‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 40 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

ex opère operato est déterminée par notre concours ex opère operantis. V agent est modifié dans son application par l'état du récipient et, de cette façon, les vrais saints ne sont pas ceux qui participent, sans correspondance, aux sacrements, mais ceux qui s'épurent et s'améliorent pour les faire fructifier.

Donc, par le seul fait que le Christ est mort, nous ne sommes pas restaurés; ce serait là une rédemption peu morale, puisqu'elle ne nous laisserait rien à faire, et qu'elle nous sauverait sans notre coopération. Pour que la grâce ne servît point d'encouragement aux passions de la terre, il fallait qu'elle nous fût appliquée par un acte de notre volonté, et selon les proportions de notre concours. A cette fin, Dieu a établi des canaux par où l'on puise à sa plénitude, et, de même qu'en traversant ces diverses voies de dérivation, la grâce se spécialise pour chaque misère qui la sollicite, de même chaque misère ne peut se l'assimiler qu'en l'aspirant par ces voies. Or, les vastes écluses par où la céleste fécondité tombe dans l'âme des mortels, les ondées miraculeuses sous lesquelles on vit fleurir, au sein de la corruption originelle, des vertus jusqu'alors inconnues, ce sont les sacrements.

Ne nous y trompons pas, ce n'est point dans une ivresse de sagesse spéculative, c'est dans ces ablutions purifiantes que le christianisme plongea le genre humain, devenu son catéchumène, pour le laver de quatre mille ans de souillures. Ce n'est point par une nouvelle philosophie, c'est par ces pratiques divinement moralisatrices, qu'il donna aux sociétés modernes une sorte de robe d'innocence devant laquelle le paganisme de Rome ou de Corinthe s'évanouirait de honte, s'il ne s'était déjà évanoui par les excès mêmes de sa dissolution. Aussi, ils la recommenceront souvent leur toile de Pénélope, ces stoïques expérimentateurs qui visent

à la vertu chrétienne et refusent d'en prendre les moyens. Si nous pouvions être, sans les sacrements, ce que nous sommes par eux, Jésus-Christ aurait surchargé la religion d'un cérémonial inutile, sept illusions que toute autre religion pouvait contrefaire, auraient engendré des miracles de sainteté qu'aucune autre religion n'a cependant produits; et il faudrait désespérer, non-seulement de la vertu de l'Evangile, mais du bon sens de l'humanité.

Les sacrements sont donc le principe de la vraie moralité chrétienne, et, à passions égales, tout homme muni de ce viatique divin pratique plus de vertus qu'un chrétien de pure spéculation. Pareillement, tout peuple qui les répudie descendra par ses vices au-dessous d'un peuple qui se confesse et qui communie. Au reste, pas de contrôle plus décisif d'une telle vérité que cette échelle de proportion justifiée par l'histoire. Le catholicisme, qui garde intact le dépôt des sacrements, est la religion qui obtient le plus de sacrifices de la conscience humaine. Le schisme grec, qui les défigura, vient après; le protestantisme, qui en renia la plus grande partie, s'avance un degré plus bas, et le rationalisme, qui n'en reconnaît aucun, a beau se placer à l'avanl-garde du mouvement intellectuel , il est le plus attardé des symboles sur les chemins de la vraie moralité. Et, ici, n'opposez point la pureté plus ou moins authentique de certaines populations russes ou anglicanes au relâchement des catholiques méridionaux. Il faut prendre garde avant de le prononcer, ce jugement anti-français, qui rejette la patrie de saint Louis au dessous de l'abrutissement moscovite et des sentines de Londres ou de New-York. Bien criminels raisonneurs, ceux qui trahissent ainsi leur pays, en haine de son Christ, et qui désertent à l'ennemi impunément, dans la philosophie ou dans l'histoire, alors que, sur un champ de bataille, ils seraient flétris et châtiés s'ils

