Chapitre pnEMiEn. — Des religions
(]omme il n'y a aucune secte particulière de relit^ion qui ne prétende être véritablement fondée sur rautorité de Dieu et entièrement exempte do toutes les erreurs et impostures qui se trouvent dans les autres ; c'est à ceux qui prétendent établir la vérité de leur secte h faire voir (ju'elle est d'institution divine, par des preuves et des témoiprnages clairs et convaincants: faute de (pioi, il faudra tenir pour certain qu'elle n'est (pie d'invention liumaine. pleine d'erreurs et de tromperies ; car il n'est pas croyable rpi'un Dieu t(jut-puissant, infiniment bon, aurait voulu donner des lois et des ordonnances aux hommes, et qu'il n'aurait pas voulu cpielles portassent des marques plus sOreset plus autbenliques de vérité, que celles des imposteurs qui sont en si grqnd
nombre. Or, il n'y a aucun de nos christicoles, de quelque secte qu'il soit, qui puisse faire voir, par des preuves claires, que sa religion soit véritablement d'institution divine; et, pour preuve de cela, c'est que depuis tant de siècles qu'ils sont en contestation sur ce sujet les uns contre les autres, même jusqu'à se persécuter à feu et à sang pour le maintien de leurs opinions, il n'y a eu cependant encore aucun parti d'entre eux qui ait pu convaincre et persuader les autres par de tels témoignages de vérité : ce qui ne serait certainement point, s'il y avait de part ou d'autre des raisons ou des preuves claires et sûres d'une institution divine. Car, comme personne d'aucune secte de religion, éclairé et de bonne foi, ne prétend tenir et favoriser l'erreur et le mensonge, et qu'au contraire chacun de son côté prétend soutenir la vérité, le véritable moyen de bannir toutes erreurs et de réunir tous les hommes en paix dans les mêmes sentiments et dans une même forme de religion, serait de produire ces preuves et ces témoignages convaincants de la vérité, et de faire voir par là que telle religion est véritablement d'institution divine, et non pas aucune des autres. Alors chacun se rendrait à cette vérité : et personne n'oserait entreprendre de combattre ces témoignages, ni soutenir le parti de l'erreur et de l'imposture, qu'il ne soit en même temps confondu par des preuves contraires : mais, comme ces preuves ne se trouvent dans aucune religion, cela donne lieu aux imposteurs
d'inventer et de soutenir hardiment toutes sortes de mensonofes.
Voici encore d'autres preuves qui ne feront pas moins clairement voir la fausseté des reli- Lrions humaines et surtout la fausseté de la nôtre.
Toute religion qui pose pour fondement de ses mystères et qui prend, pour règle de sa doctrine et de sa morale, un principe d'erreurs, et qui est même une source funeste de troubles et de divisions éternelles parmi les hommes, ne peut être une véritable relisrion, ni être d'institution divine. Or. les religions humaines, et principalement la catholique, posent pour fondement de leur doctrine et de leur morale un principe d'erreur. Donc, etc.
Je ne vois pas qu'on puisse nier la première proposition de cet argument ; elle est trop claire et trop évidente pour pouvoir en douter.
Je passe h la j)reuvc de la seconde proposition, qui est que la religion chrétienne prend pour régie de sa floctrine et de sa morale ce qu'ils appellent foi, c'est-à-dire une créance aveugle, mais cependant ferme et assurée de quelques lois, ou de (jUf'lquos révélations divines, et de quelque divinil*'. 11 faut nécessairement qu'elle le suppose ainsi ; car c'est ccttf* créance dequchpu^liviniléet dequelques révélations divines qui donne tout le le crédit et toute l'autorité qu'elle a dans le monde ; sans quoi on ne ferait aucun état de ce qu'ellr prescrirait, (^'est pourquoi il n'y a point
de religion qui ne recommande expressément à ses sectateurs (i) d'être fermes dans leur foi. De là vient que tous les christicoles tiennent pour maxime que la foi est le commencement et le fondement du salut^ et qu'elle est la racine de toute justice et de toute sanctification, comme il est marqué dans le concile de Trente, sess. 6, chap. VIII.
Or, il est évident qu'une créance aveugle de tout ce qui se propose, sous le nom et l'autorité de Dieu, est un principe d'erreurs et de mensonges. Pour preuve, c'est que l'on voit qu'il n'ya aucun imposteur, en matière de religion, qui ne prétende se couvrir dunom et de l'autorité de Dieu et ne se dise particulièrement inspiré et envoyé de Dieu. Non seulement cette foi et cette créance aveugle, qu'ils posent pour fondement de leur doctrine, est un principe d'erreurs, etc. ; mais elle est aussi une source funeste de troubles et de divisions parmi les hommes, pour le maintien de leur religion. Il n'y a point de méchancetés qu'ils n'exercent les uns contre les autres sous ce spécieux prétexte.
Or, il n'est pas croyable qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et sage, voulût se servir dun tel moyen ni d'une voie si trompeuse pour faire connaître ses volontés aux hommes; car ce serait manifestement vouloir les induire en erreur et leur tendre des pièges, pour leur faire embrasser le parti du mensonge. Il n'est pareille-
(i) Eslole fortes in fide.
ment pas croyable qu'un Dieu qui aimerait l'union et la paix, le bien et le salut des hommes, eût jamais établi, pour fondement de sa religion, une source si fatale de troubles et de divisions éternelles parmi les hommes. Donc, des religions pareilles ne peuvent être véritables, ni avoir été instituées de Dieu.
Mais je vois bien que noschristicoles ne manqueront pas derecourirà leurs prétendus motifsde crédibilité, et qu'ils diront que, quoique leur foi et leur créance soient aveugles en un sens, elles ne laissent pas néanmoins d'être appuyées par de si clairs et de si convaincants témoignages de vérité, que ce serait non seulement une imprudence, mais une témérité et une grande folie de ne pas vouloir s'y rendre. Ils réduisent ordinairement tous ces prétendus motifs à trois ou quatre chefs.
Le premier, ils le tirent de la prétendue sainteté de la religion, (jui condamne le vice et qui recommande la pratique de la vertu. Sa doctrine est si pure, si simple, à ce qu'ils disent, «ju il rst visible qu'elle ne peut venir que de la pureté et de la sainteté d'un Dieu infiniment bon et sage.
Le second motif de crédibilité, ils le tirent de l'innocence et de la sainteté de la vie de ceux qui l'ont embrassée avec amour, et défendue jusqu'il souffrir la mort et les plus cruels tourments, plutôt que de l'abandonner: n'étant pas croyable que de si grands personnages se soient laissé tromper dans leur créance, qu'ils aient
renoncé à tous les avantages de la vie et se soient exposés à de si cruelles persécutions, pour ne maintenir que des erreurs et des impostures.
Ils tirent leur troisième motif de crédibilité des oracles et des prophéties qui ont été depuis si longtemps rendus en leur faveur, et qu'ils prétendent accomplis d'une façon à n'en point douter.
Enfin, leur quatrième motif de crédibilité, qui est comme le principal de tous, se tire de la grandeur et de la multitude des miracles faits en tout temps et en tous lieux en faveur de leur religion.
Mais il est facile de réfuter tous ces vains raisonnements, et de faire connaître la fausseté de tous ces témoignages. Car: i° les arguments que nos christicoles tirent de leurs prétendus motifs de crédibilité peuvent également servir à établir et confirmer le mensonge comme la vérité; car Ton voit effectivement qu'il n'y a point de religion, si fausse qu'elle puisse être, qui ne prétende s'appuyer sur de semblables motifs de crédibilité ; il n'y en a point qui ne prétende avoir une doctrine saine et véritable, et, au moins en sa manière, qui ne condamne tous les vices et ne recommande la pratique de toutes les vertus ; il n'y en a point qui n'ait eu de doctes et de zélés défenseurs, qui ont souffertde rudespersécutions pour le maintien et la défense de leur religion; et enfin, il n'y en a point qui ne prétende avoir des prodiges et des miracles qui ont été faits en sa faveur.
Les mahométans, les indiens, les païens en allé-
LE iiÙN .-LN6 DU CUUL MLSLIER 311
guent en faveur de leurs religions, aussi bien que les chrétiens. Si nos christicoles font état de leurs miracles et de leurs prophéties, il ne s'en trouve pas moins dans les religions païennes que dans la leur. Ainsi Tavantage que Ton pourrait tirer de tous ces prétendus motifs de crédibilité se trouve à peu près également dans toutes sortes de religions.
Cela étant comme toutes les histoires» et la pratique de toutes les religions le démontrenlj, il s'ensuit évidemment que tous ces prétendus motifs de crédibilité, dont nos christicoles veulent tant se prévaloir, se trouvent également dans toutes les religions, et par conséquent ne peuvent servir de preuves et de témoignages assurés de la vérité de leur religion, non plus que de la vérité d'aucune... La conséquence est claire.
