CE QU'ON REGRETTE
Je n'en ai pas fini, bien s'en faut, avec les beaux côtés du bon vieux temps ; mais ce qui me reste à dire, je l'ai réserve, par la raison toute simple que les côtés qu'on appelle beaux, je les nomme laids.
Les deux qualifications se justifient; un attrait
positif s'cxMale des grands faits que je vais
. mentionner; toutefois cet attrait est délétère,
et s'il séduit les àmcs plus éprises de paix
-que de vérité, il les empoisonne et les corprompt.
La paix I
Si par ce mot l'on entend la suppression des •questions, Tinterdiction des débats, Tengourdis- -sement des esprits, l'oppression des consciences, oui, la paix régnait sur le bon vieux temps.
On était paisible en religion parce qu'on n'avait pas la permission d'examiner les doctrines ^religieuses : le mensonge vivait tranquille, abrité sous l'indifférence, défendu par l'intolérance.
On était paisible en politique parce que le ^roit de discuter les intérêts politiques n'^existait pas : garantis .contre toute attague, les despotismes les plus inouïs pouvaient s'établir, pouvaient s'exercer, pouvaient se conserver,
CB qu'on reoretts 2T •
sans que l'apparence d'une secousse Ytnt les menacer ou les démolir.
On était socialement paisible parce qu'aucun problème social n'ayant la faculté de naître, les inégalités et les iniquités, quelque révoltant que fût leur caractère, acceptées de tous, ne trouvaient ni un contradicteur, ni un vengeur.
L'ancien régime avait perfectionné ce système léthargique. Faisant plus exactement la police des idées, réalisant mieux que le moyen âge l'unité et l'administration en toutes choses, il était parvenu à créer un silence plus profond. L'ancien régime, on ne saurait le nier, possédait la paix. Il avait la paix de la mort, la paix de l'immobilité, la paix des cimetières.
Malgré des troubles incessants, en dépit d'une matérielle et continuelle agitation , les întelli-
gences au temps jadis , rendons-leur cette justice, n'ont pas bougé.
Entendons^nous, cependant. On bouge toujours un peu. Nul n'est arrivé, depuis Jésus- Christ, à comprimer si bien l'homme que, renonçant absolument à penser, rien ne s'émeuve plus en lui. Les discussions scolasliques de l'époque, les conciles, les querelles des grands ordres religieux témoignent d'un reste de vitalité. Cette réserve faite, on peut affirmer que tout mouvement individuel, toute idée indépendante, tout essai de retour vers l'Évangile, cet éternel agitateur, avaient été réprimés par le bon vieux temps, de manière à rassurer pleinement les amis de la paix.
Une seule croyance, une seule Église, un seul chef spirituel, plus tard un seul chef temporel.
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une royauté de fait divin, un gouvernement pourvoyant à tout, un arbitraire supprimant ces occasions de s'émouvoir que fournissent les libertés du peuple, un statu quo solidement établi; absolument incontesté, axiomatique, dans toute rétendue de Tordre social; cet ensemble ne laissait rien à désirer. Il plaît aux gens qui ont les nerfs malades, qui trouvent que notre temps les agite, et qui préfèrent beaucoup d'ignorance, beaucoup de servitude et beaucoup d'injustice, à beaucoup de débats, de luttes et de ^ruit.
La hiérarchie, acceptée comme unfait, presque comme un dogme,'procurait, cela va sans dire, une immense tranquillité. Chacun se tenant coi, les jalousies de position n'entraient pas en jeu. Les prétentions forcément limitées risquaient moins de se heurter; Aujourd'hui l'on se heurte
par tous les bouts parce qu'on se rencontre sur tous les chemins. On court, on grimpe, on monte à Tassaut, c'est le train de guerre^ tous peuvent arriver à tout : voilà de quoi gémir et de quoi selamenter!
Autrefois, les devoirs ne descendaient guère. On avait des devoirs envers ses pareils, on avait des droits sur ses inférieurs. Aujourd'hui, tousont des devoirs envers tous, et tous le savent, et cela n'est pas commode, mais cela est bon.
