Tome I
celui qui se lamente outre mesure sur son temps fait injure à la Providence et ignore l'histoire. La vraie connaissance du passé dispose à l'indulgence pour les contemporains.
Cependant, comme nous avons l'amour de notre siècle plutôt que l'amour-propre d'en être, c'est notre devoir de lui remontrer qu'il a blasphémé autant que le précédent, en substituant la fausse érudition à l'esprit, la politesse au persiffiage. Ce travail, poursuivi sous le masque d'une impartialité inexorable, et d'une rigueur scientifique prête à tout démolir pour tout sonder, a fait plus de confusion que de ruines. Nous allons essayer de dissiper la confusion, puisqu'il n'y a point de ruines à relever.
La première assise de cette apologétique reposera sur une base plus certaine que la science et la philosophie hostiles à la foi. Convenons que celle-ci n'a point le droit de prévaloir contre l'évidence scientifique ni contre les certitudes philosophiques; mais tant que la science ennemie n'aura que des théories conjecturales à lui opposer, tant que la philosophie anti-chrétienne n'aura que des objections mille fois plus contestables que nos preuves à alléguer, la religion obtiendra facilement raison de l'une et de l'autre, en appelant de leur déposition à celle de la nature. La nature, en effet, voilà le critérium le plus infaillible de l'esprit humain, et la vérité fondamentale d'après laquelle toutes les autres sont discernées.
Dans ce monde où tout est contesté, les tendances, qui sont des lois de notre être, s'imposent avec une autorité irrécusable. La raison se trompe souvent, la nature ne se trompe point. Aussi quand nous aurons constaté que la religiosité est une propension invincible de l'humanité, il nous sera impossible d'éluder cette cou-
clusion : donc la religion esl à la fois un besoin et un devoir de l'homme.
Dès ce premier pas, on le voit, les véritables ennemis de la nature, ce sont les naturalistes qui voudraient la mutiler, au risque de la torturer, en lui étant des croyances qui font partie indispensable de sa vie morale. Vainement ils cherchent à nous éliminer de la discussion au nom de la science positive, et sous prétexte que nous sommes des visionnaires de l'hypothèse mélaphysiquc. Il est faux que nous vivions sur de simples hypothèses : ce que nous apportons au débat ce ne sont ni des systèmes, ni des découvertes contestables, c'est le témoignage le plus irrécusable pour la raison de l'homme, l'homme lui-même ! Notre religiosité étant un fait universel, indestructible, si ce sentiment n'avait pas un objectif correspondant, notre constitution morale serait un mensonge de la nature. Argument de sens commun qui décide la question avant de l'entamer, car il atteste que l'hypothèse la plus grossière, c'est le positivisme, puisqu'il ne compte pas avec l'humanité. Or, toute science qui ne pèse pas les phénomènes moraux en môme temps que les faits matériels, et qui divise le monde pour avoir une raison de nier ce qu'elle n'en veut pas voir, ne trouvera que des mystifications au fond de ses creusets falsifiés.
Afin de donner la solidité d'un principe à ces assertions, nous allons en vérifier les prémisses , et , déchaussant, pour ainsi dire, les fondements de la nature jusqu'au granit , examiner s'il est vrai qu'il y a en elle le sens et le besoin de la foi. Cette question est simultanément préliminaire et péremptoire ; car de même que notre sens de la vue suppose la lumière
4 croiri; ,
et réciproquement, si bien que l'un de ces chefs-d'œuvre n'a plus sa raison d'être sans l'autre, de même le sens de la foi en nous suppose l'objet de la foi hors de nous. Oui, tout comme l'œil de l'homme prouve le soleil pour lequel il est façonné, on peut dire que notre besoin de croire en Dieu atteste l'existence de Dieu. Conséquence si vraie que, si on supprime Dieu, l'homme est l'ouvrage le plus inexplicable de la création. Par une auscultation attentive de ses mouvements les plus spontanés , en effet , nous recevons ces deux vérités initiales : 1° Croire est une loi essentielle de notre nature en général; 2° croire est une nécessité de chacune de nos facultés en particulier.
