Tome I
à Colonne de l'incrédulité ? Parce qu'il porte dans son malheur le correctif de sa révolte, et que ses inconsolables tristesses moralisent sa négation, en attestant que si l'homme est libre de ne pas croire, il peut en mourir de désespoir.
En présence de telles ruines, que penser de ce stoïcisme dénaturé de la négation, lequel consiste à savoir se passer d'espérances ? Ils sont bien venus certains Catons de la libre pensée à nous accuser d'administrer à l'humanité du chloroforme en guise de lumière, et à nous dire modestement : Vous êtes la consolation , mais nous sommes la vérité. Ils sont la vérité? C'est là la question; de quel droit la préjugent-ils d'emblée à leur profit ? Xous sommes la consolation? C'est là une immense présomption en notre faveur ; comment n'oni-ils pas assez de cœur pour le comprendre? On peut insulter aux besoins de l'âme, en effet, on ne saurait les vaincre ; et, toutes choses étant égales d'ailleurs, la doctrine qui console l'humanité sera toujours plus certaine que celle qui la désespère. La marque de notre vérité, disait Montaigne, c'est qu'elle nous donne la vertu (1); une marque aussi certaine, c'est qu'elle nous donne le repos. La vertu est en nous le signe de l'ordre moral, le repos est le signe de l'ordre intellectuel, deux fondements du vrai sur lesquels la nature est assise, et qu'on ne peut renverser sans la renverser.
Croire est encore un besoin de ce que j'appellerai notre faculté progressive, je veux dire notre perfectibilité. Étrange confusion d'idées , celle qui prend la foi pour
'li Estais, liv. n, .-hap. 12.
LOI DE NOTRE NATURE. l'.J
une espèce de pétrification intellectuelle! Il n'est point vrai que la raison des croyants se trouve changée en statue, comme la femme de Loth, quand elle veut se permettre de regarder. Sans doute la foi assujétit l'esprit à un point lixe ; mais un point fixe sous les pieds d'un agent ne lui impose point l'immobilité ; il lui sert, au contraire, d'appui indispensable pour imprimer la direction et la force à ses mouvements. Donnez un point fixe à Archimcde, il soulèvera le monde ; avec le secours d'un point fixe le christianisme l'a renouvelé. D'ailleurs, la foi n'a point la fixité d'une barrière destinée à parquer l'essor de l'esprit humain, elle a celle d'un terrain gratuitement avancé au talent pour y bâtir ses édifices. Maîtres et libres sur ce fonds sacré, jetez hardiment vos conceptions les plus personnelles ; le sol sera de Dieu , mais l'areliitecture sera de vous. On pourrait encore dire que le symbole chrétien est un centre de gravitation dans le monde intellectuel, tel que le soleil dans l'espace sidéral. Loisible à cbaque esprit de décrire autour de ce pivot, ou bien des orbes timides comme le catéchisme, ou bien des paraboles immenses comme la Somme de saint Thomas. Mais a-t-on jamais dit qu'il y eût l'immobilité au firmament, parce qu'il y a la règle dans le mouvement? De même l'immobilité n'est point dans la religion quoiqu'il y ait dépendance , et voici comment le progrès n'y est possible que par celte dépendance.
La foi produit, d'abord, le progrès de la fécondité. M. d'Archiac, peu suspect d'empirisme myslique, en est convenu; le matérialisme n'enfante que la stérilité (I). Le
1 Introd. à l'élude de la Paléontologie slraligraphiqxie.
christianisme . au contraire, multiplie à profusion ses chefs-d'œuvre intellectuels, comme ses cathédrales. Aussi, tandis que l'incrédulité n'a jamais pu se buriner en une synthèse vraiment célèbre ou digne de l'être, Dieu lui interdisant l'immortalité à l'état de monument pour la condamner éternellement à l'existence du libelle, la Vérité, depuis Y Apologétique jusqu'au Discours sur l'histoire universelle, depuis la Cité de Dieu jusqu'au Génie du christianisme , a inspiré presque tous les ouvrages regardés comme les colonnes d'Hercule de la pensée humaine. Il ne faut pas s'en étonner : je parlais tout à l'heure des grandes cathédrales; il est naturel que les cathédrales en idées comme les cathédrales en pierre soient l'œuvre de la foi. Quel est l'homme de talent qui en ait eu moins pour avoir été religieux? On ne le trouve pas. Et, au contraire, combien d'esprits se sont appauvris, comme le prodigue, en se débauchant, et, après avoir débuté par de grandes œuvres sous la discipline de la foi, ont fini par des avortement* dans la révolte !
