AUTREFOIS
Je n'ai pas inventé cette expression ; je l'entends au contraire depuis que je suis au monde.
Il y a des hommes qui regrettent tout simplement leur jeune temps. Alors on était meilleur, on avait plus d'esprit, .on était plus beau, les nobles causes trouvaient de plus héroïques champions, le patriotisme rencontrait plus d'ardeur, la foi chrétienne avait plus de sel. Alors les hivers étaient moins longs, les bises moins rudes, le printemps se montrait plus doux^ la nature plus clémente, les oiseaux chantaient mieux!
Ce regret du vieillard n'est pas le mien. Et
cela d'autant moins que, parmi les découragés du présent tristement tournés vers le passé, je vois beaucoup de jeunes gens, dont les lèvres fraîches et roses murmurent : autrefois!
Dans ce lamentable retour vers le bon vieux temps, il est impossible de ne point reconnaître un je ne sais quoi de morbide et de malsain qui nous décompose et nous perd.
Plus notre temps a de mélancolie, plus il con-
tient de périls, plus il importe que nous fassions provision de vigueur.
Celui qui laboure parmi les brouillards d'arrière automne, doit labourer le cœur tourné vers le soleil d'avril. A qui combat, il faut l'espoir.
Ait- je besoin de faire ma profession de foi sur le bon vieux temps?
Je lui refuse d'être bon, et je lui sais gré d'être vieux.
De quelque manière que je m'y prenne, impossible à moi de penser autrement.
Pour expliquer des regrets positifs cepen.dant, il faut peut-être regarder à notre époque, difficile, tourmentée, époque de transition qui a vu
disparaître le passé sans pouvoir saisir encore Favenir.
De tels moments ont leurs frissons et comme leurs cauchemars. On cherche à y 'échapper^ iût-ce par l'illusion. Mais l'illusion, surtout lorsqu'elle s'attache à ce qui n'est plus, décourage et produit la torpeur. Déchirons les voiles ; restituons au bon vieux temps sa pourriture avec ses traits décrépits; le temps actuel nous en paraîtra moins laid, les iniquités disparues nous apprendront à mesurer les progrès accomplis, et, s'il reste des injustices à flétrir, si nous avons des péchés à déraciner, nous irons de bon courage, avec cet énergique élan que donnent les victoires acquises et l'assurance du succès.
Je prends donc le fait comme il est, je prends les regrets comme ils se donnent.
Nul assurément ne voudrait ressusciter ni le moyen âge, ni l'ancien régime, dans leur brutale réalité. Mais on pousse de vagues soupirs, mais on regarde en arrière, mais on met en saillie certains côtés brillants, mais on enveloppe d'obscurité certains côtés odieux, on s'établit dans le faux, et Ton ne s'aperçoit pas qu'à s'emparer ainsi du temps passé pour battre en brèche le temps présent, on se condamne à l'impuissance, on se pose, dans son propre siècle, en mécontent et en émigré.
Or les émigrés et les mécontents ne furent jamais bons à rien.
En religion, en politique, en littérature, que sais-je? la première condition pour servir
son temps, c'est d'en être, et même de l'aimer.
Qu'entend-on par le bon vieux temps?— Cette longue période qui, renfermant à la fois le moyen âge et l'ancien régime, s'étend de Charlemagne à 89.
Le moyen âge fournit d'abondantes sources d'attendrissement aux amateurs du passé. Ils habitent les castels, ils se rendent aux tournois, ils écoutent le chant des troubadours; à ce cri : Dieu le veut! ils prennent la croix rouge et courent en Terre sainte; ils assistent aux beaux coups de lance en l'honneur des dames, aux bons coups d'épée pour secourir les chétifs; ils voient lentement sortir du sol ces cathédrales, impérissables monuments, où la persévérance
humaine s'écrit en caractères de granit, où Ton sent palpiter le cœur des nations.