Autrefois, la charité se contentait à peu de* frais. Quand un homme de haute position daignait consacrer quelques écusavec quelques instants aux pauvres, il passait. Dieu me pardonne ! pour un ange venu du ciel. Aujourd'hui,, les relations de l'indigentet du riche sont moinsfaciles ; la charité, dans les lieux où elle s'exerce
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largement, rencontre plus d'exigences, elle trouvedes cœurs moins émus; la bienfaisance, lorsqu'elle procède avec sagesse et clairvoyance, cixcite le mécontentement des paresseux et des viveurs. L'ingratitude est à l'ordre du jour. Sans doute cela ne vaut rien. Mais ce qui valait moinsencore, c'est le temps oùil semblaitqu'on accomplît un acte exceptionnellement admirable, parce qu'on soulageait quelque peu son prochain.
Allez, je veux la paix autant que vous, seulement je veux la vraie , celle qui n'arrive qu'après la guerre : guerre du dedans, guerre dui dehors. Je veux la paix que donne l'Évangile, . celle qui a pacifié les cœurs avant de pacifier les relations. Dans tous les rangs elle fait naître des devoirs, des affections, le respect des droits d'autrui. Or cette paix-là, soyez-en sûrs, a de plus
solides bases que la paix fondée sur l'injustice et sur l'inégalité.
Les corporations ouvrières, redisons-le, conservant rimmobilité, garantissaient au temps jadis ses douces quiétudes.
Dans le patron, souvent l'apprenti trouvait un père, je ne le conteste pas. Le garçon logé, nourri, surveillé, devenait un peu Tenfant de la famille. Le même fait se reproduit aujourd'hui. Rien d'aisé comme d'établir ces bons rapports. D'ailleurs, l'organisation d'autrefois se payait à un prix que notre génération ne voudrait plus y mettre; ce prix, c'était celui qu'exigeaient toutes les somnolences du bon vieux temps : c'était la liberté!
Avec Torganisalion d'autrefois, un Lincoln
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eût été impossible; il serait resté renfermé dans la corporation des coupeurs de bois.
Mais voici le grand bienfait de l'ancien temps !
L'ancien temps n'avait ni chambres, ni discussions, ni journaux, ni conférences pour secouer les gens qui dormaient.
Je ne prétends pas que notre perpétuelle agitation soit agréable ; je conçois qu'elle indispose les délicats. Le train de guerre a ses inconvénients; il est maussade, il est revêche, il est criailleur, il est mal appris. Questions religieuses, questions sociales, questions politiques : on n'en laisse pas une tranquille. Les droits acquis sont ébranlés, les vérités sont contestées ; on dirait l'accomplissement de cette parole biblique : « Ta main se lèvera contre
tous ! la main de tous se lèvera contre toi I »
Ah ! lorsque je vois attaquer le vrai, je souffm au plus intime de mon cœur ; toutefois, je me dis que le droit d'attaquer le vrai garantit le droit d'attaquer le faux, et j'en remercie mon temps. Autrefois les vérités étaient en sûreté, peut-être; mais Terreur ne risquait rien.
Et puis, une vérité attaquée, est-ce donc une vérité perdue?
Ne croyons-nous plus au pouvoir de la vérité? Celui qui nous a donné la vérité, luia-t-iF retiré sa protection?
Les remparts sont assaillis, la brèche est faite l s'écrie-t-on. — Soit. Portons-nous sur la brèche et défendons les remparts. Nous apprendrons du moins à tirer notre épée qui se rouillait au fourreau.
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Les eaux tranquilles» ne Toublions pas, sont des eaux stagnantes. Ce qui plane sur ces calmes miroirs, ce qui s'exhale de ces profondeurs im-r mobiles, c'est la malaria. Quiconque s'est trop longtemps attardé sur les bords, quiconque a trop longtemps respiré ces émanations douceâtres, languit, s'étiole et meurt.
N'importe. Ce temps-là, dit-on — et c'était nme de ses meilleures garanties de paix — ce temps avait le bonheur d'être ignorant! Les hommes de ce siècle étaient bons, car ils ne ^savaient pas lire I
Savoir lire no rend pas toujours l'homme boui, <raccord ; cela reconnu, je proteste, et la statistiqueavec moi, contre lesinnocuitésdeFignoranca^ contre ses prétenducis saintetés. Les pays les plua
ignorants ne passent pas pour les plus moraux.