Je ne prétends pas qu'il soil nécessaire d'être croyant pour avoir du génie; mais outre que l'esprit est plus facile que le génie à l'incrédule , parce qu'il n'a plus le sublime canevas de l'infini à exploiter, il n'est pas rare qu'il perde le génie en même temps que la foi : et, alors, rien de plus lamentable que le spectacle de ces ruines intellectuelles: rien de plus instructif que ces balbutiements du talent tombé en enfance par suite de sa révolte, et condamné à l'opprobre de ne plus penser pour avoir cessé de croire î Les faits à l'appui sont nombreux; couvrons les nons en publiant la chose: mais au moins qu'on ne nous vante plus le progrès par la négation: le chef-d'œuvre de l'athéisme est à naître, et le néant tra-
vaille par une intelligence humaine quelconque n'engendrera jamais que le néant.
La foi est donc un moyen de progrès parce qu'elle fé-r conde l'esprit, mais aussi et surtout parce qu'elle le développe. Singulière inconséquence du rationalisme de faire de l'homme une intelligence qui a, simultanément, le droit de tout comprendre et le devoir de toujours progresser ! Comment progressera-t-il en religion le jour où il aura tout compris? Évidemment son terme d'arrivée sera pour lui le signal d'un arrêt éternel, et alors on verra l'inexplicable contradiction d'un être progressif par nature et stationnaire par nécessité .
La foi résout cette difficulté, car elle n'est point improgressive quoiqu'elle soit invariable; et les chrétiens ne sont nullement des termes, des colonnes milliaires dans le domaine des idées. Seulement, tandis que le progrès philosophique est une sorte de libertinage intellectuel qui épouse les idées au jour le jour, le progrès dans la foi est une ascension plutôt qu'un changement de place : de telle sorte que, sans quitter l'axe de ses pensées, l'esprit humain en voit mieux les contours, et peut s'étendre sans cesse dans sa découverte sans rien perdre dans sa fixité.
Ainsi la révélation se déroule au lieu de se modifier. Sans doute, il reste au centre des mystères, un noyau, un sanctuaire impénétrable; mais autour de ce point obscur Dieu a jeté un vestibule transparent, une sorte d'atmosphère rayonnante où chacun peut faire des stations plus ou moins avancées. Là, Bossuet et saint Augustin devancent les voyants ordinaires, les Anges devancent le génie, la Vierge Marie devance les Anges, et l'homme peut monter indéfiniment vers ces cimes radieuses, en se rapprochant toujours du foyer habité par la pensée solitaire de Dieu !
Il CROIRE,
Voilà, pour notre esprit, les vraies conditions du développement dans la foi. On peut dire de lui ce que les théologiens ont dit de l'homme : qu'il est en voyage, in via; et cette gravitation de clartés en clartés, qui est déjà notre bonheur de la terre, deviendra encore l'occupation de notre paradis éternel : Ascendam de clariiate in claritatem{\). Est-il possible d'imaginer une plus belle carrière ouverte à nos ambitions de progrès !
Lessing prétendait que si Dieu se présentait à lui tenant dans une main la vérité et dans l'autre la recherche de la vérité, il répondrait à Dieu : Gardez la vérité et laissez-moi le plaisir de la recherche. Mais , en religion, ce plaisir n'est possible qu'à la condition de croire ; celui qui voit tout n'a plus rien à chercher. Pour nous , au contraire , le mystère lui-même est une provocation à la découverte et un asccnde stiperius incessant, parce que ses avenues sont ouvertes à nos investigations, même quand son essence demeure incompréhensible. Travailleurs de la pensée, avançons donc et ne concluons pas au quiétisme, à la léthargie par la foi : les chrétiens représentent le mouvement perpétuel dans la foi. Que d'autres se jettent en dehors, nous , c'est à travers la région des révélations divin** que nous poursuivons notre marche conquérante. Toujours curieux, mais toujours adorateurs, curieux tte ce que le regard humain peut embrasser, unis adorateurs des profondeurs inscrutables de l'infini.
Eh bien, dira-t-on , prenons que la foi ne soit pas la théorie de l'inertie, elle est au moins celle de la servitude intellectuelle, car le droit de douter fait
(h II. Cor., 3-18.
partie essentielle de la liberté, et l'esclavage a beau rapporter de beaux résultats, il sera toujours flétrissant. Autant de méprises que de mots. Ce que vous nous reprochez, pouvons-nous dire à l'incrédule, ce n'est point la servitude, c'est la dépendance ; mais vous qui acceptez toutes les autorités, excepté celle de l'esprit, de quel droit vous émancipez-vous de celle-ci? Comme nous vous êtes dépendant dans votre sensibilité des lois de la morale , dans votre volonté de vos divers pouvoirs hiérarchiques, dans toutes vos facultés d'une règle qui en limite l'exercice ; et la raison serait -îa seule puissance en vous qui n'aurait pas besoin de garde-fou ? Vaine utopie. La foi est la règle, la loi morale de votre intelligence; or, vous ne pouvez répudier un frein intellectuel sans affirmer qu'il n'y a point de mal dans l'ordre de la pensée, ce qui vous obligera bientôt de nier le mal dans l'ordre des actions. Quand vous revendiquez la liberté illimitée de l'esprit, qui a pour corollaire logique la liberté illimitée de la passion, vous êtes les phalanstériens de la philosophie, et vous passez implicitement du blasphème à l'immoralité.