étaient surpris dans une telle direction. D'ailleurs, j'ai posé le parallèle dans ces conditions, à passions égales. Or, y a-t-il égalité d'entraînements sous le ciel de la Sibérie et de l'Allemagne, ou sous les zones ardentes de l'Espagne et de l'Italie? Que deviendrait la pruderie tant vantée des nations hérétiques si elles recevaient, sur leurs membres engourdis, les rayons de ce soleil qui fait bouillonner notre sang? L'erreur a fui les pays difficiles à gouverner, sous le rapport du tempérament, pour s'établir dans des régions où la froideur du ciel garde les mœurs à sa place; mais le jour où les sacrements, particulièrement la Pénitence et l'Eucharistie, seraient abolis, soit au-delà des Alpes, soit au-delà des Pyrénées, il s'exhalerait de nos tièdes climats des miasmes si impurs que les vents du midi jetteraient du poison au reste de l'Europe; et les sages, effrayés de la contagion, diraient à l'Eglise : Rouvrez donc les piscines probaliques, et purifiez, dans ces ondes miraculeuses, les gangrènes morales de l'univers : Haurietis aquas de fontibas Salvatoris.

Le sacrement, comme agent de la grâce, est donc rationel, moral et moralisateur ; mais comme signe de la grâce, trouve-t-il aussi aisément sa justification devant notre examen philosophique? Oui, chaque chose a son signe sous le soleil, dit le comte de Maistre ; la grâce ne peut être soustraite à cette loi. La nature sert de de support et d'escabeau au surnaturel, le corps de demeure à l'âme, en un mot, tout ce qui est spirituel a son revêtement apparent dans notre monde, parce qu'il n'est point peuplé de purs esprits ; par la même raison, la grâce doit avoir son expression ostensible, afin qu'elle nous soit annoncée en même temps que départie, et que notre commerce avec elle soit préservé de

tout péril d'hallucination. Si le sacrement avait été institué pour des anges, probablement Dieu l'aurait dépouillé de son signe ; mais nous qui vivons dans les prisons de la matière, nous avons besoin de communications matérielles pour comprendre, et ce qui est visible nous devient le véhicule indispensable des subsides qui ne le sont pas.

Que pourrions-nous donc reprocher à ces formes si obvies et si raisonnables de la grâce sacramentelle? De faire jaillir un effet spirituel d'une cause sensible? Mais la concupiscence, qui est immatérielle, nous est bien transmise par l'acte matériel de la génération ; il est logique que la régénération s'opère selon la même loi, et que Dieu calque, pour ainsi parler, notre réparation sur notre déchéance. Que reprocherions-nous encore au signe sacramentel? De n'être point assez philosophique? Mais est-il rien de mieux approprié à nos instincts et, je pourrais dire, à nos habitudes? Vous faites un chevalier avec une accolade, de quel droit souriez-vous quand nous faisons un chrétien avec l'eau baptismale? Votre signature, c'est-à-dire votre nom par écrit, crée ou détruit tant de choses, pourquoi hocher la tète quand il plaît à Dieu, par la vertu de son nom prononcé sur vous, de vous bénir ou de vous transformer? Est-ce que vos signes, en général, c'est-à-dire les décorations ou formalités qui vous confèrent des privilèges, auraient plus d'esprit que les signes sacramentels? Est-ce que vos rubans et vos broderies exprimeraient mieux vos grandeurs hiérarchiques, que nos bénédictions, nos ablutions, nos onctions et nos impositions de mains ne traduisent les vertus diverses qui en émanent? Ah! quand Dieu ne se manifeste point par un signe, vous dites : Je ne l'ai pas vu ; quand il se manifeste, vous dites : Je

ne l'ai pas reconnu. Quand son signe est profond , vous dites : Ce n'est point assez populaire. Quand le signe est populaire, vous dites : Ce n'est point assez profond. Convenez donc franchement que vous ne voulez pas de Dieu, mais ne lui opposez pas une guerre de subtilités qui vous flétrit autant qu'elle le désole, et n'oubliez point, d'ailleurs, que les sacrements insultés et méconnus dans leur véritable signe, se révèlent par un autre plus assuré de vos respects, l'abaissement où ils vous prennent et l'élévation où ils vous portent, et la renaissance morale de l'univers qui s'en est suivie.

