CHAPITRE II
Conciliation de cette loi avec la difficulté de croire.
Bossuet a écrit quelque part : « La nature humaine connait Dieu, et voila déjà, par ce seul mot, les animaux audessous d’elle jusqu’à l’infini (1). » Cette vérité, qui avait été antérieurement énoncée par Cicéron, était restée jusqu’à nos jours de l’ordre philosophique ou religieux. Nous avons vu comment M. de Quatrefages l’a élevée à la rigueur d’une démonstration scientifique. La religiosité est le caractère distinctif de notre race, dit-il; elle établit une démarcation infranchissable entre nous et les animaux. Donc cet attribut spécial fait de nous une catégorie, un règne à part, où l'homme, remis à la place d’honneur que le Créateur lui assigna, parait, selon une expression célèbre, un ange diminué plutôt qu’un animal développé. Mais la religiosité crée en nous le besoin de croire, lequel se fait sentir à quatre foyers principaux de notre àme : l'intelligence, l'amour, la perfectibilité, la moralité. Chacune de ces facultés, attenti-
(1) De la connaissance de Dieu ct de soi-même, chap. 5.
vement auscultées, rend témoignage à la vérité de cette loi. Preuve concluante que l’homme n’est pas un dieu puisqu'il a besoin d'en adorer un autre; preuve surtout qu’il n’est point un animal, car on a beau regarder, depuis les insectes jusques aux singes anthropomorphes, il n’y a pas un animal qui éprouve le besoin d’adorer.
Mais n’avons-nous point suscité une objection en établissant une vérité? La difficulté de croire est en nous un fait inné et persistant, tout aussi bien que le besoin de croire : quel moyen de consacrer l’autorité du premier sans compter avec le second? Nous y sommes d’autant plus disposé que cet état est douloureux, et, qu'entre tous les aveugles, le plus à plaindre est bien celui qui ne voit pas Dieu. Rien de plus désenchanté que les pensées d’une àme désemparée, qui porte simultanément en soi-même trop de foi pour se pouvoir reposer dans l’incrédulité, et trop d’incrédulité pour se pouvoir reposer dans sa foi! La tentation du doute est la plus cruelle de toutes, parce qu’elle tarit les sources de la force surnaturelle, où les autres tentations trouvent le secours,
Cependant, à l'égard de la difficulté de croire, il est bon de s'établir dans des sentiments indépendants de touté convention. Et, d’abord, pitié, grande pitié pour le doute! mais | à la condition qu'il soit une souffrance, non une pose; une maladie, non l'élégance de.certains esprits légers qui ne sont pas fâchés de paraître écrasés sous le poids de leurs problèmes. Mon cœur a battu de sympathie aux cris déchirants de Werther, de Child-Harold et autres types de l’incroyance tourmentée, Je dois avouer, cependant, que ma raison a
bientôt réagi contre mon cœur, non-seulement parce que la
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poésie d’une telle désolation me paraît malsaine, mais encore parce que je trouve à ces désolés quelque chose des enfants pleureurs, qui forcent la note de leurs gémissements pour être regardés. Il n’est point de comédie pire que celle des larmes.
Et, d'autre part, que le ciel me préserve de manquer de charité envers une telle infortune ! L'homme qui a perdu son Dieu et qui me conjure de le lui rendre est le malheureux le plus intéressant en présence duquel je me sois jamais ému. Aussi, comme je sais le mal qu’il a, je tàcherai de ne lui en pas faire davantage. Je n’aime pas cette apologétique étroite, ne voyant dans ses adversaires que des gens de mauvaise foi ou de mauvaises mœurs, à qui il est fort inutile de répondre, parce qu’ils croiront toujours quand ils en seront dignes. Il peut y avoir plus d’ignorance et d’orgueil que de justice dans l’abus d’un tel argument. Après avoir pratiqué, dans les livres et dans la vie, les intelligences en peine, j'ai senti naître de ce commerce, en mon àme, une immense commisération pour elles, et c’est sur ce sentiment que je fonde ma confiance en les abordant. Les plaindre, c’est les comprendre, et les comprendre, n'est-ce pas l’espoir fondé d’en être compris?
Étudions donc avec une justice sans parti pris, ce poiné capital : d’où vient la difficulté de croire et comment peutelle coexister et s’harmoniser avec le besoin de croire? La question sera plus explicitement résolue quand nous traites rons en détail des sources de l’incrédulité; mais, en attendant, il est nécessaire de poser les jalons d’une thèse préalable pour ouvrir notre chemin. La difficulté de croire résulte : 1° de la nature de la religion; 2 de la nature de
l’homme : 3° d’un vice dans la méthode employée par homme
pour apprécier la religion.