L'ancien régime atîire à son tour les hommes du regret ; c'est l'unité, c'est la tranquillité, c'est la hiérarchie, c'est*l'ordre immuablement établi, ce sont les compartiments sociaux où chacun»
depuis les maîtres des corporations jusqu'aux membres du tiers-état, depuis les prélats du haut -clergé jusqu'aux privilégiés de la noblesse, trouve sa place, s'y tient et n'en sort plus. Le dirai-je encore? c'est la futilité, c'est l'élégance, c'est l'œil de poudre^ c'est la mouche placée au bon endroit, c'est l'absurde, c'est le factice; il est de bon ton de pleurer ces travers, cela sent son seigneur à talons rouges, son gentilhomme de grande maison. .
Au surplus, pour composer la figure idéale et
un peu confuse du bon vieux temps, on cherche dans tous les siècles et Ton prend de toutes mains.
Je ne m'y oppose pas. Cette opinion, comme
les idées proverbiales et populaires, contient une vérité. Ce passé, si bariolé qu'on le fasse,, est bien le passé par rapport à nous.
Un coup de tonnerre, 89, Ta terminé.
Ce n'est pas à dire que les temps avec les libertés modernes, eussent, pour se produire, partout attendu jusque-là. Les pays de la Bible : l'Angleterre en 1688, les États-Unis depuis leur fondation par les pèlerins, la Suisse, la Hollande, certaines portions de l'Allemagne à dater de la Réforme, échappant les premiers au bon vieux temps, étaient glorieusement entrés dans le monde nouveau.
Une chose demeure certaine pourtant : 89 qui, chez les peuples latins, a marqué la chute de l'ancien régime, a donné par toute la chrétienté le signal de l'émancipation. La France, chose non moins certaine, est le représentant par excellence du moyen âge et de Vancien régime, par conséquent du bon vieux temps.
C'est donc à la France que nous regarderons.
Avant de faire son procès au bon yieux temps, j'ai envie de me mettre en règle avec lui. J'ai envie, usant de la précaution qu'on prend vis-àvis des gens qu'on n'aime pas, de dire sur le moyen âge et sur l'ancien régime, tout le bien qu'il m'est permis d'eu penser.
On débute par un éloge. Après, gare les mais/ Il faudrait être singulièrement prévenu d'ailleurs, pour s'imaginer qu'il n'y avait rien dans
€6 temps là ni d'élevé ni de bon. Chaque siècle a sa grandeur. Il n'en est pas un, à le prendre dans son rôle et dans sa mission, qui ne présente quelque noble aspect. Croyez-moi, j'éprouve, moi aussi, plus d'une sympathie pour ces âges que dominait la pensée de Dieu :
« Où la vie était jeune, où la mort espérait »
La mort qui espère, l'avons-nous?
Quoique le mot du moyen âge soit : oppression; qui cherche bien découvre, môme alors, (|uelques symptômes de liberté.
Et d'abord celle que produit l'anarchie. L'absence totale d'un gouvernement central favorisait l'indépendance des seigneurs. Il se formait là des
caractères plein de rudesse , mais aussi d^énergie et de fierté.
Les communes obtenaient peu à peu leurs chartes ; elles devenaient e^ réalité de petites républiques; abritées derrière leurs remparts^ gouvernées par leurs propres magistrats, elles possédaient une vie locale et plus intense et plus libre que nos communes d'aujourd'hui.
L'Europe nous montre alors quelques pays indépendants. Voyez les Républiques italiennes; voyez la France méridionale avant que l'eût saccagée la croisade contre les Albigeois ; voyez les Flandres et leurs grosses cités populeuses; voyez les villes Anséatiques, voyez les villes impériales, voyez Genève, illustre par sa liberté.
A travers les fumées des vieilles cités poussaient les cathédrales. Graves dans leurs robfis
LES BEAUX COTÉS DU MOYKN AGB 15
de pierre, impassibles témoins des joies et des détresses, elles racontaient la foi des croyants.