Croire, ce n'est pas affirmer un système quelconque, c'est adhérer à des dogmes surnaturels, vrais ou faux. En ce sens, on peut dire que le besoin de croire est une vérité de sens commun qui se prouve surtout par son évidence. La foi est si bien une loi de notre être et un invincible penchant de notre âme que l'homme a été défini un animal religieux. Aussi, dès l'instant qu'il rejette cette portion intégrante de sa personnalité morale, la foi, il entre dans une phase contre nature, et il se mutile en prétendant s'élever. Nul doute que l'Indou prosterné aux pieds de Brahma, est moins en opposition avec les lois essentielles de l'ordre, que le rationaliste fourvoyé dans cette station anormale, entre l'animalité religieuse et celle qui ne peut pas l'être, celle qui refuse de l'être.
La foi complète donc noire nature au lieu de l'amoindrir, et les axiomes populaires, qui sont l'expression la plus haute du sens commun, confirment cette vérité. L'homme réputé sans foi et sans loi sera toujours regardé comme un exemplaire dégénéré de son espèce ; et le surnom de mécréant ne cessera pas d'être, dans l'opinion du monde, le superlatif de l'injure. Ainsi les langues protestent en faveur du vrai, même quand les peuples l'ont apostasie ! Donc les penseurs qui parlent tant du besoin de comprendre, devraient faire aussi la part du besoin de croire. Ce besoin est un de nos sentiments les plus inamissibles; il peut dévier, il ne peut pas mourir ; et si la foi est libre en ce sens que chacun choisit celle qui lui convient, elle ne l'est point en ce sens que l'homme ne peut s'en affranchir entièrement, sans se déclarer la guerre à luimême.
Nous n'ignorons pas les étranges vicissitudes des âmes, tl est des heures de vertige où l'on trouve non-seulement possible, mais commode de se passer de Dieu. C'est là le rêve de la vie, non la vie elle-même. Le blasphème, qui a des séductions dans les ivresses épicuriennes de la prospérité, et des voluptés amères dans le désespoir, est désavoué par l'âme rentrée en possession d'elle-même. L'heure du malheur, en particulier, est presque toujours sainte pour l'homme. Rarement, il est incrédule en pleurant sur un tombeau; et ce cri, qu'il est accoutumé à pousser dans ses détresses : Mon Dieu! mon Dieu! est un acte de foi surpris à la nature par la douleur, contre lequel aucun matérialisme ne prévaudra.
Mais d'où vient cette invincible inclination de notre âme vers la foi? C'est que la foi, d'après de célèbres natu-
rallies, est le signe caractéristique de notre espèce I). Ce qui distingue l'homme des animaux, disent-ils, ce n'est point la raison, ni la perfectibilité, ni le langage; il y a, chez certains animaux, des rudiments informes des mêmes avantages. Par conséquent, entre eux et nous. sous ce rapport, la différence est dans le plus ou le moins de telles perfections, non dans une perfection de plus ou de moins. Mais la faculté religieuse ou la religiosité, voilà la noblesse spéciale, unique, de l'humanité. Si unique, qu'il n'est point de race, pour dégradée qu'elle soit, qui n'en soit douée, et qu'il n'est point d'animal, pour développé qu'il soit, qui n'en soit dépourvu. C'est donc à tort que la postérité d'Adam fut envisagée par quelques-uns comme un embranchement du règne animal. Ce qui caractérise l'animai, c'est qu'il est gouverné par la matière, tandis que l'homme la gouverne. L'animal, dit Platon, c'est un corps qui a une âme; l'homme, c'est une âme qui a un corps. Aussi l'homme domine tout le reste de la création d'une hauteur incommensurable, et il constitue un règne exceptionnel par cette prérogative, à lui seul réservée sur la terre, de connaître Dieu et de l'adorer !
