Tome I. su
boue, des lias-fonds humiliants qui vengent la société des mensonges qu'il lui fait, enfin des prostrations sans remède qui le font ployer sous le fardeau de sa misère, comme Atlas sous le poids de sa montagne de feu.
Et quand vous en êtes là, le monde a beau acclamer vos vertus, un juge mieux informé s'inscrit en faux contre les panégyriques du monde , c'est vous-même. Que si vous n'êtes point capable d'exercer cette justice à votre égard, ce n'est qu'une déchéance de plus, car cela prouve que la notion même de la vertu s'est oblitérée à vos yeux, et que vous avez perdu ce reflet auguste dans lequel l'homme moral se contemple à l'intérieur, la conscience. Mais, au moins, en de telles profondeurs, ne vous insurgez pas contre le moteur de la moralité chrétienne, car rien ne prouve mieux le besoin que vous en avez que l'estime que vous n'en faites plus.
Je sais bien que les tenants de la morale indépendante se réfugient ici sous le couvert de cette banale calomnie : Les chrétiens zélés, peuples ou individus, ont autant de faiblesses que les disciples de l'antichiïstianisme. S'agit-il des peuples, l'objection a été pour toujours écartée de notre chemin par le cbapilre précédent. Contentons-nous de fortifier nos réponses de cet apport si judicieux fourni à la thèse par le bon sens de Bohald. « Les esprits chagrins ne remarquent « que les vices chez les peuples chrétiens, parce que « les vertus y sont l'état ordinaire et seul autorisé; « au contraire, des enthousiastes ne remarquent chez les « païens que les vertus, parce que le vice y était l'é- « tat commun et permis par les lois (1). » Aussi, pour
il iBonald. Législation primitive.
détromper et punir les détracteurs de la moralité chrétienne, que faudrait-il? Les obliger à élire domicile dans les pays où elle est inconnue. Six: mois de séjour en Chine ou au Japon les réconcilieraient avec l'Evangile de l'Europe civilisée.
En ce qui concerne les individus, l'objection est une épigramme, non un argument. Il est vrai que l'homme accoutumé à se dominer contracte souvent, dans la lutte contre lui-môme, un peu d'exigence à l'égard des autres. Il est vrai, au contraire, que l'homme accoutumé à suivre ses penchants tolère aisément pour être toléré ; mais que suit-il de ce contraste? Que les chrétiens ont des travers et leurs adversaires des vices. Oui; les mêmes dont nous persiflions les ridicules, parce qu'ils sont religieux, auraient des passions scandaleuses s'ils étaient impies. ïmaginons deux villes peuplées, l'une des premiers, l'autre des seconds, et plaçons dans les deux lf3 même nombre de personnes, le même degré de culture, la même mesure d'entraînement : après vingt ans d'expérience, la population des chrétiens ferait rougir celle de la libre pensée. Et si, entre ces deux statistiques morales, le monde ne fait point de différence, c'est parce qu'il les pèse dans une balance inique, essayant de pallier la honte de ses œuvres par celle de ses jugements.
A la suite des moralistes présomptueux, viennent les découragés. Les uns exagèrent la puissance, les autres l'infirmité de la volonté humaine. Par une conséquence nécessaire de leur système, ceux-ci abrogent les lois de l'ordre pour qu'il n'y ait point de désordre, ils identifient le devoir avec le plaisir pour charmer le premier par le second, et ils capitulent au lieu de combattre. Le dogme de la sanctification du plaisir n'est-il pas, en effet, l'acte de désespoir d'une faiblesse qui
s'est usée dans la lutte, et qui substitue ses droits à ceux de Dieu, pour n'avoir point de compte à lui rendre.
L'histoire proteste contre cette lâcheté d'une volonté s'abandonnant elle-même. La vie des saints prouve ce que Dieu peut dans l'âme de l'homme, même quand l'homme ne peut plus grand'chose. Au temps de saint Augustin, peu de bienheureux, en comparaison, trônaient sur les autels de la catholicité, et, cependant, stimulé à la vue de ces vaillants devanciers, il s'écriait '.Pourquoi ce qui fut possible à tels et tels ne me le serait-il pas? Depuis, les apôtres ont pullulé, le sang des martyrs n'a pas tari, les vierges viennent comme les fleurs sur notre terre; en un mot, quatorze siècles d'héroïsmes ont enrichi notre martyrologe, et ces hommes de notre époque qui arpentent les cieux, qui aplanissent les montagnes et qui ont parlé fièrement de rayer l'adjectif impossible de leurs vocabulaires, contesteraient la possibilité de la vertu? Valait-il bien la peine de commettre des crimes en faveur de tant de libertés oiseuses ou nuisibles, pour aboutir à nier la plus sacrée de toutes, celle de faire le bien?
