‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 46 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

dix-huit, enfin, avant que Napoléon place sur sa tète la couronne de France, tombée au pied de l'échafaud de Louis XVf dans un fleuve de sang. Et cette succession de monarques spirituels n'est pas dérangée par les troubles de leur élection, quoique l'élection des Papes ait été renouvelée plus souvent que ne le furent les avènements héréditaires dans toutes les dynasties européennes ; et cette succession n'est point interrompue par l'exil, soit parce que les Papes, étant les seuls souverains universels, ne peuvent habiter ailleurs que chez eux, soit parce que, Vils quittent leur capitale, ils sont assurés d'y revenir morts ou vivants. Enfin, cette dynastie n'a rien à craindre de l'extinction qui menace toutes les autres, parce que les Souverains Pontifes sont les seuls princes certains d'avoir toujours des successeurs.

Sans compter que l'Eglise, profilant des découvertes qu'on a la prétention de lui opposer, pourra bientôt donner aux communications de son apostolicité dans l'espace, la grandeur qui les caractérise dans la durée. La télégraphie perfectionnée porte instantanément, sur tous les points du globe, les bénédictions du Père commun, et en rapporte les remereiments de sa famille. Avec la rapidité de l'étincelle, les Pontifes futurs enverront leurs décisions au-delà de l'Océan, et communiqueront le même acte de foi à toutes les Eglises. Tandis qu'autrefois, les fidèles d'Orient devaient attendre six mois les réponses de l'Occident, aujourd'hui, dans la même journée, le lien apostolique peut être constitué d'un bout du monde à l'autre : Dans la même journée, la parole de Dieu peut courir de Saint- Pierre de Rome à Constantinople et à New-York. Ainsi, entre les mains de l'Eglise, la science contemporaine, complice ou fautrice de tant de mensonges, sera réduite à servir de messagère à la vérité.

La liberté spirituelle est, par rapport à l'Eglise, sa preuve politique, l'unité sa preuve organique, la catholicité sa preuve géographique, l'apostolicité sa preuve chronologique et la sainteté sa preuve morale. Cette dernière ne pouvait faire défaut à une société instituée, avant tout, pour former des élus, et maintenir sur la terre la notion du bien avec celle du vrai.

A Dieu ne plaise que je réduise cette thèse à une question de personnes, et que, mettant en parallèle catholiques et dissidents, je gratifie les uns de toutes les vertus, les autres de tous les vices. Je sais qu'il y a, parmi les hérétiques et les schismatiques de bonne foi, des frères marqués du signe de la grandeur évangélique et de la beauté du Christ. Ce serait injustice de le méconnaître, et cruauté sacrilège de perdre ceux que Dieu a résolu de sauver. Il s'agit donc de comparer ici, non-seulement les personnes, mais les institutions en elles-mêmes, et de prouver que notre Eglise a, sur les autres , une supériorité éminente , sous le rapport de la pureté d'origine qui la distingue , des moyens qu'elle emploie , et des résultats qu'elle obtient au point de vue moral.

De l'origine sainte du catholicisme, rien à dire, puisqu'elle n'a besoin ni d'être connue ni d'être justifiée. Les souvenirs de Jésus et de son côté transpercé d'où est sortie l'Eglise, du cénacle où elle a germé, de la Pentecôte où elle a paru en place publique, des quatre premiers

siècles où elle s'est épanouie, sont un idéal si accompli de pureté morale, qu'il est impossible à une institution de sortir d'un plus noble berceau. Au contraire, serait-ce médire du schisme , de proclamer qu'il est réfuté par la honte de ses commencements? Non, que ses adeptes ne se fassent point illusion, si Henri VIII avait été chaste , si Photius et Michel Cérularius n'avaient pas été ambitieux, enfin si deux ou trois villes en Europe n'avaient pas eu des prétentions de capitale religieuse, tous les schismatiques du jour seraient encore catholiques. Ils sont donc nés des passions, non de la sainteté de leurs fondateurs, et quand ils portent des traces de sainteté en eux-mêmes, ce n'est que parce que les descendants valent mieux que les aïeux, et les schismatiques que le schisme.

