Tome I
Père la création, le Fils la rédemption, le Saint-Esprit l'Eglise. Non-seulement le Saint-Esprit a formé l'Eglise, mais il en a fait sa maison, car il s'est déposé dans son œuvre après l'avoir accomplie, et il n'en sortira jamais, si j'en crois cette promesse : « Je prierai mon Père et il vous enverra un autre Paraclet, afin qu'il demeure avec vous éternellement. » Or, voici le frappant rapprochement que je propose. Par certains côtés, le travail de la troisième Personne semble l'emporter sur celui de la première, car, tandis que la création fut détériorée par le péché au premier jour du monde, l'Eglise n'a point subi de déchéance originelle; en sorte que, telles furent les gloires de l'humanité dans l'état d'innocence, telles sont les gloires de la chaste Epouse du Christ, dans la virginale intégrité que dix-huit siècles de blasphèmes n'ont pu lui ôter. De même, en effet, que la chute en Adam fut cause de l'ignorance, de la concupiscence et de la mort, de même l'Eglise, qui n'a point participé à cette chute, doit être exempte de l'ignorance par l'infaillibilité, des souillures par l'incorruptibilité et de la mort par l'immortalité. Trois caractères qui ressortent des convenances rationnelles comme de la théologie positive, et que nous allons exprimer moins sous la forme d'un acte de foi que d'un acte d'amour.
L'homme ayant un besoin infini de la vérité, Dieu en devait placer le dépôt quelque part sur la terre : et
cette vérité ne pouvant rester douteuse, sous peine de faire à l'homme plus de mal que de bien, Dieu devait la mettre sons la garde de l'infaillibilité; et l'infaillibilité ne pouvant subsister sans organe, Dieu devait créer l'Eglise pour remplir cette belle fonction. Rien de plus convenable et de plus lumineux que cette économie. L'Eglise, c'est la société des âmes, ce sont les Etats de la vérité sur la terre; or, ainsi que dans les Etals ordinaires, il y a un pouvoir qui juge en dernier ressort et qui n'est pas jugé ; il faut un arbitrage suprême dans le royaume des esprits. Seulement, ce qui, dans l'ordre temporel, s'appelle souveraineté, dans la sphère où nous sommes, doit s'appeler l'infaillibilité; car les corps obéissent à un homme parce qu'il tient le sceptre, les âmes ne plient devant le commandement que parce qu'il ne se trompe pas.
Cela posé, que dirai-je sur un sujet où il y a tant à dire, pour incliner les esprits devant cette infaillibilité si outragée par les révoltes de la raison? Rien de mieux que de rappeller qu'elle a Dieu lui-même pour auteur, un lieu privilégié pour centre, une voix de père pour l'interpréter et une propagande de mère pour la répandre.
Dieu lui-même pour auteur. L'Eglise a été définie une incarnation permanente du Fils de Dieu sur la terre. Ceci n'est donc pas une création de l'histoire, ni un développement de civilisation, c'est une chose divine, fondée et entretenue d'une manière divine. On dit que saint Bernard entrevit un jour, dans l'extase, quelque chose du grand mystère de l'union de Jésus- Christ avec l'humaine nature. Qui me donnera de révéler l'union de Jésus-Christ avec son Eglise, et de chanter en un digne langage cet épithalame divin !
Voici ce que les Pères m'en ont enseigné. Quand Jésus-Christ s'incarna dans l'humanité, il lui communiqua sa vie; quand il s'incarna dans la société catholique, il lui communiqua son Esprit, en telle façon que l'Eglise, comme Marie, conçoit la vérité par l'opération de la troisième Personne. El il n'y a pas moyen de biaiser avec ce mystère, car Jésus dit à son Epouse immaculée, tantôt : Recevez le Saint-Esprit (I) ; tantôt : La vertu du Saint-Esprit résidera en vous (2). Après cela, plus de doute, l'Eglise est vraiment l'habitacle de l'Esprit saint au milieu des hommes ; on pourrait dire une sorte de basilique immense dont la chaire est occupée par saint Pierre, dont la table n'est rien moins que la communion des saints, et dont le sanctuaire est toujours rempli par la présence divine : avec cette différence que la présence divine a besoin d'être renouvelée, de temps à autre, en nos temples ordinaires, tandis qu'ici elle persévère jusqu'à la fin des siècles, en vertu de cette parole par laquelle le Saint-Esprit fut mis au tabernacle : Ecce ego vobiscum suni omnibus diebus usque ad consummatio?iem.
