‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 43 sur 67 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les sectes chrétiennes & le vrai cnristiai\isir\e .

La vraie religion surnaturelle s'est manifestée par les caractères divins de ses preuves, de son fondateur, de ses effets sociaux, de ses effets individuels. Ces derniers effets nous ont apparu dans la moralité exceptionnelle communiquée à l'âme par l'action chrétienne; effets et action dont l'économie s'est déroulée à nos yeux par cette exposition doctrinale : Quel est le moteur de la moralité propre au christianisme? Quels sont les moyens principaux mis au service de ce moteur? Quels sont les prodiges qu'il opère? Quelles sont les limites de son pouvoir? La réponse nous a donné le dernier mot sur la question, en nous introduisant à pleines voiles dans la paix et la lumière de celte conclusion , donc la vraie religion surnaturelle, c'est le christianisme.

Mais pourquoi la solution est-elle une difficulté? De même, en effet, qu'il a fallu choisir entre les diverses religions positives, il nous faut opter, maintenant, entre les diverses religions chrétiennes. Les ombres ont reculé, mais ne se sont pas évanouies.

En prouvant jadis la nécessité d'un sacerdoce pour garantir la religion des empiétements de l'arbitraire, des hallucinations et des corruptions de l'individualisme, nous avons établi, par avance, la convenance essentielle d'une institution placée entre le Christ et le monde, pour manifester le premier au second, et empêcher le second de défigurer le premier. Jésus ne s'étant entretenu de bouche à bouche qu'avec un trèspetit nombre d'hommes , il devait se perpétuer , s'universaliser en faveur de tous les hommes dans un corps toujours subsistant et toujours enseignant, afin que sa vérité, comme son soleil, ne cessât point de briller ici-bas. Par celte création, d'ailleurs, bien des harmonies sublimes sont réalisées.

Comme nous sommes nés sociables dans l'ordre religieux aussi bien que dans l'ordre naturel, il fallait que le vrai christianisme fût socialement organisé pour qu'il répondît aux besoins de cette sociabilité. Comme nous sommes faillibles et mobiles dans nos pensées, il fallait que Jésus -Christ confiât la sienne à un organe indéfectible, chargé de la garder, de l'expliquer et de la protéger contre toutes les mutilations de l'avenir. Comme nous sommes libres et destinés â nous sauver par le bon usage de cette liberté, il fallait constituer un vaste réservoir dépositaire des mérites de la rédemption, pour les distribuer et les appliquer à chacun, selon les sollicitations de son libre concours. Enfin , comme nous sommes un composé d'esprit et de matière, il fallait que la vérité prit à jamais, parmi nons, un corps visible pour nous offrir des communications certaines et affrancbies de tous les mirages de l'illuminisme. C'est pourquoi, de même que le Verbe a revêtu notre chair dans le chaste sein de sa Mère,

il s'est fait chair à jamais dans une fondation vaste comme le monde, appelée avec raison son incarnation permanente ici-bas. Par son incarnation à Nazareth, il unit sa nature divine à notre humanité dans des membres formés du plus pur sang de Marie. Par son incarnation permanente, il unit son divin esprit à un organisme humain qui peut être défini : la société de ceux qui professent la doctrine du Christ, sous renseignement et le gouvernement des mêmes pasteurs; société se perpétuant, sur la terre, dans les conditions nécessaires pour assurer aux hommes leur régénération surnaturelle pendant la vie et leur salut éternel audelà.

Voilà la raison d'être et la mission de la vraie société chrétienne. Elle est, par rapport à l'Evangile, ce qu'est la Providence par rapport à la création : une conservation incessante. Cet ouvrage nous étant démontré nécessaire, pourquoi dire son titre? Chaque lecteur a nommé avant moi l'Eglise!

Mais ici, je trouve, en présence de l'Eglise, les Eglises, c'est-à-dire, en opposition avec le catholicisme, les sociétés hérétiques et schismatiques sorties de son sein par la révolte. Les communions hérétiques sont celles qui s'affrauebissent de l' enseignement ; les communions schismatiques, celles qui rejettent le gouvernement des pasteurs légitimes. Les unes se dérobent à l'autorité doctrinale, les autres à l'autorité juridictionnelle. En un mot, l'hérésie, aujourd'hui représentée par le protestantisme, altère l'intégrité du dogme catholique. Le schisme, représenté par les Russes, les Grecs et les Anglicans, secoue le joug de la primauté papale. Parmi tous ces chriatianismes en guerre les uns contre les autres, où est Jésus-Christ?

Un homme du monde, pressé par la même question, répondait naguère : « Dans le christianisme, il y a € trojs Eglises, la protestante, la grecque et l'Eglise « catholique, c'est-à-dire l'anarchie, le despotisme et « l'ordre. Le choix n'est pas difficile et la vérité du « catholicisme n'a pas besoin d'autre démonstration (I). » C'est cette démonstration que nous allons tâcher de rendre sensible, en prouvant que l'hérésie et le schisme n'ont aucun caractère du vrai christianisme.

