Tome I. 'i
vaut après ces événements est exposé à tomber dans Terreur.
Or, les évangélistes sont contraints par les nécessités de leur narration à de très-nombreux détails géographiques. Ils nomment les villes, les villages, les cours d'eau, les lacs, les montagnes de la Galilée, de la Samaiïe et de la Judée. Ils déterminent la distance d'un lieu à un autre , ils donnent le tracé des routes qui sillonnaient la Palestine, et tout cela avec une exactitude qui ne se dément pas. De grands travaux ont été accomplis pour contrôler les Evangiles au point de vue de la géographie ; on a consulté le Talmud, Philon, Josèphe et d'anciens monuments ; la confrontation des tableaux topographiques contenus dans ces sources, avec ceux que fournil l'Evangile, a mis dans le plus grand jour la vérité de ces derniers.
Aussi Ctaike, après avoir parcouru la Palestine, écrit : « La description géographique des Livres sacrés, comparée aux monuments, surpasse toute attente. » Il est remarquable que Strabon, Quinte-Curce, Virgile, Tite-Live, Philostrate ont commis de graves erreurs en décrivant les pays qu'ils n'avaient pas vus. Si nos évangélistes avaient écrit en dehors de la contrée et de l'époque dont ils sont les historiens, et s'ils n'avaient fait, à cet égard, que collalionner les récits légendaires épars dans les différentes communautés chrétiennes , quelles méprises grossières n'auraient-ils pas commises ! Dans cette hypothèse, rien n'eût été plus difficile que de tracer un tableau de l'état juif après sa ruine. Les nombreux changements qui la précédèrent, l'horrible catastrophe qui bouleversa si profondément Jérusalem et ses environs, les transformations qui donnèrent à ce pays une physionomie nouvelle, tout cela mettait presque un écri-
vain postérieur dans l'impossibilité d'être fidèle. Ajoutez que, sous Adrien, on détruisit de fond en comble neuf cent quatre-vingt-cinq villages et cinquante places plus considérables, et jugez ensuite quelle eût été la tâche d'un écrivain voulant, sous Antonin, représenter la Judée telle qu'elle était sous Tibère.
La Palestine, dit Cellerier, voyait alors sa physionomie souvent modifiée. Séjour de trois peuples, différents de mœurs et de langage, les Hébreux, les Hellénistes les Romains, elle en recevait la triple empreinte. Tour à tour prise par Pompée, opprimée par Hérode, désolée par Titus et presque anéantie par Adrien, elle changeait chaque jour d'aspect et de lois, ainsi que d'habitants et d'oppresseurs. Comment un faussaire, à la distance où les mythologues l'imaginent, se serait-il tiré de ce dédale et aurait-il su retrouver les noms, les mots, les dates d'un temps entièrement évanouis, car, à l'époque de cette prétendue rédaction, la nationalité juive était anéantie. Donc, évidemment, les évangélistes ont été des témoins oculaires, car les recherches les plus minutieuses et les plus malveillantes n'ont pu prendre leur exactitude en défaut, et cette exactitude leur eût été impossible s'ils n'avaient point certifié de visu tout le récit qu'ils ont signé (I).
Outre les garanties de l'histoire, de l'ethnologie, de la numismatique et de la géographie, la vérité du récit évangélique en possède une cinquième tirée de l'intégrité des textes sacrés. Si ces textes, en effet, sont tels que l'inspiration primitive les a produits, le travail d'additions successives et d'adultération que suppose le my-
(I) M. l'abbé Vilmain, Elude critique sur les Evangiles.
thisme est imaginaire, et le mythisme lui-même est condamné.
L'intégrité du livre le plus copié qui fût jamais ne doit pas s'entendre dans un sens absolu, mais seulement quant à la substance des choses importantes, soit relativement au dogme , soit pour la morale. Cette intégrité est la seule qu'il soit raisonnable d'attendre, car l'infaillibilité, qui a été accordée aux auteurs sacrés, ne pouvait s'étendre à tous leurs copistes et à tous leurs traducteurs. Autant vaudrait exiger de la Providence qu'elle préserve les saints Livres des incendies, des inondations, de la vétusté et des mille accidents qui les peuvent détruire. Evidemment il suffit à son dessein que leur intégrité morale soit maintenue, et que ni le temps ni les hommes ne puissent rien contre cette suprême garantie de la vérité au milieu du monde. Or telle est la conservation des textes évangéliques et, partant, la certitude des faits qu'ils racontent, car la seconde dérive de la première.
Les mythologues s'accommoderaient volontiers de cette explication de M. Renan : Pendant cent cinquante ans après Jésus la parole était tout, les Evangiles comptaient pour très-peu; « on se prêtait ces petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire (I) ».
Mais est-ce ainsi qu'a été écrite l'histoire évangélique?
(l.l Vie de Jésus. Introduction.
La vigilance perpétuelle de l'Eglise ne permet pas de l'admettre, et cette vigilance date du premier siècle. Saint Jean, en terminant son Apocalypse, menaçait des châtiments les plus terribles quiconque oserait ajouter à son livre ou y retrancher. Saint Justin déclarait qu'altérer les Ecritures était un crime plus grand que celui d'adorer le veau d'or. Denys de Corinthe, vers l'an 170, appelait les téméraires capables de cette falsification des apôtres de Satan; tous les Pères, accoutumés à dirimer les controverses d'après ces textes vénérés, en gardent la lettre avec un soin jaloux. Tertullien et saint Epiphane s'élèvent contre Marciou parce qu'il avait mutilé l'Evangile de saint Luc pour les besoins de sa cause. Enfin les chrétiens sont formés à un tel respect pour les saints Livres que plusieurs martyrs versent leur sang en Afrique plutôt que de les livrer au proconsul. Mais de quel droit l'Eglise aurait -elle condamné les outrages des hérétiques contre l'Ecriture, si elle en avait commis de pareils de son côté? Le supposer, n'est-ce pas une contradiction dans les termes, puisque c'était alors se séparer de l'Eglise que de toucher aux textes sacrés.
L'unité de composition dans les Evangiles est encore la marque indubitable de leur intégrité; ils n'ont pas seulement un caractère d'originalité dans le fond, ils l'ont jusque dans leur style : style imparfait, incorrect, plein d'hébraïsmes, ployant le mot à des emplois, à des combinaisons que les classiques n'ont jamais connus. Style , d'ailleurs , qui décèle clairement la plume d'un Juif écrivant le grec. Mais, après les temps apostoliques , les Juifs ne sont plus nombreux dans l'Eglise. Tous ceux qui écrivent sont Grecs. Cela étant, les faux évangélistes, que les mythologues suppo-
ÔI8 LA CRITIQUE
sent à la place des véritables , eussent -ils renié la pureté hellénique pour adopter un langage à demi barbare? Aussi, en présence de ces faits, tous les critiques qui optent pour l'opinion des remaniements successifs sont obligés de les faire remonter aux temps apostoliques, c'est-à-dire quand les témoins oculaires abondaient et rendaient impossible l'altération de celte vénérable histoire.
L'état des manuscrits est aussi une preuve matérielle contre toutes les hypothèses défavorables à la vérité que nous défendons. On suppose, au détriment des Evangiles, une chose véritablement inouie dans l'histoire de la littérature, des copistes altérant impunément, à leur gré, le texte qu'ils ont à reproduire! Est-ce que l'on a jamais contesté, pour le même motif, les œuvres d'Hérodote, de Platon et de Cicéron? Est-ce que celles-ci, cependant, n'ont pas été mille fois moins protégées contre les faussaires que les Evangiles, puisqu'ils comptaient autant de gardiens vigilants qu'il y avait d'évèques et de fidèles dans l'Eglise? Mais supposons, contre toute vraisemblance, que la transcription des textes sacrés a été l'objet d'une fraude sans contrôle et sans frein, chaque copiste ayant un droit égal, le texte altéré dans une première copie pourra l'être encore dans la suivante, et les divergences s'accroissant à mesure qu'on s'éloignera de l'origine, avant la tin du deuxième siècle on aura autant d'ouvrage divers qu'il existera de manuscrits. Or, à cette époque, les quatre Evangiles existaient dans une forme parfaitement arrêtée et reçue. Dira-t-on que ce fut l'effet d'une convention ? Mais où en est la preuve? où en est même la possibilité? Sans doute, un texte que l'on suppose avoir été si diversement interpolé dans les copies ne dut
pas être ramené à son imité actuelle sans concert; mais ce concert, comment l'admettre, alors que tant de sectes intéressées à le dénoncer n'en disent pas un mot ?
D'ailleurs, le concert étant admis, comment aurait-on perdu jusqu'au dernier de ces exemplaires rejetés pour faire place au texte actuel ? Les copies des Evangiles étaient fort nombreuses à la fin du deuxième siècle. En évaluant, comme le fait Norton, d'après Gibbon, la population du monde romain à 120 millions d'âmes, et les chrétiens à la quarantième partie, si l'on compte seulement un exemplaire de la Bible par mille chrétiens, on est obligé d'en supposer 3,000 copies. Et pas une de ces copies n'aurait été retrouvée? Et celte proscription imaginaire, prononcée à la fin du second siècle contre tous les textes non reçus, les aurait fait disparaître à jamais, même chez les dissidents?
Non, la vérité est qu'il y avait des manuscrits, au temps d'Origène, ayant souffert par la faute des copistes. Mais un travail de collation entre le texte pur et ces copies parut facile à ce docteur, ce qui ne l'eût pas été dans l'hypothèse d'une corruption ancienne et générale, telle que la supposent les mythologues. C'est pourquoi Origène nota les variantes, signala les fautes, et les fautes n'étaient pas plus graves, ni les variantes plus nombreuses que celles des manuscrits ordinaires. Le temps, beaucoup plus long, qui s'est écoulé depuis Origène, tout en multipliant avec les transcriptions les chances d'erreurs, n'a pas compromis davantage l'intégrité de la narration sacrée. Lorsque le docteur Mill, après trente ans consacrés à comparer les manuscrits du Nouveau Testament, publia -ses trente mille variantes, il y eut un moment d'étonnement et
de crainte; pourtant, il n'y avait là rien que de trèsnaturel, car Bentley a compté jusqu'à vingt mille variantes dans Térence; n'en compte-t-on pas plus de dix mille dans la traduction officielle de l'Eglise anglicane, quoique les imprimeurs soient, en général, plus exacts que les copistes? Les variantes, d'ailleurs, doivent se peser plutôt que se compter. Or, de toutes celles qui ont été signalées, une dizaine, tout au plus, ont une certaine portée relativement au dogme, et aucune n'en a par rapport à l'histoire évangélique. N'est-ce point la preuve que l'Evangile nous fut transmis vierge de toutes les interpolations imaginées par l'exégèse mythologiste (1).