D'ailleurs, est-ce que la liberté de l'examen a manqué aux chrétiens? Est-ce que nous sommes sous la dépendance sans l'avoir votée ? Nullement. Quand j'ai constitué la foi au gouvernement de mon esprit, je l'ai fait en vertu d'un libre choix de ma raison, et, depuis, chacun de mes actes de foi étant le fonctionnement d'un ordre établi par moi devient, par le fait, un acte de ma liberté ; de même que, lorsque nous avons consacré un pouvoir par nos suffrages, notre obéissance étant la confirmation de notre œuvre, est indirectement la proclamation de notre souveraineté. Que d'autres donc se glorifient d'être des libres penseurs, nous sommes
des penseurs libres. Libres, cependant, comme toutes les forces bienfaisantes de la création, qui se laissent diriger. Une force soumise à la loi, c'est la fécondité et la vie; une force sans loi, c'est la destruction et le chaos. Libres, non pas à la façon d'un fleuve qui se laisserait barrer le passage, mais à la manière de ceux qui acceptent des digues pour que leurs ondes, mieux conservées, coulent sans ravager et avec plus d'abondance. Voilà pourquoi notre liberté dans la foi a produit la civilisation moderne, tandis que la liberté sans la foi nous menace d'une seconde barbarie.
Enfin le besoin de croire n'est-il pas surtout un ressort indispensable à notre nature morale? N'exagérons rien : il est des vertus naturelles possibles à l'humanité, ou plutôt à quelques hommes, sans croyances religieuses; mais jamais l'homme dépourvu de cet appui et de ce frein ne réalisera toutes les vertus dont il est capable. Je connais les efforts de certaine école pour se passer de Dieu en posant la règle des mœurs, et pour constituer la morale sur la justice immanente, de manière à rendre la sainteté compatible avec l'athéisme. Rêve impuissant, dont nous ferons justice plus tard ; en attendant, je ne souhaite, pour toute réfutation , aux partisans de la morale indépendante , qu'une femme , des enfants et des serviteurs qui la professent.
Et ceci n'est-il point facile à comprendre ? Qu'est-ce que l'incrédulité prise dans sa masse? C'est la suppression des dogmes; or, les dogmes étant à la fois les motifs et les sanctions de la morale, celle-ci, une fois détachée des croyances qui l'engendrent, devient un absurde crucifiement, une convention tyrannique, et s'a-
néantit comme un effet sans cause. Par conséquent, le vice est l'enfant très-légitime du blasphème; la corruption n'est pas autre chose que l'incrédulité appliquée ; et quand l'incrédule représente un peu de vraie moralité, ce n'est que parce qu'il se sauve de l'immoralité par des inconséquences généreuses, et qu'il estime assez peu ses opinions pour se croire obligé de mieux valoir qu'elles. Il pense, en effet, ce qu'il ne pourrait faire sans se déshonorer ; bon nombre de ses négations recevant leur traduction logique daus ses actes deviendraient des cas de police correctionnelle. Ce n'est donc pas être philosophe que de professer de telles doctrines, puisque ce serait être malfaiteur de les pratiquer.
Et, d'autre part, qu'est-ce que l'incrédulité considérée en détail, c'est-à-dire dans ses divers systèmes? Tantôt la négation du libre arbitre ; tantôt la négation de toute différence essentielle entre le bien et le mal ; tantôt la légitimation de la passion ; tantôt son impunité éternelle ; toujours l'irresponsabilité au-delà de la mort , c'est-à-dire le catéchisme du crime et la sauvegarde des criminels.
Aussi, la nature affranchie de la foi ne sera jamais capable que des vertus faciles ou d'une moralité de parade. Je connais les prédilections du monde pour les saints du calendrier philosophique, parce qu'ils ne faisaient pas le signe de la croix. Mais ces saints ne furent souvent que des héros de théâtre recouvrant de mérites populaires des bas-fonds humiliants; leurs vertus n'étaient qu'une belle mise en scène sur des tréteaux minés par la pourriture ; et si la société, si exigeante envers les saints véritables, est si indulgente pour ceux-ci, c'est qu'avec leurs principes ils devaient logiquement mourir au bagne, et qu'on finit par leur
être reconnaissant même du mal qu'ils n'ont pas fait.