J'avoue que je n'avais pas besoin de cette constatation pour réduire à sa juste valeur l'hypothèse, ou plutôt, nommons les choses par leur nom, l'impertinence anti-scientifique et anti-humaine qui fait descendre notre race des mammifères quadrumanes de la Haute- Asie. Merci, toutefois, pour Dieu et pour nous, à l'anthropologie qui vient de mieux dégager les gloires de notre origine. Sans doute, l'homme établit sa suprématie au-dessus du règne animal en disant : Je pense ; car tant que les orangs n'auront pas
'1 Unité de V espèce humaine, par de Quafrefages.
composô leur Iliade, écrit leurs Discours sur la Méthode et fondé des écoles Normales dans leurs forêts, il me sera bien permis de les répudier pour mes ancêtres. Sans doute, l'homme affirme encore sa supériorité en disant : Je suis perfectible; nous progressons tous les jours, tandis que les singes du temps de Pharamond étaient aussi avancés en civilisation que ceux du temps présent. Sans doule l'homme prouve encore la prééminence de son origine en disant : J'écris et je parle; il y en a pour longtemps, avant que les héros de La Fontaine nous convoquent en Sorbonne pour nous donner des leçons d'éloquence. Enfin l'homme affirme et prouve ses avantages incomparables en disant : Je suis bimane et bipède, et je m'avance le front levé vers le ciel ; les gibbons qu'on lui oppose, faits pour regarder en bas et pour grimper, se tiennent sur leurs prétendus pieds avec plus de difficulté que l'homme n'en aurait à marcher sur ses mains. Cependant, des naturalistes pointilleux prétendent trouver, en diminutif, l'intelligence, l'amour, la structure, la moralité même de l'homme dans l'animal. Mais quand l'homme se lève au milieu de la nature en s'écriant : Credo in unum Deum! Alors tous les animaux s'écartent pour le saluer avec respect. Les animaux comme les mondes, en effet, obéissent à Dieu sans le connaître; en se prosternant devant le Créateur, l'bomme se montre, plus que jamais, le roi de la création (1).
Donc, que la science refasse ses tableaux d'histoire naturelle, et que Linné prenne son parti d'une modification à ses classifications. Les corps terrestres ne se compo-
ilj Voir cette question scientifiquement traitée, au deuxième volumc, chapitre : Anthropologie ou constitution de l'homme.
sent pas seulement des minéraux qui croissent (1), des végétaux qui croissent et vivent, des animaux qui croissent, vivent et sentent; mais encore des hommes qui croissent, vivent et sentent comme les précédents, et qui croient et adorent comme les précédents ne le feront jamais !
Par là. il apparaît combien est à la fois criminel et absurde le rêve qui consiste à vouloir sevrer l'humanité du sentiment religieux, comme d'une sorte de faiblesse qui nous rendrait inférieurs aux gorilles, nos devanciers, chez qui cette maladie ne s'était pas déclarée ! Y a-t-on bien pensé ! Il ne s'agit pas de corriger l'humanité d'un travers, mais de la refondre'. Le poêle de la négation sensualiste, le Tyrtée du scepticisme contemporain l'a dit :
Passer comme un troupeau, l>s yeux Qxés en terre, Et renier le reste est-ce donc être heureux? Xon, c'est cesser d'être homme (ï)
Voilà le vrai, non pas dans un sens métaphorique, mais en toute rigueur scientifique. J'en demande pardon à l'orgueil de l'esprit; l'apanage distinctif de ce qui fut appelé le règne hominal est moins le génie que la foi, et M. de Qualrefages, qui osa risquer ce néologisme de classification, à la face de l'authropologie matérialiste, pourra recevoir d'elle des démentis, mais non des réfutations.
