Tome I
Jusqu'ici nous avons vu la négation témoigner beaucoup- de scandale du mal qui existe, pour avoir un argument contre la Providence ; la voici qui nie presque le mal, pour avoir des griefs contre la justice de Dieu. Le monde est un chaos quand elle veut censurer les distractions du Créateur ; le monde est un chefd'œuvre quand elle veut abroger toute pénalité d'outretombe. Ici, l'incrédule se transforme en philanthrope, et il dit : Que Dieu supporte les fausses religions parce que les hommages de la bonne lui suffisent ; c'est une preuve qu'il se contente de peu; mais, puisque les cultes erronés ne prouvent rien contre le véritable, que personne au moins ne soit menacé de damnation éternelle pour ne l'avoir pas connu! Plus je vois et j'entends, plus je suis étonné des absurdités qu'on prête à notre vérité pour avoir un prétexte de la décliner.
Convenons d'abord que Dieu veut le salut de tous les hommes, mais qu'il n'est pas obligé de les saura malgré eux; et qu'un ordre de choses, dans lequel chacun de nous est un immortel faisant le bien ou le mal à ses risques et périls, est mille fois plus honorable, pour le Créateur et pour nous, que ne le serait un troupeau d'esclaves conduits par la force, soit au néant, soit à des béatitudes imméritées. Dieu a-t-il produit des hommes avant l'avènement de notre humanité? En produira-t-il d'autres quand notre monde sera tini ? Dans quelles conditions morales, c'est-à-dire dans
quelles proportions d'intelligence et de liberté chacune de ces familles fut ou sera-t-elle constituée? Je ne le sais pas, mais ce que je sais, c'est que Dieu peut varier indéfiniment la création spirituelle comme la création matérielle. Ce que je sais encore, c'est que Dieu, dans ces créations diverses, arrive au même but. par deux chemins identiques, c'est-à-dire à l'ordre par la justice et par l'amour; seulement la justice et l'amour peuvent s'entre-croiser et s'étreindre dans des combinaisons innombrables, et voici comment ils s'accordenl par rapport au cycle moral que nous composons.
Il n'est point de vérité moins comprise que la célèbre maxime, bors de l'Eglise point de salut. Les uns, par un libéralisme théologique vraiment insensé, voudraient la supprimer, sans s'apercevoir qu'elle est la formule nécessaire d'un symbole qui s'affirme vrai, à l'exclusion des autres. Sans elle, en effet, le salut de tout le monde devra être décrété ipso facto. Cependant avouons que les exclusions prononcées par cet axiome, bien compris, répugnent mille fois moins à la raison qu'un état de choses opposé, plaçant Louis XVI et Robespierre, Jésus-Christ et Judas, côte à côte, dans le même paradis.
Les autres, par uae entente trop littérale du même axiome, en dénaturent le sens; ils ne distinguent pas assez entre le corps et l'âme de l'Eglise, et ils substituent, à un principe raisonnable, un dogme cruel et étroit. Cruel, car il condamne à des peines effroyables une grande portion du genre humain, pour le seul grief d'être née moins près de Rome que de Pékin. Etroit, car d'après cette interprétation, Jésus-Christ régnerait sur un plus petit nombre de sujets que l'empereur de la Chine. Or, quelque liberté que Dieu laisse
aux égarements de l'homme, il semble qu'il serait détrôné de l'empire du monde s'il en perdait à ce point le gouvernement.
Le giron maternel de notre Eglise, dit saint Jérôme, n'est pas si limité que l'on puisse aisément vivre en dehors, sans le vouloir. De même que l'océan sort de son immense réservoir en infiltrations souterraines, et enveloppe la terre de ses humides étreintes, tantôt formées de nappes d'eau apparentes, tantôt d'écoulements cachés, de même l'Eglise militante prolonge ses ramifications invisibles jusque dans les pays où elle est proscrite , et va , d'une extrême à l'autre , tendre la main à tous les hommes de bonne volonté. De cette sorte, dans les profondeurs de son âme, vaste comme le monde, elle embrasse le genre humain, et si une portion se dérobe à ses embrassements, ce n'est nullement parce qu'ils n'atteignent pas assez loin.