Mais ces conclusions tirées de l'état des manuscrits se confirment par l'étude des traductions antiques. Plusieurs nous donnent l'état du texte original pour une époque antérieure à nos plus anciennes copies ; or, les versions syriaque, copte, arménienne, qui ont précédé celle de saint Jérôme, attestent l'identité primitive des Evangiles tels que nous les connaissons.
Il y a une autre source d'arguments qui nous est plus accessible : je veux parler des citations des Pères. Il est vrai qu'ils citent souvent de mémoire et ne doivent pas être invoqués à l'appui de cette thèse sans quelque circonspection ; mais en tenant compte de ces incorrections , il y a une grande force dans la preuve suivante : « Parcourez, dirons-nous à la critique néga- « tive , parcourez les écrits innombrables des Pères « de l'Eglise qui dans leurs commentaires, dans leurs « traités dogmatiques, dans leurs homélies ont trans-
(1) H. Wallon. De la croyance due aux Evangiles.
« crit en quelque sorte le Nouveau Testament tout « entier. Vous y retrouverez le sens et presque tou- « jours les paroles mômes de nos Livres saints; en sorte « que, si, par impossible, ces Livres venaient à dispa- « raître tout-à-coup , il serait aisé de les refaire en « rassemblant les citations éparses dans les auteurs « ecclésiastiques. Preuve démonstrative de l'intégrité « constante des livres du Nouveau Testament, puisqu'il « en résulte que nos exemplaires actuels sont parfaitement « conformes à ceux de la plus haute antiquité (I). »
Enfin, étayons l'intégrité de nos saints Livres par l'argument classique qui a été fait en faveur de leur authenticité. A quelle époque leur falsification historique? Au siècle des apôtres ou après? Au siècle des apôtres, c'était trop tôt car les apôtres ou les hommes apostoliques auraient protesté et la postérité chrétienne en aurait su quelque chose. Après le siècle des apôtres, c'était trop tard, car alors les textes sacrés étaient aux mains de toutes les sectes, traduits dans toutes les langues, lus dans toutes les familles ; il était impossible de les retirer tous de la circulation pour les altérer collectivement ; et, d'autre part, l'altération n'eût servi de rien si elle n'eût pas été collective. Ajoutons que les jalousies de l'orthodoxie comme celles-mêmes du préjugé chrétien lui-même étaient de connivence pour veiller sur ce dépôt sacré. Au quatrième siècle, l'évéque Spiridion s'étant aperçu qu'un autre nommé Tryphillus , dans son sermon , changeait un mol de l'Ecriture par vaine délicatesse de rhéteur, Spiridion indigné lui demanda s'il se croyait plus habile que le
(1) Duvoisin. Démonstrations évangéliqnes.
Saint-Esprit et il sortit en signe de protestation. Sozomène parle d'une sorte d'émeute populaire, occasionnée un jour par la prédication d'un Evêque qui s'était permis la même altération que Tryphillus. Enfin saint Jérôme entreprit sa traduction de l'Ecriture avec une véritable frayeur des cris qu'allait pousser contre lui le peuple passionné pour l'antique version des Septante. Frayeur si bien justifiée, d'ailleurs, que pendant longues années la lecture de la Vulgate provoqua des troubles dans les Eglises à cause de ses divergences avec les traductions précédentes que la multitude avait apprises par cœur. Il faut donc convenir que des textes aimés, gardés et défendus avec tant d'ombrage ne pouvaient être impunément et clandestinement défigurés.
Terminons cette démonstration de la vérité historique du Nouveau Testament par la réponse à une objection connue, réponse, du reste, qui a l'autorité d'une preuve. Il y a eu des Evangiles apocryphes, dit-on, et reconnus pour tels par l'Eglise elle-même. Pourquoi les Evangiles canoniques jouiraient-ils d'un plus grand crédit? Quelle autorité ont-ils de plus que les autres soit dans l'ordre historique, soit dans l'ordre surnaturel?
Il y a eu des Evangiles apocryphes, donc tous doivent passer pour tels, cela revient à dire : il y a des erreurs, donc il n'y a pas de vérité ; comme si les contrefaçons n'étaient pas un hommage rendu à la valeur de la chose contrefaite ! comme si l'alliage n'était pas une preuve eu faveur de l'or , puisqu'il ne peut en égaler le prix! Et comme si l'Eglise ayant éliminé cinquante faux Evangiles de son canon , par ce seul fait, ne méritait pas d'être crue davantage quand elle en déclare quatre véritables.
Eli quel meilleur témoignage à l'appui de l'histoire, selon les vrais Evangiles, que l'impossibilité où sont les apocryphes d'être véritablement historiques! Chacun de leurs pas sur ce terrain est marqué par une chute. L'Evangile de la Nativité de Marie, remontant jusqu'au temps qui précède sa naissance, nomme un grand prêtre Issachar dont on ne trouve aucune trace dans Josèphe. Le faux Evangile selon saint Matthieu et le Protévangile de saint Jacques appellent ce grand-prêtre Ruben avec aussi peu d'exactitude. L'Evangile arabe de l'enfance de Jésus le fait venir à Memphis en Egypte... pour y voir Pharaon. L'Evangile de Nicodème commet les plus étranges bévues en histoire et en géographie : il fait dire par les Juifs à Pilale : notre loi nous défend de faire mourir personne, tandis que c'était leur servitude et non pas leur loi qui leur était ce pouvoir. Il raconte que trois Juifs, un docteur, un prêtre et un lévite reviennent de Galilée annoncer au sanhédrin qu'ils y ont vu Jésus montant au ciel sur la montagne des Oliviers, ce que les distances rendaient impossible. Voilà comment il est peu aisé aux inventeurs de se transformer en historiens.
Les apocryphes réussissent-ils mieux dans la vérité de leur merveilleux? Qu'on en juge, et l'on verra que si les miracles de l'Evangile portent l'idéal de la beauté morale, ceux de ces conteurs puérils tombent sous le coup de leur propre ridicule. L'un, pour nous montrer la nature entière cemme en suspens à l'avènement du Fils de Dieu, imagine des ouvriers portant, à la bouche une nourriture qui n'y arrive pas, le bâton d'un berger demeurant levé sur des brebis qui demeurent immobiles, des béliers altérés se penchant sur des eaux qu'ils ne peuvent atteindre. Dans le massacre des Inno-
cents, le même représente Jean -Baptiste soustrait à la mort par une montagne qui s'entr'ouvre et le recueille avec sa mère, et, quand Zacharie, son père, est égorgé entre le vestibule et l'autel, son sang changé en pierre, ainsi que le Talmud le raconte du fils de Joïada.
Un autre, l'Evangile de saint Thomas parle de Jésus comme d'un petit magicien qui forme d'une terre molle des passereaux , lesquels , à sa parole , s'animent et s'envolent sous les regards du peuple. Un de ses compagnons de jeu ayant eu la malice d'ébrécher une petite piscine où Jésus avait recueilli des eaux de pluie, Jésus le fait sécher sur pied, sauf à le ressusciter à la prière de ses parents, avec des circonstances révoltantes. Un autre enfant courant dans la rue et l'ayant heurté à l'épaule, Jésus s'écrie en colère : Tu n'iras pas plus loin et l'enfant tombe mort. L'Evangile arabe nous montre les prodiges les plus singuliers opérés par l'eau qui servait à laver le divin Enfant. En Egypte il trouva un beau jeune homme métamorphosé en mulet par des femmes jalouses , et il le ramène à sa forme primitive pour le rendre à sa fiancée éplorée. Là, il rencontra encore deux voleurs en traversant le désert, et il dit à sa mère : « Dans trente ans , les « Juifs me crucifieront à Jérusalem et ces deux lar- « rons seront avec moi sur la croix, Titus à ma droite « et Dumachus à ma gauche. » De là il se rend avec ses parents dans une ville d'idoles qui, à son aspect, se change en colline de sable. A son retour vers Bethléem, il trouva deux enfants malades qu'il guérit; l'un devait être saint Barthélémy, l'autre Simon le Cananéen. Enfin, Judas lui apparaît, aussi à cette époque, sous la forme d'un petit possédé qui mord tout le monde à belles dents et qui veut mordre Jésus
lui-même; mais Jésus pleure, le délivre et le diable sort du possédé sous la figure d'un chien enragé.
Est-ce assez de folies? Suivrons-nous encore, auprès de Joseph représenté en charpentier maladroit, Jésus réparant par des miracles les portes, les coffres et les cribles que son père putatif manquait? Croirons-nous qu'un jour il soit venu à Jérusalem pour agrandir un trône, qui avait été commandé à Joseph par le roi, et dont les mesures avaient été mal prises? C'est assez, c'est trop pour le respect qui est dû à notre lecteur et surtout à notre Dieu !
Maintenant, rappelez-vous l'Evangile véritable, et ditesmoi si cette contrefaçon elle-même ne le révèle pas. Ah ! c'est que rien n'est moins facile à imiter que le divin ! Les mythologues ont beau s'y essayer, il y aura toujours en celui-ci un arôme, une saveur goûtée de l'âme, que leurs romans n'exhaleront pas. Un des plus solides caractères de toute la vérité chrétienne, c'est l'impossibilité où était l'homme de l'inventer, et ceci est applicable à l'histoire de cetle vérité, comme à ses dogmes et à sa morale, car les faits de l'Evangile sont aussi introuvables pour nous que ses maximes.