A son tour, la conscience proteste contre cette abdication, car nous sommes incapables de traîner la chaîne de l'immoralité systématique ; il nous est plus aisé de résister à la séduction que de nous dérober au remords ; or, la conscience, qui est une pulsation de la vérité divine dans les profondeurs de l'âme, ne rend pas de faux témoignage. A son tour, la nature proteste, car les passions les plus impérieuses ne grondent que par intermittence. Elle n'ont qu'une heure de difficulté de temps à autre. Heureux celui qui sait être prudent à ces moments suprêmes ; heureux, surtout, celui qui demande à la grâce les lumières de la prudence et la force du
combat ! Il cueillera des palmes dans ces engagements intérieurs où d'autres proclament l'impossibilité de la victoire ! A son tour, enfin, la foi proteste, car à quelles conditions faciles elle nous met ce triomphe! Un instant suffit pour la chute, un instant suffit pour la réparation. Le même qui commence sa journée en misérable peut la finir en saint. Il n'y a pas jusqu'à nos fautes qui ne soient utilisées par la grâce, car elle nous fait souvent un piédestal de nos ruines, et il peut nous être avantageux d'avoir commis un peu de mal pour être capables de beaucoup de bien. Aussi ne tremblez pas vous qui, à défaut d'innocence, portez dans le cœur ce qui la remplace, le repentir. Les publicains sont bien accueillis parla miséricorde divine, et, quoi qu'il en soit de vos faiblesses, si elles ne sont plus aimées, une place d'honneur vous est réservée entre Augustin et Magdelaine, au rang de ceux qui péchèrent beaucoup, mais qui pleurèrent encore davantage.
Et, après cela, nous alléguerions notre impuissance pour excuse de notre découragement? Je le comprendrais, si nous étions seul pour tenir tête à la difficulté; mais, par la grâce, deux hommes vont se réunir en nous, et notre faiblesse de ver de terre sera doublée, centuplée par la force de Jésus-Christ. Or, autant nous méritons notre propre défiance, autant Dieu est digne de notre foi. L'Ecriture nous dit qu'il avance et qu'il fait marcher les siècles devant sa face; il parait, et il efface les empires coupables d'un seul regard; il dit au Temple : Tu te relèveras, et il est obéi; il dit à Jérusalem : Tu te tiendras debout, et soji ordre s'exécute. Notre infirmité est donc toute-puissante, puisqu'elle est soutenue par une telle main. Que l'Auteur de la grâce pardonne à ces hommes de peu de foi qui ne se souviennent pas de ses miracles, et qui se dé-
37 il EFFET? INDIVIDUELS
sespèrent, au fond de leurs iniquités invétérées , comme s'il n'avait jamais fait marcher les boiteux ni ressuscité les morts.
Mais, ici, l'épicuréisme trouve un nouveau biais pour éluder ces conclusions. Non content de proclamer les passions invincibles, il les honore comme une force de l'humanité et il les chante pour qu'on ne puisse pas le? lui reprocher. Au temps du polythéisme, il les plaçait suides autels; au temps du rationalisme, il les regarde comme un marchepied pour la nature, et il ne veut pas d'une moralité qui amoindrit l'homme en lui <Mant ce supplément de grandeur.
Grossière illusion, de croire que nous supprimons les passions, parce que nous demandons pour elles une direction et un frein. Nous aussi nous poursuivons des ambitions, mais elles portent si haut et si loin que la terre leur paraît méprisable et qu'elles convoitent le ciel ! Nous aussi nous cultivons des amours, mais des amours si élevés qu'ils ne trouvent pas la créature digne de leurs rêves et qu'ils soupirent pour Dieu. Non, les passions ne sont pas éteintes dans l'âme des chrétiens. Estce que l'on ne verse pas encore du sang pour la propagation de la foi? Est-ce que l'on ne déserte pas encore les palais pour la hure des sœurs de charité? Eh ! qui donc avait plus de passions que sainte Thérèse et saint François-Xavier * Qu'est-ce que la sainteté, en général, sinon la passion du bien développée jusqu'à une folie sublime? L'amour de Dieu et de la vertu est la dernière passion qui subsiste dans le cœur de l'homme pour le consoler des ravages de toutes les autres. Quand le froid du scepticisme a dévasté les âmes et qu'elles ont cessé le sentir eu cessant d'adorer, c'est la vertu chrétienne qui rallume en elles le feu sacré durant ces
désenchantements amers qui accompagnent les croyances évanouies. Notre ivresse suprême est le bonheur de bien faire. Notre suprême enthousiasme est notre acte de contrition ; et alors, bien loin de reprocher à ja religion de nous diminuer en nous affranchissant des passions, nous la remercions, car elle ne refoule que les passions qui abaissent, mais elle exalte toutes celles qui peuvent nous exalter.
Conclusion. Jésus-Christ, comme au temps de la Samaritaine, est assis au puits de Jacob, l'humanité coupable s'avance, le Maître lui révèle une misère qu'elle ne se connaissait pas, il lui donne d'une eau qui rejaillit à la vie éternelle , et , à la vue des changements opérés dans la pécheresse, grand nombre croient au Fils de Dieu. C'est là une vraie démonstration que les peuples chrétiens portent dans leurs mœurs, et ce spectacle, dont aucune religion ni aucune philosophie n'a offert même la contrefaçon, contient la preuve inimitable énoncée par Montaigne : La marque de notre vérité, c'est notre vertu. La raison qu'il en donne est bien simple : L'humanité ne peut saisir que de ses prises et ne sauroit se faire la brassée plus longue que le bras.
Il reste donc établi que la volonté, sans la grâce, est désarmée pour la lutte , et qu'il est besoin d'une impulsion divine pour nous élever au-dessus de la corruption naturelle. Nous avons vu, tour à tour, le stoïcisme et l'épicuréisme contester cette loi, l'un en exagérant sa force , l'autre en professant la sainteté de sa faiblesse. Mais l'expérience les a confondus, car, sur ce terrain, l'apologétique ressort de l'observation morale, et les meilleurs arguments viennent des faits. Regardons donc les faits éclatants de la moralité ckrétienne,