L'Eglise, en effet, étant un être moral composé d'hommes, doit avoir, comme l'homme lui-même, un corps et une âme, un corps visible et une âme qui ne l'est pas. Son âme est la réunion de tous ceux qui lui adhèrent par le lien intérieur de la foi et de la charité. Et cette Eglise spirituelle n'est pas une basilique de village, comme quelques esprits se le persuadent, c'est un temple vraiment catholique, c'est-à-dire aussi ample que l'univers, et dont nous allons mesurer les immenses proportions. Enseignement bien capital, soit pour le libre penseur qui voudrait assurer l'impunité éternelle de tous les crimes, soit pour certains catholiques, qui aiment le Christ aux bras peu élargis du Jansénisme, croyant l'honneur de leur orthodoxie intéressé à espérer le ciel en aussi rare compagnie que possible. Voici donc, sur ce sujet, non la petite théologie , mais celle de l'Eglise. Je défie
l'incrédulité d'oser accuser Dieu d'injustice envers ceux qui ne le connaissent pas, quand j'aurai prouvé combien notre vérité est tolérante dans ses admissions, tolérante même dans ses exclusions !
En considérant la vraie religion , non dans son organisme extérieur, mais dans son âme, qui pourrait évaluer le nombre de ceux qui y entrent par adoption ? Cette âme embrasse d'abord les enfants régulièrement baptisés par les schismatiques et les hérétiques, et comme la moitié meurent avant l'âge de raison, voilà une notable portion de créatures raisonnables préservées de la perdition. Le baptême, en effet, leur ayant communiqué la foi et la charité infuses, par ce don gratuit, leurs berceaux ont été prédestinés, et un des plus touchants spectacles du paradis sera cette innombrable phalange d'innocents, récompensés sans avoir travaillé, et à qui l'Eglise triomphante dira, pour éterniser leur reconnaissance : Petits enfants, louez le Seigneur (1). Sans doute , les enfants morts sans baptême ne chanteront pas dans ce concert, mais ils pourront bénir leur mère et Dieu de leur avoir donné l'existence, comme nous le verrons plus tard. Toute la création morale, depuis le premier archange jusqu'aux derniers des êtres responsables, repose sur la loi des inégalités. Sans injustice, Dieu peut donner à qui il lui plaît ce qu'il ne doit à personne. Lui imposer l'égalité absolue dans S2S œuvres, ce serait lui interdire la variété et lui ravir la liberté. Aussi, il n'est pas plus repréhensible de ne point accorder à chacun de ses enfants la même béatitude,
(1) Ps. 112-1.
î 1 i PLURALITÉ DES RELIGIONS,
que de ne leur point départir la même mesure d'intelligence. Un père ne cesse pas de l'être, même quand il est meilleur pour quelques-uns des siens, s'il ne laisse pas d'être bon pour tous.
Combien d'autres appartiennent à notre vérité par voie d'adjonction, car l'âme de l'Eglise renferme encore tous les chrétiens des communions dissidentes quand ils se trompent avec une invincible bonne foi. L'Eglise, qui ne voit pas les dispositions intérieures, doit condamner en masse les sociétés qui sont sorties de son sein en le déchirant ; mais elle laisse à Dieu le jugement des individus. Ou bien un chrétien est séparé d'elle par sa faute, et alors il mérite de subir la peine de celte scission, ou bien il en est séparé innocemment, et alors il est reconnu par l'Eglise sans l'avoir reconnue. Comme elle est excellemment mère celle qui embrasse, avec un amour incompris, même l'enfant qui la repousse parce qu'il ne la distingue pas? D'où il suit que l'Eglise règne là où le Pape ne règne pas, et qu'elle compte dans les pays du schisme et de l'hérésie des populations nombreuses, faisant d'elle une souveraine bien autrement puissante qu'Isabelle-la-Grande. Et, quoique la carte de cette catholicité invisible ne puisse être tracée de main d'homme, le plan en est dressé dans la pensée de Dieu! C'est sur ce bercail sublime qu'il laisse tomber ses yeux, pour maintenir dans son cœur une miséricorde toujours plus grande que les ingratitudes de l'humanité.