Cette infaillibilité a Dieu pour auteur. Elle a le lieu le plus célèbre de la terre pour centre. Rome, en effet, a effacé Jérusalem; et si les deux alliances ont pleuré tour à tour sur la perte de la seconde, nul ne peut évaluer la somme de ruines et de malheurs que supposerait, dans l'histoire, le renversement de la première. Il est ici-bas une colline auguste
(l,i Joann., 20-2\>.
(2) Acl., 1-8.
qui participe de la grandeur du Sinaï et de celle du Thabor. Comme le Sinaï, elle lance des foudres et des éclairs, et ses foudres ont exterminé toutes les hérésies, et ses éclairs illuminent la marche de la civilisation depuis dix huit -cents ans. Comme le Thabor, cette colline reçoit des rayons supérieurs aux clartés de ce monde, et ses perspectives tiennent le milieu entre les visions de la terre et celles de l'éternité. Or, ce sommet fatidique a été justement nommé la montagne des oracles, ou le Vatican (1). Là, il y a un voyant en qui l'Esprit de Dieu réside d'une manière immanente, et qui prononce des arrêts irréformables toutes les fois qu'il s'assied sur la chaire de Pierre pour parler. Sans doute, il ne fait pas la révélation, mais il la garde; il n'en peut accroître l'objet, mais il le déroule ; aussi les décrets qu'il promulgue, le long des siècles, touchent de plus près aux intérêts de l'humanité que la découverte des mondes inconnus, et l'humanité appercevra des degrès non des contradictions entre les décisions de la papauté et les révélations du paradis.
Que le lecteur ne se scandalise pas si j'ai l'air de comparer des choses qui ne sont pas comparables. La vérité de l'Eglise militante et celle de l'Eglise triomphante est la même, moins les voiles que la papauté soulève chaque jour. Saint Thomas ayant perdu, par la mort, un de ses disciples de prédilection, était souvent gratifié de la visite de cette âme qu'il avait tendrement chérie, et comme, pendant une de ces apparitions, le maître disait à l'élève : « 0 vous qui voyez maintenant la vérité en Dieu, dites-moi s'il y a des erreurs dans
il) De Vaticiniis.
mes leçons ; » celui-ci rendit à l'Ange des écoles celte répose sublime : « Comme nous avons entendu , ainsi nous avons vu dans la cité de Dieu. Sicut audii'imus, sic vidimus in civitate Dei (1). » Eh bien, voilà un témoignage qu'aucun docteur particulier ne peut recevoir au même titre que les vicaires du Christ. Ici-bas, la vérité se montre en énigmes; au ciel, en plein jour; et les Papes, qui ont mission d'initier le genre humain de l'un à l'autre de ces pôles de la lumière, sont les maîtres les plus assurés d'entendre éternellement, de la bouche des élus, cette sublime congratulation : Comme nous avons entendu à Rome, ainsi nous avons vu dans la cité de Dieu.
Ah! qu'on ne parle donc plus de l'immobilité de cette ville. Si elle est immobile, c'est comme le pivot autour duquel l'univers tourne, mais autour duquel on ne saurait cesser de tourner, sans s'échapper par la tangente vers des abîmes. Pékin, Constantinople, Pétersbourg peuvent disparaître de la terre sans que sa lumière en soit amoindrie, mais le jour où Rome serait effacée de la carte du monde, celui-ci, semblable à un vaisseau sans phare, serait balloté dans, une nuit effrayante , et les seuls qui n'en soient pas effrayés, sont ou les aveugles qui ne souffrent point des ténèbres parce qu'ils n'y voient pas, ou les malfaiteurs qui les aiment parce qu'elles sont favorables à leurs criminels desseins.