De pauvres populations^ fouillant au sein de leur misère, y trouvaient de quoi commencer, de quoi poursuivre, de quoi mener à bonne fin ces entreprises colossales devant lesquelles reculeraient nos moderaes budgets, où les millions, cependant, ne font pas défaut.
• On y mettait des années, on y mettait des siècles ; générations après générations, la cathédrale montait vers le ciel. Des artistes de génie, souvent inconnus, dirigeaient l'œuvre ; des confréries d'architectes et de maçons y apportaient leur dévouement; on sculptait, on ciselait; la mort avait beau faucher les travailleurs, d'autres prenaient le ciseau; et le monument qui grandissait attestait la communauté des pensées ; il allait
porter là-haut le même effort de la même piété.
Tandis que les cathédrales proclamaient Timmortalité de râme,le premier élan des croisades exprimait Tamour pour Jésus-Christ.
Je ne me fais pas d'illusions. Ce mouvement, très-désintéressé, très-fervent au début, vite gâté par l'appât des conquêtes, ressemble beaucoup à celui de l'Islam. Debout à la voix de leurs califes, les chevaliers musulmans, tout comme les
chevaliers chrétiens, tiraient le cimeterre; le tranchant du sabre appuyait la vérité. Dieu le veutl ce cri retentissait des deux parts. L'enthousiasme n'était ni moins fougueux ni moins
généreuxducôtédu Coran que du côtédela Croix. Ne les rabattons pas trop vite, ces nobles emportements de l'âme humaine ; n'éteignons pas
trop tôt ces beaux embrasements par où l'histoire est réchauffée; à travers Terreur, une vérité rayonne; la vérité du dévouement. Si plus qu'un autre je déplore les déviations de la foi, plus qu'un autre j'en reconnais la sincérité. Ennemi
déclaré du faux, j'honore la vérité partout, fàtelle ensevelie sous l'illusion, comme est ense* veli sous la cendre le charbon vif qui se maintient ardent. Écartons la cendre, retrouvons le vrai, et célébrons-le !
Les chevaliers, pas plus que les croisés, ne me trouveront sévère à leur endroit. La chevalerie, tout comme la croisade, avait ses côtés faibles, même ses côtés vicieux. Les chevaliers détrousseurs de passants ne manquaient point. Les nids d'aigles, pour la plupart, étaient des nids de vautours. Les châteaux avaient des oubliettes, des
tenailles et des chevalets. Un admirateur du moyen âge, Walter Scott, s'est chargé de nous faire voir, dans Ivanhoé, ces. barons féroces et pillards. Mais si les redresseurs de torts, mais si les défenseurs des Jaibles demeurent une exception, le temps qui en produisait de pareilles n'est pas un temps à dédaigner.
Prise dans son ensemble, la chevalerie a je ne sais quel air idéal, on lui voit je ne sais quelles héroïques allures qui font vibrer le cœur.
Férir de braves coups, risquer sa vie, porter baul le front, sentir une virile indépendance; à toutes les entreprises mêler le service de Dieu, porter la foi dans tous les hasards , ce n'est point là, tenez-le pour certain, une ambition vulgaire; cela ne ressemble point à nos calculs de pertes et profits : à cette école-là, on n'apprenait ni
régoïsme, ni la petitesse^ ni les lâchetés.
Au demeurant, Tislainisme, répétons-le, faisait aussi bien que nous. Le tort des apologistes du moyen âge, c'est de ne l'avoir pas vu. L'érection des mosquées vaut celle des cathédrales. La mosquée, ave© le ciel ouvert pour coupole unique, avec les sources jaillissantes et pures qui lavent ses parvis , avec les oiseaux chanteurs qui gazouillent dans ses feuillées , avec son minaret effilé, son jet de pierre, saflèche aigu^ qui va, perçantles nuages, porterlà haut l'invocation, tout ce poème dans son austère simplicité, parle du Dieu
tout-puissant en un langage plein d'ampleur.
