‹ Le bon sens du curé Meslier, suivi de son testamentChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE PREMIER Apologue · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Apologue

Il est un vaste empire gouverné par un monarque dont la conduite est très propre à confondre l'esprit de ses sujets. Il veut être connu, chéri, respecté, obéi ; mais il ne se montre jamais, et tout conspire à rendre incertaines les notions que Ton pourrait se former sur son compte. Les peuples soumis h sa puissance n'ont, surle caractère et les lois de leur souverain invisible, que les idées que leur en donnent ses ministres ; ceux-ci conviennent |)Ourlaiit qu'ils n'ont eux-mêmes aucune idée de leur maître, que ses voies sont impénétrables, que ses vues et ses qualités sont totalement incompréhensibles ; d'ailleurs ces ministres ne sont nullement d'accord entre eux, sur les ordres qu'ils jtrétendent émanés du souverain dont ils se disent les organes; ils lesannoncenl diversement h chaque province de l'empire ; ilssedé-

crient les uns les autres et se traitent mutuellement d'imposteurs et de faussaires ; les éditsetles ordonnances qu'ils se chargent de promulguer sont obscurs ; ce sont des énigmes peu faites pour être entendues ou devinées par les sujets pour l'instruction desquels on les a destinés. Les lois du monarque caché ont besoin d'interprètes ; mais ceux qui les expliquent sont toujours en dispute entre eux sur la vraie façon de les entendre. Bien plus, ils ne sont pas d'accord avec eux-mêmes ; tout ce qu'ils racontent de leur prince caché n'est qu'un tissu de contradictions; ils n'en disent pas un seul mot qui sur le champ ne se trouve démenti. On le dit souverainement bon ; cependant il n'est personne qui ne se plaigne de ses décrets. On le suppose infiniment sage ; et dans son administration tout paraît contrarier la raison et le bon sens. On vante sa justice; et les meilleurs de ses sujets sont communément les moins favorisés. On assure qu'il voit tout ; et sa présence ne remédie à rien. Il est (dit-on) ami de l'ordre ; et tout dans ses états est dans la confusion et le désordre. Il fait tout par lui-même ; et les événements répondent rarement à ses projets. Il prévoit tout ; mais il ne sait rien prévenir. Il soufTre impatiemment qu'on l'ofïense ; et pourtant il met chacun à portée de l'offenser. On admire son savoir, ses perfections dans ses ouvrages; cependant ses ouvrages remplis d'imperfections sont de peu de durée. Il est continuellement occupé à faire, à défaire, puis à ré-

parer ce qu'il a fait, sans jamais avoir lieu d'être content de sa besogne. Dans toutes ses entreprises, il ne se propose que sa propre gloire ; mais il ne parvient point à être glorifié. Il ne travaille qu'au bien-être de ses sujets; et ses sujets, pour la plupart, manquent du nécessaire. Ceux qu'il semble favoriser sont, pour l'ordinaire, les moins satisfaits de leur sort ; on les voit presque tous perpétuellement révoltés contre un maître dont ils ne cessent d'admirer la grandeur, de vanter la sagesse, d'adorer la bonté, de craindre la justice, de révérer les ordres qu'ils ne suivent jamais. Cet empire, c'est le monde : le monarque, c est Dieu ; ses ministres sont des prêtres ; ses sujets sont les hommes.

CiiAi'. II. — Qire>t-ro que In théologie?

Il est une science qui n'a pour objet que des choses incompréhensibles. Au rebours de toutes les autres, elle ne s'occupe que de ce qui ne peut pas tomber sous les sens. Ilobbes l'appelle le ruijfiiimc des ténèbres. C'est un pays où tout suit des lois opposées à celles que les hommes sontù portée (!<' connaître dans le monde qu'ils habitent. Dans cette région merveilleuse, la lumière n'est que ténèbres ; l'évidence devient douteuse ou fausse; rim]K)ssible devient croyable ; la raison est un guide infidèle, et le bon sens se change en délire. Cette science se nomme Ihéo^ lofjie, et celte théologie est une insulte continueUe il hi rnison Inimaine.

Chap. III. — Suite.

A force d'entasser des si, des mais, des quen sait-on, des peut-être, on est parvenu à former un système informe et décousu, qui est en possession de troubler l'esprit des hommes, au point de leur faire oublier les notions les plus claires et de rendre incertaines les vérités les plus démontrées. A Taide de ce galimatias systématique, la nature entière est devenue pour rhomme une énigme inexplicable ; le monde visible a disparu, pour faire place à des régions invisibles ; la raison est obligée de céder à l'imagination, qui seule est en possession de guider vers le pays des chimères qu'elle a seule inventées.

Chap. IV. — L'homme ne naît point religieux ni déiste.

Les principes de toute religion sont fondés sur les idées de Dieu : or il est impossible aux hommes d'avoir des idées vraies d'un être qui n'agit sur aucun de leurs sens. Toutes nos idées sont des représentations des objets qui nous frappent. Qu'est-ce que peut nous représenter l'idée de Dieu, qui est évidemment une idée sans objet? Une telle idée n'est-elle pas aussi impossible que des effets sans cause ? Une idée sans prototype est-elle autre chose qu'une chimère? Cependant quelques docteurs nous assurent que l'idée de Dieu nous est innée, ou que les hommes ont cette idée dès le ventre de leurs mères ! Tout principe

est un jugement; tout jugement est TefTct de rexpérience ; rexpérience ne s'acquiert que par rexercice des sens : d'où il suit que les principes religieux ne portent évidemment sur rien et ne sont point innés.

CiiAP. V. — Il n'est pas nécessaire de croire à un Dieu, et le plus raisonnable est de ne pas y songer.

Tout système religieux ne peut être fondé que sur la nature de Dieu et de l'homme, et sur les rapports qui subsistent entre eux. Mais, pour juger de la réalité de ces rapports, il faudrait avoir quelque idée de la nature divine. Or tout le monde nous crie que l'essence de Dieu est incompréhensible pour riîomme. eu même temps qu'on ne cesse d'assigner des attributs à ce Dieu incompréhensible, et d'assurer que l'homme ne peut se dispenser de reconnaître ce Dieu impossible à concevoir.

La chose la plus importante pour les hommes est celle qu'ils sont dans la plus parfaite impossibilité (le «'omprendre. Si Dieu est incompréhensibbî [)Our l'homme, il semblerait raisonnabh^ de n'y jamais songer; mais la religion conclut que riiomme ne peut sans crime cesser un instant d'y rêver.

diAP. \ I. — La religion est fondue sur la crédulilé.

On n()\\> (lit que les qualités divines ne sont p:is de nature à êlre saisicspar des esprits bornés;

la conséquence naturelle de ce principe devrait être que les qualités divines ne sont pas faites pour occuper les esprits bornés ; mais la religion nous assure que des esprits bornés ne doivent jamais perdre de vue un être inconcevable, dont les qualités ne peuvent être saisies par eux : d'où l'on voit que la religion est l'art d'occuper les esprits bornés des hommes de ce qu'il ne leur est pas possible de comprendre.

Chap. vil — Toute religion est une absurdité.

La religion unit Thomme avec Dieu, ou les met en commerce ; cependant ne dites-vous pas que Dieu est infini? Si Dieu est intini, nul être fini ne peut avoir ni commerce, ni rapports avec lui. Où il n'y a pas de rapports, ilnepeuty avoir ni union, ni commerce, ni devoirs. S'il n'y a pas de devoirs entre Thomme et son Dieu, il n'existe point de religion pour l'homme. Ainsi, en disant que Dieu est infini, vous anéantissez dès lors toute religion pour l'homme qui est un être fini. L'idée de l'infinité est, pour nous, une idée sans modèle, sans prototype, sans objet.

Chap. VIII. — La notion de Dieu est impossible.

Si Dieu est un être infini, il ne peut y avoir, ni dans le monde actuel ni dans un autre, aucune proportion entre l'homme et son Dien ; ain^i jamais la notion de Dieu n'entrera dans l'esprit humain. Dans la supposition d'une vie où l'homme

serait plus éclairé qu'en celle-ci, l'infinité de Dieu mettra toujours une telle distance entre son idée et l'esprit fini de l'homme, qu'il ne pourra pas plus le concevoir dans le ciel qu'il ne le conçoit sur la terre. D'où il suit évidemment que l'idée de Dieu ne sera pas plus faite pour l'homme dans l'aulrc vie que dans sa vie présente. Il suit encore de là que des intelligences supérieures à l'homme, telles que les anges, les archanges, les séraphins, les élus, ne peuvent avoir de Dieu des idées plus complètes que l'homme, qui n'y comprend rien du tout ici-bas.

CiiAP. IX. — Origine de la superstition.

Comment a-t-on pu parvenir à persuader à des êtres raisonnables que la chose la plus impossible à comprendre était la plus essentielle pour eux? C'est qu'on les a grandement clTrayés ; c'est que, quand on a peur, on cesse de raisonner ; c'est qu'on leur a surtout recommandé de se défier de leur raison ; c'est que, quand la cervelle est troublée, l'on croit tout et l'on n'examine plus rien.

Cn\r. X. — Origine de loulc religion.

L'ignorance et la peur, voilà les deux pivots de toute religion. L'incertitudo où l'homme se trouve par rapport à son Dieu est précisément le motif (jui l'attache à sa religion. L'homme a peur dans les ténèbres, tant au physique qu'au

moral. Sa peur devient habituelle en lui et se change en besoin ; il croirait qu'il lui manque quelque chose, s'il n'avait rien à craindre.

CnAP. XI. — Avec la religion, des charlatans exploitent la folie des hommes.

Celui qui, dès son enfance, s'est fait une habitude de trembler, toutes les fois qu'il entend prononcer de certains mots, a besoin de ces mots et a besoin de trembler ; par là même il est plus disposé à écouter celui qui l'entretient dans ses craintes, que celui qui tenterait de le rassurer. Le superstitieux veut avoir peur ; son imagination le demande ; on dirait qu'il ne craint rien tant que de n'avoir rien à craindre.

Les hommes sont des malades imaginaires, que des charlatans intéressés ont soin d'entretenir dans leur folie, afin d'avoir le débit de leurs remèdes. Les médecins qui ordonnent un grand nombre de remèdes sont bien plus écoutés que ceux qui recommandent un bon régime, ou qui laissent agir la nature.

Chap. XII. — La religion séduit l'ignorance à laide du merveilleux.

Si la religion était claire, elle aurait bien moins d'attrait pour les ignorants. Il leur faut de l'obscurité, des mystères, des frayeurs, des fables, des prodiges, des choses incroyables qui fassent perpétuellement travailler leurs cerveaux. Les ro-

mans, les contes bleus, les récits des revenants et des sorciers ont bien plus de charmes pour les esprits vulgaires que les histoires véritables.

Chap. XIII. — Suite.

En matière de religion, les hommes ne sont que de grands enfants. Plus une religion est absurde et remplie de merveilles, plus elle acquiert de droits sur eux ; le dévot se ci oit obligé de ne mettre aucun terme à sa crédulité; plus les choses sont inconcevables, plus elles lui paraissent divines; plus elles sont incroyables, et plus il s'imagine qu'il y a pour lui du mérite à les croire.

(■.n.\p. XIV.— Il n'y aurait pas eu de religion, s'il n'y avait jamais eu de siècles stupides et barbares.

L'origine des opinions religieuses date, pour l'ordinaire, du temps où les nations sauvages étaient encore dans l'état de l'enfance. Ce fut à des hommes grossiers, ignorants et stupides que les fondateurs de religion s'adressèrent en tout temps [)0ur leur donner des dieux, des cultes, des mylhologies, des fables merveilleuses et terribles. Ces chimères, adoptées sans examen par les pères, se sont transmises, avec plus ou moins de changements, à leurs enfants policés, qui souvent ne raisonnent pas plus (jue leurs pères.

Chap. XV. — Toute religion naquit du désir de dominer.

Les premiers législateurs des peuples eurent pour objet de les dominer; le moyen le plus facile d'y parvenir fut de les effrayer et de les empêcher de raisonner ; ils les conduisirent par des sentiers tortueux, afin qu'ils ne s'aperçussent pas des desseins de leurs guides ; ils les forcèrent de regarder en Fair, de peur qu'ils ne regardassent à leurs pieds ; ils les amusèrent sur la route par des contes ; en un mot, ils les traitèrent à la façon des nourrices, qui emploient les chansons et les menaces pour endormir les enfants ou les forcer à se taire.

Chap. XVI. — Ce qui sert de base à toute religion est ce qu'il y a de plus incertain.

L'existence d'un Dieu est la base de toute religion. Peu de gens paraissent douter de cette existence; mais cet article fondamental est précisément le plus propre à arrêter tout esprit qui raisonne. La première demande de tout catéchisme fut et sera toujours la plus difficile à résoudre (i).

(i) En l'année 1701, les pères de l'oratoire de Vendôme soutinrent, dans une thèse, cette proposition que, suivant saint-Thomas, l'existence de Dieu n'est pas et ne peut pas être du ressort de la foi. Dei exislentia nec ad fidem atUnet, nec altinere polest juxla sancfuni Thomam. (Voyez Basnage, Histoire des ouvrages des savants, tome XVII, page 277.)

Chap. X\'II. — Il est impossible d'être convaincu de l'existence de Dieu.

Peut-on se dire sincèrement convaincu de l'existence d'un être dont on ignore la nature, qui demeure inaccessible à tous les sens, et dont on assure à chaque instant que les qualités sont incompréhensibles pour nous '? Pour que l'on me persuade qu'un être existe ou peut exister, il faut commencer par me dire ce que c'est que cet être ; pour m'engager à croire Texislence ou la possibilité d'un tel être, il faut m'en dire des choses qui ne soient pas contradictoires et qui ne se détruisent pas les unes les autres; enfin, pour me convaincre pleinement de l'existence de cet être, il faut m'en dire des choses que je puisse comprendre, et me prouver ([u'il est impossible que l'être aucjuel on attribue ces (jualités n'existe pas.

CiiAP. XVIII. — Suito.

Une chose est impossible quand elle renferme deux idées qui se détruisent réciproquement, et que l'on ne peut ni concevoir ni n'-unir par la pensée. L'évidence ne peut se fonder, pour les hommes, que sur le témoignage constant de nos sens, qui seuls nous font naître des idées et nous mettent à portée de juger de leur convenance ou de leur incompatibilité. Ce qui existe nécessairement est ce dont la non-existence im|)Iiquerait contradiction. Os principes reconnus de tout le monde sont en défaut dès (ju'il s'agit de IVxis-

tence de Dieu ; tout ce qu'on en a dit jusqu'ici est ou inintelligible, ou se trouve parfaitement contradictoire, et par là même doit paraître impossible à tout liomme de bon sens.

Chap. XIX. — L'existence de Dieu n'est pas prouvée.

Toutes les connaissances humaines se sont plus ou moins éclaircies et perfectionnées. Par quelle fatalité la science de Dieu n'a-t-elle jamais pu s'éclaircir? Les nations les plus civilisées et les penseurs les plus profonds en sont là-dessus au même point que les nations les plus sauvages et les rustres les plus ignorants; et même, en regardant la chose de près, nous trouverons que la science divine, à force de rêveries et de subtilités, n'a fait que s'obscurcir de plus en plus. Jusqu'ici, toute religion ne se fonde que sur ce qu'on appelle en logique des pétitions de principe; elle suppose gratuitement et prouve ensuite par les suppositions qu'elle a faites.

Chap. XX. — Dire que Dieu est un esprit, c"est parler pour ne rien dire.

A force de métaphysiquer, l'on est parvenu à faire de Dieu nn pur esprit \ mais la théologie moderne a-t-elle fait en cela un pas de plus que la théologie des sauvages? Les sauvages reconnaissent un grand esprit pour le maître du monde. Les sauvages, ainsi que tous les ignorants, attribuent à des esprits tous les effets dont leur inexpérience les empêche de démêler les vraies causes.

Demandez à un sauvage ce qui fait marcher votre montre? il vous répondra : c'est un esprit. Demandez à nos docteurs ce qui fait marcher l'univers? ils vous diront : c'est un esprit.

CnAP. XXI. — La spiritualité e?t une chimère.

Le sauvage, quand il parle d'un esprit, attache au moins quelque sens à ce mot; il entend par là un aircnt semblable au vent, à l'air agité, au soufile, qui produisent invisiblement des effets qu'on aperçoit. A force de subtiliser, le théologien moderne devient aussi peu intellif^ible pour lui-même que pour les autres. Demandez-lui ce qu'il entend par un esprit'^ il vous répondra que c'est une substance inconnue, qui est parfaitement simple, qui n'a point d'étendue, qui n'a rien de commun avec la matière. En bonne foi, est-il aucun mortel (jui puisse se former la moindre idée d'une substance pareille! Un esprit., dans le langage de la théologie moderne, est-il donc autre chose qu'une absence d'idées? L'idée de la spiritualité est encore une idée sans modèle.

Cjiap. XXII. — Tout ce qui existe est sorti du sein <lc la matière.

N'esl-il pas plus naturel et plus inlclligil)!^ de tirer tout ce qui existe du sein de la matière, dont l'existence est démontrée par tous nos sens, dont nous éprouvons les eiTels à chaque instant, que nous voyons agir, se mouvoir, communiquer le mouvement et générer sans cesse, que d'attri-

buer la formation des choses à une force inconnue, à un être spirituel qui ne peut pas tirer de son fond ce qu'il n'a pas lui-même, et qui, par Tessence spirituelle qu'on lui donne, est incapable de rien faire et de rien mettre en mouvement? Rien de plus évident que l'idée qu'on s'efforce de nous donner de l'action d'un esprit sur la matière ne nous représente aucun objet, ou est une idée sans modèle.

Chap. XXIII. — Qu'est-ce que le Dieu métaphysique de la théologie moderne ?

Le Jupiter matériel des anciens pouvait mouvoir, composer, détruire et engendrer des êtres analogues à lui-même : mais le Dieu de la théologie moderne est un être stérile. D'après la nature qu'on lui suppose, il ne peut ni occuper aucun lieu dans l'espace, ni remuer la matière, ni produire un monde visible, ni engendrer soit des hommes, soit des dieux. Le Dieu métaphysique est un ouvrier sans mains; il n'est propre qu'à produire des nuages, des rêveries, des folies et des querelles.

CiiAP. XXIV. — Il serait moins déraisonnable d'adorer le soleil qu'un Dieu-esprit.

Puisqu'il fallait un Dieu aux hommes, que ne s'en tenaient-ils au soleil, ce Dieu visible adoré par tant de nations? Quel être avait plus de droits aux hommages des mortels que l'astre du jour, qui éclaire, échauffe, vivifie tous les êtres, dont

la présence ranime et rajeunit la nature, dont l'absence semble la plonger dans la tristesse et la langueur? Si quelque r-tre annon(^ait au genre bumain du pouvoir, de l'activité, de la bienfaisance, de la durée, c'était sans doule le soleil, qu'il devait regarder comme le père de la nature, comme Tàme du monde, comme la divinité. Au moins on n'eût pu sans folie lui disputer l'existence, ou refuser de reconnaître son influence et ses bienfaits.

Chap. XX\'. — L'n Dieu-esprit est incapable de vouloir et d'agir.

Le théologien nous crie que Dieu n'a pas besoin de mains ou de bras pour agir, qu'il afjil par sa volonté. Mais quel est ce Dieu qui jouit d'une volonté? Et quel peut être le sujet de cette volonté divine ?

Est-il plus ridicule ou [»lus difficile de croire aux fées, aux sylphes, aux revenants, aux sorciers, aux loups-garous, que de croire à l'action magique ou impossible d'un esprit sur le corps? Dès qu'on admet un Dieu pareil, il n'est plus de fables et de rêveries qui soient en droit de révolter. Les théologiens traitent les hommes comme des enfants, rpii jamais ne chicanent sur la possibilité <Jes contes qu'on leur fait.

Chap. XXVI. — Ou'est-cc que Dieu ?

pour ébninler l'existence d'un Dieu, il ne faut que [)rier un théologien d'en [)arler; dès quil en

dit un mol, la moindre réflexion nous fait voir que ce qu'il dit est incompatible avec l'essence qu'il attribue à son Dieu. Qu'est-ce donc que Dieu? C'est un mot abstrait, fait pour désigner la force cachée de la nature ; ou c'est un point mathématique, qui n'a ni longueur, ni largeur, ni profondeur. Un philosophe a dit très ingénieusement, en parlant des théologiens, quils ont trouvé la solution du fameux problème d^Archimède : un point dans le ciel d'où ils remuent le monde (i).

CiiAP. XXVII. — Contradictions remarquables de la théologie.

La religion met les hommes à genoux devant un être sans étendue, et qui pourtant est infini et remplit tout de son immensité ; devant un être tout-puissant, qui n'exécute jamais ce qu'il désire ; devant un être souverainement bon, et qui ne fait que des mécontents ; devant un être ami de l'ordre, et dans le gouvernement duquel tout est dans le désordre. Que Ton devine après cela ce que c'est que le Dieu de la théologie.

Chap. XXVIII. — Adorer Dieu, cest adorer une fiction.

Pour éviter tout embarras, on nous dit « qu'il « n'est point nécessaire de savoir ce que c'est que <( Dieu, qu'il faut l'adorer sans le connaître, qu'il « ne nous est point permis de porter un œil témé- « raire sur ses attributs. » Mais, avant de savoir s'il faut adorer un Dieu, ne faudrait-il pas être

(i) David Hume.

assuré qu'il existe? Or, comment s'assurer s'il existe, avant d'avoir examiné s'il est possible que les qualités diverses qu'on lui donne se rencontrent en lui ! Dans le vrai, adorer Dieu, c'est n'adorer que les fictions de son propre cerveau, ou plutôt c'est ne rien adorer.

Chap. XXIX. — L'infinité de Dieu et l'impossibilité de connaître l'es-sence divine motivent et justifient l'athéisme.

Dans la vue, sans doute, de mieux embrouiller les choses, les théologiens ont pris le parti de ne point dire ce que c'est que leur Dieu ; ils ne nous disent jamais que ce qui n"est pas. A force de négations et d'abstractions, ils s'imaginent composer un être réel et parfait, tandis qu'il n'en peut résulter qu'un être de raison. Un esprit est ce qui n'est point corps : un être infini est un être qui n'est point fini ; un être parfait est un être qui n'est point ini[)arfait. Kn bonne foi, esl-il quel- ({u'un qui puisse se faire des notions réelles d'un pareil amas de privations ou d'absence d'idées? Ce qui exclut toute idée peut-il être autre chose que le néant?

Prétendre que les attributs divins sont au-dessus de la portée de l'esprit humain, c'est convenir que Dieu n'est pas fait pour les hommes. Si l'on assure qu'en Dieu tout est infini, on avoue qu'il ne peut y avoir rien de commun entre lui et ses créatures. Dire que Dieu est infini, c'est l'anéantir pour l'homme, ou du moins c'est le rendre inutile pour lui.

5i LE BON SENS DU CURE MESLIER

« Dieu, nous dira-t-on, a fait Thomme intelli- « gent, mais il ne Ta pas fait omniscient, c'est-à- {( dire, capable de tout savoir. » L'on en conclut qu'il n'a pu lui donner des facultés assez amples pour connaître l'essence divine. Dans ce cas, il est démontré que Dieu n'a ni pu ni voulu être connu des hommes. De quel droit ce Dieu se fàcherait-il donc contre des êtres que leur fessence propre met dans l'impossibilité de se faire aucune idée de l'essence divine ! Dieu serait évidemment le plus injuste etle plus bizarre des tyrans, s'il punissait un athée pour n'avoir point connu ce qu'il était, par sa nature, dans l'impossibilité de connaître.

Chap. XXX. — II n'est ni moins sûr, ni plus criminel de croire à Dieu que de n'y pas croire.

Pour le commun des hommes, rien ne rend un argument plus convaincant que la peur. En conséquence de ce principe, les théologiens nous disent qu'il faut prendre le parti le plus sur, que rien n'est plus criminel que l'incrédulité, que Dieu punira sans pitié tous ceux qui auront la témérité de douter de son existence, que sa rigueur est juste, vu qu'il n'y a que la démence ou la perversité qui puissent faire combattre l'existence d'un monarque courroucé qui se ven^ géra cruellement des athées. Si nous examinons ces menaces de sang froid, nous trouverons qu'elles supposent toujours la chose en question. Il faudrait commencer par nous prouver d'une

façon satisfaisante l'existence d'un Dieu, avant de nous dire qu'il est plus sûr de la croire, et qu'il est afTreux d'en douter ou de la nier. Ensuite, il faudrait nous prouver qu'il est possible qu'un Dieu juste punisse avec cruauté des hommes, pour avoir été dans un état de démence qui les a empêchés de croire l'existence d'un être que leur raison troublée ne pouvait concevoir. En un mot, il faudrait prouver qu'un Dieu que l'on dit tout rempli d'équité pourra punir outre mesure 1 ignorance invincible et nécessaire où l'homme se trouve par rapport à l'essence divine. La façon de raisonner des théologiens n'est-elle pas bien singulière? Ils inventent des fantômes; ils les composent de contradictions ; ils assurent ensuite que le parti le plus sûr est de ne pas douter de l'existence de ces fantômes qu'ils ont euxmêmes inventés ! En suivant cette méthode, il n'est pas d'absurdité qu'il ne soit plus sur de croire que de ne pas croire.

Tous les enfants sont des athées ; ils n'ont aucune idée de Dieu; sont-ils donc criminels à cause de celte ignorance? A quel ùf^o commencent-ils à être obligés de croire en Dieu? (l'est, direz-vous, à l'âge de raison. Dans (|uol temps cet Age doit-il commencer ?... D'ailleurs, si les théologiens les plus profonds se perdent dans l'essence divine qu'ils ne se vantent pas de comprendre, quelles idées peuvent en avoir les gens du monde, les femmes, les artisans, en un mot, ceux(pii composent la masse du genre humain?

Chap. XXXI. — La croyance en Dieu n'est autre chose qu'une habitude machinale de l'enfance.

Les hommes ne croient en Dieu que sur la parole de ceux qui n'en ont pas plus d'idées qu'eux-mêmes. Nos nourrices sont nos premières théologiennes ; elles parlent aux enfants de Dieu, comme elles leur parlent de loups-garous ; elles leur apprennent, dès l'âge le plus tendre, à joindre machinalement les deux mains ; les nourrices ont-elles donc des notions plus claires de Dieu que les enfants qu'elles obligent de le prier?

Chap. XXXII. — C'est un préjugé qui s'est établi en passant des pères aux enfants.

La religion passe des pères aux enfants comme les biens de famille, avec leurs charges. Très peu de gens dans le monde auraient un Dieu, si l'un n eût pas pris le soin de le leur donner. Chacun reçoit de ses parents et de ses instituteurs le Dieu qu'ils ont eux-mêmes reçu des leurs; mais, suivant son tempérament propre, chacun l'arrange, le modifie, le peint à sa manière.

Chap. XXXIII. — Origine des préjugés.

Le cerveau de l'homme est, surtout dans Tenfance, une cire molle propre à recevoir toutes les impressions qu'on y veut faire ; l'éducation lui fournit presque toutes ses opinions, dans un temps où il est incapable de juger par lui-même.

Nous croyons avoir reçu de la nature, ou avoir apporté en naissant les idées vraies ou fausses que, dans un âge tendre, on a fait entrer dans notre tête ; et cette persuasion est une des plus grandes sources de nos erreurs.

Chap. XXXIV. — Comment ils se propagent et s'enracinent.

Le préjugé contribue à cimenter en nous les opinions de ceux qui ont été chargés de notre instruction. Nous les croyons bien plus habiles que nous ; nous les supposons très convaincus eux-mêmes des choses qu'ils nous apprennent. Nous avons la plus grande confiance en eux. D'après les soins qu'ils ont pris de nous, lorsque nous étions hors d'état de nous aider nousmêmes, nous les jugeons incapables de vouloir nous tromper. Voilà les motifs qui nous font iidopler mille erreurs, sans autre fondement que la périlleuse parole de ceux qui nous ont élevés; la défense même de ne point raisonner sur ce qu'ils nous disent ne diminue point notre confiance et contribue souvent à augmenter notre respect pour leurs opinions,

' iiAP. XXXV. — Lq< hommes n'auraient jamais cru aux l»rin<:ip«^s relii,'ieux de la théologie moderne, si on ne les leur avait enseignés que dans l'âge où ils sont capables de raisonner.

Les docteurs du genre humain se conduisent très prudemment, en enseignant aux hommes

leurs principes religieux avant qu'ils soient en état de distinguer le vrai du faux ou la main gauche de la main droite. Il serait tout aussi difficile d'apprivoiser l'esprit d'un homme de quarante ans avec les notions disparates qu'on nous donne de la divinité, que de bannir ces notions de la tête d'un homme qui en serait imbu depuis sa plus tendre enfance.

Chap. XXXVI. — Les merveilles de la nature ne prouvent pas l'existence de Dieu.

On nous assure que les merveilles de la nature suffisent pour nous conduire à l'existence d'un Dieu et nous convaincre pleinement de cette importante vérité. INIais combien y a-t-il de personnes dans le monde qui aient le loisir, la capacité, les dispositions nécessaires pour contempler lanature et méditersa marche? Les hommes, pour la plupart, n"y font nulle attention. Un paysan n'est aucunement frappé de la beauté du soleil qu'il a vu tous les jours. Le matelot n'est point surpris des mouvements réguliers de l'Océan ; il n'en tirera jamais d'inductions théologiques. Les phénomènes de lanature ne prouvent l'existence d'un Dieu qu'à quelques hommes prévenus, à qui l'on a montré d'avance le doigt de Dieu dans toutes les choses dont le mécanisme pouvait les embarrasser. Dans les merveilles de la nature, le physicien sans préjugés ne voit rien que le pouvoir de la nature, que

les lois permanentes et variées, que les efTets nécessaires des combinaisons différentes d'une matière prodigieusement diversifiée.

CiiAP. XXWII. — Les merveilles de la nature s'expliquent par des causes naturelles.

Est-il rien de plus surprenant que la logique de tant de profonds docteurs qui, au lieu d'avouer leur peu de lumières sur les agents naturels, vont chercher hors de la nature, c'est-à-dire, dans les régions imaginaires, un agent bien plus inconnu que cette nature, dont ils peuvent au moins se former quelques idées ? Dire que Dieu est l'auteur des phénomènes que nous voyons, n'est-ce pas les attribuer à une cause occulte? Qu'est-ce que Dieu ? Ou'est-ce qu'un esprit ? Ce sont des causes dont nous n'avons nulle idée. Savants î étudiez la nature et ses lois ; et, lorsque vous pourrez y démêler l'action des causes naturelles, n'allez pas recourir à des causes surnaturelles, qui, bien loin d'éclaircir vos idées, ne feront ipie les embrouiller de plus en plus et vous mrltre dans l'impossibilité de vous entendre vous-mêmes.

r.iiAP. XX.WIII. — Suite.

La nature, dites-vous, est totalement inexplicable sans un Dieu; c*est-5-dirp qu«', pour expliquer ce qur vous entendez fort p^u, vous avez b(!soin d'unr cause que vous n'entendez point du

tout. Vous prétendez démêler ce qui est obscur, en redoublant Tobscurité. Vous croyez défaire un nœud, en multipliant les nœuds. Physiciens enthousiastes, pour nous prouver l'existence d'un Dieu, copiez des traités complets de botanique; entrez dans un détail minutieux des parties du corps humain ; élancez-vous dans les airs pour contempler les révolutions des astres ; revenez ensuite sur la terre pour admirer le cours des eaux ; extasiez-vous devant des papillons, des insectes, des polypes, des atomes organisés, dans lesquels vous croyez trouver la grandeur de votre Dieu; toutes ces choses ne prouveront pas l'existence de ce Dieu ; elles prouveront seulement que vous n'avez pas les idées que vous devriez avoir de l'immense variété des matières et des effets que peuvent produire les combinaisons diversifiées à l'infini, dont l'univers est l'assemblage. Cela prouvera que vous ignorez ce que c'est que la nature ; que vous n'avez aucune idée de ses forces, lorsque vous la jugez incapable de produire une foule de formes et d'êtres dont vos yeux, même armés de microscopes, ne voient jamais que la moindre partie ; enfin, cela prouvera que, faute de connaître des agents sensibles ou possibles à connaître, vous trouverez plus court de recourir à un mot sous lequel vous désignez un agent dont il vous sera toujours impossible de vous faire aucune idée véritable.

LK BON SENS DU CURE MESLIER (Jl

Chap. XXXIX. — Le monde n'a pas été créé, et la matière se meut (J'elle-méme.

On nous dit gravement qiiilnij a point d^ effet sans cause; on nous répète à tout moment que le monde ne s'est pas fait lui-même. Mais l'univers est une cause, il n'est point un efîet; il n'est point un ouvrage ; il n'a point été fait, parce qu'il était impossible qu'il le fût. Le monde a toujours été; son existence est nécessaire. Il est sa cause à luimême. La nature, dont l'essence est visiblement d'agir et de produire, pour remplir ses fonctions comme elle fait sous nos yeux, n'a pas besoin d'un moteur invisible, bien plus inconnu qu'elle-même. La matière se meut par sa propre énergie, par une suite nécessaire de son hétérogénéité ; la diversité des mouvements, ou des façons d'agir, constitue seule la diversité des matières; nous ne distinguons les êtres les uns des autres que par la diversité des impressions ou des mouvements (juils communiquent à nos organes.

CiiAP. XL. — Suite.

Vous voyez que tout est en action dans la nature, et vous prétendez que la natun.' par ellemême est morte et sans énergie ! Vous croyez que ce tout, essentiellement agissant, a besoin d'un moteur ! Eh ! quel est donc ce moteur? C'est un esprit, c'est-à-dire un être absolument incompréhensible et contradictoire. Concluez donc,

VOUS dirai-je, que la matière agit par elle-même, et cessez de raisonner de votre moteur spirituel, qui n'a rien de ce qu'il faut pour la mettre en action. Revenez de vos excursions inutiles ; rentrez d'un monde imaginaire dans un monde réel ; tenez-vous-en aux causes secondes ; laissez aux théologiens leur cause première, dont la nature n^a pas besoin pour produire tous les efTets que vous voyez.

CiiAP. XLI. — Autres preuves que le mouvement est dans l'essence de la matière, et qu'il n'est pas nécessaire, par conséquent, de supposer un moteur spirituel.

Ce ne peut être que par la diversité des impressions ou des effets que les matières ou les corps font sur nous que nous les sentons, que nous en avons des perceptions et des idées, que nous les distinguons les uns des autres, que nous leur assignons des propriétés. Or, pour apercevoir ou sentir un objet, il faut que cet objet agisse sur nos organes ; cet objet ne peut agir sur nous, sans exciter quelque mouvement en nous ; il ne peut produire ce mouvement en nous, s'il n'est en mouvement lui-même. Dès que je vois un objet, il faut que mes yeux en soient frappés ; je ne puis concevoir la lumière et la vision, sans un mouvement dans le corps lumineux, étendu, coloré, qui se communique à mon œil ou qui agit sur ma rétine. Dès que je flaire un corps, il faut que mon odorat soit irrité ou mis en mouvement par les parties qui s'exhalent d'un corps odorant.

Dès que j'entends un son, il faut que le tympan de mon oreille soit frappé de Tair, mis en mouvement par un corps sonore qui n'agirait point s'il n'était mû lui-môme. D'où il suit évidemment que, sans mouvement, je ne puis ni sentir, ni apercevoir, ni distinguer, ni comparer, ni juger les corps, ni même occuper ma pensée d'une manière quelconque.

On dit dans l'école que (i) Vessence d'un être est ce cVoù découlent toutes les propriétés de l'être. Or il est évident que toutes les propriétés des corps, ou des matières dont nous avons des idées, sont dues au mouvement, qui seul nous avertit de leur existence et nous en donne les premiers concepts. Je ne puis être averti ou assuré de ma propre existence que par les mouvements que j'éprouve en moi-même. Je suis donc forcé de conclure que le mouvement est aussi essentiel h la matière que Tétendue, et qu'elle ne peut être courue sans lui.

Si l'on s'ohstine à chicaner sur les preuves évidentes qui nous indiquent que le mouvement est essentiel et propre à toute matière, l'on ne pourra pas, du moins, s'empêcher de reconnaître cjue des matières, qui semblaient morler, ou dépourvues de toute énergie, prennent du mouvement d'ellesmêmes, dès qu'on les meta portée d'agir les unes >ur 1rs autres, l.opf/rophorc, tpii, n'iifrrnié dans une bouteille ou privé du contact de l'air, nr peu!

(i) ICssenlia est fjuid primum in re, fona el radix omnium rci proprirldlum.

point s'allumer, ne s'embrase-t-il pas dès qu'on l'expose à Tair? De la farine et de Teau n'entrentelles pas en fermentation dès qu'on les mêle? Ainsi, des matières mortes engendrent le mouvement d'elles-mêmes. La matière a donc le pouvoir de se mouvoir ; et la nature, pour agir, n'a pas besoin d'un moteur que Fessence qu'on lui donne empêcherait de rien faire.

Chap. XLII. — L'existence de Ihomme ne prouve nullement celle de Dieu.

D'où vient l'homme? Quelle est sa première origine? Est-il donc FefTet du concours fortuit des atomes? Le premier homme est-il sorti tout formé du limon de la terre? Je l'ignore. L'homme me paraît une production de la nature, comme toutes les autres qu'elle renferme. Je serais tout aussi embarrassé de vous dire d'où sont venus les premières pierres, les premiers arbres, les premiers lions, les premiers éléphants, les premières fourmis, les premiers glands, etc., que de vous expliquer l'origine de l'espèce humaine.

Reconnaissez, nous crie-t-on sans cesse, la main de Dieu, d'un ouvrier infiniment intelligent et puissant, dans un ouvrage aussi merveilleux que la machine humaine. Je conviendrai sans peine que la machine humaine me paraît surprenante ; mais puisque l'homme existe dans la nature, je ne me crois pas en droit de dire que sa formation est au-dessus des forces de la nature ;

j'ajouterai que je concevrai bien moins la formation de la machine humaine, quand, pour me l'expliquer, on me dira qu'un pur esprit, qui n'a ni des yeux, ni des pieds, ni des mains, ni une tête, ni des poumons, ni une bouche, ni une haleine, a fait l'homme en prenant un peu de boue et en soufllant dessus.

Les habitants sauvages du Paraguay se disent descendus de la lune et nous paraissent des imbéciles : les théologiens de l'Europe se disent descendus d'un pur esprit. Cette prétention estelle bien plus sensée?

L'homme est intelligent; on en conclut qu'il ne peut être que l'ouvrage d'un être intelligent, et non d'une nature dépourvue d'intelligence. Ouoicpie rien ne soit plus rare que de voir l'homme faire usage de cette intelligence dont il paraît si fier, je conviendrai qu'il est intelligent, que ses besoins développent en lui cette faculté, que la société des autres hommes contribue surtout à la cultiver. Mais, dans la machine humaine et dans Tintelliefence dont elle est douée, e ne vois rien qui annonce d'une façon bien |)récise l'intelligence infinie de l'ouvrier à qui l'on en fait honneur ; je vois que cette machine admirable est sujette à se déranger ; je vois que, pour lors, son intelligence merveilleuse est troublée et disparaît quelquefois totalement : je conclus que l'intelligence humaine dépend d'une certaine disposition des organes matéri<'ls du c()rj>s, et que, dece(juc rhoninic osl un rire inlflligcnl. on n'est pas plus

fondé à conclure que Dieu doit être intelligent ; que, de ce que riiomme est matériel, on ne serait fondé à en conclure que Dieu est matériel. L'intelligence de riiomme ne prouve pas plus l'intelligence de Dieu, que la malice de Ihomme ne prouve la malice de ce Dieu dont on prétend que riiomme est l'ouvrage. De quelque façon que la théologie s'y prenne, Dieu sera toujours une cause contredite par ses effets, ou dont il est impossible déjuger par ses œuvres. Nous verrons toujours résulter du mal, des imperfections, des folies, d'une cause que Ion dit remplie de bonté, de perfections, de sagesse.

Chap. XLIII, — El cependant l'homme ni l'univers ne sont point des effets du hasard.

Ainsi donc, direz-vous, l'homme intelligent, de même que l'univers et tout ce qu'il renferme, sont les effets du hasardi Non, vous répéterai-je, Funivers n est point un effet; il est la cause de tous les effets ; tous les êtres qu'il renferme sont des effets nécessaires de cette cause, qui quelquefois nous montre sa façon d'agir, mais qui bien plus souvent nous dérobe sa marche. Les hommes se servent du mot hasard pour couvrir l'ignorance où ils sont des vraies causes; néanmoins, quoiqu'ils les ignorent, ces causes n'agissent pas naoins d'après des lois certaines. Il n'est point d'effet sans cause.

La nature est un mot dont nous nous servons pour désigner l'assemblage immense des êtres.

des matières diverses, des combinaisons infinies, des mouvements variés dont nos yeux sont témoins. Tous les corps, soit organisés, soit non organisés, sont des résultats nécessaires de certaines causes faites pour produire nécessairement les efYets que nous voyons. Rien, dans la nature, ne peut se faire au hasard ; tout y suit des lois fixes ; ces lois ne sont que la liaison nécessaire de certains effets avec leurs causes. Un atome de matière ne rencontre pas fortuitement ou par hasard un autre atome; cette rencontre est due à des lois permanentes, qui font que chaque être agit nécessairement comme il fait et ne peut agir autrement dans des circonstances données. Parler du concours fortuit des atomes, on attribuer quelques effets au hasard, c'est ne rien dire, sinon que l'on ignore les lois par lesquelles les corps agissent, se rencontrent, se combinent ou se séparent.

Tout se fait au hasard pour ceux qui ne connaissent point la nature, les propriétés des êtres et les effets qui doivent nécessairement résulter du concours de certaines causes. Ce n'est point le hasard (jui a placé le soh'il au centre de notre système planétaire ; c'est que, par son essence même, la sul)slance dont il est composé doit occuper cette place et de là se répandre ensuite pour vivifier les êtres renfermés dans les planètes.

CiiAP. XLIV. — L'ordre de l'univers ne prouve pas non plus l'existence dun Dieu.

Les adorateurs d'un Dieu trouvent, surtout dans Tordre de l'univers, une preuve invincible de l'existence d'un être intelligent et sage qui le gouverne. ]\lais cet ordre n'est qu'une suite de mouvements nécessairement amenés par des causes ou des circonstances qui nous sont tantôt favorables et tantôt nuisibles à nous-mêmes ; nous approuvons les unes et nous nous plaignons des autres.

La nature suit constamment la même marche ; c'est-à-dire les mêmes causes produisent les mêmes effets, tant que leur action n'est point troublée par d'autres causes qui forcent les premières à produire des effets différents. Lorsque les causes dont nous éprouvons les effets sont troublées dans leurs actions ou mouvements par des causes qui, pour nous être inconnues, n'en sont pas moins naturelles et nécessaires, nous demeurons stupéfaits, nous crions au miracle et nous les attribuons à une cause bien moins connue que toutes celles que nous voyons agir sous nos yeux.

L'univers est toujours dans l'ordre ; il ne peut y avoir de désordre pour lui. Notre machine seule est en souffrance, quand nous nous plaignons du désordre. Les corps, les causes, les êtres que ce monde renferme, agissent nécessairement de la manière dont nous les voyons agir, soit que nous

approuvions leurs eiïels, soit que nous les désapprouvions. Les Ircmhlements de terre, les volcans, les inondations, les contagions, les disettes sont des effets aussi nécessaires, ou sont autant dans Tordre de la nature que la chute des corps graves, que le cours des rivières, que les mouvements périodiques des mers, que le souffle des vents, que les pluies fécondantes et les effets favorables pour lesquels nous louons la P rovidence et nous la remercions de ses bienfaits. Être émerveillé de voir récrner un certain ordre dans le monde, c'est être surpris que les mêmes causes produisent constamment les mêmes effets. Etre choqué de voir du désordre, c'est oublier que, les causes venant à changer ou à être troublées dans leurs actions, les effets ne |)Ouvent plus être les mêmes. S'étonner à la vue d'un ordre dans la nature, c'est être étonné (pi'il puisse exister quelque chose, c'est être surpris de sa propre existence. Ce qui est ordre pour un être est désordre pour un autre. Tous les (Hres malfaisants trouvent que tout est dans l'ordre, quand ils peuvent impunément mettre tout en désordre ; ils trouvent au contraire que tout est en désordre, quand on les trouble dans l'exercice de leurs méchancetés.

r.MAP. XLV. — Suite.

Iiln suj>posant I)ieu l'auteur et le moteur (\o la nature, il ne pourrait y avoir aucun désordre

relativement à lui ; toutes les causes qu'il aurait faites, n'agiraient-elles pas nécessairement d'après les propriétés, les essences et les impulsions qu'il leur aurait données? Si Dieu venait à changer le cours ordinaire des choses, il ne serait pas immuable. Si l'ordre de l'univers, dans lequel on croit voir la preuve la plus convaincante de son existence, de son intelligence, de sa puissance et de sa bonté, venait à se démentir, on pourrait le soupçonner de ne point exister, ou l'accuser du moins d'inconstance, d'impuissance, de défaut de prévoyance et de sagesse dans le premier arrangement des choses ; on serait en droit de l'accuser de méprise dans le choix des agents et des instruments qu'il fait, qu'il prépare ou qu'il met en action. Enfin, si l'ordre de la nature prouvait le pouvoir et l'intelligence, le désordre devrait prouver la faiblesse, l'inconstance, la déraison de la divinité.

Vous dites que Dieu est partout, qu'il remplit tout de son immensité, que rien ne se fait sans lui, que la matière ne pourrait agir sans l'avoir pour moteur. Mais, dans ce cas, vous convenez que votre Dieu est Fauteur du désordre, que c'est lui qui dérange la nature, qu'il est le père de la confusion, qu'il est dans l'homme et qu'il meut l'homme au moment où il pèche. Si Dieu est partout, il est en moi, il agit avec moi, il se trompe avec moi, il offense Dieu avec moi, il combat avec moi l'existence de Dieu. 0 théologiens I vous ne vous entendez jamais quand vous parlez de Dieu !

CiiAP. XLVI. — Un pur esprit ne peut être intelligent; et adorer une intelligence divine, c'est une chimère.

Pour être ce que nous nommons inlelligent, il faut avoir des idées, des pensées, des volontés, pour avoir des idées, des pensées, des volontés; il faut avoir des organes ; pour avoir des organes, il faut avoir un corps ; pour agir sur des corps, il faut avoir un corps ; pour éprouver le désordre, il faut être capable de souffrir. D'où il suit évidemment qu'un pur esprit ne peut être intelligent et ne peut être alTecté de ce qui se passe dans Tunivers.

L'intelligence divine, les idées divines, les vues divines n'ont, dites-vous, rien de commun avec celles des hommes. A la bonne heure. Mais, dans ce cas, comment des hommes peuvent-ils juger, soit en bien, soit en mal, de ces vues, raisonner sur ces idées, admirer cotte intelligence?Ge serait juger, admirer, adorer ce dont on ne peut soimême avoir d'idées. Adorer les vues profondes delà sagesse divine, n'est-ce pas adorer ce qu'on est dans l'impossibilité de juger? Admirer ces mêmes vues, n'est-ce pas admirer sans savoir pour(|uoi ? L'admiration est toujours la lillc de l'ignorance. Les hommes n'admirent et n'adorent que ce (ju'ils ne comprennent pas.