Si la lecture fait plus de mal que de bien quand on lit de mauvais livres et de mauvais journaux, lire de bons journaux et de bons livres vaut mieux que de ne pas lire du tout.
RegardezlespeuplesdelaBible etvoyez ce que
la Bible a fait d'eux! Où eslla vie de famille? où sont
■ les bonnes soirées autour du foyer? oùtrouverles
purs attachements? où rencontrer les caractères
virils? où est le bonheur, où sont les progrès?
Or les disciples de la Bible ont toujours fondé l'école, poussé l'instruction; ils ont toujours pensé que la lumière sied à l'Évangile, que l'obscurantisme méisôîed aux chrétiens.
" Plus que d'autres, convenons-en, ils ont compromis la paix d'autrefois. Oubli de la vérité, machinale acceptation de& croyances, sécu-
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rite de$ mensonges, les despotismes à l'abri ; tout ce qui, donnante l'âme les servilités de l'attitude, maintenait cette paix -là, nos maîtres d'école, nos pourvoyeurs de bibliothèques, nos distributeurs de bibles l'ont répudié, l'ont renversé.
: Aussi, comme on bouge autour d'eux! Que voulez-vous, les peuples qui avancent, ce sont les peuples qui remuent.
Tandis qu'aux siècles antiques l'immobile Egypte et Timmobile Asie conservaient les mêmes institutions, les mêmes superstitions, les mêmes obscurités; la Grèce remuait, Rome remuait : elles avançaient du côté du soleil, jusqu'à l'heure, si célébrée par M. Renan, où Rome — pourneparlerqued'elle— s'eiidormantauseindu despotisme, les raffinés goûtèrent la paix, enfin t
En ce moment, l'Angleterre remue; l'Ame-
rîque remue; il y a même tant de brait chez elles qu'on les croirait sans cesse à la veille d'ua bouleversement. Et sans chercher si loin, Genève ne bouge-t-elle pas? N'est-ce point un des signes de son énergie et de sa moralité?
Non, non, je ne trouve pas en moi le courage d'admirer la paix du bon vieux temps ; je sais trop ce qu'elle a coûté.
Elle a coûté l'Évangile, car on n'obtient cette paix4à qu*en remplaçant par de morts formalismes la foi vivante de l'individu.
Elle a coûté la liberté de conscience, car les libres consciences ne se laissent jamais arrêter par des considérations de paix.
EUe a coûté la liberté politique, car les peuples libres soulèvent des questions qui compro* mettent la paix.
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Elle a coûté la liberté des intelligences, car la libre pensée agite le monde et détruit sa paix.
Elle a coûté la liberté morale, car les âmes libres, ces intraitables et ces guerrières, ne se courbent point.
Que se passe-t-il au surplus, lorsque rÉvàngiie est reçu dans un cœur? Il a perdu sa paix. Pour conquérir le yrai, pour parvenir au bien, il lui faut livrer de perpétuels combats. Veiller, prier, lutter, recommencer, il n'j a plus de sommeil. Le devoir embouche son clairon de bataille. En avant! et encore en avant! et l'on n'arrive jamais au bout! et c'est la guerre, oui! mais c'est la véritable paix.
Ce que fait l'Évangile dans un cœur, il le fait dans l'humàtiité.Il n'a point pour la bercer en de molles'ipiiétudes les secrets du bon vieux temps.
A peine rÉvangile parait-il ici-bas que la guerre éclate. Les sérénités antiques s'évanouissent sous ces brûlantes haleines. On se divise , on persécute ; des questions de vérité, gênantes et cruelles, se posent partout; de tous les côtés on voit couler le sang. ' Il fallut la réaction païenne pour ramener la vieille paix. Vaincue dans ses rencontres avec les chrétiens, la réaction se fit chrétienne. Elle se glissa dans rÉglise , qu'elle domina bientôt. Elle éteignit les discussions, elle supprima les problèmes, elle rétablit la croyance collective, elle rappela le formalisme, elle nous donna le bon vieux temps!
Vous savez quel ébranlement produisit la Réforme. L'Europe en tressaillit jusqu'au fond.