Aussi, je ne suis point étonné si notre siècle a regardé comme un martyre la mort pour ce lambeau de terre où reposent les fondements de l'ordre universel.
(1) Ps. 47-9.
Autrefois on réservait son sang pour la foi , aujourd'hui on le donne même pour le sol où elle rend ses oracles. Toutes les patries se sont coalisées pour la défense de cette commune patrie, et tandis que la mère d'Origène lui cachait ses vêtements pour l'empêcher de se livrer au bourreau, maintenant on voit les mères catholiques faire généreusement l'offrande de leur sang à cette sainte cause, et encourager, jusque devant la mort, leurs nobles fils devenus les confesseurs du droit pontifical sur le patrimoine de saint Pierre.
Encore une fois, je ne suis pas étonné si la France n'a pas voulu permettre que, par cette porte du Peuple où passa jadis Charlemagne, la révolution ne passe pas pour venir abattre ce que Charlemague édifia! « Sire, disait un jour Canova à Napoléon Ier, il y a, sur le tombeau des Apôtres, des souvenirs tels qu'ils sont imprenables, même pour vous. » Et ces souvenirs imprenables pour les puissants conquérants, qui serait assez grand, en Italie, pour s'en emparer? Il n'y a pas de danger; il faudrait abattre les portes des autres villes pour faire passer la majesté pontificale le jour où elle serait exilée de Rome; il faudrait affermer la moitié du Vatican le jour où une dictature plébéienne viendrait s'y installer. D'ailleurs, la condition première de toute installation, c'est que l'occupant et la place se conviennent. Or, entre toutes les places de cette terre, il n'y en a pas qui conviennent moins que le siège de l'infaillibilité à une démagogie, fille de Machiavel, qui n'aurait pas même une parole d'honneur à donner au monde , après lui avoir confisqué la parole de Dieu.
Nous connaissons l'auteur et le lieu de cette infaillibilité.
Quel est son organe? C'est la plénitude du sacerdoce ayant pour interprète une voix de père, et voici la genèse de cetle belle économie que j'ai déjà indiquée. Un jour , le divin Maître interrogeant ses disciples sur l'opinion qu'ils avaient de lui, Pierre prit la parole et répondit : Vous êtes le Christ Fils de Dieu vivant. En récompense de cette belle confession de sa divinité, Jésus reprit à son tour : Simon Barjona, vous êtes heureux, parce que ce n'est ni de la chair ni du sang, mais c'est de mon Père que vous tenez cette révélation ; et moi je vous dis que vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (1). Ces paroles sont les plus prodigieuses qui aient été prononcées sur la tête d'un mortel. Une fois proférées, elles sont demeurées au-dessus du trône de saint Pierre comme un son toujours vibrant, toujours agissant dans l'immensité des âges. C'est en vain que l'on tue l'homme qu'elles consacrent, elles passent à son successeur avec une vertu que les bourreaux ne peuvent entamer. Les formules sacramentelles ont besoin d'être renouvelées pour agir, celle-ci va se reposer sur tous les pontifes à venir pour les sacrer, en vertu d'une impulsion qui date de dix huit-cents ans. Sans doute elle n'est pas un sacrement, mais elle est au-dessus, car elle est la source des pouvoirs d'ordination, des pouvoirs de juridiction, de la généalogie pastorale, et les pontifes qu'elle a marqués au front ont mérité d'être appelés les vicaires de Jésus-Christ, parce qu'ils sont les Pères de la lumière évangélique dans l'univers.
(1( Matth., 16-17 etsuiv.