D'autre part, serait-ce médire du protestantisme de le tenir pour jugé sur les exemples de ses auteurs? Ici, je n'abuserai pas de mes avantages. Silence sur la continence de Luther ! Silence sur la mansuétude de Calvin, de peur que la justice de ma parole ne ressemble à un sentiment passionné. Mais, enfin, faut il bien le dire avec Frédéric II : « Si nous réduisons les causes « des progrès de la réforme à des principes simples, « nous verrons que c'a été pour l'Allemagne l'intérêt. « pour l'Angleterre l'amour, pour la France la nou- « veauté. » Faut-il bien le dire avec le protestant Bucer, la grande majorité de ceux qui ont embrassé le protestantisme ne s'est proposée que de se soustraire à l'autorité du Pape et des évoques, de s'affranchir des vœux de religion, et d'échanger, contre une foi gênante, un symbole qui nie la nécessité de la pénitence. Enfin, faut-il bien le dire avec Luther lui-même : « Il y en a beaucoup qui sont de bons évangélistes, uni-

quement parce qu'il reste encore des monastères qui olfrent des terres et des vases sacrés à piller (-1). » Après cela, que les schismatiqu.es et les hérétiques s'intitulent comme nous les fils des saints sans faire rire l'Europe à leurs dépens, l'histoire les en défie.

Quant aux moyens sanctificateurs employés par le catholicisme, et élagués ou altérés par les dissidents, il serait plus aisé d'en faire le sujet d'un traité que d'une mention. Tous les sacrements rentrent dans cette catégorie. Ah! quel instrument de régénération étaient jadis, dans les pays aujourd'hui protestants, cette confession où hiomme ne s'abaisse dans l'aveu que pour se relever par le repentir, et cette communion qui suscite au cœur des chrétiens émus par l'embrassement de Dieu l'ambition de toutes les vertus, et ce sacrifice de la messe où toutes les victimes coupables prennent tant de courage en face de celle qui ne le fut pas! Maintenant, à la place de ces institutions bienfaisantes, que Irouve-t-on dans les mêmes lieux ? Le dogme de la justification par la foi et sans les œuvres, qui est la ruine nécessaire de tout effort moral ; la doctrine du serf arbitre, qui est une sorte de blanc-seing donné par avance à tous les crimes ; enfin, la foi en la prédestination, qui humilie les âmes sous le règne de la fatalité , et détruit, en même temps, l'espérance de l'homme et la bonté de Dieu. Aussi, je ne suis point étonné si le rationalisme impie s'est écrié avec cette sorte de flair qui caractérise l'instinct de la haine, comme celui de la bête fauve : « Pour déchristianiser l'Eu-

(1. Matthesius. XII Dissert.

rope il faut la proteslantiser... Les sectes protestantes sont les mille portes ouvertes pour sortir du christianisme (I). » Le schisme, il est vrai, conserva d'une manière nominale les moyens de sanctification propres au catholicisme. Mais, en Angleterre, il ne tarda point à les altérer; et, sous les dômes des églises grecques, il ne les administre plus qu'avec le bon plaisir de César. De cette façon la force matérielle empoisonne les sources de la grâce sacramentelle; la sainteté de celle-ci a été viciée par une immixtion corruptrice, et les pasteurs ayant cessé d'èlre légitimes, les pâturages perdent leur salubrité. Au reste, il était juste que ce sacerdoce exerçant en vertu d'une autorisation impériale n'eût que l'action d'un fonctionnaire, non celle d'un envoyé du Christ.

Les effets de la sainteté et de la sanctification catholique sont trop nombreux pour être aisément classés; ils sont résumés, à peu près, par ces trois types du sacrifice évangélique, impossibles ou diminués en dehors du vrai christianisme, le prêtre, le religieux, le martyr.

Le prêtre est, chez nous, une victime d'office commise par l'onction sainte à tous les postes difficiles de l'Eglise, et quelquefois de la patrie. C'est un être voué à qui l'Eglise dit, en le sacrant : J'acquiers ta vie et j'arrhe ton sang pour le premier besoin public qui le réclamera ! Va, passe comme un bienfaiteur à la peine parmi les iniquités du monde. Vierge, sous tes sueurs, fais croître des vierges. Saint, par ta parole, suscite de nouveaux saints. Ensuite, quoique toujours seul pour vivre et toujours seul pour mourir, ne choisis un

(Il Quinel Edgar.

tombeau dans aucun lieu de cette terre, car, de même que l'Ange enleva le prophète, je veux, à volonté, te pouvoir soulever du sol et te jeter, dans les cités ou dans les campagnes, dans les épidémies ou sur les échafauds, pour expirer en tel martyre qui me plaira. Voilà le prêtre dans son idéale acception, et tel que le catholicisme l'a souvent produit.

