Tome I. 2G
402 LES SECTES «HRÉTIENNES
qui prononce sous la sanction du glaive musulman, et son idéalité n'est maintenue que par la politique, jouant le simulacre de l'unité religieuse.
Le russianisme, quoique soumis à un synode dirigeant, lequel est soumis lui-même à un protecteur impériaL, s'est désagrégé, malgré les chaînes qui l'élreignent. Là, on voit des sectes sans nombre qui ont secoué le joug de l'Eglise nationale. Celle des vieux croyants, à elle seule, réunit treize millions d'adhérents ; et un quart, au moins, des chrétiens vivant sous la domination des czars, s'est émancipé, au for intérieur, de leur juridiction spirituelle. Que serait-ce si les perspectives de la Sibérie ne venaient au secours de oette orthodoxie chancelante et menacée de dissolution.
Enfin, c'est vainement que l'anglicanisme, en naissant d'une débauche royale , se promit de conserver tout son Credo. Il a été entraîné aux séparations qu'il ne voulait pas consommer, et deshérité des croyances qu'il voulait retenir. Entraîné d'abord aux séparations qu'il ne veulait pas, car à peine a-t-il dit : Plus de Pape, mais seulement des évêques , le presbyléranisme est venu qui a dit : Plus d'évêques, mais seulement des prêtres; puis les calvinistes sont venus qui ont dit : Plus de prêtres ,. mais seulement de pasteurs; puis de nouvelles sectes sout venues qui ont dit : Plus de pasteurs, mais seulement des prédicants; puis les quakers sont venus qui ont dit : Plus de prédicants, chacun est à soimême son docteur, son pasteur et son prophète. Ainsi toute la hiérarchie ecclésiastique est renversée à la suite du Pape , ce qui revient à dire que la clef de voûte une fois supprimée, tout l'édifice s'est effondré.
L'anglicanisme à perdu encore les croyances qu'il voulait retenir. Qu'est devenu, en effet, le bill des six
articles que Henri VIEt faisait jurer à son parlement et à son peuple, sous peine de mort? La confession auriculaire, la messe, la transsubstantiation, l'infaillibilité des conciles généraux, les indulgences, l'établissement divin de l'épiscopat, toutes ces croyances que l'Eglise d'Angleterre avait reçues dans son berceau, et avec lesquelles elle avait fait serment de descendre au tombeau, ont été amoindries, défigurées ou reniées par elle. Tant il est vrai que les erreurs pullulent à l'ombre du schisme comme de l'hérésie, et que le privilège de ne se point contredire n'appartient qu'à la vérité !
Quelle contradiction plus révoltante, dans les Eglises séparées, que de renier leur origine en reniant la mère qui leur donna le jour! L'Ile des Saints refusait-elle la communion de Rome, quand saint Grégoire lui envoyait Augustin pour la convertir? ni l'Eglise de Russie, quand saint Olga et saint Waldimir étaient placés sur les autels par les mains de la papauté? ni l'Eglise de Constanlinople, quand saint Chrysostôme implorait les successeurs de saint Pierre dans sa détresse ? Il faut donc que toute société schismatique renonce à ses ancêtres ou qu'elle revienne à leur enseignement. Ces ancêtres leur peuvent dire : Nous avons vécu avec la papauté dans l'union que vous avez abjurée; notre Eglise lui fut redevable de la naissance, de l'éducation et de ses plus beaux jours. Si c'est nous qui nous sommes trompés, pourquoi vous glorifier d'être nos descendants? Si c'est vous, pourquoi ne pas croire ce que nous avons cru ? Le jour où vous avez prononcé cette parole criminelle : Je me sépare, il y avait de longs siècles que vous viviez dans l'unité romaine. Si elle n'était point légitime, vous fûtes coupables de lui obéir ; si elle Télait, vous fûtes coupables de l'abandonner. Ne reniez
donc pas les leçons que vous donnèrent vos pères. Thomas de Canlorbéry souffrait la mort et saint Chrysoslôme les rigueurs de plusieurs exils, plutôt que d'abaisser devant César la majesté de la puissance spirituelle. Aujourd'hui, vous faites du pouvoir temporel le dispensateur des choses célestes. Vous avez converti la domination du Christ en un royaume de ce monde, et vous fléchissez le genou devant les maîtres de la terre en dressant la tête contre le représentant de Dieu. De grâce, souvenez-vous de vos anciens pontifes et de vos martyrs, souvenez-vous de vos siècles glorieux et de vos antiques promesses, car depuis que vous n'êtes plus avec Rome, vous n'êtes plus avec vous-mêmes.