Les livres du Nouveau Testament sont authentiques, son histoire est certaine, ses dogmes sont-ils d'origine divine ou de formation purement humaine? La négation n'hésite pas à répondre dans le dernier sens. Comme si, pour être divine, une dogmatique ne devait contenir aucune vérité connue, et comme si la totalité du vrai n'en devait pas
renfermer les parcelles, on reproche au christianisme, ce qui est sa preuve, d'avoir collectionné dans un ensemble évidemment surhumain les fragments de vérité épais au sein de la circulation générale. S'il ne se les était point assimilés, on l'aurait accusé d'être incomplet; il se les approprie, et on l'accuse de plagiat. Cependant, pour élever un édifice original, il n'est pas besoin de n'employer crue des matériaux neufs, il suffit de les disposer d'une manière entièrement nouvelle. Certes, jamais le bon sens ne contestera la gloire d'un tel succès à Jésus-Christ. Mais la critique peut mettre en question même le bon sens; et ce qui le prouve, ce sont ses attaques contre l'origine divine des dogmes chrétiens.
Ici encore elle ne procède point de l'érudition, comme elle en a la prétention, mais du système. Elle pose en principe qu'un symbole religieux ne peut descendre du ciel, parce que l'Auteur de la nature, s'il y en a un, se contente d'assister au jeu invariable des forces aveugles ou intelligentes qu'il créa, sans le troubler jamais. C'est pourquoi les croyances se forment par l'action lente du temps et des évolutions humaines. Partant de cette donnée, la négation n'est point embarrassée pour se donner des prétextes à défaut de fondements. Elle surprend, ça et là, quelques rudiments dénaturés de la révélation primitive qui ont été restaurés par la révélation chrétienne, et elle déclare que la seconde n'existe point, parce qu'elle a travaillé sur le même fonds que la première, quoique ce soit en le transfigurant; c'est exactement comme si on niait l'acte divin de la Rédemption par le seul fait qu'il suppose la création. Les divers milieux où se sont produits des courants précurseurs de l'Evangile sont les religions de l'Orient représentées par la Perse, les théories spiritualistes de la Grèce, l'ascétisme des sectes juives et chrétiennes, les tra-
vaux de l'école érudite d'Alexandrie. En présence de ces affinités, la négation n'hésite pas à le déclarer, le christianisme doit être un effet naturel de ces causes, non le produit d'une cause surnaturelle. Eh hien ! montrons à la négation que c'est faire de l'empirisme, non du raisonnement, que de changer ce que l'on croit devoir être en ce qui est, et qu'il n'est point vrai que l'Evangile soit un syncrétisme formé des divers apports fournis : 1° par les révélations de Zoroastre; 2° par celles de la philosophie grecque; 3° par celles du philonisme; 4° par celles de l'éclectisme alexandrin.
D'ahord, fût-il vrai que les doctrines chrétiennes ont existé avant le Christ, on ne pourrait pas dire sans absurdité qu'il les a collectionnées.
Il fallait, pour cela, qu'il conçût la résolution de les étudier; comment en aurait-il eu la pensée, lui qui était Juif sincère, et qui, à ce titre, méprisait les systèmes des. faux sages et le contact des sociétés étrangères? Il fallait qu'après avoir conçu cette résolution, il l'exécutât. Moïse, le premier législateur d'Israël, avait été élevé dans le palais des Pharaons, et il y avait acquis toutes les connaissances de l'Egypte; mais Jésus-Christ n'était pas seulement un Juif exclusif, il était un villageois sans lettres, élevé dans un atelier de charpentier. De plus, il fallait qu'il eût assez d'âge pour acquérir la science nécessaire à une pareille entreprise ; comment supposer qu'ayant commencé à dogmatiser vers trente ans, étant mort à trente-trois, avec si peu de culture et d'années, il pût approfondir et dépouiller les monuments philosophiques où l'on affirme qu'il puisa ses doctrines? Enfin, il fallait qu'après avoir fait son triage doctrinal, il pourvût ici-has à l'incessante conservation de son œuvre; comment imaginer que, dans une si courte carrière, il ait eu non-seulement le temps d'opérer
sa fondation, mais encore celui de lui assurer un immortel avenir? Tout cela est explicable si Jésus-Christ est Dieu, mais comme c'est impossible s'il ne l'est pas !
Choisissez un charpentier de trente ans, menez-le dans une de nos grandes bibliothèques, étalez devant ses yeux tous les chefs-d'œuvre de la philosophie grecque et de la civilisation romaine au temps d'Auguste, ensuite dites-lui : Laisse-là tes instruments de travail; et avec ces livres compose une religion nouvelle qui change le monde, et une société indestructible qui garantisse à toujours la révélation. Ne prendrait-il pas la proposition pour une ironie? Et si, au lieu d'être charpentier, il était magistrat, académicien, ou même législateur, assumerait-il avec plus de chances de succès une pareille charge? El cependant un manœuvre obscur de Nazareth aurait entrepris ce que Lycurgue et César eussent décliné? Il aurait accompli dans l'ignorance ce que le génie eût trouvé impossible? Enfin, il aurait mené à terme, dans sa jeunesse, une œuvre de la maturité la plus consommée ? Mais quelle stature colossale, fantastique vous donnez à Jésus-Christ! Il vous répugne d'en faire un Dieu , vous en faites une chimère (I).
Donc, le christianisme eùt-il été en germe dans les sources qu'on lui assigne, Jésus aurait été impuissant à l'en faire sortir ; mais le christianisme n'était point là, et aucune élaboration ne pouvait l'extraire d'un fonds qui ne le contenait pas.
Il n'était point d'abord dans les livres attribués à Zoroastre. Voici quelles seraient les origines du christianisme selon la science la plus récente : « Le Zeiid-
(I) Mgr Plantier, Troisième conférence .
A vesta renferme , dit-elle, explicitement toute la doctrine métaphysique des chrétiens. L'unité de Dieu, du Dieu vivant, l'Esprit, le Verbe, le Médiateur, le Fils engendré du Père, Principe de vie pour le corps et de sanctification pour l'âme. Il renferme la théorie de la chute et celle de la rédemption par la grâce, la coexistence initiale de l'Esprit infini avec Dieu, une ébauche de la théorie des incarnations, la doctrine de la foi, celle des bons et des mauvais anges connus sous le nom tVAmschaspands et de Darvands, celle de la désobéissance au Verbe divin présent en nous, et de la nécessité du salut. Enfin, la religion de l'Avesta exclut tout sacrifice sanglant. En passant chez les Israélites elle devait supprimer l'immolation de l'Agneau pascal remplacé par une victime idéale. C'est, en effet, ce qui eut lieu d'abord chez les esséniens et les thérapeutes, ensuite chez les chrétiens (I).
Mais comment cette dogmatique s'est-elle répandue de la Perse dans l'Evangile et dans le monde? Le voici. Au temps de la captivité de Babylone, la religion de Zoroastre suscita, parmi les juifs, une secte cachée, dont la doctrine transmise par tradition orale se perpétua des esséniens de Palestine aux thérapeutes d'Egypte, des Septante au juif Philon, hellénisant dans Alexandrie, enfin do celuici à Jésus qui servit d'initiateur à quelques apôtres. On sait le reste.
Quelle prodigieuse découverte! si ce n'était pas une invention ! ! Assurément ce n'est point l'honnêteté des MM. de Bunsen qui doit être mise en question dans leurs spéculations sur ou contre la religion ; ajoutons même
(1) Origines du christianisme, par Ernest de Bunsen. Tome I. 34
que ce n'est pas leur sentiment religieux ; mais de quelles déviations n'est point capable un esprit plus original que vrai, en cherche de nouveautés piquantes!
Et, d'abord, à quel âge historique ou mythologique Zoroastre a-t-il appartenu? Quelle part a-t-il eue dans la rédaction des livres qui lui sont attribués ? N'est-ce pas lui qui a fait des emprunts aux races sémitiques dans le voisinage desquelles il vivait? Ne peut-on pas dire des dogmes iraniens ce que nous avons constaté au sujet du boudhisme : que s'ils renferment des croyances hébraïques, c'est parce que les émigrations juives les y ont portées, non parce qu'elles ont été les y prendre. L'autorité que Daniel obtint parmi les mages, sous les règnes de Darius- le-Mède et de Cyrus, n'est -elle point la preuve que, jusques dans son exil, Israël était, en matière de religion, dominateur plutôt que dominé ? Cette influence, du reste, ne lui était-elle point commandée, comme une sorte de mission nationale à remplir, par ces paroles sacrées : « Dieu vous a dispersés parmi « les peuples qui l'ignorent , pour que vous racontiez « ses merveilles et que vous leur appreniez qu'il n'y a « point d'autre Dieu tout-puissant que lui (I). » Dans cet état de choses, M. de Bunsen peut-i! affirmer que les germes chrétiens de YAvesta au lieu d'être la cause de notre révélation n'en sont point l'effet ? Ils sont réellement l'effet de la révélation primitive conservée là plus qu'ailleurs par le contact de la tradition juive, et c'est pour avoir considéré les choses à l'envers de la vérité historique que certains savants en tirent des conclusions à l'envers de la vérité logique.
(1) Tob., xiii, 4.
Veut-on voir , par des exemples irrécusables , combien le mazdéisme est plagiaire quand on le croit l'objet de nos plagiats? « C'est chose curieuse à remarquer, d'après M. Spiégel, que l'analogie d'un manuscrit parsi, en tout ce qui touche à l'art du copiste, avec un manuscrit hébreu ou araméen de la Bible. C'est le même format, la même disposition de pages ; la même manière d'agencer et d'entremêler le texte, la version, les notes ; le même procédé dans l'énoncé des divisions , des souscriptions. Il n'y a pas jusqu'aux termes techniques de son art que le libraire parsi n'ait quelquefois reçus de son maître syrien et de la langue de Mésopotamie. Il était difficile que ces emprunts se bornassent à la forme extérieure des livres et à leur côté purement matériel. Aussi, puis-je citer tel de leurs oayrages, YArdm- Yiraf-Xnmé, qui n'est qu'un remaniement, à l'usage des Parses, d'un écrit apocryphe du troisième siècle, connu sous le nom d'Ascension dlsaie. Tel autre écrit, le Bahman-yascht, offre une imitation évidente du livre de Daniel et de sa vision des quatre empires. Un troisième ouvrage d'assez récente composition, le Mino- Khired , trahit plus d'un larcin de même genre. Là, pour la première fois, dit toujours M. Spiégel, apparaît dans les monuments du mazdéisme la sagesse subsistante et personnelle (1). »
Voilà comment on s'y prend, au pays de Zoroastre, pour convertir les écrits nouveaux en autorités d'antiquité immémoriale , et voilà comment les critiques faciles rapportent au temps de la captivité des Juifs à Babylone, des ouvrages composés de mille à quinze cents
(1 M. l'abbé Lehir. Des origines du christianisme.
ans plus tard ! Cependant quels sont les lecteurs de nos savantes revues qui soient en garde contre de telles méprises?
