‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 44 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

sans changer de despotisme. Là, un conseil de minisires sans foi réglemente la pratique nationale de la foi , prescrit des jeûnes, forme et réforme le rituel. Là, le souverain pontificat tombe en quenouille, et l'anomalie de la papesse Jeanne, si faussement imputée au catholicisme, se renouvelle à chaque siècle pour la Grande-Bretagne, sans que son puritanisme en soit offusqué. Là, enfin, Elisabeth inspira des évéques et signa des mandements, tandis que de nos jours, au contraire, une reine vertueuse, attirée peut-être par le vrai christianisme, est condamnée à garder sa tiare pour conserver sa couronne ! Oppression humiliante infligée à la royauté d'Angleterre comme châtiment de celle qu'elle imposa elle-même , sous le rapport religieux , et qui fait de la nation une vraie justice de Dieu contre les sacrilèges usurpations de ses souverain?.

De Londres rendons-nous dans la patrie du schisme byzantin et demandons-lui ce qu'elle a fait de sa liberté religieuse. Quand la grande voix de saint Chrysostôme, de saint Basile et de saint Grégoire cessa de se faire entendre sur celte terre de l'Orient, berceau de la foi, les rivalités du génie local et de la prépondérance latine suscitèrent, dans Conslantinople, des ombrages contre Rome. La capitale de l'empire devint jalouse de la capitale de la religion. Bientôt les prélats, les théologiens et les juristes ambitieux se montrèrent arrogants envers le Pape qui était laible et qui était loin, servîtes envers l'empereur, parce qu'il était fort et près d'eux. Les tendances séparatistes, encouragées parla cour byzantine d'une part, et, colorées de l'autre par la souplesse de la sophistique grecque, s'accentuèrent de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin, en 1054, un empereur qui voulait être pape, et un patriarche qui voulait être indépendant, trouvèrent à acheter, dans ce pays où tout

est à vendre, un conciliabule d'évêques courtisans pour prononcer la séparation définitive.

Certes , il était moins difficile d'obéir au successeur de Pierre qu'à un César de Bas-Empire ! Cependant , il y a pire que les Césars du Bas-Empire , puisqu'ils étaient chrétiens , ce sont les sultans qui ne le sont pas , et le schisme oriental plie la tête sous cette domination. Oui, au moment de l'invasion de Mahomet [I, l'Eglise de Rome, mère sublime, offrit des secours à sa coupable fille de Constanlinople; mais celle-ci répondit aux députés de l'Occident : Plutôt le turban que la tiare, et ce souhait criminel fut exaucé. Le 29 mai 1 453, Mahomet II entra à cheval dans cette basilique de Sainte-Sophie où, quatre cents ans avant, le schisme avait été consommé. Le vainqueur marqua l'empreinte de sa main rougie de sangsur les fresques à fond d'or du sanctuaire; c'était le symbole et comme le contre-seing du nouveau despotisme sous lequel l'Eglise d'Orient allait ployer. Depuis, cette main sanglante est toujours restée sur ces chrétientés rebelles. Un jour, elle saisit le cimeterre pour massacrer les disciples de l'Evangile ; le lendemain, elle passe la houlette pastorale aux mains du patriarche de Constantinople. Quand les pontifes de cette Eglise ne peuvent point s'entendre sur le dogme ou la discipline, le sultan quitte un instant son sérail pour venir leur expliquer l'Evangile et les mettre d'accord. Et, si le sultan est trop occupé, il charge un pacha d'en connaître, lequel dirime souvent les débats chrétiens selon des principes mahométans; témoin la querelle des Grecs et des Arméniens touchant la coutume de mêler de l'enu au vin du sacrifice : le Turc, appelé à la vider,

388 LES SECTES CHRETIBNNES

déclara que le vin est un breuvage impur condamné par le Coran, et que les deux parties devaient simplement prendre de l'eau pour consacrer. Y a-t-il, dans cette théologie proconsulaire, de quoi tenter notre dignité et notre raison?

