‹ Le bon sens de la foi exposéChapitre 54 sur 67 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

et Jupiter sauvant les Troyens. Enfin, après beaucoup de mythologues éclectiques „ le docteur Frédéric Strauss es! venu qui a fait une application de la même théorie, et d'une manière plus radicale, au Nouveau Testament. Selon lui, la critique n'a pas d'instrument assez tranchant pour isoler l'élément réel de l'élément symbolique dans les annales du christianisme primitif : c'est pourquoi , il faut rendre compte de tous les faits de l'Evangile par des mythes purs , et renoncer à la tentative d'en extraire le moindre résidu certain. Evidemment nous louchons au scepticisme historique.

Que répondre à ces attaques de nuances diverses? Rien de plus direct que ces deux thèmes de défense : |es faits évangéliques sont vrais : 1° comme surnaturels, 2° comme historiques ; en effet, les théories soit rationalistes, soit mythologistes ne vous semblent-elles pas s'évanouir comme de la fumée à cette exposition de la simple vérité ?

Avant de dire ce que nous pensons de tels arguments, il est bon de dire ce qu'en pensent leurs auteurs. M. Renan trouve la première de ces exégèses parfois ingénieuse , mais le plus souvent subtile et forcée [\). Quant à la seconde : « Manquant, dit-il, du sentiment de l'histoire et du fait , Strauss ne sort jamais des questions de mythe et de symbole (2). » Strauss lui-même s'indigne « de ces productions monstrueuses d'un système qui remanie l'histoire sans frein ni règle. » Enfin Baur déclare qu'après chacun de ses essais la critique hétérodoxe se trouva aussi peu avancée qu'au

(li Hisl. crit. de Jésus, (i) Ibid.

commencement. Est-ce bien la peine de répondre à des esprits qui se réfutent si bien eux-mêmes?

Cependant, abordons de front la théorie rationaliste. J'atteste d'abord contre elle le ridicule de ses interprétations. Car, le texte littéral est-il moins facile à croire que de tels commentaires?

D'après ce système, que sont toutes les apparitions? Des phénomènes explicables par les ressorts ordinaires de l'angélophanie, c'est-à-dire les éclairs, les coups de tonnerre , les accès cataleptiques, etc. Qu'est-ce que le mutisme de Zacharie? Une attaque de paralysie. Et la vision des bergers de Bethléem? Des feux follets allumés dans la plaine. Et l'étoile des mages ? Une comète. Et l'adoration des mages eux-mêmes ? Une visite de marchands arabes venus à Jérusalem pour leur commerce, et qui y reçoivent, au lieu de l'y porter, la nouvelle de la naissance du Roi des Juifs. El la tentation de Jésus au désert? Un coup de théâtre préparé par quelque pharisien rusé. Et l'eau changée en vin à Cana? Un cadeau de noces, offert par Jésus aux époux, sous forme d'agréable plaisanterie. Et la transfiguration? Une extase de Jésus et une hallucination des disciples. Et la guérison des aveugles? Simple ophthalmie produite par la fine poussière du pays d'un côté et dissipée par une ablution de salive de l'autre. Et la délivrance des possédés ? Traitement calmant administré à des attaques de nerf. Et la résurrection des morts ? Fin d'un sommeil léthargique habilement déterminé. Et la résurrection de Jésus lui-même? Réapparition d'un supplicié qui n'avait pas expiré lorsqu'il fut mis au tombeau. Quant à savoir comment il ne fut pas asphyxié , s'il y fut mis vivant , les aromates parmi lesquels il a été enseveli ne pouvant avoir d'autre

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effet , que de le conserver s'il est mort , ou de le faire mourir s'il est encore en vie , c'est là une question indiscrète qu'il ne faut pas adresser à la critique. Elle n'y répond pas plus qu'aux objections sans nombre qu'on lui fait concernant mille incidents de la narration sacrée qu'elle n'explique pas. Mais que faire avec des commentateurs qui prennent les orages du Sinaï pour une scène fantasmagorique arrangée par Moïse, la colonne de lumière conduisant le peuple au désert, poru une torche portée par les éclaireurs; enfin le séjour de Jonas dans le ventre d'un monstre marin , pour une disparition du prophète au sein de quelque hôtellerie portant le nom de la Baleine? Encore une fois que faire avec de tels profanateurs de la vérité scripturaire ? Rien, sinon conclure , pour la millième fois, que l'esprit fort c'est l'esprit faible.