2" Pour donner une idée du rapport des miracles dupaganisme avec ceux duchristianisme. ne pourrait-on pas dire, par exemple, qu'il y aurait plus de raison de croire Philostrate en ce qu'il récite de la vie d'Apollonius, que de croire tous les évangélistes ensemble dans ce qu'ils disent <les miracles de Jésus-(>hrist; parce que l'on sait au moins que Philostrate était un homme d'esprit, élo(juenl et disert, (ju'il était secrétaire de limpératrice Julie, femme de l'empereur Sévère, « t que c'a été à la sollicitation de cette impératrice qu'il écrivit la vie et les actions merveilleuses d'Apollonius? martjue certaine que cet Apollonius s'était rendu fameux par de grandes et extra-
ordinaires actions, puisqu'une impératrice était si curieuse d'avoir sa vie par écrit : ce que Ton ne peut nullement dire de Jésus- Christ, ni de ceux qui ont écrit sa vie ; car ils n'étaient que des ignorants, gens de la lie du peuple, de pauvres mercenaires, des pécheurs qui n'avaient pas seulement l'esprit de raconter de suite et par ordre les faits dont ils parlent, et qui se contredisent même très souvent et très grossièrement.
A l'égard de celui dont ils décrivent la vie et les actions, s'il avait véritablement fait les miracles qu'ils lui attribuent, il se serait infailliblement rendu très recommandable par ses belles actions; chacun l'aurait admiré, et on lui aurait érigé des statues, comme on a fait en faveur des dieux : mais, au lieu de cela, on Ta regardé comme un homme de néant, un fanatique, etc.
Josèphe l'historien, après avoir parlé des plus grands miracles rapportés en faveur de sa nation et de sa religion, en diminue aussitôt la créance et la rend suspecte, en disant qu'il laisse à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra ; marque bien certaine qu'il n'y ajoutait pas beaucoup de foi. C'est aussi ce qui donne lieu aux plus judicieux de regarder les histoires qui parlent de ces sortes de choses comme des narrations fabuleuses (i).
Toutcequel'onpeutdireà ce sujet nous faitclai-
(i) Voyez Montaigne et lauteur de V Apologie des grands hommes. On peut aussi voir la Relation des missionnaires d Vile de Saniorini; il y a trois chapitres de suite sur cette belle matière.
rement voir que les prétendus miracles se peuvent également imaginer en faveur du vice et du men songe comme en laveur de la justice et delà vérité.
Je le prouve par le témoignage de ce que nos rhristicoles mêmes appellent la parole de Dieu et par le témoignage de celui qu'ils adorent; car leurs livres qu'ils disent contenir la parole de Dieu, et le Christ lui-même qu'ils adorent comme un Dieu fait homme, nous marquent expressément qu'il y a non seulement de faux prophètes, c'est-à-dire des imposteurs qui se disent envoyés de Dieu, et qui parlent en son nom, mais qui nous marquent expressément encore qu'ils font et qu'ils feront de si grands et si prodigieux miracles, que peu s'en faudra que les justes n'en soient séduits [i).
De plus, ces prétendus faiseurs de miracles veulent qu'on y ajoute foi, et non à ceux que font les autres il'un parti contraire au leur, se détruisant les uns les autres.
Un jour, un de ces prétendus prophètes, nommé Sédécias, se voyant contredit par un autre appelé Miellée, celui-là donna un soufllet à celui-ci et lui dit plaisamment (2) : « Par quelle voie l'esprit de
Dieu a-t-il passé de moi pour aller à loi (3) ? »
M.'iis coinmi.'nl ces [)rélendus miracles seraienlils df's témoignages de vérité, puisqu'il est clair (pi ils nOnt pas été faits? ( iar il faudrait savoir.
(ij Voyez Malth., ch. XXI\ . v. 5. 21, >7, cl ailleurs. •2) Voyez. II. Parai., ch. WIII, v. x». 3 Voyez encore III, licy., di. WIII. v. ',o- et aulres.
1° si ceux que Ton dit être les premiers auteurs de ces narrations le sont véritablement; 2° s'ils étaient gens de probité, dignes de foi, sages et éclairés, et s'ils n'étaient point prévenusenfaveur de ceux dont ils parlent si avantageusement; 3^ s'ils ont bien examiné toutes les circonstances des faits qu'ils rapportent bien fidèlement; 4° si les livres ou les histoires anciennes qui rapportent tous ces grands miracles n'ont pas été falsifiés et corrompus dans la suite du temps, comme quantité d'autres Font été.
Que l'on consulte Tacite et quantité d'autres célèbres historiens, au sujet de Moïse et de sa nation, on verra qu'ils sont regardés comme une troupe de voleurs et de bandits. La magie et l'astrologie étaient pour lors les seules sciences à la mode; et comme Moïse était, dit-on, instruit dans la sagesse des Égyptiens, il ne lui fut pas difficile d'inspirer de la vénération et de rattachementpour sa personne aux enfants de Jacob, rustiques et ignorants, et de leur faire embrasser, dans la misère où ils étaient, la discipline qu'il voulut leur donner. Voilà qui est bien différent de ce que les juifs et nos christicoles nous en veulent faire accroire. Par quelle règle certaine connaîtra-t-on qu'il faut ajouter foi à ceux-ci plutôt qu'aux autres ? Il n'y a aucune raison vraisemblable.
I] y a aussi peu de certitude, et même de vraisemblance, sur les miracles du nouveau Testament que sur ceux de l'ancien, pour pouvoir remplir les conditions précédentes.
Il ne servirait de rien de dire que les histoires qui rapportent les faits contenus dans les Evangiles ont été regardées comme saintes et sacrées, quelles ont toujours été fidèlement conservées, sans aucune altération des vérités qu'elles renferment: puisque c'est peut-être par là même qu'elles doivent être plus suspectes et d'autant plus corrompues par ceux qui prétendent en tirer avantage, ou qui craignent qu'elles ne leur soient pas assez favorables : l'ordinaire des auteurs qui transcrivent ces sortes d'histoiresétantd'yajouler, d'y changer ou d'en retrancher tout ce que bon leur semble, pour servir à leur dessein.
Cestcequenoschristicolesmémesnesauraient nier; puisque, sans parler de plusieurs autres graves personnagesqui ont reconnu lesadditions, les retranchements et les falsifications qui ont été faites en dilTérents temps, à ce qu'il paraît, à leur Écriture sainte, leur saint Jérôme, fameux docteur parmi eux, dit formellement, en plusieurs endroits de ses Prologues, qu'elles ont été corrompues et falsifiées, étant déjà de son temps entre les mains de toutes sortes de personnes, qui y ajoutaient et en retranchaient tout ce (|ue bon leur semblait; en sorte qu'il y avait, dit-il. autant d'exemplaires dilTérents (juil y avait do dilTérentes copies, [i )
(0 Voyez t^efi Prologues à Paulin, sa Préface sur Jotué. son Eptlre à (ialeale, sa Préface sur Joh, celle sur les Hvamjiles au Pape Damase, celle sur Us Psaumes à Paul et à Euitachium, etc.
Touchant les livres de l'aneien Testament en ! particulier, Esdras, prêtre de la loi, témoigne i lui-même avoir corrigé et remis dans leur entier les prétendus livres sacrés de sa loi, qui avaient été en partie perdus et en partie corrompus. Il i les distribua en XXII livres, selon le nombre des ' lettres hébraïques, et composa plusieurs autres livres dont la doctrine ne devait se communiquer qu'aux seuls sages. Si ces livres ont été partie perdus, partie corrompus, comme le témoignent Esdras et le docteur saint Jérôme en tant d'endroits, il n'y a donc aucune certitude sur ce qu'ils contiennent, et quant à ce qu'Esdras dit les avoir corrigés et remis en leur entier, par l'inspiration de Dieu même, il n'y a aucune certitude de cela, et il n'y a point d'imposteur qui n'en puisse dire autant.
Tous les livres de la loi de Moïse et des prophètes qu'on put trouver furent brûlés du temps d'Antiochus. Le Talmud, regardé par les juifs comme un livre saint et sacré, et qui contient toutes les lois divines, avec les sentences et dits notables des rabbins, leur exposition tant sur les lois divines qu'humaines, et une quantité prodigieuse d'autres secrets et mystères de la langue hébraïque, est regardé par les chrétiens comme un livre farci de rêveries, de fables, d'impostures et d'impiétés. En l'année lôôg, ils firent brûler à Rome, par le commandant des inquisiteurs de la foi, douze cents de ces Talmuds trouvés dans une bibliothèque de la ville de Crémone.
Les pharisiens, qui faisaient parmi les juiis une fameuse secte, ne recevaient que les cinq livres de Moïse, et rejetaient tous les proplicles. Parmi les chrétiens, Marcion et ses sectateurs rejetaient les livres de Moïse et les prophètes, et introduisaient d'autres écritures à la mode; Carpocrate et ses sectateurs en faisaient de même, rejetaienttoul l'ancien Testament, et maintenaient que Jésus-Christ n'était qu'un homme comme les autres. Les marcionites et les souverains réprouvaient aussi tout l'ancien Testament comme mauvais, et rejetaient aussi la plus grande partie des quatre Evangiles et É[>itres de saint Paul. Les ébionites n'admettaient que le seul Évangile de saint Matthieu, rejetant les trois autres et les Epîtres de saint Paul. Les marcionites j)ubliaient un Evangile sous le nom de saint Matthias pour confirmer leur doctrine. Les apostoliques introduisaient d'autres écritures pour maintenir leurs erreurs, et pour cet elTet se servaient de certains actes, qu'ils attribuaient à saint André et h saint Thomas.