Enfin, de Constantinople passons à Moscou et apprenons, une fois de plus, « comment Dieu flagelle les peuples qui soumettent leurs âmes aux maîtres de la terre. » Le moscovitisme est un rejeton posthume du photianisme , car l'Eglise russe conserva son orthodoxie longtemps après que celle de Constantinople l'eût perdue. Les czars, toutefois, ne tardèrent pas à être séduits par l'omnipotence religieuse des empereurs, et les métropolitains de Moscou ne furent point insensibles à l'ambition de devenir patriarches. Ils le devinrent, en effet, tantôt inféodés au schime d'Orient, tantôt émancipés de toute dépendance. Mais quand, en 1702, le onzième de ces pontifes usurpateurs mourut, Pierre-le-Grand refusa, vingt ans, de lui donner un successeur : et comme le clergé russe, fatigué de la servitude, demandait que cette vacance fût remplie, l'autocrate, frappant sa poitrine , leur répondit d'une voix menaçante : Voilà votre Patriarche.

Bientôt ce patriarche tout-puissant institua un saintsynode, ou conseil d'administration ecclésiastique, présidé par un procureur civil ou militaire , et l'Eglise orthodoxe s'applatit sous la tyrannie, pour n'avoir point voulu s'incliner sous l'autorité légitime. Là, du simple fidèle aux premiers pontifes, les servitudes s'échelonnent avec un enchaînement effrayant. Les évoques, selon l'expression de Pierre Ier, marchent à la voix de l'empereur, comme les soldats au son du tambour; et, plus oppresseurs encore qu'opprimés, ils rendent au clergé in-

férieur les durs traitements qu'on leur prodigue. Les prêtres sont condamnés au mariage en vertu d'une coutume despotique, qui fait de ce sacerdoce une caste à part, se renouvellant à peu près d'elle-même, et vouée par la misère à toutes les défections de la vénalité. Les apôtres, souvent escortés par les gendarmes, n'ont d'autre liberté que celle de louer le czar, et ne font guère de missions que pour raffermir son autorité. Enfin, les confesseurs délivrent aux riches, la veille de Pâques, moyennant quelques roubles, le certificat d'une confession* dérisoire, et cette formalité dangereuse sera encore soigneusement évitée par les déserteurs et par les repris de justice; car, tous les secrets d'Etat sont portés du tribunal de la pénitence à celui de la police , la confession d'un suspect étant déclarée une illégalité.

Après cela, je vous adjure, la vérité est-elle dans le christianisme garrotté, bâillonné et galonné de Saint- Pétersbourg? Est-elle dans le christianisme libre, désarmé et uniquement fort de sa faiblesse, représenté par Rome? 0 Eglise de Pologne, avec vos temples en deuil, vos évoques en exil, vos vierges et vos fidèles mourant en Sibérie plutôt que de vivre dans l'apostasie, vous ressemblez trop à l'Eglise des catacombes, pour n'être point son héritière ! Vous, au contraire, Eglise adultère et persécutrice des Romanow, vous avez trop les traits de la tyrannie néronienne pour n'en point descendre ! Aussi, entre les martyrs et leurs bourreaux, la politique du jour peut tenir la balance, mais l'honneur et la justice n'hésiteront jamais.

Ainsi, la liberté, pour la conscience humaine, c'est la distinction des deux sociétés. Ce mot d'Eglise , qui nous effare comme l'expression d'une mystique tyran-

nie, n'est que le synonyme tliéologique de celui-ci : la société spirituelle. Or, partout où l'Etat fait la loi religieuse, la société spirituelle n'existe plus, et partout où celle-ci finit, la servitude des âmes commence. Alors, en effet, ce n'est plus à Pie IX qu'elles obéissent, mais c'est à Henri VIII, c'est à Elisabeth, c'est à Pierre Ier, c'est à Catherine II, c'est à Mahomet; en un mot, c'est à un roi, c'est au ministre de ce roi, c'est à un secrétaire de ce ministre, c'est à l'agent de police de ce secrétaire, afin qu'il soit bien constaté, à la face du monde et des siècles, que nul ne déchire le sein maternel de l'Eglise sans en porter la peine ; car, plus on s'émancipe, par l'hérésie, de l'unité d'enseignement, plus on est enseigné, et plus on s'émancipe, par le schisme, de l'unité de gouvernement, plus on est gouverné.