Regardons, maintenant, à côté de nous. Qu'est-ce que le prêtre dans l'hérésie ? Un professeur de religion qui fait son cours tous les huit jours, moyennant de riches honoraires ; un homme qui monte en chaire pour enseigner, non les vertus héroïques et la folie de la croix, mais une sorte d'honnêteté évangélique ; enfin, un chef de famille qui, du superflu de sa prébende, pare une femme, dote des héritiers, et à qui trois siècles d'apostolat ne coûtèrent pas une goutte de sang. Qu'on ne prenne point ici mes gémissements pour des récriminations surannées. J'ai connu dans les rangs des sacerdoces que je juge des figures dignes de respect , mais les intentions les plus respectables ne peuvent rien contre l'essence des choses. Or, l'essence des choses veut que lorsque le prêtre a perdu sa pureté de pontife, il soit incapable d'être noblement victime. Qui dit victime, en effet, dit le sacrifice de soi; et ce sacrifice, ne le demandez pas à un homme que l'on retient par des embrassements au foyer quand des pestiférés l'attendent à l'hôpital; qui ne mourra pas en souriant , parce que des orphelins pleureront autour de lui ; enfin , qui n'a point la propriété entière de son sang, puisqu'il ne pourra pas donner son cœur, même en donnant sa vie.

Après cela, regardons encore le sacerdoce dans le schisme , mêmes abaissements avec aggravation de

servitudes. En Russie le saint-synode est opprimé par l'empereur; les évoques le sont par le saint-synode, le clergé inférieur par les évoques dont on a comparé le joug à celui des planteurs. Là , les détails de l'éducation cléricale, dit un prêtre de cette communion, épouvantent l'imagination. L'abrutissement produit par les excès de la dépendance, par les besoins domestiques, par l'amour du lucre et par l'ivrognerie dans les rangs inférieurs de ce sacerdoce, sont à peine compréhensibles pour nous. En 1839, le saint-synode a compté, sur cent deux mille ecclésiastiques, cinq mille condamnations pour délits infamants. La maison des popes est devenue le scandale de la multitude par les discordes qui la déshonorent. Enfin, le clergé est tellement déchu en vertus chrétiennes et en dignité sociale, que le peuple lui-même rougit de l'amitié d'un prêtre, et serre avec répulsion ces mains sacrées qui portent l'Eucharistie et s'étendent sur la tête des hommes pour les bénir.

Et le schisme oriental conservera-t-il même le type de la sainteté sacerdotale ? Non, s'il faut en croire les témoignages les plus irrécusables, ses patriarches achètent souvent leur dignité à force d'argent, et en recouvrent le prix à force d'impôts et de déprédations. La vénalité souille les sommets de cette hiérarchie ecclésiastique, l'ignorance les degrés inférieurs, et l'avilissement règne des degrés inférieurs aux sommets. Des gens qu'on a connus naguère matelots sur le port, apparaissent, tout à coup, docteurs en chaire ou prêtres à l'autel ; en un mot, la succession de saint Chrysostôme est échue à des renégats dégénérés, et les descendants des pontifes qui faisaient autrefois trembler les empereurs, rampent aux pieds d'un pacha turc ; tant il est certain que ce sacerdoce perdit, dans

la séparation, avec ses bouches d'or, ses hommes de génie et sa gloire, la sainteté qui les lui avait donnés (1).

Le religieux peut, après le prêtre, être considéré comme la mesure de la pureté d'une Eglise, parce qu'il représente dans son sacrifice trois vertus, qui sont l'essence de la perfection évangélique : la virginité, la pauvreté et l'obéissance volontaire.

