CHAPITRE VI
Réalité du surnaturel.
Nous avons prouvé que le besoin de croire poursuit un objet qui est réel, quoique immatériel, et que l’expressien de ce besoin, c’est-à-dire la religion, doit être extérieurement sensible, quoique son objet ne le soit pas. Mais il n'est pas seulement de l'essence d’un tel objet d’être supramatériel, il doit être supra-naturael : la nature ne pouvant toute seule ni le découvrir, ni l'imposer, ni le circonscrire. C’est ici le lieu de le remarquer : les philosophes qui souscrivent à l'acte créateur, c'est-à-dire au surnaturel dans la cause du monde, sont les moins fondés à le répudier dans les effets; voilà pourquoi l’'axiome fameux : Rien en dehors, rien au-dessus de la nature, est la formule exacte de toute négation qui ne croit pas à un auteur de la nature : mais elle est une inconséquence dans la bouche du spiritualiste qui, en reconnaissant un Dieu distinct de la nature et supérieur à elle, admet, par le fait, dans sa philosophie, le surnaturel qu’il ne veut pas introduire dans la religion.
C'est à ces théistes illogiques que s'adresse ce Chapitre, Il
ou | SURNATUREL,
ne sufñt pas sa leur démontrer que l'objet de la religion doit être surnaturel, il s’agit de savoir s’il l’est en réalité. Le fait est-il d'accord avec la théorie précédemment énon-
pe |
cée? Question capitale, car Spinosa déclare quelque part
Ÿ qu’il aurait embrassé le christianisme s’il avait cru à la ré-
surrection de Lazare; et sa conclusion était fondée. Il im-
: porte donc de bien découvrir les prémisses qu'il n’a pas su
% voir. Non que le miracle soit tout le surnaturel, comme le”
É vulgaire le suppose, mais le surnaturel est ordinairement
l certifié par le miracle, d'après cette définition célèbre : Le
| miracle est la lettre de créance de Dieu.
À Le surnaturel, dans son acception la plus obvie et la plus large, peut être défini une action spéciale de Dieu, soit dans l’ordre intellectuel, soit dans l’ordre physique, è
goit dans l’ordre moral, produisant des effets supérieurs :
y aux forces de la nature. Considéré dans cet ensemble, et je
É pourrais dire dans ce faisceau de prodiges, le surnaturel
s’étend jusqu’à constituer, non-seulement la preuve, mais
l'essence de la religion. De telle sorte qu’en le défendant,
nous combattons pro aris et focis, et que Dieu et le monde sont également intéressés dans cette revendication de la foi contre le naturalisme.
Parmi les adversaires du surnaturel, il est facile de distinguer trois corps d’attaque différents d’origine et de cou: leur. Le premier s’avance au nom de la raison pure et il dit : À priori, le surnaturel est impossible, donc il n’est pas. A celui-là nous répondrons au nom de la raison pure : , A priori, il est impossible que le surnaturel ne soit pas, donc il est.
Le second s’avance au nom de la nature, et il nous dit :
La nature est le tout de l'œuvre divine, donc ce qui est e dehors ou au-dessus doit être rejeté. A celui-là nous rép drons : La nature n’est pas le tout de la puissance divine, elle est le support et la pierre d'attente d’un couronnemen: . | futur; donc le surnaturel, qui est l'achèvement non un 3 superfétation de la nature, doit être admis.
Enfin, le troisième s'avance au nom de la critique historique et il dit : Personne n’a vérifié scientifiquement le surnaturel, donc il est symbolique ou légendaire. A celui-là É
nous répondrons, au nom de l’histoire : Le surnaturel est aussi bien établi que les faits les plus incontestés du présent
et du passé, donc il n’est pas moins incontestable. En termes
plus courts, montrons la réalité du surnaturel par ces motifs irrécusables : 1° la raison l’exige; 2 la nature le désire ; + æ l’histoire l’atteste, |
Quand le rationaliste-spiritualiste déclare que le surna- ds. turel n’est point, parce qu’il n’est pas possible, il s’isole des n. | réalités pour s’enfermer dans un à priori arbitraire, et il 2 fait de la sophistique pour décliner des évidences. Quand nous affirmons, au contraire, l’existence du surnaturel - parce qu'il est impossible qu jt n'existe pas, nous sommes fidèles à la méthode expérimentale : nous prenons les faits comme point de départ, non une théorie complaisante ; or, ne suis-je pas autorisé à dire que la raison exige, appelle le surnaturel, s’il est vrai qu'il constitue la seule religion logique, la seule religion ga arantie, la seule religion ” possible ?