Par cette dernière idée, j'entre dans la troisième partie du chapitre, les prodiges spéciaux, uniques de la moralité chrétienne. Ce grand triomphe de la grâce, les raisonnements le prouvent, mais surtout les œuvres le montrent. Aussi l'apologétique contemporaine s'est enrichie d'un argument trop peu exploité par nos devanciers, celui qui se tire des vertus réservées à la vraie religion. C'est là, en effet, un irréfragable témoignage rendu an moteur et aux moyens de la sanctification évangelique; il ressortira avec évidence de celte constatation. Trois degrés d'impuissance affectent la volonté humaine dépourvue d'assistance divine; elle est incapable de conserver la moralité à l'état d'innocence, de la restaurer à l'état de dégradation, de la développer jusqu'à l'état habituel d'héroïsme- Autant d'efforts que la grâce du Calvaire a naturalisés, si je puis

m'expiïmer ainsi, dans les habitudes du monde chrétien.

Voilà un adolescent en qui la famille revivra un jour. Sur la candeur de ce front elle a établi des espérances. La pai\ de plusieurs générations est attachée à la sérénité de ce regard. Quelle tutelle étendra-t-elle sur une innocence qui lui est si chère ? Il n'y en a pas d'autre, vraiment efficace, que les salutaires freins de la conscience chrétienne. La statistique morale de l'enfance, dans les pays où Jésus-Christ ne règne pas, est un chapitre honteux de l'histoire humaine, lequel se chucholte à l'oreille et ne s'écrit pas. Ce que deviennent ces êtres faibles et sans sauvegarde, dans l'islamisme et dans certaines sectes de l'extrême Orient, je le sais, mais je ne puis le raconter; c'est, au moral, un massacre perpétuel des Innocents, d'autant plus déplorable qu'il a cessé d'être déploré. Et, si nous rentrons dans nos sociétés chrétiennes , où sont les jeunes hommes qui soient purs sans l'appui et le ressort des pratiques chrétiennes? La puberté n'est-elle point devenue un cap des tempêtes que presque aucun ne double sans naufrage? Partout où apparut le fameux Emile de Jean-Jacques, à qui on ne parla de Dieu qu'à l'âge de vingt ans, ce prodige si vanté de l'éducation païenne fut-il trouvé prodigieux autrement que par sa dégradation ?

Non, en dehors de ces observances sacramentelles qui attiédissent les passions du jeune âge, pas de fleur à nos foyers qui ne se flétrisse. Loin de l'influence sacerdotale, c'est-à-dire de ces hommes aux pieds desquels on apprend à gouverner sa jeunesse , pas de chasteté qui se conserve. On dit que Mithridate jetait de l'or sur ses pas pour arrêter les poursuites des Romains; le Christ a semé mieux que de l'or dans

nos familles, en y semant les vertus qui en font la paix et l'honneur, et si cette belle séduction ne désarme pas ses ennemis, ce n'est point parce que leur raison est difficile, mais parce que leur cœur est peu clairvoyant. Après cela, peu m'importe qu'un visionnaire du rationalisme se soit écrié : La mère seule élève les enfants, la religion les absorbe (1). C'est là un misérable cliquetis de mots qui a vainement la prétention de dire des choses, et jamais de telles antithèses ne prévaudront contre la déposition de nos propres souvenirs. Or , le témoignage irrécusable de l'expérience, le voici : partout où il y a une innocence demeurée intacte, ce n'est pas un pédant sceptique, c'est un ministre de la grâce chrétienne qui est le chérubin préposé à la garde de ce nouvel Eden; partout où de tels ministres sont absents, on ne voit que des Rachel refusant d'être consoiées, parce que leurs fils sont perdus pour la vertu. Et puisque l'on invoque contre nous la sainte gardienne du foyer, j'accepte son témoignage. Nul ne put dire avec plus de confiance que le Christ : J'en appelle au cœur de toutes les mères.