Combien d'autres comptent au nombre des enfants de l'Eglise par privilège. L'âme de celle-ci est une mer sans rivage qui a des baies profondes et inexplorées jusque dans le sein de la gentilité. Sans doute l'infidèle, même quand il est de bonne foi, ne fait point partie de
vérité d'uni-; seule religion. 215
l'Eglise durant sa vie, mais, par une miséricorde spéciale, il y entrera en entrant dans son éternité. Imaginez un infidèle ayant pratiqué le vrai tel que sa conscience naturelle le lui révélait, sans avoir pu connaître la révélation divine, pensez-vous qu'il sera exclu, pour ce fait, des béatitudes éternelles? Ne le craignez pas. Je sais bien qu'il n'a pas une foi aussi explicite que la mienne au rédempteur promis, mais il y participe par la foi à la révélation primitive : Le Verbe de Dieu étant dans la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (I). Il y participe surtout par la foi au réparateur universel , éparse dans les traditions de la gentilité. Alors que fera Dieu envers cette âme qui a été fidèle à toute sa lumière ? Il la touchera avant la fin par une opération de sa grâce, et par là, élevant au surnaturel les vertus naturelles qu'elle lui présente , il fera un élu de ce païen consciencieux. Ah ! je me représente avec ravissement les surprises de ces âmes droites, quand elles passeront des ombres divines qu'elles adorèrent , au face à face de l'ineffable réalité.
Saint Thomas ayant écrit que Dieu enverrait un ange à cet infidèle, plutôt que de permettre sa damnation, Rousseau s'est moqué de cette machine que le monde n'a pas vu fonctionner, et il en conclut que l'humanité non baptisée est vouée en bloc à servir de combustible au feu de l'enfer. L'ange en question n'est pas présenté comme le seul moyen, mais comme la mesure de la bonne volonté de Dieu envers les infidèles qui observèrent la loi naturelle. Cet ange signifie que Dieu fera des miracles, et même des plus grands, plutôt que de souffrir qu'un
(1) Saint Jean, 1-6.
seul innocent de son empire soit éternellement malheureux. Maintenant, quelle est la machine de salut, pour parler comme Rousseau, quel est le sacrement in extremis, pour parler comme l'Eglise, qui sera appliqué à ces âmes par la bonté divine? Le moyen est le secret de Dieu, mais le dessein lui-même n'est pas un secret, car saint Paul nous en donne l'assurance : Lorsque les gentils qui n'ont pas entendu parler de la loi font naturellement les choses qui sont selon la loi, ils sont disciples de la loi[\). Peut-on imaginer une justice dislributive faisant de son intolérance doctrinale des applications plus tolérantes? Ainsi, l'Eglise frappe les erreurs, mais elle sauve ceux qui les professent sans culpabilité. Jamais elle ne poursuit, dans les écarts intellectuels, ni les fatalités de naissance, ni des hasards d'éducation, et la seule chose que son sein maternel rejette, à l'image du sein de Dieu, c'est le crime sans repentir.
Ici, je vous entends ajouter avec un sourire amer : Et les enfants morts sans baptême ? Préservons-nous de la confusion produite par les malentendus. L'Eglise apprécie tant le bonheur de voir Dieu dans l'éternité, qu'elle a coutume d'appeler la damnation le malheur d'en être privé. Mais, sur la terre on ne voit pas Dieu, et cependant quelques-uns s'y trouvent très-bien; si bien qu'ils ne voudraient point la quitter, même pour aller voir Dieu. Or, notre Père commun a tellement tempéré les douleurs de son absence pour les enfants non baptisés, qu'ils sont heureux de vivre, pense saint Augustin, puisqu'ils préfèrent la vie à la non-existence. Aussi, en rigueur de langage, leur destinée sereine est une sorte de béatitude
(1) Rom., 2-12.