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Et l'Europe marcha; et l'Europe souffrit; et l'Europe, déchirée, n'avança qu'au prix de sa paix. Nous-mêmes, Dieu merci, notre sol a tremblé sous nos pas. Nous nous sommes réveillés, nous connaissons la bonne guerre; l'âge d'or a passé, le siècle est de fer : de fer et de feu. Les deux ennemis du bon vieux temps, de la bonne vieille paix, les deux soldats vaillants qui ne vont point l'un sans l'autre , les deux tourmenteurs que
l'Évangile a chargés de nous troubler : l'esprit de vérité, l'esprit de liberté, se sont levés tous les deux. De droite et de gauche ils nous livrent assaut. Toutes les opinions reçues, ceux-là les secouent; toutes les questions assoupies, ceux-là les saisissent et les posent à nouveau. Avec l'amour du vrai, avec la libre recherche de la vérité, nul ne saurait conserver sa paix.
C'est la vie noble, vaillante et virile, toute à la pointe de Tépée.
Il y a des gens qu'un peu de servitude tranquille arrangerait mieux.
Pas nous ! Arrière les défaillances, acceptons dans leur austérité les conditions du relèvement.
Nous étions par terre. On ne se relève ni sans secousse, ni sans effort.
Les regrets n'ont pas tout dit N'entendezvous point les pères de famille!
Autrefois, il y avait des carrières toutes faites, les fils bien nés y entraient tout droit. L'aîné dans l'armée, le second chevalier, le troisième dans les ordres, la fille au couvent , on n'avait
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pas à s'inquiéter davantage. Le bon vieux temps, en cela du moins, était plus commode que le temps d'aujourd'hui I
Plus commode pour M. le marquis, ou pour M. le comte, ou pour M. le baron, j'en conviens. Moinscommode, convenez*enà votre tour, pourPierre, Jacques ou Jean.
Mais voulez-vous que je vous montre le progrès ? Parmi les privilégiés de jadis, il en est, j'en connais , beaucoup même , qui, loin de déplorer la perte d'un avajitage fait tout entier d'injustice, éprouvent un soulagement immense à penser qu'ils sont sortis du privilège pour entrer dans le droit commun.
Le droit commun, sans parler d'équité, met chacun dans le vrai. Si les carrières toutes faites f avo risaient quelqu es vocations, si elles formaient
un Pitt, si elles produisaient un Wilbérforce, elles créaient encore plus de fainéants que d'hommes distingués.
Maintenant, il ne suffit plus d'être le fils de son père ; il faut être quelqu'un.
S'en affligé qui pourra. Quant à moi, qui sais que le progrès est en raison du travail, je n'ai pas une larme pour les facilités abusives, faux don de ce faux bonhomme qu'on appelle le bon vieux temps! •
Sur un point encore s'exercent les regrets. > On nous parie du temps où régnait la grande liltéralure, du temps qu'éclairait le grand art! Les majestueuses allures de l'un et de l'autre tenaient, dit-on, à l'ensemble d'un régime qui ne remettait pas tout en question, qui avait des rè-
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gles immuables, qui avait une légitimité ; qui avait un droit reconnu pour le beau comme pour le vrai, pour les lettres comme pour la politique, pour l'harmonie comme pour la religion.
Est-ce du dix-septième siècle qu'il s'agit? Je n'en méconnais pas la beauté. Je ferai remarquer seulement qu'on ne rencontre qu'un dixseptième* siècle, pendant toute la durée du bon vieux temps. ' .
Alors, en effet, la légitimité trônait partout. Le dorriàihe de la littérature et des arts était administré comme les autres. Là comme ailleurs planait une lourde paix, car tout changement était interdit. ' ' >
On ne répudie point sans ep mourir les conditions de la vie; aussi, qu'arriva-t-il? Après le beau classique du dix-septième siècle, que nul
n'admire plus que moi, vient le classique ranci du dix-huitième. Les grands écrivains étaient disparus. Du rang d'inspirateurs, on les avait rabattus à celui de modèles. N'osant pas inventer, on copiait. Encore se gardait-on d'imiter, dans leslibresjets de leur pensée, les esprits indépendants; ni la Fontaine, Di Molière, ni madame de Sévigné, ni Saint-Simon n'ont fait école. On s'en tenait au grave et au solennel. Ce régime appauvrissant produisit une prompte déchéance. On se croyait arrivé dans la maturité, que déjà la décrépitude avait tout flétri. Mais la forme restait debout I
Au travers de ses saturnales, la Révolution, qui le croirait, maintint le genre noble; elle respecta le mot pédant ; les plus débraillés de ses niveleurs sont emphatiques et boursouflés ;
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en coupe les têtes, mais on ne raccourcit pas une phrase ; tout ^'écroule, mais la période, ce châ* teau de cartes, résiste à l'ouragan. L'Empire, on le pense bien, atteignit du premier coup le sublime du genre. Derrière sa classique défroque vous ne trouvez rien, absolument rien. Ce serait le néant, si Ton ne voyait l'ère libérale poindre è l'horizon , si Chateaubriand , si M*^*^ de Staôl , les précurseurs, ne venaient annoncer la fin du bon vieux temps ^
Alors la liberté parut. La liberté, c'est une inspiratrice; nous l'avons bien vu, nous les spectateurs de cette belle floraison scientifique, artistique et littéraire qui, de 1820 s'épanouii jusqu'ea 1830, et dure toujours.