Et la moralité à l'état de dégradation est- elle guérissable sans la grâce? Pas davantage : la volonté a besoin d'un agent surnaturel pour triompher de ses vices naturels, et si nous portons nos regards sur le théâtre de la plus belle expérimentation, le cœur humain, il dira cela comme moi et mieux que moi. Il est facile de déchoir, mais il ne l'est point de remonter les abîmes descendus. Combien de mortels tombés

(1) M. Michelet.

du côté où ils penchaient sont devenus le théâtre d'un fatigant conflit où deux êtres se battent comme dans le sein de Rebecca, et où l'ange est perpétuellement renversé par l'homme. Tomber est une faiblesse de nature, mais se relever est un triomphe qui la dépasse ; aussi, après une halte prolongée dans le mal, essayez de revenir au bien par effort de stoïcisme, Dieu vous dira, avec toute l'autorité de son Evangile : Sans moi vous ne pouvez rien faire (I). Maître du monde, vous pouvez commander au monde si cela plaît à votre ambition ; mais vous ne pourrez commander, un jour durant, à votre chair, si cela ne me plaît pas. Peu vous importe, sans ma grâce, la pureté des principes. Avec de nobles convictions, vous n'aurez qu'une pitoyable vie ; et, balloté des bons désirs aux actions mauvaises, vous passerez, comme un jouet , en attendant que Dieu donne des cheveux blancs à cet organisme encore mal éteint, et vous rende à la vertu, non par le sacrifice, mais par le dégoût.

Telle est la loi commune ; ceux qui la subissent n'en conviennent pas, mais ils ont beau draper leur misère dans l'emphase de la morale philosophique, si les hommes se laissent prendre â l'enseigne, Dieu maudit les sépulcres blanchis. Combien de fois ne l'ai-je point trouvé sur mon chemin, cet incurable des passions humaines , accusant de son irrémédiable faiblesse, tantôt le tempérament, tantôt les occasions, souvent la Providence , et réduit au plus affreux de tous les scepticismes, celui qui consiste à douter de soi-même et, partant, du devoir? Quel moyen restera-t-il de faire naître des ver-

(1) Saint Jean, 15-5.

tus d'un tel abaissement ? Ne demandez rien à la nature, car elle s'est épuisée dans la lutte, et, désespérant d'elle-même, elle a proféré peut-être ce blasphème historique : 0 vertu, tu n'es qu'un mensonge! Seul, un traitement surnaturel opérera le prodige d'une telle résurrection. Que les sacrements viennent donc en aide à la caducité de cette volonté broyée par ses défaites, et sa jeunesse, comme celle de l'aigle, va se renouveler. A de telles promesses, le libre penseur sourira d'incrédulité, mais qu'il se laisse faire. D'autres disserteront sur ses ruines, avec des sacrements nous les ferons palpiter. D'autres lui expliqueront le mouvement, avec des sacrements nous nous chargeons de le lui donner. Point de contradiction théorique à nous objecter ; nous sommes les explorateurs de la conscience , nous avons vu l'humanité en dehors des poses plus ou moins théâtrales de la vie publique, voici notre déposition de témoin oculaire : La volonté, destituée d'un auxiliaire surnaturel, est incapable de revenir spontanément et seule du mal au bien. Un coupable sans foi peut connaître la lassitude, la .déception, le découragement, il ne connaîtra point le repentir ni l'amendement dans le sens régénérateur attaché à ces mots, et, après avoir perdu la première innocence, il ne remontera point à la seconde, si le Christ ne lui tend la main.