Aussi, je ne suis point surpris si Plutarque trouvait plus aisé de fonder une ville sans sol qu'une société sans religion et sans autels. Mais ce qui me surprend, c'est que l'on parle aujourd'hui de nous chasser de nos cathédrales pour nous renvoyer au vaste temple de la nature ! Les vrais temples de la nature sont ceux dont la nature
(lj C*est l'opinion de quelques géologue. (2.) A. de Musset, — Espoir en Dieu.
n'a jamais pu se passer. L'humanité bâtit ses temples comme les abeilles font leur ruche, avec la conscience et la raison de plus (1).
Et ce besoin inné, instinctif d'adoration, doit nous paraître d'autant plus profond qu'il ne peut s'expliquer. Comme il est essentiellement spirituel et s'adresse à l'invisible, les barrières du monde sensible devraient, ce semble, l'étouffer en l'emprisonnant. Les passions le redoutent au lieu de l'alimenter; les splendeurs même de la création tendent à l'arrêter en l'absorbant à leur profit; mais, vaines entraves, le sentiment religieux admire la création et s'élance au-delà.
Autant les flèches de nos cathédrales s'élèvent par dessus les dômes de nos théâtres, de nos bourses et de nos académies, autant le besoin de la foi domine le besoin de plaisir, de science el de richesses dans l'humanité. Et ce sera toujours, sous une forme ou sous une autre, la plus noble el la plus indéracinable de ses passions ! Les fausses religions elles-mêmes en rendent témoignage, car si elles sont fausses par rapport à la vraie, elles sont vraies en ce sens qu'elles montrent la nature, privée de la révélation divine, embrassant l'opprobre de la superstition pour échapper au tourment de l'incroyance. L'irréligion absolue est une monstrueuse chimère que des cerveaux malades peuvent caresser, mais que les peuples, à l'état de santé intellectuelle et morale, repousseront toujours. Un genre humain sans croyances est aussi impossible qu'un genre humain sans idées el sans amour; et cette assertion conclut au-delà de ce qu'elle énonce, car la meilleure preuve que Dieu n'est pas une illusion que l'humanité se soit donnée, c'est qu'elle ne peut se l'arracher.
(I) M, A.ug. Nicolas, L'Art de croire
Mais le besoin de croire étant reconnu une loi de la nature, afin de mieux établir cette vérité, faisonsen une application détaillée à la nature intelligente , ii la nature aimante, à la nature perfectible, à la nature morale de l'homme; et si ces quatre facultés interrogées accordent la même adhésion à notre thèse, il s'en suivra que le mot Credo, loin d'être une prostration des esprits faibles, sera l'expression d'une aspiration inextinguible ici-bas, et que celui qui ne le prononce pas se met en état d'opposition contre l'humanité et contre lui-même.
Et d'abord, les croyances, généralement regardées comme un joug, ne sont-elles pas un bienfait pour la pensée ? L'homme ayant été justement défini un être enseigné, il doit commencer par croire pour arriver à voir. Ceci est vrai dans l'ordre des connaissances naturelles comme dans l'ordre de la foi. Celui qui refuserait son adhésion à tout enseignement naturel serait condamné à l'ignorance, et celui qui ne veut pas croire aux dogmes surnaturels en sera puni par le doute. Le doute ! situation douloureuse pour l'esprit, parce qu'elle est anormale. Voilà cependant le terme le plus élevé des opinions anti-religieuses, car jamais l'incroyant ne pourra monter jusqu'à la certitude contre la foi. Tout homme qui se trouve en face d'une assertion aussi autorisée que la sienne et opposée à la sienne, ne peut raisonnablement adhérer à celle-ci sans inquiétude. De même que deux forces égales qui se combattent se neutralisent entre elles, de même deux affirmations équiva-
LOI DK NOTRE NATURE. Il
lentes et contradictoires viennent se résoudre dans ce résultat négatif, dans ce zéro de la conviction qui se nomme le doute. Maintenant placez le libre penseur, non pas en face d'une autorité faisant équilibre à la sienne , mais du christianisme tout entier avec ses dix-huit siècles de propagation, ses hommes de génie, ses légions sacerdotales, ses bienfaits, ses monuments, ses incalculables phalanges de vivants et de morts; et je soutiens que pour récuser cet immense témoignage sans hésitation, il faut se décerner à soi-même un acte de foi plus difficile que celui qu'on refuse à l'Evangile.