Mais prenons au point de vue doctrinal cette objection déjà si ébranlée par l'histoire. Il est vrai que YAvesta professe la croyance à un Dieu prééminent et créateur du ciel et de la terre ; mais ce Dieu n'est pas un créateur ex nihilo ; mais ce Dieu prééminent ne l'est que de nom, puisqu'il ne règne que sur la moitié de l'univers et qu'il a dans Ahrimane un rival avec lequel il doit compter, principe aussi éternel que lui, et source de tout mal physique et moral.
Sans doute les iraniens donnent à leur Dieu certaines dénominations bibliques, mais la Bible est monothéiste, YAvesta ne l'est pas. Là, le soleil, la lune, le feu, l'eau, Syrius, céleste conducteur des astres, les heures, les saisons sont mis au nombre des divinités.
Sans doute le mazdéisme réfléchit, çà et là, quelques lueurs du mosaïsme; mais, à cela près, quelle différence y a-t-il entre l'Egyptien prosterné devant un bœuf, un chat, un crocodile ou un légume de son jardin, etcet enfant de la Perse ne connaissant pas d'oeuvre plusméritoire que d'exterminer les serpents, les tortues, les lézards, les fourmis et autres créatures d' Ahrimane.
Sans doute, ce culte emprunta quelques mois à la langue de nos auteurs sacrés; mais jamais il ne pénétra l'esprit de ces mots ; aussi l'inceste, à ses yeux, était chose licite et presque recommandée; mais souffrir le feu de son haleine , y apporter son offrande sans se voiler la bouche, tuer ou simplement frapper un chien, c'étaient autant de crimes irrémissibles et punis de mort.
Sans doute , on voit poindre dans ÏAvesta quelques idées élevées sur la pureté des éléments ; mais que penser de cette pureté qui consiste a faire dévorer le cadavre de son père par les animaux, pour que l'eau, la terre et le feu n'en soient point souillés , et à se croire purifié en plongeant dans l'ablution la plus dégoûtante, dans l'urine de bœuf?
A la déification des éléments, ajoutez l'apothéose des astres, celle du soleil, en particulier, presque identifié avec Ormusd; celle de la lune invoquée tantôt comme pleine, tantôt comme néoménie ; celle de Sirius, le dieu des irrigations , qui prend alternativement , à son gré , la forme d'un cheval élancé, ou celle d'un taureau robuste, ou celle d'un jeune homme dans la fleur de l'adolescence. Rattachez au culte des astres l'adoration des âmes; les Férouers, ou génies tutélaires commis à la garde des hommes, des étoiles, des dieux, eux-mêmes; notez que de même que tout homme est dieu par son Férouer, toute divinité lient de l'homme par son corps, si bien qu'Ormusd lui-même n'échappe pas à la loi générale qui n'admet aucun pur esprit, et que son seul privilège est d'être doué du corps le plus excellent; enfin rappelez-vous qu'Ormusd a plusieurs épouses, des fils et des filles , que parmi ses fils le feu brille au premier rang, et qu'au nombre de ses filles on compte la terre et l'eau; et si dans ce monstrueux amalgame du ciel et de la terre, du spirituel et du corporel, du divin et de l'humain, vous ne reconnaissez pas l'embryon de la théologie chrétienne, c'est que vous n'êtes pas initiés au mystère du Zend-Avesta.
Et ces traces informes d'un monothéisme étouffé par le plus confus amas d'idées polythéistes, dualistes, panthéistes auraient fourni la notion si nette, si précise de
l'unité divine enseignée dans nos Evangiles? et Jésus, qui trouvait cette notion à sa portée dans une tradition hébraïque constante et explicite à cet égard, l'aurait apprise de Zoroastre, qui ne la possédait pas, par un canal occulte que personne n'a connu ? Et c'est de ce chaos de superstitions disparates qu'aurait émergée, à la parole d'un compilateur, la belle harmonie de nos mystères ? Poser ces questions n'est-ce point une réponse suffisante à leur extravagance.
Et qu'on ne nous oppose pas « l'Esprit, le Verbe, le Médiateur, le Fils engendré du Père, » et autres termes artiiicieusement associés pour accréditer l'idée d'une trinité préexistante à la nôtre et type de la nôtre. D'abord, ces triades se trouvent partout et ne prouvent qu'une chose, que la Trinité chrétienne a été universellement et vaguement pressentie , mais qu'elle n'a pu être révélée que par l'Evangile, parce que pour conduire l'esprit humain de ce pressentiment à cette révélation, il fallait une lumière divine. En second lieu, ces mots de Fils, d'Esprit, de Médiateur, avec lesquels on cherche à faire illusion, dit le docteur Spiégel, ne se trouvent nullement dans les anciens livres iraniens; les textes rares et vagues qui semblent y faire allusion sont, d'ailleurs, suspects d'interpolation. En troisième lieu, Mithra ou le médiateur mazdéen n'a qu'une analogie trompeuse avec notre dogme correspondant. Quant à l'esprit d'Ormusd il unit trois substances en une personne, au lieu d'être une substance unique en trois personnes. Et puis, qu'a-t-on besoin de recourir aux sources zoroastiïennes pour expliquer comment une telle notion a passé dans le symbole chrétien ?
Ce nom ne retentissait-il pas, à tout instant, dans les paraphrases chaldaïques ou Thargums lues publique-
ment au sein des synagogues? Quand saint Jean-Baptiste affirmait avoir vu le Saint-Esprit se reposant sur la tète de Notre-Seigneur, n'usait-il pas d'une expression usuelle? Moïse ne montre-t-il pas, dès le début, l'esprit de Dieu planant sur les eaux, et le Créateur fécondant le chaos par son Verbe ou sa Parole? lsaïe ne s'est-il pas écrié : « L'esprit de Dieu est sur moi, » et, ailleurs, ne va-t-il pas jusqu'à énumérer les sept dons du Saint- Esprit ? En un mot , ces termes théologiques qui se trouvaient à foison dans l'Ancien Testament, c'est-à-dire dans des Livres souvent plus anciens que YAvesta, et auxquels YAvesta les avait empruntés, pourquoi Jésus les aurait-il été cherchés loin puisqu'il les avait si près, et pourquoi les attribuer à une initiation persane , quand ils étaient le fruit si spontané de l'éducation hébraïque ?
De la théorie des incarnations mazdéennes, comme de celles de Vischnou dans l'Inde, et de celles d'Osiris, en Egypte, il n'y a qu'un mot à dire : C'est qu'elles seraient la parodie plutôt que le germe du mystère de Bethléem, si elles n'exprimaient le sentiment naturel dont Dieu voulait faire en nous l'assise granitique des croyances surnaturelles que nous étions destinés à porter.
Enfin, l'idée de rédemption se dégageait tellement des annonces prophétiques, des traditions juives et païennes, de l'attente universelle, du dogme messianique planant sur toute l'ancienne Alliance, qu'on se demande ce qu'il faut admettre, la naïveté ou l'audace de ceux qui font descendre, par enseignement secret, une telle évidence historique de Zoroastre à Jésus-Christ.
Conclusion victorieuse que nous empruntons, avec la substance de cette réfutation, au savant abbé le Hir:
Si nos dogmes, dans leur vaste synthèse, n'étaient qu'un larcin fait à la Perse, comment la Perse ne les a-t-elle pas mieux reconnus et accueillis quand les Apôtres sont venus les lui prêcher? Comment a-t-elle fait des martyrs de ceux qui propageaient ce qu'elle leur avait enseigné? Et quand, au troisième siècle, sous le gouvernement des Sassanides, la religion de Zoroastre reprit une vigueur nouvelle, pourquoi ces princes n'accueillirent-ils pas les chrétiens comme des frères et, au contraire, les plus zélés pour leur culte furent-ils les plus ardents persécuteurs ? Pense-ton que Sapor II, par exemple, durant son règne de soixante-six ans, ait immolé d'innombrables disciples du Christ , uniquement parce qu'ils divulguaient une doctrine secrète de la Perse, non parce qu'il y avait antagonisme entre la religion de l'Avesta et celle de l'Evangile? Ici, la clarté nous semble toucher à l'évidence.
Ainsi, tandis que l'école de Tubingue, Strauss et beaucoup d'autres cherchaient, par leurs remaniements des Evangiles, à rejeter après Jésus-Christ la formation du dogme chrétien, M. de Bunsen veut qu'elle ail eu lieu avant. Le christianisme était présenté naguère comme le fruit le plus exquis du sémitisme, aujourd'hui il est le produit direct de l'aryanisme ; et la personne de Jésus- Christ, en qui M. de Bunsen salue quand même le Verbe incarné de Dieu, disparaît dans les conclusions qui se déduisent de son livre. Voilà ce que certains docteurs de revue appellent « les faits les plus généralement reconnus et les données les plus certaines de la science moderne (1). » Tant pis pour celle-ci, si elle
il) Revue des deux mondes, L«déc. 186ô.
ET LES OllIGINES CHRÉTIENNES. 537
est capable de croire ce qu'elle assure à cet égard, et plus encore si elle ne le croit pas.