$es relations logiques avec la religion peuvent être prou-
vées par la philosophie spiritualiste elle-même, Que les
athées et les panthéistes accoutumés à ensevelir Dieu, pieds et poings liés dans la nature, suivant l'expression de Heïine,
s’ensevelissent eux-mêmes dans le naturalisme, je le comprends; mais admettre un Dieu personnel et des àmes immortelles, et, entre Dieu et ces âmes, des communications positives, par des hommages de dépendance d’une part, et
par des attentions paternelles de l’autre, qu'est-ce autre
chose sinon l'inauguration du surnaturel jusque dans le domaine de la philosophie ? Un Dieu Créateur de la nature,
c’est du surnaturel. Toute action de la Providence spéciale,
distincte des forces de la nature, c'est du surnaturel. En un
mot, Dieu exauçant une prière, c’est du surnaturel; car,
ces relations non nécessitées entre le Créateur et la créature, échappent à l’engrenage de causes et d'effets aveugles qui constituent la nature. D’après cela, on le voit, la différence qu’il y a, entre le naturalisme spiritualiste et nous, c’est qu’il adhère aux miracles invisibles et que nous ne croyons qu'aux miracles sensibles ; c’est qu’il admet le com-
merce réel, nominatif, pour ainsi dire, de Dieu avec chaque
homme par la conservation, et que nous l’estimons tout aussi admissible par la révélation.
Sans doute, il ne faut pas absorber l’ordre de nature dans le surnaturel ; mais, tout en respectant cette distinction, il est incontestable que Dieu, une fois placé en dehors de la nature, les libres rapports entre son amour et le nôtre sont extra-naturels. Que manque-t-il à ces rapports pour être classés au nombre des miracles ? D’être des faits apparents, non certes, d’être des faits dérogatoires aux lois de la na-
cr Er Re pu SURNATUREL. UNE AN QAR ET
appels de la liberté humaine que par un ordre inexorable- É ment mécanique ? Et le suprême ordonnateur confierait : la fatalité le gouvernement de l'empire de la liberté? aux énergies aveugles de la matière la direction, ou plutôt, l’op- #
É pression des esprits? Cela n’est concevable qu’en admettant à
une immanence inerte du Créateur dans sa création. Mais la transcendance de l’'ouvrier au-dessus de son ouvrage étant reconnue, il doit à tout instant le remanier, sinon pour se perfectionner soi-même, du moins pour faire acte de souveraineté et n’être point l'esclave de son œuvre.
Il faut donc en convenir, le miracle qui dépasse l'ordre de 4 la nature physique est très-conforme aux lois de la nature morale, Voilà pourquoi si les incrédules matérialistes qui. : ne reconnaissent que la première ont raison de conclure : le surnaturel est impossible, done, il n’est pas; les rationa- +4 listes spiritualistes qui comptent la personnalité de Dieu et k celle de l’homme, c'est-à-dire les deux agents de la liberté, pour queique chose dans l’ensemble des choses, sont obligés de renverser ainsi le raisonnement : il est impossible que le surnaturel ne soit pas, donc il est. 3
Il est impossible qu'il ne soit pas, si nous considérons l’homme, et, plus encore, si nous envisageons l'humanité. Que fait Dieu en opérant des miracles ? Il donne une expres- ; sion populaire et sociale à l'économie cachée que je viens d'exposer. Il fallait transporter le miracle , de la conscience individuelle sur la place publique , pour que Dieu et son
action fassent mieux reconnus , ‘ pour que tous les hom- mes fussent enseignés à la fois. Le surnaturel, emprisonné
D 4 À dans une seule àme, peut être inaperçu ou devenir vision- ».
. naire. Le surnaturel, à la face de l'univers, s’impose et n’en ES
saurait imposer. Et voila comment tout se justifie et s'ex-
CL din md à
plique , jusqu’à l’incompréhensible lui-même, quand il ë s'agit des opérations divines. Ne nous laissons donc pas 4 ravir la religion du surnaturel, car c’est la seule qui soit : | pratiquée et praticable. Sans elle Dieu et l’homme ne sont 4 que deux puissances liées par des rapports inefficaces, ou . s’atteignant, dans l'ombre et le silence, comme deux forces qui ne peuvent s’éviter. Avec elle, Dieu et l’homme sont - deux amours qui se cherchent du ciel à la terre, toujours libres de se fuir, et toujours heureux de se rencontrer. Belle ordonnance, en vertu de laquelle l’auteur de l’uni- | vers ne dédaigne pas d’en toucher les rouages pour le salut des àmes, afin de bien montrer qu’il estime peu ceux-là en ; Je comparaison de celles-ci ! Agissant ainsi, du reste, par sa | propre liberté sur la nôtre, c'est-à-dire comme une personne sur des personnes, non comme une force sur des choses, et fondant, entre lui et nous, cette union par dessus et par delà la nature, qui est l'essence du surnaturel. Qu'ils l’'entendent bien les théistes distraits et peu fidèles à leur. principe : le miracle n’est pas un déploiement inutile de la puissance divine, il en est la manifestation logique. Un Dieu plus grand et plus haut que le monde, c’est déjà le premier des miracles ; attaquer la possibilité des autres, :
c’est ébranler la certitude du premier. Aussi, pour eux, il ea re nier Dieu ou lui reconnaître le PE
n’y a point de milieu ent droit de se montrer par de interventions qui donnent sa
de Les : ce n’est pas un Dietr, c’est une idole ; et, Des: ment, un homme su Le. a ce me a
homme religieux.