(".iiAP. XL\ 11. — Titulcs les qualités que la tluW)lopic donne i Non Dieu sont contraires à l'essence même quelle lui -iippose.

Toutes ces qualités qu'on donne à Dieu ne

peuvent aucunement convenir à un être qui, par son essence môme, est privé de toute analogie avec les êtres de l'espèce humaine? Il est vrai que Ton croit s'en tirer en exagérant les qualités humaines dont on a orné la divinité ; on les pousse jusqu'à l'infini, etdèslors on cessede s'entendre. Que résulte-t-il de cette combinaison de l'homme avec Dieu, ou de cette théanlhropie ? Il n'en résulte qu'une chimère dont on ne peut rien affirmer qui ne fasse aussitôt évanouir le fantôme qu'on avait pris tant de peine à combiner.

Le Dante, dans son chant du Paradis, raconte que la divinité s'était montrée à lui sous la figure de trois cercles qui formaient un iris, dont les vives couleurs naissaient les unes des autres; mais qu'ayantvoulu fixer sa lumière éblouissante, le poète ne vit plus que sa propre figure. En adorant Dieu, c'est lui-même que Thomme adore.

Chap. XLVIII. — Suite.

La réflexion la plus légère ne devrait-elle pas suffire pour nous prouver que Dieu ne peut avoir aucune des qualités, des vertus ou des perfections humaines ?Nos vertus et nos perfections sont des suites de notre tempérament modifié. Dieu a-t-il donc un tempérament comme nous? Nos bonnes qualités sont des dispositions relatives aux êtres avec qui nous vivons en société. Dieu, selon vous, est un être isolé ; Dieu n'a point de semblable ;

Dieu ne vit point en société ; Dieu n'a besoin de personne ; il jouit d'une félicité que rien ne peut altérer : convenez donc, d'après vos principes mêmes, que Dieu ne peut avoir ce que nous appelons des vertus, et que les hommes ne peuvent être vertueux à son égard.

CnAP. XLIX. — Il e?t absurde de dire que l'espèce humaine rioit l'objet et la fin de la formation.

Lhommc épris de son propre mérite s'imagine que, dans la formation de l'univers, ce n'est que l'espèce humaine que son Dieu s'est proposé pour objet et pour fin. Sur quoi fonde-t-il cette opinion si flatteuse? C'est, nous dit-on, sur ce que l'homme est le seul être doué d'une intelligence qui le met à portée de connaître la divinité et de lui rendre des hommages dignes d'elle. On nous assure que Dieu n'a fait le monde que pour sa propre gloire, et que l'espèce humaine dut entrer dans son plan, afin qu'il y eût quelqu'un pour admirer ses ouvrages et l'en glorifier. Mais, d'après ces dispositions, Dieu n'a-t-il pas visiblement manqué son but? i° L'homme, selon vous-mêmes, sera toujours dans l'impossibilité la plus complète de connaître son Dieu et dans l'ignorance la plus invincible de son essence divine. 2" Un être qui n'a point d'égaux ne peut être susceptible de gloire ; la gloire ne peut résulter que de la comparaison de sa propre excellence avec celle des autres. 3" Si Dieu, par luimême, est infiniment heureux, s'il se suffit à

lui-même, qu*a-t-il besoin des hommages de ses faibles créatm-es? 4° Dieu, nonobstant tous ses travaux, n'est point glorifié; au contraire, toutes les religions du monde nous le montrent comme perpétuellement offensé ; elles n'ont toutes pour objet que de réconcilier l'homme pêcheur, ingrat et rebelle, avec son Dieu courroucé.

Chap. L. — Dieu n'est pas fait pour Ihomme, ni l'homme pour Dieu.

Si Dieu est infini, il est encore moins fait pour l'homme, que Thomme pour les fourmis. Les fourmis d'un jardin raisonneraient-elles pertinemment sur le compte du jardinier, si elles s'avisaient de s'occuper de ses intentions, de ses désirs, de ses projets? Auraient-elles rencontré juste, si elles prétendaient que le parc de Versailles n'a été planté que pour elles, et que la bonté d'un monarque fastueux n'a eu pour objet que de les loger superbement ? Mais, suivant la théologie, l'homme est par rapport à Dieu bien audessous de ce que Tinsecte le plus vil est par rapport à l'homme. Ainsi, de l'aveu de la théologie même, la théologie, qui ne fait que s'occuper des attributs et des vues de la divinité, est la plus complète des folies.

Chap. LI. — Il n'est pas vrai que le but de la formation de l'univers soit de rendre l'homme heureux.

On prétend qu'en formant l'univers Dieu n'a

eu d'autre but que de rendre l'homme heureux. Mais, dans un monde fait exprès pour lui et gouverné par un Dieu tout-puissant, l'homme est-il en effet bien heureux ? Ses jouissances sont-elles durables ? Ses plaisirs ne sont-ils pas mêlés de peines? Est-il beaucoup de gens qui soient contents de leur sort ! Le genre humain n'est-il pas la victime continuelle des maux physiques et moraux ? Cette machine humaine, que Ion nous montre comme un chef-d'œuvre de l'industrie du créateur, n'a-t-elle pas mille façons de se déranger ? Serons-nous émerveillés de l'adresse d'un mécanicien qui nous ferait voir une machine compliquée prête à s'arrêter à tout moment, et qui finirait au bout de quelque temps par se briser d'elle-même ?

Cil AI". Lil. — Ce qu'on appelle Providence ne-t (luun mot vide de :ren<.

On appelle Providence le soin généreux que la divinité fait paraître en pourvoyant aux besoins et en veillant au bonheur de ses créatures chéries. Mais, dès qu'on ouvre les yeux, on trouve (juc Dieu ne pourvoit à rien. La Providence s'endort sur la portion la |)lus nombreuse des habitants de ce monde, (loutre une très petite quantité d'hommes que l'on sup[)Ose heureux, ([uelle foule immense d'infortunés gémissent sous l'oppression et languissent dans la misère! Des nations entières ne sont-elles pas forcées de s'arracher le pain delà bouche, pour fournir aux extra-

vagances de quelques sombres tyrans, qui ne sont pas plus heureux que les esclaves qu'ils écrasent ?

En même temps que nos docteurs nous étalent avec emphase les bontés de la Providence, en même temps qu'ils nous exhortent à mettre en elle notre confiance, ne les voyons-nous pas s'écrier, à la vue des catastrophes imprévues, que la Providence se joue des vains projets des hommes, qu'elle renverse leurs desseins, qu'elle se rit de leurs efforts, que sa profonde sagesse se plaît à dérouter les esprits des mortels? Mais comment prendre confiance en une Providence maligne qui se rit, qui se joue du genre humain? Comment veut-on que j'admire la marche inconnue d'une sagesse cachée, dont la façon d'agir est inexplicable pour moi ? Jugez-la par ses effets, direz-vous ; c'est par là que j'en juge, et je trouve que ces effets sont tantôt utiles et tantôt fâcheux pour moi.

On croit justifier la Providence en disant que, | dans ce monde, il y a beaucoup plus de biens que de maux, pour chacun des individus de l'espèce humaine. En supposant que les biens dont cette Providence nous fait jouir sont comme cent et que les maux sont comme dix^ n'en résultera-t-il I pas toujours que contre cent degrés de bonté la ■ providence possède un dixième de malignité ? Ce qui est incompatible avec la perfection qu'on lui suppose.

Tous les livres sont remplis des éloges les plus

,âJ

flatteurs de la Providence, dont on vante les soins attentifs; il semblerait que, pour vivre heureux ici-bas, l'homme n'aurait besoin de rien mettre du sien. Cependant, sans son travail, l'homme subsisterait à peine un jour. Pour vivre, je le vois obligé de suer, de labourer, de chasser, de pêcher, de travailler sans relAche ; sans ces causes secondes, la cause première (au moins dans la plupart des contrées) ne pourvoirait à aucun de ses besoins. Si je porte mes regards sur toutes les parties de ce globe, je vois l'homme sauvage et l'homme civilisé dans une lutte perpétuelle avec la Providence ; il est dans la nécessité de parer les coups qu'elle lui porte par les ouragans, les tempêtes, les gelées, les grêles, les inondations, les sécheresses et les accidents divers qui rendent si souvent tous ses travaux inutiles. En un mot, je vois la race humaine continuellement occupée à se garantir des mauvais tours de cette Providence, que l'on dit occupée du soin de son bouhr-ur.

Un dévot admirait la Providence divine, pour avoir sagement fait passer des rivières par tous les endroits où les hommes ont placé de grandes villes. La façon de raisonner de cet hommo n'eslclle pas aussi sensée que celle de tant de savants (jui ne cessent de nous parler de causes finales^ ou fjui prétendent apercevoir clairement les vues bienfaisantes de Dieu, dans la formation des choses.

Chap. lui. — Cette prétendue Providence est moins occupée à conserver qu'à troubler le monde, moins amie qu'ennemie de l'homme.

Voyons-nous donc que la Providence divine se manifeste d'une façon bien sensible dans la conservation des ouvrages admirables dont on lui fait honneur'? Si c'est elle qui gouverne le monde, nous la trouvons autant occupée à détruire qu'à former, à exterminer qu'à produire. Xe fait-elle donc pas périr à chaque instant, par milliers, ces mêmes hommes à la conservation et au bien-être desquels on la suppose continuellement attentive ■? A tout moment elle perd de vue sa créature chérie ; tantôt elle ébranle sa demeure ; tantôt elle anéantit ses moissons: tantôt elle inonde ses champs ; tantôt elle les désole par une sécheresse brûlante ; elle arme la nature entière contre l'homme ; elle arme l'homme lui-même contre sa propre espèce ; elle finit communément par le faire expirer dans les douleurs. Est-ce donc là ce qu'on appelle conserver l'univers ?

Si l'on envisageait sans préjugé la conduite équivoque de la Providence, relativement à 1 espèce humaine et à tous les êtres sensibles, on trouverait que, bien loin de ressembler à une mère tendre et soigneuse, elle ressemble plutôt à ces mères dénaturées qui, oubliant sur le champ les fruits infortunés de leurs amours lubriques, abandonnent leurs enfants dès qu'ils sont nés, et qui, contentes de les avoir engendrés, les exposent sans secours aux caprices du sort.

LE BON SENS Df CURE MESLIER 79

Les Hottcntots, en cela bien plus sages que d'autres nations qui les traitent de barbares, refusent, dit-on, d'adorer Dieu, parce que, s'il fait souvent du bien, il fait souvent du mal. Ce raisonnement nest-il pas plus juste et plus conforme à l'expérience, que celui de tant d'hommes qui s'obstinent à ne voir dans leur Dieu que bonté, que sagesse, que prévoyance, et qui refusent de voir que les maux sans nombre dont ce monde est le théâtre, doivent partir de la même main qu'ils baisent avec transport?

Chap. LI\'. — Non, le monde nest point gouverné par un être intelligent,

La logique du bon sens nous apprend que l'on ne peut et ne doit juger d'une cause que par ses effets. Une cause ne peut être réputée constamment bonne que quand elle produit constamment des efîets bons, utiles, agréables. Une cause qui produit et du bien et du mal est une cause tantôt bonne el tantôt mauvaise. Mais la logique de la théologie vient détruire tout cela. Selon elle, les phénomènes de la nature, ou les effets que nous voyons dans ce monde, nous prouvent l'existence d'une cause infiniment bonne ; et celle cause, c'est Dieu. Quoique ce monde soit rempli de maux, quoique le désordre y règne très souvent, quoique les honmies gémissent h tout moment du sort qui les accable, nous devons élre convaincus que ces effets sont dus à une cause

bienfaisante et immuable ; et bien des gens le croient, ou font semblant de le croire !

Tout ce qui se passe dans le monde nous prouve, de la façon la plus claire, qu'il n'est point gouverné par un être intelligent. Nous ne pouvons juger de Tintelligence d'un être que par la conformité des moyens quil emploie pour parvenir au but qu'il se propose. Le but de Dieu est, dit-on, le bonheur de notre espèce : cependant une même nécessité règle le sort de tous les êtres sensibles qui ne naissent que pour souffrir beaucoup, jouir peu et mourir. La coupe de l'homme est remplie de joie et d'amertume ; partout le bien est à côté du mal ; Tordre est remplacé par le désordre ; la génération est suivie de la destruction. Si vous me dites que les desseins de Dieu sont des mystères et que ses voies sont impossibles à démêler, je vous répondrai que, dans ce cas, il m'est impossible de juger si Dieu est intelligent.

Chap. LV. — Dieu ne peut être réputé immuable.

Vous prétendez que Dieu est immuable ! Mais qu'est-ce qui produit une instabilité continuelle dans ce monde, dont vous faites son empire? Estil un état sujet à des révolutions plus fréquentes et plus cruelles que celui de ce monarque inconnu? Comment attribuer à un Dieu immuable, assez puissant pour donner la solidité à ses ouvrages, le gouvernement d'une nature où tout est dans une vicissitude continuelle? Si je crois voir

un Dieu constant clans tous les effets avantageux pour mon espèce, quel Dieu puis-je voir dans les disgrâces continuelles dont mon espèce est accablée? Vous me dites que ce sont nos péchés qui le forcent à punir; je vous répondrai que Dieu, selon vous-mêmes, n'est donc point immuable, puisque les péchés des hommes le forcent à changer de conduite à leur égard. Un être qui tantôt s'irrite et tantôt s'apaise, peut-il être constamment le même?

Chap. L\'I. — Les maux et les biens sont les efTets nécessaires de causes naturelles. Qu'est-ce qu'un Dieu qui n'y peut rien changer ?

L'univers n'est que ce qu'il peut être : tous les êtres sensibles y jouissent et y souffrent, c"est-àdire sont remués tantôt d'une façon agréable et tantôt d'une façon désagréable. Ces effets sont nécessaires; ils résultent nécessairement de causes qui n'agissent que suivant leurs propriétés. Ces effets me plaisent ou me déplaisent nécessairement par une suite de ma propre nature. Cette même nature me force à éviter, à écarter et à combattre les uns, et à chercher, à désirer, à me procurer les autres. Dans un monde où tout est nécessaire, un Dieu qui ne remédie à rien, qui laisse aller les choses d'après leur cours nécessaire, est-il donc autre chose que le destin ou la nécessité personnifiée? C'est un Dieu sourd, qui ne peut rien changer à des lois générales îiuxquelles il est soumis lui-même. Que

m'importe rinfinie puissance d'un être qui ne veut faire que très peu de choses en ma faveur? Où est l'infinie bonté d'un être indifférent sur mon bonheur? A quoi me sert la faveur d'un être qui, pouvant me faire un bien infini, ne m'en fait pas même un fini ?

Chap. LVII. — Vanité des consolations théologiques contre les maux de cette vie. L'espoir d'un paradis, d'une vie future, n'est qu'imaginaire.

Lorsque nous demandons pourquoi, sous un Dieu bon, il se trouve tant de misérables, on nous console en nous disant que le monde actuel n'est qu'un passage destiné à conduire l'homme à un monde plus heureux ; on nous assure que la terre où nous vivons est un séjour d'épreuves ; enfin, on nous ferme la bouche en disant que Dieu n'a pu communiquer à ses créatures ni l'impassibilité, ni un bonheur infini réservés pour lui seul. Comment se contenter de ces réponses ? i° L'existence d'une autre vie n'a pour garant que l'imagination des hommes qui, en la supposant, n'ont fait que réaliser le désir qu'ils ont de se survivre à euxmêmes, afin de jouir par la suite d'un bonheur plus durable et plus pur que celui dont ils jouissent à présent. 2"" Comment concevra-t-on qu'un Dieu, qui sait tout et qui doit connaître à fond les dispositions de ses créatures, ait encore besoin de tant d'épreuves pour s'assurer de leurs dispositions ? 3° Suivant les calculs de nos chronologisles, la terre que nous habitons subsiste depuis

six OU sept mille ans ; depuis ce temps, les nations ont. sous diverses formes, éprouvé sans cesse des vicissitudes et des calamités affligeantes: l'histoire nous montre l'espèce humaine tourmentée et désolée de tout temps par des tyrans, des conquérants, des héros, des guerres, des inondations, des famines, des épidémies, etc. Des épreuves si longues sont-elles de nature à nous inspirer une confiance bien grande dans les vues cachées de la divinité ? Tant de maux si constants nous donnent-ils une haute idée du sort futur que sa bonté nous préparc? 4" Si Dieu est aussi bien disposé qu'on l'assure, sans donner aux hommes un bonheur infini, n'aurail-il pas pu, du moins, leur communiquer le degré de bonheur dont des êtres finis sont susceptibles ici-bas? Pour être heureux, avons-nous donc besoin d'un bonheur infini ou divin? 5" Si Dieu n'a pas pu rendre les hommes plus heureux qu'ils ne sont ici-bas, que deviendra l'espoir d*un paradis où Ton prétend que les élus jouiront à jamais d'un bonheur ineffable? Si Dieu n'a \)U ni vuulu écarter le mal de la terre (le seul séjour que nous puissions connaître), quelle raison aurions-nous de présumer qu'il pourra ou (ju'il voudra écarter le mal d'un autre monde dont nous n'avons aucune idée?

11 y a plu> de deux mille ans que. suivant Lactancf, h' sage Kpicure a dit : « Ou Dirii M'ut em- « péclier le mal. et il ne j)eut y parvenir ; ou il le « ])eut et ne le veut pas; ou il \w le veut ni ne le

j>eut, ou il lo veut et le peut. S'il le veut sans

« le pouvoir, il est impuissant ; s'il le peut et ne (( le veut pas, il aurait une malice qu'on ne doit « pas lui attribuer ; s'il ne le peut ni ne le veut, « il serait à la fois impuissant et malin, et par « conséquent il ne serait pas Dieu ; s'il le veut et « s'il le peut, d'où vient donc le mal, ou pourquoi « ne Fempêche-t-il pas?» Depuis plus de deux mille ans, les bons esprits attendent une solution raisonnable de ces difficultés; et nos docteurs nous apprennent qu'elles ne seront levées que dans la vie future.

Chap. LVIII. — Autre rêverie non moins romanesque.

On nous parle d'une prétendue échelle des êtres ; on suppose que Dieu a partagé ses créatures en des classes différentes, dans lesquelles chacune jouit du degré de bonheur dont elles sont susceptibles. Selon cet arrangement roma nesque, depuis l'huître jusqu'aux anges célestes, tous les êtres jouissent d'un bien-être qui leur est propre. L'expérience contredit formellement cette sublime rêverie. Dans le monde où nous sommes, nous voyons tous les êtres sentant souffrir et vivre au milieu des dangers. L'homme ne peut marcher sans blesser, tourmenter, écraser une multitude d'êtres sensibles qui se rencontrent sur son chemin ; tandis que lui-même, à chaque pas, est exposé à une foule de maux prévus ou imprévus qui peuvent le conduire à sa destruction. L'idée seule de la mort ne suffît-elle pas pour le troubler au

sein des jouissances les plus vives? Pendant tout le cours de sa vie, il est en lutte à des peines ; il n'est pas sur un moment de conserver son existence, à laquelle on le voit si fortement attaché, et qu'il regarde comme le plus grand présent de la divinité.

Chap. LIX. — En vain, la théologie sefforce d'affranchir son Dieu des défauts de l'homme : ou ce Dieu n'est pas libre, ou il est plus méchant que bon.

Le monde, dira-t-on, a toute la perfection dont il était susceptible ; par la raison même que le monde n'était pas le Dieu qui l'a fait, il a fallu qu'il eût et de grandes qualités et de grands défauts. Mais nous répondrons que, le monde devant nécessairement avoir de grands défauts, il eût été plus conforme à la nature d'un Dieu bon de ne point créer un monde qu'il ne pouvait rendre complètement heureux. Si Dieu, qui était, selon vous, souverainement heureux avant le monde créé, eût continué d'ôtre souverainement heureux sans le monde créé, que ne demeurait-il en repos ? Pourquoi faut-il que l'homme souffre? Pourquoi faut-il que Thomme existe? Qu'importe son existence à Dieu? de rien ou de (juehjue chose? Si son existence ne lui est point utile ou nécessaire, que ne le laissait-il dans le néant? Si son existence est nécessaire 6 sa gloire, il avait donc besoin de l'homme, il lui manquait quelque chose avant que cet homme cxistAl ! On peut pardonner à un ouvrirr maladroit de fairr un ouvrage impar-

fait, car il faut qu'il travaille bien ou mal, sous peine de mourir de faim ; cet ouvrier est excusable : mais votre Dieu ne Test point. Selon vous, il se suffit à lui-même : dans ce cas, pourquoi fait-il des hommes? lia, selon vous, tout ce qu'il faut pour rendre les hommes heureux; pourquoi donc ne le fait-il pas ? Concluez que votre Dieu a plus de malice que de bonté, à moins que vous ne consentiez à dire que Dieu a été dans la nécessité défaire ce qu'il a fait, sans pouvoir le faire autrement. Cependant vous assurez que votre Dieu est libre ; vous dites aussi qu'il est immuable, quoique commençant dans le temps et cessant dans le temps d'exercer sa puissance, ainsi que tous les êtres inconstants de ce monde. O théologiens ! vous avez fait de vains efforts pour affranchir votre Dieu de tous les défauts de l'homme, il est toujours resté à ce Dieu si parfait un bout de r oreille humaine.

CnAP. LX. — On ne peut croire à une providence divine, à un Dieu infiniment bon et puissant.

(( Dieu n'est-il pas le maître de ses grâces? « N'est-il pas en droit de disposer de son bien ? (( Ne peut-il pas le reprendre?Il n'appartientpoint « à sa créature de lui demander raison de sa con- (( duite ; il peut disposer à son gré des ouvrages « de ses mains. Souverain absolu des mortels, il « distribue le bonheur ou le malheur suivant son c( bon plaisir. » Voilà les solutions que les théologiens nous donnent, pour nous consoler des

maux que Dieu nous fait. Nous leur dirons qu'un Dieu qui serait infiniment bon ne serait point le maître de ses grâces, mais serait, par sa nature môme, oblipré de les répandre sur ses créatures; nous leur dirons qu'un être vraiment bienfaisant ne se croit pas en droit de s'abstenir de faire du bien ; nous leur dirons qu'un être vraiment généreux ne reprend pas ce qu'il a donné, et que tout homme qui le fait dispense de la reconnaissance et n'est pas en droit de se plaindre d'avoir fait des ingrats.

Comment concilier la conduite arbitraire et bizarre que les théologiens prêtent à Dieu, avec la religion qui suppose un pacte ou des engagements réciproques entre ce Dieu et les hommes? Si Dieu ne doit rien à ses créatures, celles-ci de leur côté ne peuvent rien devoir à leur Dieu. Toute religion est fondée sur le bonheur que les hommes se croient en droit d'attendre de la divinité. (|ui est supposée leur dire: Aimez-moi, adorez-moi, obéissez-moi, et je vous rendrai heureux. Les hommes, de leur côté, lui disent : liendez-nous heureux, soyez fidèle à vos promesses, et nous vous aimerons, nous vous adorerons, nous obéirons à vos lois. En négligeant le bonheur de ses créatures, en distribuant ses faveurs et ses grâces suivant sa fantaisie, en reprenant ses dons. Dieu no rompt-il pas le pacte qui sert de base à toute religion !

Cicéron a dit avec raison que, si Dieu ne se rend pas (njréable à l'homme, il ne jn'ut èlre son

Dieu (i). La bonté constitue la divinité; cette bonté ne peut se manifester à l'homme que par les biens qu'il éprouve; dès qu'il est malheureux, cette bonté disparaît et fait disparaître en même temps la divinité. Une bonté infinie ne peut être ni partiale, ni exclusive. Si Dieu est infiniment bon, il doit le bonheur à toutes ses créatures ; un seul être malheureux suffirait pour anéantir une bonté sans bornes. Sous un Dieu infiniment bon et puissant, est-il possible de concevoir qu'un seul homme puisse souffrir? Un animal, un ciron qui souffrent, fournissent des arguments invincibles contre la Providence divine et ses bontés infinies.

CiiAP. LXI. — Suite.

Suivant les théologiens, les afflictions et les maux de cette vie sont des châtiments que les hommes coupables s'attirent de la part de la divinité. Mais pourquoi les hommes sont-ils coupables? Si Dieu est tout-puissant, lui en coûtet-il plus de dire : que tout en ce monde demeure dans Tordre, que tous mes sujets soient bons, innocents, fortunés : que de dire, que tout existe. Était-il plus difficile à ce Dieu de bien faire son ouvrage, que de le faire si mal? Y avait-il plus loin de la non-existence des êtres à leur existence sage et heureuse, que leur non-existence à leur existence insensée et misérable ?

(i) Nisi Deus homini placueril, Deus non erit.

LE BON SENS nu CURE MESLIER 89

La religion nous parle d'un enfer^ c'est-à-dire d'un séjour afîreux où, nonobstant sa bonté, Dieu réserve des tourments infinis au plus grand nombre des hommes. Ainsi, après avoir rendu les mortels très malheureux en ce monde, la religion leur a fait entrevoir que Dieu pourra bien les rendre encore plus malheureux dans un autre ! On s'en tire en disant que pour lors la bonté de Dieu fera place à sa justice. Mais une bonté qui fait place à la cruauté la plus terrible n'est pas une bonté infinie. D'ailleurs, un Dieu qui, après avoir été infiniment bon, devient infiniment méchant, peut-il être regardé comme un être immuable? Un Dieu rempli d'une fureur implacable est-il un Dieu dans lequel on puisse retrouver l'ombre de la clémence ou de la bonté?

CiiAP. LXII. — Ln théoloirie fait de son Dieu un monstre de déraison, d'injustice, de malice et d'atrocité, un être souverainement haïssable.

La justice divine, telle que nos docteurs la peignent, est sans doute une qualité bien propre à nous faire chérir la divinité ! D'après les notions de la théologie moderne, il paraît évident que Dieu n'a créé le plus grand nombre deshommes (jue dans la vue de les mettre h portée d'encourir des su[)plices éternels. X'eùt-il donc pas été plus conforme à la bonté, h la raison, h ré(|uité, de ne créer que des pierres ou des plantes et de ne point créer des êtres sensibles, (jue de former des hommes dont la conduite, en ce

monde, pouvait leur attirer, dans l'autre, des châtiments sans fm? Un Dieu assez perfide et malin pour créer un seul homme et pour le laisser ensuite exposé au péril de se damner, ne peut pas être regardé comme un être parfait, mais comme un monstre de déraison, d'injustice, de malice et d"atrocité. Bien loin de composer un Dieu parfait, les théologiens n'ont formé que le plus imparfait des êtres.

Suivant les notions théologiques. Dieu ressemblerait à un tyran qui, ayant fait crever les yeux au plus grand nombre de ses esclaves, les renfermerait dans un cachot où, pour se donner du passe -temps, il observerait incognito leur conduite par une trappe, afin d'avoir occasion de punir cruellement tous ceux qui, en marchant, se seraient heurtés les uns les autres; mais qui récompenserait magnifiquement le petit nombre de ceux à qui il aurait laissé la vue, pour avoir eu l'adresse d'éviter la rencontre de leurs camarades. Telles sont les idées que le dogme de la prédestination gratuite nous donne de la divinité !

Quoique les hommes se tuent de nous répéter que leur Dieu est infiniment bon, il est évident qu'au fond ils n'en peuvent rien croire. Comment aimer ce qu'on ne connaît pas? Comment aimer un être dont l'idée n'est propre qu'à jeter dans l'inquiétude et le trouble? Comment aimer un être que tout ce qu'on en dit conspire à rendre souverainement haïssable ?

Chap. LXIII. — Toute religion sefTorce d'inspirer une crainte lâche et déréglée de la divinité.

Bien des gens nous font une distinction subtile entre la religion véritable et la supersliiion ; ils nous disent quecelle-ci n'est qu'une craintelâche et déréglée de la divinité, que l'homme vraiment religieux a de la confiance en son Dieu et l'aime sincèrement : au lieu que le superstitieux ne voit en lui qu'un ennemi, n'a nulle confiance en lui et se le représente comme un tyran ombrageux, cruel, avare de ses bienfaits, prodigue de ses chûtiments. Mais, au fond, toute reliijion ne nous donne-t-elle pas ces mêmes idées de Dieu? En même temps que l'on nous dit que Dieu est infiniment bon, ne nous répète-t-on pas sans cesse qu'il s'irrite très aisément, qu'il n'accorde ses grâces qu'à peu de gens, qu'il chAtie avec fureur ceux à (jui il ne lui a pas plu de les accorder?

Chap. LXI\'. — Il n y a point de différence réelle entre la religion et la superstition la plus sombre et la plus servile.

Si l'on prend ses idées de Dieu dans la nature des choses où nous trouvons un mélange et de biens et de maux, ce Dieu, d'après le bien et le mal que nous é|)rouverons, doit naturellement nous paraître capricieux, inconstant, tantôt bon, tantôt méchant ; et parla même, au lieu d'exciter notre amour, il doit faire naître la défiance, la crainte, l'incertitude dans nos cœurs. Il n'y a

donc point de différence réelle entre la religion naturelle et la superstition la plus sombre et la plus servile. Si lethéiste ne voit Dieu que du beau côté, le superstitieux l'envisage du côté le plus hideux. La folie de l'un estgaie, lafolie deTautre est lugubre : mais tous deux sont également en délire.

CiiAP. LXV. — D'après les idées que donne la théologie sur la divinité, l'amour de Dieu est impossible.

Si je puise mes idées de Dieu dans la théologie. Dieu ne se montre à moi que sous les traits les plus propres à repousser Tamour. Les dévots qui nous disent qu'ils aiment sincèrement leur Dieu sont ou des menteurs ou des fous qui ne voient leur Dieu que de profil ; il est impossible d'aimer un être dont Tidée n'est propre qu'à exciter la terreur, dont les jugements font frémir. Gomment envisager sans alarmes un Dieu que l'on suppose assez barbare pour pouvoir nous damner?

Qu'on ne nous parle point dune crainte /?//a/e, ou d'une crainte respectueuse et mêlée d'amour, que les hommes doivent avoir pour leur Dieu. Un fils ne peut aucunement aimer son père, quand il le sait assez cruel pour lui infliger des tourments recherchés, afin de le punir des moindres fautes quil pourrait avoir commises. Nul homme sur la terre ne peut avoir la moindre étincelle d'amour pour un Dieu qui réserve des châtiments

infinis, pour la durée et la violence, aux quatrevingt-dix-neuf centièmes de ses enfants.

CnAP. LX\ I. — Par rinvention du dogme de lélernilé des peines de lenfer, les théologiens ont fait de leur Dieu un être détestable, plus méchant que le plus méchant des hommes, un tyran pervers, cruel, sans but et par plaisir.

Les inventeurs du dogme de Téternité des peines de l'enfer ont fait, du Dieu qu'ils disent si bon, le plus détestable des êtres. La cruauté dans les hommes est le dernier terme de la méchanceté: il n'est point d'Ame sensible qui ne soit émue et révoltée au récit seul des tourments qu'éprouve le plus grand des malfaiteurs ; mais la cruauté estencore bien plus capabled'indigner, quand on la juge gratuite ou dépourvue de motifs. Les tyrans les plus sanguinaires, les Caligula, les Néron, les Domilicn avaient au moins des motifs quelconcpies pour tourmenter leurs victimes et pour insulter à leurs soulTrances ; ces motifs étaient, ou leur propre sûreté, ou la fureur de la vengeance, ou le dessein d'épouvanter par des exemples terribles, ou peut-être la vanité de faire parade de leur j)uissance et le désir de satisfaire une curiosité barbare. Un Dieu [)('ul-il avoir aucun de ces motifs? En tourmentant les victimes de sa colère, il punirait des êtres qui n'ont pu réellement, ni mettre en danger son [)OUvoir inébranlable, ni troubler sa félicité que rien ne peut altérer. D'un autre côté,

les supplices de l'autre vie seraient inutiles aux vivants qui n'en peuvent être les témoins ; ces supplices seraient inutiles aux damnés, puisqu'en enfer on ne se convertit plus et que le temps des miséricordes est passé. D'où il suit que Dieu, dans l'exercice de sa vengeance éternelle, n'aurait d'autre but que de s'amuser et d'insulter à la faiblesse de ses créatures.

J'en appelle au genre humain entier. Est-il, dans la nature, un homme qui se sente assez cruel pour vouloir de sang-froid tourmenter, je ne dis pas son semblable, mais un être sensible quelconque, sans émolument, sans profit, sans curiosité, sans avoir rien à craindre? Concluez donc, ô théologiens 1 que, selon vos principes mêmes, votre Dieu est infiniment plus méchant que le plus méchant des hommes.

Vous me direz, peut-être, que des offenses infinies méritent des châtiments infinis. Et moi, j vous dirai que Ton n'offense point un Dieu dont le bonheur est infini ; je vous dirai de plus que les offenses des êtres finis ne peuvent être infi nies ; je vous dirai qu'un Dieu qui ne veut pas qu'on l'offense ne peut pas consentir à faire durer les offenses de ses créatures pendant l'éternité ; je vous dirai qu'un Dieu infiniment bon ne peut pas être infiniment cruel, ni accorder à ses créatures une durée infinie, uniquement pour se donner le plaisir de les tourmenter sans fin.

Il n'y a que la barbarie la plus sauvage, il n'y a que la plus insigne fourberie, il n'y a que Tarn-

bition la plus aveugle qui aient pu faire imaginer le dogme de réternité des peines. S'il existait un Dieu que l'on put offenser ou blasphémer, il n'y aurait pas sur la terre de plus grands blasphémateurs que ceux qui osent dire que ce Dieu est un tyran assez pervers pour se complaire pendant l'éternité aux tourments inutiles de ses faibles créatures.

Chap. LXVII, — La théologie n'est qu'une suite de contradictions palpables.

Prétendre que Dieu peut s'oiTcnser des actions des hommes, c'est anéantir toutes les idées que Ton s'efforce d'ailleurs de nous donner de cet être. Dire que l'homme peut troubler l'ordre de l'univers, qu'il peut allumer la foudre dans la main de son Dieu, qu'il peut dérouter ses projets, c'est dire que l'homme est plus fort (jue son Dieu, <{u*il est l'arbitre de sa volonté, (ju'il dépend de lui d'altérer sa bonté et de la changer en cruauté. La théologie ne fait sans cesse que détruire d'une main ce quelle bAtit de l'autre. Si toute religion est fondée sur un Dieu qui s'irrite et qui s'apaise, toute religion est fondée sur une contradiction palpable.

Toutes les religions s'accordent à nous exalter la sagesse et la puissance infinies de la divinité ; mais, dès qu'elles nous exposent sa conduite, nous n'y trouvons qu'inqirudence, (jue défaut de prévoyance, (pic faiblesse et folie. Dieu, dit-on

a créé le monde pour lui-même; et jusqu'ici jamais il n'a pu parvenir à s'y faire convenablement honorer ! Dieu a créé les hommes, afin d'avoir dans ses états des sujets qui lui rendissent leurs hommages ; et nous voyons sans cesse les hommes révoltés contre lui.

CnAP. LXVIII. — Les prétendus ouvrages de Dieu ne prouvent nullement ce qu'on appelle les perfections divines.

On ne cesse de nous vanter les perfections divines ; et dès que nous en demandons les preuves, on nous montre les ouvrages dans lesquels on assure que ces perfections sont écrites en caractères ineffaçables. Tous ces ouvrages sont pourtant imparfaits et périssables ; l'homme, que Ton ne cesse de regarder comme le chefd'œuvre, comme l'ouvrage le plus merveilleux de la divinité, est rempli d'imperfections qui le rendent désagréable aux yeux de l'ouvrier toutpuissant qui l'a formé ; cet ouvrage surprenant devient souvent si révoltant et si odieux pour son auteur, qu'il se trouve obligé de le jeter au feu. Mais si l'ouvrage le plus rare de la divinité est imparfait, par où pourrions-nous juger des perfections divines ? Un ouvrage dont l'auteur est lui-même si peu content peut-il nous faire admirer l'habileté de son ouvrier ? L'homme physique est sujet à mille infirmités, à des maux sans nombre, à la mort ; l'homme moral est rempli de défauts : et cependant on se tue

de nous dire qu'il est le plus bel ouvrage du plus parfait des êtres î

Chap. LXIX. — La perfection de Dieu n'éclate pas davantage dans la prétendue création des anges, des esprits I)urs.

En créant des êtres plus parfaits que les hommes, il paraît que Dieu n'a jadis pas mieux réussi, ni donné des preuves plus fortes de sa perfection. Ne voyons-nous pas dans plusieurs religions que des anges, des esprits purs, se sont révoltés contre leur maître, et même ont prétendu le chasser de son trône ? Dieu s'est proposé le bonheur et des anges et des hommes, et jamais il n'a pu parvenir à rendre heureux ni les anges ni les hommes ; l'orgueil, la malice, les péchés, les imperfections des créatures se sont toujours opposés aux volontés du créateur parfait.

CiiAf. LXX. — La théologie prêche la toute-puissance de son Dieu et le fait voir sans cesse impuissant.

Tout»; religion est visiblement fondée sur le jirincipe que Dieu propose et lliomme dispose. Toutes les théologies |du monde nous montrent un combat inégal entre la divinité d'une part, et ses créatures de l'autre. Dieu ne s'en tire jamais à son hoimeur ; malgré sa toute-puissance, il ne peut venir à bout de rendre les ouvrages de ses mains tris (juil voudrait (juils fussent. Pour comble d'absurdité, il est une religion qui pré-

tend que Dieu lui-même est mort pour réparer la race humaine ; et, malgré cette mort, les hommes ne sont rien moins que ce que Dieu désirerait !

€hap. LXXI. — Suivant tous les systèmes religieux de la terre, Dieu serait le plus capricieux et le plus insensé des êtres.

Rien de plus extravagant que le rôle qu'en tout pays la théologie fait jouer à la divinité. Si la chose était réelle, on serait forcé de voir en elle le plus capricieux et le plus insensé des êtres , on serait obligé de croire que Dieu n'a l'ait le monde que pour être le théâtre de ses guerres déshonorantes avec ses créatures ; qu'il n'a créé des anges, des hommes, des démons, des esprits malins, que pour se faire des adversaires contre lesquels il pût exercer son pouvoir. 11 les rend libres de l'ofTenser, assez malins pour dérouter ses projets, assez opiniâtres pour ne jamais se rendre : le tout pour avoir le plaisir de se fâcher, de s'apaiser, de se réconcilier et de réparer le désordre qu'ils ont fait. En formant tout d'un coup ses créatures telles qu'elles devaient être pour lui plaire, que de peines la divinité ne se serait-elle pas épargnées ! ou du moins que d'embarras n'eût-elle pas sauvés à ses théologiens !

Suivant tous les systèmes religieux de la terre. Dieu ne semble occupé qu'à se faire du mal à lui-même ; il en use comme ces charlatans

qui se font de grandes blessures pour avoir occasion de montrer au public la bonté de leur onguent. Nous ne voyons pourtant pas que jusqu'ici la divinité ait encore pu se guérir radicalement du mal qu'elle se fait faire par les bommes.

CnAP. LXXII. — Il est absurde de dire que le mal ne vient pas de Dieu.

Dieu est l'auteur de tout ; cependant on nous assure que le mal ne vient point de Dieu. D'où vient-il donc ?... des bommes? Mais qui a fait les bommes? c'est Dieu : c'est donc de Dieu que vient le mal. S'il n'eût pas fait les bommes tels qu'ils sont, le mal moral ou le pécbé n'existerait pas dans le monde. C'est donc à Dieu qu'il faut s'en prendre de ce que l'iiomme est si pervers. Si rbomme a le pouvoir de mal faire ou d'olTenser Dieu, nous sommes forcés d'en conclure que Dieu veut être offensé : que Dieu, qui a fait riiommc, a résolu que le mal se fît par Tbomme : sans cela, Tbomme serait un effet contraire à la cause de laquelle il tient son être.

('.ii.\p. LX.Xm. — Ln prescience qu'on nthihue h Dieu donnerait aux hommes coupables, qu'il punirait, le droit de se plaindn' de sa cruauté.

L'on attribue h Dion la faculté de prévoir, ou de savoir d'avance tout ce qui doit arriver dans le monde ; mais celle prescience ne peut guère

tourner à sa o-loire, ni le mettre à couvert des reproches que les hommes pourraient légitimement lui faire. Si Dieu a la prescience de l'avenir, n'a-t-il pas dû prévoir la chute de ses créatures qu'il avait destinées au bonheur? S'il a résolu dans ses décrets de permettre cette chute, c'est, sans doute, parce qu'il a voulu que cette chute eût lieu : sans cela, cette chute ne serait point arrivée. Si la prescience divine des péchés de ses créatures avait été nécessaire ou forcée, on pourrait supposer que Dieu a été contraint par sa justice de punir les coupables ; mais Dieu, jouissant de la faculté de tout prévoir et de la puissance de tout prédéterminer, ne dépendait-il pas de lui de ne pas s'imposer à lui-même des lois cruelles ? Ou du moins ne pouvait-il pas se dispenser de créer des êtres qu'il pouvait être dans le cas de punir et de rendre malheureux par un décret subséquent? Qu'importe que Dieu ait destiné les hommes au bonheur ou au malheur par un décret antérieur effet de sa prescience, ou par un décret postérieur effet de sa justice ? L'arrangement de ses décrets change-t-il quelque chose au sort des malheureux ? Ne seront-ils pas également en droit de se plaindre d'un Dieu qui, pouvant les laisser dans le néant, les en a pourtant tirés, quoiqu'il prévît très bien que sa justice le forcerait tôt ou tard à les punir?

CnAP. LXXIV. — Absurdité des contes théologiques sur le péché originel et sur Satan,

« L'homme, dites-vous, en sortant des mains « de Dieu, était pur, innocent et bon ; mais sa « nature s'est corrompue en punition du péché. » Si l'homme a pu pécher, même au sortir des mains de Dieu, sa nature n'était donc pas parfaite î Pourquoi Dieu a-t-il permis qu'il péchùt et que sa nature se corrompît? Pourquoi Dieu l'a-t-il laissé séduire, sachant bien qu'il serait trop faible pour résister au tentateur? Pourquoi Dieu a-t-il créé un Salan, un esprit malin, un tentateur? Pourquoi Dieu qui voulait tant de bien au genre humain, n'a-t-il pas anéanti, une fois pour toutes, tant de mauvais génies que leur nature rend ennemis de notre bonheur ? Ou plutôt, pourquoi Dieu a-t-il créé des mauvais génies, dont il devait prévoir les victoires et les inlluences terribles sur toute la race humaine? Enfin, par quelle fatalité, dans toutes les religions du monde, le mauvais principe a-t-il un avantage si marqué sur le bon principe, ou sur la divinité?

Chap. LXXV. — Le diable, comme la religion, a été invente pour enrichir les prêtres.

On raconte un trait de simplicité (jui fait honneur au bon cceur d'un moine italien. Ce i)<»n homme, prêchant un jour, se crut obiigé d'annoncer à son auditoire que, grâce au ciel,

à force d'y rêver, il avait enfin découvert un moyen sûr de rendre tous les hommes heureux. (( Le diable, disait-il, ne tente les hommes que (( pour avoir en enfer des compagnons de son (( malheur ; adressons-nous donc au pape qui « possède les clefs et du paradis et de Tenfer ; « engageons-le à prier Dieu, à la tête de toute « l'Eglise, de vouloir bien se réconcilier avec le « diable, le reprendre en faveur, le rétablir dans « son premier rang : ce qui ne peut manquer de « mettre fin à ses projets sinistres contre le « genre humain, w Le bon moine ne voyait peut-être pas que le diable est, pour le moins, aussi utile que Dieu aux ministres de la religion ; ceux-ci se trouvent trop bien de leurs brouilleries, pour se prêter à un accommodement entre deux ennemis sur les combats desquels leur existence et leurs revenus sont fondés. Si les hommes cessaient d'être tentés et de pécher, le ministère des prêtres leur deviendrait inutile. Le manichéisme est évidemment le pivot de toutes les religions : mais, par malheur, le diable, inventé pour justifier la divinité du soupçon de malice, nous prouve à tout moment l'impuissance ou la maladresse de son céleste adversaire.

Chap. LXXVI, — Si Dieu n'a pu rendre la- nature humaine impeccable, il n"a pas le droit de punir Ihomme,

La nature de Ihomme a dû, dit-on, nécessairement se corrompre; Dieu n'a pu lui commu-

niquer iimpeccabiliié, qui est une portion inaliénable de la perfection divine. Mais si Dieu n'a pu rendre Thomme impeccable, pourquoi s'est-il donné la peine de créer Ibomme, dont la nature devait nécessairement se corrompre, et qui, conséquemmenl, devait nécessairement offenser Dieu ? D'un autre côté, si Dieu lui-même n'a j)u rendre la nature humaine impeccable, de quel droit punit-il les hommes de n'être point impeccables? Ce ne peut être que le droit du plus fort. Mais le droit du plus fort s'appelle violence : et la violence ne peut convenir au plus juste des êtres. Dieu serait souverainement injuste, s'il punissait les hommes de n'avoir point en partage les perfections divines, ou de ne pouvoir pas être des dieux comme lui.

Dieu n'aurait-il pas pu, du moins, communiquer à tous les hommes la sorte de perfection dont leur nature est susceptible? Si quelques hommes sont bons, ou se rendent agréables à leur Dieu, pourquoi ce Dieu n'a-t-il pas fait la même grûce, ou donné les mômes dispositions à tous les êtres de notre espèce? Pourquoi le nombre des méchants excède-t-il si fort le nombre des gens de bien? Pourquoi, contre un ami, Dieu trouve-t-il dix mille ennemis dans un monde qu'il ne tenait (jn'n lui de peu[)ler d'honnêtes gens? S'il est vrai (|ue, dans le ciel, Diru ait le projet de se former une cour de saints, d'élus ou d'hommes (jui auront vécu sur la terre conformément à SCS vues, n'eùl-il pas eu une cour plus

nombreuse, plus brillante, plus honorable pour lui, s'il Teùt composée de tous les hommes, à qui, en les créant, il pouvait accorder le degré de bonté nécessaire pour parvenir au bonheur éternel? Enfin, n'était-il pas plus court de ne point tirer l'homme du néant, que de le créer pour en faire un être plein de défauts, rebelle à son créateur, perpétuellement exposé à se perdre lui-même par un abus fatal de sa liberté?

Au lieu de créer les hommes, un Dieu parfait n'aurait dû créer que des anges bien dociles et soumis. Les anges, dit-on, sont libres ; quelquesuns d'entre eux ont péché : mais au moins tous n'ont pas péché? tous n'ont point abusé de leur liberté, pour se révolter contre leur maître. Dieu n'aurait-il pas pu ne créer que des anges de la bonne espèce ? Si Dieu a pu créer des anges qui n'ont pas péché, ne pouvait-il pas créer des hommes impeccables, ou qui jamais n'abusassent de leur liberté pour mal faire? Si les élus sont incapables de pécher dans le ciel, Dieu n'aurait-il pas pu faire des hommes impeccables sur la terre ?