L'unité consiste, pour une institution comme pour un homme, à être toujours d'accord avec soi-même. Toutefois, ce caractère de vérité est plus difficilement réalisable dans une institution qui parle à tous les temps et à tout l'univers, que dans une carrière individuelle plus circonscrite par la durée et par la solennité de ses assertions. Or, quel magnifique spectacle présente l'unité de l'Eglise dans l'unanimité de tant d'adhésions sur tous les points définis, sans préjudice pour la liberté de discussion sur les autres, en telle manière que la soumission de la foi n'est jamais les-

clavage de la pensée ! Après avoir pesé ce faisceau de suffrages, qu'on se rappelle les divisions de l'opinion à* l'infini, soit en politique, soit, en philosophie, soit dans la science ; il est impossible de n'être point impressionné par la différence. Mais l'unité de fait qui resplendit dans l'Eglise enseignée est complétée par l'unité de droit qui réside en l'Eglise enseignante. Aussi, évaluons le témoignage que constituent doctrinalement deux cent soixante papes, plus de cent vingt mille évoques, enfin quarante millions de docteurs ou de pasteurs secondaires qui ont chanté le sublime Credo de Nicéé, et nous conclurons, sans peine, que si la vérité est personnifiée dans une autorité, sur la terre, elle doit l'être dans celle-ci.

Certes, peut-on demander moins à l'erreur que de ne pas se contredire? Et, néanmoins, c'est ce qu'elle obtient le plus difficilement d'elle-même. Si nous appliquons aux fausses Eglises, comme pierre de louche, le principe que nous venons' de poser, aucune n'offre la garantie de notre unité de droit, ni celle de notre unité de fait, parce qu'aucune ne possède ni l'élément actif qui impose l'unité, ni l'élément passif qui l'exécute, c'est-à-dire ni l'autorité suffisante pour la commander, ni l'obéissance suffisante pour la réaliser; d'où il résulte que, dans l'hérésie et dans le schisme, mais dans la première plus encore que dans le second, on ne trouve rien de certain que l'incertitude.

Et, d'abord, y a-t-il, peut-il même y avoir ce bel ordre, qui consiste à ne se point démentir soi-même, dans le protestantisme? Nullement, puisque cette hérésie, comme son nom l'indique, proteste, mais ne réunit personne. Elle n'est une que contre nous, mais en elle-même,

dit un célèbre réformé, elle ressemble à un ver coupé en mille morceaux. Aussi , excepté la seule affirmation générale, la négation du catholicisme, que voyonsnous sous de telles enseignes? Des individualités qui se poursuivent pour s'agglomérer, comme les atomes d'Epicure , sans y pouvoir réussir , des aggrégations de scepticisme et des amalgames d'incrédulilé à toutes les doses, enfin une vraie pulvérisation de la doctrine évangélique, tournoyant dans le champ dévasté de l'autorité religieuse, et poussée par le vent du libre examen au nihilisme de la foi chrétienne.

Comment ces conséquences se sont-elles produites ? Tout le monde le sait, au moins parmi ceux qui veulent le savoir. Le christianisme reçoit la vérité par trois affluents qui se complètent en se réunissant dans son sein : l'Ecriture, qui contient la révélation écrite; la tradition, qui est dépositaire de la révélation orale; enfin, l'Eglise, ou le magistère enseignant, qui garde, interprète l'une et l'autre, et les préserve de toute altération. Or, qu'a fait le protestantisme de ces trois sources de la vérité ? Il en a supprimé deux : l'Eglise, parce qu'elle le condamnait ; la tradition, parce qu'elle le contredisait; et il a conservé la Bible, parce qu'il n'est rien de plus facile que de faire dire à un livre sacré ce que l'on veut, quand les interprètes sacrés sont éliminés. Cet attentat est évidemment une mutilation de la foi chrétienne. Pourquoi, en effet, répudier les traditions authentiques? Jésus n'a chargé personne de rédiger la charte constitutive du christianisme; il est monté au ciel sans avoir écrit ni fait écrire un seul mot à son sujet; il a fondé l'Eglise par la prédication, non par les livres ; le Symbole des Apôtres, lui-même, n'a reçu une formule arrêtée qu'à

