes de l'abstention. En général, nous avons peu d'estime pour les habitudes de neutralité en affaires humaines. La neutralité est, ou le privilège des incapables, ou la sagesse des égoïstes; les anciens l'avaient si bien reconnu, qu'à Athènes, on décrétait des peines particulières contre ceux qui ne prenaient point de couleur en temps de révolution, afin de ne laisser à personne le bénéfice des abstentions intéressées. Et, tandis qu'il ne nous est pas permis de rester indifférents sur les questions vitales qui agitent l'humanité, nous affecterions l'indifférence dogmatique comme un privilège spécial de notre rang ou de nos lumières? Et tandis qu'en politique, en philosophie nous nous croyons obligé d'être blanc ou noir, sous peine de discrédit, nous pourrions rester en suspens sur la grave question de Dieu, sans préjudice pour notre dignité morale? Un a beau faire de cette neutralité une sorte de piédestal pour l'amour-propre philosophique, elle est une prostration de la conscience humaine, et un mépris sacrilège de la vérité divine. Grâce donc pour la tolérance civile bien entendue, gloire à la tolérance personnelle, mais anathème à la tolérance théologique !

De ce qu'il y a un grand nombre de religions, il ne s'ensuit pas qu'il n'y en ait pas une de vraie, c'est établi; maintenant, de ce qu'il n'y a qu'une seule religion vraie, peut-on conclure que Dieu soit injuste envers ceux qui ne la connaissent pas?

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