La négation ne peut donc se produire sous forme dogmatique, car elle vient toujours, par un chemin ou par l'autre, se résoudre dans le scepticisme. L'histoire nous en fournit une piquante confirmation qui est trop rebattue pour que j'aie la prétention de l'apprendre au lecteur.
Jean-Jacques Rousseau, interrogé sur ce qu'il fallait penser des sanctions éternelles, répond : Je n'en sais rien. Vn bel-esprit prétend être parvenu à la certitude contre cette croyance, et Diderot lui dit : Je vous en défie. Enfin, on se vante, en présence de Voltaire, d'en avoir démontré la fausseté, et il s'écrie : Vous êtes bien heureux, je n'en suis pas là. Donc un simple peut-être est le point culminant des opinions contraires à la foi... Et c'est sur ce vide effrayant que l'on voudrait échafauder la destinée humaine ! Mais ce serait jeter des démentis exorbitants à la nature , et la pousser au crime par le désespoir !
Eh ! qui exprimera l'angoisse d'un mortel s'avaneant ici-bas, la nuit au-devant de lui, la nuit derrière lui, et qui court la chance d'être précipité, par un accès
de fièvre ou par une congestion, dans des abîmes effrayants! Quel martyre, pour un être avide de savoir, qui soulève les voiles de l'avenir, qui regarde au fond des sépulcres, qui frappe à la porte de toutes les écoles pour en interroger les oracles, et qui rentre, haletant, au fond de son âme. sans lui apporter d'autres solutions qu'un peut-être ! Je le demande, ce qui réduit ainsi l'humanité aux abois peut-il être son partage naturel?
Et au contraire, pour fortifier la preuve, retournons l'hypothèse. Quelle douce paix, quelle fête intime dans une àme, le jour où, après de longues pérégrinations dans le faux, elle touche enfin le seuil de la vérité retrouvée, et profère cette parole sainte : Je crois ! Oui, je crois, c'est-à-dire ma vie et ma mort ne sont plus un mystère, ni mes douleurs l'injustice d'une fatalité sans cœur. Je crois, donc je ne m'éveillerai plus, désormais", dans des angoisses sans réponse, quand la conscience me dira aux heures de la réflexion : Où est ton Dieu? Je crois, donc je peux dormir tranquille dans mon présent, il y a une Providence qui le couvre de son regard ; je peux affronter sans crainte l'avenir , j'aperçois un Père qui me tend les bras par delà le tombeau. Je crois enfin , comme depuis ce moment la vie est légère, le monde est beau et celte vallée de larmes rayonne de célestes clartés ! Non, rien n'égale le bonheur de ce pauvre aveugle qui, encore endolori des chutes de son voyage, se repose, comme saint Jean, sur le sein de la Vérité, et embrasse toutes les certitudes nécessaires au repos de la vie dans ce seul mot : Je crois.
Et à ce besoin, à celte aspiration de la nature intelligente, que jépond la négation? L'Allemagne, qui s'est donné la spécialité des découvertes originales, a ima-
giné un type de grandeur et de félicité intellectuelles à rencontre du précédent ; elle l'a nommé d'un nom aussi barbare que la chose, le douteur perpétuel ! Le douteur perpétuel, c'est un dilettante du blasphème, c'est un amateur des impasses de la pensée, un sophiste transcendental, en un mot, tout ce que le monde peut recevoir de pire après et même avant le fusil à aiguille !