Vous qui êtes les sujets et les disciples d'une telle infaillibilité, voulez-vous savoir pourquoi, au milieu de tant d'éclipsés et d'orages, cette lumière ne défaille pas? C'est qu'elle vient de l'amour, et que l'amour, comme tous les grands feux, est allumé plutôt qu'éteint par les souffles qui passent sur son foyer. Singulier rapprochement ! l'amour profane est un principe d'aveuglement; aussi le paganisme l'avait représenté avec un bandeau sur les yeux. L'amour sacré, au contraire, est un principe de lumière. En voulez- vous la preuve irrécusable ? Simon-Jean, ni aimez-vous plus que ceuxci? Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Et quel sera le prix de cet amour trois fois juré? Le voici : Paissez mes brebis, paissez mes agneaux (1), c'est-àdire le gouvernement du monde par l'infaillibilité.
Ainsi c'est le feu qui est, dans l'Eglise comme dans la nature, la source de la. lumière. Cest l'amour qui est le principe de l'autorité enseignante, et voilà pourquoi , sans doute, l'organe de l'infaillibilité de l'Eglise porte le nom le plus doux qui puisse être donné à la souveraineté. Les autres dominateurs s'appellent des autocrates ou des césars ; celui-ci prend le titre sympathique de Père, Papa ; même, pour distinguer sa tutelle et son enseignement de tant de paternités métaphoriques qui remplissent la terre, les peuples le nomment le saint Père ! Il est impossible de prononcer ce nom avec l'impartialité de l'indifférence. Tout ce qui regarde une telle paternité est une question de famille d'un bout du monde à l'autre, et, dès que l'on y touche, une émotion inusitée fait tressaillir l'univers, comme si la
(t) Joann., 21-15 et suiv.
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majesté sacrée de la nature était outragée dans son sein !
Quand autrefois l'empire romain s'écroulait, les seigneurs gaulois exprimaient à Àvitus l'immensité de cette détresse en disant : L'univers souffre à Rome. Jamais peut-être ce phénomène de sentiment moral ne s'était produit autant que de nos jours. En voyant couler les pleurs de Pie IX, nous avons été étonnés de tout ce que l'homme peut souffrir dans le cœur d'un autre que lui-même ! C'est que Rome étant le cœur du monde, quand le cœur est plein de larmes, le corps tout entier est en révolution. Et voilà longtemps qu'une telle passion possède les peuples ; déjà Tertullien la désignait par ce sublime néologisme Romanitas. allusion consonante à cet amour non moins universel humanitas ! L'amour de Rome, l'amour de l'humanité , deux affections qui peuvent se séparer dans un cœur, mais qui ne s'y rencontrent jamais sans le féconder !
Cette infaillibilité a Dieu pour auteur, un lieu privilégié pour centre , une voix de Père pour l'interpréter, ajoutons, et une autorité de mère pour la propager. Une mère affirme et ne démontre pas ; les docteurs dissertent, les maîtres argumentent, une mère dit : Cela est ou cela n'est pas, et son autorité surpasse toutes les autres, est, est; non, non. D'autres forment des convictions avec des raisonnements, elle les forme comme Dieu avec sa parole et sa tendresse: et jamais l'homme, qui renia tant d'autres enseignements, n'a pu devenir sceptique à cette vérité qui se convertissait en amour, avant de lui arriver, en passant par le cœur le plus dévoué qui ait battu pour lui. Voilà la méthode de propagande de l'Eglise : elle laisse la controverse
aux écoles, elle ne fait que des actes de foi ; elle n'a pas mis uq seul syllogisme dans ses décisions, et elle est entrée dans les convictions du monde sans coup férir.