Ce n'est point sans motif que la catholicité fut rangée parmi les signes positifs du vrai christianisme. Elle est définie : la diffusion permanente et simultanée de l'Evangile dans la plus grande partie du monde connu, el parmi un nombre considérable de ses habitants. Chacune de ces paroles renferme un sens digne d'être sondé. La diffusion doit être permanente, car si elle cessait un instant par rapport à l'ensemble de l'humanité, il en résulterait, ici-bas, une éclipse de la lumière surnaturelle, plus contraire à l'ordre providentiel que ne le serait, physiquement, la disparition du soleil. La diffusion doit être simultanée, car si l'apparition des clartés évangéliques était successive au milieu des diverses nations, comme le passage d'un voyageur, leur extension ne serait point géographiquement ca-
tliolique ou universelle. La diffusion doit avoir lieu seulement dans la plus grande partie du monde connu, car lorsque Jésus-Christ dit aux Apôtres : Enseignez toutes les nations, et lorsque saint Paul affirme que l'Evangile croit et fructifie dans tout l'univers, « il ne faut point les chicaner, dit Bossuet, en leur alléguant la Chine, les terres australes, l'Amérique, pour leur disputer la prédication écoutée par toute la terre, » la mission essentiellement spirituelle de l'Eglise consistant à éclairer les pays découverts, non à découvrir les pays inconnus.
Enfin, j'ai ajouté que la diffusion est requise au milieu d'un nombre considérable d'hommes appartenant à cette majeure partie de l'univers, car, si la catholicité s'étendait par ordre divin à tous les hommes, elle ne serait point compatible avec la liberté morale, et si elle ne s'étendait pas à un nombre considérable, elle ne serait point une preuve, puisqu'aujourd'hui, grâce aux bateaux à vapeur, il est facile à toute négation d'avoir des représentants dans les lointaines contrées. Ainsi le vrai christianisme doit être présent, à la fois et sans interruption, dans la plus grande portion du monde exploré, et accepté par un nombre considérable de ses habitants. Ce prodige de sa constitution lui est tellement propre que l'erreur ne peut le contrefaire ; car, quelque succès que le schisme et l'hérésie obtiennent à la surface de la terre, celui de la catholicité leur manquera toujours.
Comment pourrait-il en être autrement , puisque la catholicité est une conséquence de l'unité et de la liberté? Car partout où la raison privée divise infiniment la croyance, il y a autant de christianismes que de chrétiens. Alors les disciples d'une même secte se touchent sans adhérence, pareils aux grains de sable sur
le rivage,, et chaque catholicilé étant délimitée par des jalons que pose la pensée individuelle, il y a des milliers de catholicités et il n'y en a pas une. La catholicité dans les sociétés chrétiennes dépend encore de leur liberté spirituelle. Là où le pontificat est absorbé pur la royauté, l'Eglise devient nécessairement une annexe de l'Etat. Dans ce cas une frontière lui sert de bornes, une ligne de douanes la circonscrit ; les politiques et les esprits courts s'applaudissent d'avoir fait de Dieu lui-même un serviteur de la patrie ; mais les âmes fières et éclairées se révoltent, car la nationalité de la religion est l'exclusion de sa catholicité, et, partant, une indirecte négation de sa vérité.