Après le mazdéisme, la philosophie grecque a été regardée comme le second creuset où s'élabora notre dogme révélé. Cette philosophie envisagée sous le rapport spéculatif se résume excellemment dans le platonisme. La valeur intrinsèque de ce système, le souf- 11e de spiritualisme qui l'anime, l'estime qu'il inspirait aux Pères de l'Eglise , l'usage fréquent qu'ils en ont fait dans leurs apologies , tout cela contribua à donner le change sur les rapports qui l'unissent à l'Evangile. Platon n'était qu'un lointain précurseur de Jésus-Christ, quelques-uns le déclarèrent son maître, et tandis que des conformités de sa doctrine avec le dogme chrétien la raison devait conclure à une révélation antérieure plus ou moins confusément répandue dans les pensées du monde, le rationalisme conclut à des relations de causalité entre celte doctrine et le christianisme. Qu'en faut-il penser? rarement nos adversaires ont autant divagué que sur ce point.
Quoique les Pères aient fait valoir le côté vrai du platonisme comme un témoignage de la raison en faveur de notre dogme, faut-il conclure que notre dogme s'est enrichi aux dépens du platonisme? Cela n'est admissible ni pour les croyances naturelles ni pour les vérités surnaturelles de notre symbole.
Les vérités naturelles qui sont dans Platon ne lui appartiennent pas en propre, elles sont le patrimoine commun des intelligences, et des jets de lumière empruntés à la religion universelle qu'il a rassemblés avec génie. Sans doute Platon est spiritualiste, mais le spiritualisme n'est ni essentiellement ni exclusivement
platonicien. D'ailleurs, comme le spiritualisme platonicien, avec ses ombres et ses défaillances sans nombre, pâlit devant les splendeurs du spiritualisme chrétien! Pour épurer ainsi le platonisme et s'en assimiler les fragments de vérité, en n'adoptant aucune de ses erreurs, ne fallait-il point être en possession de la vérité complète? C'est ce qu'a fait le christianisme. Et il l'a fait même sans s'occuper de Platon. Qu'avait-il besoin de ce devancier, en effet, pour connaître l'existence et l'unité de Dieu, la distinction de l'âme et du corps, la vie future, les principes de la morale naturelle, etc.? Est-ce que toutes ces vérités n'appartiennent pas à la religion primitive du genre humain ? est-ce qu'elles ne se sont pas conservées sans altération chez le peuple juif? Est-ce que le platonisme, à ce point de vue, n'est point au-dessous de l'Ancien Testament? Qu'on dise donc que Platon , par la lecture ou par les voyages, s'inspira de nos Livres sacrés, ce sera mille fois plus raisonnable que de faire sortir nos Livres des siens! Il faut vraiment plus de courage qu'on ne pense pour déclarer l'Evangile l'épanouissement d'une philosophie grecque , afin de n'y point reconnaître une révélation divine.
Sous le rapport des idées surnaturelles qu'y a-î-il de commun entre le platonisme et le symbole chrétien? Pas la moindre analogie capable de justifier la solidarité qu'on établit. D'abord, serait-il vrai que le Verbe de la Trinité catholique était déjà ébauché dans le Ar;c; du philosophe grec? Non, car le /,:-;:; de Platon était, en Dieu, la faculté de concevoir, et nullement une personne vivante. Serait-il vrai que notre Verbe est dans ce type primordial, dans cette idée régulatrice, sur laquelle le disciple de Socrate ensei-
gne que Dieu a dessiné le monde? Non encore, car ce type est extérieur à la divinité comme la vérité objective est en dehors de l'esprit qui la conçoit, tandis que le Verbe est un avec le Père ; non, surtout parce que le type de Platon n'est point engendré par le Dieu qui le copie, tandis que notre Verbe sort du Père comme le rayon de son foyer, sans toutefois s'en séparer. Ainsi, d'un côté, une personne complète, divine, coexistant dans l'unité de substance avec deux autres personnes, en tout égales à elle-même et entre elles, voilà le Verbe de la foi catholique ! Et, d'autre part , un je ne sais quoi d'indéfinissable, extérieur à Dieu, distinct de Dieu, tout au plus attribut de Dieu; mais, sans personnalité divine, voilà le verbe de la foi platonicienne. Pour les confondre, il ne faut pas les connaître.
Et, après avoir si mal caractérisé le Verbe, l'auteur du Timée aurait-il mieux rencontré les traits du Saint- Esprit? En a-t-il même parlé? Quelques-uns ont cru le reconnaître dans cette âme immense par laquelle le poétique métaphysicien anime le monde. Mais cette âme n'est qu'une parcelle de Dieu, elle se compose d'esprit et de matière, enfin elle est emprisonnée dans la masse incommensurable qu'elle fait mouvoir, comme une intelligence dans ses organes ; quel rapport une telle imagination a- 1- elle avec cet amour substantiel du Père et du Fils, égal à l'un et l'autre, pur esprit comme eux, et qui demeure indépendant de l'univers tout en présidant à ses destinées? Certes s'il y a quelque lien généalogique entre les deux idées, c'est bien Platon qui a défiguré une tradition d'Israël, non une croyance aussi sublime qui a pu naître des rêves de Platon !
El , cependant, Platon et, Jésus-Christ si divergents
sur la Trinité s'entendraienl-ils mieux sur la création? Jugez plutôt. Jésus-Christ enseigne la fécondation du néant, Platon l'éternité de la matière, en telle façon que le Dieu , qu'il appelle le Père de la nature et l'architecte suprême, n'est qu'un artisan vulgaire, pétrissant comme le potier une argile dont il n'est pas l'auteur (1). Platon et Jésus-Christ s'entendraient-ils mieux sur la sanctification ? Platon, essentiellement rêveur et spéculatif, se complaît dans sa pensée pour elle-même; on l'a justement comparé à un homme penché sur son intelligence comme sur le bord d'une belle source, et qui se délecte à en voir jaillir les Ilots sans s'inquiéter du terme où ils vont aboutir; Jésus-Christ, au contraire, est un réformateur essentiellement pratique subordonnant toute sa révélation et toutes ses influences à l'amélioration du genre humain. « Enfin, Platon n'avait pas les idées qu'on lui a prêtées, et sa philosophie n'a point pour objet le salut dans le sens chrétien. Sans doute, il veut restaurer l'ordre moral et relever l'humanité de ses ruines , mais les moyens qu'il emploie ne peuvent le conduire au but qu'il se propose. Il voit la corruption de l'homme, mais il n'en connaît ni les principes ni les remèdes. Il ne sait pas que le désordre, introduit dans le monde, a son origine dans la rupture du lien surnaturel qui rattachait l'homme à Dieu; il ne sait pas davantage que du rétablissement de ce lien dépend le salut de l'humanité. Quant à une vue, même obscure et confuse de la rédemption, on n'en trouve pas la moindre trace dans sa philosophie (2). »
(I) Bossuet.
c2) Becker. Le système de Platon dans ses rapports avec le dogme chrétien.
En résumé, le bien, la raison ou le verbe, et l'âme, voilà les trois termes de la triade platonicienne. Il a fallu une certaine mesure de bonne volonté aux premiers commentateurs de l'Evangile pour voir dans ces informes rudiments la confirmation du dogme trinitaire. Peut-être les Pères de l'Eglise ont -ils admiré Platon à travers les prismes de l'imagination orientale, et lui ont-ils prêté quelques-unes de leurs idées pour s'emparer de son autorité au profit du christianisme. Quelle serait leur surprise, s'ils voyaient qu'aujourd'hui on renverse leurs preuves, en faisant procéder le christianisme d'une telle autorité.
Pas plus qu'on ne peut faire au platonisme l'honneur de nos dogmes sacrés, on ne doit attribuer au stoïcisme l'origine de la morale chrétienne. Ne prouvons pas au lecteur avec trop d'abondance ce qu'il faut plutôt lui rappeler que lui apprendre.
Les stoïciens exercèrent momentanément un véritable empire sur l'opinion par leur élévation morale, et Pompée, vainqueur de Mithridate, inclinait les faisceaux de la république devant la porte du philosophe Possidonius; mais, comme Possidonius et toute son école doivent s'incliner, à leur tour, devant la croix de Jésus-Christ!
Par où, en effet, la morale du Calvaire et celle du Portique se toucheraient - elles ? Celle-ci ne cherche qu'une grandeur plus souvent contraire que supérieure à la nature, dans ce monde ; celle-là ne se propose que la pureté de la conscience ici-bas, et la conquête d'une meilleure patrie dans l'avenir. Celle-ci ne s'inspire que d'une raison sèche et d'un froid amour de soi, celle-là place le ressort de ses sacrifices dans l'amour de Dieu et du prochain. Celle-ci professe que la félicité n'est pas dans les avantages des biens présents, celle-là la
'OYl LA. CRITIQUE
fait consister à en être dépourvue, et élève l'àme humaine à ces hauteurs célestes : Heureux les pauvres! Heureux ceux gui pleurent! Celle-ci est humhle , et Chnsippe refusait aux dieux le droit de s'estimer plus grands que lui. Celle-ci est chaste , et le cynisme de Zenon le disputa souvent à celui de Diogène. Celle-ci est résignée avec modestie , et le justum ac tenacem propositi ïirum de l'école stoïcienne n'est qu'un fanfaron de fermeté. Enfin, celle-ci créa la fraternité, et si le stoïcisme raillait la vengeance , c'est parce qu'il la remplaçait par le mépris, regardant l'amour comme une faiblesse tout aussi bien que la haine, et tendant à isoler le cœur humain au sein d'un farouche et inaccessible désert.
Christianisme et stoïcisme n'ont donc aucun lien de filiation, et, si celle-ci existe, c'est bien plutôt du premier au second que du second au premier. En agissant sur la morale publique, en effet, le christianisme communiqua son influence purifiante au stoïcisme lui-même. Sénèque , Epictète grandirent jusqu'à des proportions inconnues à leurs devanciers, en s'emparant de la substance évangélique au profit de leur doctrine, et quand on examine combien le stoïcisme postérieur à Jésus- Christ l'emporte sur celui qui le précéda , on le proclame hardiment : ce n'est pas Jésus-Christ qui s'est l'ait un piédestal de la sagesse de Zenon, c'est Zenon qui attendrit son cœur d'airain et qui tempère son impassibilité repoussante au doux aspect de Jésus-Christ.