Cependant, tandis que l'amour égare l'intelligence des hommes, n'allons pas croire que le sien subisse ces vertiges humiliants. Plusieurs docteurs ont écrit le livre de leurs rétractations, l'Eglise corrige les pensées de tout le monde et n'est jamais corrigée. N'allons pas croire que ses leçons ne captivent que les faibles d'esprit; y a-t-il une galerie des illustres qui vaille la sienne, depuis saint Augustin jusqu'à Bossuet? A elle seule, elle représente plus d'intelligence que toutes les sectes de l'univers. Enfin, n'allons pas croire qu'elle obtienne des adhésions enthousiastes plutôt que de fermes convictions; on la croit plus que la science, on la croit plus que le génie, on la croit plus que les écoles rivales, on la croit plus que les multitudes, on la croit plus que soi-même; et, tandis que personne n'est capable de mourir pour son symbole philosophique; qu'une tyrannie quelconque osât retrancher un iota du Symbole des Apôtres, nous sommes des millions de catholiques prêts à monter sur les échafauds pour lever notre main et donner notre tête, en disant : Je le crois, credo.
Et ils sont logiques les hommes qui meurent pour cette infaillibilité ! Qui pourrait dire ce qu'ils seraient le jour où elle ne serait plus? Abstraction faite de cette autorité irrécusable protégeant l'enfance , le peuple , le vulgaire même des gens éclairés contre l'erreur, les tyrannies intellectuelles changent, mais la, tyrannie est immuable. Tantôt, ce sont des Eglises nationales où l'infaillibilité est remplacée par la force ; tantôt, ce sont des milliers de sectes qui n'ont plus de nom pour en avoir trop:
tantôt, c'est une indépendance factice où les esprits s'affranchissent de la véritable infaillibilité, pour se prosterner devant celle de tous les blasphémateurs. En un mot, le choix est à faire entre l'infaillibilité de l'Eglise et le chaos. Et cependant, remarquons que nulle autre Eglise que la nôtre ne s'est risquée à revendiquer une telle prérogative : c'est que tout homme comprend bien que s'il ne se proclame pas infaillible, il n'obtiendra pas la foi des autres; mais il comprend aussi qu'en se déclarant tel, il devient la risée de l'univers,, parce qu'il ne pourra pas jouer le rôle qu'il entreprend. Or, comme seul le catholicisme a osé afficher une telle prétention, surtout, comme seul il la justifie depuis dix-huit cents ans, j'éprouve le besoin de crier, au terme de ce volume consacré à la vérité du christianisme : Christianus nominor, sed caiholicus cognominor, je m'appelle chrétien, mais je me surnomme chrétien catholique.
Ici, adressons nos réparations à l'infaillibilité de notre Mère. Combien d'hommes sont plus crédules envers leurs propres pensées qu'envers la parole de Dieu, et accordent plus de confiance à des systèmes pervers qu'à nos oracles sacrés ! Quant à nous, par la même raison que nous sommes respectueux pour les temples, inclinons-nous devant la majesté de l'Eglise, car le Seigneur, par sa vérité, est véritablement en ce lieu. Vere Dominus est in loco isto. D'ailleurs, la docilité à l'Eglise est la dévotion envers la troisième Personne de la Trinité qui l'inspire; au contraire, le péché contre l'Eglise, c'est le péché contre le Saint-Esprit, auquel il ne sera fait grâce ni dans ce monde ni dans l'autre ; voilà pourquoi les hérétiques, qui s'en prennent à l'Eglise, ne se convertissent presque jamais; tandis que les athées, coupables envers la création, et les déistes, blasphémateurs de la rédemption, ont des écarts
moins désespérés. Heureux ceux qui savent embrasser la plus grande certitude possible à l'esprit humain par cet acte de foi : Credo Ecclesiam. Et, de même que l'impiété contemporaine n'attaque plus les dogmes, mais l'Eglise qui en garde le dépôt, pour renverser toutes les vérités par une seule négation, de même, soyons fiers de mettre toute la somme de noire vérité dans un mot, et de pouvoir faire d'un seul cri la réponse à tous les blasphèmes : Credo Ecclesiam.