L'Eglise, avons-nous dit, est une organisme humain servant d'instrument à une âme divine. Comme pour tous les organismes, il est, pour celui-ci, des conditions d'existence qui lui sont propres et nécessaires. La première est une atmosphère pure, dans laquelle l'interprète de la vérité puisse respirer sans gêne et parler sans contrainte. Celte atmosphère est la liberté. La seconde, c'est une forme qui détermine les contours et qui relie toutes les parties de ce corps mystique ; la forme indispensable d'une telle institution est l'unité. La troisième, c'est une ampleur de stature qui s'étende d'un pôle à l'autre, pour qu'une création essentiellement universelle soit à même d'embrasser l'univers ; cette stature est !a catholicité. La quatrième, c'est un âge suffisant pour faire remonter la fondation divine, de sa-

(1) Lettres d'Ozanam, t. II.

cerdoce en sacerdoce, jusqu'à son auteur; cette date de naissance est l'apostolicité. Enfin, la cinquième, c'est un tempérament qui atteste des éléments surhumains mêlés à la misère de sa partie humaine, et ce tempérament est la sainteté. Or, seul, le christianisme catholique réalise ces marques de suprême vérité ; aussi, en dehors d'un tel giron, aucune Eglise ne présente de vraies garanties d'indépendance contre le despotisme, d'inaltérabilité contre la division, d'universalité contre l'esprit local, d'antiquité contre les ingérences novatrices, enfin d'incorruptibilité contre les passions. Notes indispensables, néanmoins, à toute société religieuse, pour nous commander avec autorité cette soumission, la plus excessive de toutes, la croyance.

Et, d'abord, point de vraie Église, point de liberté dans fe religion. Pour que la religion soit libre, il faut qu'elle ne relève que d'elle-même, et que, tout en courbant le front devant la puissance temporelle, dans les assujettissements de l'ordre temporel , elle garde une autorité suprême dans ses décisions et dans son administration spirituelles. Ceci importe à la sécurité des consciences tout aussi bien qu'à la dignité des caractères. A la sécurité des consciences ; car, en vertu de quel droit raisonnable, un souverain sera-t-il juge de la vérité, parce qu'il est constitué en puissance, c'est-à-dire infaillible, parce qu'il est fort? A la dignité des caractères; car le despotisme qui entre, le glaive en main, dans les âmes, est le plus insultant, et les âmes capables d'accepter de telles mains leur Dieu, leurs espérances, leur droit et leur devoir, sont les plus avilies par l'oppression.

Et, cependant, voilà une énormité qui a pesé sur les nations jusqu'à ce que l'Évangile les en ait délivrées !

Oui, Jésus-Christ, le premier, a restauré l'autorité de Dieu en face de celle de César, séparé de la souveraineté le pontificat, el fondé, dans un pouvoir qui n'est pas de ce monde, c'est-à-dire dans la domination exclusivement spirituelle, le royaume de la vérité en ce monde, aussi bien que la liberté et la noblesse de l'obéissance religieuse. El cette distinction des deux pouvoirs est si caractéristique de la pensée de Jésus-Christ, que plus une secte chrétienne s'en éloigne, plus elle penche vers le césarisme; et que, plus elle se retire des Papes, plus elle tombe sous le joug des empereurs. Voilà pourquoi le schisme et l'hérésie, qui sont le divorce avec la puissance spirituelle, ne tardent pas à expier leur scission par un asservissement illimité à l'autocratie temporelle.

Ces conséquences sont fatalement contenues dans la logique du christianisme séparatiste. Dès l'instant que la suprématie doctrinale de l'Eglise n'est plus reconnue, il faut un arbitrage quelconque pour la remplacer. Alors, les rois se présentent, tantôt sous prétexte de maintenir l'ordre parmi les dissidents, tantôt comme chefs avoués du sacerdoce en même temps que de l'empire ; et les consciences passent, par des escamotages politiques, sous le joug des légistes ou des traîneurs de sabre. Aussi , c'est une aberration et une iniquité du temps présent de voir dans Rome la capitale du despotisme religieux. Rome est la vraie citadelle de notre liberté de conscience. Le despotisme trône à Constantinople et à Pélersbourg, parce que là une même main fait plier les corps et les âmes ; mais il ne saurait habiter Rome, parce qu'elle ne peut rien sur les corps, et que les âmes ne lui obéissent que par amour. Ne nous en laissons point imposer par ce fantôme d'un souverain étranger si souvent évoqué aux yeux de notre patriotisme pour l'effrayer. Le Pape n'est

jamais un souverain étranger là où il y a des âmes, parce qu'il est leur monarque légitime. Mais le monarque temporel est un souverain étranger toutes les fois qu'il franchit le seuil sacré d'une âme, parce que ce domaine ne lui appartient pas. Donc, que la libre pensée n'essaie plus sur le bon sens public la tyrannie de ses mots à effet. Le bon sens public sait bien que tout le terrain perdu par le Pape dans la conscience des peuples est acquis aux potentats, et que les peuples en souffrent bien plus encore que le Pape ; car, autant il est logique de croire sur la parole d'un représentant de Dieu, autant il est absurde et honteux: d'adorer sous le sabre d'un dictateur, qui souvent ne croit pas et n'adore pas lui-même.