Les manichéens (i) écrivirent un Evangile à leur mode et rejetèrent les écrits des prophètes et des apôtres. Les etzaïtes débitaient un certain livre qu'ils disaient être venu du ciel ; ils tronçonnaient les autres l^critures à leur fantaisie. ()rigène même, avec tout son grand esprit, ne laissait pas que de corrompre les Ecritures et forgeait
{i, Chron., p. '^87.
à tous coups des allégories hors de propos, et se détournait par ce moyen du sens des prophètes et des apôtres ; et même avait corrompu quelquesuns des principaux points de la doctrine. Ses livres sont maintenant mutilés et falsifiés; ce ne sont plus que pièces cousues et ramassées par d'autres qui sont venues depuis; aussiy rencontret-on des erreurs et des fautes manifestes. Les allogiens attribuaient à Thérétique Corinthus l'Evangile et l'Apocalypse de saint Jean; c'est pourquoi ils le rejetaient. Les hérétiques de nos derniers siècles rejettent comme apocryphes plusieurs livres que les catholiques romain s regardent comme saints et sacrés, comme sont les livres de Tobie, de Judith, d'Esther, de Baruch, le Cantique des trois enfants dans la fournaise, l'Histoire de Suzanne et celle de l'idole de Bel, la Sapience de Salomon, l'Ecclésiastique, le premier et le second livre des ]\Iachabées: auxquels livres incertains et douteux on pourrait encore en ajouter plusieurs que l'on attribuait aux autres apôtres, comme sont, par exemple, les Actes de saint Thomas, ses Circuits, son Evangile et son Apocalypse; l'Evangile de saint Barthélémy, celui de saint Matthias, celui de saint Jacques, celui de saint Pierre et celui des apôtres; comme aussi les Gestes de saint Pierre, son livre de la Prédication et celui de son Apocalypse; celui du Jugement, celui de l'Enfance du sauveur, et plusieurs autres de semblable farine, qui sont tous rejetés comme apocryphes par les catholiques
romains, même par le pape Gélase el par les SS. PP. de la communion romaine.
Ce qui confirme d'autant plus qu'il n'y a aucun fondement de certitude touchant l'autorité que l'on prétend donner à ces livres, c'est que ceux qui en maintiennent la divinité sont obligés d'avouer qu'ils n'auraient aucune certitude pour les fixer, si l«^ur foi, disent-ils, ne les en assurait et ne les obligeait absolument de la croire ainsi. Or, comme la foi n'est qu'un principe d'erreur et d'imposture : comment la foi, c'est-à-dire une créance aveugle, peut-elle rendre certains les livres qui sont eux-mêmes le fondement de cette créance aveugle ? (Juelle pitié et quelle démence !
Mais. voyons si ces livres portent en eux-mêmes quelque caractère [)arliculier de vérité, comme, par exemple, d'érudition, de sagesse et de sainteté, ou de quelques autres perfections qui ne puissent convenir (|u'à un Dieu, et si les miracles qui y sont cités s'accordent avec ce que l'on de vrait penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie d'un Dieu toutpuissant.
Premièrement, on verr.i «inil n'y a aucune érudition, aucune pensée sublimr, ni aucune production qui passe les forces ordinaires de l'esprit humain. Au contraire, on n'y verra, d'un côté, que des narrations fabuleuses, comme sont celles de la formation de la femme, tirée d'une côte de l'homme, du prétendu paradis terrestre, d'un serpent (pii parlait, «pii raisonnait et cpii était
même plus rusé que Thomme ; d'une ânesse qui parlait et qui reprenait son maître de ce qu'il la maltraitait mal à propos ; d'un déluge universel, et d'une arche où des animaux de toute espèce étaient renfermés ; de la confusion des langues et de la division des nations ; sans parler de quantité d'autres vainsrécits particuliers sur des sujets bas et frivoles, que des auteurs graves mépriseraient de rapporter. Toutes ces narrations n'ont pas moins l'air de fables que celles que Ton a inventées sur l'industrie de Prométhée, sur la boîte de Pandore ou sur la guerre des géants contre les dieux, et autres semblables, que les poètes ont inventées pour amuser les hommes de leur temps.
D'un autre côté, on n'y verra qu'un mélange de quantité de lois et d'ordonnances ou de pratiques superstitieuses touchant les sacrifices, les purifications de l'ancienne loi, le vain discernement des animaux, dont elle suppose les uns purs et les autres impurs. Ces lois ne son! pas plus respectables que celles des nations les plus idolâtres.
On n'y verra encore que de simples histoires, vraies ou fausses, de plusieurs rois, de plusieurs princes ou particuliers qui auront bien ou mal vécu, ou qui auront fait quelques belles ou mauvaises actions, parmi d'autres actions basses et frivoles qui y sont rapportées aussi.
Pour faire tout cela, il est visible qu'il ne fallait pas avoir un grand génie, ni avoir des rêvé-
lations divines. Ce n'est pas faire honneur à un Dieu.
Enfin, on ne voil, dansées livres, que les discours, la conduite et les actions de ces renommés prophètes qui se disaient être tout particulièrement inspirés de Dieu. On verra leur manière d'agir et de parler, leurs songes, leurs illusions, leurs rêveries; et il sera facile déjuger qu'ils ressemblaient beaucoup plus à des visionnaires et à des fanatiques, qu'à des personnes sages et éclairées.
11 y a cependant, dans quelques-uns de ces livres, plusieurs bons enseignements et de belles maximes de morale, comme dans les Proverbes attribués h Salomon, dans le livre de la Sagesse et de l'Ecclésiastique; mais e même Salomon, le plus sage de leurs écrivains, est aussi le plus incrédule: il doute même de l'immortalité de l'ilme, et il conclut ses ouvrages par dire qu'il n'y a rien de bon que de jouir en jjaix de son labeur et de vivre avec ce que l'on aime.
D'ailleurs, combien les auteurs qu'on noinm«» profanes, Xénophon, Platon. Cicéron, l'empereur Antonin, l'empereur Julien, \'irgile, etc., sontils au-dessus de ces livres qu'on nous dit inspirés de Dion ! .le crois pouvoir dire que, (piand il n'y aurait, par exemple, (|ue les Fables d'Ésope, elles sont certainement beaucoup plus ingénieuses et plus instructives que ne le sont toutes ces grossières et basses paraboles cjui sont rapportées dans les Evangiles.
Mais ce qui fait encore voir que ces sortes de livres ne peuvent venir d'aucune inspiration divine, c'est qu'outre la bassesse et la grossièreté du style, et le défaut d'ordre dans la narration des faits particuliers qui y sont très mal circonstanciés, on ne voit point que les auteurs s'accordent ; ils se contredisent en plusieurs choses; ils n'avaient pas même assez de lumières ni de talents naturels pour bien rédiger une histoire.
Voici quelques exemples des contradictions qui se trouvent entre eux. L'évangéliste Matthieu fait descendre Jésus-Christ du roi David par son fils Salomon, jusqu'à Joseph, père au moins putatif de Jésus-Christ ; et Luc le fait descendre du même David par son fils Nathan jusqu'à Joseph.
Matthieu dit, parlant de Jésus, que le bruit s'étant répandu dans Jérusalem qu'il était né un nouveau roi des juifs, et que les mages étant venus le chercher pour l'adorer, le roi Hérode, craignant que ce prétendu roi nouveau ne lui ôtât quelque jour la couronne, fît égorger tous les enfants nouvellement nés depuis deux ans, dans tous les environs de Bethléem, où on lui avait dit que ce nouveau roi devait naître; et que, Joseph et la mère de Jésus ayant été avertis en songe par un ange de ce mauvais dessein, ils s'enfuirent incontinent en Egypte, où ils demeurèrent jusqu'à la mort d'Hérode, qui n'arriva que plusieurs années après.
Au contraire, Luc marque que Joseph et la
LE UON ^LNS DU CLKL .ME'-LIER 32:i
mère de Jésus demeurèrent paisiblement durant six semaines dans l'endroit où leur enfant Jésus fut né; qu'il y futcirconcis suivantla loi desjuifs, huit jours après sa naissance; et que, lorsque le temps prescrit par cette loi pour la purification de sa mère fut arrivé, elle et Joseph son mari le portèrent à Jérusalem pour le présenter à Dieu dans son temple et pour offrir en même temps un sacrifice, ce qui était ordonné parla loi de Dieu; après quoi, ils s'en retournèrent en Galilée dans leur ville de Nazareth, où leurenfant Jésus croissait tous les jours en grâce et en sagesse; et que son père et sa mère allaient tous les ans à Jérusalem, aux jours solennels de leur fête de Pâques; si bien que Luc ne fait aucune mention de leur fuite en Egypte, ni de la cruauté d'Hérode envers les enfants de la province de Bethléem.