La virginité est comme une incarnation de l'Ange dans l'homme, et une transfiguration de la matière qui semble créer des hiérarchies intermédiaires entre les habitants de la terre et ceux du ciel. Sainte poésie de la vertu qui en inspire le goût et le respect à la multitude, et qui conserve la moralité des peuples par ses émanations purifiantes, de même que certains arômes répandus dans une atmosphère en neutralisent la contagion. Plaignons ceux qui ne reconnaissent pas cette majesté. Ils croient nous devancer et ils reculent jusqu'au-delà du paganisme, car les empereurs romains, qui avaient foulé toutes les grandeurs de la terre sous les roues de leur char, l'arrêtaient pour laisser passer les vestales. Le christianisme marie encore, dans ses solitudes sacrées, une seconde vertu à celle-ci, l'obéissance par amour. Passez à l'hôpital, voyez à l'œuvre ces créatures si dépendantes qu'elles ont perdu leur nom de famille pour prendre, tantôt celui de l'Espérance, tantôt celui de la Miséricorde, tantôt celui de la Charité, et qui restent si peu à elles-mêmes que tous les malheureux et tous les dégradés ont le droit de leur dire : ma sœur ; ensuite, la main sur le cœur, dites-moi s'il

(1) Voy. Doellinger, L'Eglise et les Eglises ; — Pitzipios, L'Eglise orientale; — Besson, L'OEuvre de l'Homme-Dieu.

4'2(i LES SECTES CHRÉTIENNES

vous est possible de concevoir un plus noble esclavage. Enfin, une troisième vertu s'associe aux précédentes sous le joug sublime de la vocation religieuse, je veux parler de la pauvreté. Quelles que soient les difficultés de la chasteté et de l'obéissance, peut-être l'humanité livrée à elle-même en ferait-elle l'essai, s'il était récompensé par la fortune. Mais des trappistes qui abandonnent des habits brodés pour la bure du cloître; des frères de la Merci qui renoncent à leurs biens, de peur que leurs infirmes se souviennent qu'ils n'en ont pas ; enfin, des servantes des pauvres qui, non contentes de quitter leur mère pour des étrangers couverts de plaies, épousent la pauvreté, afin de persuader qu'elle est aimable; tous ces aigles de la vie chiétienne, on ne les trouve pas auprès de la première chaire qui dogmatise, mais seulement auprès de l'autel catholique, là où il y a de la chair pour les nourrir. Ubi fuerit Corpus, illic congregabuntur et aquilœ (1).

Eh bien, que deviennent ces trois fleurons de la radieuse couronne qui se nomme le conseil évangélique, dans les monastères du schisme et de l'hérésie? En Russie, les couvents, ouverts pour les hommes à l'âge de quarante ans seulement, pour les femmes à cinquante, se composent de néophytes qui renoncent au monde après en avoir épuisé les plaisirs. Là, un supérieur, nommé d'autorité, fait exécuter les volontés du saint-synode et de l'empereur. Quarante francs de rente sont affectés à l'entretien de chaque cénobite, vingt-quatre à l'entretien de chaque religieuse, et l'abaissement moral est tel, « qu'à l'exception du cler-

(1) Matth. , 24-28.

gé séculier de Russie, il n'est point, dans la chrétienté, une race d'hommes plus misérable que les moines de ce pays. » En Orient, les déserts de la contemplation et de la mortification chrétienne se dépeuplent de plus en plus, et là où l'on respirait le parfum virginal de la vie claustrale, s'exhale l'infection d'une immoralité moins digne de l'Evangile que de l'islamisme. Enfin, l'hérésie a fait disparaître les monastères, ne pouvant ni reproduire leurs exemples ni en supporter le reproche ; ou plutôt, je me trompe, l'hérésie a remplacé une communauté par l'autre... Vers l'an 1550, un moine et une religieuse défroqués, assis à un même foyer, revenaient tristement par la pensée sur le chemin semé de sacrilèges et d'apostasies qu'ils avaient parcouru. Luther disait à Catherine Bora, sa complice : — Catherine, ce beau ciel n'est pas fait pour nous. — Eh bien, maître, répondait celle-ci, il faut nous repentir. — Il est trop tard, ajouta l'hérésiarque, troublé h la vue des ruines qu'il avait entassées. Ainsi, la société des plaisirs impurs s'était substituée à celle des plaisirs sacrifiés, et le mariage bourrelé de remords vengeait les vœux de religion profanés.