Disons-le une fois pour toutes, nous estimons la puissance plus que la sûreté du génie allemand. Il estime lui-même trop médiocrement le bon sens français pour que celui-ci soit tenu à une grande réciprocité. Il n'y a pas longtemps qu'un professeur de Gœttingue, prenant la France en pitié de ce qu'elle s'essayait à des œuvres scientifiques, lui conseillait de s'en tenir à son aptitude naturelle, de donner le branle à la mode. Il est vrai que nous sommes, en tous les genres, les grands initiateurs de la mode; et c'est fort heureux pour les songeurs de Germanie qui ont des systèmes bizarres à vulgariser. Si nous n'avions pas fait à ces conceptions l'honneur de les présenter à l'Europe, traduites et expliquées en français, jamais elles n'auraient percé les brouillards du Rbin :
Eh ! qui saurait sans nous que Berlin a rêvé.
Mais je ferme cette parenthèse et j'ajoute : le douleur perpétuel a beau inventer de nouvelles manières d'obscurcir le soleil, il n'inventera pas une nouvelle humanité. Si l'homme dépravé par le Kantisme et par l'Hégélianisme, semblable aux héros d'Ossian, se complaît dans des palais de brumes flottantes, l'homme créé de Dieu
14 croire,
a besoin de loucher la terre ferme. Si l'un aime à se balancer en disant : Je cherche, l'autre a besoin de marcher en disant : Je crois; et quand on présente le doute, qui est l'immobilité de l'esprit, comme un état de progrès et an mouvement en avant, ce n'est point la preuve qu'on devance l'humanité, mais qu'on croit la devancer, parce qu'on lui a tourné le dos.
Et, ici, je défère à la conscience la question obscurcie par des tours de sophistique. Évidemment l'homme qui ne croit pas à' une religion, ne croit qu'en soi-même ou aux autorités qu'il se donne. Cependant le moi et les autorités qu'il choisit étant faillibles, ne peuvent obtenir de la raison que des adhésions douteuses , car l'infaillibilité seule inspire et commande la certitude. Aussi qu'arrivet-il au^ libres penseurs qui méconnaissent cette loi ? L'humiliation d'avoir un symbole religieux plus variable que leurs opinions politiques, et de flotter, sans trêve ni dignité, au gré d'un piétisme nomade, qui stationne le matin dans l'affirmation, le soir dans la négation, faisant de tous les esprits attachés à sa remorque de vrais juifs-errants du progrès indéfini. Or, de même que la marche vers un but est raisonnable , toute marche sans terme d'arrivée est un mouvement désordonné. Il en est de l'esprit de l'homme comme de l'homme lui-même : les voyages le distraient et le développent; le vagabondage le démoralise et le rend malheureux.
La faculté aimante réclame en nous, comme la précédente, les satisfactions, j'allais dire le complément de la foi. L'homme borné par ses pensées est infini dans ses aspirations; d'où il suit que s'il abandonne la religion pour un système . il embrasse un objet limité ,
&vest-à-dire ce système, avec un sentiment qui ne l'est pas. De là, une rupture d'équilibre dans son âme et un malaise. On parle beaucoup de la difficulté de croire, qu'esl-elle en comparaison de celle de ne croire pas? L'incroyance, je l'ai dit, c'est le vide du divin dans les pensées, c'est-à-dire le vide dont la nature a le plus d'horreur. L'homme qui en est là porte nécessairement au cœur une blessure toujours béante, dont aucun bbjel borné ne comblera les profondeurs, et il avance dans la vie, à la façon des damnés, frappé d'un malheur aussi grand que le Dieu qu'il a perdu! On peut braver cette loi, on ne peut s'y soustraire, car il y a un cri de la nature, plutôt qu'une simple boutade poétique dans ces accents à la mode :
. . . Malgré moi l'infini me tourmente;
Je n'y saurais songer sans trouble et sans espoir. Et, quoi qu'on en ail dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir flj
• me manque-t-il à ces désolés du scepticisme pour faire cesser en eux ce tourment de l'infini1? Rien que de croire ce qu'ils entrevoient et ne comprennent pas. La foi est, intellectuellement, l'embrassement, la prise de possession de l'infini ; par elle nous le mettons dans nos pensées comme Dieu l'a mis dans notre cœur; et l'établissement de cet équilibre nous procure un bonheur au lieu de nous faire une violence.
fl) A. de Musset, — Ibid.