Chap. LXXVII, — Il est absurde de dire que la conduite de Dieu doit être un mystère pour l'homme, et qu'il n"a pas le droit de l'examiner et de la juger.

On ne manque pas de nous dire que l'énorme distance qui sépare Dieu et les hommes fait que, nécessairement, la conduite de ce Dieu est un mystère pour nous, et que nous ne pouvons avoir

LE BON SENS DU CURE MESLIER lU5

le droit d'interroger notre maître. Cette réponse est-elle donc satisfaisante ? Puisqu'il s'agit, selon vous, de mon bonheur éternel, ne suis-je donc pas en droit d'examiner la conduite de Dieu luimôme ? Ce n'est qu'en vue du bonheur que les hommes en espèrent, qu'ils sont soumis à l'empire d'un Dieu. Un despote à qui les hommes ne se soumettraient que par la crainte, un maître que l'on no peut interroger, un souverain totalement inaccessible, ne peut mériter les hommages des êtres intelligents. Si la conduite de Dieu est un mystère pour moi, elle n'est point faite pour moi. L'homme ne peut ni adorer, ni admirer, ni respecter, ni imiter une conduite dans laquelle tout est impossible à concevoir, ou dont il ne |)eut souvent se faire que des idées révoltantes; à moins qu'on ne prétende qu'il faut adorer toutes les choses que Ton est forcé d'ignorer, et que tout ce qu'on n'entend pas devient dès lors admirable.

Prêtres ! vous nous criez sans cesse que les desseins de Dieu sont impénétrables; que ses voies ne sonl pas nos voies; que ses pensées ne sont pris nos pensées; que c'est une folie de se j)laindre de son administration, dont les motifs et les ressorts nous sont entièrement inconnus; qu'il y a de la témérité à taxer ses jugements d'être injustes, parce qu'ils sont incompréhensibles pour nous. Mais ne voyez-vous pas qu'en parlant sur ce lun vous détruisez de vos pro[)res mains tous vos profonds systèmes qui n'ont pour

but que de nous expliquer les voies de la divinité, que vous dites impénétrables "l Ces jugements, ces voies et ces desseins, les avez-vous donc pénétrés? Vous n'osez pas le dire; et, quoique vous en raisonniez sans fin, vous ne les comprenez pas plus que nous. Si par hasard vous connaissez le plan du Dieu que vous nous faites admirer, tandis que bien des gens le trouvent si peu digne d'un être digne, juste, bon, intelligent, raisonnable ; ne dites plus que ce plan est impénétrable. Si vous Tignorez comme nous, ayez quelque indulgence pour ceux qui confessent ingénument qu'ils n'y comprennent rien, ou qu'ils n'y voient rien de divin. Cessez de persécuter pour des opinions auxquelles vous n'entendez rien vous-mêmes; cessez de vous déchirer les uns les autres pour des rêves et des conjectures que tout semble contredire; parleznous de choses intelligibles et vraiment utiles pour l'homme; et ne nous parlez plus des voies impénétrables d'un Dieu, sur lesquelles vous ne faites que balbutier et vous contredire.

En nous parlant sans cesse des profondeurs immenses de la sagesse divine, en nous défendant de sonder des abîmes, en nous disant qu'il y a de l'insolence à citer Dieu au tribunal de notre chétive raison, en nous faisant un crime de juger notre maître, les théologiens ne nous apprennent rien que l'embarras où ils se trouvent, quand il s'agit de rendre compte de la conduite d'un Dieu, qu'ils ne trouvent merveilleuse

que parce qu'ils sont dans Timpossibilité d'y rien comprendre eux-mêmes.

Çhap. LXXVIII. — Il est absurde d'appeler Dieu de justice et de bonté un être qui fait tomber indistincleraent tous les maux sur les bons et les méchants, sur les innocents et les coupables ; il est fantasque dexiger que les malheureux se consolent de leur infortune, dans les bras mêmes de celui qui seul en est l'auteur.

Le mal physique passe communément pour être la punition du péché. Les calamités, les maladies, les famines, les guerres, les tremblements de terre sont les moyens dont Dieu se sert pour chûtier les hommes pervers. Ainsi, l'on ne fait pas difficulté d'attribuer ces maux à la sévérité d'un Dieu juste et bon. Cependant ne voyons-nous pas ces lléaux tomber indistinctement sur les bons et sur les méchants, sur les impies et sur les dévots, sur les innocents et sur les coupables ? Comment veut-on nous faire admirer dans ce procédé la justice et la bonté d'un être dont l'idée parait si consolante à tant de malheureux'? 11 faut sans doute que ces malheureux aient le cerveau troublé par leurs infortunes, puisqu'ils oublient que leur Dieu est l'arbitre des choses, le dispensateur unique des événements de ce monde. Dans ces cas, ne serait-ce pas à ui ([u'ils devraient s'en prendre des maux dont ils voudraient se consoler entre ses bras? Père infortuné I tu te con.soles, dans le sein de la Providence, de la perle d'un enfant chéri ou d'une

épouse qui faisait ton bonheur ! Hélas ! ne voistu pas que ton Dieu les a tués? Ton Dieu t'a rendu misérable ; et tu veux que ton Dieu te console des coups affreux qu'il t'a portés?

Les notions fantasques et surnaturelles de la théologie ont réussi tellement à renverser dans l'esprit humain les idées les plus simples, les plus claires, les plus naturelles, que les dévots, incapables d'accuser Dieu de malice, s'accoutument à regarder les plus tristes coups du sort comme des preuves indubitables de la bonté céleste. Sont-ils dans l'affliction, on leur ordonne de croire que Dieu les aime, que Dieu les visite, que Dieu veut les éprouver. Amsi la religion est parvenue à changer le mal en bien ! Un profane disait avec raison : Si le bon Dieu traite ainsi ceux quil aime, je le prie très instamment de ne pas songer à moi.

Il a fallu que les hommes eussent pris des no tions bien sinistres et bien cruelles de leur Dieu qu'ils disent si bon, pour se persuader que les calamités les plus affreuses et les afflictions les plus cuisantes sont des signes de sa faveur! Un génie malfaisant, un démon serait-il donc plus ingénieux à tourmenter ses ennemis, que ne l'est quelquefois le Dieu de la bonté, si souvent occupé à faire sentir ses rigueurs à ses plus chers amis ?

Chap. LXXIX. — Un Dieu qui punit les fautes quil ai.rait pu empêcher est un fou qui joint l'injustice à la sottise.

Que dirions-nous d'un père qu'on nous assurerait veiller sans relâche à la conservation et au bien-être de ses enfants faibles et sans prévoyance, et qui pourtant leur laisserait la liberté d'errer à l'aventure au milieu des rochers, des précipices et des eaux; qui ne les empêcherait que rarement de suivre leurs appétits désordonnés ; qui leur permettrait de manier sans précaution des armes meurtrières, au risque de s'en blesser grièvement? Que penserions-nous de ce même père, si, au lieu de s'en prendre à lui-même du mal qui serait arrivé à ses pauvres enfants, il les punissait de leurs écarts de la façon la plus cruelle ? Nous dirions, avec raison, que ce père est un fou qui joint l'injustice à la sottise.

Un Dieu qui punit les fautes qu'il aurait pu empêcher est un être qui manque de sagesse et de bonté, et d'é([uilé. \Jn Dieu prévoyant préviendrait le mal et, par là môme, se verrait dispensé de le |)unir. Un Dieu bon ne punirait pas des faiblesses qu'il saurait inhérentes à la nature humaine. Un Dieu juste, s'il a fait l'homme, ne punirait |)as l'homme de ne pas l'avoir fait assez fort [)Our résister à ses désirs. Punir la faiblesse, c'est la plus injuste des tyrannies. N'est-ce pas calomnier un Dieu juste, que de dire <[u il jaunit les hommes de Irurs fautes, même dans la vie présente ? Comment punirait-il de.s êtres qu'il ne

tiendrait qu'à lui de corriger, et qui, tant qu'ils n'ont pas reçu la grâce, ne peuvent agir autrement qu'ils ne font ?

Suivant les principes des théologiens euxmêmes, l'homme, dans son état actuel de corruption, ne peut faire que du mal, puisque sans la grâce divine il n'a jamais la force de faire le bien. Or, si la nature de l'homme, abandonnée à elle-même ou destituée des secours divins, le détermine nécessairement au mal, ou le rend incapable de faire le bien, que devient le libre arbitre de l'homme? D'après de tels principes, l'homme ne peut ni mériter ni démériter; en récompensant l'homme du bien qu'il fait. Dieu ne ferait que de se récompenser lui-même; en punissant l'homme du mal qu'il fait, Dieu le punirait de ne lui avoir pas donné la grâce, sans laquelle il était dans l'impossibilité de mieux faire.

Chap. LXXX. — Le libre arbitre est une chimère.

Les théologiens nous disent et nous répètent que l'homme est libre, tandis que tous leurs principes conspirent à détruire la liberté de Thomme. En voulant justifier la divinité, ils l'accusent réellement de la plus noire des injustices. Ils supposent que, sans la grâce, l'homme est nécessité à mal taire ; et ils assurent que Dieu le punira pour ne lui avoir point donné la grâce de faire le bien !

Pour peu qu'on réfléchisse, on sera forcé de

LE BON SENS DU CLIIL MLSLIER 111

reconnaître que l'hommeest nécessité dans toutes ses actions, et que son libre arbitre est une chimère, même dans le système des théologiens. Dépend-il de Thomme de naître ou de ne pas naître de tels ou tels parents? Dépend-il de l'homme de prendre ou de ne pas prendre les opinions de ses parents et de ses instituteurs? Si j'étais né de parents idolâtres ou mahométans, eùt-il dépendu de moi de devenir chrétien ? Cependant de graves docteurs nous assurent qu'un Dieu juste damnera sans pitié tous ceux à qui il n'aura pas fait la grâce de connaître la religion des chrétiens !

La naissance de l'homme ne dépend aucunement de son choix ; on ne lui a pas demandé s'il voulait venir ou ne pas venir au monde ; la nature ne l'a pas consulté sur le pays et les parents qu'elle lui a donnés ; ses idées acquises, ses opinions, ses notions vraies ou fausses, sont des fruits nécessaires de l'éducation qu'il a reçue et dont il n'a point été le maître ; ses passions et ses désirs sont des suites nécessaires du tempérament (|ue la nature lui a donné, et des idée qui lui ont été in.s[)irées ; durant tout le cours de sa vie, ses volontés et ses actions sont déterminées par ses liaisons, ses habitudes, ses affaires, ses plaisirs, ses conversations, par les pensées qui se présentent involontairement à lui, en un mot, par une foule d'événements et d'accidents qui sont hors de son pouvoir. IncapabU^ de prévoir l'avenir, il ne sait ni ce ([u'il voudra ni ce

qu'il fera, dans l'instant qui doit suivre immédiatement l'instant où il se trouve. L'homme arrive à sa fin sans que, depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui de sa mort, il ait été libre un instant.

L'homme, direz-vous, veut, délibère, choisit, se détermine ; et vous en conclurez que ses actions sont libres. 11 est vrai que l'homme veut, mais il n'est pas maître de sa volonté ou de ses désirs ; il ne peut désirer et vouloir que ce qu'il juge avantageux pour lui-même , il ne peut pas aimer la douleur ni détester le plaisir. L'homme, dira-t-on, préfère quelquefois la douleur au plaisir, mais alors il préfère une douleur passagère dans la vue de se procurer un plaisir plus grand ou plus durable. Dans ce cas, l'idée d'un plus grand bien le détermine nécessairement à se priver d'un bien moins considérable.

Ce n'est pas l'amant qui donne à sa maîtresse les traits dont il est enchanté ; il n'est donc pas le maître d'aimer ou de ne pas aimer l'objet de sa tendresse ; il n'est pas le maître de l'imagination ou du tempérament qui le dominent. D'où il suit évidemment que l'homme n'est pas le maître des volontés et des désirs qui s'élèvent dans son âme, indépendamment de lui. Mais l'homme, direz-vous, peut résister à ses désirs, lorsque les motifs qui le détournent d'un objet sont plus forts que ceux qui le poussent vers cet objet ; mais alors sa résistance est nécessaire. Un homme, qui craint plus le déshonneur ou le

supplice qu'il n'a d'amour pour l'argent, résiste nécessairement au désir de s'emparer de l'argent d'un autre.

Ne sommes-nous pas libres, lorsque nous délibérons? Mais est-on le maître de savoir ou de ne pas savoir, d'être incertain ou assuré ? La délibération est un elTet nécessaire de l'incertitude où nous nous trouvons sur les suites de notre action. Dès que nous sommes ou que nous nous croyons assurés de ces suites, nous nous décidons nécessairement : et alors nous agissons nécessairement, suivant que nous aurons bien ou mal jugé. Nos jugements, vrais ou faux, ne sont pas libres ; ils sont nécessairement déterminés par les idées quelconques que nous avons reçues ou que notre esprit s'est formées.

L'Iiomme n'est point libre dans son clioix ; il est évidemment nécessité à choisir ce qu'il juge le plus utile ou le plus agréable pour lui-même. Ouand il suspend son choix, il n'est pas libre non plus; il est forcé de le suspendre jusqu'à ce qu'il connaisse ou croie connaître les qualités des objets qui se présentent à lui, ou jusqu'à cequ'ilait pesé les conséquences de ses actions. L'homme, direz-vous, se décide à tout moment pour des actions qu'il sait devoir nuire à lui-même; riiomme cpiclquefois se tue ; donc il est libre. Je le nie. L'homme est-il le maître de bien ou de mal raisonner? Sa raison et sa sagesse ne dépendent-elles pas. soit des opinions qu'il s'est faites, soit de la conformation de sa machine? Comme

ni les unes ni l'autre ne dépendent de sa volonté, elles ne peuvent aucunement prouver sa liberté.

« Si je fais la gageure de faire ou de ne pas « faire une chose, ne suis-je pas libre ? Ne dépend- « il pas de moi de la faire ou de ne lapas faire ? » Non, vous répondrai-je ; le désir de gagner la gageure vous déterminera nécessairement à faire ou à ne pas faire la chose en question. Mais si je consens à perdre la gageure ? Alors le désir de me prouver que vous êtes libre sera devenu en vous un motif plus fort que le désir de gagner la gageure ; et ce motif vous aura nécessairement déterminé à faire ou à ne pas faire la chose dont il s'agissait entre nous.

Mais, direz-vous, je me sens libre. C'est une illusion que Ton peut comparer à celle de la mouche de la fable, qui, placée sur le timon d'une lourde voiture, s'applaudissait de diriger la marche d'un coche qui l'emportaitelle-même. L'homme qui se croit libre est une mouche qui croit être le maître de mouvoir la machine de l'univers, tandis qu'il en est lui-même entraîné à son insu.

Le sentiment intime qui nous fait croire que nous sommes libres de faire ou de ne pas faire une chose n'est qu'une pure illusion. Lorsque nous remonterons au principe véritable de nos actions, nous trouverons qu'elles ne sont jamais que des suites nécessaires de nos volontés et de nos désirs, qui jamais ne sont en notre pouvoir. Vous vous croyez libres, parce que vous faites ce

que vous voulez ; mais étes-vous donc libre de vouloir ou de ne pas vouloir, de désirer ou de ne pas désirer? Vos volontés et vos désirs ne sontils pas nécessairement excités par des objets ou par des qualités qui ne dépendent aucunement de vous ?

CnAP. LXXXI. — Il ne faudrait pa? en conclure que la société n'a pas le droit de châtier les méchants.

(( Si les actions des hommes sont nécessaires, si les hommes ne sont pas libres, de quel droit la société punit-elle les méchants qui l'infestent ? N'est-il pas très injuste de châtier des êtres qui n'ont pu agir autrement qu'ils n'ont fait ? » Si les méchants agissent nécessairement d'après les impulsions de leur méchant naturel, la société, en les punissant, agit de son côté nécessairement par le désir de se conserver. Certains objets produisent nécessairement en nous le sentiment de la douleur : dès lors, notre nature nous force de les haïr et nous invite à les écarter de nous. Un tigre, pressé par la faim, s'élance sur l'homme qu'il veut dévorer; mais l'homme n'est pas le maître de ne pas craindre le tigre, et cherche nécessairement les moyens de l'exterminer.

Chap. I.XXXIl. — Hrfutntion d'arguments en faveur

du lil)r«' nrhitr»'.

(( Si tout est nécessaire, les erreurs, les opinions et les idées des hommes sont fatales ; et

« dans ce cas. comment ou pourquoi prétendre <( les réformer? » Les erreurs des hommes sont des suites nécessaires de leur ignorance; leur i2:norance. leur entêtement, leur crédulité sont des suites nécessaires de leur inexpérience, de leur nonchalance, de leur peu de réflexion ; de même que le transport au cerveau ou la léthargie sont des effets nécessaires de quelques maladies. La vérité, Texpérience, la réflexion, la raison sont des remèdes propres à guérir l'ignorance, le fanatisme et les folies ; de même que la saignée est propre à calmer le transport au cerveau. Mais, direz-vous, pourquoi la vérité ne prodaitelle pas cet effet sur bien des têtes malades? C'est qu'il est des maladies qui résistent à tous les remèdes ; c'est qu'il est impossible de guérir des malades obstinés qui refusent de prendre les remèdes qu'on leur présente ; c'est que les intérêts de quelques hommes et la sottise des autres s'opposent nécessairement à l'admission de la vérité.

Une cause ne produit son effet que quand elle n'est point interrompue, dans son action, par d'autres causes plus fortes qui, pour lors, affaiblissent l'action de la première ou la rendent inutile. Il est absolument impossible de faire adopter les meilleurs arguments à des hommes fortement intéressés à l'erreur, prévenus en sa faveur, qui refusent de réfléchir ; mais il est très nécessaire que la vérité détrompe les âmes honnêtes qui la cherchent de bonne foi. La vérité

est une cause ; elle produit nécessairement son effet, quand son impulsion n'est point interceptée par des causes qui suspendent ses effets.

CiiAP. LXXXIII. - Suite.

« Oter à riiomme son libre arbitre, c'est, (» nous dit-on, en faire une pure machine, un au- « tomate ; sans liberté, il n'existera plus en lui « ni mérite ni vertu. » Qu'est-ce que le mérite dans l'homme ? C'est une façon d'agir qui le rend estimable aux yeux des êtres de son espèce. Qu'est-ce que la vertu? C'est une disposition qui nous porte à faire le bien des autres. Que peuvent avoir de méprisables des machines ou des automates, capables de produire des effets si désirables? Marc-Aurèle fut un ressort très utile à la vaste machine de l'empire romain. De quel droit une machine mépriserait-elle une machine dont les ressorts facilitent son propre jeu? Les gens de bien sont des ressorts qui secondent la société dans sa tendance vers le bonheur ; les méchants sont des ressorts mal conformés qui troublent Tordre, la marche, l'harmonie de la société. Si, pour sa propre utilité, la société chérit et réconij)cnse les bons, elle hait, mé|)rise et retranche les méchants, comme des ressorts inutiles ou nuisibles.

CiiAP. LXXXIV. — Dieu même, s'il y avait un Dieu, ne serait pas libre; de là, Tinutilité de toute religion.

Le monde est un agent nécessaire ; tous les êtres qui le composent sont liés les uns aux autres et ne peuvent agir autrement qu'ils ne font, tant qu'ils sont mus par les mêmes causes et pourvus des mêmes propriétés. Perdent-ils des propriétés ? Ils agiront nécessairement d'une façon différente.

Dieu lui-même, en admettant pour un moment son existence, ne peut point être regardé comme un agent libre ; s'il existait un Dieu, sa façon d'agir serait nécessairement déterminée par les propriétés inhérentes à sa nature ; rien ne serait capable d'arrêter ou d'altérer ses volontés. Cela posé, ni nos actions, ni nos prières, ni nos sacrifices ne pourraient suspendre ou changer sa marche invariable et ses desseins immuables ; d'où l'on est forcé de conclure que toute religion serait parfaitement inutile.

Chap. LXXXV. — D'après les principes mêmes de la théologie, l'homme n'est pas libre un seul instant.

Si les théologiens n'étaient pas sans cesse en contradiction avec eux-mêmes, ils reconnaîtraient que, d'après leurs hypothèses, l'homme ne peut être réputé libre un instant. L'homme n'est-il pas supposé dans une dépendance continuelle de son Dieu ? Est-on libre, quand on n'a pu exister et se conserver sans Dieu, et quand on cesse

d'exister au gré de sa volonté suprême? Si Dieu a tiré rhomme du néant, si la conservation de l'homme est une création continuée, si Dieu ne peut un instant perdre de vue sa créature, si tout ce qui lui arrive est une suite de la volonté divine, si l'homme ne peut rien par lui-même, si tous les événements qu'il éprouve sont des effets des décrets divins, s'il ne fait aucun bien sans une grâce d'en haut, comment peut-on prétendre que l'homme jouisse de la liberté pendant un instant de sa durée ? Si Dieu ne le conservait pas au moment où il pèche, comment l'homme pourraitil pécher ? Si Dieu le conserve alors, Dieu le force donc d'exister pour pécher.

Chap. LXXWI. — Tout mal, tout désordre, tout péché, ne peuvent être attribués qu'à Dieu; et, par conséquent, il n*a pas le droit do punir ni de récompenser.

On ne cesse de comparer la divinité à un roi dont la plupart des hommes sont des sujets révoltés; et l'on prétend qu'il est en droit de récompenser les sujets qui lui demeurent fidèles et de punir ceux qui se révoltent contre lui. Cette comparaison n'est juste dans aucune de ses parties. Dieu préside à une machine dont il a créé tous les ressorts ; ces ressorts n'agissent qu'en raison de la manière dont Dieu les a formés ; c*esl à sa maladresse qu'il doit s'en prendre, si ces ressorts ne contribuonl p;is à l'harmonie de la machine dans hupulh' l'ouvrier a voulu les faire entrer. Dieu est un roi créateur

qui s'est créé de toutes pièces des sujets à luimême, qui les a formés suivant son bon plaisir, dont les volontés ne peuvent jamais trouver de résistance. Si Dieu dans son empire a des sujets rebelles, c'est que Dieu a résolu d'avoir des sujets rebelles. Si les péchés des hommes troublent Tordre du monde, c'est que Dieu a voulu que cet ordre fût troublé.

Personne n'ose douter de la justice divine ; cependant, sous l'empire d'un Dieu juste, on ne trouve que des injustices et des violences. La force décide du sort des nations, l'équité semble bannie de la terre ; un petit nombre d'hommes se joue impunément du repos, des biens, de la liberté, de la vie de tous les autres. Tout est dans le désordre dans un monde gouverné par un Dieu à qui l'on dit que le désordre déplaît infini ment.

Chap. LXXXVII. — Les prières des hommes à Dieu prouvent assez qu'ils ne sont point satisfaits de l'économie divine.

Quoique les hommes ne cessent d'admirer la sagesse, la bonté, la justice, le bel ordre de la Providence, dans le fait ils n'en sont jamais contents ; les prières qu'ils adressent continuellement au ciel ne nous montrent-elles pas qu'ils ne sont aucunement satisfaits de l'économie divine ? Prier Dieu pour lui demander un bien, c'est se défier de ses soins vigilants ; prier Dieu pour lui demander de détourner ou de faire ces-

ser un mal, c'est tacher de mettre obstacle au cours de sa justice ; implorer l'assistance de Dieu dans ses calamités, c'est s'adresser à l'auteur même de ces calamités, pour lui représenter qu'en notre faveur il devrait rectifier son plan, qui ne s'accorde point avec nos intérêts.

L'optimiste, ou celui qui trouve que dans ce monde ioiiî est bien, et qui nous crie sans cesse que nous vivons dans le meilleur des mondes possible, s'il était conséquent, ne devrait jamai prier; bien plus, il ne devrait point attendre un autre monde où l'homme sera plus heureux. Peutil donc y avoir un meilleur monde que le meilleur des mondes possible ?

Quelques théologiens ont traité les optimistes d'impies, pour avoir fait entendre que Dieu n'avait pas pu produire un meilleur monde que celui où nous vivons ; selon ces docteurs, c'est limiter la puissance divine et lui faire une injure. Mais ces théologiens ne voient-ils pas qu'il est bien moins outrageant pour Dieu de prétendre qu'il a fait de son mieux en produisant le monde, que de dire que, pouvant en produire un meilleur, il a eu la malice d'en faire un tn's mauvais? Si l'optimiste, par son système, fait tort à la puissance divine, le théologien qui le traite d'impie est luimême un impie qui blesse la bonté divine, sous prétexte de prendre les intérêts de sa toute-puissance.

Chap. LXXXVIII. — La réparation des iniquités et des misères de ce monde dans un autre monde est une conjecture chimérique, une supposition absurde.

Lorsque nous nous plaignons des maux dont notre monde est le théâtre, on nous renvoie à l'autre monde ; l'on nous fait entendre que Dieu y réparera toutes les iniquités et les misères qu'il permet pour un temps ici-bas. Cependant si, laissant reposer pour un temps assez long sa justice éternelle, Dieu a pu consentir au mal pendant toute la durée de notre globe actuel, quelle assurance avons-nous que, pendant toute la durée d'un autre globe, la justice divine ne s'endormira pas de même sur les malheurs de ses habitants?

On nous console de nos peines en disant que Dieu est patient, et que sa justice, quoique souvent très lente, n'en est pas moins certaine. Ne voit-on pas que la patience ne peut pas convenir à un être juste, immuable et tout-puissant? Dieu peut-il donc tolérer Tinjustice, même un instant? Temporiser avec un mal que Ton connaît annonce soit faiblesse, soit incertitude, soit collusion; souffrir le mal que l'on a le pouvoir d'empêcher, c'est consentir que le mal se commette.

Chap. LXXXIX. — La théologie ne justifie le mal et les injustices, permis par son Dieu, qu'en concédant à ce Dieu le droit du plus fort, c'est-à-dire la violation de tous les droits, ou en commandant aux hommes une dévotion imbécile.

J'entends une foule de docteurs me crier de

toutes parts que Dieu est infiniment juste, mais que sa justice n'est point celle des hommes. De quelle espèce ou de quelle nature est donc cette justice divine? Quelle idée puis-je me former d'une justice qui ressemble si souvent à l'injustice humaine ? N'est-ce pas confondre toutes nos idées du juste et de l'injuste, que de nous dire que ce qui est équitable en Dieu est inique dans ses créatures? Comment prendre pour modèle un être dont les perfections divines sont précisément le rebours des perfections humaines?

« Dieu, dites-vous, est l'arbitre souverain de « nos destinées ; son pouvoir suprême, que rien « ne peut limiter, le met en droit de faire des ou- « vragcs de ses mains tout ce que bon lui semble ; « un ver de terre, tel que l'homme, n'a pas même « le droit d'en murmurer. » Ce ton arrogant est visiblement emprunté du langage que tiennent pour l'ordinaire les ministres des tyrans, lorsqu'ils ferment la bouche à ceux qui souffrent de leurs violences ; il ne peut donc être le langage des ministres d'un Dieu dont on vante Téquité; il n'est pas fait pour en imposer à un être qui raisonne. Ministres d'un Dieu juste ! je vous dirai donc que la puissance la plus grande ne peut pas conférer, à votre Dieu lui-même, le droit d'être injuste à Tégard de la [)lus vile de ses créatures. Un despote n'est point un Di^u. Un Dieu qui s'arroge le droit de faire le mal est un tyran ; un tyran n'est pas un modèle pour jfs hommes, il doit être un objet exécrable à leurs yeux.

N'est-il pas bien étrange que, pour justifier la divinité, l'on en fasse à tout moment le plus injuste des êtres? Dès qu'on se plaint de sa conduite, on croit nous réduire au silence en nous alléguant que Dieu est le maître^ ce qui signifie que Dieu, étant le plus fort, n'est point asservi aux règles ordinaires. Mais le droit du plus fort est la violation de tous les droits ; il ne peut passer pour un droit qu'aux yeux d'un conquérant sauvage qui, dans l'ivresse de sa fureur, s'imagine pouvoir faire tout ce que bon lui semble, des malheureux qu'il a vaincus ; ce droit barbare ne peut paraître légitime qu'à des esclaves assez aveuglés pour croire que tout est licite à des tyrans, à qui l'on se sent trop faible pour résister.

Au sein même des plus grandes calamités, par une simplicité ridicule, ou plutôt par une contradiction sensible dans les termes, ne voyons-nous pas des dévots s'écrier que le bon Dieu est le maître? Ainsi donc, raisonneurs inconséquents, vous croyez de bonne foi que le bon Dieu vous envoie la peste, que le bon Dieu vous donne la guerre, que le bon Dieu est cause de la disette ; en un mot. que le bon Dieu, sans cesser d'être bon, a la volonté et le droit de vous faire les plus grands maux que vous puissiez éprouver I Cessez au moins d'appeler bon votre Dieu, quand il vous fait du mal ; ne dites pas alors qu'il est juste ; dites qu'il est le plus fort, et qu'il vous est impossible de parer les coups que son caprice vous porte.

Dieu, direz-vous, ne nous châtie que pour noire plus grand bien. Mais quel bien réel peut-il donc résulter pour un peuple d'être exterminé par la contagion, égorgé par des guerres, corrompu par les exemples de ses maîtres pervers, écrasé sans relAclie sous le sceptre de fer d'une suite de tyrans impitoyables, anéanti par les fléaux d'un mauvais gouvernement qui, souvent pendant des siècles, fait éprouver aux nations ses efTets destructeurs? Les yeux de la foi doivent être d'étranges yeux,, si l'on voit par leur moyen des avantages dans les misères les plus affreuses et dans les maux les plus durables, dans les vices et les folies dont notre espèce se voit si cruellement affligée !

CiiAP. XC. — La rédemption et les exterminations continuelles .«tlriliuées à Jéhovah, dans la Bible, sont autant d'mventions bizarres et ridicules, qui supposeraient un Dieu injuste et barbare.

Quelles bizarres idées de la justice divine peuvent donc avoir les chrétiens, à qui Ton dit de croire que leur Dieu, dans la vue de se réconcilier avec le genre humain coupable à son insu de la faute de ses pères, a fait mourir son propre fils iimocent et incapable de pécher ! Que dirionsnous d'im roi, dont les sujets se seraient révoltés, f f qui, pour s'apaiser lui-même, ne trouverait d'autre exj)»'Mli(Mit (jue de faire mourir l'héritier de sa couronne, (|ui n'aurait point trempé dans la rébellion générale? Ccst, dira le chrétien, par

bonté pour ses sujets incapables de satisfaire eux-mêmes à sa justice divine, que Dieu a consenti à la mort cruelle de son fils. Mais la bonté d'un père pour des étrangers ne le met pas en droit d'être injuste et barbare pour son fils. Toutes les qualités que la théologie donne à son Dieu ne font à chaque instant que se détruire les unes les autres : toujours l'exercice de Tune de ses perfections est aux dépens de Texercice d'une autre.

Le juif a-t-il des idées plus raisonnables que le chrétien de la justice divine? Un roi par son orgueil allume la colère du ciel ; Jéhovah fait descendre la peste sur son peuple innocent ; soixantedix mille sujets sont exterminés pour expier la faute d'un monarque que la bonté de Dieu a résolu d'épargner !

Chap. XCI. — Comment voir un père tendre, généreux et équitable, dans un être qui n'a donné le jour à ses enfants que pour les rendre malheureux.

Malgré les injustices dont toutes les religions se plaisent à noircir la divinité, les hommes ne peuvent consentir à l'accuser d'iniquité; ils craignent que, semblable aux tyrans de ce monde, la vérité ne l'offense et ne redouble sur eux le poids de sa malice et de sa tyrannie. Ils écoutent donc leurs prêtres qui leur disent que leur Dieu est un père tendre, que ce Dieu est un monarque équitable dont l'objet en ce monde est de s'assurer de l'amour, de l'obéissance et du respect de ses

sujets, qui ne leur laisse la liberté d'agir que pour leur fournir Toccasion de mériter ses faveurs et d'acquérir un bonheur éternel dont il ne leur est aucunement redevable. A quels signes les hommes peuvent-ils donc reconnaître la tendresse d'un père qui n*a donné le jour au plus grand nombre de ses enfants que pour traîner sur la terre une vie pénible, inquiète et remplie d'amertume? Est-il un présent plus funeste que cette prétendue liberté qui, dit-on, met les hommes à portée d'en abuser, et par là d'encourir des malheurs éternels?

CnAP. XCII. — Touto la vie des mortel*, tout ce qui se passe ici-bas, dispose contre la liberté de l'homme, contre la justice et la bonté d'un prétendu Dieu,

En appelant les mortels à la vie, à quel jeu cruel et dangereux la divinité ne le force-t-elle pas de jouer ? Jetés dans le monde sans leur aveu, pourvus d'un tempérament dont ils ne sont point les maîtres, animés par des passions et des désirs inhérents à leur nature, exposés à des pièges qu'ils n'ont pas la force d'éviter, entraînés par des événements qu'ils n'ont pu ni pn'voir ni prévenir, les humains malheureux sont obligés de fournir une carrière «pii peut les conduire à des supplices horribles pour la violence et la durée.

Des voyageurs assurent que, dans une contrée d'Asie, règne un sultan rempli «le fantaisies et très absolu dans ses volontés les plus bizarres.

Par une étrange manie, ce prince passe son temps assis devant une table sur laquelle sont placés trois dés et un cornet. L'un des bouts de la table est couvert de monceaux d'or, destinés à exciter la cupidité des courtisans et des peuples dont le sultan est entouré. Celui-ci, connaissant le faible de ses sujets, leur tient à peu près ce langage : Esclaves ! Je vous veux du bien. Ma bonté se propose de vous enrichir et de vous rendre tous heureux. Voyez-vous ces trésors ? Eh bien ! ils sont à vous, tâchez de les gagner ; que chacun à son tour prenne en main ce cornet et ces dés; cjuiconque aura le bonheur d'amener rafle de six sera maître du trésor : mais je vous préviens que celui qui naura pas l avantage d'amener le nombre requis sera précipité pour toujours dans un cachot obscur^ où ma justice exige quon le brûle à petit feu. Sur ce discours du monarque, les assistants consternés se regardent les uns les autres ; aucun ne veut s'exposer à courir une chance si dangereuse. Quoi! dit alors le sultan courroucé, personne ne se présente pour jouer! Oh ! ce n'est pas là mon compte. Ma gloire demande que l'on joue. Vous jouerez donc ; je le veux : obéissez sans répliquer. Il est bon d'observer que les dés du despote sont tellement préparés que, sur cent mille coups, il n'en est qu'un qui porte ; ainsi le monarque généreux a le plaisir de voir sa prison bien garnie et ses richesses rarement emportées. Mortels I ce sultan, c'est votre Dieu ; ses trésors

sont le ciel ; son cachot, c'est Tenfer ; et vous tenez les dés.

Chap. XCIII. — Il n'est pas vrai que nous devions aucune reconnaissance à ce qu'on appelle la Providence.

On nous répète à tout moment que nous devons à la Providence une reconnaissance infinie pour les bienfaits sans nombre dont il lui plaît de nous combler. On nous vante surtout le bonheur d'exister. Mais, hélas I Combien est-il de mortels qui soient véritablement satisfaits de leur façon d'exister ? Si la vie nous offre des douceurs, de combien d'amertumes n'est-elle point mêlée ! Un seul chagrin cuisant ne suffit-il pas souvent pour empoisonner tout d'un coup la vie la plus paisible et la plus fortunée? Est-il donc un grand nombre d'hommes qui, si la chose dépendait d'eux, voulussent recommencer au même prix la carrière pénible dans laquelle, sans leur aveu, le destin les a jetés ]

Vous dites que l'existence seule est un très grand bienfait. .Mais cette existence n'est-elle pas continuellement troublée par des chagrins, des craintes, des maladies souvent cruelles et très peu méritées? Cette existence, menacée de tant de côtés, ne peut-elle pas à cluujue instant nous être arrachée ? Ouel est celui c[ui, après avoir vécu pendant quelque temps, ne s'est pas vu privé d'une é|>uuse chérie, d'un enfant bienaimé, d'un ami consolant, dont les perles viennent sans cesse assaillir sa pensée? Il est

très peu de mortels qui n'aient été forcés de boire dans la coupe de l'infortune ; il en est très peu qui n'aient souvent désiré de finir. Enfin, il n'a pas dépendu de nous d'exister ou de n'exister pas. L'oiseau aurait-il donc de si grandes obligations à l'oiseleur, pour l'avoir pris dans ses filets et l'avoir mis dans sa volière, afin de s'en nourrir après s'en être amusé ?

Chap. XCIV. — Prétendre que l'homme est l'enfant chéri de la Providence, le favori de Dieu, le but unique de ses travaux, le roi de la nature : c'est une folie.

Nonobstant les infirmités, les chagrins, les misères que l'homme est forcé de subir en ce monde, malgré les dangers que son imagination alarmée lui crée dans un autre, il a néanmoins la folie de se croire le favori de son Dieu, l'objet de tous ses soins, le but unique de tous ses travaux. Il s'imagine que l'univers entier est fait pour lui ; il se nomme arrogamment le roi de la nature et se met fort au-dessus des autres animaux. Pauvre mortel ! sur quoi peux-tu fonder tes prétentions hautaines? C'est, dis-tu, sur ton âme, sur la raison dont tu jouis, sur tes facultés sublimes qui te mettent en état d'exercer un empire absolu sur les êtres qui t'environnent. Mais, faible souverain du monde ! es-tu sûr un instant de la durée de ton règne ? Les moindres atomes de la matière que tu méprises ne suffisent-ils pas pour t'arracher à ton trône et pour te priver de la vie ? Enfin, le roi des animaux ne

finit-il pas toujours par devenir la pûture des vers ?

Tu nous parles de ton àme I Mais sais-tu ce que c'est qu'une àme? Ne vois-tu pas que cette âme n'est que l'assemblage de tes organes d'où résulte la vie ? Refuserais-tu donc une àme aux autres animaux qui vivent, qui pensent, qui jugent, qui comparent, qui cherchent le plaisir, qui fuient la douleur ainsi que toi, et qui souvent ont des organes qui les servent mieux que les tiens? Tu nous vantes tes facultés intellectuelles ; mais ces facultés, qui te rendent si fier, te rendent-elles plus heureux que les autres créatures? Fais-tu souvent usage de cette raison dont tu te irlorifies, et que la religion t'ordonne de ne point écouter ? Ces bètes que tu dédaignes, parce qu'elles sont ou plus faibles ou moins rusées que toi, sont-elles sujettes aux chagrins, aux peines d'esprit, à mille passions frivoles, à mille besoins imaginaires dont ton cœur est continuellement la proie ? Sont-elles, comme loi, tourmentées par le passé, alarmées sur l'avenir ? Bornées uniquement au présent, ce que tu appelles leur instinct, et ce que moi j'appelle leur intelligence, ne leur suffit-il pas pour se conserver, se défendre o[ chercher tous leurs besoins? Cet instinct dont tu parles avec mépris ne leur sert-il pas souvent bien mieux que les facuUés merveilleuses? leur ignorance paisible ne leur est-elle pas plus avantageuse que ces méditations extravagantes et ces recherches

futiles qui te rendent malheureux, et pour lesquelles tu pousses le délire jusqu'à massacrer les êtres de ton espèce si noble ? Enfin, ces bêtes ont-elles, comme tant de mortels, une imagination troublée qui leur fait craindre, non seulement la mort, mais encore des tourments éternels dont ils la croient suivie ?

Auguste, ayant appris qu'Hérode, roi de Judée, avait fait mourir ses fils, s'écria : // vaut bien mieux être le poui'ceau cVHérode que son fils! On peut en dire autant de l'homme; cet enfant chéri de la Providence court des risques bien plus grands que tous les autres animaux. Après avoir bien souffert dans ce monde, ne se croit-il pas en danger de souffrir éternellement dans un autre?

Chap. XCV. — Comparaison entre x'iiomme et les animaux.

Quelle est la ligne précise de démarcation entre l'homme et les autres animaux, qu'il appelle des brutes? En quoi diffère-t-il essentiellement des bêtes? C'est, nous dit-on, par son intelligence, par les facultés de son esprit, par sa raison, que Thomme se montre supérieur à tous les autres animaux qui, dans tout ce qu'ils font, n'agissent que par des impulsions physiques, auxquelles la raison n'a point de part. Mais enfin, les bêtes, ayant des besoins plus bornés que les hommes, se passent très bien de ses facultés intellectuelles, qui seraient parfaitement

inutiles dans leur façon d'exister. Leur instinct leur suffit, tandis que toutes les facultés de l'homme suffisent à peine pour lui rendre son existence supportable et pour contenter les besoins que son imagination, ses préjugés, ses institutions multiplient pour son tourment.

La brute n'est point frappée des mêmes objets que l'homme ; elle n'a ni les mêmes besoins, ni les mêmes désirs, ni les mêmes fantaisies ; elle parvient très promptement h sa maturité, tandis que rien n'est plus rare que de voir l'esprit humain jouir pleinement de ses facultés, les exercer librement, en faire un usage convenable pour son propre bonheur.

CnAP. XCVI. — Il nest pas au monde des animaux plus détestables que les tyrans.

On nous assure que l'Ame humaine est une substance simple; mais si l'Ame est une substance si simple, elle devrait être précisément la même dans tous les individus de l'espèce humaine, qui tous devraient avoir les mêmes facultés intellectuelles : cependant cela n'arrive pas; les hommes diffèrent autant par les qualités de l'esprit que par les traits du visage. Il est, dans l'espèce humaine, tles êtres aussi dilTérents les uns des autres, que l'homme l'est ou d'un cheval ou d'im chien. Quelle conformité ou ressemblance trouvons-nous entre quehjues hommes? Ouelle distance infinie n'ya-l-il pas entre le génie d'un

Locke, d'un Newton, et celui d'un paysan, d'un Hottentot, d'un Lapon?

L'homme ne diffère des autres animaux que par la différence de son organisation, qui le met à portée de produire des effets dont ils ne sont point capables. La variété que l'on remarque entre les organes des individus de l'espèce humaine suffit pour nous expliquer les différences qui se trouvent entre eux pour les facultés que l'on nomme intellectuelles. Plus ou moins de finesse dans ces organes, de chaleur dans le sang, de promptitude dans les fluides, de souplesse ou de roideur dans les fibres et les nerfs, doivent nécessairement produire les diversités infinies qui se remarquent entre les esprits des hommes. C'est par l'exercice, l'habitude, l'éducation que l'esprit humain se développe et parvient à s'élever au-dessus des êtres qui l'environnent ; l'homme sans culture et sans expérience est un être aussi dépourvu de raison et d'industrie que la brute. Un stupide est un homme dont les organes se remuent avec peine, dont le cerveau est difficile à ébranler, dont le sang circule avec peu de rapidité ; un homme d'esprit est celui dont les organes sont souples, qui sent très promptement, dont le cerveau se meut avec célérité; un savant est un homme dont les organes et le cerveau se sont longtemps exercés sur des objets qui l'occupent.

L'homme sans culture, sans expérience, sans raison n'est-il pas plus méprisable et plus digne

LE BON SENS DU CURE MESLIER 13ô

de haine que les insectes les plus vils ou que les botes les plus féroces? Est-il clans la nature un être plus détestable qu'un Tibère, un Xéron, un Caligula? Ces destructeurs du genre humain connus sous le nom de conquérants ont-ils donc des ûmes plus estimables que celles des ours, des lions et des panthères? Est-il au monde des animaux plus détestables que Tes tyrans?

CiiAP. XCVII. — Réfutation de l'excellence de l'homme.

Les extravagances humaines font bientcM disparaître, aux yeux de la raison, la supériorité que, si gratuitement, l'homme s'arroge sur les autres animaux. Combien d'animaux font voir plus de douceur, de réflexion et de raison, que ranimai ijui se dit raisonnable par excellence! Est-il, parmi les hommes si souvent esclaves et opprimés, des sociétés aussi bien constituées que celles des fourmis, des abeilles, des castors ? Viton jamais les bétes féroces de la même espèce se donner rendez-vous dans les plaines pour se déchirer et se détruire sans profit? \'oit-on s'élever entre elles des guerres de religion? La cruauté des bêtes contre les autres espèces a I pour motif la faim, le besoin de se nourrir: la [ cruauté de riiomme contre l'homme n'a pour motif que la vanité de ses maîtres et la folie de ses |)réjugés impertinents.

Les spéculateurs qui s'imaginent ou qui veulent nous faire croire (jne tout dans l'univers a été

fait pour riiomme, sont très embarrassés quand on leur demande en quoi tant d'animaux malfaisants, qui sans cesse infestent notre séjour, peuvent contribuer au bien-être de l'homme? Quel avantage connu résulte-t-il, pour l'ami des dieux, d'être mordu par une vipère, piqué par un cousin, dévoré par la vermine, mis en pièce par un tigre, etc. ? Tous ces animaux ne raisonneraient-ils pas aussi juste que nos théologiens, s'ils prétendaient que l'homme a été fait pour eux?

Chap. XCVIII. — Conte oriental.

A quelque distance de Bagdad, un dervis, renommé pour sa sainteté, passait des jours tranquilles dans une solitude agréable. Les habitants d'alentour, pour avoir part à ses prières, s'empressaient chaque jour à lui porter des provisions et des présents. Le saint homme ne cessait de rendre grâces à Dieu des bienfaits dont la Providence le comblait. « 0 Allah ! disait-il, que ta « tendresse est ineffable pour tes serviteurs ! « Qu'ai-je fait pour mériter les biens dont ta « libéralité m'accable ! 0 monarque des cieux! « O père de la nature ! quelles louanges pource raient dignement célébrer ta munificence et tes « soins paternels ! 0 Allah ! que tes bontés sont <( grandes pour les enfants des hommes ! » Pénétré de reconnaissance, notre ermite fît le vœu d'entreprendre, pour la septième fois, le pèlerinage

de La Mecque. La guerre qui subsistait alors entre les Persans et les Turcs ne put lui faire diiïérer Texéculion de sa pieuse entreprise. Plein de confiance en Dieu, il se met en voyage; sous la sauvegarde inviolable d'un habit respecté, il traverse sans obstacle les détachements ennemis; loin d'être molesté, il reçoit à chaque pas des marques de la vénération du soldat des deux partis. A la fin, accablé de lassitude, il se voit obligé de chercher un asile contre les rayons d'un soleil brûlant; il le trouve sous l'ombrage frais d'un groupe de palmiers, dont un ruisseau limpide arrosait les racines. Dans ce lieu solitaire, dont la paix n'était troublée que par le murmure des eaux et le ramage des oiseaux, l'homme de Dieu rencontra, non seulement une retraite enchantée, mais encore un repas délicieux ; il n'a ({u'à étendre la main pour cueillir des dattes et d'autres fruits agréables; le ruisseau lui fournit le moyen de se désaltérer; bientôt un gazon vert liiivite à prendre un doux repos; à son réveil, il fait lablution sacrée; et dans un transport d'allégresse, il s'écrie : « 0 Allah ! que « tes bontés sont grandes pour les enfants des « hommes ! » Bien repu, rafraîchi, plein de force et de gaieté, notre saint poursuit sa route; elle le conduit (juelque temps au travers dune contrée riante qui n'olTre à ses yeux que des coteaux fleuris, des |)rairies émaillées, des arbres chargés de fruits. Atlondri par ce spectacle, il no cesse d'adorer la main riche et libérale de la

Providence, qui se montre partout occupée du bonheur de la race humaine. Parvenu un peu plus loin, il trouve quelques montagnes assez rudes à franchir; mais, une fois arrivé à leur sommet, un spectacle hideux se présente tout à coup à ses regards; son âme en est consternée. Il découvre une vaste plaine entièrement désolée par îe fer et la flamme; il la mesure des yeux et la voit couverte de plus de cent mille cadavres, restes déplorables d'une bataille sanglante qui, depuis peu de jours, s'était livrée dans ces lieux. Les aigles, les vautours, les corbeaux et les loups dévoraient à l'envie les corps morts dont la terre était jonchée. Cette vue plonge notre pèlerin dans une sombre rêverie; le ciel, par une faveur spéciale, lui avait donné de comprendre le langage des bêtes; il entendit un loup, gorgé de chair humaine, qui, dans Texcès de sa joie, s'écriait : a 0 Allah ! que tes bontés sont grandes « pour les enfants des loups ! Ta sagesse pré- « voyante a soin d'envoyer des vertiges à ces « hommes détestables si dangereux pour nous. « Par un effet de ta providence qui veille sur tes « créatures, ces destructeurs de notre espèce (( s'égorgent les uns les autres et nous fournis- (( sent des repas somptueux. 0 Allah ! que tes « bontés sont grandes pour les enfants des « loups ! »

Chap. XCIX. — Il est insensé de ne voir dans 1 univers que les bienfaits du ciel, et de croire que cet univers nest fait que pour Ihomme.