« Les religieux entraînements des peuples, ces
croyances universelles, ces aveugles mais brû-
lantes convictions, partout émises à la foi3>
donnaient partout les mêmes fruits.
S'il s'agit de chevalerie, Saladin, gardonsnous de l'oublier, n'était pas moins que Richard Cœur de Lion, un chevalier parfait.
Quant à la vie des châteaux — je dis exprès des châieauxy il ne faut pas regarder les chaumières, en bas — cette vie projetait aussi son éclat. Entre le châtelain, ses pages et ses hommes d'armes, les rapports prenaient souvent un caractère patriarcal. On respectait les dames. Le charme, cette fleur inconnue à l'antiquité païenne, s'épanouissait parfois dans un milieu grossier. On était brutal, et l'on était courtois. On pratiquait d'horribles cruautés, et l'on avait d'exquises délicatesses. « Dieu et ma Dame! » ce cri du bon chevalier dit tout. Et quand nous voudrions , nous , les civilisés du xix"** siècle.
retrouver rélévation avec la poésie dans le sentiment général que nous inspirent les femmes, peut-être nous faudrait-il, pour rencontrer le progrès, reculer jusqu'en ces rudes temps. Les troubadours et les trouvères redisaient les fabliaux de donjons en donjons. Au sein de quelques villes, le mouvement universitaire se produisait. Tout en remuant les citations, les formules, les syllogismes, les grands docteurs scolastiques remuaient des idées ensevelies sous le fatras, et les amenaient au jour.
L'ancien régime n'exerce pas sur notre esprit les fascinations du moyen âge. Il y a néanmoins une justice à lui rendre, à lui aussi, et l'on ne peut en bonne conscience le condamner sans l'avoir entendu.
Si la monarchie administrative a tué la chevalerie, si les libertés personnelles ont été écrasées sous le pesant niveau de Tunité, Tancien régime conserve cependant une majesté que nous ne connaissons plus.
Les parlements, les corps judiciaires, les villes elles-mêmes possédaient leur indépendance qui a cessé d'exister. Les corporations d'ouvriers, , tout en présentant des inconvénients grave»
puisqu'elles ruinaient la liberté du travail, exerçaient sur les apprentis certains patronages, établissaient entre les travailleurs du môme état certaines solidarités qui avaient bien leur prix. On voyait des probités professionnelles; non qu'il y eût alors plus d'honnêtes gens qu'eiujour-^ d'hui, mais la profession c'était la caste, à quelque degré. On n'en sortait point ; on y vivait
renfermé de père en fils ; elle avait "ses traditions, très-élevées et très-pures; noblesse obligeait, quel que fût le rang. Notre ambition, qui ne connaît guère plus de scrupules que de barrières ; nos rapides fortunes que semble encourager le mélange des classes et que favorisent l'abaissement du sens moral; 1^ fièvre des spécula-, tiens, le besoin de monter : rien de tout cela n'existait alors.
Les souvenirs, qui se rattachaient a l'esprit de corps, à l'hérédité des carrières, formaient une sorte de loi que chacun suivait d'instinct. On trouvait chez les seigneurs des habitudes vaillantes. Les familles bourgeoises, les familles parlementaires surtout, se faisaient remarquer par l'austérité des mœurs. Enfin, un sentiment auquel il faut rendre hommage, un sentiment
qui nous manque absolument : le respect, régnait du haut en bas de la société. Respect des enfants envers leurs parents I Respect, exprimé par des formes toujours polies, dans les relations des hommes entre eux ! Respect envers le Roi, quelle que fût sa personne— le roi, c'était le droit divin — Respect à tous les degrés delà hiérarchie, par le fait môme de cette hiérarchie que tous reconnaissaient.
Il y avait de la légitimité dans l'air.