i. Il est fini de Tautre côté du Rhin. L'Allemagne a Ooêthe, elle a Schiller, elle a Beethoven, Weber, Mozart*
Notre temps est un ingrat. '
Il nous semble que tout est perdu parce qu'on ne refait plus les mêmes chefs-d'œuvre, admirables en original, abominables en reproduction. Avec des poètes tels que Victor Hugo, que Lamartine, que Musset; avec des peintres tels que Gros, Schœffer, Léopold Robert, toute l'école allemande; toute l'école belge, l'école anglaise à quelques degrés ; avec des musiciens tels que Meyerbeer, Schumann, Rossinij avec des savants tels que Champollion, Ampère, et si nous sortons * de France, les Humboldt, les de CandoUe, les de la Rive, les Agassiz, tant d'autres*; avec des historiens tels que les Guizot,
1 . Nommons M. Edmond Boissier parmi les botanistes^ M. Jules Pictet parmi les naturalistes, ces deux savants distingués, Genevois tous deux. ^
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tels que les Thierry; notre temps, vous pouvez m'en croire, a de quoi porter le front haut. ,
Une révolution, il est vrai, a passé par là. Des ruines jonchent le sol. La législation du Parnasse est détrônée, le genre classique a péri; on emploie le mot naturel ; les mortels sont devenus des hommes, les coursiers ne sont plus que des chevaux; pareil scandale n'existait point jadis :
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes. Les uns nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes, Les Méropes, ayant le décorum pour loi, Et .montant à Versailles aux carrosses du roi,
Les autres, tas de gueux...
Que voulez-vous, le cri révolutionnaire a retenti : « Aux armes! prose et vers ! formez vos bataillons ! »
Les classiques, vous le pensez bien, n'eupren-r nent pas leur parti :
L'emphase a frissonné dans sa fraise espagnole ! »
Et VOUS voyez les énormités se produire, d'incroyables audaces affronter le grand jour :
« On entendit un roi dire': quelle. heure est-il? »
Tout n'est pas digne de louange, assurément, dans ces élans de la jeune liberté; mais c'est la liberté I Si parfois elle nous affranchit du bon :sens, elle nous a débarrassés de bien des sottises. La liberté, d'ailleurs, se corrige par la liberté. Ne tient-elle point cette lance de Minerve qui :guérit les blessures qu'elle fait!
Maintenant, prenons le bon vieux temps, et faisons-lui son procès.
La justice, pour commencer par le commencement ; la justice, premier besoin des sociétéSy première garantie de l'individu, manque totalement à cette période qui compte plus de mille années, et qu'on appelle, par dérision, le boa vieux temps.
Bien ne peut rendre l'horreur qu'éprouve notre
esprit lorsqu'il découvre cet abîme : mille années sans justice et sans droit!
L'histoire est une aristocrate, elle ne s'occupe guère que des puissants. Pour se placer dans le vrai, il faut récrire l'histoire vraie : celle du peuple, celle des campagnards.
Pendant tout le moyen âge, les serfs et les vilains, lagrande majorité des hommes, estlivrée au bon plaisir des Seigneurs. On fait de ces gens-là ce que l'on veut. L'imagination recule devant l'atrocité des supplicesinventés et pratiqués alors ; il y a des oubliettes, répétons-le, dansles châteaux ; dans les couvents il y a des m pace; il y a quelques demi-douzaines de juridictions cléricales ou séculières dont chacune revêt sa forme, qui ' chacune exerce sa pénalité, mais dont pas une' seule ne s'embarrasse ni du pauvre ni du chétif.