Je sais que l'hérésie et le schisme ont fait des prodiges de souplesse pour échapper à ces conclusions, en étendant le lien catholique à tous ceux qui croient en Jésus-Christ, de telle sorte qu'il soit possible de sortir du catholicisme sans sortir de la catholicité ; le simple bon sens fait justice de cette prétention et de cet expédient. Renier le symbole et l'autorité de l'Eglise, et s'en attribuer les caractères incommunicables; refuser d'être catholique par la soumission, et aspirer à l'être par les prérogatives ; enfin, réclamer le titre de citoyen dans une cité dont on s'est séparé, et croire que l'on fait partie d'un arbre dont on est une branche coupée, c'est montrer à la fois beaucoup d'exigences envers Le catholicisme, et. bien peu envers sa propre raison. Que l'hérésie et le schisme s'essaient donc à s'universaliser comme nous, ou qu'ils cessent de s'arroger les honneurs de notre universalité! Si nous sommes catholiques en vertu d'une force purement humaine, le même champ leur est ouvert, les mêmes moyens leur appartiennent, ils doivent nous confondre
parmi succès égal au nôtre; mais que si nous sommes catholiqueâ en vertu des promesses qui nous furent confiées, et d'une grâce dont ils sont déshérités, ils doivent reconnaître nos avantages, au lieu de tâcher d'en bénéficier tout en nous reniant.
Voici ce que L'Eglise a fait pour établir et soutenir le miracle de sa catholicité, et ce qu'aucune société religieuse ne saurait faire. Si nous consultons l'expérérience, elle nous apprend que l'ambition de la monarchie universelle est le rêve de l'impossible. Les erreurs, comme les convoitises de l'homme,, ont une portée restreinte dans leur force prosélytique ; leur tempérament n'est pas cosmopolite , elles ont besoin d'un ciel particulier pour fleurir. Aussi, à une heure donnée, telle montagne arrête leur essor, tel fleuve. leur barre le passage. La puissance débordée de Camhyse, par exemple, trouve une digue infranchissable en Egypte, celle d'Alexandre aux. bords de l'Indus, celle d'Annibal à Capoue, celle de Napoléon dans les plaines de la Moskowa.
La puissance de Jésus-Christ, au contraire, est tellement universelle par nature que, sous le pontificat de saint Pierre, l'Evangile avait déjà été prêché à tout le mowle et à toute créature. Au second siècle, quand l'Eglise ne. possédait encore d'autre domaine temporel que les catacombes et les échafauds, ses confesseurs répondaient aux interrogations des proconsuls : Je suis de l'Eglise catholique. Et Pline-le-Jeune se plaignait de ce qu'il ne restait presque plus d'acheteurs pour les victimes païennes. Plus tard, l'empire romain est chaque jour réduit par l'invasion des barbares, tandis que l'Eglise s'accroît de l'adjonction des barbares et de la conversion graduelle de l'empire. Enfin, depuis, la société religieuse la plus into-
lérante pour les passions, c'est-à-dire celle qui prescrit la monogamie indissoluble , la confession auriculaire, l'adoration eucharistique, n'a pas cessé d'être la plus nombreuse , si bien que sa population surpasse celle de toutes les sectes chrétiennes collectivement envisagées, et que, d'après les statistiques protestantes elles-mêmes, on comptait déjà, en 1830, au moins trente-cinq millions de catholiques de plus! qu'avant la révolte de Luther.
Que la libre pensée s'épargne donc la peine de notre oraison funèbre ! Dieu a toujours pourvu à la catholicité de la vérité sur la terre, et il y pourvoira. Il y a pourvu, car lorsque l'arianisme compromettait par ses désertions l'intégrité de cette extension, la conversion de l'Ethiopie, de l'Espagne et des Sarrasins venait la compléter. Lorsque les Grecs schismaliques sortaient de ce giron sacré, les Danois, les Xorwégïens, la Suède et la Hongrie y entraient. Lorsque Luther et Calvin levaient l'étendard de l'insurrection, le Brésil, le Mexique, une grande partie des Indes et du Nouveau-Monde faisaient leur soumission. Et aujourd'hui, ne pensons pas que la prospérité de cette catholicité soit en décadence, parce qu'il plaît à des adversaires passionnés ou ignorants de soupirer des élégies sur son agonie! Détrompons-nous et détrompons-les par les leçons de l'histoire contemporaine.