Au reste, combien de fois notre société, si légère soitelle . n'a-t-elle pas senti émaner de la simple tunique d'un ministre de l'Evangile, comme de celle de Jésus, une vertu secrète9 L'ombre du prêtre, semblable à celle de saint Pierre fait encore des miracles partout où elle se projette. Et ne soutenons point que ce pouvoir de la grâce est un rêve des extases chrétiennes, car nous sommes libres de la nier comme doctrine, mais elle s'impose comme

fait, et si nous écartons sa vertu miraculeuse, nous restons en présence de ses miracles. Ceux-ci sont trop nombreux pour être éludés. Magdelaine et Thaïs, recueillies hier dans les balayures du monde, montent en peu de jours aux ravissements de l'intimité divine; saint Paul, terrassé sur le chemin de Damas, se relève et s'écrie, en mesurant la conquête du monde : Je peux tout en Celui qui me fortifie ; saint Jérôme, au lendemain de ses orgies de Rome, obtient contre lui-même, par la mortification chrétienne, des succès impossibles à son énergie de Sarmate et à son orgueil de patricien; saint Cyprien voit, en un clin d'oeil, ses doutes dissipés et tous les obstacles qui l'arrêtaient, franchissables ; enfin , saint Augustin, secouant la chaîne de vingt ans de sensualisme, s'élance du plus honteux esclavage jusqu'à une sorte de transfiguration angélique. Sublime Thabor où, toujours allumé par le génie, mais éteint par la passion, il reste longtemps suspendu entre ciel et terre, comme pour servir de témoignage à cette grâce qui peut, seule, adapter à une jeunesse de prodigue une maturité de séraphin.

La volonté, sans la grâce, gravira-t-elle les hauteurs de l' héroïsme dans la moralité ? Encore moins. Certes, je ne veux pas dire que le sublime de l'ordre moral n'ait point apparu sur la terre avant l'Evangile; la parole d'honneur de Régulus, le serment des Thermopyles, le désintéressement de Cincinnatus, mille autres grands souvenirs de l'antiquité païenne se présenteraient à l'esprit du lecteur pour me démentir. Mais ce n'étaient là que de beaux: éclairs de sentiment moral sillonnant d'épaisses ombre-. Sans la grâce, l'humanité ne fait le bien que sur un point et par intervalles; parla grâce, elle le fait d'une

manière continue et universelle , et elle réalise cotte ascension suprême dans l'échelle de la perfection qui se nomme la sainteté. La sainteté est donc une rareté d'origine évangélique, et ceci est vrai de ses détails tout aussi bien que de son ensemble.

Rareté divine que l'humilité des chrétiens ! La gloire était le nerf de la vertu antique, l'honneur est celui de la vertu moderne ; le contrôle de l'opinion étant abrogé, la moralité naturelle du genre humain disparaît à peu près ; mais je connais un sage dont toute l'étude consiste à l'être sans le paraître, qui est encore plus admirable à son foyer que sur la place publique, qui passe sa vie à se dérober, non-seulement aux applaudissements des autres, mais à ses propres yeux; enfin, qui, alors même qu'il n'y aurait que Dieu et lui au monde, serait encore tout ce qu'il est. En présence d'un tel modèle , que tous les héros du catonisme païen et rationaliste disparaissent de leurs tréteaux. On a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre, je demande une exception à cette justice pessimiste en faveur du saint, car lai est encore plus grand par son côté invisible que par son aspect extérieur.

Rareté divine que la chasteté des chrétiens ! L'homme, sans la grâce, est assez maître de sa chair pour la déchirer, comme font certains bonzes de l'Inde; assez maître de sa chair pour la refréner une fois, comme le témoigne la continence de Scipion; assez maître de sa chair pour en aimer mieux les combats que la mort, à l'exemple des vestales contraintes du paganisme ; mais, pour s'élever à cette station glorieuse, entre les habitants de la terre et ceux du ciel, la virginité volontaire ; pour se maintenir sur les hauteurs de cette montagne de l'encens, la chasteté

perpétuelle; enfin, pour nous imprimer cet élan supérieur à nous-mêmes, et pareil à un miracle qui nous ferait marcher en paralysie ou qui nous attacherait des ailes, il faut un élément plus grand que nous, il faut la grâce de Jésus-Christ.

