AVEC LA: DIFFICULTÉ, D
surnaturelle, il est logique qu’elle ne soit obtenue que par
des actes surnaturels. II ne suffit donc pas d'apprendre sa bibliothèque par cœur , fût-elle bien composée; ni de devenir sage comme un grand homme de Plutarque, eût-on bien choisi son modèle; il faut employer les procédés appropriés à l’ordre de connaissances où l’on veut s'élever. Celui qui aspirerait à connaître la chimie sans analyser la matière, ne serait pas plus insensé que celui qui vise à la foi surnaturelle sans instrument de découverte supérieur à la nature.
Ici, je vois le fin sourire du sceptique, et j'entends sa voix ironique me répondre : Nous voilà déjà aux conclusions morales ! Pourquoi pas si elles ont une portée dogmatique ?
même que nous tenons l’anecdote, — fut interpellé dans un grand salon en ces termes captieux : « Monsieur, lui dit un homme d'esprit, vous nous faites tourner bien souvent dans un cercle vicieux; vous nous demandez les œuvres pour arriver à la foi, et nous aurions besoin de la foi pour ; pratiquer les œuvres ! — Monsieur, répondit le penseur chrétien, mon cercle n’est pas vicieux, car on en peut sortir : pratiquez la foi que vous avez, bientôt vous obtiendrez celle qui vous manque. » À cette repartie les sourires malins changèrent de direction. Je prie ici mon lecteur de se faire une application personnelle de ce trait de lumière. : Ses convictions , si mauvaises soient-elles, ne valent-elles pas encore mieux que ses œuvres ? Qui n’a mérité de rester privé de la clarté perdue en résistant à celle qu’il possède ? m'Bar exemple, la philosophie naturelle nous enseigne qu’il y a au ciel un Maître à qui toute créature intelligente et libre
Er éRORE, + ‘80 4
Un célèbre apologiste de notre époque, — c'est de lui-
doit rendre hommage ; et voilà, cependant, “longues ann es que nous n’avons joint nos mains, ni ployé nos genoux en sa présence : pratiquons la foi que nous avons, bientôt nous acquerrons celle qui nous manque. La philosophie natu-
relle nous révèle qu’il est dû autant de respect à la femme
d'autrui qu’à la nôtre; et cependant nous jouons, sans £
: remords, avec celte loi de justice et d'ordre social: prati-
quons la foi que nous avons, nous acquerrons bientôt celle
: qui nous manque. La philosophie naturelle nous apprend
que, par la charité, l’homme se porte bonheur en s’assurant les bénédictions des malheureux ; et cependant nous ne savons pas nous priver d'un seul plaisir pour faire plaisir A aux autres : pratiquons la foi que nous avons, bientôt nous
- aCquerrons celle qui nous manque. Enfin, la raison nous dit que la foi étant une vertu ne peut être uniquement le fruit d’une libéralité divine, sans rien coûter à la liberté humaine 8
| et, pour mériter de voir Dieu, nous prenons bien moins de peine que pour arriver à une Charge ou pour accroître nos . revenus : pratiquons donc la foi que nous avons, et nous
aACquerrons bientôt celle qui nous manque.
Quelques réserves que je fasse sur la difficulté de croire, __ je ne saurais la méconnaître, puisque je consacre ce livre à l’atténuer; mais n’allons pas conclure que la justice de Dieu soit en défaut, ni que le Monde soit près de lui échapper, parce que notre acte de foi implique des sacrifices. Toute incrédulité est sans excuse, si, dans l'option qui nous est laissée entre la foi et la négation, l'humanité est générale ss ment plus inclinée vers la première que vers la seconde. Évidemment il en est ainsi; car quelle est la position des
U diverses catégories d’intelligences relativement à la foi? Les
enfants croient avec une assurance Candide sur la parole de leur mère. Les femmes, qui sont la moitié la plus affectueuse du genre humain, trouvent aisément la foi au fond d’un cœur aimant et pur. Le peuple penche vers Dieu de toute la force de ses douleurs et de toute la spontanéité de
ses sentiments. Enfin, d’un bout à l’autre de son histoire,
d’un pôle à l’autre de l'univers, dans des cultes vrais ou faux, l'humanité sèche ses larmes et obéit à la nature en disant : Je crois, Que reste-t-il en dehors de ce concert? À peine quelques lettrés à qui l'instruction suggéra plus d’objections que de preuves, surtout parce qu’ils cherchèrent moins les preuves que les objections. Or, l'étude, qui est la source des difficultés, est aussi celle de la lumière; ses fruits dépendent de la direction que la conscience lui donna. Cer-
tes, il était juste que la foi, comme les autres vertus, fût le,
prix d’un bon usage de la liberté!
Done, la bonté et la justice de Dieu sont ici hors de cause; et les incrédules seront toujours une imperceptible mino-
rité par rapport aux croyants. À peine forment-ils une
opposition suffisante pour certifier que, sur ce point, comme dans toutes nos obligations morales, il nous reste, avec l'inclination au bien, la liberté du mal. Il en coûte de croire, en effet, comme il en coûte de bien faire; ce qui n’est pas une raison d’en décliner le devoir. La religion, dit un grand apologiste, est à la fois une passion et une vertu.
Comme passion, elle répond au besoin de croire; comme
vertu, elle suscite et explique la difficulté de croire. Ne nous plaignons pas que Dieu nous ait placés entre ces deux courants : il fallait la possibilité de le méconnaitre pour