Quant à l'ancien régime, quant à la monarchie administrative, où rien ne fait défaut, ni les fonctionnaires ni les ordonnances, une tradition s'y maintient ; elle persiste sous le régime de l'unité royale comme elle avait existé sous le système de la féodale anarchie; cette tradition^ c'est le déni de justice, c'est l'arbitraire absolu.
Les intendants, les administrateurs remplissent les fonctions déjuges; une quantité de gens ont le droit d^emprisonner ; une fois en prison, tout est dit; aucun moyen de vous tirer de là; votre famille peut prendre le deuil.
Dans son conseil, le roi fait arriver les causes devant lui; si les arrêts lui déplaisent, il les corrige ou les casse. On sait comment Louis XIV réforma celui de Fouquet.
D'ailleurs , n a-t-on point les lettres de cachet? N'a-t-on point ces petits carrés de papier signés 4a Vrillière, pour satisfaire les amis du ministre et supprimer les hommes gênants 1
Ce n'est pas tout. Lorsque la chose en vaut la peine, des commissaires nommés par le roi vont siéger au tribunal; les juges sont bauchés en place; il n'y a plus de garantie; pas plus celle •de la loi que celle du juge, car les commissaires font à leur gré la loi.
Voulez-vous davantage ? Les moyens de procédure achèveront d'effacer le droit. On a la torture ; on a la question : ordinaire, extraordinaire. On obtient un aveu quand on veut Tobtenir; l'innocence ne sert de rien.
Je prie les admirateurs du bon vieux temps -de jeter un regard sur la variété des supplices^
ceux-ci plus cruels, ceux-là plus raffinés , qui tous nous font dire que l'Europe était un enfer, <iue le diable régnait dans ces contrées où Ton invoquait Jésus-Christ, et que Tiniquité féroce, partout et toujours avait le dernier mot.
Les prisons, cachots infects, sentines puantes, désespéraient Tàme et faisaient pourrir le corps.
Sur les galères du roi, des misérables enchaînés jour et nuit, au coup du flot, à l'effort de la tempête, inondés par les averses, consumés des embrasements du soleil, recevaient en pleine chair Jes sanglées de fouet du garde -chiour me
qui courait de la proue à la poupe, frappant à bâbord, frappant à tribord, grisé de fureur et de sang.
Le bourreau n'était pas ce personnage à
moitié maudit que nos modernes sociétés, soit hypocrisie, soit pudeur, ne veulent plus connaître : cet homme qui sort de sa retraite, à certaines heures, pour accomplir en hâte et comme en se cachant, une œuvre qui nous fait frémir.
Le bourreau du bon vieux temps est un personnage d'importance. On l'honore presque autant qu'on le craint. Constamment au travail, il fonctionne en plein soleil ; le peuple qui le voit tous les jours le contemple et l'admire. Le bourreau torture, le bourreau fustige, le bourreau tenaille, il brûle, il pend, il marque au fer, il écorche, il roue, il écartelle ! La vie des hommes, à tout moment, sous tout prétexte, est livrée au tourmenteur. Et, si Ton ne recherche pas ses bonnes grâces, on évite tout au moins son cour-
roux, car chacun, d'un instant à l'autre, peut avoir à faire avec lui.
Le bon vieux temps, qui dénie la justice aux accusés,^ accordera-t-il la compassion aux misérables ?
. Voyons un peu.
On enfermait les aliénés dans des cages de fer; on les livrait en spectacle à la curiosité^; rien n'égalait l'horreur de ces cabanons ; rien n'égalait l'abaissement de ces êtres dégradés, sinon les passe-temps du public avili, qui tantôt allait voir supplicier un Damiens, tantôt, quand il n'y avait rien de mieux, se rabattait sur les fous, dont on lui faisait un jouet.
Les hôpitaux étaient des pourrissoirs. On y fourrait les malades deux ou trois par lits. Nos
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recherches de linge blanc auraient fait pâmer de rire les infirmiers de ce temps-là. On avait la paille, on avait l'ordure, on avait la mort qui ne se faisait pas faute d'y moissonner.