Donc, ni Zoroastre, ni Platon, ni Zenon n'ont inspiré la doctrine de Jésus ; les sectes juives ou chrétiennes en contiennent-elles l'essence? Quelques-uns l'ont dit, car tout a été dit contre la vérité; et, dans cette théo-
rie, c'est Philon qui aurait été, au sein du judaïsme, l'initiateur de Jésus. Nous avons vu M. de Bunsen représenter ce juif hellénisant, comme le simple interprète d'une cabale zoroastrienne ; le voici changé en coryphée d'une préparation évangélique. Naguère , il n'était que le canal ; maintenant , il est la source de l'esprit nouveau.
Philon appartenait à une catégorie de judaïsants théosophes qui cherchaient à relever le mosaïsme dans l'estime des païens, en le mariant à la science de la Grèce et de l'Orient. On était à l'époque des transactions philosophiques et religieuses. Les juifs entrèrent dans cette voie au contact de la civilisation romaine, même en sacrifiant parfois leur orthodoxie traditionnelle. Cet esprit de concession , peu sensible à Jérusalem , se développa surtout dans les communautés éloignées du centre , et particulièrement dans les colonies juives de Babylone et d'Alexandrie. C'est sur ce dernier théâtre que Philon, docteur pharisien, florissait vers l'avénement de Jésus-Christ , grâce à une doctrine qui était moins la conciliation de l'Ancien Testament avec la philosophie grecque, que la propagation de celle-ci sous des formes bibliques. Or, y a-t-il l'ombre d'une vraisemblance dans le système qui fait de Jésus le plagiaire d'un tel devancier?
Une comparaison sommaire des deux enseignements confond cette invention. « Ce qui recommande les écrits de Philon à l'attention de la critique n'est pas précisément l'originalité de ses conceptions philosophiques , où l'on voit prédominer, tour à tour, les dogmes révélés de l'Ancien Testament, les théories de l'esprit grec et les spéculations orientales. Sa philosophie est un syncrétisme dans la plus stricte acception du mot : il
emprunte à Pylhagore, à Plalon, à Zenon, à Aristote. Tour à tour, disciple de ces différents maîtres, il mêle leurs doctrines sans paraître soupçonner la différence des points de vue d'où elles procèdent. Il n'est pas plus heureux quand il essaye de fondre ces éléments disparates avec les conceptions d'origine orientale; tantôt dualiste avec Platon et Aristote , tantôt partisan d'un seul principe dont l'évolution produit tout le reste, tantôt se rapprochant du dogme biblique de la création : aussi , a-t-on fait de vains efforts pour coordonner systématiquement les opinions isolées, les affirmations contradictoires disséminées dans ses ouvrages. Sa préoccupation la plus constante est de réhabiliter le judaïsme aux yeux des philosophes païens, à l'aide d'un système d'accommodement qui lui permet de retrouver leurs doctrines dans les livres de Moïse et des prophètes; mais, comme on devait s'y attendre, il n'y réussit, le plus souvent, qu'à la condition de forcer la lettre de l'Ecriture et d'en dénaturer entièrement l'esprit (1). » Mais, arrivons au but, pièces en main. Qu'y a-t-il du philonisme dans l'Evangile? Il peut se faire que la méthode du docteur alexandrin ait imprimé quelques traces sur celle de saint Justin et des premiers Pères. Il peut se faire que certains de ses aperçus sur les théophanies ou manifestations divines de l'Ancien Testament , attribuées à la personne du Fils , aient eu , moyennant retouches, quelque cours dans nos premières expositions apologétiques; mais, en rapprochant le philonisme du christianisme, on ne trouve que des différences, quand ce ne sont pas des oppositions.
(1) M. l'abbé Thomas. Origines du christianisme.
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Son verbe est peut-être plus éloigné du véritable que celui de Platon. Cependant, plus que Platon, Philon était à même de le connaître ; car déjà les livres proto-canoniques insinuent la personnalité du Verbe ou de la Sagesse ; ces indications, d'abord vagues et obscures, prennent un caractère plus précis dans le livre des Proverbes ; enfin, elles deviennent plus explicites encore dans les livres deuléro-canoniques, composés après le retour de la captivité. Il n'est donc point étonnant qu'étant juif, d'une famille sacerdotale, Philon ait connu ces antécédents du dogme christologique ; mais ce qui étonne, c'est qu'après avoir puisé à une source si pure, il en ait pu corrompre les eaux.
11 les a corrompues à tel point que, sous sa plume, la Trinité devient une quaternité. Ces quatre principes des choses sont : le Dieu suprême, la raison, la puissance créatrice, et la puissance dirigeante. Quant à la matière, étant, dans ce système, éternelle et nécessaire, elle pourrait très-bien former le cinquième principe. Ces causes actives de la quaternité philonienne sont-elles des hypostases? Comme le génie métaphorique de l'auteur personnifie tout, il est difficile de le savoir. Cependant il parait avéré que la raison , la puissance créatrice, la puissance dirigeante sont, à ses yeux, de simples aspects de la divinité sans aucune réalité hypostalique. Son Xo-pç n'est pas davantage un moi divin, mais une force inconsciente et impersonnelle. Quand on se laisse distraire par la phraséologie imagée de l'auteur, on croirait le contraire; mais, en y réfléchissant, on discerne très-bien que son verbe est la pensée divine, en tant qu'elle contient les formes archétypes des êtres créés, mais non une personne.
« Comment reconnaître à ces traits , je le demande,
Tomk I. 35
le Verbe éternel du christianisme? Nul esprit sérieux ne se persuadera jamais que les divagations incohérentes du Juif Alexandrin aient inspiré le prologue du quatrième Evangile. Le Verbe de saint Jean n'est ni un être créé, ni la personnification allégorique des attributs divins : il est égal et consubstantiel au Père. Avant comme après l'incarnation, il possède les caractères de la personnalité. Il est créateur selon la stricte acception du mot; il a racheté l'homme pécheur par l'effusion de son sang. Cette doctrine de la rédemption par le sacrifice expiatoire est complètement étrangère à Philon. Sa théorie du Xoyoç, tout imprégnée de panthéisme et de dualisme, ruinait par sa base le dogme chrétien. Que saint Jean ait eu en vue, comme le pensent d'habiles critiques , la théorie philonienne , pour la rectifier ou la combattre , c'est d'autant plus vraisemblable que son but était de maintenir la pureté et l'intégrité du dogme christologique contre les erreurs dominantes de son temps (1). »
Il ne suffit donc pas de quelques éclairs de vérité dans un système religieux pour le regarder comme la cause génératrice de la vraie religion. Le tout de la vérité en contient nécessairement les fragments, et quand on salue, dans le philonisme, la source du christianisme, parce qu'il en possède quelques éléments, on imite un insensé qui croirait tous les artistes égaux à Raphaël parce qu'ils ont tous employé du bleu et du rouge, et Lulli émule de Mozart, parce qu'ils ont composé avee les mêmes notes de la gamme.
Le christianisme serait-il issu de plusieurs sectes
il) Ibid.
écloses dans son propre sein, telles que le pétrinisme et le paulinisme, et plus tard rapprochées et unies par la puissante synthèse de saint Jean ? On l'a imaginé, mais les imaginations s'étalent en expositions aventureuses et ne se prouvent pas. Ce fut le sort de celle-ci.
D'après cette découverte faite par l'école de Tubingue, les Evangiles de saint Matthieu et de saint Luc seraient opposés l'un à l'autre. Le premier refléterait la tendance arriérée et exclusive des judéo-chrétiens , et serait rempli de préjugés rabbiniques. L'auteur n'y viserait qu'à combattre les doctrines de saint Paul , et à faire l'apologie de saint Pierre , dont il relèverait les prérogatives. En un mot, cet écrit serait comme le manifeste d'un parti qui, sous le nom de pétrinisme, désignerait son particularisme étroit. D'autre part, saint Luc exprimerait la tendance libérale des gentils convertis ayant à leur tête saint Paul. Sa rédaction aurait pour objet de saper par la base l'influence de saint Pierre, en soutenant le parti paulinien. Ainsi, ces deux Evangiles seraient la preuve et l'expression de deux courants au sein du christianisme primitif, lesquels représenteraient : l'un le formalisme juif, l'autre l'élément païen. Quant à saint Marc, venu après les deux précédents évangélistes , il se serait efforcé de commencer le rapprochement entre ces antagonismes , en gardant une parfaite neutralité ; et saint Jean, arrivé le dernier, aurait opéré la fusion et fait la véritable unité chrétienne.
Autant d'assertions , autant de contre-vérités ; mais l'hypothèse n'est pas trop mal échafaudée ; quelques faits lui prêtent une couleur de vraisemblance. Il n'en faut pas tant à l'école de Tubingue pour tenter la fortune d'un nouveau paradoxe.
Il est vrai que les juifs convertis pardonnèrent difficilement à saint Paul de nier la nécessité des observances légales pour le salut, et que, de son côté, le grand Apôtre les combattit avec énergie; mais, au concile de Jérusalem, ces dissentiments cessèrent : tous les Apôtres furent unanimes à déclarer l'inutilité de la circoncision et des autres pratiques judaïques; et, par une lettre collective, ils notifièrent leur décision aux. nouveaux convertis de Syrie, de Cilicie et d'Antioche. Cet incident, clos presque en venant d'éclore , est le seul fonds de vérité qu'il y ait dans la théorie en question. Le reste n'est qu'un roman exégétique.
Il est faux qu'à dater de ce moment, il y ait eu la moindre divergence entre les Apôtres. Il est faux que saint Matthieu soit le seul qui établisse la prééminence de saint Pierre sur le Collège apostolique (I). Il est faux que saint Matthieu restreigne la mission du Messie au peuple juif. Il est faux que les textes allégués à l'appui de cette opinion aient la moindre autorité contre ceux qui disent le contraire. Il est faux que saint Matthieu soutienne le maintien obligatoire de la loi cérémonielle, et qu'il ail écrit pour défendre le système des judaisants.