Nicée, ce qui ne l'empochait point de faire loi longtemps auparavant; enfin, d'après saint Jean, Jésus a dit et opéré beaucoup de choses que la plume n'a point retracées ; d'où il suit, que circonscrire la révélation à la lettre de quelques textes, si vénérables qu'ils soient, c'est apprécier judaïquement la somme de la foi chrétienne. Pourquoi donc rejeter les traditions divines? Pourquoi surtout rejeter l'Eglise qui est un oracle divinement établi? De môme, en effet, que la lumière naturelle a jailli à cette parole : Que la lumière soit ! la lumière surnaturelle s'est dégagée à cet ordre non moins souverain : Allez, et enseignez. Dès ce moment, c'està-dire avant les livres du Nouveau Testament, il y a donc une autorité enseignante et une autorité dirigeante constituées dans le corps apostolique et dans ses successeurs. La doctrine est propagée, la hiérarchie est formée, le culte est réglementé, le monde enfin est converti avant même que les Evangiles soient tous composés. De cette sorte, l'Ecriture est évidemment postérieure à l'Eglise, puisqu'elle est née pour ainsi dire dans son sein. D'ailleurs, n'est-elle pas une lettre morte qui ne peut elle-même ni se défendre contre ceux, qui l'attaquent, ni s'expliquer à ceux qui ne savent point la comprendre? Il fallait donc que Dieu instituât un truchement et un gardien incorruptible auprès de sa parole pour la défendre et l'expliquer; et il le fallait d'une nécessité absolue, car, supposé que l'autorité doctrinale n'existe point dans un corps choisi, comme il en faut une, elle existera dans l'esprit de chacun. Quand l'Eglise n'est plus dans l'Eglise, elle se relève dans la pensée individuelle ; au moment où la chaire de saint Pierre est abattue, c'est le sens privé qui se présente pour en tenir la place, et alors, voyez

comment volent en éclats les débris de l'unité évangéliqne, sous les coups de ces innombrables protestantismes qui n'ont rien de commun que leur protestation ?

L'hérésie compte, ou bien sur l'inspiration, ou bien sur la raison pour lui dévoiler le sens des Ecritures. Suivez les conséquences de sa première méthode. Qu'est-ce que l'inspiration? C'est, selon quelques-uns , un rayon du Saint-Esprit qui découvre à l'âme les profondeurs du texte sacré, comme le soleil éclaire aux yeux les objets sensibles; c'est, selon quelques autres, une saveur interne qui nous fait distinguer la parole divine de celle de l'homme, comme le goût discerne le suave de l'amer. Théorie effrayante de l'illuminisme qui accorde à l'imagination de tout voyant l'infaillibilité dont elle dépouille l'Eglise. Voulez-vous savoir ce que devient l'unité livrée à ce courant de fanatique théosophie ?

Luther est venu : qu'a-t-il vu dans l'Ecriture ? Que nous sommes justifiés par la foi sans les œuvres, que le libre arbitre est une invention du moyen-âge , qu'il n'y a que quatre sacrements, que les religieux sont déliés de leurs vœux, enfin que les prêtres sont autorisés à prendre une femme , et les landgraves de Hesse à en prendre même deux si cela leur fait plaisir ; le tout à la charge de l'Esprit saint.

Calvin est venu : qu'a-t-il vu dans l'Ecriture? Que la réalité du mystère eucharistique respectée par Luther n'était qu'une figure, et que les hommes convaincus de résistance aux célestes communications, comme Michel Servet, devaient expier ce crime dans les flammes. Ainsi l'avait décidé le Saint-Esprit !

Muncer est venu : qu'a-t il vu dans les Ecritures? Que les titres de noblesse et les propriétés considérables sont

une usurpation impie, et que ses sectateurs doivent en débarrasser les grands et les riches par le fer et par le feu. Nouvelle inspiration du Saint-Esprit!