J'atteste, d'ailleurs, contre le rationalisme du jour celui du temps de Jésus-Christ. Alors, comme aujourd'hui, il y avait des incrédules , et si intolérants qu'ils firent mourir le Sauveur en haine de sa doctrine. Mais ces incrédules, contemporains et témoins oculaires des faits évangéliques, n'en niaient pas le caractère surnaturel. Seulement ils l'imputaient à Béelzébud, c'est-à-dire que ne pouvant les contester comme miracles, ils les attribuaient au démon plutôt qu'à Dieu. De son côté , le Talmud de Jérusalem les confesse implicitement en déclarant que Jésus avait dérobé dans le temple la puissance du nom de Jéhovah. Enfin, les philosophes païens eux-mêmes en conviennent , puisque Celse , Porphyre, Hiéroclès , Julien l'apostat, les mettent au compte de la magie et autres sciences occultes. Après cela , de quels droit vient-on, à si longue distance, contredire de

ET LES ORIGINES CHRÉTIENNES. dOl

juges si désintéressés, si rapprochés de l'événement, si sceptiques et si éclairés?

J'atteste avec les ennemis les indifférents. Il y en avait par millions, autour et au loin de Jérusalem, qui pouvaient faire la distinction dont on s'avise aujourd'hui, et qui n'y songèrent jamais, parce qu'elle était inadmissible à leurs yeux. Pendant dix ans que les apôtres prêchèrent en Palestine, sur le théâtre de la mort de Jésus , parmi les hommes les plus intéressés à le voir convaincu d'imposture , comment se fait-il qu'il n'ait pas surgi une contestation contre ses prodiges conforme à l'exégèse rationaliste ? Comment se fait-il que Quadratus , missionnaire des temps apostoliques, ait pu écrire sans être démenti : « Les miracles de Notre-Sau- « veur étaient vrais ; les malades guéris et les morts « ressuscites par lui n'ont pas été vus seulement au « moment de leur guérison ou de leur résurrection , « mais ils sont restés dans le pays pendant le temps qu- « le Sauveur a passé sur la terre ; et ils ont vécu longe « temps après son départ , et quelques-uns même ont « prolongé leur carrière jusqu'à notre époque (1). » Ce qui veut dire que Quadratus put les voir dans sa jeunesse. Enfin , comment se fait-il que des auteurs païens parlent ouvertement et sans atténuation rationaliste des miracles rapportés par l'Evangile? Chalcidius, philosophe platonicien du troisième siècle, fait allusion à l'étoile età l'adoration des mages (2). Phlégon, affranchi d'Adrien, mentionne, nous l'avons vu, e tremblement de terre et l'éclipsé extraordinaire survenus à la mort de Jésus. Le même au-

[11 Eusob. Hist. eccl. IV. c. m.

(2) Histoire des Olympiades, 13e ut 14e livres.

teur raconte les prophéties du Sauveur et leur accomplissement, surtout la ruine de Jérusalem {\). Thallus, auteur grec du premier siècle, est d'accord avec Phlégon pour attester que l'année dix - huitième du règne de Tibère des ténèbres subites se produisirent au milieu du jour. Au troisième siècle, les archives romaines renfermaient encore la relation de la vie, des miracles et de la mort de Jésus-Christ envoyée à l'empereur par Pilate ; si bien que Justin, Tertullien, et d'autres apologistes en appelaient à ce témoignage dans leurs discussions avec les païens ; ajoutons que, d'après Tertullien et Eusèbe, Tibère fut si frappé du récit de Pilate qu'il proposa au sénat de reconnaître ce que l'exégèse rationaliste nie : l'action surnaturelle de Jésus en le mettant au nombre des Dieux.