Qu'on prenne une mappemonde , qu'on évalue les continents et les rivages, qu'on compte enfin tout le troupeau du Pasteur universel , et que la grande voix de ces peuples inconnus réponde pour Jésus-Christ. Il y a cent ans, l'Angleterre et l'Ecosse ne renfermaient que soixante mille catholiques dans leur sein; maintenant, elles en abritent quatre millions, sans compter quatorze
sièges épiscopaux relevés et la hiérarchie ecclésiastique rétablie, ri y i tient ans, il n'existail qu'un évêque aux Etats-Unis; aujourd'hui, il y en a trente-huit, et cinq millions de fidèles marchent docilement sous la direction de ces houlettes vénérées. Enfin, en Allemagne, en Asie, en Afrique, en Océanie, partout le développement catholique suit cette progression; et vous qui fermez les yeux à la divinité de ce fait, au moins ne méconnaissez pas le fait lui-même. Le seul Pie IX, en son immortel pontificat, a érigé plus de quatre-vingts sièges épiscopaux, plus de vingt vicariats ou préfectures apostoliques , et agrandi d'un dixième l'empire de la propagande. Que l'hérésie et le schisme nous exhibent le tableau d'un accroissement équivalent, ou qu'ils reconnaissent que leur vitalité amoindrie est le signe d'une inévitable fin. Toute religion qui ne remplace pas ses morts dépérit, en attendant qu'elle périsse; et si les pouvoirs matériels qui la soutiennent lui conservent sous le ciel son existence nominale, un jour vient où, tout en gardant son territoire , elle a perdu sa population.
En fait, que faut-il penser de la catholicité du protestantisme? Comme il n'a point d'unité sociale, il ne saurait posséder l'extension territoriale et numérique constituant l'essence de la catholicité permanente et simultanée, «c Le protestantisme est inorganique, a « dit un témoin désintéressé; il vit encore de la prc- '< mière et vigoureuse impulsion qu'il a reçue au sei- « zième siècle ; il vit de ses antécédents politiques , il « vit de l'élément de. la nationalité; mais celte impul- « sion s'épuise , les poutres de la charpente se dis- « joignent, Tédifice craque de toutes parts; les forces
« auxiliaires se retirent; il y a des protestants, il n'y a « plus de protestantisme (I). »
Dans cet état de dissolution, le protestantisme dépense toute son énergie à se tenir debout, il n'en a plus pour l'expansion et la conquête. Sa propagande consiste à débaucher des catholiques plutôt qu'à faire des chrétiens. Il sème des bibles, n'ayant plus le souffle nécessaire pour jeter la parole. Mais la Bible, mutilée par ceux qui la distribuent, est souvent profanée par ceux qui la reçoivent; car bien insensé qui regarderait chacun de ces volumes donnés comme autant d'âmes acquises à Jésus-Christ, les lettrés voyant dans l'Ecriture ce qu'ils veulent et les illettrés n'y voyant rien du tout. « Au contraire, si Ton donnait au Pape, pour être consacré aux; missions, l'argent que la société biblique dépense en livres, on aurait bientôt fait plus de chrétiens que ces bibles n'ont de pages (2) ! » Eh ! que doit-il advenir de la réforme par suite de ce manque de force expansive? Que dans quelques siècles elle ne subsistera plus. Semblable à ces monts dénudés auxquels le temps n'a laissé que leur squelette de pierre, il ne restera d'elle que ce qui fut son principe, l'orgueil de la raison, cause éternelle de toute hérésie : mais le protestantisme, comme religion, disparaîtra, et les derniers restes de sa vie s'en iront à l'un de ces deux pôles, ou à l'affirmation absolue, ou à la négation complète du christianisme, c'est-à-dire au catholicisme ou au rationalisme.
La catholicité est aussi impossible au schisme qu'à l'hérésie, et pour les mêmes raisons. Aussi, qu'est-ce que
il) Yinet, protestant.