Une imagination enivrée ne voit dans l'univers que les bienfaits du ciel ; un esprit plus calme y trouve et des biens et des maux. J'existe, direzvous : mais cette existence est-elle toujours un bien? « Voyez, nous direz-vous, ce soleil qui « vous éclaire, cette terre qui pour vous se couvre « de moissons et de verdure, ces fleurs qui s'épa- « nouissent pour amuser vos regards et repaître « votre odorat, ces arbres qui se courbent sous « des fruits délicieux, ces ondes pures qui ne « coulent que pour vous désaltérer, ces mers qui « embrassent Tunivers pour faciliter votre com- « merce, ces animaux qu'une nature prévoyante « reproduit pour votre usage. » Oui, je vois toutes ces choses, et j'en jouis quand je le peux. Mais, dans bien des climats, ce soleil si beau est presque toujours voilé pour moi; dans d'autres, sa chaleur excessive me tourmente, fait naître des orages, produit des maladies affreuses, dessèche les campagnes ; les prés sont sans verdure, les arbres sont sans fruits, les moissons sont brûlées, les sources sont taries: je ne puis plus subsister qu'avec peine, et je gémis alors des cruauti's (rune nature que vous trouvez toujours si bienfaisante. Si ces mers m'amènent des épices, des richesses, des denrées inutiles, ne détruisent-elles pas en foule les mortels assez dupes pour les aller chercher?

La vanité de l'homme lui persuade qu'il est le centre unique de Tunivers ; il se fait un monde et un Dieu pour lui seul ; il se croit assez de conséquence pour pouvoir à son gré déranger la nature ; mais il raisonne en athée, dès qu'il s'agit des autres animaux. Ne s'imagine-t-il pas queles individus des espèces différentes de la sienne sont des automates peu dignes des soins de la Providence universelle, et que les bêtes ne peuvent être les objets de sa justice ou de sa bonté? Les mortels regardent les événements heureux ou malheureux, la santé ou la maladie, la vie et la mort, Tabondance ou la disette, comme des récompenses ou des châtiments de l'usage ou de l'abus de la liberté qu'ils se sont gratuitement supposée. Raisonnent-ils de même quand il s'agit des bêtes? Non; quoiqu'ils les voient, sous un Dieu juste, jouir et souffrir, être saines et malades, vivre et mourir comme eux, il ne leur vient pas dans l'esprit de demander par quels crimes ces bêtes ont pu s'attirer la disgrâce de l'arbitre de la nature. Des philosophes aveuglés par leurs préjugés théologiques, pour se tirer d'embarras, n'ont-ils pas poussé la folie jusqu'à prétendre que les bêtes ne sentaient pas ?

Les hommes ne renonceront-ils donc jamais à leurs folles prétentions ? Ne reconnaîtront-ils pas que la nature n'est point faite pour eux? Ne verront-ils pas que cette nature a mis de l'égalité entre tous les êtres qu'elle produit? Ne s'apercevront-ils pas que tous les êtres organisés sont

également faits pour naître et pour mourir, pour jouir et pour soufTrir? Enfin, au lieu de s'enorgueillir mal à propos de leurs facultés mentales, ne sont-ils pas forcés de convenir que souvent elles les rendent plus malheureux que les hèles, dans lesquelles nous ne trouvons ni les opinions, ni les préjugés, ni les vanités, ni les folies qui décident à tout moment du bien-être de l'homme?

Chap. C. — Qu'est-ce que lame ? on n'en sait rien. Si cette âme prétendue était dune autre essence que celle du corps, leur union serait impossible.

La supériorité que les hommes s'arrogent sur les autres animaux est principalement fondée sur l'opinion où ils sont, de posséder exclusivement une Ame immortelle. Mais, dès qu'on leur demande ce que c'est que cette Ame, vous les voyez balhutier. C'est une substance inconnue, c'est une force secrète distinguée de leurs corps, c'est un esprit dont ils n'ont nulle idée. Demandez-leur comment cet esprit qu'ils supposent, comme leur Dieu, totalement privé d'étendue, a [)n se combiner avec leurs corps étendus et matériels? Ils vous diront qu'ils n'en savent rien, que c'est pour eux un mystère, que cette combinaison est l'effet de la toute-puissance de Dieu. Voilà les idées nettes (jue les hommes se forment de la substance cachée ou plutôt imaginaire dont ils ont fait le mobile de toutes leurs actions !

Si l'Ame est une substance essentiellement différente du corj»^ et (pii ne peut avoir aucuns rap-

ports avec lui, leur union serait, non un mystère, mais une chose impossible. D'ailleurs cette âme, étant d'une essence différente du corps, devrait nécessairement agir d'une façon différente de lui ; cependant nous voyons que les mouvements qu'éprouve le corps se font sentir à cette âme prétendue, et que ces deux substances, diverses par leur essence, agissent toujours de concert. Vous nous direz encore que cette harmonie est un mystère ; et moi, je vous dirai que je ne vois pas mon âme, que je ne connais et ne sens que mon corps, que c'est ce corps qui sent, qui pense, qui juge, qui souffre et qui jouit, et que toutes ses facultés sont des résultats nécessaires de son mécanisme propre ou de son organisation.

Çhap. ci. — L'existence d'une âme est une supposition absurde; et l'existence d'une âme immortelle, une supposition plus absurde encore.

Quoique les hommes soient dans l'impossibilité de se faire la moindre idée de leur âme, ou de cet esprit prétendu qui les anime, ils se persuadent pourtant que cette âme inconnue est exempte de la mort ; tout leur prouve qu'ils ne sentent, ne pensent, n'acquièrent des idées, ne jouissent et ne souffrent que par le moyen des sens ou des organes matériels du corps. En supposant même l'existence de cette âme, on ne peut pas refuser de reconnaître qu'elle dépend totalement du corps et subit, conjointement avec lui, toutes les vicissitudes qu'il éprouve lui-même :

et pourtant on s'imagine qu'ellen'a, par sa nature, rien d'analogue à lui ; on veut qu'elle puisse agir et sentir sans le secours de ce corps ; en un mot, on prétend que, privée de ce corps et dégagée de ses sens, cette Ame pourra vivre, jouir, souffrir, éprouver le bien-être, ou sentir des tourments rigoureux. C'est sur un pareil tissu d'absurdités conjecturales que Ton bâtit l'opinion merveilleuse de V immortalité de Vâme.

Si je demande quels motifs on a de supposer que l'âme est immortelle, on me répond aussitôt : c'est que l'homme par sa nature désire d'être immortel, ou de vivre toujours. Mais, répliqueraije, de ce que vous désirez fortement une chose, est-ce assez pour en conclure que ce désir sera rempli? Par quelle étrange logique ose-t-on décider qu'une chose ne peut manquer d'arriver, parce qu'on souhaite ardemment qu'elle arrive? Les désirs enfantés par l'imagination des hommes sont-ils donc la mesure de la réalité ? Les impies, dites-vous, privés des espérances flatteuses d'une autre vie, désirent d'être anéantis. Eh bien! ne sont-ils pas autant autorisés à conclure, d'après ce désir, qu'ils seront anéantis, que vous vous prétendez autorisés à conclure que vousexisterez toujours, parce que vous le désirez ?

CnAP. Cil. — Il est évic'ent que l'homme meurt tout entier.

L'homme meurt tout entier. Rien n'est plus évident pour celui qui n'est point en délire. Le corps humain, après la mort, n'est plus qu'une masse

incapable de produire les mouvements dont Tassemblage constituait la vie ; on n'y voit plus alors ni circulation, ni respiration, ni digestion, ni parole, ni pensée. On prétend que, pour lors, Tàme s'est séparée du corps. Mais dire que cette âme, qu'on ne connaît point, est le principe de la vie, c'est ne rien dire, sinon qu'une force inconnue est le principe caché de mouvements imperceptibles. Rien de plus naturel et de plus simple que de croire que l'homme mort ne vit plus; rien de plus extravagant que de croire que l'homme mort est encore en vie.

Nous rions de la simplicité de quelques peuples, dont l'usage est d'enterrer des provisions avec les morts, dans l'idée que ces aliments leur seront utiles et nécessaires dans l'autre vie. Est-il donc plus ridicule ou plus absurde de croire que les hommes mangeront après la mort, que de s'imaginer qu'ils penseront, qu'ils auront des idées agréables ou fâcheuses, qu'ils jouiront, qu'ils souffriront, qu'ils éprouveront du repentir ou de la joie, lorsque les organes propres à leur porter des sensations ou des idées seront une fois dissous et réduits en poussière? Dire que les âmes des hommes seront heureuses ou malheureuses après la mort du corps, c'est prétendre que les hommes pourront voir sans yeux, entendront sans oreilles, goûteront sans palais, flaireront sans nez, et toucheront sans mains et sans peau. Des nations qui se croient très raisonnables adoptent néanmoins de pareilles idées.

CiiAP. cm. — Preuves incontestables contre la spiritualité de l'àme.

Le dogme de rimmorlalité de l'àme suppose que Tûme est une substance simple, en un mot, un esprit : mais je demanderai toujours ce que c'est qu'un esprit. « C'est, dites-vous, une sub- « stance privée d étendue, incorruptible, qui n"a « rien de commun avec la matière. )> Mais, si cela est, comment votre àme naît-elle, s'accroît-elle, se fortifie-t-elle, s'afTaiblit-elle, se dérange-t-elle, vieillit-elle dans la même progression que votre corps ?

Vous nous répondez à toutes ces questions que ce sont des mystères; mais, si ce sont des mystères, vous n'y comprenez rien. Si vous n'y comprenez rien, comment pouvez-vous décider affirmativement une chose dont vous êtes incapable de vous former aucune idée? l^our croire ou pour aflirmer quelque chose, il faut au moins savoir en quoi consiste ce que l'on croit et ce que Ton affirme. Croire à l'existence de votre âme immatérielle, c'est dire que vous êtes persuadé de l'existence dune chose dont il vous est impossible de vous former aucune notion vérilaltle; c'est croire à des mots, sans pouvoir y attacher aucun sens ; affirmer que la chose est comme vous dites, c'est le comble de la folie ou de la vanité.

Chap, CIV. — Absurdité des causes surnaturelles, que les théologiens appellent sans cesse à leur secours.

Les théologiens ne sont-ils pas d'étranges raisonneurs? Dès qu'ils ne peuvent deviner les causes naturelles des choses, ils inventent des causes qu'ils nomment siirnalarelles ; ils imaginent des esprits, des causes occultes, des agents inexplicables, ou plutôt des mots bien plus obscurs que les choses qu'ils s'efforcent d'expliquer. Demeurons dans la nature, (|uand nous voudrons nous rendre compte des phénomènes de la nature, ignorons les causes trop déliées pour être saisies par nos organes ; et soyons persuadés qu'en sortant de la nature, nous ne trouverons jamais la solution des problèmes que la nature nous présente.

Dans rhypo thèse même de la théologie, c'està-dire en supposant un moteur tout-puissant de la matière, de quel droit les théologiens refuseraient-ils à leur Dieu le pouvoir de donnera cette matière la faculté de penser? Lui serait-il donc plus difficile de créer des combinaisons de matière dont la pensée résultât, que des esprits qui pensent? Au moins, en supposant une matière qui pense, nous aurions quelques notions du sujet de la pensée, ou de ce qui pense en nous, t'andis qu'en attribuant la pensée à un être immatériel, il nous est impossible de nous en faire la moindre idée.

Chap. ÇV. — Il est faux que le matérialisme soit déshonorant pour l'espèce humaine.

On nous objecte que le matérialisme fait de riiomme une pure machine : ce que Ton juge très déshonorant pour toute l'espèce humaine. Mais cette espèce humaine sera-t-elle bien plus honorée, quand on dira que Thomme agit |)ar les impulsions secrètes d'un esprit, ou d'un certain ye ne sais (/uoi, qui sert à Tanimer, sans qu'on sache comment?

Il est aisé de s'apercevoir que la supériorité que l'on donne à Vespril sur la matière, ou à Tàme sur le corps, n'est fondée que sur l'ignorance oii l'on est (je la nature de cette Ame, tandis que l'on est plus familiarisé avec la matière ou le corps que l'on s'imagine connaître et dont on croit démcMer les ressorts ; mais les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour tout homme qui les médite, des énigmes aussi difficiles à deviner que la pensée.

Chap. CVI. — Suile.

L'estime que tant de gens ont pour la substance s[)iriluelle ne parait avoir pour motif que l'impossibilité où ils se trouvent de la définir d'une faron intelligible. Lemr[»ris que nos métaphysiciens montrent pour la matière ne viont que (if ce que la famUifirilê cnt/cndre le mépris. Lors(jn*i!s nous disent (jue iàine est plus excel- Icnle cl pins noble que le corps^ ils ne nous disent

rien, sinon que ce qu'ils ne connaissent aucunement doit être bien plus beau que ce dont ils ont quelques faibles idées.

CnAP. CVII. — Le dogme de l'autre vie n'est utile que pour ceux qui l'exploitent à l'aide de la crédulité publique.

On nous vante sans cesse l'utilité du dogme de l'autre vie ; on prétend que, quand même ce ne serait qu'une fiction, elle est avantageuse, parce qu'elle en impose aux bomnies et les conduit à la vertu. Mais, est- il bien vrai que ce dogme rende les hommes plus sages et plus vertueux ? Les nations où celte fiction est établie sont-elles donc remarquables par leurs mœurs et leur conduite ? Le monde visible ne Femporte-t-il pas toujours sur le monde invisible? Si ceux qui sont chargés d'instruire et de gouverner les hommes avaient eux-mêmes des lumières et des vertus, ils les gouverneraient bien mieux par des réalités que par de vaines chimères ; mais, fourbes, ambitieux et corrompus, les législateurs ont partout trouvé plus court d'endormir les nations par des fables, que de leur enseigner des vérités, que de développer leur raison, que de les exciter à la vertu par des motifs sensitifs et réels, que de les gouverner d'une façon raisonnable.

Les théologiens ont eu sans doute des raisons ' pour faire l'âme immatérielle ; ils avaient besoin d'àmes et de chimères pour peupler les régions imaginaires qu'ils ont découvertes dans l'autre vie. Des âmes matérielles auraient été sujettes,.

comme tous les corps, à la dissolution. Or, si les hommes croyaient que tout doit périr avec eux, les géographes de l'autre monde perdraient évidemment le droit de guider leurs âmes vers ce jour inconnu ; ils ne tireraient aucuns profits des espérances dont ils les repaissent et des terreurs dont ils ont soin de les accabler. Si l'avenirn'est d'aucune utilité réelle pour le genre humain, il est au moins de la plus grande utilité pour ceux qui se sont chargés de l'y conduire.

Chap. CVIII. — Il est faux que le dogme de l'autre vie soit consolant; et, quand bien même il serait consolant, on ne devrait pas en conclure qu'il fût vrai.

« Mais, dira-t-on, le dogme de l'immortalité « de l'Ame n'esl-il pas consolant pour des êtres <( qui se trouvent souvent très malheureux ici- " bas ? Quand ce serait une illusion, n'est-elle pas douce et agréable? N'est-ce pas un bien pour 1 homme de croire qu'il pourra se survivre à lui-même et jouir quehjue jour d'un bonheur qui lui est refusé sur la terre ? » Ainsi, pauvres mortels ! vous faites de vos souhaits la mesure de la vérité ! Parce que vous désirez de vivre toujours et d'être plus heureux, vous en concluez aussitôt que vous vivrez toujours et que vous serez plus fortunés dans un monde inconnu, que dans le mondeconnu qui souvent ne vous procure (jue des peines'. (Consentez donc à (juitter sans regrets ce mondo «[ni cause bien plus de tourments qur do plaisirs au jdus grand nombre

d'entre vous. Résignez-vous à Tordre du destin qui veut qu'ainsi que tous les êtres, vous ne duriez pas toujours. Mais que deviendra i-je ? me demandes-tu, ô homme !... Ce que tu étais, il y a quelques millions d'années. Tu étais alors je ne sais quoi ; résous-toi donc à redevenir en un instant ce je ne sais quoi que tu étais alors ; rentre paisiblement dans la maison universelle dont tu sortis à ton insu sous ta forme actuelle ; et passe, sans murmurer, comme tous les êtres qui t'environnent.

On nous répète sans cesse que les notions religieuses offrent des consolations infinies pour les infortunés ; on prétend que Tidéede Timmortalité de Pâme et d'une vie plus heureuse est très propre à élever le cœur de l'homme et à le soutenir au milieu des adversités dont il se voit assailli sur la terre. Le matérialisme au contraire est, dit-on, un système affligeant fait pour dégrader rhomme, qui le met au rang des brutes, qui brise son courage, qui ne lui montre pour toute perspective qu'un anéantissement affreux capable de le conduire au désespoir et de l'inviter à se donner la mort, dès qu'il souffre en ce monde. Le grand art des théologiens est de souffler et le chaud et le froid, d'affliger et de consoler, défaire peur et de rassurer.

D'après les fictions de la théologie, les régions de l'autre vie sont heureuses et malheureuses. Rien de plus difficile que de se rendre digne du séjour de la félicité ; rien de plus facile que d'ob-

tenir une place dans le séjour des tourments que la divinité prépare aux victimes infortunées de sa fureur éternelle. Ceux qui trouvent l'idée d'une autre vie si flatteuse et si douce ont-ils donc oublié que cette autre vie, selon eux, doit être accompagnée de tourments pour le plus grand nombre des mortels? L'idée de l'anéantissement total n'est-elle pas infiniment préférable à l'idée d'une existence éternelle accompagnée de douleurs et de grincements de dents? La crainte de n'être pas toujours est-elle plus affligeante que celle de n'avoir pas toujours été ? La crainte de cesser d'être n'est un mal réel que pour l'imagination, qui seule enfanta le dogme d'une autre vie.

Vous dites, ô docteurs chrétiens ! que l'idée d'une vie plus heureuse est riante : on en convient ; il n'est personne qui ne désire une existence plus agréable et plus solide que celle dont on jouit ici-bas. ^L^is, si le paradis est séduisant, vous conviendrez aussi que l'enfer est alTreux. Le ciel est très difficile, et Tenferest très facile à mériter. Ne dites-vous pas qu'une voie étroite o^i pénible conduit aux régions fortunées, et qu'une voie large mène aux régions du malheur ? Ne répétez-vous pas à chaque instant que le nombre des élus est très ftetit, et celui des réprouvés très grand ? Ne faut-il pas, pour se sauver, des grAces que votre Dieu n'accord*' (pià peu de gens? Kh bien I je vous dirai que ces idées ne sont nucMinement consolantes ; je vous dirai que

j'aime mieux être anéanti une bonne fois que de brûler toujours ; je vous dirai que le sort des bêtes me paraît plus désirable que le sort des damnés ; je vous dirai que l'opinion qui me débarrasse de craintes accablantes dans ce monde me paraît plus riante que l'incertitude où me laisse l'opinion d'un Dieu qui, maître de ses grâces ne les donne qu'à ses favoris, et qui permet que tous les autres se rendent dignes des supplices éternels. Il n'y a que l'enthousiasme ou la folie qui puissent préférer un système évident qui rassure à des conjectures improbables accompagnées d'incertitudes et de craintes désolantes.

Chap. CIX. — Tous les principes religieux sont imaginaires. Le sens intime n'est que l'effet d'une habitude enracinée. Dieu est une chimère; et les qualités qu'on lui prodigue se détruisent l'une par l'autre.

Tous les principes religieux sont une affaire de pure imagination, à laquelle l'expérience et le raisonnement n'eurent jamais aucune part. On trouve beaucoup de difficulté à les combattre, parce que l'imagination, une fois préoccupée de chimères qui l'étonnent ou la remuent, est incapable de raisonner. Celui qui combat la religion et ses fantômes par les armes de la raison ressemble à un homme qui se servirait d'une épée pour tuer des moucherons : aussitôt que le coup est frappé, les moucherons et les chimères reviennent voltiger et reprennent, dans les esprits, la place dont on croyait les avoir bannis.

Dès qu'on se refuse aux preuves que la théologie prétend donner de l'existence d'un Dieu, on oppose aux arguments qui la détruisent un sens intime, une persuasion profonde, un penchant invincible inhérent à tout homme, qui lui retrace malgré lui l'idée d'un être tout-puissant qu'il ne peut totalement expulser de son esprit, et qu'il est forcé de reconnaître, en dépit des raisons les plus fortes qu'on peut lui alléguer. Mais si l'on veut analyser ce sens intime auquel on donne tant de poids, on trouvera qu'il n'est que TeiTet d'une habitude enracinée, qui, faisant fermer les yeux sur les preuves les plus démonstratives, ramène le plus grand nombre des hommes, et souvent même les personnes les plus éclairées, aux préjugés de l'enfance, yu'est-ce que peut ce sens intime ou cette persuasion peu fondée, contre l'évidence qui nous démontre que ce qui implique contradiction ne peut point exister ?...

On nous dit très gravement qu'il n'est pas démontré que Dieu n'existe pas. Cependant, rien n'e^t plus démontré, d'après tout ce que les hommes en ont dit jusqu'à présent, (|ue ce Dieu est une chimère, dont l'existence est totalement impossible, vu «pie rien n'est plus évident et plus démontré qu'un être ne peut rassembler des qualités aussi disparates, aussi contradictoires, aussi inconciliables que celles (jue toutes les religions dr la terre nssigncnl à la «livinité? Le Dieu du théologien, ainsi ipie le Dieu du théiste, n'est-il pas évidemment une cause incompatible

15i LE BON SENS DU CURE MESLIER

avec les effets qu'on lai attribue? De quelque façon qu'on s'y prenne, il faut ou inventer un autre Dieu, ou convenir que celui dont, depuis tant de siècles, on entretient les mortels, est à la fois très bon et très méchant, très puissant et très faible, immuable et changeant, parfaitement intelligent et parfaitement dépourvu et de raison, et de plan, et de moyens, ami de Tordre et permettant le désordre, très juste et très injuste, très habile et très maladroit. Enfin, n'est-on pas forcé d'avouer qu'il est impossible de concilier les attributs discordants qu'on entasse sur un être dont on ne peut dire un seul mot, sans tomber aussitôt dans les contradictions les plus palpables ? Que l'on essaie d'attribuer une seule qualité à la divinité, et sur-le-champ ce qu'on en dira se trouvera contredit par les effets que l'on assigne à cette cause.

Chap. CX. — Toute religion n'est qu'un système imaginé pour concilier dos contradictions à l'aide des mystères.

La théologie pourrait à juste titre se définir la science des contradictions. Toute religion n'est qu'un systèmeimaginé pour concilier desnotions inconciliables. A l'aide de l'habitude et de la terreur, on parvient à persister dans les plus grandes absurdités, lors même qu'elles sont le plus clairement exposées. Toutes les religions sont aisées à combattre, mais très difficiles à déraciner. La raison ne peut rien contre l'habitude qui devient.

comme on dit, une seconde nature. Il est beaucoup de personnes, senséesd'ailleurs, qui, même après avoir examiné les fondements ruineux de leur croyance, y reviennent encore, au mépris des raisons les plus frappantes.

Dès qu'on se plaint de ne rien comprendre à la religion, d'y trouver à chaque pas des absurdités qui répugnent, d'y voir des impossibilités, on nous dit que nous ne sommes pas faits pour rien concevoir aux vérités que la religion nous propose ; que la raison s'égare et n'est qu'un guide infidèle capable de nous conduire à la perdition : Ton nous assure, de plus, que ce qui est folie aux ijeux des hommes est sagesse aux yeux d'un Dieu à ({ui rien n'est impossible. Enfin, pour trancher d'un seul mol les difficultés les plus insurmontables que la théologie nous présente de toutes parts, on en est quitte pour dire que ce sont des mystères,

Chap. (.\l. — Absnrditt'^ et inutilité des msylorcs. forgés dans le seul intérêt des prêtres.

Qu'est-ce qu'un mystère? Si j'examine la chose de près, je découvre bientôt qu'un mystère n'est jamais (ju'une contradiction, une absurdité palpable, une impossibilité notoire, sur laquelle les théologiens veulent obliger les hommes à fermer humblement les yeux ; en un mot, un mystère est tout ce (\\i(' nos guides spirituels nepeuventpoint nous expliquer.

Il est avantageux, pour les ministres delà religion, que les peuples ne comprennent rien à ce qu'ils enseignent. On est clans l'impossibilité d'examiner ce que Ton ne comprend point ; toutes les fois qu'on ne voit goutte, on est forcé de se laisser mener. Si la religion était claire, les prêtres n'auraient pas tant d'affaires ici-bas.

Point de religion sans mystères ; le mystère est de son essence ; une religion dépourvue de mystères seraitunecontradiction dans les termes. Le Dieu qui sert de fondement à la religion naturelle, au théisme ou au déisme, est lui-même le plus grand des mystères pour un esprit qui veut s'en occuper.

Chap. CXII. — Suite.

Toutes les religions révélées que l'on voit dans le monde sont remplies de dogmes mystérieux, de principes inintelligibles, de merveilles incroyables, de récits étonnants, qui ne semblent imaginés que pour confondre la raison. Toute religion annonce un Dieu caché, dont l'essence est un mystère ; en conséquence, la conduite qu'on lui prête est aussi difficile à concevoir que l'essence de ce Dieu lui-même. La divinité n'a jamais parlé que d'une façon énigmatique et mystérieuse, dans les religions si variées qu'elle a fondées en différentes régions de notre globe. Elle ne s'est partout révélée que pour annoncer des mystères, c'est-à-dire pour avertir les

LE LiGN sL.NS DU CLItL ML-LILR 107

mortels qu'elle prétendait qu^ils crussent des contradictions, des impossibilités, des choses auxquelles ils étaient incapables d'attacher aucunes idées certaines.

Plus une religion a de mystères, plus elle présente à Tesprit de choses incroyables : et plus elle est en droit de plaire à limagination des hommes, qui y trouve dès lors une pAture continuelle. Plus une religion est ténébreuse: et plus elle paraît divine, c'est-à-dire conforme à la nature d'un être caché dont on n'a point d'idées.

C'est le propre de l'ignorance de préférer linconnu, le caché, le fabuleux, le merveilleux, l'incroyable, le terrible même, à ce qui est clair, simple et vrai. Le vrai ne donne point à l'imagination des secousses aussi vives que la fiction, que d'ailleurs chacun est le maître d'arranger à sa manière. Le vulgaire ne demande pas mieux que d'écouler des fables ; les prêtres elles législateurs, en inventant des religions et en forgeant des mystères. Tout servi à son gré. Ils se sont attachés par là des enthousiastes, des femmes, des ignorants. Des êtres de cette trempe se paient aisément de raisons qu'ils sont incapables d'examiner ; l'amour du simple et du vrai ne se trouve que dans le petit nombre de ceux dont l'imagination se règle par l'étude et par la réflexion.

Les habilanls d'un village ne sont jamais plus contents de leur curé, (pic quand il mêle bien du

latin dans son sermon. Les ignorants s'imaginent toujours que celui qui leur parle de choses qu'ils ne comprennent pas est un homme très habile. Voilà le vrai principe de la crédulité des peuples et de l'autorité de ceux qui prétendent les guider.

Chap. CXIII. — Suite.

Parler aux hommes pour leur annoncer des mystères, c'est donner et retenir, c'est parler pour n'être point entendu. Celui qui ne parle que par énigmes, ou cherche à s'amuser de l'embarras qu'il cause, ou trouve son intérêt à ne pas s'expliquer trop clairement. Tout secret annonce défiance, impuissance et crainte. Les princes et leurs ministres font mystère de leurs projets, de peur que leurs ennemis, venant à les pénétrer, ne les fassent échouer. Un Dieu bon peut-il donc s'amuser de l'embarras de ses créatures ? Un Dieu quijouit d'une puissance à laquelle rien au monde n'est capable de résister peut-il appréhender que ses vues soient traversées? Quel intérêt aurait-il donc à nous faire débiter des énigmes et des mystères ?

On nous dit que l'homme, par la faiblesse de sa nature, n'est capable de rien comprendre à l'économie divine qui ne peut être pour lui qu'un tissu de mystères : que Dieu ne peut lui dévoiler des secrets, nécessairement au-dessus de sa portée. Dans ce cas, je répondrai toujours que l'homme n'est pas fait pour s'occuper de l'écono-

mie divine, que celle économie ne peut aucunement rinlcresser, qu'il n'a nul besoin de mystères qu'il ne saurait entendre ; et partant, qu'une religion mystérieuse n'est pas plus faite pour lui, qu'un discours éloquent n'est fait pour un troupeau de brebis.

CiiAP. CXIV. — Un Dieu universel aurait dû révéler une reliirion univorrielle.

La divinité s'est révélée d'une façon si peu uniforme dans les diverses contrées de notre globe, qu'en matière de religion, les hommes se regardent, les uns les autres, avec les yeux de la haine ou du mépris. Les partisans des diiïérenles sectes se trouvent réciproquement très ridicules et très fous ; les mystères les plus respectés dans une religion sont des objets de risée pour une autre. Dieu, ayant tant fait que de se révéler aux hommes, aurait au moins dû leur parler une même langue à tous, cl dispenser hnir faible esprit de l'embarras de chercher quelle pont être la religion vraiment émanée de lui, ou quel est le culte le plus agréable ix ses yeux.

Un Dieu universel aurait dû révéler une religion universelle. Par quelle fatalité se Irouvei-il donc tant de religions dilTérentes sur la terre? (Juelle est la véritable parmi le grand nombre do crllos (jui, chacune, préh'udenl Téln* 6 l'exclusion de toutes les autres? Il y a tout lieu de croire qu'aucune ne jouit de cet avantage ; la

division et les disputes dans les opinions sont les signes indubitables de Tincertitude et de l'obscurité des principes d'où l'on part.

Chap. CXV. — Ce qui prouve que la religion n'est pas nécessaire, c'est qu'elle est inintelligible.

Si la religion était nécessaire à tous les hommes, elle devrait être intelligible pour tous les hommes. Si cette religion était la chose la plus importante pour eux, la bonté de Dieu semblerait exiger qu'elle fût pour eux de toutes les choses la plus claire, la plus évidente, la plus démontrée. N'est-il donc pas étonnant de voir que cette chose, si essentielle au salut des mortels, est précisément celle qu'ils entendent le moins, et sur laquelle depuis tant de siècles leurs docteurs ont le plus disputé ? Jamais les prêtres d'une même secte ne sont parvenus jusqu'ici à s'accorder entre eux sur la façon d'entendre les volontés d'un Dieu qui a bien voulu se révéler.

Le monde que nous habitons peut être comparé à une place publique, dans les différentes parties de laquelle sont répandus plusieurs charlatans qui, chacun, s'efforcent d'attirer les passants, en décriant les remèdes que débitent leurs confrères. Chaque boutique a ses chalands, persuadés que leurs empiriques possèdent seuls les bons remèdes ; malgré l'usage continuel qu'ils en font, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'en trouvent pas mieux, ou qu'ils sont tout

LE BON SENS DU CURE MESLIER IGl

aussi malades que ceux qui courent après les charlatans d'une boutique difîérente. La dévotion est une maladie de l'imagination contractée dès l'enfance ; le dévot est un hypocondriaque qui ne fait qu'augmenter son mal, à force de remèdes. Le sage n'en prend aucun, il suit un bon régime; et d'ailleurs il laisse agir la nature.

Chap. CXVI. — Toutes les relit^ions «ont ri<lirulisée? par les croyances opposées et également insensées des partisans mêmes des dilTérentes religions.

Aux yeux d'un homme sensé, rien ne paraît plus ridicule que les jugements que portent, les uns des aulres, les partisans également insensés des dilTérentes religionsdont la terre est peuplée. Un chrétien trouve que TAlcoran, c'est-à-dire la révélation divine annoncée par Mahomet, nest qu'un tissu de rêveries impertinentes et d'impostures injurieuses à la divinité. Lemahométan de son côté traite le chrétien d'idolàlre et de chien ; il ne voit (jue des absurdités dans sa religion ; il s'imagine être en droit de conqin'rir son pays et de le forcer, le glaive en main, de recevoir la religion de son divin prophète ; il croit surtout que rien n'est plus im[)ie et plus déraisonnahlr (jue d'adorer un homme, ou de croire la Irinilè. Le chrétien protestant qui, sans scrupule, adore un homme et (jui croit fermement le mystère inconcevable de la irinilè, se moque du chrétien catholicpie, parce que celui-ci croit de plus au mystère Cir \:\ trnnssubslaniid-

iion ; il le traite de fou, d'impie et d'idolâtre, parce qu'il se met à genoux pour adorer du pain, dans lequel il croit voir le Dieu de Tunivers. Les chrétiens de toutes les sectes s'accordent à regarder comme des sottises les incarnations du Dieu des Indes, Vistnou ; ils soutiennent que la seule incarnation véritable est celle de Jésus, fils du Dieu de l'univers et de la femme d'un charpentier. Le théiste qui se dit sectateur d'une religion qu'il suppose être celle de la nature, content d'admettre un Dieu dont il n'a nulle idée, se permet de plaisanter sur tous les autres mystères enseignés par toutes les religions du monde.

Chap. CXVII. — Opinion dun théologien fameux.

Un théologien fameux n'a-t-il pas reconnu l'absurdité d'admettre un Dieu et de s'arrêter en chemin ? « A nous autres, dit-il, qui croyons (( par la foi un vrai Dieu, une substance singu- « lière, rien ne doit plus nous coûter. Ce pre- « mier mystère qui n'est pas petit en lui-même « une fois admis, la raison ne doit plus souffrir « de violence sur tout le reste. Pour moi, je n'ai « pas plus de peine à recevoir un million de u choses que je n'entends pas, qu'à croire la « première vérité qui me passe (i). »

(i) Voyez Bibliothèque raisonnée, tome I, page 184. Ce passage est du R. P. Hardouin, de la Société de Jésus.

Est-il rien de plus contradictoire, de plus impossible ou de plus mystérieux, que la création de la matière par un être immatériel qui, luimême immuable, opère les changements continuels que nous voyons dans le monde? Est-il rien de plus incompatible avec toutes les notions du bon sens, que de croire qu'un être souverainement bon, sage, équitable et puissant, préside à la nature et dirige par lui-même les mouvements d'un monde qui n'est rempli que de folies, de misères, de crimes, de désordres, qu'il aurait pu d'un seul mot prévenir, empêcher ou faire disparaître ? En un mot, dès qu'on admet un être aussi contradictoire que le Dieu théologique, de quel droit refuserait-on d'admettre les fables les plus improbables, les miracles les plus étonnants, les mystères les plus profonds?

CnAp. (^.W'III. — Le Dieu des déistes n'est ni moins contradictoire, ni moins chimérique que le Dieu des théologiens.

Le tiiéistc nous crie : « Gardez-vous d'adorer - le Dieu farouche et bizarre de la théologie ; le " mien est un être infiniment sage et bon : c'est le père des hommes; c'est le plus doux des souverains ; c'est lui qui remplit l'univers de >(;s bienfaits. -> Mais, lui dirai-jc, ne voyezvous pas que tout dément en ce monde les belles qualités que vous donnez à votre Dieu? Dans la famille nombreuse de ce père si tendre, je n'aperçois que des malheureux. Sous l'empire

de ce souverain si juste, je ne vois que le crime victorieux et la vertu dans la détresse. Parmi ces bienfaits que vous vantez et que votre enthousiasme veut seul envisager, je vois une foule de f maux de toute espèce, sur lesquels vous vous obstinez à fermer les yeux. Forcé de reconnaître ± que votre Dieu, si bon, en contradiction avec lui-même, distribue de la même main et le bien et le mal, vous vous trouverez obligé, pour le justifier, de me renvoyer, comme le prêtre^ aux régions de l'autre vie. Inventez donc un autre Dieu que la théologie, car le vôtre est aussi contradictoire que le sien. Un Dieu bon qui fait le mal ou qui permet qu'il se fasse, un Dieu rempli d'équité et dans l'empire duquel l'innocence est si souvent opprimée, un Dieu parfait qui ne produit que des ouvrages imparfaits et misérables, un tel Dieu et sa conduite ne sontils pas d'aussi grands mystères que celui de l'incarnation?

Vous rougissez, dites-vous, pour vos concitoyens, à qui Ton persuade que le Dieu de l'univers a pu se changer en homme et mourir sur une croix dans un coin de TAsie. Vous trouvez très absurde le mystère ineffable de la trinité. Rien ne vous paraît plus ridicule qu'un Dieu qui se change en pain et qui se fait manger chaque jour en mille endroits différents. Eh bien I tous ces mystères sont-ils donc plus choquants, pour la raison, qu'un Dieu vengeur et rémunérateur des actions des hommes ? L'homme, selon vous.

est-il libre ou ne 1 est-il pas? Dans l'un ou dans Tautre cas, votre Dieu, s'il a Tombre de l'équité, ne peut ni le punir ni le récompenser. Si l'homme est libre, c'est Dieu qui la fait libre d'agir ou de ne pas agir; c'est donc Dieu qui est la cause primitive de toutes ses actions ; en punissant l'homme de ses fautes, il le punirait d'avoir exécuté ce qu'il lui a donné la liberté de faire. Si l'homme n'est pas libre d'agir autrement qu'il ne fait, Dieu ne serait-il pas le plus injuste des êtres, en le punissant des fautes qu'il n'a pu s'empêcher de commettre ?

Bien des personnes sont vraiment frappées des absurdités de détail dont toutes les religions du monde sont remplies; mais elles n'ont pas le courage de remonter jusqu'à la source d'oij ces absurdités ont dû nécessairement découler. On ne voit pas qu'un Dieu rempli de contradictions, de bizarreries, de qualités incompatibles, en échauffant ou fécondant l'imagination des hommes, n'a pu jamais faire éclore qu'une longue suite de chimères.

CnAP. C\I\. — On ne prouve nullement l'existence de Dieu, en (iir^ant (jue, d.m- tous les siècles, tous les peuples ont lecijnnii l'empire d une divinité quelconque.

On croit fermor la bouche à ceux qui nient l'existence d'un Dieu, en leur disant que tous les hommes, dans tous les siècles, dans tous les pays, ont reconnu l'empire d'une divinité quelconque ; qu'il n'est [»oint de peuple sur la terre

qui n'ait eu la croyance d'un être invisible et puissant, dont il a fait l'objet de son culte et de \ sa vénération ; enfin qu'il n'est pas de nation, si '4 sauvage qu'on la suppose, qui ne soit persuadée I de l'existence de quelque intelligence supérieure à la nature humaine. Mais la croyance de tous les hommes peut-elle changer une erreur en vérité ? Un philosophe célèbre a dit avec raison : « On ne prescrit point contre la vérité }>ar la trace dition générale ou par le consentement una- « nime de tous les hommes (1). » Un autre sage I avait dit, avant lui, qu'une armée de docteurs ne 1 suffisait pas pour changer la nature de l'erreur ^ et pour en faire une vérité (2).

Il fut un temps où tous les hommes ont cru que le soleil tournait autour de la terre, tandis que celle-ci demeurait immobile au centre de tout le système du monde : il n'y a guère plus de deux siècles que cette erreur est détruite. Il fut un temps où personne ne voulait croire l'existence des antipodes, et où l'on persécutait ceux qui avaient la témérité de la soutenir ; aujourd'hui nul homme instruit n'ose plus en douter. Tous les peuples du monde, à l'exception pourtant de quelques hommes moins crédules que les autres, croient encore aux sorciers, aux revenants, aux apparitions, aux esprits ; et nul homme sensé ne s'imagine être obligé d'adopter ces sottises : mais les gens les plus sensés se font une obligation de croire un esprit universel!

(1) Bayle. (2) Averroës.

LE DON SENS DU CLliE MESLIEU lùT

Cmap. CXX. — Tous les dieux ont eu une origine sauvage ; toutes les religions sont des monuments antiques d'ignorance, de superstition, de férocité ; et les religions modernes ne sont que des folies anciennes rajeunies.

Tous les dieux adorés parles hommes ont une origine sauvage ; ils ont été visiblement imaginés par des peuples slupides, ou furent présentés, par des législateurs ambitieux et rusés, àdes nations simples et grossières qui n'avaient ni la capacité ni le courage d'examiner mûrement les objets qu'à force de terreur on leur faisait adorer.

En regardant de près le Dieu que nous voyons encore adoré de nos jours par les nations les plus policées, on esl forcé de reconnaître qu'il [)orte évidemment des traits sauvages. Être sauvage, c'est ne connaître d'autredroil que la force ; c'est être cruf'l juscpi'à l'excès; c'est ne suivre que son caprice ; c'est manquer de prévoyance, de prudence et de raison. Peuples qui vous croyez civilisés î ne reconnaissez-vous pas à cet afTreux caractère le Dieuà quivousprodiguez votreencens? Les peintures que l'on vous fait de la divinité ne sont-cllf's pas visiblement empruntées de 1 humeur implacable, jalouse, vindicative, sanguinaire, capricieuse, inconsidérée, de Ihomme «jui n'a |)oint encore cultivé sa raison ?0 hommes! vous n'adorez qu'un grand sauvage que vous regardez pourtant comme un modèle à suivre, comme un maître aimable, comme un souverain rempli de [M.rfcctions !

Les opinions religieuses des hommes de tout pays sont des monuments antiques et durables de l'ignorance, de la crédulité, des terreurs et de la férocité de leurs ancêtres. Tout sauvage est un enfant avide du merveilleux, qui s'en abreuve à longs traits, et qui ne raisonne jamais sur ce r, qu'il trouve propre à remuer son imagination ; | son ignorance sur les voies de la nature fait qu'il attribue à des esprits, à des enchantements, à la magie, tout ce qui lui paraît extraordinaire ; à ses yeux, ses prêtres sont des sorciers, dans lesquels il suppose un pouvoir tout divin, devant lesquels j sa raison confondue s'humilie, dont les oracles J sont pour lui des décrets infaillibles qu'il serait dangereux de contredire.

En matière de religion, les hommes, pour la plupart, sont demeurés dans leur barbarie primitive. Les religions modernes ne sont que des folies anciennes, rajeunies ou présentées sous quelque forme nouvelle. Si les anciens sauvages ont adoré des montagnes, des rivières, des serpents, des arbres, des fétiches de toute espèce ; si les sages égyptiens ont rendu leurs hommages à des crocodiles, à des rats, à des oignons; ne voyons-nous pas des peuples qui se croient plus sages qu'eux, adorer avec respect du pain dans lequel ils s'imaginent que les enchantements de leurs prêtres font descendre la divinité ? Le Dieu- Pain n'est-il pas le fétiche de plusieurs nations chrétiennes, aussi peu raisonnables en ce point que les nations les plus sauvages?

LE BON SENS DU CURE MESLIER 16î>

Chat. T. XXI. — Tous les usages religieux portent le cachet de la stupidité ou de la barbarie.

La férocité, la stupidité, la folie de Thomme sauvage se sont de tout temps décelées dans les usages religieux, qui furent si souvent ou cruels ou extravagants. Un esprit de barbarie s'est perpétué jusqu'à nous ; il perce dans les religions que suivent les nations les plus policées. Ne voyons-nous pas encore offrir à la divinité des victimes humaines ? Dans la vue d'apaiser la colère d'un Dieu que l'on suppose toujours aussi féroce, aussi jaloux, aussi vindicatif qu'un sauvage, des lois de sang ne font-elles pas périr, dans des supplices recherchés, ceux qu'on croit lui déplaire par leur façon de penser? Les nations modernes, à l'instit^ation de leurs prêtres, ont peut-(}lre même renchéri sur la folie atroce des nations l«*s plus barbares ; au moins ne trouvons-nous i)as qu'il soit venu dans l'esprit d'aucun sauvage de tourmenter pour des opinions, de fouiller dans les pensées, d'inquiéter les hommes pour les mouvements invisibles de leurs cerveaux.

yuand on voit des nations policées et savantes^ des Anglais, des Français, des Allemands, etc., malgré toutes leurs lumières, continuer à se mettre à genoux devant le I)iou barbare des Juifs, c'est-à-dire du peuple le plus stupide, le plus crédule, le plus sauvage, le plus insociable qui fut jamais sur la terre ; quand on voit ces nations

éclairées se partager en sectes, se déchirer les unes les autres, se haïr et se mépriser pour les opinions également ridicules qu'elles prennent sur la conduite et les intentions de ce Dieu déraisonnable; quand on voit des personnes habiles s'occuper sottement à méditer les volontés de ce Dieu rempli de caprices et de folies, on est tenté de s'écrier: 0 hommes! vous êtes encore sauvages ! 0 hommes I vous n'êtes que des enfants, dès qu'il est question de la religion !

Chap. CXXII. — Plus une opinion religieuse est ancienne et générale, et plus elle doit être suspecte.

Quiconque s'est formé des idées vraies de l'ignorance, de la crédulité, de la négligence et delà sottise du vulgaire, tiendra toujours les opinions pour d'autant plus suspectes, qu'il les trouvera plus généralement établies. Les hommes, pour la plupart, n'examinent rien ; ils se laissent aveuglément conduire par la coutume et l'autorité ; leurs opinions religieuses sont surtout celles qu'ils ont moins le courage et la capacité d'examiner; comme ils n'y comprennent rien, ils sont forcés de se taire, ou du moins ils sontbientôt au bout de leurs raisonnements. Demandez à tout homme du peuple s'il croit en Dieu. Il sera tout surpris que vous puissiez en douter. Demandez-lui ensuite ce qu'il entend par le mot Dieu ; vous le jetterez dans le plus grand embarras ; vous vous apercevrez sur-le champ qu'il est

incapable d'attacher aucune idée réelle à ce mot qu'il répète sans cesse ; il vous dira que Dieu est Dieu : et vous trouverez qu'il ne sait ni ce qu'il en pense, ni les motifs qu'il a d'y croire.