A l'égard de la cruauté d'lI»'rode, comme les historiens de ce temps-là n'en parlent point, non plus que Josèphe l'historien qui écrivit la vie de cet Ilérode, et que les autres évangélistes n'en font aucune mention : il est évident que le voyage de ces mages conduits par une étoile, ce massacre des petits enfants et cette fuite en Egypte, ne sont qu'un mensonge absurde. Car il n'est pas croyable que Josèphe (jui a bh\mé les vices de ce roi, eOt passé sous silence une action si noire et si détestable, si ce ([ue cet évangéliste dit eût été vrai.
Sur la durée du temps de la vie publi(jue de Jésus-Christ, suivant ce que disent les trois pre-
miers évangélistes, il ne pouvait y avoir eu guère plus de trois mois depuis son baptême jusqu'à sa mort, en supposant qu'il avait trente ans lorsqu'il fut baptisé par Jean, comme dit Luc, et qu'il fûtné le 20 décembre. Car, depuis ce baptême, qui fut l'an i5 de Tibère-César et l'année qu'Anne et Caïphe étaient grands prêtres, jusqu'au premier Pâques suivant qui était dans le mois de mars, il n'y avait qu'environ trois mois; suivant ce que disent les trois premiers évangélistes, il fut crucifié, la veille du premier Pâques suivant, après son baptême, et la première fois qu'il vint à Jérusalem avec ses disciples; car tout ce qu'ils disent de son baptême, de ses voyages, de ses miracles, de ses prédications, et de sa mort et passion, se doit rapporter nécessairement à la même année de son baptême, puisque ces évangélistes ne parlent d'aucune autre année suivante; et qu'il paraît même, par la narration J qu'ils font de ses actions, qu'il les a toutes" faites immédiatement après son baptême, consécutivement les unes après les autres, et en fort peu de temps, pendant lequel on ne voit qu'un seul intervalle de six jours avant sa transfiguration, pendant lesquels six jours on ne voit pas qu'il ait fait aucune chose.
On voit par là qu'il n'aurait vécu, après son baptême, qu'environ trois mois, desquels, si l'on vient à ôter six semaines de quarante jours e^ quarante nuits qu'il passa dans le désert immédiatement après son baptême, il s'ensuivra que le
temps de sa vie publique, depuis ses premières prédications jusqu'à sa mort, n'aura duré qu'environ six semaines; et, suivant ce que Jean dit, il aurait au moins duré trois ans et trois mois; parce qu'il paraît, par l'Évangile de cet apôtre, qu'il aurait été, pendant le cours de sa vie publique, trois ou quatre fois à Jérusalem à la fêle de Pâques, qui n'arrivait qu'une fois l'an.
Or, s'il est vrai qu'il y ait été trois ou quatre fois depuis son baptême, comme Jean le témoigne, il est faux qu'il n'ait vécu que trois mois après son baptême et qu'il ait été crucifié la première fois qu'il alla à Jérusalem.
Si l'on dit que ces trois premiers évangélistes
ne parlent effectivement que d'une seule année,
mais qu'ils ne marquent pas distinctement les
autres qui se sont écoulées depuis son baptême,
ou que Jean n'entend parler que d'une seule
Pâque, quoiqu'il semble parler de plusieurs, o\
que c'est par anticipation qu'il. répèto plusieurs
fois que la fête de Pdques desJuifs était proche,
etque Jésus alla à Jérusalem, et par conséquent
qu'il n'y a qu'une contrariété apparente sur ce
sujet enlre ces évangélisl«'s, je le veux bien;
mais il est constant que cette contrariété appa-
iite ne viendrait que df'ce qu'ils ne s'rxpliquenl
,.js avec toutes les circonstances (jui auraient été
I ^ remarquer dans le récit qu'ils font. Ouoi qu'il
. soil, il y a toujours lieu de tirer celte consé-
«iiH-ncf, (ju'ils n'élaii'nl donc pasinspirés de Dieu
' lorsijuils ont écrit leurs liisloires.
Autre contradiction, au sujet de la première chose que Jésus-Christ fit incontinent après son baptême; caries trois premiers évangélistes disent qu'il fut aussitôt transporté par l'esprit dans un désert, où il jeûna quarante jours et quarante nuits, et où il fut plusieurs fois tenté par le diable ; et, suivant ce que dit Jean, il partit deux jours après son baptême pour aller en Galilée, où il ht son premier miracle, en y changeant l'eau en vin auxnoces de Cana, où il se trouva trois jours après son arrivée en Galilée, à plus de trente lieues de l'endroit où il était.
A l'égard du lieu de sa première retraite après sa sortie du désert, ^Matthieu dit (i) qu'il s'en vint en Galilée, et que, laissant la ville de Nazareth, il vint demeurer à Capharnaûm, ville maritime ; et Luc dit (2) qu'il vint d'abord à Nazareth, et qu'ensuite il alla à Capharnaûm.
Ils se contredisent sur le temps et la manière dont les apôtres se mirent à sa suite ; car les trois premiers disent que Jésus passant sur le bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André son j frère, et qu'un peu plus loin, il vit Jacques et" Jean son frère, avec leur père Zébédée. Jean, au contraire, dit que ce fut André, frère de Simon- Pierre, qui se joignit premièrement à Jésus, avec un autre disciple de Jean-Baptiste, l'ayant vu passer devant eux, lorsqu'ils étaient avec leur maître sur les bords du Jourdain.
(i) Ch. IV, vers. i3.
(2) Ch. IV, vers. i6 et 3i.
Au sujet de la cène, les trois premiers évangélistes marquent que Jésus-Christfit l'institution du sacrement de son corps et de son sang, sous les espèces et apparences du pain et du vin, comme parlent nos christicoles romains; et Jean ne fait aucune mention de ce mystérieux sacrement. Jean dit (i qu'après cette cène, Jésus lava les pieds à ses apôtres, qu'il leur commanda expressément de se faire les uns aux autres la môme chose, et rapporte un long discours qu'il leur fit dans ce même temps. Mais les autres évangélistes ne parlent aucunement de ce lavement de pieds, ni d'un long discours qu'il leur fit pour lors. Au contraire, ils témoignent qu'incontinent après cette cène, il s'en alla avec ses apôtres sur la montagne des Oliviers, où il abandonna son Ame à la tristesse; et qu'enfin il tomba en agonie, pendant que ses apôtres dormirent un peu plus loin.
Ils se contredisent eux-mêmes sur le jour qu'ils disent qu'il fit cette cène; car, d'un côté, ils marquent qu'il la lit le soir de la veille (i«^ P;\(jues, c'est-à-dire le soir du premier jour des Azymes, ou de l'usage des pains sans levain, comme il est marqué dans l'Exode (2), le Lévilique(3 et dans les Nombres (4); et d'un autre côté, ils disent qnil fut crucifié le lendemain du jour qu'il fit
(i) flli. \in, vers. 5.
(2 Ch. MI. V. iS.
(3) r.h. xxMi. V. :>.
(4, cil. WVIII. V. I»',.
cette cène, vers l'heure de midi, après que les juifs lui eurent fait son procès pendant toute la nuit et le matin. Or, suivant leur dire, le lendemain qu'il fit cette cène n'aurait pas dû être la veille de Pâques. Donc, s'il est mort la veille de Pâques vers le midi, ce n'était point le soir de la veille de cette fête qu'il fit cette cène. Donc, il y a erreur manifeste.
Ils se contredisent aussi sur ce qu'ils rapportent des femmes qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée; car les trois premiers évangélistes disent que ces femmes, et tous ceux de sa connaissance, entre lesquels étaient Marie-Madeleine, et Marie mère de Jacques et de Joses, et la mère des enfants de Zébédée, regardaient de loin ce qui se passait, lorsqu'il était pendu et attaché à la croix. Jean dit, au contraire i), que la mère de Jésus et la sœur de sa mère, et Marie-Madeleine étaient debout, auprès de la croix, avec Jean son apôtre. La contrariété est manifeste, car si ces femmes et ce disciple étaient près de lui, elles n'étaient donc pas éloignées, comment disent les autres.
Ils se contredisent sur les prétendues apparitions qu'ils rapportent que Jésus-Christ fit après saprétenduerésurrection,carMatthieu'2) ne parle que de deux apparitions : Tune, lorsqu'il apparut à Marie-Madeleine et à une autre femme nommée aussi Marie, et lorsqu'il apparut à ses onzedis-
(i) Ch. XIX, V. 25.