(S) De Maistiv. Du Pape.
l'Eglise anglicane? «Une momie, un cadavre solennel qui ne peut plus ni marcher, ni respirer (I), » sorte d'apparition nomade qui se promène, sous la protection du paviihn national, et suivie de cargaisons de bibles, de Londres au fond de l'Indostan, faisant des affaires, non des conversions, et débitant son opium fort cher, sans trouver à placer son Evangile, même gratis. Avouons que c'est là une entreprise richement soutenue, non une catholicité; ce qui n'est que britannique ne sera jamais universel.
Qu'est-ce que FEgl'ise photienne? Un produit exclusivement oriental et un compromis de la sophistique grecque avec le despotisme musulman, qui n'a jamais pu s'imposer à la droite et ferme raison de l'Occident.
Qu'est-ce que l'Eglise russe? Une création hyperboréenne qui se maintient par le froid où son isolement l'a réduite, semblable à ces corps inanimés qui se conservent en se congelant, mais qui ne s'accroissent ni ne bougent point. Création toute locale , d'ailleurs, ne subsistant que dans le cercle tracé par une épée dont la poignée est à Saint-Pétersbourg, et dont la pointe s'étend en vain du côté du Bosphore, sans pouvoir le dépasser. Ainsi, toutes les dominations qui ne représentent point le vrai christianisme ont quelque chose de restreint, et leurs bras ne peuvent pas étreindre le monde entier, parce que le monde ne leur appartient pas. C'est que Dieu n'abandonne jamais qu'un point de l'espace à l'homme, il s'en réserve l'universalité.
Mais quel est ce vieillard octogénaire dont le sceptre
(1) Renie britannique. 1838.
atteint plus loin que celui d'Alexandre et de Sésostris ? Quelle est cette autorité dont le centre est à Rome et dont la circonférence est partout? Les mers l'ont vue venir et se sont repliées devant elle. Mare vidit et fugit. Les sommets des Alpes et des Cordillères ont reçu sa visite, et ils se sont aplanis sous ses pas. Elle a tous les tempéraments et toutes les nationalités ; elle fait le tour du monde et elle est partout chez elle; elle fait le tour des siècles et elle est partout la même. 0 sainte Sion, ô tour de David, phare sacré allumé sur les hauteurs pour être vu de bien loin, l'erreur peut vous méconnaître, mais non vous reproduire; aussi, quand j'examine que votre lumière s'étend aux deux hémisphères, tandis que le soleil n'en éclaire qu'un à la fois, loin de s'immoler, je sens que ma raison se sauve dans cet hommage rendu à votre universalité : Je crois l'Eglise catholique.
Au reste, cette immensité d'expansion caractérise si bien le vrai christianisme, que les fausses Eglises n'en essaient même pas la contrefaçon. En se séparant, elles perdent le pouvoir et le vouloir de convertir ; elles ne font plus de conquêtes, elles affectent même de les dédaigner, et rien de plus juste que leur stérilité, car elles ont rejeté V Epoux (I). Mais c'est en vain qu'elles se consolent et se glorifient de cette immobilité : par le seul fait qu'elles végètent, elles sont en décadence; parle seul fait qu'elles ne rayonnent point en tout lieu, elles ne méritent de régner nulle part; et en abandonnant à notre Eglise le glorieux nom de catholique, elles font une confession implicite de sa vérité, pareilles en cela à l'inconséquent et
d) De Maistre. Du Pape-
ET LE YRAf CHRISTIANISME. 413
faible Pilate qui écrivit tous les titres de Jésus et qui ne l'adora pas.
Le vrai christianisme est indépendant de la puissance temporelle, car l'autorité spirituelle ne saurait naître de la force et ne doit pas s'imposer par la force. Il a l'unité pour forme extérieure, car l'essence de la vérité, c'est de n'être jamais en opposition avec elle-même. Il a la catholicité pour développement, car il ne doit être inaccessible à aucun de ceux qui le cherchent avec une âme digne de le trouver. Enfin, il a l'apostolicilé pour âge, car toute religion qui ne vient point se greffer, par une généalogie apostolique, sur Jésus-Christ lui-même, est nécessairement humaine de naissance et de constitution.