Rareté divine que la charité des chrétiens! Ne faisons pas à la fécondité spontanée du cœur humain l'honneur de cette découverte. Malgré tous nos dithyrambes sur la fraternité, elle n'est point notre ouvrage, et la preuve, c'est que le jour où Jésus la prescrivit, il affirma qu'il donnait un commandement nouveau, mandatum novum do tobis. Toute la morale ancienne reposait, en effet, sur ce principe de justice : Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fit. L'Evangile a élevé le cœur de la simple justice à la sympathie. Or, il ne fallait rien moins qu'une révolution divine pour porter l'homme à aimer son prochain, et à l'aimer plus que sa fortune dans la charité de l'aumône, plus que sa dignité dans la charité du pardon, plus que son repos dans la charité de la bienfaisance, plus que sa liberté dans le vœu d'obéissance, plus que ges parents et sa postérité dans le vœu de chasteté, plus que le monde dans la vocation religieuse, plus que la vie, enfin, dans le martyre. Autant d'amours renfermés dans le saint amour de Dieu et du prochain , et que Jésus-Christ ne fit point jaillir du cœur humain, sans un prodige bien autrement divin que celui de Moïse tirant une source des rochers du désert !

Enfin, rareté divine que la sagesse de l'héroïsme chrétien jusque dans ses folies sublimes ! La volonté, s'élançant sans appui surnaturel à la poursuite du bien, fonctionne entre deux écueils. Ou bien elle veut réagir contre sa faiblesse, et, alors, elle tend outre mesure ses

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ressorts, elle surmène la nature et elle se guindé jusqu'aux bravades orgueilleuses du stoïcisme: ou bien, sous prétexte de débonnaireté envers la nature, elle la caresse au lieu de la réformer, et elle glisse sur les pentes de l'épicuréisme. La grâce retient la volonté, entre ces deux excès, au point qui marque l'idéal de la perfection morale.

Certes, le christianisme n'est point suspect de mollesse en matière de sacrifice. Y a-t-il rien, dans les annales de la vertu philosophique, de semblable à l'héroïque exaltation des huit béatitudes ? Béatitude de la pauvreté, béatitude des larmes, béatitude de la persécution. Il n'est pas possible de jeter plus complètement la sagesse naturelle sous les pieds de la sainteté. Mais quand le chrétien gravit ces cimes inexplorées, bien différent du stoïcien, il est moins entraîné par un paroxysme de force que par amour. Les saints ont la vigueur des lions et la tendresse des femmes. Surhumains par la volonté, ils sont excellemment hommes par le cœur. Miracle d'équilibre attestant en bu une influence qui n'est pas d'eux. Aussi, quand je vois Caton recevant un soufflet et niant qu'il ait été offensé, je me sens repoussé plutôt qu'amélioré par cet orgueil qui écrase l'adversaire de son mépris, au lieu de le couvrir de son pardon. C'est là de l'impassibilité, non de la miséricorde. Mais quand je vois le Fils de Dieu monter au Calvaire, silencieux et doux comme l'agneau mené à la boucherie, à cet aspect je me sens attiré et subjugué par un ascendant ineffable ; car il fallait une révélation de Dieu pour m'enseigner une mesure si exacte de la vertu humaine.

Et, par ces pro liges de la moralité chrétienne, apprécions l'inébranlable solidité du christianisme. Pour

le renverser, il ne suffirait pas d'anéantir sa démonstration écrite, il faudrait prouver qu'il est possible à une autre doctrine de former des saints sans Jésus- Christ et aussi bien que Jésus-Christ. Que les fondateurs de religions anciennes et de philosophies nouvelles produisent donc une hagiographie digne d'être placée à côté de la nôtre, c'est-à-dire des hommes, à défaut de preuves propres à nous confondre, ou bien qu'ils demeurent à jamais confondus par les hommes et par les preuves que nous leur opposons.