Et, depuis, pourquoi Alexandre-Sévère, au rapport de Lampide, adorait-il Jésus tous les matins ? Pourquoi Adrien veut-il lui restituer l'apothéose que Tibère ne put lui faire obtenir, à cause d'une protestation contraire de Séjan? Pourquoi l'historien Josèphe lui-même donne-t-il à Jésus le nom de tbaumaturge ? N'est-c point, surtout, à cause de la marque surhumaine de sa carrière et de la vérité historique de celte marque, car si celle-ci eut été douteuse, pense-t-on qu'un témoignage à la fois si voisin , et si disséminé , partant si peu capable soit d'illusiun, soit de collusion, se fût mis au service d'une telle cause ?

Après les ennemis et les indifférents, j'invoque les amis. Le christianisme primitif en a compté de grands par l'intelligence tels que celte multitude de prêtres

(1) .!/■/. de rcrii Utt doL Préface.

juifs qui, d'après les Actes des Apôlres, se convertissaient à [la foi; tels qne Justin, Aristide, et autres philosophes : Or, prêtres et philosophes étaient bien à même de distinguer entre un Lazare exhalant l'infection, ou un simple léthargique réveillé par le contact de l'air dans son tombeau ; entre la multiplication de pains opérée par un thaumaturge, ou un simple partage de provisions fait sur l'herhe, de riches à pauvres; en un mol, entre les assertions évangéliques et les gratuites vulgarités qu'on leur substitue. Est-on bien venu à traiter de superstitions des témoignages si autorisés? et cela, sur de si superstitieuses imaginations?

Mais, parmi les amis du christianisme, une catégorie mérite créance particulière contre l'exégèse rationaliste, je veux parler des martyrs. Ils l'ont été pour affirmer l'histoire évangélique telle que nous la croyons,, non telle que la critique la fait. Ce sont les miracles que nous éliminons : c'est pour les miracles qu'ils ont versé leur sang. Non, saint Pierre n'est pas mort pour confesser un Messie dont la puissance l'aurait fait simplement marcher au bord de l'eau, comme l'interprète Paulus ; seul un Maître capable d'affermir la haute mer sous les pieds de l'apôtre méritait un tel acte de foi de sa part. Saint Thomas n'est pas mort pour un crucilié, qui , au dire des rationalistes , n'aurait été que légèrement blessé sur la croix et qui se serait frauduleusement guéri par des soins occultes; il faut la mort réelle de Jésus et la permanence de ses plaies pour expliquer la fin sanglante du disciple incrédule. Saint Jean n'est pas mort pour attester qu'il vit des linges blancs près d'un sépulcre ordinaire , comme le veulent les utopistes de Germanie, il dut voir de véritables anges près d'un tombeau vide, puisqu'il a si-

gné celte déposition de son sang. Enfin , saint Paul n'es' pas mort dans le but de certifier qu'il aperçut tomber la foudre sur le cliemin de Damas : la voix de Jésus est indispensable au milieu de cette scène pour que la vie et le trépas du docteur des nations ne soient pas une énigme. Ainsi, le miraculeux dans la cause est nécessaire si l'on veut la maintenir en proportion avec ses effets, et supprimez le surnaturel de l'histoire chrétienne, ceux qui l'ont crue jusqu'à la mort sont des fous ; car on donne sa parole pour les vérités naturelles, on ne donne son sang que pour les vérités divines- Or, avouons qu'en prêtant à des témoins si intéressés à bien regarder et si capables de bien voir une méprise si peu raisonnable, on sacrifie sa propre raison. Et contre ce bons sens exégétique qu'allèguent ceux qui dénient aux faits évangéliques tout caractère miraculeux? Que les miracles ne sont pas possibles. Ce qui permet de nier l'évidence sans avoir la peine d'en fournir la preuve. Or, comme nous avons surabondamment démontré que le miracle peut être opéré, qu'il peut être constaté, qu'il peut être discerné, renvoyons ici le lecteur à notre chapitre sur la réalité du surnalui'el et ne le fatiguons pas de la répétition des mêmes choses, li suffit, pour le moment, de mettre en lumière que lorsque la critique essaye d'ébranler nos certitudes historiques, elle fait de la sophistique, non de l'histoire.