Le menu fretin des pauvres se blottissait comme il pouvait en des repaires boueux, visités par toutes les intempéries, hantés par toutes les contagions, habités par le froid et par la faim» Nul ne s'y risquait. Ce qui se passait là, quelles^ souffrances y endurait l'indigent, quels vices lecorrompaient, quelles agonies l'achevaient, nous le saurons un jour. C'est le secret du bon Vieux temps.
Sans avoir beaucoup d'imagination, on peut, se faire une idée de ce qu'était, au bon yieux temps, le malaise très-pénible et très-spécial qui naît, de Tinsécurité.
Où la justice ne règne point, la sécurité n'existe^ pas. Sécurité des familles, sécurité des individus, sécurité des consciences, sécurité des fortunes, rien de tout cela ne saurait se développer dans un siècle livré à l'arbitraire, à Tintolé-
rance, aux dilapidations, au pillage sous toutes I les formes et par tous les procédés.
Et je ne parle pas même de cette grosse sécurite publique, dont chacun jouit sans s'en apercevoir, comme on jouit de la santé quand on se porte bien. Chacun, à Theure qu'il est, s'endort tranquille, sans craindre que sa maison soit attaquée pendant la nuit. Chacun voyage, par terre et par mer, sans craindre qu'un voleur lui demande la bourse ou la vie. Chacun va le soir visiter ses amis, sans être obligé de s'armer jusqu'aux dents.
Tout au plus si l'Italie garde encore sur ses routes, comme elle les conserve dans ses musées, quelques-uns de ces spécimens des siècles passés.
Là vous retrouverez le charme des émotions
que VOUS refuse notre époque. Une excursion y est parfois un péril. Les brigands vous emmèneront dans leurs montagnes ; s'ils ne vous égorgent pas comme ils le font en Grèce, du moins vous prendront-ils une grosse rançon.
L'Italie retarde en ceci de deux cents ans sur le reste de l'Europe, tout exprès, on le dirait, pour nous faire goûter les charmes du bon vieux temps.
L'incessant état de guerre ruinait jadis toute sécurité.
Aucun habitant des villes ne pouvait être certain que sa famille échappât aux chances effroyables d'une prise d'assaut. Aucun habitant des villages ne pouvait être certain qu'une troupe en marche ne brûlât point son logis.
Si la guerre ne disparaît pas encore — je n'ose concevoir celte espérance — elle a du moins mauvaise réputation. Le règne du sabre, la gloire du plumet semblent faire place, môme chez nous, à de meilleures ambitions ^
Pour bien comprendre cet infernal fléau de la guerre, représentons-nous la façon dont la guerre s'exerçait au cœur du bon vieux temps.
La guerre admettait, justifiait tous les excès. Tout, sans exception, était permis aux soldats qui venaient d'emporter une ville d'assaut. On leur accordait deux jours, trois jours pour se satisfaire; ce qui restait après s'en tirait comme il pouvait.
i. Ceci était écrit au mois de mars 1870. — La déclaration de guerre à T Allemagne éclata quatre mois plus tard.
Des armées en route pillaient pour se nourrir, incendiaient pour se chauffer. On n'inventait pas de s'approvisionner autrement. Le pays ennemi, le pays ami souvent, fournissaient et de quoi manger, et de quoi se vêtir : où l'armée avait passé, c'était le désert.
La guerre une fois terminée, ce qui succédait ne valait pas mieux. On licenciait les soldats ; alors se formaient ces troupes effroyables des écorckeurs^ des retondeurs ^ qui dévastaient pour leur propre compte et mettaient tout à feu et à sang.
Plus d'un croisé gentilhomme, revenu de terre sainte, ne sachant trop que faire de ses loisirs, prenait le commandement des bandits.
Les meilleurs capitaines de Charles VII, les vainqueurs des Anglais, les frères d'armes de
Jeanne d'Arc ne dédaignaient nullement ce métier.
Duguesclin, et ce ne fut pas un de ses moindres titres de gloire, délivra la France des grandes compagnies^ ces terribles phalanges d'aventuriers. Il les réunit, se fit leur chef, et. les
jeta sur l'Espagne. Mais le mal, s'il était conjuré, n'était pas détruit; et plus d'une fois, depuis Charles VII, les ravageurs parcourant le pays, saccagèrent tout, no laissant après eux que ruine et désespoir.