(2) Ch. XXVIII, V. 9 et 16.
ciples qui s'étaient rendus en Galilée sur la montagne qu'il leur avait marquée pour le voir. Marc parle detroisapparilions: la première lorsqu'il apparut à Marie-Madeleine; la seconde, lorsqu'il apparut à ses deux disciples qui allaient en Emmaiis ; et la troisième, lorsqu'il apparut à ses onze disciples, à qui il fit reproche de leur incrédulité. Luc ne parle que de deux apparitions, comme Matthieu; et Jean l'évangéliste parle de quatre apparitions, et ajoute aux trois de Marc celle qu'il fit à sept ou huit de ses disciples, qui péchaient sur la mer de Tihériade.
Ils se contredisent encore sur le lieu de ces apparitions; car Matthieu dit que ce futenGalilée, sur une montagne; Marc dit que ce fut lorsqu'ils étaient à tahle ; Luc dit qu'il les mena hors de Jérusalem, jusqu'en Béthanie, où il les quitta en s'élevant au ciel; et Jean dit que ce fut dans la ville de Jérusalem, dans une maison dont ils avaient fermé les portes; et une autre fois sur la mer de Tihériade.
\'oilà hien de la contrariété dans le récit de ces prétendues a|)paritions. Ils se contredisent au sujet de sa prétendue ascension au ciel; car Luc et Marc disent positivement qu'il monta au ciel <'n présence de ses onze a[)olres; mais ni Mallhi<'u ni Jean ne fontaucune mention de cette prélenduoascension. fîicn plus Matthieu témoigne assez clairement qu'il n rsl point monté au ciel, puisqu'il dit positivement que Jésus-Christ assura ses apôtres qu'il serait cl qu'il demeure-
rait toujours avec eux jusqu'à la fin des siècles. (( Allez, leur dit-il dans cette prétendue appari- « tion; enseignez toutes les nations, et soyez (c assurés que je serai toujours avec vous jusqu'à « la fin des siècles. ))
Luc se contredit lui-même sur ce sujet; car dans son Évangile (i), il dit que ce fut en Béthanie qu'il monta au ciel en présence de ses apôtres ; et dans ses Actes des Apôtres (supposé qu'il en soit l'auteur), il dit que ce fut sur la montagne des Oliviers. Il se contredit encore lui-même, dans une autre circonstance de cette ascension; car il marque, dans son Évangile, que ce fut le jour même de sa résurrection, ou la première nuit suivante, qu'il monta au ciel ; et, dans ses Actes des Apôtres, il dit que ce fut quarante jours après sa résurrection : ce qui ne s'accorde certainement pas.
Si tous les apôtres avaient véritablement vu leur maître monter glorieusement au ciel, commentMatthieu etJean, qui l'auraient vu commeles autres, auraient-ils passé sous silence un si glorieux mystère, et si avantageux à leur maître, vu qu'ils rapportent quantité d'autres circonstances de sa vie et de ses actions, qui sont beaucoup moins considérables que celle-ci ? Comment Matthieu ne fait-il pas mention expresse de cette ascension, et n'explique-t-il pas clairement de quelle manière il demeurerait toujours avec eux,
(i) Ch. XXIV, V. 5o.
quoiqu'il les quittAt visiblement pour monter au ciel ? Il n'est pas facile de comprendre par quel secret il pouvait demeurer avec ceux qu'il quittait. Je passe sous silence quantité d'autres contradictions ; ce que je viens de dire suffit pour faire voir que ces livres ne viennent d'aucune inspiration divine, ni même d'aucune sagesse humaine, et par conséquent qu'ils ne méritent pas qu'on y ajoute foi.
Chap. II. — Des miracles.
Mais par quel privilège ces quatre Evangiles, <t quelques autres semblables livres, passent-ils pour saints et divins, plutôt que plusieurs autres qui ne portent pas moins le titre d'Évangile, et qui ont autrefois été, comme les premiers, publiés sous le nom de quelques autres apôtres ? Si Von dit que les Hvantrilcs réfutés sont sup[»osés et faussement attribués aux apôtres, on en peut dire autant des premiers ; si Ton suppose les uns falsifiés etcorrom|)us,on en peut supposer autant pour les autres. Ainsi, il n'y a point de preuve assurée pour discerner les uns d'avec les autres : en dépit del'Kglisp qui veut on décider, elle n'est pas plus croyable.
F*c)ur ce (juiestdes prétendus miracles rapportés dans le vieux Testament, ils n'auraient été faits que pour marcjuer, de la part de l)ieu, une injuste ot odieuse acception de peuples et de personnes, (l pour accabler de maux, de propos dé-
libéré, les uns, pour favoriser tout particulièrement les autres. La vocation et le choix que Dieu fîtdes patriarches Abraham, Isaac et Jacob, pour, de leur postérité, se faire un peuple qu'il sanctifierait et bénirait par-dessus tous les autres peuples de la terre, en est une preuve.
Mais, dira-t-on, Dieu est le maître absolu de ses grâces et de ses bienfaits; il peut les accorder à qui bon lui semble, sans qu'on ait droit de s'en plaindre ni de Taccuser d'injustice. Cette raison est vaine; car Dieu, Fauteur de la nature, le père de tous les hommes, doit également les aimer tous, comme ses propres ouvrages, et par conséquent il doit également être leur protecteur et leur bienfaiteur ; car celui qui donne l'être doit donner les suites et les conséquences nécessaires pour le bien-être; si ce n'est que nos christicoles veuillent dire que leur Dieu voudrait faire exprès des créatures pour les rendre misérables : ce qu'il serait certainement indigne de penser d'un être infiniment bon.
De plus, si tous les prétendus miracles, tant du vieux que du nouveau Testament, étaient véritables, on pourrait dire que Dieu aurait eu plus de soindepourvoiraumoindre bien deshommes qu'à leur plus grand et principal bien; qu'il aurait voulu plus sévèrement punir dans de certaines personnes des fautes légères, qu'il n'aurait puni dans d'autres de très grands crimes; et enfin qu'il n'aurait pas voulu se montrer si bienfaisant dans les plus pressants besoins que dans les
moindres. C'est ce qu'il estfacile de faire voir, tant par les miracles qu'on prétend qu'il a faits, que par ceux qu'il n'a pas faits, et qu'il aurait néanmoins plutôt fait qu'aucun autre, s'il était vrai qu'il en eût fait; par exemple, dire que Dieu aurait eu la complaisance d'envoyer un ange pour consoler et secourirune simple servante, pendant qu'il aurait laissé et qu'il laisse encore tous les jours languir et mourir de misère une infinité d'innocents; qu'il aurait conservé miraculeusement, pendant quarante ans, les habillements et les chaussures d'un véritable peuple, pendant qu'il ne veut pas veiller à la conservation naturelle de tant de biens si utiles et nécessaires pour la subsistance des peuples, et qui se sont néanmoins perdus et se perdent encore tous les jours par différents accidents. Quoi I il aurait envoyé aux premiers chefs du genre humain, Adam et Eve, un démon, un diable, ou un simple serpent, pour les séduire et pour perdre |)ar ce moyen tous les honmies ! Gela n'est pas croyable. Quoi ! il aurait voulu, par unegrûce spéciale de la providence, empêcher que le roi de Géraris, païen, ne tombAt dans une faute légère avec une femme étrangère, faute cependant qui n'aurait eu aucune suite; et il n'aurait pas voulu empêcher qu'AdametÈve neFolTensassent et ne tombassent dans If j>éché de désobéissance, péché qui, selon nos chrislicoles, devait être fatal et causer la perte de tout le genre humain ! Cela n'est pas croyable.
33i LE BON SENS DU CURÉ MESLIER
Venons aux prétendus miracles du nouveau Testament. Ils consistent, comme on le prétend, en ce que Jésus-Christ et ses apôtres guérissaient divinement toutes sortes de maladies et d'infirmités ; en ce qu'ils rendaient, quand ils voulaient, la vue aux aveugles, Touïe aux sourds, la parole aux muets, qu'ils faisaient marcher droit les boiteux, qu'ils guérissaient les paralytiques, qu'ils chassaient les démons des corps des possédés, et qu'ils ressuscitaient les morts.