Tous les peuples parlent d'un Dieu : mais sont-ils d'accord sur ce Dieu? Xon. Eh bieni le partage sur une opinion ne prouve point son évidence, mais est un signe d'incertitude et d'obscurité. Le môme homme est-il toujours d'accord avec lui-même dans les notions qu'il s'est faites de son Dieu? Non. Cette idée varie avec les vicissitudes que sa machine éprouve : autre signe d'incertitude. Les hommes sont toujours d'accord avec les autres et avec eux-mêmes, sur les vérités démontrées, dans quelque position qu'ils se trouvent ; h moins d'être insensés, tous reconnaissent que deux et deux font quatre, que le soleil éclaire, que le tout est plus grand que sa partie, que la justice est un bien, qu'il faut être bienfaisant j)Our mériter l'afTeclion des hommes, que l'injustice et la cruauté sont incompatibles avec la bonté. S'accordent-ils de même quand ils parlent de Dieu ? Tout ce qu'ils en pensent ou en (lisent est aussitôt renversé par les cfTets cpi'ils voni lui attribuer.

Dites n plusieurs peintres de représenter une chimère: chacun d'eux, s'en formant des idées différentes, la [)eindra diversement ; vous ne trouverez nulle ressemblance entre les traits que chacun d'eux aura donnés i\ un portrait dont le modèle n'existe nulle part. Tous les théologiens

du monde, en peignant Dieu, nous peignent-ils autre chose qu'une grande chimère, sur les traits de laquelle ils ne sont jamais d'accord entre eux, que chacun arrange à sa manière, et qui n'existe que dans son propre cerveau ? Il n'est pas deux individus sur la terre, qui aient, ou qui puissent avoir les mêmes idées de leur Dieu.

Chap. CXXIII. — Le scepticisme, en matière de religion, ne peut être l'effet que d'un examen superficiel et peu réflé' chi des principes théologiques.

Peut-être serait-il plus vrai de dire que tous les hommes sont ou des sceptiques ou des athées, que de prétendre qu'ils sont fermement convaincus de l'existence d'un Dieu. Comment être assuré de l'existence d'un être que l'on n*a jamais pu examiner, dont il n'est pas possible de se faire aucune idée permanente, dont les effets divers sur nous-mêmes nous empêchent de porter un jugement invariable, dont la notion ne peut être uniforme dans deux cervelles différentes? Comment peut-on se dire intimement persuadé de l'existence d'un être, à qui l'on est à tout moment forcé d'attribuer une conduite opposée aux idées que l'on avait tâché de s'en former? Est-il donc possible de croire fermement ce qu'on ne peut concevoir? Croire ainsi, n'est-ce pas adhérera l'opinion des autres, sans en avoir aucune à soi? Les prêtres règlent la croyance du vulgaire ; mais ces prêtres n'avouent-ils pas eux-mêmes que Dieu est incompréhensible pour eux? Concluons

donc que la conviction pleine et entière de l'existence d'un Dieu n'est pas aussi générale que l'on voudrait raffirmer.

Etre sceptique, c'est manquer des motifs nécessaires pour asseoir un jugement. A la vue des preuves qui semblent établir et des arguments qui combattent l'existence d'un Dieu, quelques personnes prennent le parti de douter et de suspendre leur assentiment. Mais, au fond, cette incertitude n'est fondée que sur ce qu'on n'a pas suffisamment examiné. Est-il donc possible de douter de Tévidence? Les gens sensés se moquent avec raison d'un pyrrhonisme absolu et même le jugent impossible. Un homme quidouterait de sa propre existence ou de celle du soleil paraîtrait complètement ridicule, ou serait soupçonné de raisonnor de mauvaise foi. Est-il moins extravagant d'avoir des incertitudes sur la non-existence d'un être évidemment impossible? Est-il plus absurde de douter de sa propre existence, que d'hésiter sur l'impossibilité d'un être dont les qualités se détruisent récipro([uement? Trouve-t-on plus de probabilités pour croire un être spirituel que pour croire à 1 existence d'un bàlon sans deux bouts? La notion d'un être infiniiiHMit bon et puissant, (pii fait ou permet pourtant une infinité de maux, est-elle moins absurde ou moins impossible que celle d'un triangle carré? Concluons donc (|ue le scepticisme religieux ne peut être Peiret que d'un examen peu rt'fléchi des princijKs théologiques,

qui sont dans une contradiction perpétuelle avec les principes les plus clairs et les mieux démontrés.

Douter , c'est délibérer sur le jugement que Ton doit porter. Le scepticisme n'est qu'un état d'indécision, qui résulte de Texamen superficiel des choses. Est-il possible d'être sceptique en matière de religion, quand on daigne remonter jusqu'à ses principes et regarder de près la notion du Dieu qui lui sert de fondement ? Le doute vient pour l'ordinaire ou de paresse, ou de faiblesse, ou d'indifférence, ou d'incapacité. Douter, pour bien des gens, c'est craindre la peine d'examiner des choses auxquelles on n'attache que fort peu d'intérêt. Cependant, la religion étant présentée aux hommes comme la chose qui doit avoir pour eux les plus grandes conséquences et dans ce monde et dans l'autre, le scepticisme et le doute à son sujet ne peuvent être pour l'esprit qu'un état désagréable et ne lui offrent rien moins qu'un oreiller commode. Tout homme qui n'a pas le courage de contempler, sans prévention, le Dieu sur lequel toute religion se fonde ne peut savoir pour quelle religion se décider ; il ne sait plus ce qu'il doit croire ou ne pas croire, admettre ou rejeter, espérer ou craindre ; en un mot, il ne peut plus prendre son parti sur rien.

L'indifférence sur la religion ne peut pas être confondue avec le scepticisme : cette indifférence est elle-même fondée sur l'assurance où l'on est ou sur la probabilité que Ton trouve à croire que

la religion n'est pas faite pour intéresser. La persuasion où l'on est, qu'une chose que Ton montre comme très importante ne Test point ou n'est qu'indifférente, suppose un examen suffisant de la chose, sans lequel il serait impossible d'avoir cette persuasion. Ceux qui se donnent pour sceptiques, sur les points fondamentaux de la religion, ne sont, pour l'ordinaire, que des indolents, ou des hommes peu capables d'examiner.

CiiAT. r.XXIV. — La révélation réfutée.

Dans toutes les contrées de la terre, on nous assure qu'un Dieu s'est révélé. Qu'a-t-il appris aux hommes? Leur prouve-t-il évidemment qu'il existe? Leur dit-il où il réside? Leur enseignet-il ce qu'il «st, ou en quoi son essence consiste? Leurexplique-t-il clairement ses intentions et son plan? Ce qu'il dit de ce plan s'accorde-t-il avec les effets que nous voyons? Non, sans doute ; il a[)prend seulement qu'il est celui qui esty qu'il est un Dieu caché, que ses voies sont ineffables, (ju'il entre en fureur dès qu'on a la témérité d'approfondir ses décrets, ou de consiiller la raison pour juger de lui ou de ses ouvrages.

La conduite révélée de Dieu répond-elle aux idées magnifiques qu'on voudrait nous donner de sa sages.se, de sa bonté, de sa justice, de sa toutepuissance? Nullement. Dans toute révélation, celte conduite annonce un être partial, capri-

cieux, bon tout au plus pour un peuple qu'il favorise, ennemi de tous les autres; s'il daigne se montrera quelques hommes, il a soin de tenir tous les autres dans Tignorance invincible de ses intentions divines. Toute révélation particulière n'annonce-t-elle pas évidemment en Dieu de rinjustice, de la partialité, delà malignité?

Les volontés révélées par un Dieu sont-elles capables de frapper par la raison sublime ou la sagesse qu'elles renferment ? Tendent-elles évidemment au bonheur du peuple à qui la divinité les déclare ? En examinant les volontés divines, je n'y trouve, en tout pays, que des ordonnances bizarres, des préceptes ridicules, des cérémonies dont on ne devine aucunement le but, des pratiques puériles, une étiquette indigne du monarque de la nature, des offrandes, des sacrifices, des expiations, utiles à la vérité pour les ministres du Dieu, mais très onéreuses au reste des citoyens. Je trouve, de plus, que ces lois ont très souvent pour but de rendre les hommes insociables, dédaigneux, intolérants, querelleurs, injustes, inhumains envers tous ceux qui n'ont point reçu ni les mêmes révélations qu'eux, ni les mêmes ordonnances, ni les mêmes faveurs du ciel.

Chap. CXXV. — Où donc est la preuve que Dieu se soit jamais montré aux hommes et leur ait parlé ?

Les préceptes de la morale annoncés par la divinité sont-ils vraiment divins, ou supérieurs

à ceux que tout homme raisonnable pourrait imaginer? Ils ne sont divins que parce qu'il est impossible à Tesprit humain d'en démêler l'utilité ; ils font consister la vertu dans un renoncement total à la nature humaine, dans un oubli volontaire de sa raison, dans une sainte haine ]>our soi; enfin. ces préceptes sublimes nous montrent assez souvent la perfection dans une conduite cruelle pour nous-mêmes, et parfaitement inutile aux autres.

Quelque Dieu s'est-il montré? A-t-il lui-même promulgué ses lois ? A-t-il parlé aux hommes de sa propre bouche? On m'apprend que Dieu ne s'est [>oint montré à tout un peuple, mais qu'il s'est toujours servi de l'organe de quelques personnages favorisés, qui se sont chargés du soin d'enseigner et d'expliquer ses intentions aux profanes. 11 ne fut jamais permis au peuple d'entrer dans le sanctuaire ; les ministres des dieuxeurent toujours seuls le droit de lui ra})porter ce qui s'y passe.

r.iiAP. CX.W'I. —Rien nélnblil la vtMilé «les miracles.

Si, (hnis l'économie de toutes les révélations divines, je me plains de ne reconnaître ni la sagesse, ni la bonté, ni l'équité d'un Dieu; si je soupçonne de la fourberie, de Tambition, des vues d'intérêt, dans les grands personnages qui se sont interposés entre le ciel et nous : on m'assure (pie Dieu a coniirmé, par des miracles écla-

tants, la mission de ceux qui ont parlé de sa part. Mais n'était-il pas plus simple de se montrer et de s'expliquer par lui-même? D'un autre côté, si j'ai la curiosité d'examiner ces miracles, je vois que ce sont des récits dépourvus de vraisemblance, rapportés par des gens suspects, qui avaient le plus grand intérêt de faire croire à d'autres qu'ils étaient les envoyés du Très-Haut. Quels témoins nous cite-t-on pour nous engager à croire des miracles incroyables ? L'on en appelle au témoignage de peuples imbéciles, qui n'existent plus depuis des milliers d'années, et que (quand bien même ils pourraient attester les miracles en question) l'on pourrait soupçonner d'avoir été les dupes de leur propre imagination et de s'être laissé séduire par des prestiges que des imposteurs habiles opéraient à leurs yeux. Mais, direz-vous, ces miracles sont consignés dans des livres qui, par une tradition constante, se sont perpétués jusqu'à nous. Par qui ces livres ont-ils été écrits ? Qui sont les hommes qui les ont transmis et perpétués ? Ce sont ou les mêmes gens qui ont établi les religions, ou ceux qui sont devenus leurs adhérents et leurs ayants cause. Ainsi donc, en matière de religion, le témoignage des parties intéressées est irréfragable et ne peut être contesté !

LE BON SENS DU CURE MESLIEH 17y

Chap. CXXVII. — Si Dieu avait parlé, il serait étrange qu'il eût parlé diversement à tous les adhérents des différents cultes, qui tous se damnent mutuellement, qui tous s'accusent avec raison de superstition et d'impiété.

Dieu a parlé diversement à chaque peuple du globe que nous habitons. L'Indien ne croit pas un mot de ce qu'il a dit au Chinois ; le mahométan regarde comme des fables ce qu'il a dit au chrétien, le juif re*rarde et le mahométan et le chrétien; comme des corrupteurs sacrilèges de la loi sainte que son Dieu avait donnée à ses pères. Le chrétien, fier de sa révélation plus moderne, damne également et l'Indien et le Chinois, et le mahométan, et le juif môme dont il tient ses livres saints. Qui a tort ou raison? Chacun s'écrie : (^est moi ! Chacun allègue les mêmes preuves; chacun nous parle de ses miracles, de ses devins, de ses prophètes, de ses martyrs. L'homme sensé leur répond qu'ils sont tous en délire; que Dieu n'a point parlé, s'il est vrai qu'il soit un esprit qui ne peut avoir ni bouche ni langue ; que le Dieu de l'univers pourrait, sans emprunter l'organe des mortels, inspirer à ses créatures ce qu'il voudrait qu'elles nppiissent ; et que, comme elles ignorant également partout ce qu'elles doivent penser sur Dieu, il est évident que Dif u n'a pas voulu les en instruire.

Les adhérents des différents cultes que Ton voit établis en ce monde s'accusent les uns les autres de superstition et d'impiété. Les chrétiens ont horreur de la su[)erstition païenne, chinoise,

mahométane. Les catholiques romains traitent d'impies les chrétiens protestants ; ceux-ci déclament sans cesse contre la superstition romaine. Ils ont tous raison. Être impie, c'est avoir des opinions injurieuses pour le Dieu qu'on adore ; être superstitieux, c'est en avoir des idées fausses. En s'accusant réciproquement de superstition, les différents religionistes ressemblent à des bossus qui se reprocheraient les uns aux autres leur conformation vicieuse.

Chap. CXXVIII. — Obscurité et origine suspecte des oracles.

Les oracles que la divinité a révélés aux nations par ses différents envoyés sont-ils clairs? Hélas! il n'est pas deux hommes qui les entendent de la même manière. Ceux qui les expliquent aux autres ne sont jamais d'accord entre eux; pour les éclaircir, on ajrecours à des interprétations, à des commentaires, à des allégories, à des gloses; on y découvre un sens mystique bien différent du sens littéral. Il faut partout des hommes, pour débrouiller les volontés d'un Dieu qui n'a pas pu ou voulu s'expliquer clairement à ceux qu'il voulait éclairer. Dieu préfère toujours de se servir dv^. Torgane de quelques hommes que l'on peut soupçonner de s'être trompés eux-mêmes, ou d'avoir eu des raisons pour vouloir tromper les. autres !

Chap. CXXIX. — Absurdité des prétendus miracles.

Les fondateurs de toutes les religions ont communément prouvé leurs missions par des miracles. Mais qu'est-ce qu'un miracle? C'est une opération directement opposée aux lois de la nature. Mais, selon vous, qui avait fait ces lois? C'est Dieu. Ainsi votre Dieu, qui, selon vous, a tout prévu, contrarie les lois que sa sagesse avait imposées à la nature? Ces lois étaient donc fautives ; oudu moins, dans de certaines circonstances, elles ne s'accordaient plus avec les vues de ce même Dieu, puisque vous nous apprenez qu'il a cru devoir les suspendre ou les contrarier.

On veut nous persuader que des hommes favorisés par le Très-IIaut ont reçu de lui le pouvoir de faire des miracles ; mais, pour faire un miracle, il faut avoir la faculté de créer de nouvelles causes capables de produire des efTets opposés à ceux que les causes ordinaires peuvent opérer. Conçoit-on bien que Dieu jouisse donner à drs hommes le pouvoir inconcevable de créer ou de tirer des causes du néant? Est-il croyable qu'un Dieu, qui ne change point, puisse communiquer à des hommes le pouvoir de changer ou de rectifier son plan, pouvoir que, d'après son essence, un ôtre immuable ne peut pas avoir lui-même? Les miracles, loin de faire be.iucoup d'honneur à Dieu, loin de prouver la divinité d'une religion, anéantissent évidemment \"u\ro cpie l'on nous donne de Dieu, de son immutabilité, de ses attri-

buts incommunicables, et même de sa toutepuissance. Comment un théologien peut-il nous dire qu'un Dieu qui a dû embrasser tout l'ensemble de son plan, qui n'a pu faire que des lois très parfaites, qui ne peut y rien changer, soit forcé d'employer des miracles pour faire réussir ses projets, ou puisse accorder à ses créatures la faculté d'opérer des prodiges pour exécuter ses volontés divines ? Est-il croyable qu'un Dieu ait besoin de l'appui des hommes ? Un être toutpuissant dont les volontés sont toujours accomplies, un être qui tient dans ses mains les cœurs et les esprits de ses créatures, n'a qu'à vouloir pour qu'elles croient tout ce qu'il désire.

Chap. CXXX. — Réfutation du raisonnement de Pascal sur la manière dont il faut juger les miracles.

Que dirons-nous de quelques religions qui fondent leur divinité sur des miracles qu'elles prennent soin elles-mêmes de nous rendre suspects ? Comment ajouter foi aux miracles rapportés dans les livres sacrés des chrétiens, où Dieu se vante lui-même d'endurcir les cœurs, d'aveugler ceux qu'il veut perdre ; où ce Dieu permet aux esprits malins et aux magiciens de faire des miracles aussi grands que ceux de ses serviteurs; où Ton prédit que Y Antéchrist aura le pouvoir d'opérer des prodiges capables d'ébranler la foi des élus mêmes? Cela posé, à quels signes reconnaître si Dieu nous veut instruire ou veut nous

tendre un piège? Comment distinguer si les merveilles que nous voyons viennent de Dieu ou du démon ?

Pascal, pour nous tirer d'embarras, nous dit très gravement (( qu'il faut juger la doctrine par « les miracles, et les miracles par la doctrine; « que la doctrine discerne les miracles, et les <( miracles discernent la doctrine ». S'il existe un cercle vicieux et ridicule, c'est sans doute dans ce beau raisonnement d'un des plus grands défenseurs de la religion chrétienne. Quelle est la religion dans ce monde qui ne se vante pas de posséder la doctrine la plus admirable, et qui ne rapporte pas un grand nombre de miracles pour l'appuyer?

f Un miracle est-il capable d'anéantir l'évidence d'une vérité démontrée? Quand un homme aurait le secret de guérir tous les malades, de redresser tous les boiteux, de ressusciter tous les morts d'une ville, de s'élever dans les airs, d'arrêter le cours du soleil et de la lune, pourra-l-il me convaincre j>ar là que deux et deux ne font point quatre; qu'un fait trois, et que trois ne font «{u'un ; qu'un Dieu, qui remplit l'univers de son immensité, a pu se renfermer dans le corps d'un juif; que l'éternel peut mourir comme un homme ; qu'un Diru (pie l'on dit immuable, prévoyant et sensé, a [»u changer d'avis sur sa religion et réformer son pro[)re ouvrage par une révélation nouvelle?

Chap. CXXXI. — D'après les principes mêmes de la théologie, toute révélation nouvelle doit être réputée fausse et impie.

Suivant les principes mêmes de la théologie, soit naturelle, soit révélée, toute révélation nouvelle devrait passer pour fausse ; tout changement dans une religion émanée de la divinité devrait être réputé une impiété, un blasphème. Toute réforme ne suppose-t-elle pas que Dieu n'a pas su du premier coup donner à sa religion la solidité et la perfection requises ? Dire que Dieu, en donnant une première loi, s'est accommodé aux idées grossières du peuple qu'il voulait éclairer, c'est prétendre que Dieu n'a ni pu ni voulu rendre le peuple quil éclairait alors aussi raisonnable qu'il devait être pour lui plaire.

Le christianisme est une impiété, s'il est vrai que le judaïsme ait jamais été une religion réellement émanée d'un Dieu saint, immuable, toutpuissant et prévoyant. La religion du Christ suppose, soit des défauts dans la loi que Dieu luimême avait donnée par ]\loïse, soit de l'impuissance ou de la malice dans ce Dieu qui n'a pas pu ou voulu rendre les juifs tels qu'il fallait qu'ils fussent à son gré. Toutes les religions nouvelles ou réformes de religions anciennes sont évidemment fondées sur 1 impuissance, sur l'inconstance, sur l'imprudence, sur la malice de la divinité.

LE BON SENS DU CURt: MESLIER 185

Chap. CXXXII. — Le sang même des martyrs dépose contre la vérité des miracles et contre l'origine divine qu'on donne au christianisme.

Sirhistoiremapprendquelespremiersapôtres, fondateurs ou réformateurs de religions, ont fait de grands miracles, l'histoire m'apprend aussi que ces apôtres réformateurs et leurs adhérents ont été communément honnis, persécutés et mis à mort comme des perturbateurs du repos des nations. Je suis donc tenté de croire qu'ils n'ont pas fait les miracles qu'on leur attribue. En effet, ces miracles auraient dû leur faire des partisans en grand nombre parmi ceux qui les voyaient, qui auraient dû empêcher que les opérateurs ne fussent maltraités. Mon incrédulité redouble, si l'on me dit que les faiseurs de miracles ont été cruellement tourmentés ou suppliciés. Comment croire que des missionnaires, protégés par un Dieu et revêtus de sa puissance divine, jouissant du don des miracles, n'aient pu opérer le miracle si simple de se soustraire à la cruauté de leurs persécuteurs?

On a l'art de tirer des persécutions ellesmêmes une preuve convaincante en faveur de la religion de ceux qui les ont éprouvées ; mais une religion qui se vante d'avoir coûté la vie à beaucoup (h; martyrs et qui nous apprend que ses fondateurs ont souffert, pour l'étendre des supplices inouïs, ne prut être la religion d'un Dieu bienfaisant, équitable et tout-puissant. Un Dieu bon ne permettrait pas que des hommes chargés

d'annoncer ses volontés fussent maltraités. Un Dieu tout-puissant, voulant fonder une religion, se servirait de voies plus simples et moins funestes aux plus fidèles de ses serviteurs. Dire que Dieu a voulu que sa religion fût scellée par le sang, c'est dire que ce Dieu est faible, injuste, ingrat et sanguinaire, et qu'il sacrifie indignement ses envoyés aux vues de son ambition.

Chap. CXXXIII. — Le fanatisme des martyrs, le zèle toujours intéressé des missionnaires ne prouvent nullement la vérité de la religion.

Mourir pour une religion ne prouve pas qu'une religion soit véritable ou divine ; cela prouve tout au plus qu'on la suppose telle. Un enthousiaste, en mourant, ne prouve rien, sinon que le fanatisme religieux est souvent plus fort que l'amour pour la vie. Un imposteur peut quelquefois mourir avec courage ; il fait alors, comme on dit, de nécessité vertu.

On est souvent et surpris et touché à la vue du courage généreux et du zèle désintéressé qui a porté des missionnaires à prêcher leur doctrine au risque même d'éprouver les traitements les plus rigoureux. On tire, de cet amour pour le salut des hommes, des inductions favorables à la religion qu'ils ont annoncée. ^lais, au fond, ce désintéressement n'est qu'apparent. Qui ne risque rien, n'a rien. Un missionnaire veut tenter fortune, h l'aide de sa doctrine ; il sait que, s'il a le bonheur de débiter sa denrée, il deviendra le

maître absolu de ceux qui le prendront pour guide ; il est sur de devenir l'objet de leurs soins, de leurs respects, de leur vénération ; il a tout lieu de croire qu'il ne manquera de rien. Tels sont les vrais motifs qui allument le zèle et la charité de tant de prédicateurs et de missionnaires que Ton voit courir le monde.

Mourir pour une opinion ne prouve pas plus la vérité ou la bonté de cette opinion, que mourir dans une bataille ne prouve le bon droit du prince aux intérêts duquel tant de gens ont la folie de s'immoler. Le courage d'un martyr enivré de l'idée du paradis n'a rien de plus surnaturel que le courage d'un homme de guerre enivré de Tidée de la gloire, ou retenu par la crainte du déshonneur. (Juelle difTérence Irouve-t-on entre un Iroquois qui chante tandis qu'on le brûle à petit feu et le martyr saint Laurent qui sur le gril insulte son tyran?

LcvS prédicateurs d'une doctrine nouvelle succombent, parce qu'ils ne sont pas les plus forts; les apôtres font communément un métier périlleux, dont ils prévoient d'avance les conséquences ; leur mort courageuse ne prouve pas plus la vérité de leurs principes, ni leur propre sincérité, que la mort violente d'un ambitieux ou d'un brigand ne ju'ouve qu'ils ont eu raison de troubler la société, ou qu'ils se sont crus autorisés à le faire. Le métier de missionnaire fui toujours flatteur pour l'ambition et commode pour subsister aux dépens du vulgaire ; ces avan-

tages ont pu suffire pour faire oublier les dangers qui l'entourent.

Chap. CXXXIV. — La théologie fait de son Dieu un ennemi de la raison et des lumières.

Vous nous dites, ô théologiens, que « ce qui (( est folie aux yeux des hommes est sagesse dece vaut un Dieu qui se plaît à confondre la sagesse « des sages «. Mais ne prétendez-vous pas que la sagesse humaine est un présent du ciel ? En nous disant que cette sagesse déplaît à Dieu, n'est que folie à ses yeux, et qu'il veut la confondre, vous nous annoncez que votre Dieu n'est lami que des gens sans lumières et qu'il fait aux gens sensés un funeste présent, dont ce tyran perfide se promet de les punir cruellement un jour. N'est-il pas bien étrange que l'on ne puisse être l'ami de votre Dieu qu'en se déclarant ennemi de la raison et du bon sens?

Chap. CXXXV. — La toi est inconciliable avec la raison, et la raison est préférable à la foi.

La foi, suivant les théologiens, est un consentement inévident. D'où il suit que la religion exige que l'on croie fermement des choses non évidentes et des propositions souvent très peu probables ou très contraires à la raison. Mais récuser la raison pour juge de la foi, n'est-ce pas avouer que la raison ne peut s'accommoder de la foi ? Puisque les ministres de la religion ont pris le

LE BON SENS DU CUhE ME.-LIER 189

parti de bannir la raison, il faut qu'ils aient senti l'impossibilité de concilier cette raison avec la foi, qui nest visiblement qu'une soumission aveugle à ces prêtres, dont Tautorité, dans bien des têtes, paraît d'un plus grand poids que l'évidence même et préférable au témoignage des sens.

« Immolez votre raison ; renoncez à l'expérience; défiez- vous 1 témoignage de vos sens; « soumettez-vous sans examen à ce que nous vous (( annonçons au nom du ciel » : tel est le langage uniforme de tous les prêtres du monde ; ils ne sont d'accord sur aucun point, sinon sur la nécessité de ne jamais raisonner, quand il s'agit des principes qu'ils nous présentent comme les plus importants à notre félicité.

Je n'immolerai point ma rai<ion, parce que cette raison seule peut me faire distinguer le bien du mal, le vrai du faux. Si, comme vous le prétendez, ma raison vient de Dieu, je ne croirai jamais qu'un Dieu que vous dites si bon, ne m'ait donné la raison que pour me tendre un piège, atin de me conduire h la perdition. Prêtres, en décrivant la raison, ne voyez-vous pas que vous calomniez votre Dieu, dont vous nous assurez ([ue cette raison est un don ?

Je ne renoncerai poinl à iexpérience, parce (ju'elle est un guide bien plus sur que l'imagination ou que l'autorité des guides qu'on voudrait me donner. Cette expérience m'apprend que l'en- Ibonsiasme et Tintérêt [)euvent les aveugler et les égarer eux-mêmes, et que l'autorité de l'expé-

rience doit être d'un tout autre poids sur mon esprit que le témoignage suspect de beaucoup d'hommes que je connais ou très capables de se tromper, ou très intéressés à tromper les autres.

Je me défierai de mes sens, parce que je n'ignore pas qu'ils peuvent quelquefois m'induire en erreur ; mais, d'un autre côté, je sais qu'ils ne me tromperont pas toujours. Je sais très bien que l'œil me montre le soleil beaucoup plus petit qu'il n'est réellement; mais l'expérience, qui n'est que l'application réitérée des sens, m'apprend que les objets paraissent constamment diminuer en raison de leur distance : c'est ainsi que je parviens à m'assurer que le soleil est bien plus grand que le globe de la terre, c'est ainsi que mes sens suffisent pour rectifrer les jugements précipités que mes sens m'avaient fait porter.

En m/avertissant de me défier du témoignage de mes sens, l'on anéantit pour moi les preuves de toute religion. Si les hommes peuvent être les dupes de leur imagination, et si leurs sens sont trompeurs, comment veut-on que je croie aux miracles qui ont frappé les sens trompeurs de nos ancêtres? Si mes sens sont des guides infidèles, l'on m'apprend que je ne devrais pas ajouter foi même aux miracles que je verrais s'opérer sous mes yeux.

LE BON SENS DU CURE MESLIER l'Jl

Chap. CXXXN'I. — Combien sont absurdes et ridicules les sophismes de ceux qui veulent substituer la foi à la raison.

Vous me répétez sans cesse que les vérités de la religion sont au-dessus de la raison. Mais ne convenez-vous pas, dès lors, que ces vérités ne soint point faites pour des êtres raisonnables? Prétendre que la raison peut nous tromper, c'est nous dire que la vérité peut être fausse, que l'utile peut nous être nuisible. La raison est-elle autre chose que la connaissance de l'utile et du vrai? D'ailleurs, comme nous n'avons, pour nous conduire en cette vie, que notre raison plus ou moins exercée, que notre raison telle qu'elle est et nos sens tels qu'ils sont, dire que la raison est un guide infidèle et que nos sens sont trompeurs, c'est nous dire que nos erreurs sont nécessaires, que notre ij,'norance est invincible, et que, sans une injustice extrême. Dieu ne peut nous punir d'avoir suivi les seuls guides qu'il ait voulu nous donner.

Pn-tendre ([ue nous sommes obligés de croire des choses (|ui sont au-dessus de notre raison, c'est une assertion aussi ridicule que dédire que Dieu exige que sans ailes nous nous élevions dans les airs. Assurer qu'il est des objets sur lesquels il n'est pas permis de consulter sa raison, c'est nous dire que, dans PalTaire la plus intéressante pour nous, il nf faut consulter (pie l'imagination, ou qu'il esta pro[)os de n'agir <|u'au hasard.

Nos docteurs nousdiseni (luc nous devons sa-

crifier notre raison à Dieu ; mais quels motifs pouvons-nous avoir de sacrifier notre raison à un être qui ne nous fait que des présents inutiles, dont il ne prétend pas que nous fassions usage? Quelle confiance pouvons-nous prendre dans un Dieu qui, suivant nos docteurs eux-mêmes, est assez malin pour endurcir les cœurs, pour frapper d'aveuglement, pour nous tendre des pièges, pour nous induire en tentation? Enfin, quelle confiance pouvons-nous prendre dans les ministres de ce Dieu qui, pour nous guider plus commodément, nous ordonnent de tenir les yeux fermés?

Chap. CXXXVII. — Comment prétendre que Ihomme doit croire sur parole ce qui, dit-on, est pour lui la chose la plus importante ?

Les hommes se persuadent que la religion est la chose du monde la plus sérieuse pour eux, tandis que c'est la chose qu'ils se permettent le moins d'examiner par eux-mêmes. S'agit-il de Tacquisition d'une charge, d'une terre ou d'une maison, d'un placement d'argent, d'une transaction ou d'un contrat quelconque, vous voyez chacun examiner tout avec soin, prendre les précautions les plus grandes, peser tous les mots d'un écrit, se mettre en garde contre toute surprise. Il n'en est pas de même pour la religion : chacun la prend au hasard et la croit sur parole, sans se donner la peine de rien examiner.

Deux causes semblent concourir pour entrete-

LL BON SENS DU CLRt MESLIER 193

nir dans les hommes la négligence et Tincurie qu'ils montrent lorsqu'il s'agit d'examiner leurs opinions religieuses. La première, c'est le désespoir de percer l'obscurité nécessaire dont toute religion est entourée ; même dans ses premiers principes, elle n'est propre qu'à rebuter des esprits paresseux qui, n'y voyant qu'un chaos, la jugent impossible à démêler. La seconde, c'est que chacun se promet bien de ne point se laisser trop gêner par les préceptes sévères que tout le monde admire dans la théorie, et que très peu de personnes s'embarrassent de pratiquer à la rigueur. Bien des gens ont leur religion conmie de \ieux titres de famille, que jamais ils ne se sont donné la peine d'éplucher, mais qu'ils mettent dans leurs archives pour y recourir au besoin.

Chap. CXXXVIII. — La foi ne prend racine que dans des esprits faibles, ignorants ou paresseux.

Les disciples de Pythagore ajoutaient une foi implicite à la doctrine de leur maître : // /'a dit, était pour eux la solution de tous les problèmes. Les hommes, [)Our la plupart, se conduisent avec aussi peu de raison. En matièn; de religion, un curé, un prêtre, un moine ignorant deviennent les maîtres des pensées. La foi soulage la faiblesse de l'esprit humain, pour qui l'application est rommiJiiément un travail très pénihlr ; il est bien plus commode de s'en rapporter à d'autres que d'<'xaminj*r soi-inênie ; rexamrn, étant lent et diflicile, dé[)laît également aux ignorants stu-

pides et aux esprits trop ardents : voilà, sans doute, pourquoi la foi trouve tant de partisans sur la terre.

Moins les hommes ont de lumières et de raison, plus ils montrent de zèle pour leur religion. Dans toutes les factions religieuses, les femmes, ameutées par leurs directeurs, montrent un très grand zèle pour les opinions dont il est évident qu'elles n'ont aucune idée. Dans les querelles théologiques, le peuple s'élance en bête féroce sur tous ceux contre lesquels son prêtre veut l'agacer. Une ignorance profonde, une crédulité sans bornes, une tête très faible, une imagination emportée : voilà les matériaux avec lesquels se font les dévots, les zélés, les fanatiques et les saints. Comment faire entendre raison à des gens qui n'ont d'autre principe que de se laisser guider et de ne jamais examiner ? Les dévots et le peuple sont, entre les mains de leurs guides, des automates qu'ils remuent à fantaisie.

Chap. CXXXIX, — Enseigner qu'il existe une religion qui est la véritable, c'est une absurdité et une cause de trouble dans les États.

La religion est une affaire d'usage et de mode; il faut faire comme les autres. Mais, parmi tant de religions que nous voyons dans le monde, laquelle doit-on choisir?... Cet examen serait trop pénible et trop long ; il faut donc s'en tenir à la religion de ses pères, à celle de son pays, à celle du prince qui, ayant la force en main, doit

LE BON SENS DU CURL MLSI.lEIt 195

être la meilleure. Le hasard seul décide de la religion et d'un homme et d'unpeuple; les P'rançais seraient aujourd'hui aussi bons musulmans qu'ils sont chrétiens, si leurs ancêtres autrefois n'avaient repoussé les efforts des sarrasins.

Si l'on juge des intentions de la Providence par les événements et les révolutions de ce monde, on est forcé de croire qu'elle est assez indifférente sur les religions diverses que nous trouvons sur la terre. Pendant des milliers d'années, le paganisme, le polythéisme, l'idohUrie ont été les religions du monde ; on assure aujourd'hui que, durant cette période, les peuples les plus florissants n'ont pas eu la moindre idée delà divinité, idée que l'on dit pourtant si nécessaire à tous les hommes. Les chrétiens prétendent qu'à l'exception du peuple juif, c'est-à-dire d'une poignée de malheureux, le genre humain entier vivait dans l'ignorance la [)lus crasse de ses devoirs envers Dieu, et n'avait que des nolions injurieuses à la majesté divine. Le chri.stianisme, sorti du judaïsme, très humble dans son origine obscure, devint puissant et cruel sous les empereurs chrétiens qui, poussés d'un - liiil zèle, h' répandirent merveilleusement dans leur empire par le fer et par le feu, et l'élevèrent sur les ruines du paganisme renversé. Mahomet et ses successeurs, secondés par la Providence ou par leurs armes victorieuses, parvinrent en peu de temps à faire disparaître la religion chrétienne d'une partie de TAsir, de r.\fri(|u<* et de

l'Europe même ; Y Evangile fut forcé pour lors de céder à VAlcoi^an.

Dans toutes les factions ou sectes qui, pendant un grand nombre de siècles, ont déchiré les chrétiens, les armes et la volonté des princes décidèrent seules de la doctrine la plus utile au salut des nations. Ne pourrait-on pas en conclure, ou que la divinité prend très peu d'intérêt à la religion des hommes, ou qu'elle se déclare toujours en faveur des opinions qui conviennent le mieux aux puissances de la terre, enfin qu'elle change de systèmes dès que celles-ci ont la fantaisie d'en changer ?

Un roi de Macassar, ennuyé de Tidolâtrie de ses pères, prit un jour fantaisie de la quitter. Le conseil du monarque délibéra longtemps pour savoir si l'on appellerait des docteurs chrétiens ou mahométans. Dans l'impossibilité de démêler la meilleure des deux religions, il fut résolu de mander en même temps des missionnaires de l'une et de l'autre, et d'embrasser la doctrine de ceux qui auraient l'avantage d'arriver les premiers : on ne douta point que Dieu, qui dispose des vents, n'expliquât ainsi sesvolontéslui-même. Les missionnaires de Mahomet ayant été les plus diligents, le roi avec son peuple se soumit à la loi qu'il s'étaitimposée; les missionnaires du Christ furent éconduits, par la faute de leur Dieu qui ne leur permit pointd'arriver d'assez bonne heure (i) .

(i) Voyez la Description historique du royaume de Macassar. Paris, 1688.

LE lîON SENS DU CURE MESMER \'J7

Dieu consent évidemment que le hasard décide de la religion des peuples.

Toujours ceux qui gouvernent décident infailliblement de la religion des peuples. La vraie religion n'est jamais que la religion du prince ; le vrai Dieu, c'est le Dieu que le prince veut qu'on adore ; la volonté des prêtres qui gouvernent le prince devient toujours la volonté de Dieu. Un plaisant a dit, avec raison, que « la religion vé- (( ritahle n'est jamais que celle qui a pour elle le ' prince et le bourreau ». Les empereurs et les bourreaux ont longtemps soutenu les dieux de Rome contre le Dieu des chrétiens; celui-ci, ayant mis dans son parti les empereurs, leurs soldats et leurs bourreaux, est parvenu à faire disparaître le culte des dieux romains. Le dieu de Mahomet est parvenu à chasser le dieu des chrétiens d'une grande partie des Etats qu'il occupait autrefois.

Dans h\ partie orientale de l'Asie, il est une vaste contrée, très florissante, très abondante, très peuplée et gouvernée par des lois si sages, que les conquérants les plus farouches les ont adoptées avec respect. C'est la Chine. A Texceplion du christianisme qui en fut h;mni comme (hingercux. les peuph's y suivent les siqx'rstilions cpii leur plaisent, tandis (|iie 1rs mnnddrins ou magistrats, détrompés depuis longtemps de la roligion populaire, ne s'en occupent (|ue pour veillera ce (pie les honzes on pr(Mres ne se servent pas de cette religion pour troubler le repos

de l'Etat. Cependant on ne voit pas que la Providence refuse ses bienfaits à une nation dont les chefs prennent si peu d'intérêt au culte qu'on lui rend ; les Chinois jouissent au contraire d'un bien-être et dun repos dignes d'être enviés par tant de peuples que la religion divise, ravage et met souvent en feu.

On ne peut raisonnablement seproposer d'ôter au peuple ses folies ; mais on peut se proposer de guérir de leurs folies ceux qui gouvernent le peuple: ceux-ci empêcheront alors que les folies du peuple ne deviennent dangereuses. La superstition n'est à craindre que lorsqu'elle a pour elle les princes et les soldats; c'est alors qu'elle devient cruelle et sanguinaire. Tout souverain qui se fait le protecteur d'une secte ou d'une faction religieuse se fait communément le tyran des autres sectes et devient lui-même le perturbateur le plus cruel du repos de ses Etats.

Chap. CXL. —La religion n'est point nécessaire à la morale et à la vertu.

On nous répète sans cesse (et beaucoup de personnes sensées finissent par le croire) que la religion est nécessaire pour contenir les hommes, que sans elle il n'existerait plus de frein pourles peuples, que la morale et la vertu lui sont intimement liées, a La crainte du Seigneur est, nous (( crie-t-on, le commencement delà sagesse. Les a terreurs d'une autre vie sont des terreurs sala-

« taires et propres à contenir les passions des " hommes. »

Pour désabuser de l'utilité des notions religieuses, il suffit d'ouvrir les yeux et de considérer quelles sont les mœurs des nations les plus soumises à la religion. On y voit des tyrans orgueilleux, des ministres oppresseurs, des courtisans perfides, des concussionnaires sans nombre, des magistrats peu scrupuleux, des fourbes, des adultères, des libertins, des prostitués, des voleurs et des fripons de toute espèce, qui n'ont jamais douté, ni de l'existence d'un Dieu vengeur et rémunérateur, ni des supplices de l'enfer, ni des joies du paradis.

Ouoique très inutilement pour le plus grand nombre des hommes, les ministres de la religion se sont étudiés à rendre la mort terrible aux yeux de leurs sectateurs. Si les chrétiens les plus dévots pouvaient être conséquents, ils passeraient toute lour vie dans les pleurs et mourraient ensuite dans les plus terribles alarmes. Quoi de plus efTrnyant que la mort pour des infortunés à qui l'on répète à tout moment « qu'il est hor- <( rible de tomber entre les mains du Dieu vivant; « que l'on doit opérer son salut avec crainte et « tremblement » ! Opendant, on nous assure que la mort du chrétien a des consolations infinies, dont rinrrédule est privé. Le bon chrétien, nous dit-on, meurt dans la ferme espérance d'un bonheur éternel qu'il a tAché de mériter. Mais celte ferme espérance n'est-ellc pas elle-même une

présomption punissable aux yeux d'un Dieu sévère? Les plus grands saints ne doivent-ils pas ignorer s'ils sont dignes d'amour ou de haine :^ Prêtres qui nous consolez par l'espoir des joies du paradis, et qui pour lors fermez les yeux sur les tourments de Tenfer ! avez-vous donc eu l'avantage de voir vos noms et les nôtres inscrits au livre de vie?

Chap. CXLI. — La religion est le frein le plus impuissant qu'on puisse opposer aux passions.

Opposer aux passions et aux intérêts présents des hommes les notions obscures d'un Dieu métaphysique que personne ne conçoit, les châtiments incroyables d'une autre vie, les plaisirs du ciel dont on n'a point d'idée, n'est-ce pas combattre des réalités par des chimères? Les hommes n'ont jamais de leur Dieu que des idées confuses ; ils ne le voient, pour ainsi dire, que dans les nuées; ils ne pensent jamais à lui, quand ils ont le désir de mal faire ; toutes les fois que l'ambition, la fortune ou le plaisir les sollicitent ou les entraînent, et le Dieu, et ses menaces, et ses promesses ne retiennent personne. Les choses de cette vie ont, pour l'homme, un degré de certitude que la foi la plus vive ne peut jamais donner aux choses de l'autre vie.

Toute religion, dans son origine, fut un frein imaginé par des législateurs qui voulurent se soumettre les esprits des peuples grossiers . Sem-

blables aux nourrices qui font peur aux enfants pour les obliger à se tenir en repos, des ambitieux se servirent du nom des dieux pour faire peur à des sauvages; la terreur leur parut propre aies forcer de supporter tranquillement le joug qu'ils voulaient leur imposer. Les loups-garous de l'enfance sont-ils donc faits pour luge mur? L'bomme dans sa maturité n'y croit plus, ou s'il y croit encore, il ne s'en émeut guère et va toujours son train.

Chap. CXLII. — L'honneur e«t un frein plus salutaire et piuspui?f«ant que la religion.

Il n'est guère d'homme qui ne craigne bien plus ce qu'il voit que ce qu'il ne voit pas, les jugements des hommes dont il éprouve les effets que les jugements d'un Dieu dont il n'a que des idées flottantes. Le désir de plaire au monde, le torrent de l'usage, la crainte d'un ridicule et du (luen dira-i-orif ont bien jdus de force que toutes les opinions religieuses. Un homme de guerre, <lans la crainte d'un déshonneur, ne va-t-il pas tous les jours hasarder sa vie dans les combats, au risque même d'encourir la damnation éternelle?

Les personnes les plus reli,ii:ieuses monln-nt souvent j>lus df respect pour un valet (|U(^ pour l)ieu. Tel lioninie (jui croit très fermement que l)i('U voit tout, sait tout, est présent partout, se permettra, (juand il est seul, des actions que ja-

mais il ne ferait en la présence du dernier des mortels. Ceux mêmes qui se disent le plus fortement convaincus de Texistence d'un Dieu ne laissent pas d'agir à chaque instant comme s'ils n'en croyaient rien.

Chap. CXLIII. — La religion n'est pas certes un frein plus puissant contre les passions des rois, qui sont, le plus souvent, des tyrans cruels et fantastiques, à l'exemple des ce même Dieu dont ils se disent les représentants, et ne se sersent de la religion que pour abrutir davantage leurs esclaves, les endormir dans leurs fers et les dévorer avec plus de facilité.

« Laissez au moins, nous dira-t-on, subsister « ridée d'un Dieu, qui seule peut servir de frein « aux passions des rois. » Mais, en bonne foi, pouvons-nous admirer les effets merveilleux que la crainte de ce Dieu produit, pour l'ordinaire, sur l'esprit des princes qui se disent ses images? Quelle idée se faire de l'original, si Ton en juge par ses copies !

Les souverains, il est vrai, se disent les représentants de Dieu, ses lieutenants sur la terre. Mais la crainte d'un maître plus puissant qu'eux les engage-t-elle à s'occuper sérieusement du bien-être des peuples que la Providence a confiés à leurs soins ? La terreur prétendue que devrait leur inspirer l'idée d'un juge invisible, à qui seul ils se prétendent comptables de leurs actions, les rend-elle plus équitables, plus humains, moins avares du sang et des biens de leurs sujets, plus modérés dans leurs plaisirs, plus at-

tentifs à leurs devoirs ? Enfin ce Dieu, par lequel on assure que les rois régnent, les empèche-t-il de vexer de mille manières les peuples dont ils devraient être les conducteurs, les protecteurs et les pères? Oue Ton ouvre les yeux, que l'on promène ses regards sur toute la terre : et Ton verra presque partout les hommes gouvernés par des tyrans, qui ne se servent de la religion que pour abrutir davantage les esclaves qu'ils accablent sous le poids de leurs vices, ou qu'ils sacrifient sans pitié à leurs fatales extravagances.

Loin de servir de frein aux passions des rois, la religion, par ses principes mêmes, leur met évidemment la bride sur le cou. Elle les transforme en des divinités, aux caprices desquelles il n'est jamais permis aux nations de résister. En même temps qu'elle déchaîne les princes et brise pour eux les liens du pacte social, elle s'efforce (renchaîner les esprits et les mains des sujets qu'ils oppriment. Est-il donc surprenant que les dieux de la terre se croient tout permis et ne regardent leurs sujets que comme les vils instruments de leurs caprices ou leur ambition ?

Ea religion a fait, en tout pays, du monarque de la nature, un tyran cruel, fantas({uc, partial, dont le caprice lait la règle. Le dieu-monarque n'est (jue trop bien imité par ses représentants sur la terre. Partout la religion ne semble imaginée que pour endormir les peuples dans les fers, afin de fournir à leurs maîtres la facilité de

les dévorer ou de les rendre impunément malheureux.

Chap. CXLIV. — Origine de l'usurpation la plus absurde, la plus ridicule et la plus odieuse, qu'on appelle le dro/M/um des princes. — Sages conseils aux rois.

