CHAPITRE XIII
De la vraie société cï\rétiei\i\e
Il fallait que la révélation évangélique eût ici-bas son expression sociale, pour répondre aux besoins divers et permanents de l'humanité ; c'est pourquoi, de même que Jésus cache sa présence dans l'Eucharistie sous des apparences sensibles , il prend une réunion d'hommes pour en faire son corps mystique, où il résidera jusqu'à la fin sous une sorte de voile sacramentel. Mais il est pour ce corps de Jésus, comme pour tout organisme, des conditions essentielles de développement : d'abord, puisqu'il est spirituel de sa nature, il ne saurait tirer ni sa vie ni son alimentation d'un pouvoir temporel ; de là, nécessité pour l'Eglise d'une existence complètement autonome, ou de la liberté. En second lieu, ce corps étant formé de l'union des hommes dans une même foi en Jésus-Christ, comme de l'adhérence des membres avec leur chef, ne doit pas comporter la division dans les parties qui le composent ; aussi, une de ses conditions constitutives est l'unité. Ce corps, d'ailleurs, étant destiné à recevoir tous les hommes dans ses embrassements divins, doit atteindre d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire partout où il y a des hommes à sauver, ce qui implique la catholicité.
En outre, ce corps ne pouvant être la personne continuée de Jésus-Christ, s'il y a la moindre intermittence entre son existence d'aujourd'hui et celle d'hier, doit se rattacher à Jésus-Christ par une circulation de sève non interrompue : glorieuse ancienneté qui fut nommée avec justice, l'apostolicité. Enfin, ce corps a nécessairement le tempérament moral de Jésus-Christ, puisqu'il fait partie de sa chair et de ses os (1), selon l'expression énergique de saint Paul. Ainsi lui est inoculée, par une sorte de nécessité généalogique, la ressemblance paternelle ou la sainteté. De cet exposé il est résulté qu'entre les diverses communions chrétiennes, seul, le catholicisme porte les marques sacrées du vrai christianisme.
Cependant , nous avons indiqué le lieu où est le vrai christianisme, sans nous y arrêter. Ceci sera une station sous ces portiques divins. Toutefois , semblable à un voyageur arrivé , nous allons contempler , plutôt qu'explorer;^ chanter l'hymne d'action de grâces denotre fortuné pèlerinage à la terrestre Jérusalem, non étudier scientifiquement ses splendeurs. La terre que nous foulons maintenant est sainte : Ici on s'agenouille, on ne cherche plus.
Quand Jésus expirant s'écria : Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains, ce n'était point sa vie, dit saint Athanase, mais son Eglise que le divin Maître confiait à la garde de son Père. L'Eglise, en effet, est la seconde existence de Jésus ici-bas. Il respire en elle, même aux yeux de ceux qui ne veulent pas croire à sa résurrection, cl leur montrant les cicatrices laissées sur son corps mystique par les persécutions de dix-
( 1) Ephes., 5-30.
huit siècles, il leur dit sans cesse : Voyez mes pieds et mes mains, pénétrez dans la blessure de mon côté, et ne soyez pas incrédules, mais fidèles.
Or, celte deuxième vie de Jésus lui est plus chère que la première, et la preuve, c'est qu'il a donné l'une pour sauver l'autre. Sublime prédilection dans laquelle il nous est prescrit — et ne pourrais-je pas ajouter facile — de lui ressembler. Rien de plus naturel au cœur de l'homme, que l'amour de la famille et l'amour de la patrie. L'Eglise est la famille surnaturelle, l'Eglise est la patrie des âmes; nous la devons chérir au même litre que le toit qui nous a vus naître et le pays qui nous donna le jour. Aussi, dans l'ordre de la charité, son amour est le premier après celui de Dieu, et lout chrétien trahit un devoir sacré, dès qu'il n'est pas dans les dispositions de son modèle : Le Christ a aimé l'Eglise et il s'est livré pour elle{\).
Et remarquez que je ne viens pas sonner ici la trompette contre l'ingratitude des révolutions. Le royaume que je défends embrasse tous ceux de ce monde et n'en est pas. Je ne viens pas davantage pousser des cris d'alarme, parce que le maître de l'équipage semble sommeiller; je voudrais bien plutôt crier à tous les passagers : Pourquoi vous troublez-vous? Donc, que l'on ne cherche pas dans ma thèse l'intérêt d'une actualité provoquante; mon sujet, bien élevé au-dessus des rumeurs •contemporaines, va se perdre dans les profondeurs sereines de la théologie.
Chacune des trois personnes s'est réservé une tâche particulière dans l'ensemble des œuvres divines. Le
(1) Ephes., 5-20.