‹ Le bon vieux temps; (volume 2)Chapitre 19 sur 51 · VIEUX SOUVENIRS ET VIEUX MONUMENTS · texte numérisé non relu

VIEUX SOUVENIRS ET VIEUX MONUMENTS

Notre chronique du " Bon vieux temps " rappelle beaucoup d'anciens souvenirs, et nous voyons, par la reproduction qu'eu fait la presse française, tant au Canada qu'aux Etats-Unis, que ces réminiscences ne sont pas sans intérêt.

Notre article de ces jours derniers sur la colonne Nelson qui décore depuis tant d'années la place Jacques-Cartier, devait nous amener naturellement à parler des monuments de Montréal, tâche qui n'est pas très ardue, et pour cause.

A propos de Nelson, on sait que plusieurs étrangers, des historiens mêmes, ont pris son monument pour celui qu'on aurait dû ériger à Jacques Cartier à cet endroit.

La statue du héros de Trafalgar est en effet si déplacée dans ce quartier français, sur cette place française qui porte le nom même du découvreur du Canada, qu'on ne doit pas s'étonner de l'erreur; combien de Canadiens ne se sont pas eux-mêmes demandé ce que l'amiral anglais avait fait pour la ville ou le pays, pour que Montréal lui donne la plus belle place qu'elle possédait alors ?

La seule explication de cette anomalie serait que la place Jacques-Cartier se trouvait, en 1808, l'endroit le plus convenable pour un pareil monument.

On a aussi eu le soin de placer la statue de façon à ce qu'elle tourne le dos au fleuve, de crainte qu'on put supposer qu^ le monument avait été érigé en face et à proximité du fleuve pour rapprocher l'amiral de son élément. C'est si naturel de voir dans cette position un homme qui a passé sa vie sur l'eau !

Les zélés souscripteurs, loyaux sujets britanniques, n'ont pas plus songé à ce détail qu'ils n'ont songé à placer leur monument plus à l'ouest. Us se sont emparés du meilleur coin et personne n'a eu h répliquer ... Il y avait encore loin de 37, en 1808.

Montréal possède peu de monuments, si peu que, pour une ville de sa richesse et de son importance, ce fait n'est pas à sa louange. Cependant, si cela peut racheter sa négligence ou son

oubli, nous dirons qu'elle en a élevé deux à la royauté, mais à plus d'un siècle d'intervalle. Il ne faut pas gâter les bonnes choses évidemment. (1)

Le premier était un buste de Georges III, don de Sa Majesté elle-même qui savait être généreuse à l'occasion ; le second est la statue de la reine Victoria placée de la façon la plus avantageuse possible dans la rue McGill et que l'on a cependant peine à reconnaître sous la métamorphose que lui a infligée le temps.

Un jour (le premier mai 1775), des sujets ingrats et déloyaux ont peint en noir le buste de Sa Majesté Georges III et lui ont attaché une pancarte qui acheva, avec la peinture, de lui enlever toute la majesté qu'il aurait pu avoir d'abord. (3)

Les auteurs de ce crime pendable ne furent jamais découverts.

Ce monument fut le premier que Montréal ait possédé. Plus tard, vers 1805, presque immédiatement après la mort de l'amiral Xelson, on ouvrit à Montréal des listes de souscriptions pour ériger le monument au vainqueur de T'rafalgar.

Dans l'expédition du Nil, l'amiral Nelson avait eu le bras droit enlevé par un crocodile et l'on a eu l'idée de rappeler cet accident par l'image d'un crocodile reposant sur le piédestal du monument.

Dans la première pierre, a été placée une plaque de plomb sur laquelle sont inscrits les noms et titres du héros, la date de sa mort, 21 octobre 1805, les noms des membres du comité qui a fait ériger le monument, celui de l'architecte, un M. Mitchell, de Londres, de l'entrepreneur Wm. Gilmore, et enfin la date de construction, 17 août 1809.

Les gros canons de la place Jacques-Cartier qui relèvent l'apparence de la colonne et dont les affûts ont été déjà plusieurs fois renouvelés viennent d'être transportés sur le Champ-de- Mars pour y subir encore la même opération.

(1) Depuis 1884, Montréal a secoué son apathie et la liste de ses monuments s'allonge d'une façon notable, nommons les principaux : l'obélisque aux pionniers, les statues de Jacques Cartier, Maisonneuve, Iberville, Jeanne j\Ianco. Cliénier, MacDonald, Crémazie, Young, des volontaires d'A^'riquo, d'Edouard VIT, et l'on nous promet des monuments à Sir G.-E. Cartier, Dollard, Lafontaine, etc.