Après avoir réfuté ceux qui ne reconnaissent pas que les faits évangéliques soient des prodiges, que répondre à ceux qui ne conviennent pas même que les prodiges en question soient des faits ? Peu de chose , parce que, dès l'instant que la réalité surnaturelle de ces faits est admise , il n'est pas besoin d'établir leur

réalité historique, la seconde étant essentiellement renfermée dans la première. Cependant nous croyons plus victorieux de démolir l'échafaudage des mythologues que de montrer qu'il n'a pas de fondements.

Et, d'abord, quels sont les critères de cette théorie? 1° Les faits doivent être tenus pour des mythes quand ils sont contraires à l'expérience journalière et merveilleux. C'est toujours la chose à prouver mise à la place de la preuve. Mais, évidemment, le merveilleux d'un récit n'implique nullement sa fausseté, si le merveilleux et le récit sont également certifiés; et ce qui établit, du reste, qu'on peut distinguer entre le merveilleux prouvé et un autre inadmissible, et qu'il n'est pas facile au second de se faire passer pour le premier, c'est la distance obvie, incommensurable, qui restera toujours pour un lecteur sensé entre les quatre Evangiles canoniques et les apocryphes.

2° Les faits d'une narration sont symboliques quand ils se contredisent entre eux. Que s'il s'agit de contradictions substantielles, inconciliables, on pourrait souscrire à cette règle; mais entre les récits évangéliques il y a des variantes plutôt que des oppositions, et la pierre de touche que Strauss leur fait subir porte à faux. Qu'on ouvre un livre de concordance évangélique on s'en convaincra à la première page.

3° Si la narration est poétique et le narrateur enthousiaste. Autre mesure d'appréciation purement arbitraire. On peut avoir raison et dire vrai d'une manière poétique ; au contraire , on peut divaguer en froides spéculations. Il y a un enthousiasme qui égare la raison , il y en a un autre qu'elle provoque. Celui qui anime certains discours de Bossuet serait-il une présomption contre leur vérité ? et , loin d'exclure

5ÙG LA CRITIQUE

le bon sens, n'en n'est-il pas l'extase? D'autre part, l'histoire des croisades et de la conquête de l'Amérique serait-elle moins vraie parce qu'elle est poétique? Enfin, pour en arriver aux. Evangiles, y a t-il de l'enthousiasme dans des pages écrites avec une impassibilité telle qu'on pourrait douter si elles sont d'un ami ou d'un ennemi de Jésus? Y a-t-il de la poésie dans un récit qui est peut-être le plus simple qui soit sorti de la plume des hommes? Et s'il conserve de la poésie quand même, n'est-ce point celle qui ressort de la splendeur du vrai, non celle que produisent les prismes de l'imagination? Voilà donc une troisième base du mythisme posée en l'air.

4° Si la narration est en rapport avec certaines opinions répandues , et semble être l'expression de ces opinions enveloppées de la forme des faits. Evidemment ceci revient à dire que l'idée messianique ayant cours avant l'Evangile, les évangélistes n'ont fait que mettre cette idée en relief par un drame saisissant; mais outre que l'idée messianique n'était pas un mythe et qu'elle n'était pas reçue chez tous les peuples qui ont embrassé l'E - Tangile, le Christ diffère du tout au tout du Messie attendu par les Juifs: ce qui prouve qu'il n'est pas et ne put 66» une incarnation symbolique des espérances de sa nation.