naturelle plutôt que la perdition. Donc, à ceux qui arrivèrent couverts par la grâce surnaturelle, la félicité surnaturelle de la vision intuitive; à ceux qui n'apportèrent devant lui que des avantages naturels, une félicité proportionnée qui est le vestibule de la première : il n'est pas possible d'imaginer plus d'équilibre entre les causes et les effets. Et, ici, ne me demandez pas pourquoi Dieu ne fait pas, en faveur des enfants morts sans baptême, le miracle de salut qu'il opère au profit des païens de bonne foi? Je vous répondrai, parce que ces derniers ont pleuré, combattu, travaillé, et que les premiers ont été moissonnés avant d'avoir rien moissonné eux-mêmes. 0 âmes candides, qui errez dans ces limbes mystérieuses où l'on aime Dieu sans le voir, faites-lui réparation, au nom des esprits rebelles qui ne croient pas à vos souffrances, et qui en tirent néanmoins le prétexte de leurs blasphèmes contre votre Créateur ! Ce qui ajoute ici à l'inconséquence de la négation, c'est qu'en définitive elle n'a rien de mieux que cette béatitude à offrir à ses élus, et qu'on ne comprend pas de quel droit elle en demanderait davantage à l'Eglise ! Ce qui ajoute, surtout, à l'odieux de la négation, c'est qu'en général elle condamne en masse l'humanité au néant, et quand on jette pêle-mêle, sans amour comme sans justice, le bien et le mal, les saints et les monstres, dans le gouffre d'une mort éternelle, est-on bien venu à blâmer les sublimes répartitions de la paternité de Dieu envers nous ?
La voilà donc cette Eglise dont j'avais promis de dessiner les contours ! Comme on voit , ce n'est pas une chapelle de dévotion ; c'est une immense cathédrale où l'humanité tient à l'aise. Elle renferme toutes les frontières, on y voit toutes les nationalités, on y entend toutes les langues, on y reçoit le soleil de tous
les climats : schismatiques, hérétiques, infidèles excusés par l'ignorance invincible, hommes sincères et purs des diverses parties de l'espace et de la durée, ils s'avancent vers la montagne de Sion ! Ceci est la seule basilique dont les portes ne soient jamais closes, dont les chants ne cessent pas, et où la présence divine n'a jamais besoin d'être renouvelée au tabernacle : Omnibus diebus usque ad consummationem (1). Sans compter que le monument se compose de trois nefs et que nous n'en avons mesuré qu'une. L'Eglise triomphante et l'Eglise souffrante, jointes à l'Eglise militante, forment le chef-d'œuvre de cet ensemble, et, de l'un à l'autre de ces trois sanctuaires, cbaque jour la race d'Adam, passant en myriades incalcullables, fraternise dans cet embrassement sublime qui s'appelle la communion des saints ! Ah ! s'il est vrai que Dieu ait créé d'autres humanités , sans jeter un défi à sa puissance, les abritera-t-il sous un ordre de choses plus beau ?
Et notre vérité déjà si large dans ses admissions ne l'est-elle point même dans ses exclusions? Elle l'est à tel point, que j'entends le lecteur répondre à mon exposé : Donc on nous prêche aujourd'hui le grand nombre des élus. Et si Massillon, qui secouait autrefois comme un champ d'épis son auditoire de Saint-Eustache en développant la thèse contraire, revenait annoncer la parole de Dieu à la terre, évidemment cette parole et ce livre ne seraient point d'accord. Disons -le, avec tout le respect dû à la mémoire du grand évoque, le chef-d'œuvre de Massillon, sur le petit nom-
(1) Matth., Î8-20.
bre des élus, a été plus admiré pour sa magnificence oratoire que pour sa rigueur doctrinale. Cependant, je n'aurai point la témérité de le contredire, car, qui sait ii sa vérité est aussi éloignée qu'elle le paraît de la mienne, au moins en ce qui concerne le sort de bon nombre de chrétiens.