(2) L'inscription sur la pancarte dont il est ici question se lisait comme suit : Voici le pape du Canada et le sot de l'Angleterre. Quelques mois plus tard, les Américains, en s'emparant de notre ville, décapitaient le btiste et le jetait dans un puits. Sur ce buste voir le Bulletin des Recherches Historiques de 1915.

Un autre vieux monument moins conim et qui existe encore à Montréal est celui que les héritiers McTavisli ont érigé à la mémoire de ce riche citoyen, qui avait commencé la construction d'un immense château sur le versant de la montagne. Cette construction se trouvait à l'endroit où est aujourd'hui la maison jDrincière de MM. Allan [Ravenscrag].

On voit encore le monument en passant par le chemin du parc. Bien que le corps de M. McTavish ait été transporté en Angleterre, on n'a pas songé à faire disparaître la vieille colonne de pierre grise.

Beaucoup de personnes savent que toute une légende se rattache au château de McTavish dont le toit recouvert de cuivre a longtemps brillé au soleil entre les bouquets d'arbres qui l'entouraient.

Ses proportions immenses, sa construction abandonnée, la mort soudaine et mystérieuse de son propriétaire, ses histoires de revenants, etc., constituent un épisode que les romanciers pourraient exploiter avec profit. (1)

1er décembre 1884.

( 1 ) Simon McTavish avait acquis une immense fortune au moyen de cette fameuse compagnie des traiteurs du Nord-Ouest dont il était l'âme. Il avait épousé une Canadienne, fille de Charles Jean-Baptiste Chaboillez. Il mourut à l'âge peu avancé de 56 ans, le 6 juillet 1804. Ce monument dont il est question plus haut, se trouve près du coin sud-est du réservoir sis au-dessus de l'avenue des Pins, vis-à-vis de la rue Peel. Aujourd'hui, il est recouvert par des arbres qui l'entourent et ce n'est pas sans peine qu'on réussit à l'apercevoir.

COMMENT ON S'ECLAIRAIT — LA CHANDELLE A L'EAU — LA PREMIÈRE TJSINE DU GAZ.

Si lie dix-neuvième siècle est un siècle de lumière, cette lumière ne paraît pas à son début avoir brillé d'un éclat bien vif dans les rues et les maisons du vieux Montréal. En 1818, nos rues étaient éclairées par des fanaux illuminés avoc une huile fumeuse et nauséabonde.

En feuilletant les archives de l'hôtel de ville, nous voyons que samedi, le 11 avril 1818, la cour des sessions spéciales de la paix (l'édilité du temps) présidée par l'honorable Chartier de Lotbinière, avait résolu qu'un comité composé de MM. Thomas McCord, Louis Guy, François Eolland, Julienne Saint-Dizier et Jean-P. Le]irohon serait chargé de préparer un estimé des dépenses probables des lampes nécessaires à l'éclairage de la ville. Avant cette époque, les lampes étaient posées et entretenues par des particuliers.

Le comité présenta à la séance suivante de la Cour, le 18 avril, l'état qu'on lui avait demandé.

Voici l'estimé présenté aux magistrats :

Faire et fixer 100 lampes à 30 chelins chacune 150.00

375 gallons d'huile pour 13 mois à 0.36 68.20

Echelles, coton, savon 12.00

2 hommes pour allumer et nettoyer les lampes à 30 chelins par mois 36.00

266.20 Le rapport fut adopté et le premier système d'éclairage municipal entra peu de temps après en opération à Montréal.

Le prepiier entrepreneur du département de l'éclairage fut un nommé Joseph Carmel qui devait fournir l'huile de baleine, de loup-marin ou de morue de première qualité k raison de quatre chelins et demi par gallon, le savon à 15 sous par livre et la mèche, importée d'Angleterre, à 5 chelins par livre. Le

faubourg Saint-Laurent n'eut des lampes qu'en 1820 et la rue Saint-Antoine n'en eut qu'en 1826.

Ce ne fut que le 27 mars 1837 que la première proposition d'éclairage au gaz a été faite à notre corporation par M. Albert Furniss, secrétaire de la première compagnie du gaz à Montréal.

L'année suivante, on commença à poser dans les rues des réverbères à gaz.