Ne l'oublions donc jamais, la raison la plus forte ne suffit pas au cœur le moins exigeant, parce que la sphère de la raison est toujours limitée, tandis que celle du cœur ne l'est pas. Il nous faut, dans nos croyances, des perspectives aussi vastes que nos désirs, sous peine de vivre en contradiction avec nous-mêmes ; et c'est la foi qui établit cette proportion. Aussi, bien insensés ceux qui en parlent comme d'une borne : elle ne borne que nos passions, mais elle étend nos points de vue. Si la raison est le regard naturel de l'esprit, la foi est le verre télescopique qui en accroît la puissance ; et c'est avec grande justesse qu'on l'a surnommée un allongement de la vision.
Or, cet allongement égalant la portée de nos affirmations spéculatives à celle de nos intuitions de sentiments, notre respiration morale à nos aspirations, coordonne en nous ce que le doute bouleversait, et nous constitue dans un noble bien-être, tandis que l'état contraire nous mettait en travail douloureux. Consolante économie, mille fois expérimentée par tous ceux qui ont autant de facilité à aimer que de difficulté à croire ! Le sceptique qui ne sentit jamais ce phénomène a regardé les cieux... et ne s'est pas rencontré lui-même.
Voici donc la condition de l'ordre dans mon âme. De même que j'aime plus que je ne puis exprimer, que j'espère plus que je ne puis avoir, je dois croire plus qne je ne puis comprendre, ou ma vision n'est pas en rapport avec mes autres facultés. Ainsi le sens de la foi existant en nous, lui ravir son objet, c'est tromper le vœu de la nature et remplacer l'exercice d'une faculté par une douleur. Pourquoi les hérétiques et les païens ne se convertissent-ils guère, tandis que les philosophes se rétractent souvent? C'est que les héré-
tiques, les infidèles eux-mêmes ont des croyances surnaturelles, et qu'ils sont hors de la vérité, non de la nature. Le philosophe, -au contraire, est en insurrection contre la nature et contre la vérité, et il porte en luimême une aspiration toujours inassouvie qui, étant le mal de Dieu, ne peut être comblée que par la réapparition de Dfeu dans ses idées. Les plaintes des grands sceptiques, depuis Byron jusqu'à Musset, depuis Rousseau jusqu'à Jouffroy, forment une belle démonstration de cette vérité pour ceux qui cherchent la vérité la main sur leur cœur.
Je viens de parler de Jouffroy ! Arrêtons-nous un instant devant cette mélancolique figure, car rien ne prouve mieux le besoin de croire que le malheur de ne plus croire. Vous souvient-il de la page émouvante où ce philosophe raconte la fin presque tragique de sa foi religieuse? C'était par une froide nuit de décembre. Après un long travail préparatoire, il allait enfin prononcer son dernier mot sur les choses divines. Peu à peu la négation, comme une sorte de marée montante, envahissait ses plus chères convictions. Bientôt croyances, traditions de famille, souvenirs d'enfance, toute sa première vie, en" un mot, disparurent submergés par le flot dévastateur : et, quand plus rien ne resta debout dans cette pensée dévastée; quand, vers trois heures du matin, il tomba de fatigue sur son lit, il lui sembla, dit-il, entrer dans une existence sombre et dépeuplée; et il ajoute cette profonde parole : J'étais incrédule et je détestais l'incrédulité. Sublime protestation de la nature contre les apostasies de la raison. Aussi, pourquoi l'irréligion de Jouffroy est-elle devenue un spectacle presque religieux? Pourquoi cet homme a-t-il passé comme un de ces coupables sacrés dont parle l'antiquité, comme une sorte d'Œdipe