Jean de Leyde est venu : qu'a-t-il vu dans les Ecritures? Que l'obéissance aux lois est une restriction de la liberté chrétienne ; qu'il doit jeter ses outils pour se mettre à la tête d'une populace cruelle, se proclamer roi de Sion , et épouser quatorze femmes , parce que la polygamie est le privilège des saints patriarches! Tout cela en vertu d'une injonction de l'Esprit saint.

En un mot, puritains, quakers, méthodistes sont venus : qu'ont-ils vu, ou plutôt que n'onl-ils pas vu dans les Ecritures?. L'esprit ne peut ni le supputer, ni le dire. Les hallucinations du protestantisme mystique sont un lieu commun qui ne se raconte plus. A ses yeux, l'homme s'évanouit devant Dieu, la raison devant la foi, la nature devant la grâce, une effrayante prédestination règne sur le monde , le salut et la damnation ne sont plus qu'une affaire de fatalité, enfin, une seule chose lui importe, c'est d'avoir l'inspiration du Saint-Esprit pour soi ; or, ce que la folie de sectaire peut mettre, en cet état, au compte de l'Esprit de Dieu, est une des plus grandes humiliations que la révolte ait infligées à la raison.

Ainsi se passent les choses, quand c'est l'inspiration qui interprète la Bible. Que se passera-t-il quand ce sera la raison ? Alors, l'examen privé devient un jugement infaillible en matière de foi. Chacun prononce, en dernier ressort, sur les croyances et les devoirs enseignés par les saints livres, et, tandis, qu'on se détourne avec horreur de la religion du Pape, on devient soi-même le pape de sa religion, si, toutefois, on peut appeler de ce nom auguste les restes informes que laisse une

exégèse dévorante au fond de ses creusets ! Mesurons les échelons, ou plutôt les abîmes que l'on descend, sous la conduite de l'Ecriture commentée par le rationalisme.

Luther avait cru pouvoir conserver la divinité du Christ en niant celle de l'Eglise ; mais, de cette rébellion génératrice, les blasphèmes vont se déduire, en moins de trois cents ans, avec une réserve décroissante jusqu'à l'athéisme, et la superbe du Lucifer allemand communiquera à son pays cette spécialité monstrueuse , cet orgueil caractéristique qui pourrait être défini l'impudeur de la négation.

Après Luther, en effet, arrive Socin à qui l'Ecriture montre dans le Christ un homme adorable, mais nullement divin. Ensuite Kant , qui dislingue entre la foi religieuse et la foi ecclésiastique, et qui prend dans les textes sacrés ce qui plaît à la première, en repoussant ce qui fortifie la seconde. Ensuite Semler, qui rejette presque tous les livres de l'ancienne alliance et n'en admet que ce qui a une portée morale. Ensuite Eichhorn, qui étend au Nouveau Testament la critique négative appliquée par Semler à l'Ancien. Ensuite Strauss, qui ne se contente pas de dépouiller les Ecritures de leur autorité divine, mais qui va jusqu'à les traiter comme une mythologie symbolique. Plus tard viendront ceux dont parle Tremblay, qui n'emploient la Bible que comme introduction à la raison pure, et qui n'affirment rien de Dieu, sinon que l'homme vertueux doit désirer qu'il y en ait un. Enfin, Hegel résoudra cette question capitale par un athéisme sans ménagement, et l'Allemagne rationaliste, fermant le cercle de ses négations, étonnera le monde par une capacité d'aberration mille fois supérieure encore à sa puissance d'investigation.