Pour se garantir des entreprises d'un pontife hautain qui voulait régner sur les rois, pour mettre leur personne à couvert des attentats des peuples crédules excités par les prêtres, plusieurs princes de l'Europe prétendirent ne tenir leurs couronnes et leurs droits que de Dieu seul, et ne devoir compte qu'à lui de leurs actions. La puissance civile ayant à la longue eu l'avantage dans ses derniers combats avec la puissance spirituelle, les prêtres, forcés de céder, reconnurent les droits divins des rois, les prêchèrent aux peuples, en se réservant la faculté de changer d'avis et de prêcher la révolte, toutes les fois que les droits divins des rois ne s'accorderaient pas avec les droits divins du clergé. Ce fut toujours aux dépens des nations que la paix fut conclue entre les rois et les prêtres ; mais ceux-ci conservèrent leurs prétentions, nonobstant tous les traités.

Tant de tyrans et de mauvais princes, à qui leur conscience reproche sans cesse leur négligence ou leur perversité, loin de craindre leur Dieu, aiment encore mieux avoir affaire à ce juge invisible qui jamais ne s'oppose à rien, ou à ses prêtres toujours faciles pour les maîtres de la

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terre, qu'à leurs propres sujets : les peuples réduits au désespoir pourraient bien appeler comme d'abus des droits divins de leurs chefs. Les hommes, quand ils sont excédés, prennent quelquefois de rhumeur; et les droits divins du tyran sont alors forcés de céder aux droits naturels des sujets.

On a meilleur marché des dieux que des hommes. Les rois ne doivent compte de leurs actions qu'à Dieu seul; les prêtres n'en doivent compte qu'à eux-mêmes : il y a tout lieu de croire que Icsjuns et les autres se tiennent plus assurés de l'indulgence du ciel que de celle de la terre. Il est bien plus aisé d'échapper aux jugements des dieux, que Ton peut apaiser à peu de frais, qu'au jugement des hommes dont la patience est épuisée.

<( Si vous ôtez aux souverains la crainte d'une « puissance invisible, quel frein opposerez-vous « à leurs égarements? » Qu'ils apprennent à régner; qu'ils apprennent à être justes, à respecter les droits des peuples, à reconnaître les bienfaits des nations desquelles ils tiennent leur grandeur et leur [louvoir; (ju'ils apprennent à craindre les hommes, à se soumettre aux lois de l'équité; que personne no puisse les franchir sans péril; que ces lois contiennent également et le puissant et le faible, et les grands et les petits, et le souverain et les sujets.

La crainte des dieux, la religion, les terreurs d'une autre vie : voilà les digues méta|)hysi<iues

et surnalurelles que l'on oppose aux passions fougueuses des princes ! Ces digues sont-elles suffisantes? C'est à l'expérience à résoudre la question. Opposer la religion à la méchanceté des tyrans, c'est vouloir que des spéculations vagues, incertaines, inintelligibles, soient plus puissantes que des penchants que tout conspire à fortifier de jour en jour en eux.

Chap. CXLV. — La religion est funeste à la politique ; elle ne forme que des despotes licencieux et pervers, et des sujets abjects et malheureux.

On nous vante sans cesse les avantages immenses que la religion procure à la politique ; mais, pour peu qu'on réfléchisse, on reconnaîtra sans peine que les opinions religieuses aveuglent également et les souverains et les peuples, et ne les éclairent jamais ni sur leurs vrais devoirs, ni sur leurs vrais intérêts. La religion ne forme que trop souvent des despotes licencieux et sans mœurs, obéis par des esclaves, que tout oblige de se conformer à leurs vues.

Faute d'avoir médité ou connu les vrais principes de fadministration, le but et les droits de la vie sociale, les intérêts réels des hommes el les devoirs qui les lient, les princes sont presque en tout pays devenus licencieux, absolus et pervers, et leurs sujets abjects, malheureux et méchants. Ce fut pour s'épargner le soin d'étudier ces objets importants, que l'on se crut obligé de recourir à des chimères qui, jusqu'ici, bien

loin de remédier à rien, n'ont fait que multiplier les maux du genre humain et le détourner des choses les plus intéressantes pour lui.

La façon injuste et cruelle dont tant de nations sont gouvernées ici-bas ne fournit-elle pas visiblement une des preuves les plus fortes, non seulement du peu d'effet que produit la crainte d'une autre vie, mais encore de la non-existence d'une Providence qui s'intéresse au sort de la race humaine? S'il existait un Dieu bon, ne serait-on pas forcé de convenir qu'il néglige étrangement en cette vie le plus grand nombre des hommes ? Il semblerait que ce Dieu n'a créé les nations que pour être les jouets des passions et des folies de ses représentants sur la terre.

Chap. (IXLVI. — Le chrislianirime ne s'est répandu qu'en proincltarit le despotisme, dont il est, comme toute religion, le plus forme soutien.

Pour peu ([u'on lise l'histoire avec quelque attention, on verra que le crhistianisme. rampant d'abord, ne s'est insinué, chez les nations sauvages et libres de l'Europe, qu'en faisant entrevoir à leurs chefs que ses principes religieux favorisai^Mit le despotisme et meltaient un pouvoir absolu dans leurs mains. Nous voyons, en conséquence, des princes barbares se convertir avec une promptitude miraculeuse; c'est-à-dire, adopter sans examen un système si favorable à leur ambition et mettre tout en usage pour le faire embrasser 6 leurs sujets. Si les ministres

de cette religion ont souvent dérogé depuis à leurs principes serviles, c'est que la théorie n'influe sur la conduite des ministres du Seigneur que lorsqu'elle s'accommode avec leurs intérêts temporels.

Le christianisme se vante d'avoir apporté aux hommes un bonheur inconnu des siècles précédents. Il est vrai que les Grecs n'ont point connu les droits divins des tyrans ou des usurpateurs des droits de la patrie. Sous le paganisme, il n'était jamais entré dans la tête de personne que le ciel ne voulait pas qu'une nation se défendît contre une bête féroce qui la ravageait insolemment. La religion des chrétiens imagina de mettre les tyrans en sùret--^. et posa pour principe que les peuples devaient renoncer à la défense légitime d'eux-mêmes. Ainsi, les nations chrétiennes sont privées de la première loi de la nature, qui veut que Thomme résiste au mal et désarme quiconque s'rpp' ête à le détruire ! Si les ministres de TEglise ont souvent permis aux peuples de se révolter pour la cause du ciel, jamais ils ne leur perinircnt de se révolter pour des maux très réels ou des violences connues.

C'est du ciel que sont venus les fers dont on se servit pour enchaîner les esprits des mortels. Pourquoi le mahométan est-il partout esclave? C'est que son prophète le subjugua au nom de la divinité, comme avant lui Moïse avait dompté les juifs. Dans toutes les parties de la terre, nous voyons que les premiers législateurs furent

les premiers souverains et les premiers prêtres des sauvages auxquels ils donnèrent des lois.

La religion ne semble imaginée que pour exalter les princes au-dessus de leurs nations et leur livrer les peuples à discrétion. Dès que ceux-ci se trouvent bien malheureux ici-bas, on les fait taire en les menaçant de la colère de Dieu: on fixe leurs yeux sur le ciel, afin de les empêcher d'apercevoir les vraies causes de leurs maux et d*y appliquer les remèdes que la nature leur présente.

Chap. CXL\'II. — Les principes religieux ont pour but unique d'éterniser la tyrannie des rois et de leur sacrifier les nations.

A force de répéter aux hommes que la terre n'est point leur vraie patrie, que la vie présente n'est qu'un passage, qu'ils ne sont pas faits pour être heureux en ce monde, que leurs souverains ne tiennent leur autorité que de Dieu seul, et ne doivent compte qu'à lui seul de l'abus qu'ils en font, qu'il nV'sl jamais permis de leur résister, etc., l'on esl parvenu à éterniser l'inconduite des rois et les malheurs des peuples; les intérêts des nations ont «'-té lAchement sacrifiés à leurs chefs. Plus on considère les dogmes et les principes religieux, plus on sera convaincu qu'ils ont pour but unique l'avantage des tyrans et des prêtres, sans jamais avoir égard à celui des sociétés.

Pour masquer l'impuissance de ses dieux

sourds, la religion est parvenue à faire croire aux mortels que ce sont toujours les iniquités qui allument le courroux des cieux. Les peuples ne s'en prennent qu'à eux-mêmes des infortunes et des revers qu'ils éprouvent à tout moment. Si la nature en désordre fait quelquefois sentir ses coups aux nations, leurs mauvais gouvernements ne sont que trop souvent les causes immédiates et permanentes d'où partent les calamités continuelles qu'elles sont forcées d'essuyer. N'est-ce pas à l'ambition des rois et des grands, à leur négligence, à leurs vices, à leur oppression, que sont dus, pour l'ordinaire, les stérilités, la mendicité, les guerres, les contagions, les mauvaises mœurs et tous les fléaux multiples qui désolent la terre ?

En fixant continuellement les yeux des hommes sur les cieux, en leur faisant croire que tous leurs maux sont dus à la colère divine, en ne leur fournissant que des moyens inefficaces et futiles pour faire cesser leurs peines, on dirait que les prêtres n'ont eu pour objet que d'empêcher les nations de songer aux vraies sources de leurs misères, et se sont proposé de les rendre éternelles. Les ministres de la religion se conduisent à peu près comme ces mères indigentes qui, faute de pain, endorment leurs enfants affamés par des chansons, ou qui leur présentent des jouets pour leur faire oublier le besoin qui les tourmente.

Aveuglés dès l'enfance par l'erreur, retenus

LE BON SENS DU CURE MESLIER îll

par les liens invisibles de l'opinion, écrasés par des terreurs paniques, engourdis au sein de l'ignorance, comment les peuples connaîtraientils les vraies causes de leurs peines? Ils croient y remédier en invoquant les dieux. Hélas ! ne voient-ils pas que c'est au nom de ces dieux qu'on leur ordonne de présenter la gorge au glaive de leurs tyrans impitoyables, dans lesquels ils trouveraient la cause très visible des maux dont ils gémissent, et pour lesquels ils ne cessent d'implorer inutilement l'assistance <Iu ciel?

Peuples crédules, dans vos infortunes, redoublez vos prières, vos offrandes, vos sacrifices; assiégez vos temples, égorgez des victimes sans nombre, jeûnez dans le sac et sur la cendre, abreuvez-vous de vos propres larmes, achevez surtout de vous épuiser pour enrichir vos dieux : vous ne ferez qu'enrichir leurs prêtres; les dieux du ciel ne vous seront propices que quand les dieux de la terre reconnaîtront (pf ils sont des hommes comme vous, et donneront à votre bienêtre les soins qui vous sont dus.

r.iiAf. CXLVIII. — Combien il est funeste de persunder aux rois que Dieu seul esl à craindre pour fux. lorsqu'ils Duiseiil aux peuples.

Des princes négligents, ambitieux et pervers sont les causes réelles des malheurs publics: des guerres inutiles, injustes, réitérées dépeuplent la terre; des gouvcrncmenls avides et des-

potiques anéantissent pour les hommes les bienfaits de la nature; la rapacité des cours décourage l'agriculture, éteint l'industrie, fait naître la disette, la contagion, la misère; le ciel n'est ni cruel ni favorable aux vœux des peuples; ce sont leurs chefs orgueilleux qui ont presque toujours un cœur d'airain.

C'est une opinion destructive pour la saine politique et pour les mœurs des princes, que de leur persuader que Dieu seul esta craindre pour eux, quand ils nuisent à leurs sujets ou quand ils négligent de les rendre heureux. Souverains! ce n'est point les dieux, mais vos peuples que vous offensez quand vous faites le mal. C'est à ces peuples, et par contre-coup à vous-mêmes, que vous faites du mal quand vous gouvernez injustement.

Rien déplus commun, dans l'histoire, que de voir des tyrans religieux ; rien de plus rare que d'y trouver des princes équitables, vigilants, éclairés. Un monarque peut être pieux, exact à remplir servilement les devoirs de sa religion, très soumis à ses prêtres, libéral à leur égard, et se trouver en même temps dépourvu de toutes les vertus et de tous les talents nécessaires pour gouverner. La religion, pour les princes, n'est qu'un instrument destiné à tenir les peuples plus fortement sous le joug.

D'après les beaux principes de la morale religieuse, un tyran qui, pendant un long règne, n'aura fait qu'opprimer ses sujets, leur arracher

les fruits de leurs travaux, les immoler sans pitié à son ambition insatiable ; un conquérant qui aura usurpé les provinces des autres, qui aura fait égorger des nations entières, qui aura été toute sa vie un vrai fléau du genre humain, s'imagine que sa conscience peut se tranquilliser, quand, pour expier tant de forfaits, il aura pleuré aux pieds d'un prêtre, qui aura communément la lAche complaisance de consoler et de rassurer un brigan.l, que le plus affreux désespoir punirait tropfaiblement du mal qu'il a fait à la terre.

Chap. CXLIX. — Un roi dévot est un fléau pourun royaume.

Un souverain sincèrement dévot est communément un chef très dangereux pour un l']tat : la crédulité suppose toujours un esprit rétréci : la dévotion absorbe, pour l'ordinaire, Tattenfion que le prince devrait donner au gouvernement de son peuple. Docile aux suggestions de ses prêtres, il devient h tout moment le jouet de leurs caprices, le fauteur de leurs querelles, l'instrument et le complice de leurs folies, auxf{uelles il attache la plus grande valeur. Parmi les plus funestes présents que la religion ait faits au monde, on doit surtout compter ces monarques dévols et zélés qui, dans Tidée de travailler au salul de leurs sujets, se sont fait un saint devoir de tourmenter, de persécuter, de détruire ceux que leur conscience faisait penser aufremcnt qu'eux, l'n dévf)l à la lélc d'un empire est un

des plus grands fléaux que le ciel dans sa fureur puisse donner à la terre. Un seul prêtre fanatique ou fripon, qui a Toreille d'un prince crédule et puissant, suffit pour mettre un État en désordre et l'univers en combustion.

Dans presque tous les pays, des prêtres et des dévots sont chargés de former et l'esprit et le cœur des jeunes princes destinés à gouverner les nations. Quelles lumières peuvent avoir des instituteurs de cette trempe ? De quels intérêts peuvent-ils être animés? Remplis eux-mêmes de préjugés, ils montreront à leur élève la superstition comme la chose la plus importante et la plus sacrée, ses devoirs chimériques comme les plus saints devoirs, l'intolérance et l'esprit persécuteur comme les vrais fondements de son autorité future; ils tâcheront d'en faire un chef de parti, un fanatique turbulent, un tyran ; ils étoufferont de bonne heure la raison en lui ; ils le prémuniront contre elle ; ils empêcheront la vérité de pénétrer jusqu'à lui : ils l'envenimeront contre les vrais talents et le préviendront en faveur des talents méprisables ; enfin, ils en feront un dévot imbécile qui n'aura aucune idée du juste, ni de l'injuste, ni de la vraie gloire, ni de la vraie grandeur, et qui sera dépourvu des lumières et des vertus nécessaires au gouvernement d'un grand Etat. Voilà, en abrégé, le plan de l'éducation d'un enfant destiné à faire un jour le bonheur ou le malheur de plusieurs millions d'hommes !

Chap. cl. — L'égide de la religion est, pour la tyrannie, un faible rempart contre le désespoir des peuples. — Un despote est un insensé qui se nuit à lui-même et s'endort sur un précipice.

Les prêtres se sont montrés en tout temps les lifauteurs du despotisme et les ennemis de la liberté publique ; leur métier exige des esclaves avilis et soumis, qui jamais n'aient l'audace de raisonner. Dans un gouvernement absolu, il ne s'agit que de s'emparer de l'esprit d'un prince faible et stupide pour se rendre maître des peuples. Au lieu de conduire les peuples au salut, les prêtres les ont toujours conduits à la servitude.

En faveur des titres surnaturels que la religion a forgés pour les plus mauvais princes, ceux-ci se sont communément ligués avec les prêtres, qui, sûrs de régner par l'opinion sur le souverain lui-même, se sont chargés de lier les mains des peuples et de les tenir sous le joug. Mais c'est en vain que le tyran, couvert de l'égide de la religion, se Hatte d'être à l'abri de tous los coups du sort; l'opinion est un faible rempart conlre le désespoir des peuples. D'ailleurs, le prêtre n'est l'ami du tyran (jue tant qu'il trouve son compte h la tyrannie; il prêche la sédition et démolit l'idohî ({u'il a faite, quand il ne la trouve f)lus assez conforme aux intérêts du ciel cpiil fait parler (piand il hii jdaîl, cl (pii ne parle jamais que suivant ses intérêts.

On nous dira, sans doute, que les souverain.s

connaissant tout l'avantage que la religion leur procure, se trouvent vraiment intéressés à la soutenir de toutes leurs forces. Si les opinions religieuses sont utiles aux tyrans, il est très évident qu'elles sont inutiles à ceux qui gouvernent suivant les lois de la raison et de Téquité. Y a-t-il donc de l'avantage à exercer la tyrannie ? Les princes sont-ils donc véritablement intéressés à être des tyrans ? La tyrannie ne les privet-elle pas de la vraie puissance, de l'amour des peuples, de toute sûreté ? Tout prince raisonnable ne devrait-il pas s'apercevoir que le despote est un insensé qui ne fait que se nuire à luimême ? Tout prince éclairé ne doit- il pas se défier des flatteurs, dont Tobjet est de l'endormir sur le bord du précipice qu'ils ouvrent sous ses pas ?

Chap. CLL— La religion favorise les égarements des princes, en les délivrant de la crainte et des remords.

Si les flatteries sacerdotales réussissent à pervertir les princes et à les changer en tyrans, les tyrans de leur côté corrompent nécessairement et les grands et les peuples. Sous un maître injuste, sans bonté, sans vertu, qui ne connaît d'autre loi que son caprice, il faut nécessairement qu'une nation se déprave. Ce maître voudra-t-il, auprès de sa personne, des hommes honnêtes, éclairés, vertueux? Non ; il ne lui faut que des flatteurs, des approbateurs, des imitateurs, des esclaves, des âmes basses et serviles qui se prêtent à ses

goûts ; sa cour propagera la contagion du vice dans les ordres inférieurs. De proche en proche, tout se corrompra nécessairement, dans un État dont le chef sera corrompu. On a dit. il y a longtemps, que les princes semblent ordonner de faire tout ce quils fonl eux-mêmes.

La religion, loin d'être un frein pour les souverains, les a mis à portée de se livrer sans crainte et sans remords à des égarements aussi funestes i)Our eux-mêmes que pour les nations qu'ils gouvernent. Ce n'est jamais impunément que Ton trompe les hommes. Dites à un prince (ju'il est un dieu, bientôt il croira qu'il ne doit rien à personne. Pourvu qu'on le craigne, il se souciera peu d'être aimé ; il ne connaîtra ni règles, ni rapports avec ses sujets, ni devoirs à leur égard. Dites à ce prince qu'il nedoit compte de ses actions qaà Dieu seul ; et bientôt il agira comme s'il n'en devait compte à personne.

CnAP. CLII. — Ou'csl-ce qu'un souverain éclairé ?

Un souverain éclairé est celui qui connaît ses véritables intérêts : il sait qu'ils sont liés à ceux de sa nation : il sait qu'un prince ne peut être ni grand, ni |>uissant, ni chéri, ni considéré, tant qu'il ne commandera qu'à des esclaves misérables ; il sait que l'équité, la bienfaisance, la vigilance lui donneront sur les hommes des droits bifii plus réels que des titres fabuleux qu'(jn fjiit descendre du ciel ; il sentira que la

religion n'est utile qu'aux prêtres, qu'elle est inutile à la société, que souvent elle la trouble, qu'il faut la contenir pour l'empêcher de nuire ; enfin, il reconnaîtra que, pour régner avec gloire, il faut faire de bonnes lois et montrer des vertus, et non pas fonder sa puissance sur des impostures et des chimères.

Chap. CLIII. — Passions dominantes et crimes du sacerdoce. C'est à l'aide de son prétendu Dieu et de la religion qu'il a assouvi ses passions et commis ses crimes.

Les ministres de la religion ont eu grand soin de faire de leur Dieu un tyran redoutable, capricieux et changeant ; il fallait qu'il fût ainsi, pour qu'il se prêtât à leurs intérêts sujets à varier. Un Dieu qui serait juste et bon, sans mélange de caprice et de perversité ; un Dieu qui aurait constamment les qualités d'un honnête homme ou d'un souverain débonnaire, ne conviendrait aucunement à ses ministres. Il est utile aux prêtres que l'on tremble devant leur Dieu, afin que Ton recoure à eux pour obtenir les moyens de se rassurer de ses craintes.

Nul homme nesl un héros pour son valet de chambre. Il n'est pas surprenant qu'un Dieu habillé par ses prêtres, de manière à faire grande peur aux autres, leur en impose rarement à euxmêmes, ou n'influe que très peu sur leur propre conduite. Conséquemment, nous les voyons en tout pays secomporterd'une façon très uniforme; sous prétexte de la gloire de leur Dieu, partout

ils dévorent les nations, ils avilissent les âmes, ils découragent l'industrie, ils sèmentla discorde. L'ambition et l'avarice furent de tout temps les passions dominantes du sacerdoce : partout le prêtre s'élève au-dessus des souverains et des lois ; partout on ne le voit préoccupé que des intérêts de son orgueil, de sa cupidité, de son humeur despotique et vindicative ; partout il substitue des expiations, des sacrifices, des cérémonies et des pratiques mystérieuses, en un mot, des inventions lucratives pour lui-même, à des vertus utiles et sociales.

L'esprit est confondu et la raison est interdite à la vue des pratiques ridicules et des moyens pitoyables que les ministres des dieux ont inventés en tout pays pour purifier les Ames et rendre le ciel favorable aux nations. Ici, l'on retranche une portion du prépuce d'un enfant, pour lui mériter la bienveillance divine; là, on verse de l'eau sur sa tête, pour le laver des crimes qu'il n'a point encore pu commettre; ailleurs, on lui dit de se plonger dans une rivière, dont les eaux ont le pouvoir d'emporter toutes les souillures ; ailleurs, on lui interdit de certains aliments, dont l'usage ne manquerait pas d'exciter le courroux céleste ; dans d'autres contrées, on ordonne à l'homme pécheur de vf*nir périodiquement faire l'aveu de ses fautes à un [)rètre <|ui souvent est un plus grand pécheur (jue lui, etc., etc., etc.

Chap. CLIV. — Charlatanisme des prêtres.

Que dirions-nous d'une troupe d'empiriques qui, se rendant chaque jour sur une place publique, viendraient nous exalter la bonté de leurs remèdes et les donneraient comme infaillibles, tandis que nous les trouverions remplis des mêmes infirmités qu'ils prétendent guérir? Aurions-nous beaucoup de confiance aux recettes de ces charlatans qui nous crieraient à tue-tête : a Prenez de nos remèdes ; leurs effets sont im- (( manquables ; ils guérissent tout le monde, (( excepté nous. » Que penserions-nous ensuite, en voyant ces mêmes charlatans passer leur vie à se plaindre, de ce que leurs remèdes ne produisent jamais rien sur les malades qui les prennent? Enfin, quelle idée nous formerionsnous de la sottise du vulgaire qui, malgré ces aveux, ne cesserait de payer très chèrement des remèdes dont tout lui prouverait l'inefficacité?... Les prêtres ressemblent à ces alchimistes, qui disent hardiment qu'ils ont le secret de faire de for, tandis qu'ils ont à peine un habit pour couvrir leur nudité.

Les ministres de la religion déclament sans cesse contre la corruption du siècle, et se plaignent hautement du peu de fruit de leurs leçons, en même temps qu'ils nous assurent que la religion est le remède universel^ la véritable panacée contre les maux du genre humain. Ces prêtres sont très malades eux-mêmes ; cependant

les hommes continuent de fréquenter leurs boutiques et d'avoir foi à leurs antidotes divins qui, de leur propre aveu, ne guérissent personne !

Chap. r.LV. — Calamités innombrables produites par la religion, qui a souillé la morale et troublé toutes les idées justes, toutes les saines doctrines.

La religion (surtout chez les modernes), en s'emparant de la morale, en a totalement obscurci les principes ; elle a rendu les hommes insociables par devoir : elle les a forcés d'èlre inhumains envers tous ceux qui ne pensaient pas comme eux. Des disputes théologiques, également inintelligibles pour des partis acharnés les uns contre les autres, ont ébranlé des empires, amené des révolutions, fait périr des souverains, désolé l'Europe entière; ces querelles méprisables n'ont [)U même s'éteindre dans des fleuves de sang. Depuis l'extinction du paganisme, les peuples se fir^Mit un principe religieux d'entrer en frénésie, toutes les fois qu'on vit éclore quelque oi)inion que leurs prêtres crurent contraires à \^ saine doctrine. Les sectateurs d'une religion qui ne proche en apparence que la charité, la concorde et la paix, se sont montrés plus féroces que des cannibales ou des sauvages, toutes les fois que leursdocleurs les ont excités à la destruction de leurs frères. Il n'est point de crimes que les hommes n'aient commis, dans l'idée de plaire à la divinité ou d'apaiser son courroux.

L'idée d'un Dieu terrible, que Ton se peint comme un despote, a dû nécessairement rendre ses sujets méchants. La crainte ne fait que des esclaves ; et des esclaves sont lâches, bas, cruels, et se croient tout permis, quand il s'agit, ou de captiver la bienveillance, ou de se soustraire aux châtiments du maître qu'ils redoutent. La liberté de penser peut seule donner aux hommes de la grandeur d'âme et de l'humanité. La notion d'un dieu-tyran n'en peut faire que des esclaves abjects, chagrins, querelleurs, intolérants.

Toute religion qui suppose un Dieu prompt à j s'irriter, jaloux, vindicatif, pointilleux sur ses droits ou sur son étiquette, un Dieu assez petit pour être blessé des opinions qu'on peut avoir de lui, un Dieu assez injuste pour exiger que Ton prenne des notions uniformes sur son compte ; une tellereligiondevientnécessairement inquiète, insociable, sanguinaire ; les adorateurs d'un Dieu pareil ne croiront jamais pouvoir, sans crime, se dispenser de haïr et même de détruire tous ceux qu'on leur désignera comme des adversaires de ce Dieu; ils croiront que ce serait trahir la cause de leur monarque céleste, que de vivre en bonne intelligence avec des concitoyens rebelles. Aimer ce que Dieu hait, ne serait-ce pas s'exposer soi-même à sa haine implacable !

Persécuteurs infâmes, et vous dévots anthropophages ! ne sentirez-vous jamais la folie et l'injustice de votre humeur intolérante ? Ne voyez-vous pas que l'homme n'est pas plus le

LE BON SENS DU CUPV MESUER 22?

maître de ses opinions religieuses, de sa crédulité ou de son incrédulité, que de la langue qu'il apprend dès l'enfance et qu'il ne peut plus changer ? Dire à un homme de penser comme vous, n'est-ce pas vouloir qu'un étranger s'exprime de même que vous? Punir un homme pour ses erreurs, n'est-ce pas le punir d'avoir été éduqué dilTéremmcnt de vous ? Si je suis un incrédule, m'est-il possible de bannir de mon esprit les raisons qui ont ébranlé ma foi ? Si votre Dieu laisse aux hommes la liberté de se damner, de quoi vous mêlez-vous? Ètes-vous donc plus prudents et })lus sages que ce Dieu dont vous voulez venger les droits ?

CiiAP. CLVI. —Toute religion est intolérante et destructive, par conséquent, de la bienfaisance.

11 n'est point de dévot qui, suivant son tempérament, ou ne haïsse, ou ne méprise, ou ne prenne en pitié les adhérents d'une secte ditTérente de la sienne. La religion dominante (qui n'est jamais que celle du souverain et des armées) fîiit toujours sentir sa supériorité d'une fai^on très crurllc et très injurieuse aux sectes les plus faibles. 11 n'existe pas encore de vraie tolérance sur la terre; partout on adore un Dieu jaloux dont chaque nation se croit l'innie, h l'exclusion de toutes les autres.

Chaque peuple se vante d adorer seul le vrai Dieu, lo Dif'U universel, le souverain de la nature entière. Mais, quand on vient à examiner ce mo-

narque du monde, on trouve que chaque société, chaque secte, chaque parti ou cabale religieuse, ne fait de ce Dieu si puissant quun souverain chétif, dont les soins et les bontés ne s'étendent que surun petit nombre de sujets, qui prétendent avoir seuls l'avantage de jouir de ses faveurs ; et qu'il ne s'embarrasse aucunement des autres. Les fondateurs des religions et des prêtres qui les maintiennent, se sont visiblement proposé de séparer les nations qu'ils endoctrinaient, des autres nations ; ils voulurent, par des marques distinctives, séparer leur propre troupeau ; ils donnèrent à leurs adhérents des dieux ennemis des autres dieux, des cultes, des dogmes, des cérémonies à part ; ils leur persuadèrent surtout que les religions des autres étaient impies et abominables. Par cet indigne artifice, ces fourbes ambitieux s'emparèrent exclusivement de l'esprit de leurs sectateurs, les rendirent insociables et leur firent regarder, comme des proscrits, tous ceux qui n'avaient pas un culte et des idées conformes aux leurs. Voilà comme la religion est parvenue à fermer les cœurs et à en bannir à jamais l'affection que l'homme doit avoir pour son semblable. La sociabilité, l'indulgence, rhumanité, ces premières vertus de toute morale, sont totalement incompatibles avec les préjugés religieux.

CnAP. CLVIl. — Abus dune religion de lÉtat.

Toute religion nationale est faite pour rendre riiomme vain, insociable et méchant: le premier pas vers riiumanité est de permettre à chacun de suivre en paix le culte et les opinions qui lui conviennent. Mais cette conduite ne peut plaire aux minisires de la religion, qui veulent avoir le droit de tyranniser les hommes jusque dans leurs pensées.

Princes aveugles et dévots ! vous haïssez, vous persécutez, vous envoyez au supplice des hérétiques, parce qu'on vous persuade que ces malheureux déplaisent à Dieu. Mais nedites-vous pas que votre Dieu est rempli de bonté ? Comment espérez-vous lui plaire par des actes de barbarie qu'il doit nécessairement désapprouver? D'ailleurs, qui vous a dit que leurs o|)inionsdé- [)laisent à votre Dieu? Ce sont vos prêtres. Mais qui vous garantit que vos prêtres ne se trompent point eu.x-mémes, ou ne veulent pas vous tromper? Ce sont ces mêmes prêtres. Princes î c'est donc sur la périlleuse parole de vos prêtres que vous commettez les crimes les plus atroces et les plus avérés, dans l'idée de plaire à la divinité ?

CuAP. CLVIII. — La religion lâche la bride à la férocité du peuple en la lépilirnanl, et autorise le crime en en>eignant (|uil peut être iiéLCssaire aux des^^ein» de I)ieu.

« Jamais, dit Pascal, on ne fait le mal si plei- « neraent et si gaiement, que quand on le fait par

« un faux principe de conscience (i). » Rien de plus dangereux qu'une religion qui lâche la bride à la férocité du peuple et qui justifie à ses yeux ses crimes les plus noirs : il ne met plus de bornes à sa méchanceté, dès qu'il la croit autorisée par son Dieu, dont on lui dit que les intérêts peuvent rendre toutes les actions légitimes. S agit-il de la religion ? Aussitôt les peuples les plus civilisés redeviennent de vrais sauvages et se croient tout permis. Plus ils se montrent cruels, et plus ils se supposent agréables à leur Dieu, dont ils s'imaginent que la cause ne peut être soutenue avec trop de chaleur.

Toutes les religions du monde ont autorisé des forfaits innombrables. Les Juifs, enivrés par les promesses de leur Dieu, se sont arrogé le droit d'exterminer des nations entières. Fondés sur les oracles de leurs dieux, les Romains, en vrais brigands, ont conquis et ravagé le monde. Les Arabes, encouragés par leur divin prophète, ont été porter le fer et la flamme chez les chrétiens et les idolâtres. Les chrétiens, sous prétexte d'étendre leur sainte religion, ont cent fois couvert de sang Tun et l'autre hémisphères.

Dans tous les événements favorables à leurs propres intérêts, qu'ils appellent toujours la cause de Dieu, les prêtres nous montrent le doigt de Dieu. D'après ces principes, les dévots ont le bonheur de voir le doigt de Dieu dans des

(i) Voyez les Pensées de Pascal. XXXVIII.

révoltes, des révolutions, des massacres, des régicides, des forfaits, des prostitutions, des infamies ; et, pour peu que ces choses contribuent à l'avantage de la religion, on en est quitte alors pour dire que Dieu se sert de louhs sortes de moyens pour parvenir à ses fins. Est-il rien de plus capable d'anéantir toute idée de morale dans l'esprit des hommes, que de leur faire entendre que leur Dieu, si puissant et si parfait, est souvent forcé de se servir du crime pour accomplir ses desseins?

Chap. CLIX. — Réfutation de [cet argument, que les maux attribués à la religion ne sont que les tristes efTels des passions des hommes.

Dès qu'on se plaint des fureurs et des maux que la religion a tant de fois enfantés sur la terre, on nous avertit aussitôt que ces excès ne sont point dus à la religion, mais qu'ils sont les tristes effets des passions des hommes. Je demanderai cependant qu'est-ce qui a déchaîné ces passions? C'est évidemment la religion ; c'est le zMe qui rend inhumain et qui sert à couvrir les plus grandes infamies. Ces désordres ne prouvent-ils donc jjas que la religion, au lieu de contenir les passions des hommes, ne fait que les couvrir d'un manteau (jui les sanctifie, et que rien ne serait plus utile que d'arracher ce manteau sacré dont les hommes font si souvent un si terriblo usage ? Hue dhorreurs seraient

bannies de la société, si Ton ôtait aux méchants un prétexte si plausible de la troubler !

Au lieu d'entretenir la paix parmi les hommes, les prêtres furent pour eux des furies qui les mirent en discorde. Ils alléguèrent leur conscience et prétendirent avoir reçu du ciel le droit d'être querelleurs, turbulents et rebelles. Les ministres du Seigneur ne se croient-ils pas lésés, ne prétendent-ils pas que la majesté divine est outragée, toutes les fois que les souverains ont la témérité de vouloir les empêcher de nuire ? Les prêtres ressemblent à cette femme acariâtre, qui criait au feu ! au meurtre ! à V assassin ! lorsque son mari lui retenait les mains pour Tempêcher de le battre lui-même.

Chap. CLX. — Toute morale est incompatible avec les opinions religieuses.

Nonobstant les sanglantes tragédies que la religion fait jouer très souvent en ce monde, on ne cesse de nous répéter qu'il ne peut y avoir de morale sans la religion. Si Ton jugeait des opinions théologiques par leurs effets, on serait en droit d'avancer que toute morale est parfaitement incompatible avec les opinions religieuses des hommes.

u Imitez Dieu, nous crie-t-on sans cesse. » Eh ! quelle morale aurions-nous, si nous imitions ce Dieu ! Quel est donc le Dieu que nous devons imiter? Est-ce le Dieu du déiste ? ^lais ce Dieu

même ne peut être pour nous un modèle bien constant de bonté ; s'il est l'auteur de tout, il est également Tauteur et du bien et du mal que nous voyons dans le monde ; s'il est l'auteur de l'ordre, il est aussi l'auteur du désordre, qui n'aurait point lieu sans sa permission ; s'il produit, il détruit ; s'il appelle à la vie, il donne aussi la mort ; s'il accorde l'abondance, les richesses, la prospérité, la paix, il permet ou envoie les disettes, la pauvreté, les calamités, les guerres. Comment prendre pour modèle d'une bienfaisance permanente le dieu du théisme ou de la religion naturelle, dont les dispositions favorables sont à chaque instant démenties par tout ce que nous voyons arriver sous nos yeux ? Il faut à la morale une base moins chancelante que l'exemple d'un Dieu dont la conduite varie, et que l'on ne peut dire bon qu'en fermant obstinément les yeux sur le mal qu'à chaque instant il fait ou il permet dans ce monde.

Imilcrons-nous \e Jupiter^ 1res bon, très grand, de ranli(}uité païenne? Imiter un tel dieu, c'est f»rendre pour modèle un fils rebelle qui ravit le trône à son père et qu'il mutile ensuite : c'est imiter un débauché, un adultère, un incestueux, un crapuleux, dont la conduite ferait rougir tout mortel raisonnable. Où en eussent été les hommes sous le paganisme, s'ils se fussent imaginé, d'après Platon, que la vertu consistait à imiter les dieux ?

Faudrait-il imiter le dieu des juifs ? Trouverons-nous dans Je hov ah un modèle de notre conduite? C'est un dieu vraiment sauvage, vraiment fait pour un peuple stupide, cruel et sans mœurs ; c'est un dieu toujours en fureur, qui ne respire que la vengeance, qui méconnaît la pitié, qui ordonne le carnage, le vol, Tinsociabilité ; en un mot, c'est un dieu dont la conduite ne peut servir de modèle à celle d^un honnête homme, et ne peut être imitée que par un chef de brigands.

Imiterons-nous donc le Jésus des chrétiens ? Ce dieu, mort pour apaiser la fureur implacable de son père, nous fournira-t-il un exemple que des homm.es doivent suivre ? Hélas ! nous ne verrons en lui qu'un Dieu, ou plutôt un fanatique, un misanthrope, qui, lui-même plongé dans la misère et prêchant des misérables, leur conseillera d'être pauvres, de combattre et d'étoufier la nature, de haïr le plaisir, de chercher la douleur, de se détester eux-mêmes ; il leur dira de quitter, pour le suivre, pères, mères, parents, amis, etc. La belle morale 1 nous direzvous. Elle est admirable, sans doute; elle doit être divine, car elle est impraticable pour des hommes. Mais une morale si sublime n'est-elle pas faite pour rendre la vertu haïssable? D'après la morale si vantée de Y homme-dieu des chrétiens, ses disciples sont en ce bas monde des vrais Tanlales, tourmentés d'une soif ardente qu'il ne leur est point permis d'apaiser. Une semblable morale ne nous donnerait-elle pas

une idée bien merveilleuse de l'auteur de la nature? S'il a, comme on l'assure, tout créé pour l'usage de ses créatures, par quelle bizarrerie leur défend-il l'usage des biens qu'il a créés pour elles ? Le plaisir que l'bomme désire sans cesse n'est-il donc qu'un piège que Dieu a malignement tendu pour surprendre sa faiblesse ?

Chap. CLXI. — La morale de l'Évangile est impraticable.

Les sectateurs du Cbrist voudraient nous faire regarder comme un miracle l'établissement de leur religion, qui se montre en tout contraire à la nature, opposée à tous les penchants du cœur, ennemie des plaisirs des sens. Mais l'austérité d'une doctrine ne la rend que plus merveilleuse aux yeux du vulii^nire. La même disposition, qui fait respecter comme divins et surnnlurels des mystères inconcevables, fait admirer comme divine et surnaturelle une morale impraticable ('[ supérieure aux forces de l'homme.

Admirer une morale et la mettre en pratique sont deux choses très di (Té rentes. Tous les chrétiens ne cessent d'admirer et de vnntor la morale de l'Kvnnjiilp : mais elle n'est pratiipiéc (juo par un très petit nombre de saints, admirables pour des gens qui se disj)ensent eux-mêmes d'imiter lour conduite, sous prétexte que la forro ou la LTâce lour manquent.

Tout l'univers est infecté plus ou moins d'une morale religieuse fonder sur l'opinion que, pour

plaire à la divinité, il est très nécessaire de se rendre malheureux sur la terre. On voit, dans toutes les parties de notre globe, des pénitents, des solitaires, des faqiiirs, des fanatiques, qui semblent avoir profondément étudié les moyens de se tourmenter, en l'honneur d'un être dont tous s'accordent à célébrer la bonté ! La religion, par son essence, est l'ennemie de la joie et du bien-être des hommes. Bienheureux sont les pauvres ! Bienheureux sont ceux qui pleurent ! Bienheureux sont ceux qui souffrent! Malheur à ceux qui sont dans l'abondance et dans la joie ! Telles sont les rares découvertes que le christianisme annonce !

Chap. CLXII. — Une société de saints serait impossible.

Qu'est-ce qu'un saint dans toutes les religions ? C'est un homme qui prie, qui jeûne, qui se tourmente, qui fuit le monde, qui comme un hibou ne se plaît que dans la solitude, qui s'abstient de tout plaisir, qui semble effrayé de tout objet qui le détournerait un moment de ses méditations fanatiques. Est-ce donc là de la vertu ? Un être de cette trempe est-il bon à luimême, est-il utile aux autres? La société ne serait-elle pas dissoute, et les hommes ne rentreraient-ils pas dans l'état sauvage, si chacun était assez fou pour vouloir être un saint?

11 est évident que la pratique littérale et rigoureuse de la morale divine des chrétiens

entraînerait infailliblement la ruine des nations. Un chrétien qui voudrait tendre à la perfection devrait écarter de son esprit tout ce qui peut le détourner du ciel, sa véritable patrie. Il ne voit sur la terre que des tentations, des pièges, des occasions de se perdre ; il doit craindre la science, comme nuisible à la foi ; il doit fuir l'industrie, comme un moyen d'obtenir des richesses très fatales au salut; il doit renoncer aux emplois et aux honneurs, comme à des choses capables d'exciter son orgueil et de le distraire du soin de penser à son ûme ; en un mot, la morale sublime du Christ, si elle n'était impraticable, briserait tous les liens de la société.

Un saint dans le monde n'est pas un être plus utile qu'un saint dans le désert ; le saint y porte une humeur chagrine, mécontente et souvent turbulente ; son zèle l'oblige quelquefois en conscience de troubler la société, par des opinions ou des rêves, que sa vanité lui fait prendre pour des inspirations d'en haut. Les annales de toutes les religions sont remplies de saints inquiets, de saints intraitables, de saints séditieux, qui se sont illustrés par les ravages que, pour la plus rjrande (jloire de Dieu, ils ont portés dans l'univers. Si les saints qui vivent dans la retraite sont inutiles, ceux qui vivent dans le ïiioinh,' sont souvent très dangereux.

La vanité déjouer un rôle, le désir de s'illustrer aux yeux du vulgaire imbécile par une con-

duite bizarre, constituent communément le caractère distinctif des grands saints ; Torgueil leur persuade qu'ils sont des hommes extraordinaires^ fort au-dessus de la nature humaine, des êtres bien plus parfaits que les autres, des favoris que Dieu regarde avec bien plus de complaisance que le reste des mortels ; l'humilité, dans un saint, n'est, pour Tordinaire, qu'un orgueil plus raffiné que celui du commun des hommes. Il n'y a qu'une vanité bien ridicule, qui puisse déterminer Fhomme à faire une guerre continuelle à sa propre nature !

Chap. CLXIII. — La nature humaine n'est pas dépravée ; et une morale qui la contredit n'est pas faite pour l'homme.

Une morale qui contredit la nature de Thomme n'est point faite pour l'homme. Mais, direz-vous, la nature de Thomme s'est dépravée. En quoi consiste cette prétendue dépravation? Est-ce en ce qu'il a des passions? Mais les passions ne sontelles pas de l'essence de l'homme ? Ne faut-il pas qu'il cherche, qu'il désire, qu'il aime ce qui est ou ce qu'il croit être utile à son bonheur ? Ne faut-il pas qu'il craigne et qu'il fuie ce qu'il juge désagréable ou funeste pour lui ? Allumez ses passions pour des objets utiles ; attachez son bien-être à ces mêmes objets ; détournez-le, par des motifs sensibles et connus, de ce qui peut faire du tort, soit à lui-même, soit aux autres ; et vous en ferez un être raisonnable et vertueux.

Un homme sans passions serait également indifférent sur le vice et la vertu.

Docteurs sacrés', vous nous répétez à tout moment que la nature de l'homme est pervertie, vous nous criez que ioiiie chair a corrompu sa voie; vous nous dites que la nature ne nous donne que des penchants déréglés. Dans ce cas, vous accusez votre Dieu qui n"a pas pu, ou qui n'a pas voulu que cette nature conservât sa perfection primitive. Si celte nature s'est corrompue,pourquoi ce Dieu ne l'a-t-il pas réparée? Aussitôt le chrétien m'assure que la nature humaine est réparée, que la mort de son Dieu l'a rétablie dans son intégrité. D'où vient donc, lui répliquerai-je, prétendez-vous que la nature humaine, nonobstant la mort d'un Dieu, est encore dépravée? C'est donc en pure perte que votre Dieu est mort ? Ouc devient sa toute-puissance et sa victoire sur le diable, s'il est vrai que le diable conserve encore l'empire que, selon vous, il a toujours exercé dans le monde ?

La mort, selon la théologie chrétienne, est la solde du péché. Cette opinion est conforme à celle de quelques nations nègres et sauvages, qui s'imaginent que la mort d'un homme est toujours l'efTet surnaturel de la colère des dieux. Les chrétiens croient fermement que le Christ les a délivrés du péché, tandis qu'ils sont à portée de voir que, dans leur religion comme dans les autres, riiomine est sujot à la mort. Dire que Jésus-Chri>l nous a délivrés du p<'ché, n'est-ce

pas dire qu'un juge a fait grâce à un coupable, tandis que nous voyons qu'il l'envoie au supplice ?

Chap. CLXIV. — De Jésus-Christ, Dieu des prêtres.

Si 5 fermant les yeux sur tout ce qui se passe dans le monde, on voulait s'en rapporter aux partisans de la religion chrétienne, on croirait que la venue de leur divin sauveur a produit la révolution la plus merveilleuse et la réforme la plus complète dans les mœurs des nations. « Le Mes- « sie, selon Pascal, devait lui seul produire un « grand peuple élu, saint et choisi, le conduire, (( le nourrir, l'introduire dans le lieu de repos et « de sainteté, le rendre saint à Dieu, en faire le « temple de Dieu, le sauver de la colère de Dieu, « le délivrer de la servitude du péché, donner des « lois à ce peuple, graver ces lois dans son cœur, (( s'offrir à Dieu pour lui, écraser la tête du dé- « mon, etc. (i). » Ce grand homme a oublié de nous montrer le peuple sur lequel son divin Messie a produit les effets miraculeux dont il parle avec tant d'emphase ; il paraît jusqu'à présent qu'il n'existe point sur la terre.

Pour peu qu'on examine les mœurs des nations chrétiennes et qu'on écoute les clameurs de leurs prêtres, on sera lorcé d'en conclure que Jésus-Christ leur Dieu a prêché sans fruit, est mort sans succès ; que ses volontés toutes-puis-

(i) Voyez les Pensées de Pascal, XV,

santés trouvent encore, dans les hommes, une résistance dont ce Dieu, ou ne peut, ou ne veut pas triompher. La morale de ce docteur divin, que ses disciples admirent tant et pratiquent si peu, n'est suivie, dans tout un siècle, que par une demi-douzaine de saints obscurs, de fanatiques et de moines ignorés, qui seuls auront la gloire de briller dans la cour céleste ; tout le reste des mortels, quoique racheté par le sang de ce Dieu, sera la proie des flammes éternelles.

Chap. CLXV. — Le dogme de la rémission des péchés a été inventé dans l'inlérêt des prêtres.