Le martyre est le troisième héroïsme de la sainteté chrétienne qui ne fleurit point en dehors du vrai christianisme. Rien de plus commun que le courage de donner son sang dans de certaines conditions. Mais quelle espèce sublime, inimitée, constitue, en ce genre, le martyre religieux? Mourir l'épée à la main et en rendant les coups que l'on reçoit, en France c'est une valeur si répandue qu'on ne remarque que ceux qui n'en sont point capabLes. Mais mourir à front découvert, et à bras désarmé, mourir d'un trépas cherché comme la fortune à l'autre extrémité de l'univers, mourir enfin avec bon-

heur, comme sainte Perpétue arrangeant ses cheveux dans le cirque de peur d'avoir l'air de tomber avec tristesse, ou comme d'autres martyrs embrassant leurs bourreaux en signe de remercîment, c'est là une attitude devant la mort que le catholicisme a révélée au monde, et dont jamais aucune secte n'a pu essayer le plagiat. Ici, je ne m'arrête point à fournir la preuve, l'évidence ne se démontre pas.

Or, l'évidence historique nous apprend que, lorsqu'il s'agit du témoignage par la mort, le protestantisme recale toujours. Sans doute, durant les guerres de religion, parfois il a tué, parfois il a' été tué; mais s'il a été tour à tour bourreau et victime, il n'a jamais été martyr. Jl compte dans l'apostolat des explorateurs et des touristes vaillants, non de sublimes combattants. Son missionnaire, soigneusement préservé du péril par une femme et par des enfants inquiets de sa santé, voyage pour la foi, mais ne la confesse point. Il est le commis-vogageur de l'Evangile, laissant à d'autres la gloire d'en être les apôtres. C'est ainsi que, pour punir la réforme d'avoir renié le sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, Jésus- Christ a tari le sang de la réforme. Toute négation déshonorée est confondue.

Et l'évidence historique nous montrerait-elle des martyrs dans le sein des Eglises photienne ou moscowite? Nulle part on ne trouve un envoyé des patriarches schismatiques allant au-devant de la mort dans les missions étrangères : là, les confesseurs ont fini avec l'apostolat héroïque. Les apôtres se conservent pour leur famille, ils se sacrifient pour les empereurs, mais ils n'abrègent jamais leurs jours pour Dieu. Aussi, on a beau fouiller dans les annales de la Russie séparatiste, on n'y découvre point de martyrs... Je me trompe, il y a des martyrs

sous la tyrannique domination des czars ; mais c'est la Pologne qui les donne et c'est l'Eglise orthodoxe qui les fait. Entendez-vous ces cris plaintifs partis des bords de la Vistule ? C'est une nation catholique torturée pour sa foi; pareille à sainte Catherine, elle a été obsédée par les sophistes avant d'être déchirée par les bourreaux; mais les bourreaux de la politique ne se sont avancés qu'avec la complicité des sophistes de la théologie moscovite, et le sang versé par les uns est retombé sur les autres.

Nous voici arrivés en face du vrai tabernacle de la foi chrétienne, l'Eglise. Avant de franchir le seuil, arrêtons-nous un instant pour nous reposer de la course, et saluons les portiques de la cité sainte, en pèlerins respectueux. Quand, jadis, nos aïeux étaient en route pour la croisade, dit Joinville, ils trouvaient souvent les chemins difficiles, le ciel de feu et l'air empoisonné. Or, lorsqu'à la fin du jour l'armée voyait fumer, du haut des collines, les toits d'une paisible vallée, les femmes et les enfants, se tournant vers les guerriers, leur disaient : Est-ce là Jérusalem ? Et les guerriers, attristés, répondaient : Non, ce n'est point encore là Jérusalem. Le lendemain, après que le soleil avait été pesant, le désert sans eau, et que, par-dessus les plaines désolées, on voyait poindre des arbres et des tours, les femmes et les enfants demandaient encore : Est-ce là Jérusalem? Et les guerriers, inclinant' la tête, répondaient : Non, ce n'est point là Jérusalem. Mais un jour, l'aspect des sites était plus solennel, les montagnes et les torrents semblaient prophétiser, des remparts silencieux se montrèrent à l'horizon, et les soldats du Christ, baisant le sol avec respect, s'écrièrent : Jérusalem ! Jérusalem !

Page 1