La première compagnio du gaz construisit son usine en 1836, au coin de la rue Sainte-Marie et Parthenais, là où sont aujourd'hui les ruines de l'ancienne manufacture de verre. Le coût du bâtiment était de £15,000. Le projet d'une compagnie de gaz avait été lancé dans le public par un M. Annstrong. Les principaux actionnaires de la première compagnie étaient MM. A. Furniss et John Ostell.

Le 23 novembre 1837, on alluma pour la première fois, le gaz dans quelques magasins de Montréal. L'expérience eut un succès de peu de durée, car les ingénieurs avaient fait leurs calculs sans compter la rigiieur de nos liivea's. Il fallut faire subir des •modifications considérables au plan de l'ingénieur avant qu'il fut praticable à Montréal.

La nouvelle compagnie de gaz fut constituée légalement en 1847 et, peu de temps après avoir commencé ses opérations, elle dut se fusionner avec l'ancienne. I^es Montréalais, avant 1847, payaient $5 par mille pieds cubes de gaz. Après la fusion des compagnies le prix fut diminué de moitié. Dans les maisons, on s'éclairait avec des lampes ou avec des chandelles de suif à l'eau ou des chandelles moulées., importées d'Angleterre, système d'Argand, dans lesquelles- se brûlait une huile d'olive iBe-brûlaient que dans -la demeure du riche. La classe aisée im7>ortait d'Angleterre de magnifiques lampes construites sur le système d'Argand, dans lesquelles se brûlait une huile d'olive raffinée. Ces lampes étaient supportées par des colonnes en bronze cannelées d'une hauteur d'environ deux pieds et demi. Le brûleur était entouré d'un large abat-jour plat en verre dépoli ou en porcelaine. Ces lampes qui sont encore conservées dans nos vieilles familles s'appelaient des " Sun Bumers ".

Dans la classe moyenne, on se servait de chandelles de suif qui étaient fabriquées à Montréal.

Les pauvres s'éclairaient avec des lampes à l'huile de baleine, de loup-marin ou de poisson.

A la campagne, " Thabitant " avait un système des plus primitifs pour s'éclairer, l'rimitif est bien le mot, car les lampes dont il se servait ressemblaient à celles qui étaient en usage dans les temps bibliques, en Egypte, sous les premiers pharaons. C'était des vases en fer ou en ferblanc mimis d'un bec et accrochés à la crémaillère du foyer. La mèche reposait sur le bec et trempait soit dans l'huile de poisson ou dans la graisse fondue. La flamme de cette lampe répandait une lumière blafarde et fumeuse et exhalait une odeur nauséabonde dans la maison. Les plafonds étaient toujours noircis par la fumée et jamais on ne les nettoyait. Les cultivateurs se servaient aussi de lampes portatives qui avaient les mêmes inconvénients. Souvent, la mère ou la fille du cultivateur filait ou tricotait à la porte du poêle pour ne pas être incommodée par l'odeur des lampes. Disons aussi que nos ancêtres se couchaient à une heure beaucoup moins avancée de la nuit et on s'en portaient pas plus mal.

L'habitant riche s'éclairait avec de la chandelle à l'eau qu'il fabriquait lui-même par le procédé suivant : Il faisait fondre une grande quantité de suif dans un gros chaudron qui devait avoir une profondeur égale à la longueur des mèches de la chandelle. Ces mèches étaient toutes attachées par une extrémité à une baguette un peu plus longue que le chaudron. Elles étaient trempées dans le suif et ensuite plongées dans un baquet d'eau froide, ce qui avait pour effet de faire figer le suif sur la mèche. Chaque fois que l'on trempait le coton il s'y déposait une couche de suif fort légère. On répétait l'opération jusqu'à ce que la chandelle eut la grosseur voulue. On fabriquait de la sorte en une seule journée une soixantaine de livreis de chandelles, de six ou de huit à la livre.

Il y a cinquante ans [c'est-à-dire vers 1830], les rues de Montréal étaient si mal éclairées que les citoyens qui sortaient le soir emportaient toujours un fanal afin de pouvoir se diriger dans les ténèbres. Pour aller à la messe de six heures et demie, en hiver, les paroissiens portaient presque toujours un fanal.