Est-il vrai que certaines vertus nous soient possibles sans la grâce? Est-il vrai qu'elles nous soient impossibles, même avec la grâee? C'est la double question que j'ai entendu renfermer dans celle-ci , touchant le moteur de la morale chrétienne : Quelles sont les limites de son pouvoir? Quand on a fait ses études dans le cœur humain, non dans les livres, on trouve deux antagonismes divers se dressant, tantôt à l'état de théorie savante, tantôt à l'état d'objection populaire, contre l'influence sanctifiante du christianisme. Ces antagonismes , quoique visant au même but , partent de deux points opposés. L'un prétend que, dans l'ordre de la venu, l'homme peut tout ce qu'il vent, et il nie l'existence de la grâce comme inutile. L'autre affirme que* dans la lutte contre les passions, l'homme est fatalement voué à l'humiliation de la défaite, qu'il n'a d'autre ressource que de changer les lois de la morale

pour échapper à la flétrissure d'immoralité , et il nie la grâce à raison de ses impuissances. En d'autres ter mes, le premier repousse la nécessité, le second l'efficacité de la grâce. A ces deux causes de scepticisme pratique, le stoïcisme et l'épicuréisme, nous n'opposerons point des spéculations théologiques, mais un simple appel à la conscience.

Et, d'abord, peut-on dire que l'honneur, livré à luimême, soit capable de tout le bien qu'il désire? Certes, la morale naturelle varie selon les systèmes , et je défie le philosophe le plus éminent de me dire, sûrement en quoi consistent les commandements de la philosophie. Cependant, le philosophe est encore plus incapable de faire le devoir que de le connaître, parce qu'il lui manque le levier plus encore que la notion de la vraie moralité.

Qu'ils approchent donc, les puritains de la morale indépendante qui se vantent d'une sainteté acquise à rencontre de l'Evangile. Ii y a lieu de reviser les titres de leur canonisation. La vraie moralité n'est point cette banale tenue qui ne se commet point avec le Code pénal, et qui vit avec décence sous les yeux de l'opinion. C'est cette rigidité pratique qui, en secret comme en public, met ses actions en parfait accord avec ses principes. D'après cela, que peuvent alléguer, à l'appui de leur perfection, ces stoïques poseurs , affectant le plus inexcusable des charlatanismes, celui de l'impeccabilité?

Des habitudes de bienfaisance? Il est vrai qu'ils 'ont les qualités faciles, mais ils n'ont pas celles qui leur coûteraient quelque chose ; ce n'est point là leur moralité, c'est leur naturel. Les délicatesses de leur honneur ? Il est vrai qu'ils sont délicats par honneur, c'est-à-dire

par respect pour les jugements publics , ils ne le sont pas par devoir , c'est-à-dire par respect pour Dieu et pour eux-mêmes ; ce n'est pas là leur moralité, c'est leur amour-propre. Une probité sans tache ? Il est vrai qu'ils ne déroberaient pas une épingle dans la maison de leur ami sans s'estimer méprisables ; mais ils lui déroberont sa femme et sa fille avec l'orgueil d'une victoire remportée ; ce n'est point là leur moralité , c'est leur savoir-vivre. Ajoutez qu'ils se passent l'ambition comme la plus noble occupation d'un homme sérieux, la volup" té comme une nécessité de tempérament, la vengeance comme une défense légitime de leur dignité, le luxe et le sybaritisme comme le régime naturel de leur position. En un mot, ils réduisent tout leur décalogue à ne point attenter soit au bien soit à la vie de leur prochain. Et du haut de ce piédestal dérisoire, bien nourris, bien logés, bien rentes, bien décorés, les pieds sous la table ou sur les tisons, ils osent disputer aux saints du christianisme le prix de vertu. En vérité, il faut avoir perdu le sens moral pour juger ainsi de la moralité.

Au reste , ceci est moins un thème d'école qu'une question de bonne foi. Si un libre penseur de trente ans, la main sur la conscience, me garantit qu'il est parfaitement content de son état moral, la politesse m'empêchera de contester son affirmation , mais rien ne m'empêchera de croire, qu'à force de tromper les autres, il a fini par se tromper lui-même. Je l'ai connu, en effet, cet% acteur bizarre qui s'amuse à jouer la perfection, sous un manteau philosophique, pour jeter des défis à l'Evangile, et, en approchant mon oreille de son cœur, qu'y ai-je senti fermenter? Des haines implacables qui le dévorent, des appétits qui le traînent dans la

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