J'ai traité de la sainteté de l'Eglise. Complétons nos idées sur ce point sans nous répéter. L'Eglise est immaculée, non-seulement comme l'était l'humanité à l'état d'innocence, mais comme le fut Marie elle-même, qui vint au monde sans tache et impeccable. Il convenait qu'à titre d'Epouse du Saint-Esprit, l'Eglise fût exempte de souillure aussi bien que la Mère du Fils. Sans doute, il y a, dans l'Eglise, une partie humaine qui exclut la perfection absolue , car partout où atteignent les flots de la liberté, ils déposent quelque chose de leur limon. Mais la pureté incorruptible de l'Eglise, considérée dans les éléments divins qui y concourent, est d'autant plus digne de notre admiration, qu'elle déborde par delà les limites du monde que nous habitons, et qu'elle s'étend aux trois nefs qui composent la basilique, à l'Eglise militante, à l'Eglise souffrante, à l'Eglise triomphante.
La première est d'abord immaculée dans sa nais-
sance et il n'est point possible de le révoquer en doute. Nos souillures sont une transmission généalogique, comment aurait-elle contracté ses taches, une société sortie, sur le Calvaire, du sein ouvert de Jésus, ainsi que notre première mère naquit d'une côte d'Adam ? Comment se serait-il trompé, dans sa vie et dans sa mort, le Dieu qui s'est livré pour conserver l'Eglise immaculée? Tradidit semetipsum pro ea ut illam exhibera immaculatam. L'Eglise est encore immaculée dans sa doctrine, car, plutôt que de retrancher un mot de son Symbole, celui qui exprime la consubstanlialité du Verbe, elle a consenti à perdre la population de toutes les sectes ariennes. Plutôt que de transiger sur la procession du Saint-Esprit, elle sacrifie ses plus anciennes conquêtes de l'Orient. Plutôt que de mutiler l'intégrité d'un sacrement, elle subit la vengeance d'Henri VIII et la désertion de l'Angleterre. Enfin, plutôt que de sanctionner, sans restriction, les principes de 89, elle affronte le choc de tous les préjugés modernes coalisés contre elle, comptant sa popularité pour rien, la vérité pour tout, et faisant sans cesse ce qu'il faut pour être humainement immolée , si elle n'était divinement préservée.
L'Eglise n'est pas moins immaculée dans ses institutions, car ou peut s'en rapporter, sur ce point, à l'impartialité de Voltaire. « Peut-être n'y a-t-il rien de plus « grand sur la terre, dit-il, que le sacrifice que fait « un sexe délicat de sa beauté et de sa jeunesse, sou- « vent de la haute naissance, pour soulager, dans les s hôpitaux, ce ramas de toutes les misères humaines « dont la vue est si humiliante pour notre orgueil et « si révoltante pour notre délicatesse. Les peuples « séparés de la communion romaine n'ont imité
« qu'imparfaitement une charité si généreuse (1). » L'Eglise est relativement immaculée dans ses membres, car y a-t-il, sous le soleil, une autre société religieuse où la sainteté soit continuellement certifiée par le pouvoir des miracles, où surgissent, à tout instant, des types de grandeur morale dignes d'être placés sur des autels, dont 90 chefs soient inscrits au catalogue des saints et 33 au nombre des martyrs, enfin dont les pertes elles-mêmes attestent la pureté, en ce sens que l'hérésie a pu écrire : « Le protestantisme est l'égout du catholicisme : quand le Pape sarcle son jardin, il jette les mauvaises herbes par-dessus nos murs. »
Et cette sainteté de l'Eglise est si absolue, qu'elle atteint même là où l'Eglise ne paraît pas, et qu'elle absorbe toutes les autres saintetés de la terre. Tout comme hors de l'Eglise il n'y a point de salut, hors de l'Eglise il n'est point davantage de ces vertus surnaturelles qui méritent le salut : tout ce qui entre au ciel doit sortir de ce creuset préparatoire , et ceci n'est point une exigeance arbitraire. Ou bien les dissidents pratiquent la vertu avec des entêtements coupables contre la vérité, et alors Dieu ne doit aucune récompense à des efforts dont il n'est point le vrai mobile ; ou bien les dissidents sont fidèles à toute leur conscience, et dans un état d'irréprochable bonne foi, et alors ils appartiennent à l'âme de l'Eglise ; de telle sorte qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de faire un bien surnaturel en dehors de ce sein maternel, que l'Eglise est, à la fois^ la source et le réservoir de toute sainteté terrestre, et que si, par impossible, elle venait à disparaître, le
(1) Essai sur les mœurs.
monde disparaîtrait avec elle, parce que le monde sans l'Eglise serait abominable aux yeux de Dieu.