On voit plusieurs de ces miracles dans les Evangiles; mais on en voit beaucoup plus dans les livres que nos christicoles ont faits des vies admirables de leurs saints; car on y lit presque partout que ces prétendus bienheureux guérissaient les maladies et les infirmités, chassaient les démons presque en toute rencontre, et ce au seul nom de Jésus, ou par le seul signe de la croix; qu'ils commandaient, pour ainsi dire, aux éléments; que Dieu les favorisait si fort, qu'il leur conservait même après leur mort son divin pouvoir^ et que ce divin pouvoir se serait communiqué jusqu'au moindre de leurs habillements et même jusqu'à l'ombre de leurs corps et jusqu'aux instruments honteux de leur mort. Il est dit que la chaussette de saint Honoré ressuscita un mort au 6 de janvier; que les bâtons de saint Pierre, de saint Jacques et de saint Bernard opéraient des miracles. On dit de même de la corde de saint François, du bâton de saint Jean de Dieu et de la ceinture de sainte Mélanie. 11 est
dit de saint Gracilien qu'il fut divinement instruit de ce qui! devait croire et enseigner, et qu'il fit. par le mérite de son oraison, reculer une montagne qui l'empêchait de bAlir une église; que du sépulcre de saint André, il en coulait sans cesse une liqueurquiguérissait toutes sortes de maladies ; que l'àme de saint Benoît fut vue monter au ciel, revêtue d'un précieux manteau et environnée de lampes ardentes; que saint Dominique disait que Dieu ne l'avait jamais éconduit de choses qu'il lui eût demandées ; que saint François commandait aux hirondelles, aux cygnes et autres oiseaux, qu'ils lui obéissaient; et que souvent les poissons, les lapins et les lièvres venaient se mettre entre ses mains et dans son giron; que saint Paul et saint Pantaléon ayant eu la trio tranchée, il en sortit du lait au lieu de sang; que le bienheureux Pierre de Luxembourg, dans h\s deux premières années d'après sa mort (i388 et 1389), fit deux mille quaire cents miracles, entre lesquels il y eut quarante-deux morts ressuscites, non compris plus de trois mille autres miracles qu'il a faits depuis, sans ceux qu'il fait encore tous les jours ; que les cinquante philosophes que sainte (lalherine convertit ayant tous été jetés dans un grand feu, leurs corps furent après trouvés entiers, et pas un seul de leurs cheveux brûlés; que le corps de sainte Catherine fut emporté par les anges après sa mort et enterré par eux sur le mont Sinai ; (pir le jour (h; la canonisation de saint An-
toine de Padoue toutes les cloches de la ville de Lisbonne sonnèrent d'elles-mêmes sans que Ton sût d"où cela venait ; que ce saint étant un jour sur le bord de la mer, et ayant appelé les poissons pour prêcher, ils vinrent devant lui en foule, et, mettant la tête hors de l'eau, ils l'écoutaient attentivement. On ne finirait point s'il fallait rapporter toutes ces balivernes ; il n'y a sujet si vain et si frivole, et même si ridicule, où les auteurs de ces vies de saints ne prennent plaisir d'entasser miracles sur miracles, tant ils sont habiles à forger de beaux mensonges (i).
Ce n'est pas sans raison, en effet, que l'on regarde ces choses comme de vains mensonges» car il est facile de voir que tous ces prétendus miracles n'ont été inventés qu'à l'imitation des fables des poètes païens : c'est ce qui paraît assez visiblement par la conformité qu'il y a des uns aux autres.
Chap. III. — Conformité des anciens et des nouveaux miracles.
Si nos christicoles disent que Dieu donnait véritablement pouvoir à ses saints de faire tous les miracles rapportés dans leurs vies, de même aussi les païens disent queles fillesd'Anius, grand prêtre d'Apollon, avaient véritablement reçu du
(i) Voyez aussi le sentiment de Naudé sur cette matière, dans son Apologie des grands hommes, chap. I, p. i3.
dieu Bacchus la faveur et le pouvoir de changer tout ce quelles voudraient en blé, en vin, en huile, etc. ; que Jupiter donna aux nymphes qui eurent soin de son éducation une corne de la chèvre qui lavait allaité dans son enfance, avec cette propriété qu'elle leur fournissait abondamment tout ce qui leur venait à souhait.
Si nos christicoles disent que leurs saints avaient le pouvoir de ressusciter les morts, et qu'ils avaient des révélations divines, les païens avaient dit avant eux qu'Athalide, fds deMercure, avait obtenu de son père le don de pouvoir vivre mourir et ressusciter quand il voudrait, et (ju il avait aussi la connaissance de tout ce qui se faisait au monde et en l'autre vie; et qu'Esculape, fds d'Apollon, avait ressuscité des morts; et entre autres qu'il ressuscita Hyppolile, fils rie Thésée, à la prière de Diane; et qu'Hercule ressuscita aussi Alceste, femme d'Admèle, roi de Thessalie. pour la rendre à son mari.
Si nos christicoles disent que leur Christ est né miraculeusement d'une vierge, sans connaissance d'homme, les païens avaient déjà dit avant ru\ que Rémus et Romulus, fondateurs de Romr*, étaient miraculeusement nés d'une vierge vestale, nomn;é«' Jlifi,(niSilvia,ou/{ht'(iSilvin : ils avaient déjà dit que Mars, Argé, Vulcain cl autres avaient été engendrés de la déesse Junon, sans connaissance d'homme, et avaient déjà dit aussi que Minerve, déesse des sciences, avait été engendrée dans le cerveau dr .hipiter, et qu'elle en sortit
tout armée, par la force d'un coup de poing dont ce dieu se frappa la tète.
Si nos christicoles disent que leurs saints faisaient sortir des fontaines d'eau des rochers, les païens disent de même que Minerve fit jaillir une fontaine d'huile, en récompense d'un temple qu'on lui avait dédié.
Si nos christicoles se vantent d'avoir reçu miraculeusement des images du ciel, comme, par exemple, celles de Notre-Dame-de-Lorette et de Liesse, et plusieurs autres présents du ciel, comme la prétendue sainte ampoule de Reims, comme la chasuble blanche que saint Ildefonse reçut de la vierge Marie, et autres choses semblables; les païens se vantaient avant eux d'avoir reçu un bouclier sacré, pour marque de la conservation de leur ville de Rome ; et les Troyens se vantaient avant eux d'avoir reçu miraculeusement du ciel leur palladium, ou leur simulacre de Pallas, qui vint, disaient-ils, prendre sa place dans le temple qu'on avait édifié à Ihonneur de cette déesse.
Si nos christicoles disent que leur Jésus-Christ fut vu par ses apôtres monter glorieusement au ciel, et que plusieurs âmes de leurs prétendus saints furent vues transférées glorieusement au ciel par les anges; les païens romains avaient déjà dit avant eux que Romulus, leur fondateur fut vu tout glorieux après sa mort ; que Ganymède, fds de Tros, roi de Troie, fut, par Jupiter, transporté au ciel pour lui servir d'échanson ; que
la chevelure de Bérénice, ayant été consacrée au temple de Vénus, fut après transportée au ciel : ils disent la même chose de Cassiopée et d'Andromède, et même de Tûnede Silène.
Si nos chrislicoles disent que plusieurs corps de leurs saints ont été miraculeusement préservés de corruption après leur mort, et qu'ils ont été trouvés par des révélations divines, après avoir été un fort long temps perdus sans savoir où ils pouvaient être; les païens en disent de même du corps d Oreste, qu'ils prétendent avoir été trouvé par l'avertissement de l'oracle, etc.
Si nos christicoles disent que les sept frères dormants dormirent miraculeusement pendant 177 ans qu'ils lurent enfermés dans une caverne, les païens disent qu'Kpiménides,le philosophe, dormit pendant h'] ans dans une caverne où il s'était endormi.
Si nos christicoles disent que plusieurs de leurs saints [)arlaient encore miraculeusement après avoir PU la tète ou la lan^^ue coupées; les païens disent c[ue la tête de Gabiénus chanta un long poème, aj)rès avoir été séparée de son corps.
Si nos christicoles se glorifient de cr que leurs temples et églises sont ornés de plusieurs tableaux et riches présents, qui montrent les guérisons miraculeuses qui ont été faites par l'intercession de leurs saints; on voit aussi, ou du moins on voyait autrefois, dans h* temple d'Ksculape, en Kpidaure, quantité de tableaux des cures et guérisons miraculeuses qu'il avait faites.
Si nos christicoles disent que plusieurs de leurs saints ont été miraculeusement conservés dans les flammes ardentes, sans y recevoir aucua dommage dans leurs corps ni dans leura habits; les païens disent que les religieuses du temple de Diane marchaient sur les charbons ardents pieds nus, sans se brûler et sans se blesser les pieds, et que les prêtres de la déesse Féronie et de Hirpicus marchaient de même sur des charbons ardents^ dans les feux de joieque l'on faisait à rhonneur d'Apollon.
Si les anges bâtirent une chapelle à saint Clément au fond de la mer, la petite maison de Baucis et de Philémon fut miraculeusement changée en un superbe temple en récompense de leur piété.
Si plusieurs de leurs saints, comme saint Jacques, saint ^Maurice, etc., ont plusieurs fois paru dans leurs armées, montés et équipés à Fantique, et ont combattu en leur faveur. Castor et Pollux ont paru plusieurs fois en bataille et combattu pour les Romains contre leurs ennemis.
Si un bélier se trouva miraculeusement pour être offert en sacrifice à la place d'Isaac, lorsque son père Abraham le voulait sacrifier, la déesse Vesta envoya aussi une génisse pour lui être sacrifiée à la place de ]\Iétella, fille de Métellus : la déesse Diane envoya de même une biche à la place d'iphigénie, lorsqu'elle était sur le bûcher pour lui être immolée, et par ce moyen Iphigénie fut délivrée.
Si saint Joseph fut en Egypte sur l'avertissement de l'ange, Simonideslepoète évita plusieurs dangers mortels, sur un avertissement miraculeux qui lui en fut fait.
Si Moïse fit sortir une source d'eau vive d'un rocher, en le frappant de son hâton, le cheval Pégase en fit autant; en frappant de son pied un rocher, il en sortit une fontaine.