Quand un homme a grande envie de pécher, il ne songe guère à son Dieu. Bien plus, quelque crime quil ait commis, il se flatte toujours que ce Dieu adoucira pour lui la dureté de ses arrêts. Nul mortel ne croit sérieusement que sa conduite puisse le damner. Quoiqu'il craigne un Dieu terrible qui souvent le fait trembler, toutes les fois qu'il est fortement tenté, il succombe et ne voit ensuite que le Dieu des miséricordes dont ridée le tranquillise. Fait-il le mal ? Il espère avoir le temps de s'en corriger et se promet bien de s'en repentir un jour.

Il est, dans la pharmacie religieuse, des recettes infaillibles pour calmer les consciences ; les prêtres, en tout pays, possèdent des secrets souverains j)our désarmer la colère du ciel. Cependant, s'il est vrai que la divinité s'apaise par des prières, des ofl'randes, des sacrifices, des

pénitences, on n'est plus en droit de dire que la religion met un frein aux dérèglements des hommes ; ils pécheront d'abord et chercheront ensuite les moyens d'apaiser Dieu. Toute religion qui expie et qui promet la rémission des crimes, si elle retient quelqu'un, encourage le grand nombre à commettre le mal.

Nonobstant son immutabilité, Dieu, dans toutes les religions du monde, est un protée véritable. Ses prêtres le montrent, tantôt armé de sévérité, tantôt plein de clémence et de douceur'; tantôt cruel, impitoyable, et tantôt se laissant facilement attendrir par les regrets et les larmes des pécheurs. En conséquence, les hommes n'envisagent la divinité que par le côté le plus conforme à leurs intérêts présents. Un Dieu toujours courroucé rebuterait ses adorateurs, ou les jetterait dans le désespoir. Il faut aux hommes un Dieu qui s'irrite et qui s'apaise ; si sa colère effraie quelques âmes peureuses, sa clémencerassure les méchants déterminés, qui comptent bien d'ailleurs recourir tôt ou tard se raccommoder avec lui ; si les jugements de Dieu font peur à quelques dévots timorés, qui déjà, par tempérament et par habitude, ne sont pas enclins au mal, les trésors de la miséricorde divine rassurent les plus grands criminels qui ont lieu d'espérer qu'ils y participeront tout comme les autres.

Chap. CLXVI. — La crainte de Dieu est impuissante contre les passions.

Les hommes, pour la plupart, pensent rarement à Dieu, ou du moins n'en sont pas fort occupés. Son idée a si peu de fixité, elle est si affligeante, qu'elle ne peut arrêter longtemps l'imagination que de quelques rêveurs tristes et mélancoliques, qui ne constituent pas le plus grand nombre des habitants de ce monde. Le vulc^aire n'y conçoit rien; son faible cerveau s'embrouille, dès qu'il veut y penser. L'homme d'affaire ne songe qu'à ses affaires ; le courtisan, à ses intrigues ; les gens du monde, les femmes, les jeunes gens, à leurs plaisirs; la dissipation efface bientôt en eux les notions fatigantes de la religion. Les ambitieux, les avares, les débauchés écartent soigneusement des spéculations trop faibles pour contrebalancer leurs passions diverses.

A qui est-ce que l'idée de Dieu en impose?... C'est à quelques hommes affaiblis, chagrins et dégoûtés de ce monde, à quelques personnes en qui les passions sont déjà amorties soit par l'ûge, soit par des infirmités, soit par les coups de la fortune. La religion n'est un frein que pour ceux que leur tempérament ou les circonstances ont déjà mis à la raison. La crainte de Dieu n'empêche de pécher que ceux (jui ne le veulent pas bien fort, ou qui ne sont plus en état de le faire.

Dire aux hommes que la divinité punit les crimes en ce monde, c'est avancer un fait que Texpérience contredit à tout moment. Les plus méchants des hommes sont communément les arbitres du monde et ceux que la fortune comble de ses faveurs. Pour nous convaincre des jugements de Dieu, nous renvoyer à l'autre vie, c'est nous renvoyer à des conjectures pour détruire des faits dont on ne peut douter.

Chap. CLXVII. — L'invention de l'enfer est trop absurde pour empêcher le mal.

Personne ne songe à l'autre vie, quand il est fortement épris des objets qu'il rencontre ici-bas. Aux yeux d'un amant passionné, la présence de sa maîtresse éteint les feux de l'enfer, et ses charmes effacent tous les plaisirs du paradis. Femme! vous quittez, dites-vous, votre amant pour votre Dieu ! c'est que votre amant n'est plus le même à vos yeux ; ou c'est que votre amant vous quitte, et qu'il faut remplir le vide qui s'est fait dans votre cœur.

Rien de plus ordinaire que de voir des ambitieux^ des pervers, des hommes corrompus et sans mœurs, qui ont de la religion et qui montrent quelquefois même du zèle pour ses intérêts ; s'ils ne la pratiquent point, ils promettent de la pratiquer un jour, ils la mettent en réserve comme un remède qui tôt ou tard leur sera nécessaire pour se tranquilliser sur le mal qu'ils ont encore dessein de faire. D'ailleurs, le parti des

dévots etdes prêtres étantun parti trèsnombreux, très agissant, très puissant, il n'est pas étonnant de voir les fourbes et les fripons rechercher son appui pour parvenir à leurs fins. L'on nous dira, sans doute, que beaucoup d'honnêtes gens sont religieux sincèrement et sans profit ; mais la droiture du cœur est-elle toujours accompagnée de lumières?

On nous cite un grand nombre de savants, d'hommes de génie qui ont été fortement attachés à la religion. Cela prouve que des hommes de génie peuvent avoir des préjugés, peuvent être pusillanimes, peuvent avoir une imagination qui les séduit et les empêche d'examiner les objets de sang-froid. Pascal ne prouve rien en faveur de la religion, sinon qu'unhomme de génie peut avoir un coin de folie, et n'est plus qu'un enfant quand il est assez faible pour écouter ses préjugés. Pascal nous dit lui-même que « l'es- « prit peut être fort et étroit, et aussi étendu que « faible (i). » 11 avait dit plus haut : « On peut « avoir le sens droit et n'aller pas également h « toutes choses ; car il y en a qui, l'ayant droit <' dans un certain ordre de choses, s'éblouissent <( dans les autres. »

Cn.vr. r.L\\III. — Absurdité de la morale et des vertus religieuses établies unifjuement dans l'intérêt des prêtres.

(Ju'est-ce que la vertu, suivant la Ihi'ologie? (i) Voyez les Pensées de Pascal, XXXI.

« C'est, nous dit-on, la conformité des actions « de l'homme avec la volonté de Dieu. » Mais qu'est-ce que Dieu? C'est un être que personne n'est capable de concevoir, et que par conséquent chacun modifie à sa façon. Qu'est-ce que la volonté de Dieu? C'est ce que des hommes qui ont vu Dieu ou que Dieu a inspirés, nous ont dit être la volonté de Dieu. Qui sont ceux qui ont vu Dieu ? Ce sont ou des fanatiques, ou des fourbes, ou des ambitieux que l'on ne peut guère en croire sur leur parole.

Fonder la morale sur un Dieu que chaque homme se peint diversement, que chacun compose à sa manière, que chacun arrange suivant son propre tempérament et son propre intérêt, c'est évidemment fonder la morale sur le caprice et sur l'imagination des hommes ; c'est la fonder sur les fantaisies d'une secte, d'une faction, d'un parti, qui croiront avoir l'avantage d'adorer un vrai Dieu, à l'exclusion de tous les autres.

Etablir la morale ou les devoirs de Thomme sur la volonté divine, c'est la fonder sur la volonté, les rêveries, les intérêts de ceux qui font parler Dieu, sans jamais avoir à craindre d'en être démentis. Dans toute religion, les prêtres seuls ont le droit de décider de ce qui plaît ou déplaît à leur Dieu ; l'on est toujours assuré qu'ils décideront que c'est ce qui leur plaît ou leur déplaît à eux-mêmes.

Les dogmes, les cérémonies, la morale et les vertus que prescrivent toutes les religions du

monde, n'ont été visiblement calculés que pour étendre le pouvoir ou augmenter les émoluments des fondateurs et des ministres de ces religions; les dogmes sont obscurs, inconcevables, effrayants, et par là même très propres à égarer l'imagination et à rendre le vulgaire plus docile aux volontés de ceux qui veulent le dominer ; les cérémonies et les pratiques procurent des richesses ou de la considération aux prêtres ; la morale et les vertus religieuses consistent dans une foi soumise qui empêche de raisonner, dans une humilité dévote qui assure à des prêtres la soumission de leurs esclaves, dans un zèle ardent lorsqu'il s'agit de la religion, c'est-à-dire quand il s'agit des intérêts de ces prêtres. Toutes les vertus religieuses n'ont évidemment pour objet qup l'utilité des ministres de la religion.

('hap. CLXIX. — A quoi se réduit la charité chrétienne, telle que renseignent et la pratiquent les théologiens ?

Quand on reproche aux théologiens la stérilité de leurs vertus théologales, ils nous vantent avec emphase la charité, cet omour tendre du prochain dont le christianisme fait un devoir essentiel à ses disciples. Mnis, hélas ! que devient celte prétendue charité, dès qu'on examine la conduite des ministres du Seigneur? Demandez-leur s'il faut aimer son prochain ou lui faire du bien, quand il est un impie, un hérétiijue, un incrédule, c'està-dire quand il ne pense pas comme eux? Demandez-leur s'il r.uil tolérer les opinions contraires à

24é LE BON SENS DU CURE MESLIER

celles de la religion qu'ils professent? Demandezleur si le souverain peut montrer de Tindulgence pour ceux qui sont dans l'erreur? Aussitôt leur charité disparaît, et le clergé dominant vous dira que « le prince ne porte le glaive que pour sou- « tenir les intérêts du Très-Haut » ; il vous dira que, par amour pour le prochain, il faut le persécuter, l'emprisonner, l'exiler, le brûler. Vous ne trouverez de la tolérance que chez quelques prêtres persécutés eux-mêmes, qui mettront de côté la charité chrétienne, dès qu'ils auront le pouvoir de persécuter à leur tour.

La religion chrétienne, prêchée dans son origine par des mendiants et des hommes très misérables, sous le nom de charité, recommande très fortement l'aumône ; la religion de Mahomet en fait également un devoir indispensable. Rien n'est sans doute plus conforme à l'humanité, que de secourir les malheureux, de vêtir l'homme nu^ de tendre une main bienfaisante à quiconque a besoin. Mais ne serait-il pas plus humain et plus charitable de prévenir la misère et d'empêcher les pauvres de pulluler! Si la religion, au lieu de diviniser les princes, leur eut appris à respecter la propriété de leurs sujets, à être justes, à n'exercer que leurs droits légitimes, on ne verrait pas un si grand nombre de mendiants dans leurs Etats. Un gouvernement avide, injuste, tyrannique, multiplie la misère ; la rigueur des impôts produit le découragement, la paresse, la pauvreté, qui font à leur tour éclore des vols, des assassinats et des

crimes de toute espèce. Si les souverains avaient plus d'humanité, de charité, d'équité, leurs Etats ne seraient pas peuplés de tant de malheureux, dont il devient impossible de soulager la misère.

Les Etats chrétiens et mahométans sont remplis d'hôpitaux vastes et richement dotés, dans lesquels on admire la pieuse charité des rois et des sultans qui les ont élevés. N'eùt-il donc pas été plus humain de bien gouverner les peuples, de leur procurer l'aisance, d'exciter et de favoriser l'industrie et le commerce, de les laisser jouir en sûreté du fruit de leurs travaux, que de les écraser sous un joug despotique, de les appauvrir par des guerres insensées, de les réduire à la mendicité pour satisfaire un luxe effréné, et de bâtir ensuite des monuments somptueux qui ne peuvent contenir qu'une très petite portion de ceux qu'on a rendus misérables? La religion, par ses vertus, n'a fait que donner le clian^e aux hommes ; au lieu de prévenir les maux, elle n'y appliqua jamais que des remèdes impuissants.

Les ministres du ciel ont toujours su tirer parti, pour eux-mêmes, des calamités des autres ; la misère publique fut, pour ainsi dire, leur élément; ils se sont rendus partout les administrateurs des biens dos pauvres, les disfributeurs des aumùnes, les dépositaires des charités ; par là, ils étendirent et soutinrent en tout temps leur pouvoir sur les malheureux qui composent communément la partie la plus nombreuse, la plus imjuiète, la plus séditieuse dans la société. Ainsi les plus

grands maux tournent au profit des ministres du Seigneur.

Les prêtres des chrétiens nous disent que les biens qu'ils possèdent sont les biens des pauvres, et pnHendent à ce titre que leurs possessions sont sacrées : en conséquence, les souverains et les peuples se sont empressés d'accumuler dans leurs mains des terres, des revenus, des trésors; sous prétexte de charité, nos guides spirituels sont devenus très opulents et jouissent, aux yeux des nations appauvries, des biens qui n'étaient destinés que pour les malheureux ; ceux-ci, loin d'en murmurer, applaudissent à une feinte générosité qui enrichit rÉglise, mais qui bien rarement contribue à soulager les pauvres.

Suivant les principes du christianisme, la pauvreté est elle-même une vertu; et c'est celle que les souverains et les prêtres font le plus rigoureusement observer à leurs esclaves. D'après ces idées, un grand nombre de pieux chrétiens ont renoncé de plein gré aux richesses périssables de la terre, ont distribué leur patrimoine aux pauvres, et se sont retirés dans des déserts pour y vivre dans une indigence volontaire. Mais bientôt cet enthousiasme, ce goût surnaturel pour la misère fut forcé de céder à la nature. Les successeurs de ces pauvres volontaires vendirent aux peuples dévots leurs prières et leur intercession puissante auprès de la divinité ; ils devinrent riches et puissants : ainsi, des moines, des solitaires, vécurent dans Toisiveté et, sous prétexte

de charité, dévorèrent effrontément la substance du pauvre.

La pauvreté desprit est celle dont la religion fit toujours le plus de cas. La vertu fondamentalo de toute religion, c'esl-à-dire la plus utile à ses ministres, c'est la foi. Elle consiste dans une crédulité sans bornes, qui fait croire sans examen tout ce que les interprètes de la divinité ont intérêt que l'on croie. A l'aide de celte vertu merveilleuse, les prêtres sont devenus les arbitres et du juste et de l'injuste, et du bien et du mal : il leur fut très facile de faire commettre des crimes, quand ils eurent besoin de crimes pour faire valoir leurs intérêts. La foi implicite a été la source des plus grands attentats qui se soient commis sur la terre.

r.nvr>. CLXX. — La confession, mine d'or pour lo- j>rêlres, a détruit les vrais principes de la moralr.

Celui qui le premier a dit aux nations que, lorsqu'on avait fait tort aux hommes, il fallait en demander pardon à Dieu, l'apaiser |)ardes présents, lui otVrirdessacrilices.a visiblementdétruil les vrais principes (h* la morale. D'après ces idées, les hommes s'imaginent que l'on [)eut obt«'nirdu roi du ciel, comme des rois de la terre, la permission d'être injuste et méchant, ou du moins le pardon du mal que Ton peut faire.

La moralo est fondée sur les rapports, les besoins, les intérêts constants des habitants de la terre; les rapports qui subsistent entre les hommes

et Dieu, ou sont parfaitement inconnus, ou sont imaginaires. La religion, en associant Dieu avec les hommes, a visiblement affaibli ou détruit les liens qui les unissent entre eux ; les mortels s'imaginent pouvoir impunément se nuire les uns aux autres, en faisant une réparation convenable à l'Etre tout-puissant, à qui Ton suppose le droit de remettre toutes les offenses faites à ses créatures.

Est-il rien de plus propre à rassurer les méchants ou à les enhardir au crime, que de leur persuader qu'il existe un être invisible qui a le droit de leur pardonner les injustices, les rapines, les perfidies, les outrages qu'ils peuvent faire à la société ? Encouragés par ces funestes idées, nous voyons que les hommes les plus pervers se livrent aux plus grands crimes, et croient les réparer en implorant la miséricorde divine ; leur conscience est en repos, dès qu'un prêtre les assure que le ciel est désarmé par un repentir sincère, très inutile au monde ; ce prêtre les console au nom de la divinité^ s'ils consentent, en réparation de leurs fautes, à partager avec ses ministres les fruits de leurs brigandages, de leurs fraudes et de leurs méchancetés.

Une morale liée à la religion lui est nécessairement subordonnée. Dans l'esprit d'un dévot, Dieu doit passer avant ses créatures ; il vaut mieux lui obéir qu'aux hommes. Les intérêts du monarque céleste doivent l'emporter sur ceux des chétifs mortels. Mais les intérêts du ciel sont

visiblement les intérêts des ministres du ciel : d'où il suit évidemment que, dans toute religion, les prêtres, sous prétexte des intérêts du ciel ou de la gloire de Dieu, pourront dispenser des devoirs de la morale humaine, quand ils ne s'accorderont pas avec les devoirs que Dieu est en droit d'imposer. D'ailleurs, celui qui a le pouvoir de pardonner les crimes ne doit-il pas avoir le droit d'en commander?

Chap. CLXXI. — La supposition de l'existence d'un Dieu n'est pas nécessaire à la morale.

On se tue de nous dire que, sans un Dieu, il ne peut y avoir croblifjation morale ; qu'il faut aux bommes; et aux souverains eux-mêmes, un législateur assez puissant pour les obliger. L'obligation morale suppose une loi ; mais cette loi naît des rapports éternels et nécessaires des choses entre elles, rapports qui n'ont rien de commun avec l'existence d'un Dieu. Les règles de la conduite des hommes découlent de leur propre nature qu'ils sont à portée de connaître, et non de la nature divine dont ils n'ont nulle idée; ces règles nous obligent, c'est-à-dire que nous nous rendons estimables ou méprisables, aimables ou haïssables, dignes de récompenses ou de châtiments, heureux ou malheureux, suivant (jue nous nous conformons à ces régies ou que nous nous en écartons. La loi qui oblige l'homme à ne se pas nuire i\ lui-même est fondée sur la nature d'un être sensible qui, de quelque faron qu'il soit

venu dans ce monde, ou quel que puisse être son sort dans un monde à venir, est forcé, par son essence actuelle, de chercher le bien-être et de fuir le mal. d'aimer le plaisir et de craindre la douleur. La loi qui oblige l'homme à ne pas nuire aux autres et à leur faire du bien est fondée sur la nature des êtres sensibles vivants en société, qui sont, par leur essence, forcés de mépriser ceux qui ne leur font aucun bien et de détester ceux qui s'opposent à leur félicité.

Soit qu'il existe un Dieu, soit qu'il n'en existe point, soit que ce Dieu ait parlé, soit qu'il n'ait point parlé, les devoirs moraux des hommes seront toujours les mêmes, tant qu'ils auront la nature qui leur est propre, c'est-à-dire tant qu'ils seront des êtres sensibles. Les hommes ont-ils donc besoin d'un Dieu qu'ils ne connaissent pas, d'un législateur invisible, d'une religion mystérieuse, de craintes chimériques, pour comprendre que tout excès tend évidemment à les détruire, que pour se conserver il faut s'en abstenir, que pour se faire aimer des autres il faut leur faire du bien, que leur faire du mal est un sûr moyen de s'attirer leur vengeance et leur haine ?

Avant la loi point de péché. Rien de plus faux que cette maxime. Il suffit que l'homme soit ce qu'il est, ou soit un être sensible, pour distinguer ce qui lui fait plaisir de ce qui lui déplaît. 11 suffit qu'un homme sache qu'un autre homme est un être sensible comme lui, pour qu'il ne puisse pas ignorer ce qui lui est utile ou nuisible.

LE BON SENS DU CURE MESLIER 2ôl

Il suffit que l'homme ait besoin de son semblable, pour qu'il sache qu'il doit craindre d'exciter en lui des sentiments défavorables à lui-même. Ainsi, l'être sentant et pensant n'a besoin que de sentir et de penser, pour découvrir ce qu'il doit faire et pour lui-même et pour les autres. Je sens, et un autre sent comme moi : voilà le fondement de toute morale.

Chap. CLXXII. — La religion et sa morale surnaturelle sont funestes aux peuples et opposées à la nature de l'homme.

Ce n'est que par sa conformité avec la nature de l'homme, que nous pouvons juger de la bonté d'une morale. D'après cette comparaison, nous sommes en droit de la rejeter, si nous la trouvons contraire au bien-être de notre espèce. Quiconque a médité sérieusement la religion et sa morale surnaturelle, quiconque en a pesé d'une main sûre les avantages et les désavantages, demeurera convaincu que Tune et l'autre sont nuisibles aux intérêts du genre humain, ou directement opposées à la nature de l'homme.

(( Peuples, aux armes ! il s'agit de la cause de « votre Dieu. Le ciel est outragé î La foi est en « péril ! A l'impiété ! au blasphème ! à l'héré- « sie ! )) Par le pouvoir magique de ces mots redoutables, auxquels les peuples ne comprirent jamais rien, les prêtres furent de tout temps les maîtres de soulever les nations, de détrôner des rois, (rallumer des guerres civiles, de mettre les hommes aux prises. Quand par hasard on exa-

mine les importants objets qui ont excité la colère céleste et produit tant de ravages sur la terre, il se trouve que les folles rêveries et les bizarres conjectures de quelque théologien qui ne s'entendait pas lui-même, ou les prétentions du clergé^ ont brisé tous les liens de la société et baigné le genre humain dans son sang et ses larmes.

Chap. CLXXIIl. — Combien l'association de la religion et de la politique est funeste et aux peuples et aux rois.

Les souverains de ce monde, en associant la divinité au gouvernement de leurs États, en se donnant pour ses lieutenants et ses représentants sur la terre, en reconnaissant que c'est d'elle qu'ils tiennent leur pouvoir, ont dû nécessairement se donner ses ministres pour rivaux ou pour maîtres. Est-il donc étonnant que souvent les prêtres aient fait sentir aux rois la supériorité du monarque céleste ? N'ont-ils pas plus d'une fois fait connaître aux princes temporels que le pouvoir le plus grand est forcé de céder au pouvoir spirituel de l'opinion ? Rien de plus difficile que de servir deux maîtres, surtout quand ils ne sont point d'accord sur ce qu'ils demandent à leurs sujets.

L'association de la religion avec la politique a nécessairement introduit une législation double dans les États. La loi de Dieu, interprétée par ses prêtres, se trouva souvent contraire à la loi du souverain ou à l'intérêt de l'Etat. Quand les princes ont de la fermeté et se sont assurés de

ramoiir de leurs sujets, la loi de Dieu est quelquefois obligée de se prêter aux intentions sages du souverain temporel ; mais, le plus souvent, l'autorité souveraine est obligée de reculer devant l'autorité divine, c'est-à-dire devant Tintérèt du clergé. Rien de plus dangereux, pour un prince, que de mettre la main à l encensoir^ c'est-à-dire de vouloir réformer les abus consacrés par la religion. Dieu n'est jamais plus en colère que lorsqu'on touche aux droits divins, aux privilèges, aux possessions, aux immunités de ses prêtres. Les spéculations métaphysiques ou les opinions religieuses des hommes n'influent sur leur conduite, que quand ils les jugent conformes à leurs intérêts. Rien ne prouve cette vérité d'une façon plus convaincante que la conduite d'un grand nombre de princes, relativement à la puissance spirituelle à laquelle on les voit très souvent résister. Un souverain, persuadé de l'importance et des droits de la religion, ne devrait-il pas se croire en conscience obligé de recevoir avec respect les ordres de ses prêtres et les regarder comme des ordres de la divinité même ? Il fut un temps où les rois et les peuples, |)lus conséquents et convaincus des droits de la puissance spirituelle, se rendaient ses esclaves, lui cédaient en toute occasion et n'étaiont que des instruments dociles dans ses mains : cet heureux temps n'est plus. Par une étrange inconséquence, on voit quelquefois les plus dévots monarques s'opposer aux entreprises de ceuxqu'ils regardent

pourtant comme les ministres de Dieu. Un souverain, bien pénétré de religion ou de respect pour son Dieu, devrait se tenir sans cesse prosterné devant ses prêtres et les regarder comme ses souverains véritables. Est-il une puissance sur la terre qui ait le droit de se mesurer avec celle du Très-Haut?

Chap. CLXXIV. — Les cultes sont onéreux et ruineux pour la plupart des nations.

Les princes qui se croient intéressés à faire durer les préjugés de leurs sujets ont-ils donc bien réfléchi aux effets qu'ont produits et que peuvent encore produire des démagogues privilégiés, qui ont le droit de parler [quand ils veulent et d'enflammer au nom du ciel les passions de plusieurs millions de sujets ? Quels ravages ne causeraient pas ces harangueurs sacrés, s'ils s'entendaient pour troubler un Etat, comme ils ont fait si souvent !

Rien de plus onéreux et de plus ruineux pour la plupart des nations que le culte de leurs dieux. Partout leurs ministres, non seulement constituent le premier ordre dans l'Etat, mais encore jouissent de la portion la plus ample des biensde la société, et sont en droit de lever des impôts continuels sur leurs concitoyens. Quels avantages réels ces organes du Très-Haut procurentils donc aux peuples, pour les profits immenses qu'ils en tirent? En échange de leurs richesses et de leurs bienfaits, leur donnent-ils autre chose

LE liO.N SENS DU CURE MESLIER 2ôô

que des mystères, des hypothèses, des cérémonies, des questions subtiles, des querelles interminables, que très souvent les Etats sont encore obligés de payer de leur sang.

Chap. CLXX^■. — La religion paralyse la morale.

La religion, qui se donne pour le plus ferme appui de la morale, lui ôte évidemment ses vrais mobiles, pour leursubstituer des mobiles imaginaires, des chimères inconcevables, qui, étant visiblement contraires au bon sens, ne peuvent être crus fermement par personne. Tout le monde nous assure qu'il croit fermement un Dieu qui récompense et punit : tout le monde se dit persuadé de Texistence d'un enfer et d'un paradis : cependant, voyons-nous que ces idées rendent les hommes meilleurs, ou contrebalancent dans l'esprit du plus grand nombre d'entre eux les intérêts les plus légers? Chacun nous assure qu'il est effrayé des jugements de Dieu, et chacun suit ses passions quand il se croit sOr d'échapper aux jugements des hommes.

La crainte des puissances invisibles est rarement aussi forte que la crainte des puissances visibles. Des supplices inconnus ou éloignés frappent bien moins le peuple qu'une potence dressée ou que l'exemple d'un pendu. Il n'est guère de courtisan qui craigne, à beaucoup près, autant la colère de son dif^u que la disgrAce de son maître, l ne pension, un titre, un ruban suf-

fîsent pour faire oublier et les tourments de l'enfer et les plaisirs de la cour céleste. Les caresses d'une femme l'emportent tous les jours sur les menaces du Très-Haut. Une plaisanterie, un ridicule, un bon mot font plus d'impression sur l'homme du monde que toutes les notions graves de sa religion.

Ne nous assure-t-on pas qu'un bon peccavi suffît pour apaiser la divinité? Cependant, on ne voit pas que ce bon peccavi se dise bien sincèrement; du moins est-il très rare de voir les grands voleurs restituer, même à l'article de la mort, des biens qu'ils savent avoir injustement acquis. Les hommes se persuadent, sans doute, qu'ils se feront aux feux éternels, s'ils ne peuvent s'en garantir. Mais

Il est avec le ciel des accommodements ;

en donnant à l'Eglise une portion de leur fortune, il y a très peu de dévots fripons qui ne meurent fort tranquilles sur la façon dont ils se sont enrichis en ce monde.

Chap. CLXXVI. — Funestes conséquences de la dévotion.

De l'aveu même des plus ardents défenseurs de la religion et de son utilité, rien de plus rare que les conversions sincères ; à quoi l'on pourrait ajouter : rien de plus infructueux pour la société. Les hommes ne se dégoûtent du monde que lorsque le monde est dégoûté d'eux ; une femme ne se donne à Dieu que lorsque le monde ne

veut plus d'elle. Sa vanité trouve, dans la dévotion, un rôle qui l'occupe et la dédommage de la ruine de ses charmes. Des pratiques minutieuses lui font passer le temps ; les cabales, les intrigues, les déclamations, la médisance, le zèle lui fournissent des moyens de s'illustrer et de se faire considérer dans le parti dévot.

Si les dévots ont le talent de plaire à Dieu et à ses prêtres, ils ont rarement celui de plaire à la société ou de s'y rendre utiles. La religion, pour un dévot, est un voile qui couvre et justifie toutes ses passions, son orgueil, sa mauvaise humeur, sa colère, sa vengeance, son impatience, ses rancunes. La dévotion s'arroge une supériorité lyrannique qui bannit du commerce la douceur, l'indulgence et la gaieté ; elle donne le droit de censurer les autres, de reprendre, de déchirer les j)rofanes. pour la plus grande gloire de Dieu. 11 est très ordinaire d'être dévot et de n'avoir aucune des vertus ou des qualités nécessaires à la vie sociale.

CnAP. CLX.WII. — La supposition d'une autre vie n'est ni

consolante pour Ihomme, ni néce>«nire i\ la morale.

Un assure que le dogme d'une autre vie est de la plus grande importance pour le repos des sociétés; on s'imagine que, sans lui, les hommes n'auraient phis ici-bas de motifs pour bien faire. Ou'f'sl-il besoin de terreurs et de fal)les pourt'aire sentir à tout homme raisoniialile la t'at^on dont il doit se comporter sur la terre ! Chacun de nous

ne voit-il pas qu'il a le plus grand intérêt à mériter Tapprobation, l'estime, la bienveillance des êtres qui l'environnent, et de s'abstenir de tout ce qui peut lui attirer le blâme, le mépris et le ressentiment de la société ? Quelque courte que soit la durée d'un festin, d'une conversation, d'une visite, chacun ne veut-il pas y jouer un rôle décent, agréable pour lui-même et pour d'autres? Si la vie n'est qu'un passage, tâchons de le rendre facile ; il ne peut l'être, si nous manquons d'égards pour ceux qui cheminent avec nous.

La religion, tristement occupée de ses sombres rêveries, ne nous représente l'homme que comme un pèlerin sur la terre ; elle en conclut que, pour voyager plus sûrement, il doit faire bande à part, renoncer aux douceurs qu'il rencontre, se priver des amusements qui pourraient le consoler des fatigues et des ennuis de la route. Une philosophie stoïque et chagrine nous donne quelquefois des conseils aussi peu sensés que la religion ; mais une philosophie plus raisonnable nous invite à répandre des fleurs sur le chemin de la vie, à en écarter la mélancolie et les terreurs paniques, à nous lier d'intérêts avec nos compagnons de voyage, à nous distraire par la gaieté et par des plaisirs honnêtes des peines et des traverses auxquelles nous nous trouvons si souvent exposés ; elle nous fait sentir que, pour voyager avec agrément, nous devons nous abstenir de ce qui pourrait nous devenir nuisible à nous-mêmes, et

fuir avec grand soin ce qui pourrait nous rendre odieux à nos associés.

* UAP. CLXXVIII. — Un athée a plus de motifs de bien faire, plus de conscience qu'un dévot.

On demande quels motifs un athée peut avoir de bien faire. Il peut avoir le motif de se plaire à lui-même, de [)laire à ses semblables, de vivre heureux et tranquille, de se faire aimer et considérer des hommes, dont Texistence et les dispositions sont bien plus sûres et plus connues que celles d'un être impossible à connaître. Celui qui ne craint pas les dieux peut-il craindre quelque chose? 11 peut craindre les hommes, il peut craindre le mépris, le déshonneur, les châtiments et la vengeance des lois; enfin, il peut se craindre lui-même; il peut craindre les remords qu'éprouvent tous ceux qui ont la conscience d'avoir encouru ou mérité la haine de leurs semblables.

La conscience est le témoignage intérieur que nous nous rendons à nous-mêmes d'avoir agi de façon à mériter l'estime ou le blAme des êtres avec ({ui nous vivons. Cette conscience est fondée sur la connaissance évidente (jue nous avons des hommes et des sentiments que nos actions doivent produire en eux. La conscience du dévot consiste à se persuader qu'il a plu ou déplu ù son Dieu dont il n'a nulle idée, et dont les intentions obscures et douteuses ne lui sont expliquées que par des hommes suspects, (pii ne connaissent pas

plus que lui Tessence de la divinité, et qui sont très peu d'accord sur ce qui peut lui plaire ou lui déplaire. En un mot, la conscience de l'homme crédule est dirigée par des hommes qui ont euxmêmes une conscience erronée, ou dont l'intérêt étouffe les lumières.

Un athée peut-il avoir delà conscience? Quels sont ses motifs pour s'abstenir des vices cachés et des crimes secrets que les autres hommes ignorent, et sur lesquels les lois n'ont point de prise ? Il peut s'être assuré par une expérience constante qu'il n'est point de vice qui, par la nature des choses, ne se punisse lui-même. Veutil se conserver? Il évitera tous les excès qui pourraient endommager sa santé ; il ne voudra point traîner une vie languissante qui le rendrait à charge et à lui-même et aux autres. Quant aux crimes secrets, il s'en abstiendra par la crainte d'être forcé d'en rougir à ses propres yeux, auxquels il ne peut se soustraire. S'il a delà raison, il connaîtra le prix de l'estime qu'un honnête homme doit avoir pour lui-même. Il saura d'ailleurs que des circonstances inespérées peuvent dévoiler, aux yeux des autres, la conduite qu'il se sent intéressé de leur cacher. L'autre monde ne fournit aucun motif de bien faire à celui qui n'en trouve point ici-bas.

Chap. CLXXIX. — Un roi athée serait bien préférable à un roi très religieux et très méchant comme on en voit tant.

« L'athée de spéculation, nous dira le théiste,

« peut être un honnête homme, mais ses écrits « formeront des athées politiques. Des princes (( et (les ministres, n'étant plus retenus par la (( crainte de Dieu, se livreront sans scrupule « aux plus alTreux excès. » Mais quelle que Ton puisse supposer la dépravation d'un athée sur le trône, peut-elle jamais être plus forte et plus nuisible que celle de tant de conquérants, de tyrans, de persécuteurs, d'ambitieux, de courtisans pervers, qui, sans être des athées, qui même étant souvent très religieux et très dévots, ne laissent pas de faire gémir l'humanité sous le poids de leurs crimes? Un prince athée peut-il faire plus de mal au monde qu'un Louis XI, un Philippe II, un Richelieu, qui tous ont allié la religion avec le crime? Hicn de moins ordinaire que des princes athées ; mais rien de plus commun que des tyrans et des ministres très méchants et très religieux.

' MAP. CLXXX. — La morale acquise par la philosophie suffit à la vertu.

Tout homme dont l'esprit sf livre à la réllexion ne peut s empêcher de connaître ses devoirs, de découvrir les rapports subsistants entre les hommes, de méditer sa propre nature, de démêler ses besoins, ses penchants, ses désirs, et de s'apercevoir de ce qu'il doit à des êtres nécessaires h son propre bonheur. Ces réflexions conduisent nnlurclh'mrnl à la connaissance de la morahî la plus essentielle f)our des êtres qui

vivent en société. Tout homme qui aime à se replier sur lui-même, à étudier, à chercher les principes des choses, n'a pas pour l'ordinaire des passions hien dangereuses ; sa passion la plus forte sera de connaître la vérité, et son ambition de la montrer aux autres. La philosophie est propre à cultiver et le cœur et l'esprit. Du côté des mœurs et de l'honnêteté, celui qui réfléchit et raisonne n"a-t-il pas évidemment de l'avantage sur celui qui se fait un principe de ne point raisonner ?

Si l'ignorance est utile aux prêtres et aux oppresseurs du genre humain, elle est très funeste à la société. L'homme dépourvu de lumière ne jouit pas de sa raison ; l'homme dépourvu de raison et de lumière est un sauvage, qui peut à chaque instant être entraîné dans le crime. La morale ou la science des devoirs ne s'acquiert que par l'étude de l'homme et de ses rapports. Celui qui ne réfléchit point par luimême ne connaît point la vraie morale et marche d'un pas peu sur dans le chemin de la vertu. Moins les hommes raisonnent, et plus ils sont méchants. Les sauvages, les princes, les grands, les gens de la lie du peuple sont communément les plus méchants des hommes, parce qu'ils sont ceux qui raisonnent le moins.

Le dévot ne réfléchit jamais et se garde bien de raisonner ; il craint tout examen ; il suit l'autorité ; et souvent même une conscience erronée lui fait un saint devoir de commettre le mal.

L'incrédule raisonne, il consulte Texpérience et la préfère au préjugé. S'il a raisonné juste, sa conscience s'éclaire ; il trouve, pour bien faire, des motifs plus réels que le dévot, qui n'a d'autres motifs que ses chimères et qui jamais n'écoute la raison. Les motifs de l'incrédule ne sont-ils pas assez puissants pour contre-balancer ses passions ? Est-il assez borné pour méconnaître les intérêts les plus réels qui devraient le contenir ? Eh bien ! il sera vicieux et méchant ; mais pour lors, il ne sera ni pire ni meilleur que tant d'hommes ^crédules qui, nonobstant la religion et ses préceptes sublimes, ne laissent pas de suivre une conduite que cette religion condamne. Un assassin crédule est-il donc moins à craindre qu'un assassin qui ne croit rien? Un tyran bien dévot est- il moins un tyran qu'un tyran indévot ?

Chap. CLXWI. — Les opinions influent rarement sur la conduite.

Rien de plus rare au monde que des hommes conséquents. Leurs opinions n'influent sur leur conduite que lorsqu'elles se trouvent conformes h leur tempérament, à leurs passions, l\ leurs intérêts. Les opinions religieuses, d'après Texpérienre journalière, produisent beaucoup de mal contre très |»eu de bien ; elles sont nuisibles, pMrcf (pielles s'accordent fort souvent avec les [tassions des tyrans, dos anibilioux, des fanatiques et des prêtres ; elles ne sont d'aucun elVet,

parce qu'elles sont incapables de contre-balancer les intérêts présents du plus grand nombre des hommes. Les principes religieux sont toujours mis de côté, quand ils s'opposent à des désirs ardents ; sans être incrédule, on se conduit alors comme si Ton ne croyait rien.

On risquera toujours de se tromper, quand on voudra juger des opinions des hommes par leur conduite, ou de leur conduite par leurs opinions. Un homme très religieux, nonobstant les principes insociables et cruels d'une religion sanguinaire, sera quelquefois, par une heureuse inconséquence, humain, tolérant, modéré ; pour lors, les principes de sa religion ne s'accordent pas avec la douceur de son caractère. Un libertin, un débauché, un hypocrite, un adultère, un fripon nous montreront souvent qu'ils ont les idées les plus vraies sur les mœurs. Pourquoi ne les mettent-ils pas en pratique? C'est que leur tempérament, leurs intérêts, leurs habitudes ne s'accordent point avec leurs théories sublimes. Les principes sévères de la morale chrétienne, que tant de gens font passer pour divine, n'influent que très faiblement sur la conduite de ceux qui les prêchent aux autres. Ne nous disent -ils pas tous les jours de faire ce qails prêchent et de ne pas faire ce qiiils font?

Les partisans de la religion désignent assez communément les incrédules sous le nom de libertins. Il peut très bien se faire que beaucoup d'incrédules aient des mœurs déréglées ; ces

mœurs sont dues à leur tempérament, et non à leurs opinions. Mais que fait leur conduite à ces opinions? Un homme sans mœurs ne peut-il donc pas être bon médecin, bon architecte, bon géomètre, bon logicien, bon métaphysicien, bon raisonneur ? Avec une conduite irréprochable, on peut être un ignorant sur bien des choses et raisonner très mal. Ouand il s'agit de la vérité, il nous importe peu de qui elle nous vienne. Ne jugeons pas des hommes par leurs opinions, ni des opinions par les hommes; jugeons des iiommes par leur conduite, et de leurs opinions par leur conformité avec l'expérience, la raison l'utilité du genre humain.

Chat. CLXXXII. — L.i raison conduit l'homme à Tirréligion cl à lathéisme, parce que la religion est absurde et que le Dieu des prêtres est un titre malin et farouche.

Tout homme qui raisonne devient bientôt incrédule, parce que le raisonnement lui prouve que la théologie n'est qu'un tissu de chimères, que la religion est contraire à tous les principes du bon sens, qu'elle porte une teinte de fausseté dans toutes les connaissances humaines. 1/honmie sensible devient incrédule, parce (ju'il voit (jue la religion, loin de rendre les hommes plus heureux, est la source première des plus grands désordres et des calamités permanentes dont l'espèce humaine est affligée. L'homme (|ui cherche son bien-être et sa propre Iranquiliilé examine sa religion et s'en détrompe, parce qu'il

trouve aussi incommode qu'inutile de passer sa vie à trembler devant des l'antômes, qui ne sont faits pour en imposer qu'à des femmelettes ou à des enfants.

Si, quelquefois, le libertinage, qui ne raisonne guère, conduit à l'irréligion, Thomme réglé dans ses mœurs peut avoir des motifs très légitimes pour examiner sa religion et pour la bannir de son esprit. Trop faibles pour en imposer aux méchants en qui le vice a jeté de profondes racines, les terreurs religieuses affligent, tourmentent, accablent des imaginations inquiètes. Les âmes ont-elles du courage et du ressort, elles ont bientôt secoué un joug qu'elles ne portaient qu'en frémissant. Sont-elles faibles ou craintives ? Elles traînent ce joug pendant toute leur vie, elles vieillissent en tremblant, ou du moins elles vivent dans des incertitudes accablantes.

Les prêtres ont fait de Dieu un être si malin, si farouche, si propre à chagriner, qu'il est très peu d'hommes au monde qui ne désirassent, au fond du cœur, que ce Dieu n'existât pas. On ne vit point heureux, quand on tremble toujours. Vous adorez un Dieu terrible, ô dévots ! Eh bien ! vous le haïssez ; vous voudriez qu'il ne fût pas. Peut-on ne pas désirer l'absence ou la destruction d'un maître dont l'idée ne fait que tourmenter l'esprit ? Ce sont les couleurs noires dont les prêtres se servent pour peindre la divinité qui révoltent les cœurs, forcent à la haïr et à la rejeter.

Chap. CLXXXIII. — La crainte seule fait les théistes et les dévols.

Si la crainte a fait les dieux, la crainte soutient leur empire dans Tesprit des mortels ; on les a, de si bonne heure, accoutumés à frissonner au seul nom de la divinité, qu'elle est devenue pour eux un spectre, un lutin, un loupgarou qui les tourmente, et dont l'idée leur ôte le courage même de vouloir se rassurer. Ils craignent que le spectre invisible ne les frappe, s'ils cessaient un instant d'avoir peur. Les dévots craignent trop leur dieu pour l'aimer sincèrement ; ils le servent en esclaves qui, dans l'impossibilité d'échapper à sa puissance, prennent le parti de flatter leur maître, et qui, à force de mentir, se persuadent à la fin qu'ils ont pour lui de l'amour. Ils font de nécessité vertu. L'amour des dévots pour leur dieu et des esclaves pour leurs despotes n'est qu'un hommage servile et simulé qu'ils rendent à la force, auquel le cœur ne prend aucune part.

Chap. CLXX.MW — Pout-on, ou doit-on .imikt ou im' \v\ aimer Dieu .'

Les docteurs chrétiens ont fait leur l)ieu si peu digne d'amour, que plusieurs d'entre eux ont cru devoir dispenser de l'aimer : blasphème qui fait frémir d'autres docteurs moins sincères. Saint Thomas, ayant prétendu (juon élait obligé daiiucr Dieu aussitôt «[u'on a lu.sagc de sa rai-

son : le jésuite Sirmond lui répond que c'est bien îôt ; le jésuite Vasquez assure qu il suffit d'aimer Dieu à l'article de la mort ; Hurtado, moins facile, dit qu'zV faut aimer Dieu tous les ans ; Henriquez se contente qu'o/2 Vaime tous les i cinq ans ; Sotus, tous les dimanches. Sur quoi | fondés? demande le P. Sirmond, qui ajoute que Suarez veut qu'o/z aime Dieu quelquefois. Mais en quel temps? Il vous en fait juge ; il n'en sait rien lui-même. Or, dit-il, ce quun si savant docteur ne sait pas., qui pourra le savoir?... Le même jésuite Sirmond continue en disant, que Dieu ne nous ordonne pas de l aimer d'un amour d'' affection., et ne nous promet pas le salut à condition de lui donner notre cœur., cest assez de lui obéir et de V aimer d'un amour effectif en exécutant ses ordres : c'est là le seul amour que nous lui devons ; et il ne nous a pas tant commandé de l'aimer que de ne point le haïr. Cette doctrine paraît hérétique, impie, abominable aux jansénistes qui, par la sévérité révoltante qu'ils attribuent à leur dieu, le rendent encore bien moins aimable que les jésuites leurs adversaires ; ceux-ci, pour s'attirer des adhérents, peignent Dieu sous des traits capables de rassurer les mortels les plus pervers. Ainsi, rien de moins décidé, pour les chrétiens, que la question importante, si l'on peut ou si l'on doit aimer ou ne pas aimer Dieu. Parmi leurs guides spirituels, les uns prétendent qu'il faut l'aimer de tout son cœur, malgré toutes ses rigueurs ;

d'autres, comme le P. Daniel, trouvent qu'un acte de pur amour de Dieu est lacté le plus héroïque de la vertu chrétienne, et que la faiblesse humaine ne peut guère s élever si haut. Le jésuite Pinlereau va plus loin ; il dit que cest un privilège de la nouvelle alliance^ que la délivrance du joug fâcheux de l'amour divin (i).

CnAP. CLXX.W . — Los idées diverses et contradictoires qui existent partout sur Dieu et la reliorion prouvent que Dieu et la religion ne sont que des chimères de l'imagination.

C'est toujours le caractère de Thomme qui décide du caractère de son Dieu; chacun s'en fait un pour lui-même et d'après lui-même. L'homme gai. qui se livre à la dissipation et aux plaisirs, ne peut pas se figurer que Dieu puisse être austère et rébarbatif; il lui faut un Dieu facile avec lequel on puisse entrer en composition. L'homme sévère, chagrin, bilieux, d'une humeur Acre, veut un dieu qui lui ressemble, un dieu qui fasse trembler et regarde comme des pervers ceux (pii n'adnn'ttent qu'un dieu commode et facile à gagner. Les hérésies, les querelles, les schismes sont nécessaires. Les hommes étant constitués, organisés, modifiés d'une façon qui ne peut être précisément la même, pourraient-ils être d'accord sur une chimère (pii n'existe jamais que dans leurs propres cerveaux î

(i) Voyez Apologie des Lettres provinciales, t. II.

Les disputes non moins cruelles qu'interminables qui s'élèvent sans cesse, entre les ministres du Seigneur, ne sont pas de nature à leu attirer la confiance de ceux qui les considèrent d'un œil impartial. Comment ne pas se jeter dans l'incrédulité la plus complète, à la vue de principes sur lesquels ceux mêmes qui les enseignent aux autres ne sont jamais d'accord ? Comment ne point former des doutes sur l'existence d'un Dieu dont l'idée varie d'une façon si marquée dans les têtes de ses ministres ? Comment ne pas finir par rejeter totalement un Dieu qui n'est qu'un amas informe de contradictions? Comment s'en rapporter à des prêtres que nous voyons perpétuellement occupés à se combattre, à se traiter d'impies et d'hérétiques, à se déchirer, à se persécuter sans pitié, sur la manière dont ils entendent les prétendues vérités qu'ils annoncent au monde !