Aux guerres publiques s'ajoutaient les guerres privées. Le moyen âge n'est qu'un long combat.
Seigneurs laïques ^ seigneurs ecclésiastiques, évoques et barons, abbés et chevaliers
s'en allaient incessamment en guerre. On s'attaquait de donjons à donjons, on s'assiégeait de castel à castel; les villages payaient pour tous.
La vie, au milieu de ces conflits, était devenue tellement impossible, qu'on se vit contraint d'établir des trêves de Dieu. Il fut convenu qu'à certains jours de la semaine on cesserait de s'égorger.
Essayez de vous représenter la sécurité, dans ces conditions-là 1
Pour achever le malheur, on avait les incursions soudaines, terribles, des corsaires barbaresques, tout à coup descendus, qui surprenaient, qui enlevaient des populations entières suï* les rivages de la mer.
Quant aux navigateurs lancés à travers la
Méditerranée, ils couraient chance d'aller finir leurs jours dansresçlavage,à Tunis ou en Alger.
Qui dit insurrection, alors, dit massacre.
Quand Jacques Bonhomme, poussé par l'excès de sa détresse, à bout de patience et de tourments, se lève révolté, malheur aux châteaux qui tombent entre ses mains !
Hélas ! la vengeance est courte et la revanche est effroyable. Les seigneurs, cuirassés, invulnérables, se précipitent sur ces masses confuses, inhabiles, mal armées de pauvres bàtons« Le sang coule à flots. Après, viexment les siippUces, tels, que l'esprit n'en affronte pas même la description,
La religion n'avait- elle point s^s guerres,, plus meurtrières encore et plus cruelles!
Ce que fut la croisade albigeoise déchaînée par Innocent III, ce que fut regorgement du midi par le nord, l'extinction de la langue d*oc par la langue d'oî, chacun le sait.
Chacun le sait aussi, la destruction des Vaudois Provençaux, plus tard, forme et reste une des plus sinistres pages du règne de François I".
Et si nous descendons encore un peu, nous trouvons les Ligueurs, nous trouvons la Saint- Barthélémy, nous trouvons à Paris le gouvernement des Guise, révolutionnaire, démocratique au nom de la foi romaine, régime de Terreur cléricale que la Terreur populaire de 1793 a peut-être égalé, mais qu'elle n'a pas dépassé.
Autrefois, en l'absence de Tindustrie, il n'y avait pas de peuple; le peuple, à proprement parler, c'était le paysan, c'était le vilain, c'était le serf.
Or, l'histoire du paysan a de telles tristesses, elle est si navrante, qu'on ne parvient plus à concevoir comment, en présence de ces pénuries et de ces iniquités, on a pu célébrer certains exploits militaires, certains hauts faits de
' chevalerie, certaiûes magnificences de cour.
Comparé au paysan de Thistoire, le paysan de la Bruyère est un aristocrate ou peu s'en faut.
Lisez les cahiers des États généraux, sous Tancien régime, vous y verrez ce qu'alors même souffraient les populations.
Elles mouraient de faim , littéralement. Un morceau de pain, c'était un objet de luxe. Et quand les chétives récoltes avaient échappé aux ravagés de la guerre, quand les exigences de l'impôt en avaient laissé quelques restes, venaient les chevaux et les chiens des seigneurs, qui les foulaient aux pieds.
On ne sait où choisir, parmi tant de siècles maudits.
Vers Tan mil, les populations se mirent à es-
pérer la fin du monde. Non par désir de posséder un ciel que le calholidsoae du moyen âge avait fait mome, glacé, presqu'effrayant ; maâs par désespoir de vivre et par ce qii'on n'en pouvait plus.
Au quatorzième siècle, la peste, qui revenait souvent visiter l'Europe, se montra plus empoisonnée que jamais; elle arrivait à la suite de la famine, elle acheva de tuer ce qui se traînait parmi les larmes et le deuil. Ce fut la Mort- ISoire, la Gt^and'Mort ^ Et les Grandes Compagnies trouvèrent moyen, chose inouïe, de ravager et de massacrer après!
L'incurable malheur de ces temps-là se reconnaît à un signe funeste. Si la vie est pleine de