Que la véritable Eglise doive tirer son origine, par une succession continue d'engendrements spirituels, de la société même que fondèrent les Apôtres, c'est un point de sens commun éloquemment établi dans Bossuet : « Le ca- « ractère ineffaçable de toutes les sectes, dit-il, c'est qu'on « leur marquera toujours leur commencement et le point « d'interruption par une date si précise qu'elles ne pour- « ront elles-mêmes le désavouer. C'est un remède éternel « préparé par Jésus -Christ à son Eglise contre tous les « schismes. Le Fils de Dieu ne laisse à ceux qui seront « tentés de sortir de cette suite sacrée aucun endroit où « ils puissent trouver un légitime commencement. Il n'y « a donc qu'à ramener toutes les sectes séparées à leur « origine. Nulle ne pourra remonter sans interruption à
414 LES SECTES QHIIÉTIEXNES
« Jésus-Christ, le joint de la rupture demeure toujours « sanglant, et le caractère de nouveauté que toutes les « sectes portent éternellement sur leur front les rendra « toujours reconnaissables (1). »
11 y a donc, pour les Eglises comme pour les individus, une antiquité de race qui témoigne de leur vraie noblesse. Si l'on a pu dire de Jésus-Christ, en produisant sa souche généalogique jusqu'à Adam, qu'il serait le premier gentilhomme du monde, alors même qu'il n'en serait pas le Dieu, on doit pouvoir dire de l'Eglise véritable, en remontant le cours ininterrompu de sa lignée pastorale jusqu'à Jésus-Christ, qu'une telle société serait la plus ancienne monarchie de la terre, alors même qu'elle ne serait point le vestibule du ciel. Aussi, quand un grenadier catholique répondait aux avances prosély tiques d'un camarade protestant : « Nie me parlez pas de votre religion, elle a moins d'âge que mon régiment, » ce soldat parlait, à son insu, en profond théologien.
La sève apostolique doit couler dans les veines du vrai christianisme, comme le sang dans un organisme naturel, sans aucune solution de continuité; or, en recomposant le? diptyques de l'Eglise romaine, depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX. et celles de chaque Eglise particulière depuis sa fondation jusqu'à ce jour, on ne trouve pas un seul endroit où la chaîne des pasteurs légitimes soit coupée, pas un seul point, où la communication avec le tronc apostolique ait cessé- De même que tous les Papes descendent du premier des Papes, le corps épiscopal procède, en ligne directe, du collège des douze Apôtres. Point d'intermittence entre les divers anneaux de cette tradition vi-
flj Inst. sur les promesses
vante. Point de substitution frauduleuse dans l'innombrable personnel de cette longue .généalogie. Ainsi, la vertu émanée de Jésus-Christ aboutit, sans altération et sans diminution, à tous les points de la durée et de d'espace, grâce à un conducteur sublime qui s'appelle l'apostolicilé. Grands admirateurs des merveilles scientifiques, qui n'êtes point surpris de voir votre pensée portée, à travers les milieux les .plus différents, par un appareil électrique, trouveriez- vous plus impossible à Dieu de faire passer la grâce enseignante des Apôtres jusqu'au dernier Concile, par des intermédiaires reliés ensemble sur un parcours de dix-huit siècles, que de faire .courir votre parole sur un fil aimanté, de France en Amérique, par-dessous les vagues de l'Océan ? Un vérité, ce n'est point parce que nous raisonnons que nous avons des doutes., mais parce que nos raisonnements effleurent la vérité au lieu de la sonder.
D'après cet exposé, on le voit, les sectes procèdent envers l'Eglise comme les faux nobles à l'égard des anciennes races : à défaut du sang elles prennent le nom, comptant que les inattenlifs confondront l'identité de nom avec celle du sang. Mais les sectes ont beau chercher à donner le change, dit enoore Bossuel, « nous mettons en fait qu'on n'en nommera aucune qui, ramenée à son commencement, n'y rencontre ce joint marqué où une parcelle combattait contre le tout et se séparait die sa tige (1). » Déchirement tellement irrémédiable, qu'il ne se cicatrisera jamais , et que la rupture de la branche demeurera sanglante.