En second lieu, il est faux que l'Evangile de saint Luc, quoique rédigé par un disciple de saint Paul, soit l'expression d'un esprit particulier improprement appelé le paulinisme. Il est faux qu'en faisant ressortir la destination universelle de la loi nouvelle , saint Luc ait
(1) Voyez S. Marc, 3. 1G. S. 29. 9-5. 10-?8-14. 33.: S. Luc. G-14. 8. 45. 9-Ï0--28. : S. Jean, 1-43. 6. 68. 13-6. et suiv. 36. et
eu la moindre intention polémique contre saint Pierre, puisque celui-ci avait eu la vision des animaux purs et impurs, et secondait l'apostolat des gentils.
En troisième lieu, il est faux que saint Marc se soit proposé de prendre une position neutre entre saint Matthieu et saint Luc, et nous en pouvons donner deux raisons irrécusables : la première c'est que , d'après l'histoire , saint Marc a écrit avant saint Luc; la seconde, cest qu'aucun désaccord doctrinal n'ayant existé entre saint Pierre et saint Paul, il n'était pas besoin de les accorder.
Enfin, il est faux que saint Jean ait écrit son récit dans un but irénique, c'est-à-dire pour achever la prétendue fusion commencée par saint Marc. Tout le monde sait que son principal but a été de tracer un tableau court mais chronologique de la vie du Sauveur, de confondre les disciples de saint Jean-Baptiste qui avaient formé une secte destinée à vivre longtemps, enfin de réfuter les gnostiques et les docètes.
Par conséquent, ce que l'on a appelé le pétrinisme de saint Mathieu et le paulinisme de saint Luc, la prétendue opposition de ces deux évangélisles, présentée comme l'expression de deux écoles rivales ayant déchiré le sein du christianisme primitif, enfin le rapprochement de ces deux écoles tenté par saint Marc et opéré par saint Jean, tout cela n'est qu'une rêverie conçue dans le cerveau nébuleux de quelques exégèles allemands (1).
La conclusion immédiate qui s'en dégage est celle-ci : Le christianisme est l'œuvre de la révélation du Christ, non celle d'un travail posthume fait par ses disciples.
(1) Voir, pour les preuves, l'abbé Vilmaiu. Etude critique sur les Evangiles.
Les efforts de l'éclectisme alexandrin rendraient-ils un compte plus satisfaisant de la formation du dogme chrétien?
Fondée par Ammonius Saccas, vers la fin du second siècle, l'école d'Alexandrie eut successivement pour chefs Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus. Loin d'être la pourvoyeuse et l'auxiliaire du christianisme naissant elle en fut la rivale. Un jour, le paganisme réduit aux abois par les progrès évangéliques fit appel à toutes les religions et à tous les systèmes issus de son principe, pour en construire un ensemble où il put résister quelques instants à l'envahissement qui menaçait de le submerger. Cet amalgame fut nommé le néoplatonisme. Eclectique dans sa méthode, le néoplatonisme ne créait pas les doctrines, il les choisissait, convaincu qu'entre elles l'opposition n'est qu'apparente et qu'il y a variété, non contradiction. Pratique dans son but, le néoplatonisme dépouilla la forme abstraite des anciennes philosophies pour s'annexer des mystères et des rites extérieurs, la prospérité du christianisme lui ayant appris que, pour devenir puissante sur les âmes, la doctrine doit se convertir en religion. D'après ces données, le lecteur a déjà vu la bizarrerie de l'objection, c'est le néoplatonisme qui s'est fait à l'instar du christianisme, et il nous faut montrer qu'il ne l'a pas fait.
Certes, la question est historique et peu susceptible d'être obscurcie par la chicane. L'antériorité du dogmechrétien, par rapport aux spéculations alexandrines, prouvera toujours qu'il n'en est pas sorti. Celles-ci étant postérieures de deux siècles, comment l'auraient-elles inspiré? Il est vrai qu'on tâche d'éluder cet argument en imaginant que notre foi n'a reçu sa formule positive qu'à Nicée, et qu'entre Jésus-Christ et cette époque nos croyances fondamentales, telles que la divinité du Christ et la
Trinité, se développèrent sous l'influence du néoplatonisme. C'est là un lieu commun encore plus souvent réfuté que rabattu. La doctrine des Pères anténicéens nous demeure et prouve que l'Eglise n'a reçu son dépôt que de son divin fondateur. D'autre part , la doctrine des néoplatoniciens prouve qu'ils ont fait des emprunts non des largesses à notre symbole, et qu'ils ne pouvaient nous donner ce qu'ils ne possédaient pas. D'ailleurs , des livres d'une autorité irréfragable , tels que l'Histoire du dogme pendant les trois premiers siècles de l'Eglise et jusqu'au concile de Nicée (1), établissent, pas à pas, l'origine et la formation exclusivement chrétienne des dogmes chrétiens. Il est impossible d'imaginer une réponse plus nette et plus directe que celle la à l'esprit de système falsifiant notre passé au profit de ses rancunes et de ses utopies. Quand on a parcouru ces pages si décisives, véritables procès-verbaux de notre tradition apostolique, quand on les compare aux théories gratuites qu'on leur oppose , surtout quand on entend les auteurs de celles-ci passer sur de telles évidences pour conclure : « C'est d'Alexandrie que sort cet esprit nouveau, christianisme et platonisme, qui devait rayonner sur tout l'ancien monde (2), » on comprend jusqu'où peut aller l'amour désordonné de l'homme pour des erreurs qui lui appartiennent, au détriment de la vérité à laquelle il appartient.
Eh ! comment le néoplatonisme aurait-il produit le symbole de Nicée puisqu'il ne le contient pas? L'Eglise chante : Je crois en un seul Dieu créateur du ciel et de la
(1) Par Mgr Ginouilhac, archevêque de Lyon.
(2) M. Vacherot. Hist. crit. de l'école d" Alexandrie, t. II, p. 92..
terre; le néoplatonisme donne hospitalité dans sa théodicée cosmopolite à toutes les théodicées de l'univers. L'idée du Dieu vivant et personnel, l'idée éléatique absorbant toute distinction en Dieu dans l'unité pure et indéterminée, l'idée émanatiste qui fait sortir les êtres finis du développement de l'unité indéfinie, enfin l'idée dualiste qui pose en face l'un de l'autre deux principes éternels du bien et du mal, le tout combiné dans des rapports impossibles , voilà ce dieu d'Alexandrie, qu'on ose proclamer le père du nôtre? Serait-ce ignorance? Serait-ce moquerie ?
Ce n'est pas tout, la triade ou la tétrade néoplatonicienne est la formule panthéislique de la vie universelle identifiée avec la vie divine; c'est Dieu tirant les êtres de son sein et devenant lui-même toutes choses, suivant une dégradation insensible qui, du sommet de son être, va en s'accentuant jusqu'aux, degrés inférieurs. La Trinité chrétienne, au contraire, exclut la connexion du fini et de l'infini, et consacre la distinction substantielle du Créateur et de la créature.
Dans la Trinité chrétienne il y a trois hyposlases consubslantielles ; dans la trinilé alexandrine il y en a une quatrième, la nature, en attendant que Basilides et les gnostiques, fécondant cette idée de Proclus, décomposent la divinité en cinquante-deux déploiements successifs , dont chacun en comprend sept autres, ce qui forme le total de trois cent soixante-quatre moments hypostatiques dans l'évolution de l'unité divine.
Et c'est ce mélange de métaphysique et d'illuminisme, plus insensés l'une que l'autre, qui aurait éclairé les oracles de Nicée? Et ce sont ces docteurs alexandrins qui auraient été les théologiens de saint Athanase? Pour toute réponse, je souhaite qu'ils soient un jour aussi connus que
la profession de foi de saint Athanase. Un tel parallèle sera la meilleure réfutation et le plus digne châtiment que puissent recevoir leurs admirateurs.
« Il faut donc être prudent, quand il s'agit de prononcer qu'une doctrine dérive d'une autre. Pour le proclamer avec certitude, il est besoin de rencontrer des deux côtés des points de contact nombreux, profonds, vigoureusement caractérisés. Mais il ne suffit pas, pour constater cette filiation , de certaines correspondances légères , accidentelles, et qu'on puisse considérer comme des coïncidences de hasard ou des inspirations communes du bon sens. S'appuyer sur cette seule base d'une similitude superficielle et indéfinie, pour conclure à la génération d'une croyance par une croyance antérieure, c'est tomber dans une témérité injurieuse à la raison.
« Mais, au lieu d'accepter la naissance ou la parenté réelle des dogmes chrétiens, nous nous plaisons à leur en prêter d'hypothétiques; nous voulons, à toute force, qu'ils se soient formés d'une pensée prise à l'Orient, d'une autre prise à l'Occident, d'une troisième prise au nord, et, pour donner à nos allégations un semblant de solidité, nous établissons des courants arbitraires d'idées à travers le temps et le monde. Sommes-nous appuyés ou démentis par les faits? Peu importe. Si les faits s'accordent avec nos théories, tant mieux; s'ils nous condamnent, nous n'en tenons aucun compte; et c'est merveille de voir avec quel art ingénieux, et quelle hardiesse d'invention nous faisons aller, revenir, monter, descendre, tournoyer dans le passé, ou des systèmes entiers, ou des fragments de systèmes, pour les amener, comme autant d'affluents, à celui que nous prétendons être le résultat de leurs ondes, réunies (1). »
(\j Mgr Plantier. Troisième conférence.
Il est reconnu que le christianisme n'est pas une combinaison des doctrines mazdéennes , ni un écho de Platon sous le rapport dogmatique , ni un héritier de Cléanthe sous le rapport de la morale, ni un syncrétisme issu des sectes juives ou chrétiennes des premiers siècles, ni un produit de l'éclectisme alexandrin. Est-il aussi divin dans son organisation sociale que dans son essence doctrinale? La solution de cette difficulté dépend de nos précédentes démonstrations de la divinité de l'Eglise. Mais il est, dans l'histoire de l'Eglise, un élément particulièrement contesté par la critique protestante et rationaliste, c'est la hiérarchie. On affecte de la regarder comme l'expression des conventions ou des abus, non de la pensée divine. Et de là une série d'accusations, la plupart formulées par M. Guizot, avec sa gravité et sa bonne foi ordinaires, mais avec une inexactitude peu digne du continuateur de Montesquieu.