Que sont devenus les articles fondamentaux vers lesquels les divergences hérétiques devaient converger? Non, plus d'articles fondamentaux dans un système qui s'est donné pour pierre fondamentale le droit de les juger, de les réduire et même de les renverser. Plus de confession d'Augsbourg, plus de symbole de la Rochelle pour un protestantisme si éloigné de son commencement, qu'il expulsait naguère de son conseil presbytéral, par cinq scrutins successifs, le plus illustre Français de sa communion, uniquement parce qu'il croit à la divinité du Sauveur. « Ils m'ont mis dehors avec le Christ, » s'écriait celte grande voix exprimant un étonnement qui nous a étonnés. Mais ne saviez-vous pas, ô illustre chrétien, que, d'après un de vos coreligionnaires, la majorité des protestants n'est plus chrétienne (1)? Ne saviez-vous pas que le moi étant votre critérium doctrinal, de même qu'il n'y a pas deux visages qui se ressemblent, il ne peut y avoir deu* consciences qui interprètent de la même façon ? Enfin, ne saviez-vous pas que si Luther disait déjà, de vos ancêtres, autant de croyances que de têtes (2) , aujourd'hui l'individualisme a réduit votre Eglise en poudre, et que, pour ravir ses suffrages, il faut affirmer la divinité de la raison, non celle du Christ; car la conséquence immédiate du libre examen n'est pas que le Christ est vrai, mais que la raison est infaillible? Et nous voici arrivés à des conclusions inverses des précédentes, en partant néanmoins d'un même point. Dans le premier cas, la raison était envahie par un débordement de la foi ; dans le second, la foi disparaît

(1) Gasparin.

(2) Michel Stiefel. 1524.

sous les empiétements de la raison, et alors les docteurs de cette loi mutilée ne sont plus que des professeurs d'incrédulité, touchant les appointements de l'Etat, sous le déguisement de ministres d'un culte reconnu.

Ah ! comme en présence de cette unité, hachée en mille pelotons, on est heureux d'appartenir à une religion dont on ne peut écrire l'histoire des varialions. Mettez, en effet, notre unité à l'épreuve des distances, et placez un catholique de Paris en face d'un catholique de Pékin ; en récitant leur acte de foi, ils se reconnaîtront et ils se donneront le baiser fraternel sur le sein de leur commune mère, l'Eglise. Placez, au contraire, un Anglican de Londres en face d'un Mormon de Boston ; ils se toucheront la main au premier article de leur Credo et ils s'anathématiserout au second. Après cela, mettez encore notre unité à l'épreuve des siècles, et faites comparaître un catholique des primitives catacombes au milieu des belles assemblées de Saint-Pierre de Rome; il retrouvera tout son symbole dans le nôtre; car les dogmes qui ont été définis ont ajouté aux obligations de notre foi, non à la foi de l'Eglise: ils existaient- dès le commencement d;:ns son soin , comme l'enfant qui vit avant de voir le jour, en telle sorte que, s'il y a en elle nouveauté, elle n'est nullement dans sa croyance, mais dans le précepte d'y adhérer.

Et, au contraire, que doivent penser et sentir les hérétiques, à l'aspect de ces saints des siècles apostoliques dont ils se disent les héritiers et dont ils ne sont pas les disciples ? Quand je vois , dans uos antiques cathédrales de Bâle et de Westminster, usurpées par le protestantisme , les grandes statues de nos premiers évèques couchées sur des dalles où les touristes passent, mais ne s'agenouillent pas, je crois

entendre ces illustres morts dire à l'hérésie : Qu'avezvous fait de l'Evangile que nous vous avons légué ? Il y avait, ici, des autels où nous offrions la victime pour le peuple, vous les avez démolis; il y avait des baptistères et des piscines de la péuitence où nous lavions les péchés du monde, vous les avez abattus; il y avait des croix et des statues de Marie devant lesquelles la douleur aimait à prier et à pleurer, vous les avez profanées. En ce temps-là nous ne formions qu'un troupeau et un pasteur, aujourd'hui vous êtes chacun un pasteur et un troupeau ; alors nous étions un comme Jésus et le Père sont un, aujourd'hui vous ne communiez plus les uns aux autres que 'dans la haine de l'Eglise et dans la division. Aussi ne vous appelez plus nos enfants , vous n'avez pas la ressemblance paternelle ; ne vous intitulez pas la réforme de la religion , vous n'en êtes que la diminution ; enfin, ne troublez point notre sommeil par les bruits importuns de votre culte, car vos hymnes, nous ne les avons pas chantées; votre prédication, nous ne la comprenons pas, et tandis que vous criez : Le Christ ! le Christ! le Christ s'est absenté de votre parole comme de votre temple, pour ne vous laisser de lui-même qu'une image brisée en mille morceaux.