Voilà ce qui doit se passer quand il y a rupture entre un pays et l'Eglise, et voilà ce qui s'est passé. En preuve, consultons l'histoire de l'hérésie et du schisme.

L'histoire nous montre toutes les Eglises hérétiques devenant nationales quand elles cessent d'être romaines. Transformation humiliante dont l'orgueil national, je l'ai dit, n'a pas lieu de se féliciter. Dès l'instant que le même souverain peut frapper les impôts et régler les prières, c'est-à-dire faire de Dieu le garde du corps de la tyrannie, une nation est esclave. Or, l'hérésie moderne est d'abord césarienne dans les moyens d'exécution : la réforme s'est installée en Europe par l'autorité des pouvoirs temporels, à Genève par le sénat, en Suisse par les conseils cantonnaux, en Allemagne par les princes de l'Empire, dans les Provinces-Unies par les Étals, en Danemark, en Suéde, en Angleterre par les rois et les parlements, et si, en France , elle a une prépondérance limitée , c'est parce que l'appui du trône lui a manqué pour en acquérir beaucoup , et que la complicité des grands seigneurs et

de la royauté do Navarre fui néanmoins suffisante pour lui en donner un peu (I).

Cerles, il ne faui point s'étonner si, par reconnaissance de tels services, l'hérésie est devenue encore césarienne en principe. Jurieu a écrit cette parole , capable de réveiller dans leurs sépulcres les chrétiens des catacombes : « Il est certain que les princes sont les chefs de la religion chrétienne aussi bien que de la société civile, également maîtres de la religion comme de l'Etat. » 0 vaillants ancêtres, glorieux martyrs qui mourûtes pour obéir à Dieu plutôt qu'à des tyrans ennemis de Dieu, vous n'étiez donc que des rebelles, et ce sont vos bourreaux qui méritèrent les palmes mises par la postérité dans vos mains !

Enfin, l'hérésie est césarienne dans son organisation. Regardez d'un bout à l'autre de l'univers, vous la verrez partout, à côté, ou plutôt à la suite des pouvoirs temporels, se faire la servante des rois, là où l'Eglise était jadis la tutrice des peuples. Faudrait-il citer des exemples à l'appui ? Le roi de Prusse édite des prescriptions liturgiques dans ses Etats, le roi de Suède porte le titre d'inspecteur suprême de l'Eglise, le roi de Danemark est l'évêque des évoques par rapport à ses sujets. La Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, le grand-duché de Bade n'ont pas même l'honneur d'avoir César pour chef spirituel, c'est un administrateur des cultes qui est chargé de ce soin. Enfin, dans la Suisse, la papauté, jadis usurpée parZwingle et par Calvin, est tombée aux mains des autorités cantonnâtes, et les conseils laïques définissent la doctrine , déposent les ministres, représentent enfin la chaire apostolique de la

(1) Jurieu. Lett. 8.

fédération. Peul-on concevoir pour les âmes une servitude qui les courbe plus bas, et pour la tyrannie des droits qui la corroborent davantage ?

Sans doute, nous n'entendons pas dire que les divers souverains pontifes qu'institua le protestantisme, en Europe, la fatiguent par la tyrannie de leurs décisions ex cathedra ;mais d'où vient cela, sinon de ce que leur droit est si exorbitant qu'ils n'osent guère en user de peur des conséquences? de ce qu'ils trouvent avantageux de laisser le peuple croire tout ce qu'il veut, pourvu qu'il les laisse faire, à peu près, tout ce qu'ils veulent? enfin, de ce que, sous leur sceptre, les croyances se fractionnent tellement, que l'on ne se passionne plus pour aucune , et que , créant l'indifférence pour avoir la paix, ils font de l'anarebie elle-même un instrument de despotisme? Mais le jour où chaque souverain protestant prendrait sa suprématie doctrinale au sérieux, ses sujets ne seraient plus qu'un troupeau. Félicitons notre nation d'avoir échappé à un tel péril, car il serait bien moins glorieux d'être Français, si les Français n'étaient point catholiques. J'aime ma patrie pour elle-même ; je l'aime surtout parce qu'il n'y a pas en son sein une seule âme gouvernée par la force. Et qu'on ne se scandalise pas si j'ajoute que je me sens d'autant plus a mon pays qu'il est lui-même plus à l'Eglise, car plus il a de respect pour l'Eglise, plus il en montre pour ma liberté.

Le schisme peut-il se vanter de l'indépendance perdue par l'hérésie? Les trois branches dont il se compose rappellent et personnifient autant de servitudes. Passez la Manche, par exemple, allez jusqu'aux îles de Cethym et instruisez -vous. Là, un roi débauché se proclame le grand-prêtre de la religion ; et , depuis Henri VIII, l'anglicanisme change bien souvent de despote

Page 1