Eh bien , est-il vrai qu'il y ait eu , dans l'histoire ecclésiastique, une ère démocratique où aucune magistrature religieuse n'existait encore, et où le peuple presbyté- . rien, quaker, indépendant, avait la principale part à la gestion de la communauté chrétienne ?
Il faudrait des Livres pour répondre à cette thèse et nous n'avons que peu de pages à lui consacrer. Nous l'affronterons néanmoins, parce qu'elle est moins riche en preuves qu'en aperçus gratuits, et que, dans quelques lignes, la vérité peut entasser plus de faits pour sa défense
que n'en allèguent tous les volumes de l'attaque (I).
Et, d'abord, dans les premiers temps, tout à fait dans les premiers temps, comme parle l'auteur de l'objection, il y avait dans la société chrétienne des magistrats institués : le Christ choisit parmi ses nombreux disciples douze apôtres, il leur confère le pouvoir de lier et de délier, d'enseigner toutes les nations, de paître les brebis et les agneaux, de renouveler le miracle de la Cène, enfin, de le remplacer à la tète de son troupeau, si bien que celui qui les écoute l'écoute et que celui qui les méprise le méprise : et ce n'est pas là une magistrature ?
Plus tard, Matthias est choisi par un petit nombre de fidèles, désignés à cet etïet; il est sacré par les apôtres. Ceux-ci administrent même les biens de la communauté, car on les vend quelquefois pour leur en remettre le prix. Plus tard, afin de se réserver plus de liberté pour la prière et pour la parole, ils confient les veuves et les pauvres à des ministres subalternes. Déjà, à cette époque, Paul parle de l'évêque comme de V économe de Dieu, de Timothée comme ayant reçu l'imposition des mains du presbytère, c'est-à-dire de la réunion des prêtres; enfin, les actes mentionnent les diacres comme servant aux tables, et tout cela n'est pas la preuve qu'il existe un corps de magistrats divinement constitué?
Immédiatement après les apôtres, saint Ignace, leur disciple, s'écrie en parlant aux Magnésiens : « Obéissez « tous à l'évêque comme le Christ obéit à son Père ; « obéissez au collège des prêtres comme aux apôtres; ré- « vérez les diacres comme servant par l'ordre de Dieu. « Que personne ne fasse rien de ce qui tient à l'Eglise
(1) Hist. de la civiiis. en Europe, t. II.
« sans l'évêque. » Si on se rappelle que le même Père, écrivant aux Thralliens et aux Philadelpliiens, a marqué en termes aussi formels les mêmes degrés hiérarchiques, il est difficile de comprendre que la hiérarchie des temps apostoliques ail pu être niée.
Le Pape saint Clément, contemporain des apôtres, fait encore mention des trois ordres majeurs qui composent la magistrature sacrée : « Il est, dit-il, dans sa lettre aux Corinthiens, des fondions particulières au pontife; les prêtres ont leur place réglée, les lévites ou diacres sont chargés du service qui leur est propre, le laïque est astreint aux préceptes tracés pour les laïques. Que chacun de vous rende grâces à Dieu en son rang. »
Saint Justin, dans sa première apologie, indique de la manière la plus précise la différence qu'on faisait, en l'an loO, entre les pouvoirs et l'office des ministres sacrés, particulièrement entre ceux de l'évêque et ceux du diacre. Clément d'Alexandrie dans ses stromates dit : « Ici , au sein de l'Eglise, les degrés des évoques, des prêtres, des diacres, sont, à mon avis, des imitations de la gloire des anges. » Origène pousse un profond soupir à la vue des désordres du sacerdoce et représente les mondains s'écriant : « Voyez quels évêques, quels prêtres, quels diacres ! » Il ajoute avec une précision plus rigoureuse encore : « On exige plus de moi, qui suis simple prêtre, que du diacre, plus du diacre que du laïque. Quant à celui qui sert à la tête de toute l'Eglise, l'évêque, il rendra compte de toute l'Eglise. » Est-il possible de mieux distinguer les titres, les rangs, les fonctions et partant les échelons de la hiérarchie?...
Tertullien et saint Cyprien confirment l'existence des mêmes institutions durant l'ère dite démocratique. Enfin, les canons surnommés apostoliques, certainement anlé-
rieurs au premier concile général de Nicée, font souvent mention des divers emplois exercés dans l'Eglise. « Que l'évèque, disent le premier et le second, soit ordonné par deux ou trois évêques, que le prêtre soit ordonné par un évèque, de même le diacre et les autres clercs. »
Doûc, quelle que puisse être l'incertitude de quelques modernes écrivains relativement aux dignités ecclésiastiques des premiers temps, l'antiquité ne la partagea pas, l'histoire ne la justifie pas, et les historiens qui la professent substituent des théories arbitraires à des faits évidents.
C'est, pour ainsi dire, la tête de l'objection que nous venons d'abattre; après cela, les membres tombent par le fait. Une magistrature existant dans l'Eglise, durant la période démocratique, comment la prépondérance eût-elle appartenu au corps des fidèles? Sans doute, suivant les circonstances, on recherchait le témoignage., l'avis, même l'approbation de la multitude, mais on ne lui abandonnait ni la décision ni le gouvernement. Aujourd'hui encore on consulte le peuple , avant l'ordination des sous-diacres, mais l'autorité seule les ordonne et les choisit. Tantôt le peuple, tantôt les princes ont été admis à présenter les évêques au Pape, mais le Pape seul ou son délégué les institue. Tantôt le peuple, tantôt les princes eurent droit d'entrée dans les conciles, mais les évêques seuls y eurent toujours droit de suffrage. Quand a-t-on vu le peuple fonder des Eglises, exercer la justice contre les fidèles coupables, distribuer les sacrements, monter dans les chaires pour instruire ? Evidemment, il faut avoir à défendre une religion qui détruisit la hiérarchie pour méconnaître à ce point celle" de la religion véritable.
Donc, il est faux que les premiers chrétiens aient été presbytériens, car ceux-ci n'admettent pas plusieurs
degrés dans le sacerdoce, ils ne reconnaissent que la prêtrise, tandis que le sacerdoce primitif se composait de trois catégories. Pour le presbytérien, d'ailleurs, sa part d'administration aux choses de l'Eglise est un droit; pour les fidèles de la première période, c'était ou un honneur qui leur était concédé comme confesseurs de la foi, ou un privilège révocable suivant les temps et les lieux.
Donc il est faux que le système de la prédication individuelle ait prévalu dans les assemblées du christianisme naissant, et que nos premiers pères dans la foi aient été quakers. Il est certain qu'avant la multiplication des prêtres, les laïques évangélisèrent parfois dans le lieu saint ; mais peut-on confondre à ce point des choses si peu semblables! Si le laïque orthodoxe prêche, c'est pour tâcher de suppléer son chef spirituel dont il regrette l'absence ; si le quaker prêche c'est parce qu'il prétend avoir le droit de prêcher et de se passer de ministres religieux. Si l'orthodoxe écoute les instructions d'un laïque, c'est parce qu'il ne peut pas mieux faire ; si le quaker les écoute, c'est parce qu'il ne veut pas faire autrement. Les principes d'où partent le quaker et l'orthodoxe sont essentiellement différents. Celui du quaker exclut la hiérarchie , celui de l'orthodoxe la suppose ; le premier regarde la magistrature ecclésiastique comme une corruption du christianime, le second comme une fondation divine. Pour admettre le premier et nier le second , il faut avoir des aveuglements de parti capables de résister même à l'évidence.
Les allégations de nos adversaires ne sont pas mieux fondées en ce qui concerne les abus de la période aristocratique et ceux de la phase monarchique. Le savant abbé Gorini a démêlé avec sa perspicacité ordi-
naire la part de vrai et de faux qu'il y a dans ces spéculations sur le passé de l'Eglise. Nous renvoyons le lecteur à son dernier volume. Aussi bien, sur un pareil terrain nous serions îoin des origines du christianisme. Pour nous, quand nous avons prouvé que la constitution de l'Eglise n'a point dévié, et que sa sainte hiérarchie est d'origine apostolique, notre but est atteint, et nous croyons avoir fourni à tout chrétien attentif les documents nécessaires pour remplir ce précepte de l'Apôtre : « Soyez prêts à satisfaire ceux qui vous demanderont la raison de votre espérance (<). » Maintenant il s'agit de savoir si les incrédules sont prêts à nous donner avec autant d'avantages la raison de leurs négations.
Arrivé à la fin de cette étude, nous devons au lecteur la communication de nos impressions sur le débat que que nous venons de clore. Nos impressions sont mille fois plus favorables à la divinité de nos origines chrétiennes que les raisons par lesquelles nous les avons ètayées. Il y a, dans chaque sujet, une partie intuitive où la conviction s'avance plus loin que la démonstration. Après avoir compulsé toute l'accusation intentée par la critique contre la sincérité de nos monuments originaux, il nous reste cette ferme persuasion, que ce n'est là qu'un amoncellement de nuages suscité par l'artifice employé au service du système et de la passion. Bossuet disait, en parlant de la défense de la religion , qu'il y mettrait sa tête : volontiers, nous y engagerions la nôtre.
(1) Saint Pierre, m, 14-15-16.
Mais, puisque le seul moyen que nous ayons de rendre ce témoignage est de consacrer notre esprit à prouver notre foi , continuons ce saint labeur, et sachons si la négation antichrétienne est plus solide que notre affirmation.
Nota. — Quelques lecteurs s'étonneront, peut-ùtre, de ne point trouver, dans ce volume, un ou deux chapitres en réponse à des opinions que le Concile se dispose à frapper. Nous souscrivons par avance, et de l'assentiment le plus spontané, à toutes les décisions du Concile ; mais nos respects pour les vérités qui vont être proclamées ne nous autorisent point à sortir de notre cadre. Ce livre s'adresse exclusivement à des dissidents qui sont hors de l'Eglise, il ne doit pas s'occuper de ceux qui sont encore dans l'Eglise, et qui, je l'espère, n'en sortiront pas, parce qu'ils y rentreront par la soumission, dès qu'ils en seront exclus par la condamnation de leurs erreurs; que si nos prévisions étaient douloureusement trompées, nous pourvoirons à la défense totale de la vérité catholique, dans un travail complémentaire de celui-ci : la Raison de la foi.