Le schisme n'est pas moins incompatible que l'hérésie avec l'unité. L'hérésie, il est vrai, rompt l'unité doctrinale , tandis que le schisme ne rompt que l'unité de communion; néanmoins l'un et l'autre, en se séparant de Rome, glissent, sur la même pente, se retenant, le second plus haut, la dernière plus bas, mais tous les deux également détachés du pouvoir central et de la force unitaire.

Entre les sociétés schismatiques pourrait-il y avoir,

d'abord, unité collective? Non, car l'essence de la doctrine schismatique consiste à regarder tous les évéqnes comme indépendants et possédant les mêmes pouvoirs d'ordination et de juridiction. En telle sorte que, dans ce système , il n'existe à la tête du corps épiscopal aucune primauté issue d'un droit divin, et que la suprématie exercée par l'évêque de Rome, pendant plusieurs siècles, fut un privilège attaché à la capitale de l'Empire, non au Pasteur des brebis et des agneaux. De ces prémisses ont dû naître des «conséquences formidables, mais logiques. Constantinople, étant devenue capitale, s'est attribué les prérogatives spirituelles d'une seconde Rome ; Moscow, pour les mêmes motifs, s'est déclarée la troisième; Londres, la quatrième, en attendant que Paris, Turin, Vienne, Madrid tirent une conclusion identique, et que la puissance temporelle ayant partout absorbé le Pontificat, puisse s'écrier :

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Que doit-il arriver, en effet, sous l'empire d'une théologie qui institue autant de papes que d'évêques' Un concile œcuménique est impossible, puisqu'il n'y a plus d'autorité universelle pour le convoquer ni pour le présider. El, cependant, les sept premiers conciles, reconnus par les Eglises schismatiques, n'ayant point répondu d'avance à toutes les difficultés de l'avenir, s'il survient une complication religieuse , comment feront ces Eglises pour la résoudre? Le voici, et qu'on ne m'accuse pas d'exagération! Quand le prêtre grec est mécontent des jugements de son évêque. il s'adresse au patriarche, et le patriarche au sultan. En Russie, le pope consulte l'archimandrite, l'archimandrite le saint-synode,

et le saint-synode le colonel, son président, qui prend les ordres du czar, s'il y a lien. Enfin, qu'il surgisse une pareille question au tribunal de la reine Victoria, son conseil privé se décidera dans le sens des presbytériens, s'il s'agit de l'Ecosse, dans le sens des Anglicans, s'il s'agit de l'Angleterre. Mais, pensez-vous que les firmans de Constantinople, les ukases de Pétersbourg et les encycliques de Londres, concernant la religion, forment un corps de doctrine partout semblable à lui-même? Comparez les ordonnances pontificales de tous les souverains schismatiques aux décrétâtes des Papes, et convenez qu'autant l'unité est prodigieuse en celles-ci, autant elle est impossible à celles-là. Aussi que la Providence nous garde de ces chefs de religion qui commandent des bataillons, car, ou bien le doute qu'on leur défère est purement spirituel, et, dans ce cas, ils permettent à chacun de croire ce qu'il veut; ou bien ce doute touche au temporel et, dans ce cas, ils sacrifient toujours l'intérêt de la religion à celui de leur autorité. Alors on voit paraître, au sommet des deux sociétés, la grande figure du despotisme moscovite ou byzantin dominant une hiérarchie colossale de servitudes, et faisant mouvoir, sous un sceptre de fer, les deux scandales de celle anomalie, la plus effrayante diversité d'opinions religieuses, obéissant à la plus effrayante unité de pouvoir civil et militaire.

Et l'unité individuelle serait-elle plus facile aux peuples schismatiques que l'unité collective? Consultons leur histoire; elle nous répondra.

L'Eglise photienne, loin d'avoir une force de cohésion surnaturelle , ne possède que l'unité matérielle des aggrégats qu'on serre avec un cercle de fer. Ses dissidences sont portées à la barre d'un patriarche

Page 1