Le surnaturel est donc la seule religion logique: ajoutons qu’il est la seule religion garantie. Il y a, en effet, un sur- 4 naturel visible qui prouve celui qui ne l’est pas. Et, sn | ce rapport, le surnaturel se sert en quelque sorte de gage à : lui-même; car si, par ses mystères , ilest la difficulté, par À = ses miracles il est Ja solution. Dieu, comme on l'a dit,est le miraclé en puissance, le miracle est Dieu en action. Ainsi, dans le premier cas, c’est le surnaturel qui se cache k dans les autres, c’est le surnaturel qui se découvre Fat 2 tandis que quelques lettrés ne croient pas à l'Évangile pars à
opposition à la présence du surnaturel, c’est bien plutôt s'il “était absent qu’ils devraient cesser d'y croire. 1 Sans doute, la nature aurait dû suffire pour nous mani« fester son auteur. « Mais la nature, malgré la beaûté de « ses spectacles, finit par sembler moins admirable, à cause « de l'habitude qu'on a de l'admirer (D). » D'ailleurs, les grandes scènes de la création ont plutôt servi, à une science corrompue , d'objections contre le Dieu créateur que de. 4 témoignage à sa gloire. C’ést pourquoi, ajoute saint Augustin, Dieu fait éclater, en temps Gpportun, des œuvres 4 FAPOMEUTES à la nature, afin de frapper l'humanité par des Ée.
@) atnt Aug., Saint Jéan., comm,
“DU SURNATUREI RS
6 ) sinon plus grands, au moins She étranges, et de donner de lui-même une démonstration qui ne soit, ni affaiblie par l'accoutumance, ni susceptible d’être obscurcie par la sophistique.
| Jlest vrai que le miracle peut être contesté comme fait, mais il ne saurait l'être comme preuve; et C ’est parce que . ; cette preuve est certaine que l'incrédulité s ’acharne à dimi-
É cation la plus authentique des gestes de Dieu au milieu de la création : nul autre que son auteur ne pourrait ainsi la modifier sans la détruire, car elle ressemble à certains chefs-d’œuvre compliqués , dont leurs inventeurs seuls 1 __ savent démonter les ressorts sans les briser. De cette sorte,
quand les esprits sont blasés sur les merveilles ordinaires de l'harmonie universelle, Dieu réveille l'attention par des | variantes et des soubresauts inattendus. A l'heure, par exemple, où l'humanité, familiarisée avec les prodiges de cette loi: Croissez et multipliex-vous, la regarde comme le , résultat d’une énergie naturelle, Dieu promulgue cette exception soudaine au cours ordinaire de la naissance et | de la mort : Lazare, sors du tombeau; et ceux qui ne le . voyaient plus dans le perpétuel miracle de la création , l’adorent dans le rare miracle de la résurrection.
J'ai parlé du miracle de la création, et pourquoi est-il besoin de prouver les autres à ceux qui admettent celui-là ? Est-ce que le Dieu personnel, j'y reviens, n’est pas le premier miracle ? Est-ce que la création n’est pas le second ?