La religion est, par sa nature, une autorité pour la raison et une règle pour les mœurs. Ces attributs lui sont tellement inhérents que Dieu lui-même ne peut l’en dépouiller. Mais ces deux dominations, l’autorité et la règle, commandent des sacrifices à l’homme, et de ces sacrifices proviennent grand nombre de répulsions contre la foi.
La religion est fondée sur la certitude, non sur l'évidence; et l’esprit humain, qui se contente de la certitude en d’autres connaissances, aspire déraisonnablement à l'évidence en matière de religion. Cependant l’incompréhensible lui-même, quand il est certifié divin, est aussi digne de foi que l'évidence humaine. Notre raison reçoit de deux manières les vérités auxquelles elle souscrit : directement, c’est-à-dire dans la splendeur immédiate qui les entoure; indirectement, c'est-à-dire dans le témoignage qui les garantit. Certainement personne autre que Dieu n’a vu toute l’histoire ; aucun esprit peut-être n’a vérifié toutes les conclusions déduites par la science ; cependant tout le monde croit à l’histoire et à la science, sans leur pouvoir servir de témoin oculaire. Donc, n’admettre comme vrai que ce que l’on peut expliquer, c’est la petite philosophie du vulgaire n’adhérant qu’à ce qu’il a vu ; et circonscrire l'étendue de sa certitude au cercle
sion des Mibute qui RATER pour les bornes nn monde k = celles de leur horizon. ir - Mais, dans le domaine de la foi, plus qu’en tout autre, il est opportun de savoir, dit un grand docteur anglais, qu'on # ne peut tout savoir (1). Une religion positive est uncom- merce entre l'infini et le fini, en d’autres termes, une mani- E NA festation de Dieu à l'intelligence humaine. Or, Dieu quiest 4 no de cette vision est immense, l'intelligence qui en est le sujet est limitée, nécessairement, l’image de Dieu tombant
1 dans un récipient moindre qu’elle, doit le déborder. C'est 2 “1 une simple règle de proportion. Et l’homme qui rejette la ss #4 vérité religieuse parce qu'il ne peut l’embrasser totalement 1 - dans sa compréhension, ressemble à l’insensé qui nierait le 4 soleil, parce qu'en ouvrant sa croisée il n’a pu enfermer toute la lumière de l’astre dans sa chambre. Er 0e D’après ces données, le mystère n’est ni une énigme ni er “une impossibilité ; il représente la portée extrême où notre regard peut atteindre du côté de Dieu, voilà tout. Il n'est Lo: davantage une poésie superstitieuse des révélations :
toute révélation entièrement comprise dégénérerait en Sys- R tème philosophique, et elle cesserait d’être raisonnable par À le seul fait qu’elle serait exclusivement rationnelle. Peu importe qu'il y ait des ombres dans un symbole, s’il a en sa faveur des preuves, à défaut d'évidence. Après tout, ilne faut pas confondre l'ombre avec la nuit. L'ombre atteste la SR | présence du soleil au firmament; la nuit, au contraire, Hnoiene “E ’il est absent, C’est ainsi que certaines obscu-
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(1) Chalmers,
rités peuvent certifier la présence divine dans les dogmes en y apposant le sceau de l'infini,
Préservons-nous donc d’une certaine étroitesse de raison cachée sous des exigences ultra-scientifiques. Le comprendre doit être la mesure du croire est une formule ambitieuse de Bayle, exprimant plus d’orgueil que de vraie philosophie. Il n'appartient qu'aux vastes esprits d’apercevoir et de reconnaitre leurs frontières, Quand Laplace était sur le point d’expirer, des amis complaisants vantaient sa science et sa gloire : « Ne parlez pas de cela, leur répondit-il, ce que nous connaissons est peu de chose, ce que nous igno- ..rons est inimaginable. » Voilà une confession bonne à retenir. Il en est des vérités comme des étoiles, on en découvre sans cesse ; et au ciel de la pensée, comme dans l’éther, les régions explorées ne sont rien en comparaison des immensités inconnues. Que nous répondrait la science si nous lui disions : Je répudie vos vérités comprises, puisque vous en portez dans votre sein qui sont encore incompréhensibles ? Que répondrait-elle surtout si nous ajoutions : Nos ombres vous scandalisent, venez, rendez-nous compte de vos nombreux desiderata ?
Quelle est, par exemple, cette force initiale qui donna aux astres le signal du départ, qui maintient dans les cieux ce mouvement perpétuel vainement recherché sur la terre, et qui fait que les globes se poursuivent éternellement, à travers les plaines du firmament, sans jamais se heurter ? Le nom de cette force, c’est la gravitation > Mais son prin- Cipe ? mystère |!
Quelle est cette énergie souterraine qui fait sortir d’un grain une tige verdoyante, qui pousse vers le haut des
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