Sur ce point, n'insistons plus ; j'ai signalé déjà les vertus réservées au christianisme en général, et celles qu'engendre seul le christianisme catholique. Ce n'est point, d'ailleurs, dans la patrie de Germaine qu'on pourrait contester avec quelque vraisemblance à l'Eglise sa puissance de sanctification. Notre génération a entendu le Te Deum de cinquante canonisations, dans ce Te Deum en marbre qui s'appelle Saint-Pierre de Rome, et si Pie IX est entouré dans les deux de tous les saints qu'il couronna, la gloire de son règne éternel promet des réparations à sa royauté temporelle proscrite, dépouillée et saturée d'amertumes.
J'entre dans la seconde nef de la basilique, et j'y découvre une sainteté encore plus éclatante, quoique moins visible. Selon les théologiens ascétiques, Marie regarde dans ce séjour de pleurs, et les Anges y descendent pour consoler. Comme elle est grande la foi de cette Eglise qui a touché et senti Dieu par les flammes de sa justice ; et son espérance, puisqu'elle est ie seul avantage de ce séjour sur la damnation éternelle; et sa charité, enfin, puisque les martyrs du purgatoire ont vu Dieu un instant, à l'heure du jugement, et en ont conservé une langueur d'amour que toutes les extases de la terre n'égalent pas!
Eh bien, il faut le dire, cependant, aux saints de l'Eglise militante, voilà une sainteté qu'ils peuvent accroître par la leur. Oui, par nos pieux suffrages, nous sommes les aumôniers du ciel et de la terre auprès des âmes éplorées du purgatoire. Par nos prières, nous faisons monter les subsides de l'Eglise d'en bas et tomber ceux de l'Eglise d'en haut dans celle du milieu.
SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE. 44y
Aussi, le jour où les saints qui méritent ne feraient rien pour ceux qui ne peuvent plus mériter, la chaîne qui relie les diverses parties de la création spirituelle serait brisée, et les trois Eglises, semblables à trois mondes échappés par la tangente, s'en iraient, aux siècles des siècles, accomplissant leurs révolutions dans un isolement sans fin ! Ils sont de puissants libérateurs ceux dont le bras peut atteindre si haut et si loin , et accomplir ces sublimes délivrances ! Nous, qui courons à l'incendie et qui honorons d'une gloire particulière tant d'autres sauvetages, ne dédaignons pas celui-ci. Quelle ne sera point notre joie de trouver, sur l'autre bord, toute une population de bienheureux, que nous aurons affranchis sans les connaître, et qui nous en béniront à jamais!
Enfin, la dernière nef est la plus noble partie de cette basilique trois fois sainte. Ici , en -effet , rien d'impur ne fut jamais admis, et c'est le cas de développer une belle idée de Vincent de Lérins. Il y a des lois souveraines que Dieu lui-même est obligé de suivre quand il crée, parce qu'elles sont le type de la perfection , et de ce nombre est la loi d'unité. Ce principe établi , voilà Dieu qui a conçu une œuvre composée de trois parties, l'Eglise militante, l'Eglise soulfrante, et l'Eglise triomphante. De quel lien se vat-il servir pour faire l'unité entre les divers membres de sa pensée? Sera-ce de la foi? Non, car dans la troisième nef la foi est remplacée par la vision. Sera-ce de l'espérance? Non, cardans la même nef l'espérance est remplacée par la possession. Ce sera donc la charité qui emportera, d'un mouvement harmonique, les trois fractions de la création surnaturelle. C'est par la charité que les trois Eglises fraterniseront dans la plus