Si saint \'inccnt Ferrier ressuscita un mort haché en pièces, et dont le corps était déjà moitié cuit et moitié rôti ; Pélops, fils de Tantale, roi de Phrygie, ayant été mis en pièces par son père, pour le faire manger aux dieux, ils en ramassèrent tous les membres, les réuniront et lui rendirent la vie.
Si plusieurs crucifix et autres images ont miraculeusement parlé et rendu des réponses, les païens disent rpic leurs oracles ont divinement parlé et rendu «les réponses h ceux qui les <"on sultaient, et que la tête d'Orphée et celle de Polycrate rendaient des oracles après Inir mort.
Si Dieu fit connaître par une voix «lu ciel (|ue Jésus-Christ était son fils, comme le citent les évnngélistes ; Vnlcain fit voir, par l'apparition d'uiK' fiam.me niir;u:uh.*use, (jue (Ireculus était véritablement son fils.
Si Dieu a miraculeusement nourri qurdquesuns de ses saints; les poètes païens disent que Triptolème fut miraculeusement nourri d'un lail «livin [>ar Cérès, qui lui donna aussi un
char attelé de deux dragons, et que Phénée, fils de Mars, étant sorti du ventre de sa mère déjà morte, fut néanmoins miraculeusement nourri de son lait.
Si plusieurs saints ontmiraculeusement adouci la cruauté et la férocité des bêtes les plus cruelles; il est dit qu'Orphée attirait à lui, par la douceur de son chant et l'harmonie de ses instruments, les lions, les ours et les tigres, et adoucissait la férocité de leur nature; qu'il attirait à lui les rochers, les arbres, et même que les rivières arrêtaient leurs cours pour l'entendre chanter.
Enfin, pour abréger (car on en pourrait rapporter bien d'autres), si nos christicoles disent que les murailles de la ville de Jéricho tombèrent par le son des trompettes; les païens disent que les murailles de la ville de Thèbes furent bâties par le son des instruments de musique d'Amphion ; les pierres, disent les poètes, s'étant agencées d'elles-mêmes par la douceur de son harmonie: ce qui serait encore bien plus miraculeux et plus admirable que de voir tomber les murailles par terre.
Voilà certainement une grande conformité de miracles de part et d'autre. Comme ce serait une grande sottise d'ajouter foi à ces prétendus miracles du paganisme, ce n'en est pas moins une d'en ajouter à ceux du christianisme, puisqu'ils ne viennenttous que d'un même principe d'erreur. C'était pour cela aussi que les manichéens et les
ariens, qui étaient vers le commencement du christianisme, se moquaient de ces prétendus miracles faits par l'invocation des saints, et blâmaient ceux qui les invoquaient après leur mort et qui honoraient leurs reliques.
Revenons, à jnésent, à la principale fin que Dieu se serait proposée, en envoyant son lils au monde, qui se serait fait homme; ç-'aurait été, comme il est dit, d'ôter les péchés du monde et de détruire entièrement les œuvres du prétendu démon, etc. : c'est ce que nos chrislicoles soutiennent, comme aussi que Jésus-Christ aurait Lien voulu mourir pour l'amour d'eux, suivant l'intention de Dieu son père : ce qui est clairement marqué dans tous les prétendus saints livres.
Quoi 1 un Dieu tout-puissant et qui aurait voulu se faire homme mortel pour l'amour d'eux, et répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang pour les sauver tous, aurait voulu borner sa puissance à guérir seulement queUiues maladies et quelques infirmités du corps, dans (|u«'k|ues infirmes qu'on lui aurait présentés I Et il n'aurait pas voulu employer sa bonté divine à guérir toutes les infirmités de nos Ames, c'est-à-dire à guérir tous les hommes de leurs vices et de leurs dérèglements, qui sont pires que les maladies du corps ! Cela n'est pas croyable. Ouoi ! un Dieu bon aurait voulu miraculeusement [Mvs»Tver des corps morts de pourriture et de c<)rru|)li()n I Et il n'aurait pas voulu de même préserver de la contagion et de la corruption <lu vice et du péché
les âmes d'une infinité de personnes qu'il serait venu racheter au prix de son sang, et qu'il devait sanctifier par sa grâce ! Quelle pitoyable contradiction !
Chap. IV. — De la fausseté de la religion chrétienne.
Venons aux prétendues visions et révélations divines, sur lesquelles nos christicoles fondent et établissent la vérité et la certitude de leur religion.
Pour en donner une juste idée, je ne crois pas qu'on ne puisse mieux faire que de dire en général qu'elles sont telles, que, si quelqu'un osait maintenant se vanter d'en avoir de semblables et qu'il voulut s'en prévaloir, on le regarderait infailliblement comme un fou, un fanatique.
Voici quelles furent ces prétendues visions et révélations divines.
Dieu, disent les prétendus saints livres, étant, pour la première fois, apparu à Abraham, lui dit : (( Sortez de votre pays (il était alors en Chaldée), (( quittez la maison de votre père, et allez- vous-en « au pays que je vous montrerai. » Cet Abraham y étant allé. Dieu, dit l'histoire (i), apparut une seconde fois à lui et lui dit: « Je donnerai tout « ce pays-ci où vous êtes à votre postérité. » En reconnaissance de cette gracieuse promesse» Abraham lui dressa un autel.
(i) Genèse, ch. XII, v. 7.
LE BON SENS Dl' rURE MESLIER 345
Après la mort d'Isaac, son fils Jacob allant un jour en Mésopotamie, pour chercher une femme qui lui fût convenable, ayant marché tout le jour, se sentant fatigué du chemin, il voulut se reposer sur le soir; couché par terre, sa tète appuyée sur quelques pierres pour s'y reposer, il s'endormit; et pendant son sommeil, il vit en songe une échelle dressée de la terre à l'extrémité du ciel ; et il lui semblait voir les anges monter et descendre par cette échelle, et qu'il voyait Dieu lui-même s'appuyer sur le plus haut bout, lui disant ; « Je <( suis le Seigneur, le Dieu d'Abraham et le Dieu « d'Lsaac votre père ; je vous donnerai, à vous ' et à votre postérité, tout le pays où vous dormez; elle sera aussi nombreuse que la poussière ^ de la terre; elle s'étendra depuis l'orient jusqu'à « Toccident et depuis le midi jusqu'au septentrion ; je serai votre protecteur partout où vous ' irez; je vous ramènerai snin et sauf de cette ' terre, et je ne vous abandonnerai point que je ^ n'aie accompli tout ce que je vous ai promis. >• lacob, s'étant éveillé dans ce songe, fut saisi de rainte et dit : « Ouoi ! Dieu est vraiment ici, et < je n'en savais rien î Ah ! que ce lieu-ci est terrible, puisque ce n'est autre chose que la maison de Dieu et la porte du ciel ! >» Puis, s'étant levé, :I drei?sa une pierre, sur latjuelle il répandit île l'huile en mémoire de ce qui venait de lui arriver, •t lit CD m<hne lemj)s vœu t^ Dieu que. s'il revenait sain et sauf, il lui offrirait la dîme .l»* loul ce qu'il aurait.
Voici encore une autre vision. Gardant les troupeaux de son beau-père Laban, qui lui avait promis que tous les agneaux de diverses couleurs que les brebis produiraient seraient sa récompense, il songea une nuit qu'il voyait les mâles sauter sur les femelles, et qu'elles lui produisaient toutes des agneaux de diverses couleurs. Dans ce beau songe, Dieu lui apparut et lui dit ( i) : « Re- « gardez et voyez comme les mâles montent sur « les femelles ; et comme ils sont de diverses cou- « leurs ; car j'ai vu la tromperie et l'injustice que « vous fait Laban, votre beau-père ; levez-vous « donc maintenant, sortez de ce pays-ci, et re- « tournez dans le vôtre. » Comme il s'en retournait avec toute sa famille et avec ce qu'il avait gagné chez son beau-père, il eut, dit l'histoire, en rencontre,pendant la nuit, un homme inconnu, contre lequel il lui fallut combattre toute la nuit jusqu'au point du jour; et cet homme ne l'ayant pu vaincre, il lui demanda qui il était. Jacob lui dit son nom. « Vous ne serez plus appelé Jacob, mais Israël; (( car, puisque vous avez été fort en combattant (( contre Dieu, à plus forte raison serez-vous fort « en combattant contre les hommes (2). »
Voilà quelles furent en partie les premières de ces prétendues visions et révélations divines. 11 ne faut pas juger autrement des autres que de celles-ci. Or, quelle apparence de divinité y a-t-il dans des songes si grossiers et dans des
(i)Gen., ch. XXXI. v. 12.
(2) Gen., ch. XXXII, v. 20 et 28.