D'ailleurs, qu'est-ce que le mythe ? Un agrégat de circonstances fabuleuses recouvrant un germe imperceptiblement historique, quand ce germe n'est pas fabuleux lui-même, comme il arrive dans les mythes philosophiques. Or, pour la formation de ces couches de nuages, comme pour celle des sédiments géologiques, il faut un temps donné , que Strauss évalue à une durée de cent cinquante ans. Mais, d'après l'exégèse la plus pointilleuse, les Evangiles ont été composés avant la fin du pre-

mîer siècle : « Plus j'y rélléchïs plus j'ai été amené à croire que les quatre textes reconnus pour canoniques nous conduisent très-près de lage du Christ (1). » Comment ces textes ont-ils pu donner un corps aux symboles avant que les symboles eussent le temps de se former ?

Evidemment, il faut tourmenter les faits et la raison pour préférer les garanties de cette interprétation à celles de l'histoire évangélique. Au reste, un système qui repousse a priori la possibilité du surnaturel , et qui, pour le mieux anéantir, nie la valeur de la relation des sens, du témoignage humain et de la certitude historique appliqués à cet ordre de phénomènes, ce système est suborneur par rapport à l'esprit , corrupteur par rapport h la vérité et un misérable instrument de pyrrhonisme.

Mais, pour faire resplendir la vérité du récit évangélique, il y a mieux que de ruiner les théories qui l'attaquent, c'est de montrer sa conformité avec l'histoire. Après les recherches les plus minutieuses sur ce point, on revient forcément à cette banalité qui résume la question : « Les faits de So-crate , dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. »

Les faits de Socrate, en effet, sont-ils garantis, comme ceux de Jésus , par huit écrivains contemporains dont six, Mathieu, Jean, Pierre, Paul, Jacques, Jude, ont vu de leurs yeux et touché de leurs mains ce qu'ils annoncent ; dont deux , Marc et Luc , furent disciples des disciples de Jésus; dont plusieurs poussent la sincérité jusqu'à convenir de leurs lâchetés et de leurs fautes; dont tous meurent en confirmation de leur parole,

(il Renan. Hist. cHt. Oc Jésus.

et cela au risque d'être flétris dans le présent et dans l'avenir s'ils ne sont pas sincères ?

Les faits de Socrate ont- ils subi la vérification de trois sociétés intéressées à les contrôler, comme le judaïsme , le paganisme , le christianisme ont discuté les faits de Jésus? Ont-ils eu la place publique pour théâtre, des multitudes innombrables pour témoins, des passions effrayantes pour adversaires, le monde pour conquête, des sacrifices incalculables pour résultat? Et il serait fait de toutes ces évidences l'abstraction la plus arbitraire , au moyen d'un système qui n'a que des chimères pour soutien? Non , le véritable mythe sera toujours le mythisme lui-même , et l'histoire évangélique demeurera la réalité inébranlée et inébranlable.

Certes, ce ne sont pas des mythes chrétiens que Chalcidius , le platonicien , s'est proposé de consacrer en mentionnant l'étoile de l'Epiphanie , ni Macrobe en racontant le massacre des Innocents, ni Phlégon en donnant place , dans le récit de sa deux cent deuxième olympiade, à l'éclipsé et au tremblement de terre du jour de la Passion; ni Adrien en proposant d'élever un temple à Jésus; ni l'univers entier en échangeant des mœurs dissolues contre le culte d'une croix : cela n'est point admissible, surtout quand les mythes sont proposés par des ignorants tels que les apôtres et acceptés par des néophytes tels que Justin, Tertullien, Cyprien, Origènc ; surtout quand les mythes ne sont pas destinés, comme ceux de la Grèce , à égayer l'imagination des peuples, mais s'imposent à titre d'histoire, et prétendent être examinés, crus et confessés comme des faits.

Sans doute, on a relevé quelques particularités, d'explication plus ou moins difficile , contre la vérité des récits sacrés. Tantôt c'est le recensement de Quirinus,

tantôt c'est l'an XV de Tibère, tantôt c'est l'Abilène de Lysanias qui font le thème de ces arguties. Mais ies livres spéciaux donnent ample satisfaction à toutes les curiosités et à toutes les exigences de la critique à cet égard; l'harmonie des Evangiles est établie sur toute la ligne , et quand on a parcouru le cercle entier de cette discussion , on devient si difficile en matière de preuves, dit M. H. Wallon, qu'on serait tenté de ne plus croire à rien... qu'au Nouveau Testament.