Dans tous les siècles, le schisme et l'hérésie ont cher-
I [) Inst. sur les promesses.
ché à se faire passer pour apostoliques, en alléguant qu'ils tenaient des Apôtres la doctrine, sinon la mission : mais il ne peut y avoir de doctrine vraiment apostolique sans mission de même nature. D'ailleurs, toute mission provenant d'une autre source que la descendance hiérarchique, devrait au moins se prouver par des miracles ; or, il n'y a pas eu un seul boiteux redressé, dit Erasme, en preuve que Rome soit la nouvelle Babylone. C'est pourquoi Tertullien, avant d'admettre les hérétiques à la discussion, les éliminait par cette préalable fin de non -recevoir : « Produisez nous les origines de vos Eglises, déroulez- « nous la succession de vos pasteurs, établissez que le « premier remonte jusqu'au commencement, et a été ou « un Apôtre ou un délégué apostolique, sinon, pourquoi « remuez-vous les bornes que vos pères ont placées dans « le monde (<)? > De même, en effet, que, par l'héritage des Apôtres, chaque prêtre est un nouveau Jean, un nouveau Paul, un nouveau Christ, de même, tout ministre de l'Evangile qui intercepta les courants de l'apostolicité entre lui et ses aïeux, n'est qu'un rejeton bâtard.
Citons maintenant à comparaître Photius, Pierre Ier, Henri VIII, Luther, et demandons-leur ce que l'on demande à un évêque, le jour de son sacre : Âvez-vous des lettres apostoliques? Tous sont obligés de répondre : L'auteur de ma mission c'est moi-même. Entre lui et la vraie dynastie apostolique, il n'y a point de communion, ou plutôt, la communion existait, mais elle a été rompue. Donc, jamais ces membres isolés ne seront le germe d'un organisme complet et viable. Les rameaux détachés périssent quand ils n'ont pas de racines, et faudrait-il prouver à la raison ce qui saute aux yeux ?
(1) De Prescrip., c. 37.
A une heure connue, les deux; patriarches de Constantinople et de Moscow déclarent la primauté du Pape un fait humain, au lieu d'un droit divin, et ils retirent leur obéissance à Rome, qui leur retire ses pouvoirs, point de rupture encore sanglant.
Plus tard, Henri VIII s'improvise chef de la religion, faisant des évêqucs les papes de l'Angleterre pour devenir le leur. Dès cet instant, son Eglise se détache de la primauté romaine par la dépendance de juridiction, et elle n'emporte, dans la révolte, que des pouvoirs d'ordination bientôt compromis par les écarts d'une foi sans rituel exact, ou d'un ritualisme sans foi, point de rupture encore sanglant.
Enfin, Luther brûle, sur une place publique de Wittemberg, la bulle de Léon X qui le condamnait, et il brise avec cette Eglise romaine qui l'avait fait chrétien et prêtre, sous le double rapport des attaches hiérarchiques et de l'unité de croyances, point de rupture encore sanglant.
Au contraire, quelle antiquité, cruelle suite et quelle majesté dans les fastes de notre généalogie pontificale! Les Apôtres ont entendu Dieu le Père donner sa mission au Fils sur les bords du Jourdain et Dieu le Fils la leur transmettre. Quand l'heure est venue, ils la communiquent à leur tour , en vertu du pouvoir conféré au corps épiscopal, comme à tous les autres corps, de se reproduire et de renaître incessamment de lui-même. Cette race, plus que royale, monte sur le trône de saint Pierre quatre siècles avant que Clovis fonde l'empire des Francs, dix avant que Guillaume-le-Conquérant établisse la maison des rois Anglo-Normands, douze avant que les Hapsbourg soient élevés à l'empire d'Allemagne, seize avant que les Romanoff deviennent maîtres de la Russie,