LE BON SENS DU CURE MESLIER 3i7
illusions si vaines? Si quelques personnes venaient maintenant nous conter de pareilles sornettes, et les crussent pour de véritables révélations divines: comme, par exemple, si quelques étrangers, quelques Allemands venus dans notre France, et qui auraient vu toutes les plus belles provinces du royaume, venaient à dire que Dieu leur serait apparu dans leur pays, qu'il leur aurait dit de venir en France, et qu'il leur donnerait à eux et à tous leurs descendants toutes les belles terres, seigneuries et provinces de ce royaume, qui sont depuis les tleuves du Rhin et du Rhône jusqu'à la mer Océane ; qu'il ferait une éternelle alliance avec eux, qu'il nmltiplierait leur race, qu'il rendrait leur postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable de la mer, etc. ; qui ne rirait de telles sottises et qui ne regarderait ces étrangers comme des fous? Il n'y a certainement personne (jui ne les regardât comme tels, et qui ne se moqu.1t de toutes ces belles visions et révélations divines.
Or, il n'y a aucune raison de juger ni de penser autrement de tout ce qu'on a fait dire à ces grands prétendus saints patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, sur les prétendues révélations divines (juils disaient avoir eues.
A l'égard de l'institution des sacrifices sanglants, les livres sacrés l'attribuent manifestement à Dieu. Comme il serait trop ennuyant de faire les détails dégoûtants de ces sortes de
sacrifices, je renvoie le lecteur à l'Exode (i) .
Mais les hommes n'étaient-ils pas bien fous et bien aveuglés de croire faire honneur à Dieu de déchirer, tuer et brûler ses propres créatures, sous prétexte de lui en faire des sacrifices ? Et maintenant encore, comment est-ce que nos christicoles sont si extravagants que de croire faire un plaisir extrême à Dieu le père, de lui ofTrir éternellement en sacrifice son divin fils, en mémoire de ce qu'il aurait été honteusement et misérablement pendu à une croix où il serait expiré ? Certainement, cela ne peut venir que d'un opiniâtre aveuglement d'esprit.
A l'égard du détail des sacrifices d'animaux, il ne consiste qu'en des vêtements de couleurs, ensang, fressures, foies, jabots, rognons, ongles, peaux, fiente, fumée, gâteaux, certaines mesures d'huile et de vin, le tout offert et infecté de cérémonies sales et aussi pitoyables que les opérations de magie les plus extravagantes.
Ce qu'il y a de plus horrible, c'est que la loi de ce détestable peuple juif ordonnait aussi que jj l'on sacrifiât des hommes. Les barbares (tels i qu'ils soient qui avaient rédigé cette loi affreuse, ordonnaient (2) que l'on fît mourir sans miséricorde tout homme qui avait été voué au Dieu' des Juifs, qu'ils nommaient Adonaï; et c'est li
(1) Voyez ch. XXV. v. 1 : ch. XXVII, 1 et 21; ch. XXVIII, ch. XXIX, 1, 2, 4, 5, 6, 7. 8. 9, 10, 11.
(2) Voyez le LévUiqae, ch. XXVII.
selon ce précepte exécrable que Jephté immola sa fille, que Saiil voulut immoler son fils.
Mais voici encore une preuve de la fausseté de ces révélations dont nous avons parlé. C'est le défaut d'accomplissement des grandes et magnifiques promesses qui les accompagnaient; car il est constant que ces promesses n'ont jamais été accomplies.
La preuve de cela consiste en trois choses principales : i" à rendre leur postérité plus nombreuse que tous les autres peuples de la terre, etc. ; 2° à rendre le peuple qui viendrait de leur race le plus heureux, le plus saint et le plus triomphant de tous les peuples de la terre, etc.; 3° et aussi à rendre son alliance éternelle, et qu'ils posséderaient à jamais le pays qu'il leur donnerait. Or, il est constant que ces promesses n'ont jamais été accomplies.
Premièrement, il est certain que le peuple juif, ouïe [)euple dlsra*-!, (jui est le seul qu'on puisse regarder comme descendant des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, et le seul dans lequel ces promesses auraient dû s'accomplir, n'ajamais été assez nombreux pourcju'il puisse être comparable, etc. ; car l'on voitque, dans le tcnqjs môme qu'il a été le plus nombreux et le plus llorissant, il n'a jamais occupé (jue les petites provinces stériles de la Palestine et des environs, qui ne soni |)res(jue rien en comparaison de la vaste étendue d'une mullitudede royaumes llorissants qui sont de tous côtés sur la terre.
Secondement, elles n'ont jamais été accomplies touchant les grandes bénédictions dont ils auraient dû être favorisés; car, quoiqu'ils aient remporté quelques petites victoires sur de pauvres peuples qu'ils ont pillés, cela n'a pas empêché qu'ils n'aient été le plus souvent vaincus et réduits en servitude; leur royaume détruit, aussi bien que leur nation, par l'armée des Romains : et maintenant encore, nous voyons que le reste de cette malheureuse nation n'est regardé que comme le peuple le plus vil et le plus méprisable de toute la terre, n'ayant en aucun endroit ni domination, ni supériorité.
Troisièmement, enfin, ces promesses n'ont point été non plus accomplies à l'égard de cette alliance éternelle que Dieu aurait dû faire avec eux; puisque Ton ne voit maintenant et que l'on n'a même jamais vu aucune marque de cette alliance; et qu'au contraire ils sont, depuis plusieurs siècles, exclus de la possession du petit pays qu'ils prétendent leur avoir été promis de la part de Dieu, pour en jouir à tout jamais. Ainsi toutes ces prétendues promesses n'ayant point eu leur effet, c'est une marque assurée de leur fausseté : ce qui prouve manifestement encore que ces prétendus saints et sacrés livres qui les contiennent n'ont pas été faits par l'inspiration de Dieu. Donc, c'est en vain que nos christicoles prétendent s'en servir comme d'un témoignage infaillible pour prouver la vérité de leur religion.
Chap. \'. — Des Écritures sainte?.
I i«'.— De l'ancien Testament.
1 Nos christicoles melhml encore au rang* des
' motifs (le crédibilité et des preuves certaines de
la vérité de leur témoignage les prophéties, qui
sont, prétendent-ils, des témoignages assurés de
la vérité des révélations ou inspirations de Dieu,
I n'y ayant que Dieu seul qui puisse certainement
prédire les choses futures si longtemps avant
qu'elles soient arrivées, comme sont celles qui
ont été prédites par les prophètes.
I Voyons donc ce que c'est que ces prétendus
prophètes, et si Ton en doit faire autant d'état que
nos christicolcs le prétendent.
Ces hommes n'étaient que des visionnaires et des fanatiques, qui agissaient et parlaient sui- !vant les impulsions ou les transports de leurs I passions dominantes, et (jui s'imaginaient cepen- Idant que c'était par l'esprit de Dieu qu'ils agissaient et qu'ils parlai<Mit ; ou bien c'étaient des imposteurs (jui contrefaisaient les prophètes et qui, pour tromper plus facilement les ignorants et les simples, se vantaient d'agir et de parler par l'esprit de Dieu.
Je voudrais hirn savoir comment serait reçu un Ezérhicl (jui dit i ) que I)i<'U lui avait fait mang<*r h son déjfMiner une livn' de parchemin, lui a ordonné de se faire lier comme un fou, lui a prescrit de se coucher trois cent (jualre-vingt-dix
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jours sur le côté droit et quarante sur le gauche ; lui a commandé de manger de la merde sur son pain, et ensuite, par accommodement, de la fiente de bœuf? Je demande comment un pareil extravagant serait reçu chez les plus imbéciles mêmes de tous nos provinciaux.
Quelle plus grande preuve encore de la fausseté de ces prétendues prédictions, que les reproches violents que ces prophètes se faisaient les uns aux autres, de ce qu'ils parlaient faussement au nom de Dieu : reproches même qu'ils se faisaient, disaient-ils, de la part de Dieu(i)?
Ils disent tous : gardez-vous des faux prophètes; comme les vendeurs de mithridate disent: gardez-vous des pilules contrefaites.
Ces malheureux font parler Dieu d'une manière dont un crocheteur n'oserait parler. Dieu dit, dans Ézéchiel, que la jeune Oolla n'aime que ceux qui ont membre d'âne et sperme de cheval (2). Comment ces fourbes insensés auraient-ils connu l'avenir? Nulle prédiction en faveur de leur nation juive n'a été accomplie.
Le nombre des prophéties qui prédisent la félicité et la grandeur de Jérusalem est presque innombrable; aussi, dira-t-on, il est très naturel qu'un peuple vaincu et captif se console, dans ses maux réels, par des espérances imaginaires: comme il ne s'est pas passé une année depuis la
(1) Voyez Ezéch., ch. XIII, v. 3; Sophon., ch. III, v. 4 et Jérém., ch. II, v. 8.
(2) Voyez Ezéchiel, ch. XXIII.
destitution du roi Jacques, que les Irlandais de son parti n'aient forgé plusieurs prophéties en sa faveur.
Mais si ces promesses faites aux Juifs se fussent effectivement trouvées véritables, il y aurait déjà longtemps que la nation juive aurait été et serait encore le peuple le plus nombreux, le plus puissant, le plus heureux et le plus triomphant.