Et, pour éluder la vérité historique, qu'on ne dise plus : les Evangiles prophétisent la ruine de Jérusalem, donc ils sont apocryphes ou antidatés, parce qu'il ne peut y avoir de prophétie ; c'est ou la naïveté ou le cynisme de la négation substitués à la logique. N'est-ce point là , en effet , escamoter la conclusion plutôt que la déduire, surtout quand on vient d'écrire cet aveu : « Produits purs du christianisme palestinien, pleins du « sentiment vif et direct de Jérusalem , les Evangiles « sont un écho vraiment immédiat des bruits de la « première génération chrétienne (1). » Or, la couleur de la première génération chrétienne n'autorise- 1 -elle pas mille fois plutôt à croire que les Evangiles, — au moins les trois premiers, — ayant précédé la ruine de Jérusalem l'ont annoncée , qu'à supposer gratuitement l'insertion posthume de la ruine de Jérusalem, dans les Evangiles , pour avoir un prétexte de les mettre en suspicion. Mais que ne croit-on pas, pour échapper à l'obligation de croire?

Il est une confirmation de la vérité évangélique, non moins décisive que ce témoignage de l'histoire propre-

(Ij R.'nan. Hisl. crit. de Jésus.

5Hl LA CRITIQUE

mont dit, c'est celle qui se tire de l'ethnographie, de la numismatique et de la géographie.

L'ethnographie sera plus tard invoquée à l'appui de. la Bible, en général; interrogeons-la sur les Evangiles, en particulier. Plus un écrivain est rapproché de l'époque dont il parle, plus il peint exactement et au vif; au contraire, plus il s'en éloigne, plus il devient vague et indéterminé dans ses lignes. Un historien mythologue, touchant à l'organisation politique, sociale et religieuse, à la vie privée et à la vie publique d'un peuple, est exposé à mille confusions; d'abord, parce qu'il vient quand le souvenir de l'événement a pu s'altérer ; ensuite , parce que cette altération entre dans la logique de son système qui subordonne toujours l'exposition des faits à l'expression d'une idée.

Eh bien, pas la moindre trace de ces altérations dans les Evangiles. Ils ont une couleur locale si accentuée, et ils font une description si précise, si minutieuse du premier siècle qu'il est impossible de les rapporter à la lia du second. Qu'on examine l'état social et civil du pays où vivait Jésus, qu'on étudie les personnages historiques de la Palestine à cette époque, qu'on rapproche ces données des livres historiques du Nouveau Testament , on découvrira un accord de témoignages incompatible avec l'hypothèse d'une composition mythologiste. Certainement , les historiens de Jésus ont été ses contemporains. Ils parlent de la division du royaume d'Hérode en monarchie et en tétrarchies. Ils nous montrent Archélaûs régnant en Judée après Hérode , son père ; puis , tout à coup, sous la quinzième année de Tibère, ils font apparaître Ponce-Pilate, lequel , en effet , remplaça Archélaûs détrôné et exilé dans les Gaules. Ils nomment les gouverneurs contem-

porains de Ponce-Pilate, tels qu'Hérode-Anlipas, tétrarquc de Galilée, accusé par saint Jean-Baptiste de vivre avec la femme de son frère Philippe qui était, de son côté , tétrarque d'Ilurée. Ils font connaître les lois civiles en vigueur parmi les Juifs au temps de Jésus- Christ, la soumission de la Judée aux Romains, les impôts prélevés par ces derniers , leur homologation requise pour que les sentences de la synagogue fussent exécutoires, l'impatience des enfants d'Abraham contre la domination étrangère, leurs idées grossières sur le Messie attendu , les traits caractéristiques des Pharisiens, secte orgueilleuse et formaliste; des Sadducéens, secte matérialiste et ignorante; des Samaritains qui représentèrent d'abord un simple schisme et, plus tard, une véritable apostasie.