Est-ce que la conservation n'est pas le troisième? De quel droit vient-on nier les moindres en confessant les plus grands ? Point d’objections à nous opposer au nom de la
4 nuer la certitude du fait. De telles surprises sont la notifi-
. de la création étant immuables, non éces -saires ; pourquoi ne pourraient-ils pas être ordonnés à titre d'exception ? Évidemment il n’est pas plus difficile à Dieu de faire rétrograder le soleil sur l'horizon que de l’y fair monter, de rendre la vie aux corps que de la leur donner, de communiquer la connaissance de l'avenir, par le don de … prophélie, à l'intelligence, que d'y ressusciter le passé pars les phénomènes de la mémoire. Aussi, « la question de « savoir si Dieu peut déroger aux lois qu’il a établies , serait « impie si elle n’était absurde. Ce serait faire trop d’ on neur à celui qui la résoudrait négativement que de le ; 4 punir, il faudrait l’enfermer (1). » Point d’objection au nom de l’immutabilité souveraine. Dieu ayant prévu ses miracles en même temps que les lois qu'ils modifient, est aussi immuable en faisant ces miracles qu’en observant ces lois. Il est des philosophes spiritualistes qui prescrivent la prière comme demande, sous prétexte qu’elle implore de la bonté de Dieu un changement à des décrets qu'il ne peut rapporter, et qu’elle revient à la solli- F+ citation d’un miracle, Je voudrais bien savoir si ces Mes- , sieurs négligent de faire appeler le médecin, en maladie, parce que le cours normal des arrèts divins ne peut être détourné par la science. Pourquoi la liberté de l’homme : serait-elle plus impuissante dans l'ordre moral que dans l’ordre naturel? En quoi son action est-elle plus contraire
à limmutabilité divine dans le premier cas que dans le
(1) J.-J. Rousseau.
4 Fret au Hbre concours de sa Lure , par ee se réservant d'arriver à un terme invariable par des chemins " s qui varient, c’est-à-dire, d'aboutir par une exception à la As: règle si nous le prions, par l'application de la règle si nous ne le prions pas.
Ainsi, dans cette magnifique ordonnance qui comprend les lois et les dérogations, le miracle n’est ni un changement, puisque Dieu, en l’opérant, agit conformément à ses
: éternelles prévoyances ; ni une retouche, puisque, en modifiant la nature, il poursuit un dessein plus vaste auquel la
nature.elle-même est subordonnée comme instrument; ni une violation, car, au-dessus de toutes les lois, il en est une plus générale qui soumet la création, dans son existence à l’auteur suprême, dans ses mouvements au suprême moteur, et dans sa fin à la fin de toutes choses. En dehors
de cette économie, il n’y a de place que pour la fatalité
sd “da. (US
musulmane. Mais nous aurions beau embrasser cette reli-
MIENDIPE TON
gion du désespoir, nous n’y pourrions vivre, car l’huma- ; Y, ;
nité n’a jamais compris que la perfection de Dieu lui Ôôtàt le
PME
pouvoir de nous faire du bien. Et n’est-ce pas une preuve
ns EE:
en faveur des miracles, que nous soyons toujours tentés
1 de n’y pas croire, et que nous ayons toujours besoin d’en espérer !!!
Enfin, point d’objection au nom de la sagesse divine.
D C'est surtout par ces coups de maitre, distribués çà et là
dans les événements du monde, que Dieu atteste qu'il y met
la main. Au contraire, la perpétuelle uniformité de ses rap-
ports avec la nature tendrait à le faire confondre avec elle.
Donc, ne retenons pas son bras, sous prétexte de sollicitude
pour sa dignité; rien n’est plus digne de Dieu que de se prouver lui-même, en faisant acte de libre présence dans les mouvements de l’univers. N’allons pas l’enfouir pour jamais dans le suaire de ses propres ouvrages en lui disant : Ne remuez pas et nous croirons en vous. On le nie agissant, que serait-ce s’il était inerte? Encore une fois, place à la liberté de Dieu dans le gouvernement de sa création, car le jour où il sera le captif éternel des lois qu’il décréta, c’en sera fait de sa sainte image et de sa religion dans l’àame de ses enfants.
« Avec la foi au miracle, dit un critique peu suspect, le « secret de la vie divine sera perdu. Ah ! on parle beaucoup « de spiritualisme chrétien, de religion de la conscience, et « on semble même voir, dans Pabandon du miracle, un « progrès de la religion ! Que ne puis-je dire avec assez de « force combien l’expression intime de mon cœur proteste « contre une telle opinion! Quand je sens vaciller en moi « la foi au miracle, je vois aussi l’image de mon Dieu s’af- « faiblir à mes regards; il cesse peu à peu d’être pour moi « le Dieu libre, vivant, le Dieu personnel, le Dieu avec « lequel l'âme converse comme avec son ami, et ce saint « dialogue une fois interrompu, que reste-t-il?...…. Plus de « ciel au-dessus de nos têtes. Ah! soyez-ensûr, lesurnaturel « est la sphère naturelle de l’àâme. C’est l’essence de sa foi, « de son espérance, de son amour (1). »
Que signifient ces actes de foi échappés à ceux qui ne croient plus? Que le surnaturel est, en quelque manière,
(1) Schérer, Mélanges de critiques religieuse,
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