‹ Le Bon Sens de la foiChapitre 104 sur 121 · RÉPONSE DE FÉNELON · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE FÉNELON

« Il est constant que j’ai une idée précise de l'infini : je discerne très-nettement ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas; je n’hésite jamais à en exclure toutes les propriétés des nombres et des quantités finis... Donnez-moi une chose finie aussi prodigieuse qu’il vous plaira ; faites en sorte qu'à force de surpasser toute mesure sensible, elle devienne comme infinie à mon imagination; elle demeure tou= jours finie à mon esprit; j'en conçois la borne lors même que je ne puis l’imaginer. Je ne puis marquer où elle est, mais je sais clairement qu’elle est; et, loin qu’elle se confonde: avec l'infini, je conçois avec évidence qu’elle est encore infiniment distante de l’idée que j'ai de l'infini véritable. Que si on me vient parler d’indéfini comme d’un milieu entre ce qui est infini et ce qui est borné, je réponds que cet indéfini ne peut signifier rien, à moins qu’il ne signifie quelque

chose de véritablement fini, dont les bornes échappent à l'imagination, sans échapper à Pesprit. Mais, enfin, tout cé qui n’est point précisément l'infini, de quelque grandeur énorme qu’il soit, est infiniment éloigné de lui ressembler. Il est certain que je conçois un être infini et infiniment parfait. Je distingue nettement de lui tout être d’une perfection bornée, et je ne me laisserais non plus éblouir à une perfection indéfinie qu’à un corps indéfini. 11 est donc vrai, et je ne me trompe point, que je porte toujours au-dedans de moi, quoique je sois fini, une idée qui me représente une chose infinie.

« Où l’ai-je prise cette idée qui est si fort au-dessus de moi, qui me surpasse infiniment, qui m'étonne et qui me fait disparaitre à mes propres yeux, qui me rend linfini présent ? D'où vient-elle? Où l’ai-je prise? Dans le néant? Rien de ce qui est fini ne peut me la donner, car le fini ne représente point l'infini, dont il est infiniment dissemblable. Si nul fini, quelque grand qu'il soit, ne peut me donner l’idée du vrai infini, comment est-ce que le néant me la donnerait ? Il est manifeste d’ailleurs, que je n’ai pu me la donner moi-même; car je suis fini comme toutes les autres choses dont je puis avoir quelques idées. Bien loin que je puisse comprendre que j'invente l'infini, s’il n’y en a aucun de véritable, je ne peux pas même comprendre qu’un infini réel, hors de moi, ait pu imprimer en moi, qui suis borné, une image ressemblante à la nature infinie; il faut donc que l'idée de l'infini me soit venue du dehors, et je suis même étonné qu’elle ait pu y entrer.

« Encore une fois, d’où me vient-elle cette merveilleuse

représentation de l'infini, qui tient de l'infini même et qui

ne ressemble à rien de fini? Elle est en moi, elle est plus que moi; elle me paraît tout, et moi rien. Je ne puis l’effa: cer, ni l’obscurcir, ni la diminuer, ni la contredire. Elle est en moi;je ne l’y ai pas mise, je l'y ai trouvée; et je ne l'y ai trouvée qu’à cause qu'elle y était déjà avant que je la cherchasse. Elle y demeure invariable lors même que je n y pense pas et que je pense à autre chose. Je la retrouve toutes les fois que je la cherche, et elle se présente souvent, quoique je ne la cherche pas. Elle ne dépend pas de moi : c’est moi qui dépends d'elle. Si je m’égare, elle me rappelle; elle me corrige ; elle redresse mes jugements, et quoique je l’examine, je ne puis la corriger, ni en douter, ni juger d’elle; c’est elle qui me juge et qui me corrige.

:« Si ce que j’aperçois est l’infini même immédiatement présent à mon esprit, cet infini est donc; si, au contraire, ce n’est qu’une représentation de l'infini qui s’imprime en moi, cette ressemblance de l'infini doit être infinie; car le fini en tant que fini ne ressemble en rien à l'infini, et n’en peut être la Vraie représentation. Il faut donc que ce qui représente véritablement l'infini ait quelque chose d’infini pour lui ressembler et pour le représenter.

« Cette image de la divinité même sera donc un second Dieu semblable au premier en perfection infinie ; comment sera-t-il reçuet contenu dans mon esprit borné? D’ailleurs, qui aura fait cette représentation infinie de l'infini pour me la donner? Se sera-t-elle faite elle-même ? L'image infinie de l'infini n’aura-t-elle ni original sur lequel elle soit faite, ni cause réelle qui l'ait produite? Où en sommes-nous? Et quel amas d’extravagances! Il faut donc conclure invinciblement que c’est l'être infiniment parfait qui se rend immé-

Sans savoir quoi. Assurément tous he hommes ont l’idée Eu

Na Dieu ou pensent à l'infini, lorsqu'ils demandent « s’il ue : un. » Jamais nous ne parlerions de l'infini, jamais nous ne demanderions si Dieu existe, si nous n’en avions pas l'idée. : Prenez garde que Dieu ou l'infini n’est pas visible par une idée qui le représente. L'infini est à lui-même son idée. Iln'a point d'archétype; il peut être connu, mais il ne peut pas être Se fait. Il n’y à que les créatures, ‘que tels et tels êtres qui : soient faisables, qui sotent visibles par des idées qui les à représentent avant même qu’elles soient faites. On peut voir . un cercle, une maison, un soleil sans qu’il y en ait; car tout

ce qui est fini se peut voir dans l'infini qui en renferme les

‘idées intelligibles, mais l'infini ne se peut voir qu'en lui-même, car rien de fini ne peut représenter l'infini. Si on pense à Dieu, il faut qu’il soit. Tel être, quoique connu, peut n’exister point. On peut voir son essence (essence idéale ou métaphy= ; sique) sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne Pie voir l’essence de l’infini sans son existence, Pidée de l’être : ; car l'être n’a point d'idée qui le représente. Il n’a point

d’archétype qui contienne toute sa réalité intelligible. Il est

à lui-même son archétype et il renferme en lui l’archétype de tous les êtres. — Ainsi, vous voyez bien que cette proposition : JL y a un Dieu, est par elle-même la plus claire de toutes les propositions qui affirment l’existence de quelque chose, et qu’elle est même aussi certaine que celle-ci : Je pense, donc je suis. Vous voyez de plus ce que c’est que Dieu, puisque Dieu et l'être, ou l'infini, ne sont qu’une même chose.

Les hommes croient pouvoir penser à Dieu sans qu'il existe, parce qu’ils ne font pas réflexion que rien de fini ne peut le représenter. Comme ils peuvent penser à bien des * choses qui ne sont point, à cause que les créatures peuvent être vues sans qu’elles soient... Ils s’imaginent qu’il en est de même de l'infini et qu’on peut y penser sans qu’il soit. Voilà ce qui fait qu'ils cherchent, sans le reconnaître, celui qu'ils rencontrent à tous moments, et qu'ils reconnaitraient bientôt s'ils rentraient en eux-mêmes et faisaient réflexion sur leurs idées. »

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