Chap. CLXXXVI. — L'existence d'un Dieu, base de toute religion, n'a point encore été démontrée.

L'existence d'un Dieu est la base de toute religion. Cependant, jusqu'ici cette importante vérité n'a point encore été démontrée, je ne dis pas de manière à convaincre les incrédules, mais d'une manière propre à satisfaire les théologiens eux-mêmes. L'on a vu, de tout temps, des penseurs profondément occupés à imaginer des preuves nouvelles de la vérité la plus intéressante pour les hommes ? Quels ont été les fruits de

leurs méditations et de leurs arguments ? Ils ont laissé la chose au même point, ils n'ont rien démontré; presque toujours, ils ont excité les clameurs de leurs confrères, qui les ont accusés d'avoir mal défendu la meilleure des causes.

Cap. CLXXW'II. — Le» prêtre? agissent par intérêt plutùt <iue le? incrédules.

Les apologistes de la religion nous répètent chaque jour que les passions seules font les incrédules. « C'est, disent-ils, l'orgueil et le désir « de se distinguer qui font les athées ; ils ne « cherchent d'ailleurs à efTacer l'idée de Dieu de '< leur esprit, que parce qu'ils ont lieu de crain- « dre ses jugements rigoureux. >• Quels que soient les motifs qui portent les hommes à l'irréligion, il s'agit d'examiner s'ils ont rencontré la vérité. Nul homme n'agit sans motifs; examinons d'ahord les arguments, nous examinerons les motifs ensuite : et nous verrons s'ils ne sont pas légitimes et plus sensés que ceux de tant de dévots crédules qui se laissent guider par des mnilres peu dignes de la confiance des hommes.

Vous dites donc, ô prêtres du Seigneur! que les passions font les incrédules ; vous prétendez qu'ils ne renoncent à la religion que par intérêt, ou pîjrce ([u'elle contredit leurs penchants déréglés ; vous assurez (ju'ils n'attaquent vos dieux, que parce qu'ils .ippn''iien<lent leurs rigueurs. Eh î vous-mêmes, en défendant cette reHgion et ses chimères, êtes-vous donc vraiment exempts de

passions ou d'intérêts ? Qui est-ce qui retire les émoluments de cette religion pour laquelle les prêtres font éclater tant de zèle ? Ce sont les prêtres. A qui la religion procure-t-elle du pouvoir, du crédit, des honneurs, des richesses? C'est aux prêtres. Oui est-ce qui fait la guerre en tout pays à la raison, à la science, à la vérité, à la philosophie, et les rend odieuses aux souverains et aux peuples? Ce sont les prêtres. Qui est-ce qui profite sur la terre de l'ignorance des hommes et de leurs vains préjugés? Ce sont les prêtres. Vous êtes, ô prêtres! récompensés, honorés et payés pour tromper les mortels ; et vous faites punir ceux qui les détrompent. Les folies des hommes vous procurent des bénéfices, des offrandes, des expiations ; les vérités les plus utiles ne procurent à ceux qui les annoncent que des chaînes, des supplices, des bûchers. Que l'univers juge entre nous.

Chap, CLXXXVIII. — L'orgueil, la présomption et la corruption du cœur se trouvent chez les prêtres plutôt que chez les athées et les incrédules.

L'orgueil et la vanité furent et seront toujours des vices inhérents au sacerdoce. Est-il rien de plus capable de rendre des hommes altiers et vains que la prétention d'exercer un pouvoir émané du ciel, de posséder un caractère sacré, d'être les envoyés et les ministres du Très-Haut? Ces dispositions ne sont-elles pas continuellement alimentées par la crédulité des peuples,

par les déférences et les respects des souverains, par les immunités, les privilèges, les distinctions dont on voit jouir le clergé? Le vulgaire est, en tout pays, bien plus dévoué à ses guides spirituels qu'il prend pour des hommes divins, qu'à ses supérieurs temporels qu'il ne regarde que comme des hommes ordinaires. Le curé d'un village y joue un bien plus grand rùle que le seigneur ou que le juge. Un prêtre, chez les chrétiens, se croit fort au-dessus d'un roi ou d'un empereur. L'n grand d'Espagne ayant parlé vivement à un moine, celui-ci lui dit arrogamment : Apprenez à respecter un homme qui a tous les jours voire Dieu dans ses mains et votre reine à ses pieds.

Les prêtres ont-ils donc bien le droit d'a<cus<'r les incrédules d'ort^ueil? Se distint^uent-ils euxmômes par une rare modestie ou par une profonde humilité? X'est-il pas évident que le désir de dominer les hommes est de l'essence même de leur métier ? Si les ministres du Seigneur étaient vraiment modestes, les verrait-on si avides de respects, si prompts à s'irriter de toutes les contradictions, si décisifs, si cruels à se venger de ceux dont les opinions les blessent? La science modeste ne fait-elle pas sentir combien la vérité est diflicileà démêler? (Juellc autre passion qu'un orgueil effréné peut rendre des hommes si farouches, si vindicatifs, si dépourvus d'indulgence et de douceurs? (Juoi de plus présomptueux que d'armer des nations et de faire

couler des flots de sang, pour établir ou défendre de futiles conjectures ?

Vous dites, ô docteurs ! que c'est la présomp tien qui fait seule des athées ; apprenez-leur donc ce que c'est que votre Dieu; instruisez-les de son essence; parlez-en d'une façon intelligible ; ditesen des choses raisonnables et qui ne soient pas ou contradictoires ou impossibles. Si vous êtes hors d'état de les satisfaire ; si jusqu'ici nul d'entre vous n'a pu démontrer l'existence de Dieu d'une façon claire et convaincante ; si, de votre aveu, son essence est aussi voilée pour vous que pour le reste des mortels : pardonnez à ceux qui ne peuvent admettre ce qu'ils ne peuvent ni entendre ni concilier; ne taxez pas de présomption ou de vanité ceux qui ont la sincérité d'avouer leur ignorance; n'accusez pas de folie ceux qui se trouvent dans l'impossibilité de croire des contradictions ; et rougissez, une bonne fois, d'exciter la haine des peuples et la fureur des souverains contre des hommes qui ne pensent pas comme vous sur un être dont vous-mêmes n'avez aucune idée. Est-il rien de plus téméraire et de plus extravagant que de raisonner d'un objet que Ton se reconnaît dans l'impossibilité de concevoir ?

Vous nous répétez sans cesse que c'est la corruption du cœur qui produit l'athéisme, que Ton ne secoue le joug de la divinité que parce qu'on craint ses jugements redoutables. Mais, pourquoi nous peignez-vous votre Dieu sous des traits

si choquants, qui deviennent insoutenables? Pourquoi ce Dieu si puissant permet-il qu'il y ait des cœurs si corrompus? Comment ne point faire des efTorts pour secouer le joug d'un tyran rpii, pouvant faire ce qu'il veut du cœur des hommes, consent qu'ils se pervertissent» les endurcit, les aveugle, leur refuse ses grâces, afin d'avoir la satisfaction de les punir, par des châtiments éternels, d'avoir été endurcis, aveuglés et de n'avoir pas eu les grâces qu'il leur a refusées ? Il faut que les théologiens et les prêtres se croient bien sûrs des grâces du ciel et d'un avenir heureux, pour ne point détester un maître aussi bizarre que le Dieu qu'ils nous annoncent. Un Dieu qui damne éternellement est évidemment le plus odieux des êtres que l'esprit humain puisse inventer.

C.iiAP. CLWXIX. — Les préjug<'*s n'ont qu un temps; et nulle puissance n'est durable, si elle ne se fonde sur la vérité. In raison et l'éciiiilé.

Nul homme sur la terre n'est véritablement intéressé au maintien de l'erreur; elle est forcée tôt ou tard de céder à la vérité. L'intérêt général finit par éclairer les mortels ; les passions elles-mêmes contribuent quelquefois à briser pour eux (pielques chaînons des préjugés. Les passions de (juelques souverains n'ont-elles pas anéanti, depuis deux siècles, dans qup|(|ues contrées de rKuroj)e, le pouvoir tyranni(|uc qu'un pontife trop alticr exerçait autrefois sur tous les

princes de sa secte? La politique, devenue plus éclairée, a dépouillé le clergé des biens immenses que la crédulité avait accumulés dans ses mains. Cet exemple mémorable ne devrait-il pas faire sentir, aux prêtres mêmes, que les préjugés n'ont qu'un temps, et que la vérité seule est capable d'assurer un bien-être solide !

En caressant les souverains, en leur forgeant des droits divins, en les divinisant, enleur livrant les peuples pieds et poings liés, les ministres du Très-Haut n'ont-ils pas vu qu'ils travaillaient à en faire des tyrans? N'ont-ils donc pas lieu d'appréhender que les idoles gigantesques qu'ils élèvent jusqu'aux nues ne les écrasent un jour euxmêmes de leur énorme poids? Mille exemples ne leur prouvent-ils pas qu'ils doivent craindre que ces lions déchaînés, après avoir dévoré les nations, ne les dévorent à leur tour?

Nous respecterons les prêtres, quand ils deviendront citoyens. Qu'ils se servent, s'ils peuvent, de l'autorité du ciel pour faire peur à ces princes qui sans cesse désolent la terre ; qu'ils ne leur adjugent plus le droit affreux d'être injustes impunément ; qu'ils reconnaissent que nul sujet d'un État n'est intéressé à vivre sous la tyrannie ; qu'ils fassent sentir aux souverains qu'ils ne sont point intéressés eux-mêmes à exercer un pouvoir qui, les rendant odieux, nuirait à leur propre sûreté, à leur propre puissance, à leur propre grandeur; enfin, que les prêtres et les rois détrompés reconnaissent que nulle puissance n'est

sûre, si elle ne se fonde surla vérité, la raison et l'équité.

Chap. CXC. — Combien les ministres des dieux auraient de pouvoir et de considération, s'ils devenaient les apôtres de la raison et les défenseurs de la liberté ?

Les ministres des dieux, en faisant une guerre sanglante à la raison humaine qu'ils devaient développer, agissent évidemment contre leurs propres intérêts. Quel serait leur pouvoir, leur considération, leur empire sur les hommes les plus sages ; quelle serait la reconnaissancedes peuples pour eux, si, au lieu de s'occuper de leurs disputes vaines, ils se fussent appliqués à des sciences vraiment utiles , s'ils eussent cherché les vrais principes de la physique, du gouvernement et des mœurs ! Qui oserait reprocher son opulence et son crédit à un corps qui, consacrant son loisir et son autorité au hien public, se servirait de l'un pour méditer, et de l'autre pour éclairer également les esprits des souverains et des sujets ?

Prêtres ! laissez là vos chimères, vos dogmes inintelligibles, vos querelles méprisables ; reléguez, dans les régions imaginaires, ces fantômes qui ne pouvaient vous être utiles que dans l'enfance des nations ; prenez enfin le ton de la raison ; au lieu de sonner le tocsin de la persécution contre vos adversaires, au lieu d'entretenir les peuples de disputes insensées, au lieu de leur prêcher des vertus inutiles et fanatiques, pré-

cbez-nous une morale humaine et sociable ; prêchez-nous des vertus réellement utiles au monde ; devenez les apôtres delà raison, les lumières des nations, les défenseurs de la liberté, les réformateurs des abus, les amis de la vérité; et nous vous bénirons, nous vous honorerons, nous vous chérirons ; tout vous assurera un empire éternel sur les cœurs de vos concitoyens.

Chap. CXCI. — Quelle heureuse et grande révolution s'opérerait dans l'univers, si la philosophie était substituée à la religion !

Les philosophes, de tout temps, ont pris, dans les nations, le rôle qui semblait destiné aux ministres de la religion. La haine de ceux-ci pour la philosophie ne fut jamais qu'une jalousie de métier. Tous les hommes accoutumés à penser, au lieu de chercher à se nuire et à se décrier, ne devraient-ils pas réunir leurs efforts pour combattre l'erreur, pour chercher la vérité, et surtout pour mettre en fuite les préjugés dont les souverains et les sujets souffrent également, et dont les fauteurs eux-mêmes finissent tôt ou tard par être les victimes?

Entre les mains d'un gouvernement éclairé, les prêtres deviendraient les plus utiles des citoyens. Des hommes, déjà richement stipendiés par l'Etat et dispensés du soin de pourvoir à leur propre subsistance, auraient-ils rien de mieux à faire que de s'instruire eux-mêmes, afin de se mettre en état de travailler à l'instruction

des autres? Leur esprit ne serait-il pas plus satisfait de découvrir des vérités lumineuses, que de s'égarer sans fruit dans d'épaisses ténèbres? Serait-il plus diflicile de démêler les principes si clairs d'une morale faite pour l'homme, que les principes imaginaires d'une morale divine et théologique? Les hommes les plus ordinaires auraient-ils autant de peine à fixer dans leurs têtes les notions simples de leurs devoirs, que de charger leur mémoire de mystères, de mots inintelligibles, de définitions obscures, auxquelles il leur est impossible de jamais rien concevoir? Que de temps et de peines perdues, pour apprendre et enseigner aux hommes des choses qui ne leur sont d'aucune utilité réelle? Que de ressources pour l'utilité publique, pour encourager le progrès des sciences et l'avancement des connaissances, pour l'éducation de la jeunesse, ne présenteraient pas, à des souverains bien intentionnés, tant de monastères qui, dans un grand nombre de pays, dévorent les nations sans aucun fruit pour elles 1 Mais la superstition, jalouse de son esprit exclusif, semble n'avoir voulu former que des êtres inutiles. Ouel parti ne pourrait-on pas tirer d'une foule de cénobites des deux sexes, que nous voyons, en tant de contrées, si amplement dotés pour ne rien faire? Au lieu de les occuper de conlemphdions stériles, de prières maciiinales, de pratiques minutieuses; au lieu de les accabler de jeûnes et d'austérités, que n'excite-t-on entre eux une émulation salu-

taire qui les porte à chercher les moyens de servir utilement le monde, auquel des vœux fatals les obligent de mourir? Au lieu de remplir, dans la jeunesse, les esprits de leurs élèves de fables, de dogmes stériles, de puérilités, pourquoi n'oblige-t-on ou n'invite-t-on pas les prêtres à leur apprendre des choses vraies et à en faire des citoyens utiles à la patrie ? De la manière dont on élève les hommes, ils ne sont utiles qu'au clergé qui les aveugle et aux tyrans qui les dépouillent.

Chap. CXCII. — Les rétractations d'un incrédule au moment de la mort ne prouvent rien contre l'incrédulité.

Les partisans de la crédulité accusent souvent les incrédules d'être de mauvaise foi, parce qu'on les voit quelquefois chanceler dans leurs principes, changer d'opinions dans la maladie, et se rétracter à la mort. Quand le corps est dérangé, la faculté de raisonner se dérange communément avec lui. L'homme infirme et caduc, aux approches de sa fin, s'aperçoit quelquefois lui-même que sa raison l'abandonne ; il sent que le préjugé revient. Il est des maladies dont le propre est d'abattre le courage, de rendre pusillanime et d'affaiblir le cerveau; il en est d'autres qui, en détruisant le corps, ne troublent point la raison. Quoi qu'il en soit, un incrédule qui se dédit dans la maladie n'est ni plus rare, ni plus extraordinaire qu'un dévot qui se permet de négliger, en

santé, les devoirs que sa religion lui prescrit de la façon la plus formelle.

Cléomènes, roi de Sparte, ayant montre peu de respect pour les dieux pendant le cours de son règne, devint superstitieux à la fin de ses jours : dans la vue d'intéresser le ciel en sa faveur, il lit venir auprès de lui une foule de prêtres et de sacrificateurs. Un de ses amis lui en ayant montré sa surprise : « De quoi vous éton- « nez-vous? lui dit Cléomènes. Je ne suis plus (( ce que j'étais; et, n'étant plus le même, je ne « puis plus penser de la même manière. »

Les ministres de la religion démentent assez souvent, dans leur conduite journalière, les principes rigoureux qu'ils enseignent aux autres, pour que les incrédules, à leur tour, se croient en droit de les acruser de mauvaise foi. Si quelques incrédules démentent, soi! à la mort, soit durant la maladie, les opinions qu'ils soutenaient en santé, les prêtres ne démentent-ils pas en santé les opinions sévères de la religion qu'ils soutiennent? \'oyons-nous donc un grand nombre de prélats humbles, généreux, dépourvus d'ambition, ennemis du faste et des grandeurs, amis de la pauvreté? Kniin, voyons-nous la conduite de beaucoup de prêtres chrétiens s'accorder avec la morale austère du Clirisl, leur dieu et leur modèle?

IG

Chap. CXCIII. — Il nest pas vrai que l'athéisme rompe tous les liens de la société.

L'athéisme, nous dit-on, rompt tous les liens de la société. Sans la croyance d'un Dieu, que devient la sainteté des serments ? Comment lier un athée, qui ne peut sérieusement attester la divinité? Mais, le serment donne-t-il donc plus de force à Tobligation où nous sommes de remplir les engagements contractés ? Quiconque est assez intrépide pour mentir, sera-t-il moins intrépide pour se parjurer? Celui qui est assez lâche pour manquer à sa parole, ou assez injuste pour violer ses engagements au mépris de l'estime des hommes, n'y sera pas plus Fidèle pour avoir pris tous les dieux à témoin de ses serments. Ceux qui se mettent au-dessus des jugements des hommes se mettent bientôt au-dessus des jugements de Dieu. Les princes ne sont-ils pas, de tous les mortels, les plus prompts à jurer et les plus prompts à violer les serments qu'ils ont faits?

Chap. CXCIV. — Réfutation de cette opinion, sans cesse répétée, que la religion est nécessaire pour le peuple.

« Il faut, nous dit-on sans cesse, il faut une « religion au peuple. Si les personnes éclairées (( n'ont pas besoin du frein de l'opinion, il est « du moins nécessaire à des hommes grossiers, « en qui l'éducation n'a point développé la rai- « son. )) Est- il donc bien vrai que la religion

soit un frein pour le peuple? Voyons-nous que cette religion l'enipèche de se livrer à Tintempcrance, à l'ivrognerie, à la brutalité, à la violence, à la fraude, à toutes sortes d'excès? Un peuple qui n'aurait aucune idée de la divinité pourraitil se conduire d'une façon plus détestable que tant de peuples crédules, parmi lesquels on voit régner la dissolution et les vices les plus indignes des êtres raisonnables? Au sortir de ses temples, ne voit-on pas l'artisan ou l'homme du peuple se jeter tète baissée dans ses dérèglements ordinaires, et se persuader que les hommages périodiques qu'il a rendus à son Dieu le mettent en droit de suivre sans remords ses habitudes vicieusce et ses penchants habituels? Enfin, si les peuples sont si grossiers et si peu raisonnables, leur stupidité n'est-elle point due à la négligence des princes, qui ne s'embarrassent aucunement de l'éducation publique, ou qui s'opposent à l'instruction de leurs sujets? Entin, la déraison des peuples n'est-elle pas visiblement l'ouvrage des prêtres qui, au lieu d'instruire les hommes dans une morale sensée, ne les entretiennent jamais que de fables, de rêveries, de pratiques, de chimères et de fausses vertus dans les(juelles ils font tout consister?

La religion n'est, pour le peuple, qu'un vain appareil de cérémonies, auquel il lient par habitude, (|ui amuse ses yeux, qui remue passagèrement son esprit engourdi, sans influer sur sa conduite et sans corriger ses mœurs. De Taveu

même des ministres des autels, rien de plus rare que cette religion intérieure et spirituelle^ qui seule est capable de régler la vie de l'homme et de triompher de ses penchants. En bonne foi, dans le peuple le plus nombreux et le plus dévot, est-il bien des têtes capables de savoir les principes de leur système religieux, et qui leur trouvent assez de force pour étouffer leurs inclinations perverses ?

Bien des gens nous diront qu'il vaut mieux avoir un frein quelconque, que de n'en avoir aucun. Ils prétendront que, si la religion n'en impose pas au grand nombre, elle sert au moins à contenir quelques individus qui, sans elle, se livreraient au crime sans remords. Il faut, sans doute, un frein aux hommes ; mais il ne leur faut pas un frein imaginaire : il leur faut des freins réels et visibles ; il leur faut des craintes véritables, bien plus propres à les contenir que des terreurs paniques et des chimères. La religion ne fait peur qu'à quelques esprits pusillanimes, que la faiblesse de leur caractère rend déjà peu redoutables à leurs concitoyens. Un gouvernement équitable, des lois sévères, une morale bien saine en imposent également à tout le monde; il n'est au moins personne qui ne soit forcé d'y croire et qui ne sente le danger de ne s'y pas conformer.

Chap. CXCV. — Tout système raisonné n'est pas fait pour la multitude.

On demandera peut-être si l'athéisme raisonné peut convenir à la multitude. Je réponds que tout système qui demande de la discussion n'est pas fait pour la multitude. A quoi peut donc servir de prêcher Tathéisnie? Cela peut au moins faire sentir à tous ceux qui raisonnent, que rien n'est plus extravagant que de s'inquiéter soimême, et que rien n'est plus injuste que d'inquiéter les autres, pour des conjectures destituées de fondement. Quant au vulgaire qui jamais ne raisonne, les arguments d'un athée ne sont pas plus faits pour lui que les systèmes d'un physicien, les obser\'ations d'un astronome, les expériences d'un chimiste, les calculs d'un géomètre, les recherches d'un médecin, les dessins d'un architecte, les plaidoyers d'un avocat, qui tous travaillent pour le peuple à son insu.

Les arguments métaphysiques de la théologie et les disputes religieuses qui occupent depuis longtemps tant de profonds rêveurs, sont-ils donc plus faits pour le commun des hommes, que les arguments d'un athée? Bien plus, les principes de l'athéisme, fondés sur le bon sens naturel, ne sont-ils pas plus intelligibles que ceux d'une théologie, que nous voyons hérissée de diflicultés insolubles pour les esprits même les plus exercés? Le peuph\ en tout pays, possède une religion à la(|uelle il n'entend rien, qu'il

n'examine point et qu'il suit par routine; ses prêtres s'occupent seuls de la théologie, trop sublime pour lui. Si, par hasard, le peuple venait à perdre cette théologie inconnue, il pourrait se consoler de la perte d'une chose qui non seulement lui est parfaitement inutile, mais encore qui produit en lui des fermentations très dangereuses.

Ce serait une entreprise bien folle que décrire pour le vulgaire, ou de prétendre tout d'un coup le guérir de ses préjugés. On n'écrit que pour ceux qui lisent et qui raisonnent; le peuple ne lit guère et raisonne encore moins. Les personnes sensées et paisibles s'éclairent; les lumières se répandent peu à peu et parviennent à la longue à frapper les yeux du peuple même. D'un autre côté, ceux qui trompent les hommes ne prennent-ils pas souvent eux-mêmes le soin de les détromper?

Chap. CXCVI. — Futilité et danger de la théologie. — Sages conseils aux princes.

Si la théologie est une branche de commerce utile aux théologiens, il est très démontré qu'elle est et superflue et nuisible au reste de la société. L'intérêt des hommes parvient à leur dessiller les yeux tôt ou tard. Les souverains et les peuples reconnaîtront sans doute un jour l'indifférence et le profond mépris que mérite une science futile, qui ne sert qu'à troubler les hommes sans les rendre meilleurs. On sentira l'inutilité de tant de

pratiques dispendieuses, qui ne contribuent nullement à la félicité publique; on rougira de tant de querelles pitoyables, qui cesseront d'altérer la tranquillité des Etats, dès qu'on cessera d'v attacher une importance ridicule.

Princes! au lieu de prendre part aux combats insensés de vos prêtres, au lieu d'épouser follement leurs querelles impertinentes, au lieu de prétendre soumettre tous vos sujets à des opinions uniformes ; occupez-vous de leur bonheur en ce monde, et ne vous inquiétez pas du sort qui les attend dans un autre. Gouvernez-les équitablemcnt, donnez-leur de bonnes lois, respectez leur liberté et leur propriété, veillez à leur éducation, encouragez-les dans leurs travaux, récompensez leurs talents et leurs vertus ; réprimez la licence et ne vous occupez pas de leur façon de penser sur des objets inutiles et pour eux et pour vous. Alors vous n'aurez plus besoin de fictions pour vous faire obéir, vous deviendrez les seuls guides de vos sujets ; leurs idées seront uniformes sur les sentiments d'amour et de respect qui vous seront dus. Les fables théologiques ne sont utiles qu'aux tyrans qui méconnaissent Fart de régner sur des êtres raisonnables.

CiiAP. C.KCVII. — Fiincstf^ e/Tots de In religion sur le peiip'»' et sur les princes.

Faut-il donc de puissants ciïorts de génie pour comprendre que ce qui est au-dessus de l'homme n'est pas fait pour des hommes ; que ce qui est

surnaturel n'est pas fait pour des êtres naturels; que des mystères impénétrables ne sont pas faits pour des esprits bornés? Si des théologiens sont assez fous pour disputer entre eux sur des objets qu'ils reconnaissent inintelligibles pour euxmêmes, la société doit-elle donc prendre part à leurs folles querelles ? Faut-il que le sang des peuples coule, pour faire valoir les conjectures de quelques rêveurs entêtés? S'il est très difficile de guérir les théologiens de leur manie, et les peuples de leurs préjugés, il est au moins très facile d'empêcher que les extravagances des uns et la sottise des autres ne produisent des effets pernicieux. Qu'il soit permis à chacun de penser comme il voudra; mais qu'il ne lui soit jamais permis de nuire pour sa façon de penser. Si les chefs des nations étaient plus justes et plus sensés, les opinions théologiques n'intéresseraient pas plus la tranquillité publique que les disputes des physiciens, des médecins, des grammairiens et des critiques. C'est la tyrannie des princes qui fait que les querelles théologiques ont des conséquences sérieuses pour les Etats. Quand les rois cesseront de se mêler de théologie, les disputes des théologiens ne seront plus à craindre. Ceux qui nous vantent si fort l'importance et l'utilité de la religion devraient bien nous montrer les heureux effets qu'elle produit, et les avantages que les disputes et les spéculations abstraites de la théologie peuvent procurer aux portefaix, aux artisans, aux laboureurs, aux

harangères, aux femmes et à tant de valets corrompus dont nous voyons les grandes villes remplies. Les gens de cette espèce ont tous de la religion ; ils ont ce qu'on appelle la foi du charbonnier : leurs curés croient pour eux; ils adhèrent de bouche à la croyance inconnue de leurs guides ; ils écoutent assidûment les sermons ; ils assistent régulièrement aux cérémonies ; ils croiraient faire un grand crime de transgresser aucune des ordonnances auxquelles, dès leur enfance, on leur a dit de se conformer, ^uel bien pour les mœurs résulte-t-il de tout cela? Aucun ; ils n'ont nulle idée de la morale ; et vous les voyez se permettre toutes les friponneries, les fraudes, les rapines et les excès que la loi ne punit pas.

Le peuple, dans le vrai, n'a nulle idée de sa religion ; ce qu'il appelle religion n'est qu'un attachement aveugle i\ des opinions inconnues et h des pratiques mystérieuses. Dans le fait, Oter la religion au peuple, c'est ne lui rien ùter. Si l'on parvenait h ébranler ou à gué'rir ses préjugés, on ne ferait que diminuer ou anéantir la confiance dangereuse qu'il a dans des guides intéressés, et lui apprendre à se défier de ceux qui, sous prétexte de religion, le portent très souvent h des excès funestes.

c:iiAr. CXCVIII. — Suite.

• Sous pn'tfxle d'instruire et d'éclairer les hommes, la religion les retient réellement dans ligno-

rance et leur ôte jusqu'au désir de connaître les objets qui les intéressent le plus. Il n'existe point, pour les peuples, d'autre règle de conduite que celle qu'il plaît à leurs prêtres de leur indiquer. La religion tient lieu de tout; mais, ténébreuse elle-même, elle est plus propre à égarer les mortels qu'à les guider dans la route de la science et du bonheur ; la physique, la morale, la législation, la politique sont des énigmes pour eux. L'homme, aveuglé par ses préjugés religieux, est dans l'impossibilité de connaître sa propre nature, de cultiver sa raison, de faire des expériences ; il craint la vérité, dès qu'elle ne s'accorde pas avec ses opinions. Tout concourt à rendre les peuples dévots ; mais tout s'oppose à ce qu'ils soient humains, raisonnables, vertueux. La religion ne semble avoir pour objet que de rétrécir le cœur et l'esprit des hommes.

La guerre qui subsista toujours entre les prêtres et les meilleurs esprits de tous les siècles vient de ce que les sages s'aperçurent des entraves que la superstition voulut donner en tout temps à l'esprit humain, qu'elle prétendit retenir dans une enfance éternelle ; elle ne l'occupa que de fables ; elle l'accabla de terreurs ; elle l'effraya par des fantômes qui l'empêchèrent de marcher en avant. Incapable de se perfectionner elle-même, la théologie opposa des barrières insurmontables aux progrès des connaissances véritables ; elle ne parut occupée que du soin de tenir les nations et leurs chefs dans l'ignorance la plus profonde de

leurs vrais intérêts, de leurs rapports, de leurs devoirs, des motifs réels qui peuvent les porter à bien faire ; elle ne fait qu'obscurcir la morale, rendre ses principes arbitraires, la soumettre aux caprices des dieux ou de leurs ministres; elle convertit Tart de gouverner les hommes en une tyrannie mystérieuse qui devient le lléau des nations ; elle change les princes en des despotes injustes et licencieux, et les peuples en des esclaves ignorants qui se corrompent pour mériter la faveur de leurs maîtres.

t.HAP. CXCIX. — L'histoire nous apprend que toutes les religions furent établies, à laide de l'ignorance des nations, par des hommes qui se dirent effrontément les envoyés de la diviniti*.

Pour peu qu'on se donne la peine de suivre l'histoire de Tesprit humain, on reconnaîtra sans peine que la théologie s'est bien gardée d'en reculer les bornes. Elle commença d'abord par le repaître de fables, qu'elle débita comme des vérités sacrées ; elle fit éclore la poésie qui remplit l'imagination des peuples de ses fictions puériles; elle ne les entretint que de ses dieux et de leurs faits incroyables ; en un mot, la religion traita toujours les hommes comme des enfants, qu'elle endormit [)ar des contes, que ses ministres voudraient continuer à faire encore passer pour des vérités incontestables.

Si les ministres des dieux lirenl (juflquefoisdes découvertes utiles, ils eurent toujours soin de

leur donner un ton énigmatique et de les envelopper des ombres du mystère. Les Pythagore et les Platon, pour acquérir quelques futiles connaissances, furent obligés de ramper aux pieds des prêtres, de se faire initier à leurs mystères, d'essuyer les épreuves qu'ils voulurent leur imposer ; c'est à ce prix qu'il leur fut permis de puiser leurs notions exaltées, si séduisantes encore pour tous ceux qui n'admirent que ce qui est parfaitement inintelligible. Ce fut chez des prêtres égyptiens, indiens, chaldéens; ce fut dans les écoles de ces rêveurs, intéressés par état à dérouter la raison humaine, que la philosophie fut obligée d'emprunter ses premiers rudiments. Obscure ou fausse dans ses principes, mêlée de fictions et de fables, uniquement faite pour éblouir l'imagination, cette philosophie ne marcha qu'en chancelant et ne fit que balbutier; au lieu d'éclairer l'esprit, elle l'aveugla et le détourna d'objets vraiment utiles.

Les spéculations théologiques et les rêveries mystiques des anciens sont même de nos jours en possession défaire la loi, dans une grande partie du monde philosophique. Adoptées par la théologie moderne, on ne peut encore s'en écarter sans hérésie ; elles nous entretiennent cY êtres aériens, d^ esprits, d'anges, de démons, de génies et d'autres fantômes qui font l'objet des méditations de nos plus profonds penseurs, et qui servent de base à la métaphysique, science abstraite et futile, sur laquelle les plus grands génies se sont

\;iinement exercés depuis des milliers d'années. Ainsi, des hypothèses imaginées par quelques rêveurs de Memphis et de Bahylone demeurent les fondements d'une science révérée pour son ohscurité, qui la fait passer pour merveilleuse e divine.

Les premiers législateurs des nations furent des prêtres : les premiers mythologues et poètes furent des prêtres ; les premiers savants furent des prêtres; les premiers médecins furent des prêtres. Entre leurs mains, la science devint une chose sacrée, interdite aux profanes; ils ne [>arlèrenl que par des allégories, des emhlèmes, des énigmes, des oracles amhigus, moyens très propres à exciter la curiosité, à faire travailler l'imagination, et surtout à inspirer, au vulgaire étonné, un saint respect pour des hommes que Ton crut instruits par le ciel, capables d'y lire les destinées de la terre, et qui se donnaient hardiment pour les organes de la divinité.

CnAP. ce;. — Toute» le?; rrli^ions, aiiriennes et modernes, se sont mutuellenient eiiipruiilé leurs abstraites rt^veries et leurs ridicules pratiques.

Les religions de ces prêtres antiques ont disparu, ou plutôt elles n'ont fait que changer de forme. Ouoi([ue nos théologiens modernes les regardent comme des imposteurs, ils ont eu soin de recueillir hien des fraii^menls épars de leurs syslènn's rcliîjiciix, dont rriisfinhlc n'fxiste plus

pour nous: nous retrouvons encore, dans nos religions modernes, non seulement leurs dogmes métaphysiques que la théologie n'a fait que rhabiller d'une autre façon, mais encore nous y voyons des restes remarquables de leurs pratiques superstitieuses, de leur théurgie, de leur masfie. de leurs enchantements. On ordonne encore aux chrétiens de méditer avec respect les monuments qui leur restent des législateurs, des prêtres, des prophètes de la religion hébraïque qui, selon les apparences, avait emprunté de FÉffvpte les notions bizarres dont nous la vovons remplie. Ainsi, des extravagances, imaginées par des fourbes ou des rêveurs idolâtres, sont encore des opinions sacrées pour les chrétiens !

Pour peu que Ton jette les yeux sur l'histoire, on trouve des conformités frappantes entre toutes les religions des hommes. Par toute la terre, on voit les notions religieuses affliger et réjouir périodiquement les peuples; partout, on voit des rites, des pratiques souvent abominables, des mystères redoutables, occuper les esprits et devenir les objets de leurs méditations. On voit les différentes superstitions emprunter les unes des autres et leurs rêveries abstraites et leurs cérémonies. Les religions ne sont, pour l'ordinaire, que des rapsodies informes, combinées par de nouveaux docteurs qui, pour les composer, se sont servis des matériaux de leurs prédécesseurs, en se réservant le droit d'ajouter ou de retrancher ce qui ne convenait point à leurs vues pré-

sentes. La religion d'Egypte servit évidemment de base à la religion de Moïse qui en bannit le culte des idoles ; Moïse, ne fut qu'un Egyptien schismati(iue. Le christianisme n'est qu'un judaïsme réformé. Le mahométisme est composé du judaïsme, du christianisme et de l'ancienne religion d'Arabie, etc.

Chap. CCI. — La théologie a toujours détourné la philosophie de sa véritable route.

Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nous, la théologie fut seule en possession de régler la marche de la philosophie. Quels secours lui a-t-elle prêtés? Elle la changea en un jargon inintelligible, propre à rendre incertaines les vérités les plus claires ; elle convertit l'art de raisonner en une science de mots ; elle jeta l'esprit humain dans les régions aériennes de la métaphysique, où il s'occupa sans succès à sonder des abîmes inutiles et dangereux. Aux causes physiques et simples, cette philosophie substitua des causes surnaturelles, ou plutôt des causes vraiment occultes ; elle expliqua des phénomènes difficiles par des agents plus inconcevables (jue ces phénomènes ; elle remplit le discours de mots vides de sens, incapables de rendre raison des choses, plus propres à obscurcir (ju'à éclairer, et qui ne sembirni inv('nt<'*s qui» pour décourager Thomme, le mettre m ^rarde contre les forces de son esprit, lui donner de la défiance contre les [)rinci[)es de

la raison et de révidence, et entourer la vérité d'un rempart insurmontable.

Chap. CCII. — La théologie n'explique ni n'éclaircit rien dans le monde, ni dans la nature.

Si Ton voulait en croire les partisans de la religion, sans elle rien ne pourrait s'expliquer dans le monde ; la nature serait une énigme continuelle ; riiomme serait dans Timpossibilité de se comprendre lui-même. ]\Iais au fond, qu'est-ce que cette religion nous explique? Plus on Texamine, et plus on trouve que ses notions théologiques ne sont propres qu'à embrouiller toutes nos idées; elles changent tout en mystères ; elles nous expliquent des choses difficiles par des choses impossibles. Est-ce donc expliquer les choses que de les attribuer à des agents inconnus, à des puissances invisibles, à des causes immatérielles? L'esprit humain est-il bien éclairci quand, dans son embarras, on le renvoie aux profondeurs des trésors de la sagesse divine^ sur lesquelles on lui répète à tout moment qu'il porterait en vain ses regards téméraires ? La nature divine, à laquelle on ne conçoit rien, peut-elle faire concevoir la nature de l'homme, que l'on trouve déjà si dif(îcile à expliquer?

Demandez à un philosophe chrétien quelle est Forigine du monde? Il vous répondra que c'est Dieu qui a créé l'univers. Qu'est-ce que Dieu ? On n'en sait rien. Qu'est-ce que créer ? On n'en a nulle idée. Quelle est la cause des pestes, des

LE BON SENS DU CUhE MESMER 2Li7

famines, des guerres, des sécheresses, des inondations, des Irenihlemenls de terre ? C'est la colère de Dieu. Ouels remèdes opposer à ces calamités ? Des prières, des sacrifices, des processions, des olTrandes, des cérémonies sont, nous dit-on, les vrais moyens de désarmer la fureur céleste. Mais, pourquoi le ciel est-il en courroux ? C'est que les hommes sont méchants. Pourquoi les hommes sont-ils méchants ?

C'est (jue leur nature est corrompue. Ouelk- est la cause de cette corruption ? C'est, vous <]it aussitôt un théologien d'Europe, parce que le premier homme, séduit par la première femme, a mangé d'une pomme à laquelle son Dieu lui avait défendu de toucher. Qui est-ce (jui engagea cette femme à faire une telle sottise? C'est le diable. Mais qui a créé le diable ? C'est Dieu. Pourquoi Dieu a-t-il créé ce diable, destiné à pervertir le genre humain ? On n'en sait rien : r'est un mystère caché dans le sein de la divinité.

La terre tourne-t-elle autour du soleil ? Il y a deux siècles que le [diysicien dévot vous aurait répondu que l'on ne pouvait le penser sans blasphème, vu qu'un pareil système no [>ouvait s'accorder avec les livres saints que tout chrétien révère comme inspirés par la divinité même. Qu'en pense-t-on aujourd hui ? Nonobstant l'inspiration divine, les philosophes clirétiens sont enfin parvenus à s'en rapporter plutôt à l'évidence qu'au lémr)ignagc de leurs livres inspirés.

Quel est le |)rin(ipe caché des actions et des

298 LE BON SENS DU CURE iMESLIER

mouvements du corps humain ? C'est l'âme. Qu'est-ce qu'une âme ? C'est un esprit. Qu'est-ce qu'un esprit ? C'est une substance qui n'a ni forme, ni couleur, ni étendue, ni parties. Comment une telle substance peut-elle se concevoir ? Comment peut-elle mouvoir un corps ? On n'en sait rien ; c'est un mystère. Les bêtes ont-elles des âmes ? Le cartésien vous assure que ce sont des machines. Mais ne les voyons-nous pas agir, sentir, penser d'une façon très semblable à l'homme? Illusion pure. Mais de quel droit privez-vous les bêtes de Pâme que, sans y rien connaître, vous attribuez à l'homme ? C'est que les âmes des bêtes embarrasseraient nos théologiens qui, contents de pouvoir effrayer et damner les âmes immortelles des hommes, n'ont pas le même intérêt à damner celles des bêtes. Telles sont les solutions puériles que la philosophie, toujours menée en lisières par la théologie, fut obligée d'enfanter pour expliquer les problèmes du monde physique et moral.

Chap. ce III. — Combien la théologie a entravé la morale de l'esprit humain, et retardé les progrès des lumières, de la raison et de la vérité.

Combien de subterfuges et de tours de force tous les penseurs anciens et modernes n'ont-ils pas employés, pour éviter de se mettre aux prises avec les ministres des dieux, qui furent dans tous les temps les vrais tyrans de la pensée ! Combien les Descartes, les Malebranche, les Leib-

nitz et tant d'autres ont-ils été forcés d'imaginer d'hypothèses et de détours, afin de concilier leurs découvertes avec les rêveries et les bévues que la religion avait rendues sacrées î Avec quelles précautions les plus grands philosophes ne se sont-ils pas enveloppés, au risque même d'être absurdes, inconséquents, inintelligibles, toutes les fois que leurs idées ne s'accordaient pas avec les principes de la théologie! Des prêtres vigilants furent toujours attentifs à éteindre les systèmes qui ne pouvaient cadrer avec leurs intérêts. La théologie fut en tout temps le lit de Procuste sur lequel ce brigand étendait les étrangers ; il leur coupait les membres quand ils étaient plus longs, ou les faisait allonger par des chevaux quand ils étaient plus courts que le lit sur lequel il les forçait de se placer.

(Juel est l'homme sensé, fortement épris de l'amour des sciences, intéressé au bien-être des humains, qui puisse réfléchir sans dépit et sans douleur à la perte de tant de têtes profondes, laborieuses et subtiles, qui depuis des siècles se sont follement épuisées sur des chimères toujours inutiles, et très souvent nuisibles à notre espèce? Oue de lumières n'auraient pas pu jeter dans les esprits tant de penseurs fameux, si, au lieu de s'occuper d'une vaine théologie et de ses disputes impertinentes, ils eussent porté leur allenli(Mi sur des objets inlelligiblos et vraiment imj»orlants pour les hommes î La moitié des elïorts

qu'ont coûté au génie les opinions religieuses, la moitié des dépenses qu'ont coûté aux nations leurs cultes frivoles, n'auraient-elles pas suffi pour les éclairer parfaitement sur la morale, la politique, la physique, la médecine, l'agriculture, etc. ? La superstition absorbe presque toujours l'attention, l'admiration et les trésors des peuples ; ils ont une religion très coûteuse ; mais ils n'ont pour leur argent ni lumières, ni vertus, ni bonheur.

Chap. CCIV. — Suite.

Quelques philosophes anciens et modernes ont eu le courage de prendre l'expérience et la raison pour guides et de s'affranchir des chaînes de la superstition. Leucippe, Démocrite, Epicure, Straton et quelques autres Grecs ont osé déchirer le voile épais du préjugé et délivrer la philosophie des entraves théologiques. Mais leurs systèmes trop simples, trop sensibles, trop dénués de merveilleux pour des imaginations amoureuses de chimères, furent obligés de céder aux conjectures fabuleuses des Platon, des Socrate, des Zenon. Chez les modernes, Hobbes, Spinosa, Bayle, etc., ont marché sur les traces d'Epicure ; mais leur doctrine ne trouva que très peu de sectateurs dans un monde encore trop enivré de fables pour écouter la raison.

Dans tous les âges, on ne peut, sans un danger

LE BON SLNS DU CLRE ME.SLIER 301

imminent, s'écarter des préjugés que l'opinion avait rendus sacrés. Il ne fut point permis de faire des découvertes en aucun genre ; tout ce que les hommes les plus éclairés ont pu faire a été de parlera mots couverts et souvent, par une lâche complaisance, d'allier honteusement le mensonge à la vérité. Plusieurs eurent une double doctrine^ l'une publique et l'autre cachée ; la clef de celte dernière s'étant perdue, leurs sentiments véritables deviennent souvent inintelligibles, et par conséquent inutiles pour nous.

Comment les philosophes modernes, à qui, sous peine d'être persécutés de la façon la plus cruelle, l'on criait de renoncer à la raison, de la soumettre à la foi, c'est-à-dire à l'autorité des prêtres ; comment, dis-je, des hommes ainsi liés auraient-ils [)U donner un libre f ssor à leur génie, perfectionner la raison, accélérer la marche de l'esprit humain ? Ce ne fut qu'en tremblant que les plus grands hommes entrevirent la vérité; très rarement eurent-ils le courage de l'annoncer; ceux qui ont osé le faire ont été communément punis de leur témérité. CrAce à la religion, il ne fut jamais permis de penser tout haut ou de combattre les préjugés dont l'homme est partout la victime et la dupe.

CiiAP, CCV. — On ne saurait trop n'-pétor cl prouver combien la relipion est extravaKaiile el ftinr-t.'.

Tout homme cpii a l'intn'pidilé d'aiincmirr des vérités au monde est silr dr s'attirer la haine des

ministres de la religion ; ceux-ci appellent à grands cris les puissances à leur secours ; ils ont besoin de l'assistance des rois pour soutenir et leurs arguments et leurs dieux. Ces clameurs ne décèlent que trop la faiblesse de leur cause.

On est dans l'embarras, quand on crie au secours.

Il n'est point permis d'errer en matière de religion ; sur tout autre objet, on se trompe impunément, on a pitié de ceux qui s'égarent, et Ton sait quelque gré aux personnes qui découvrent des vérités nouvelles : mais, dès que la théologie se juge intéressée, soit dans les erreurs, soit dans les découvertes, un saint zèle s'allume, les souverains exterminent, les peuples entrent en frénésie, les nations sont en rumeur sans savoir pourquoi.

Est-il rien de plus affligeant que de voir la félicité publique et particulière dépendre d'une science futile, dépourvue de principes, qui n'eut jamais de base que dans l'imagination malade, qui ne présente à l'esprit que des mots vides de sens? En quoi peut consister Futilité si vantée d'une religion que personne ne peut comprendre, qui tourmente sans cesse ceux qui ont la simplicité de s'en occuper, qui est incapable de rendre les hommes meilleurs, et qui souvent leur fait un mérite d'être injustes et méchants ? Est-ii une folie plus déplorable et qui doive être plus justement combattue, que celle qui. loin de procurer aucun bien à la race humaine, ne fait que

Taveugler, lui causer des transports, la rendre misérable en la privant de la vérité, qui seule peut adoucir la rigueur de son sort ?

CnAP. CC\'I. — Ln religion est la boite de Pandore, et ceUe boite fatale est ouverte,

La religion n'a fait, en tout temps, que remplir Tespritde l'homme de ténèbres, et le retenir dans rignorance de ses vrais rapports, de ses vrais devoirs, de ses intérêts véritables. Ce n'est qu'en écartant ses nuages et ses fantômes que nous découvrirons les sources du vrai, de la raison, delà morale, et les motifs réels qui doivent nous porter à la vertu. Cette religion nous donne le change, et sur les causes de nos maux, et sur les remèdes naturels ([ue nous pourrions y appli- (juer ; loin de les guérir, elle ne peut que les tggraver, les multiplier et les rendre plus durables. Disons donc avec un célèbre moderne milord Dolingbroke, dans ses Œiiures posthu- '< mes : La théologie est la boîte de Pandore; et, - s'il est impossible de la refermer, il est au

moins utile d'avertir que celle boîle .si falalc f si

ouverte. »

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