Voulez-vous savoir, de bonne source, ce que peut, dans l'ordre moral, la nature destituée des croyances0 Un soir que d'Alembert et Condorcct s'égayaient aux: dépens de Dieu, Voltaire, qui était présent, ordonna aux valets qui les servaient à table de sortir : après quoi il ajouta : « Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer ; mais si nos gens avaient tout entendu, j'aurais eu peur d'être égorgé cette nuit. » Voilà la moralité du blasphème déduite avec autant de bon sens que d'esprit. Retenezla, preneurs chimériques dé la théorie du bien pour le bien, qui ne voulez pas qu'on propose des intérêts d'outretombe à la vertu. Il n'est pas possible qu'il y ait une loi pour l'humanité, le jour où elle n'aura plus de foi; et sur la ruine de tous les dogmes un seul restera pour punir ceux qui abolirent les autres , le droit du plus fort.
Ce qui fait le prestige de la négation, c'est qu'elle n'a jamais été assez prise au sérieux pour être expérimentée. Elle a toujours démoli, elle ne s'est pas essayée à construire. Mais, supposez qu'on lui fit subir le contrôle des applications pratiques, et que l'Europe, devenue rationaliste jusque dans ses mœurs, remplaçât la charité par Valtruismc, l'Évangile par le positivisme, la divinité du Christ par celle de la matière, en un mot vécût conformément à ce qu'elle croirait, ou plutôt à ce qu'elle ne croirait plus, l'Europe serait tellement châtiée de son apostasie par ses crimes et par ses douleurs, que ce quart d'heure de l'absence de Dieu clans notre histoire demeurerait l'épouvante de l'avenir.
Donc une foi religieuse, vraie ou fausse, est nécessaire à l'homme, et il croit comme il aime et comme il espère, en
LOI BB NOTRE N.VTURK. "- i
vertu d'un penchant presque irrésistible de la nalure. C'est ce qui explique comment, malgré tant de passions conjurées contre nous, il est si difficile d'en finir avec nous. Comme nous représentons Dieu et la nature, deux puissances qui ne meurent jamais, nous mettrons au tombeau bien des adversaires qui prétendent creuser le nôtre. Je n'ai point d'illusion optimiste au sujet de notre époque ; je souffre trop du travail de démoralisation qui s'opère pour ne le point reconnaître. Mais reconnaissons, en même temps, que si les masses sont moins croyantes qu'il > a cent ans, les classes élevées le sont davantage. Or, dans l'ordre social comme dans la création matérielle, c'est sur les bailleurs que la Providence place les paratonnerres. C'étaient les hauteurs qui étaient envabies par le mal avant 89, voilà pourquoi les tempêtes de 93 ne furent pas conjurées. Grâce à Dieu nous ne courons plus de tels périls.
Toutefois je prends la chose au pire ; supposons qu'une catastrophe pareille vienne donner raison aux craintes des pusillanimes et aux espérances des ennemis ; le génie du mal pourrait-il s'asseoir avec orgueil sur les pierres renversées de nos tabernacles, et s'écrier comme le licteur antique : Tout est fini, actum est ? Non, avec nous, au moment où tout est fini, tout est à recommencer. Tout était fini au temps de Rome antique, lorsque Tacite s'écriait : Christiano nomine deleto, et voilà que de la tombe des victimes sort une génération spontanée de chrétiens. Tout était fini à Nangasaki quand le tyran Taïcosama essaya de noyer l'Église du Japon dans le sang, et, après deux cents ans, surgissent des catacombes de ce pays plus de tidèles que les prisons n'en peuvent contenir. Tout était fini en Afrique après le passage des Maures , et cette Église voit la palme de son martyre reverdir. Tout paraissait
fiui chez nous, aux fêles de la déesse Raison : aux fêtes de sainte Germaine on ne s'en apercevait guère ! Aussi qu'un grand bouleversement social fit à notre Église le sort d'Herculanum et de Pompéi, tout ne serait pas fini encore. L'Église ressemble à ces plantes qui fleurissent de préférence sur les ruines, et le premier usage que la France à venir ferait de celles-ci, serait d'en bâtir un autel pour y chanter le Credo de son baptême. Ce Credo qu'elle peut oublier de réciter quelque temps, elle ne le désapprendra jamais, parce qu'elle est aussi incapable de manquer à la parole de Dieu qu'à sa parole d'honneur. De cette espérance j'ai une garantie plus certaine encore que la fidélité de la France, c'est le témoignage de la nature, car si, au dire des incrédules, Dieu mit des millions de siècles à faire l'homme, il leur faudra bien plus de temps pour le refaire.