Aux collèges de Montréal et de Saint-Hyacinthe, nous dit un ancien élève, les salles d'études et de récréations étaient éclairées par des lustres en bois à six branches portant des chandelles de suif. Un élève qu'on appelait le suiffier était choisi, chaque lour. T>onr moucher les chandelles. Les lampes à pétrole furent introduites dans nos établissements d'éducation comme ailleurs, il y a tout au plus une trentaine d'années. 2 décembre 1884.

COMMENT ON FAISAIT DU FEU — LES PREMIERES ALLU- METTES — LES GAGES DU BON VIEUX TEMPS.

Xous avons donné hier, quelques détails sur le système d'éclairage usité à Montréal, dans le bon vieux temps. Nous serons peut-être intéressants aujourd'hui si nous expliquons la manière dont nos grands-pères obtenaient le feu.

Les allumettes chimiques n'étant que d'invention moderne, le feu, comme du temps d'Adam se prenait dans les veines du caillou.

A Montréal, en 1820, on battait encore le briquet comme le voisin de Pierrot de la chanson " Au clair de la lune ".

Dans la cuisine, on trouvait la boîte à fevi renfermant l'amadou.

Cette boîte était en tôle d'une hauteur et d'un diamètre d'environ cinq pouces. Le couvercle se glissait dans l'intérieur et étouffait l'amadou lorsque l'allumette souffrée avait pris feu. L'amadou était préparé en faisant brûler du vieux linge et l'étouffant avant qu'il fut entièrement consumé. Lorsque le) feu était éteint dans le poêle ou dans le foyer on avait recours au briquet.

On battait un briquet d'acier contre un morceau de silex ou de pierre à fusil au-dessus de l'amadou de la boîte à feu jusqu'à ce qu'une étincelle l'enflammât. Alors on prenait une longue allumette souffrée et on la plongeait dans la boîte jusqu'à ce qu'elle prit feu. En hiver, les poêles ne s'éteignaient jamais et en été des tisons couvaient presque toujours sous la cendre de l'âtre.

On ne recourait au briquet que lorsque les feux étaient complètement éteints dans la maison. Le fumeur portait toujours son briquet de poche avec un morceau de " tondre ", usage qui s'est conservé encore dans nos campagnes.

Lers 1830, des briquets phosphoriques furent introduits en Canada. C'était de petites boîtes cylindriques en ferblanc s'ouvrant aux deux extrémités. Dans la partie inférieure étaient une centaine d'allumettes souffrées ou trempées dans une com-

position chimique. Dans la partie supérieure se trouvait une très petite fiole bouchée à l'émeri contenant du phosphore préparé. On trempait l'allumette dans le phosphore et elle s'enflammait aussitôt. Un briquet phosphorique se vendait deux chelins.

Les allumettes soufïrées, taillées dans le cèdre, jusqu'en 1845, se vendaient dans les rues par des gamins qui criaient: Bonnes allumettes ! trois paquets pour deux sous !

L'allumette chimique à sa première apparition à Montréal s'offrait au public sous la forme d'un petit peigne. Nous croyons que ces allumettes chimiques primitives se fabriquent encore à Charlebourg, près de Québec.

Vers 1840, on vendait des allumettes chimiques importées d'Angleterre. Ces allumettes étaient très minces qt on les enflammait en les frottant entre une feuille double de papiex sablé.

L'allumette chimique ordinaire a été vulgarisée à Montréal vers 1847 on 1848.

Un mot, maintenant, sur les gages des ouvriers et des employés du bon vieux temps.

En 1825, le pl^^s riche cultivateur de Deschambault, celui qui passait pour payer le salaire le plus élevé à ses employés, M. Bouchard, donnait à son garçon de ferme, $12 par année avec sa pension. Il lui donnait aussi une paire de souliers de " beu '\ une paire de culottes d'étoffe du pays et une paire de mitaines.

Il y a cinquante ans, un journalier s'engageait pour 15 à 20 sous par jour et nourri, pour faire les travaux les plus durs sur une ferme.

Un bon commis, dans un magasin de campagne de première classe, gagnait un salaire insignifiant la première année. Lorsqu'il recevait un traitement annuel de £25, c'était le maximum du salaire.

A Qiiébec, les meilleurs charpentiers de navires ne recevaient que 50 à 75 cents par jour.

Un des premiers employés de la corporation de Montréal, l'inspecteur des chemins, avait un traitement de $400 par année.

Les salaires dans toutes les classes de méti'ors, étaient à peu près les mêmes proportions.

3 décembre 1884.

Page 1