Si libérale que soit l'Eglise dans ses admissions, si larges qu'elle fasse ses avenues, si dilatée qu'elle nous montre son enceinte , il y a une chose qui n'y peut être admise : c'est, le mal impénitent. Dieu veut le salut de l'homme , mais il faut que l'homme le veuille aussi. Dieu cédant à un homme qui lui résisterait, ce serait le renversement de l'ordre moral et une abdication de l'autorité souveraine aux mains de l'anarchie humaine. Maintenant , en quelle proportion le désordre de cette résistance subsistera-t-il dans l'éternité? Quelle sera la portion réfractaire d'humanité pour jamais excommuniée de la cité sainte ? Nul ne peut sonder les mystères de notre dernière heure, puisque, d'après quelques théologiens, il y a eu des élus même parmi les victimes du déluge. En ce moment suprême, l'âme et son Juge se trouvent seuls en présence , et jamais personne n'assista à cette formidable rencontre ! Mais ce que je peux avancer , en toute sécurité, c'est que si le Juge est clément à l'incroyance qui n'est qu'un aveuglement, il doit être sévère à l'incrédulité qui est une révolte.
C'est l'habitude des libres penseurs de nous reprocher la damnation systématique de tous ceux qui n'ont pas notre religion. Qu'ils se lamentent un peu moins sur les autres et un peu plus sur eux-mêmes. De tous les dissidents , les plus à plaindre ne sont pas ceux qui n'entrèrent jamais dans l'Eglise, ce sont ceux qui
en sont sortis. On peut très-innocemment n'avoir pas connaissance de la foi, on ne peut guère l'abjurer, après l'avoir connue, sans se rendre coupable. Voilà pourquoi des infidèles, morts par une insurmontable nécessité dans les superstitions païennes, sont plus assurés de la clémence divine qu'un philosophe, déserteur du christianisme dans une société chrétienne. Entre l'erreur des premiers et celle des seconds, il y a la différence de l'ignorance à l'apostasie, et, s'alarmer sur la destinée des uns plutôt que sur la responsabilité des autres , c'est méconnaître la nature de la foi et de la bonne foi.
La bonne foi ! je la présume toujours chez nos adversaires, par égard pour eux et pour moi; mais j'avoue que ce n'est point toujours sans le secours de la charité. Sans doute, je connais l'influence des milieux sur certaines constitutions intellectuelles. Je fais la part de l'esprit faux et de ce que je pourrais appeler l'esprit naturellement mauvais dans l'interprétation des choses divines ; Dieu mesurera à ces infirmes la rigueur ou le pardon dans des proportions équitables. Quant à moi, je veux imiter la mansuétude de l'Eglise composant de longues litanies de ses saints, et n'inscrivant pas un seul pécheur au catalogue authentique de ses réprouvés. Mais faut-il bien que je le dise avec Fénelon, sous peine de trahir mon Evangile : « Ai- « mez la vérité autant que vous aimez votre santé, « votre vanité, votre plaisir, votre fantaisie, vous la « trouverez. Un voyageur va au Monomolapa et au Ja- « pon pour apprendre ce qui ne le guérira d'aucun de « ses maux ; quand trouvera-t-on des hommes qui fas- « sent, non pas le tour du monde, mais le moindre ef-
« fort de curiosité pour développer le grand mystère « de leur état? On parcourt les mers les plus orageu- « ses pour aller chercher, à quatre mille lieues, le poi- « vre, la cannelle, ce qui n'est presque bon à rien, « on ne traverserait pas la Manche pour apprendre à « être sage, bon et digne d'un bonheur éternel ? En « faut-il davantage pour confondre l'incrédule et pour « le couvrir de honte sur son ignorance ( 1 ) . »
Depuis les temps de Fénelon, les choses ne sont pas changées! Quel est l'incrédule, de nos jours, dont la bibliothèque renferme autant d'apologies de la foi que de livres contre la foi ? Aussi les malentendus fourmillent dans leurs accusations contre nous. La vérité de Jésus-Christ s'avance, comme Jésus-Christ lui-même, à travers les siècles , livrée à la persécution du faux témoignage; et l'on excuserait le déicide des doctrines comme celui du Calvaire, par la raison que ses auteurs ne savent pas ce qu'ils font, si mille fois, dans leur vie, ils n'avaient refusé de le savoir.