Or, ces particularités, si variées et si explicites, sont d'une conformité remarquable avec les dépositions de l'histoire profane. « A mesure qu'on entre dans le détail des opinions, des habitudes et des mœurs propres à cette période, on se convainc, de plus en plus, que les auteurs de nos Evangiles ont passé leurs jours au milieu des faits qu'ils racontent (1). » Un historien postérieur, en effet, fut nécessairement tombé dans quelques inexactitudes, en retraçant la pbysionomie mobile d'un Etat qui, dans une courte période, passa par des régimes si divers et subit des révolutions si radicales. L>'où il suit que les Evangiles ne sont pas une collection de traditions vagues et flottantes, ni les Evangélistes des écrivainsfant aisistes écrivant, après coup, des apologues pour de l'histoire. Des méprises sans nombre

(1) Hug. Inlrod.

auraient bientôt trahi un récit de cette provenance, tandis qu'il n'y a pas, dans ces pages, un seul anachronisme, un seul coup de pinceau inexact, une seule anomalie capable de projeter de l'ombre sur leur vérité. Autre épreuve pour contrôler la certitude des faits évangéliques : les dépositions de la numismatique. Les monnaies, soit par leur effigie, soit par leur nom ou leur valeur, soit par leur système ou leur forme, contribuent beaucoup à fixer les dates et les événements synchroniques du temps où elles furent frappées. Mais celte connaissance exige des études spéciales et approfondies, car rien n'est plus changeant que les formes monétaires; aussi un écrivain de ce siècle ne saurait parler des pièces d'argent qui n'ont pas cours depuis deux cents ans, sans accuser par ses inexactitudes ou ses ignorances son origine postérieure. Or, sous ce rapport, les Evangiles se signalent par une précision et une rigueur tellement inattaquable , qu'ils ne peuvent avoir é:é écrits longtemps après les événements qu'ils racontent. Dans ce temps, il y avait en Palestine de la monnaie grecque, de la monnaie romaine et de la monnaie juive. C'est en cette dernière que chaque Israélito devait payer le tribut au temple, voilà pourquoi il y avait des changeurs ou nummularii sous les portiques de la maison de Dieu. Les évangélistes savent tout cela et ils indiquent les rapports proportionnels entre les diverses monnaies, comme, certainement, des historiens d'un autre âge n'eussent pu le faire. Us donnent à entendre que les impôts antérieurs à la domination des Césars, la capitation, par exemple, se percevaient en monnaie

grecque (!), l'impôt versé au trésor du temple en monnaie nationale (2), les sommes consacrées aux. transactions commerciales et aux affaires civiles en monnaie romaine (3). Tout cela est absolument conforme aux indications fournies par l'historien Josèphe. Particularité remarquable ! Après la ruine de Jérusalem , les Juifs jusqu'alors soumis au cens, c'est-à-dire à un denier par tète, devinrent tributaires de l'impôt commun. Imaginez un auteur écrivant sous l'empire de celte loi, non de la première, comme il lui était facile d'oublier celleci et, partant, de n'y point faire d'allusion. Mais les évangélistes, qui ont tous vécu et dont trois ont écrit avant le sac de la villesainte , mentionnent en termes formels ces différentes sources du revenu public au temps de Jésus. Preuve évidente de leur fidélité historique , car un auteur du second siècle , écrivant une légende, aurait eu la fantaisie de parler du sicle, du gherah, du hazzi et autres monnaies juives, décelant ainsi sa fraude aux yeux des numismates (4).

Reste une dernière pierre de touche pour apprécier la vérité d'un document historique, ce sont les données de la géographie. La guerre, les perturbations politiques, l'activité humaine changent souvent la topographie d'un pays, et plus cette fluctuation géographique se fait sentir sous le choc des événements, plus un auteur écri-

l) Marc, xn, 42; Luc, xxi, 2.

(2) Matth., xxvi, 25.

Matth., x, 29; xx , 2; xiv , 5; Luc, xn. G; Joan., vt, 7;

xn, j.

(1) Les Evangiles et la critique.

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