Non, non, ce n'est point sans avertissements préalables de la conscience que l'incrédule entra dans l'opposition contre la foi de sa mère? Bientôt, sans doute, il affirma avec assurance les blasphèmes qu'il balbutiait d'abord en tremblant, et il confondit la sécurité de son endurcissement avec celle de la bonne foi; mais Dieu lassé s'était dérobé à un orgueil qui ne méritait plus de le voir, et malheur à ceux qui prennent pour une vraie quiétude philosophique le silence de ce désolant abandon !
Je viens de sauver doctrinalement beaucoup de monde
(l) Lettre sur les moyens donnés aux /tommes pour arriver à la vraie religion.
dans la partie de l'humanité qui compose l'âme de l'Eglise, si je suis moins libéral envers ceux qui, appartenant à son corps par un bonheur de naissance, s'en séparent par une révolte d'éducation, c'est parce que Dieu n'a pas établi en vain une vérité dans le monde, et qu'il ne peut assigner un même sort à ceux qui l'ignorent et à ceux qui la dédaignent. Je prie mes lecteurs de croire que je n'ai pas rempli un tel devoir sans souffrir ; quand on aime les hommes, on ne les damne pas pour le bizarre plaisir de les effrayer. Je parlais tout à l'heure de Massillon, son nom me rappelle une anecdote qui achèvera de montrer, sur ce point, le fond de ma foi et de mon cœur. Un prédicateur de la noble maison de Roquelaure se présentant à l'éloquent évêque , pour lui demander des conseils sur la science oratoire, celui-ci lui répondit simplement ces mots : « Jeune homme, ayez des entrailles. » Les entrailles ne sont pas moins nécessaires à l'apologiste qu'à l'apôtre de l'Evangile !
Eh bien, ce sont mes entrailles qui me font désirer d'être, par rapport à vous, avec qui je converse en ce moment, l'ange révélateur dont parle saint Thomas, afin de jeter à vos yeux une traînée de lumière entre le ciel et la terre. Ce sont mes entrailles qui me poussent à vous dire : si le Christ est Sauveur pour les hommes qui sont dignes de lui sans le connaître, il sera juge impitoyable pour ceux qui abusèrent de sa connaissance jusqu'à vivre comme s'ils ne le connaissaient pas. Ce sont mes entrailles qui me poussent à vous dire que, si le Christ s'est fait rançon pour tous, ce n'est qu'à la condition de notre concours, car la rédemption, comme la création, sont deux champs d'une fécondité infinie, mais qui ne fructifient point sans notre travail. Ce sont mes
entrailles qui me portent à vous dire : n'abusez point de la pluralité des religions contre la vraie, car les fausses religions sauvent ceux qui les suivent de bonne foi, et perdent ceux qui en usent comme d'un prétexte pour se soustraire aux obligations de la leur. Enfin, ce sont mes entrailles qui me portent à vous dire : attaquer la vérité d'une seule religion, c'est accuser le cœur d'un Dieu, parce qu'il tient à nous sauver par le sang qu'il a répandu; et niella nécessité de chercher et de suivre cette religion, c'est faire de Dieu un être qui n'a que des devoirs envers l'homme, et de l'homme un être qui n'a que des droits contre Dieu. Et, puisque ces pages sont de celles où l'on prie après avoir dogmatisé, que Dieu me pardon nef d'avoir osé parler de la tendresse de mes entrailles en un sujet que les siennes ont rendu bien autrement palpitant. Je le conjure donc, par les entrailles de celte miséricorde qui nous a visités de si haut, d'illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres, et de les diriger dans la voie de la paix (1).
(1) Luc, i-79.