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Le bonheur

En publiant les discours de cette année, je dois faire un aveu : il m'a paru plus difficile que jamais de les reproduire tels qu'ils avaient été prononcés. Pour le troisième discours surtout, je suis loin d'avoir retrouvé dans une suffisante mesure le mouvement de ma pensée qui, je l'ai senti, était ce jour-là particulièrement émue.

J'avais parlé, si je ne me trompe; ceux qui me feront l'honneur de me lire vont m'accuser peut-être d'avoir prêché.

Chacun devine dans quel sens je regretterais d'avoir mérité un pareil reproche. Le mot « prêcher » est biblique ; la chose, avec les formes qu'elle a revêtues, ne l'est guère, à mon avis du moins. — Quoi qu'il

en soit, l'auteur est aussi frappé que personne de ce qui lui manque sous ce rapport et sous beaucoup d'autres. Mais ce qu il sent non moins vivement, c'est la gravité d'un sujet trop mal connu encore au milieu de nous. La question du bonheur mérite mieux que les quelques phrases banales et déclamatoires qu on a coutume de lui accorder en passant. 11 y a là un grand problème à étudier avec sérieux et qui prend de nos jours une importance toute nouvelle. L'auteur s'est efforcé de le résoudre; il espère du moins être parvenu à le poser nettement devant la conscience des penseurs et des chrétiens.

Vallevres, 26 octobre J 859.

LA

« Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage a l'homme de tout son travail auquel il s'occupe sous le soleil? Une génération passe et l'autre génération vient ; mais la terre demeure "toujours ferme. Le soleil aussi se lève, le soleil se couche, et il soupire après le lieu d'où il se lève. Le vent va vers le midi, et tournoie vers l'aquilon ; ,il \a tournoyant çà et là, et il retourne après ses circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'en est point remplie ; les fleuves retournent au lieu d'où ils étaient partis, pour revenir en la mer. Toutes choses travaillent plus que l'homme ne saurait dire; l'œil n'est jamais rassasié de voir, ni l'oreille assouvie d'ouir. Ce qui a été, c'est ce qui sera ; et ce qui a été fait, c'est ce qui se fera, et il n'y a rien de nouveau sous le soleil

« Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem ; et j'ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder par la sagesse tout ce qui se faisait sous les cieux, ce qui est une occupation fâcheuse que Dieu a donnée aux hommes afin qu'ils s'y occupent. J'ai regardé tout ce qui se faisait sous le soleil; et voilà, tout est vanité et rongement d'esprit

« J'ai dit en mon cœur : Voyons que je t'éprouve maintenant par la joie et prends du bon temps ; or voilà, cela aussi est une vanité. J'ai dit touchant le ris : 11 est insensé; et touchant la joie : De quoi sert-elle? J'ai recherché en moi-même le moyen de me traiter délicatement, de faire que mon cœur s'accoutumât cependant à la sagesse et qu'il comprit ce que c'est que la folie, jusqu'à ce que je visse ce qu'il serait bon aux hommes de faire sous les cieux, pendant les jours de leur vie, Je me suis

dO PREMIER DISCOURS.

fait des choses magnifiques ; je me suis bâti des maisons ; je me suis planté des vignes; je me suis fait des jardins et des vergers, et j'y ai planté des arbres fruitiers de toutes sortes; je me suis fait des réservoirs d'eau, pour en arroser le parc planté d'arbres ; j'ai acquis des hommes et des femmes esclaves, et j'ai eu des esclaves nés en ma maison, et j'ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem. Je me suis aussi amassé de l'argent et de l'or, et des plus précieux

joyaux qui se trouvent chez les rois et dans les provinces

« Enfin je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont demandé, et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur; car mon cœur s'est réjoui de tout mon travail, et c'est là tout ce que j'ai eu de tout mon travail. Mais ayant considéré toutes mes œuvres que mes mains avaient faites et tout le travail auquel je m'étais occupé en les faisant, voilà, tout est vanité et rongement d'esprit, tellement que l'homme n'a aucun avantage de ce qui est sous le soleil. » [Ecclésiasle. I et U.)

Que nous racontent ces lugubres versets ? La poursuite acharnée du bonheur, que l'homme inconverti cherche sur tous les chemins, sans le rencontrer nulle part. — Tel est le sujet, bien grave, dont nous allons nous occuper au-

jourd'hui. Et ce sujet n'est que l'introduction d'un problème plus vaste, auquel je désire, chers amis, consacrer avec vous ces trois entretiens : le problème du bonheur.

Vous vous rappelez peut-être nos études antérieures. La première année, nous sommes partis de la loi et nous sommes arrivés à la grâce ; la seconde année , nous sommes partis de la vérité et nous sommes arrivés à la vie. Aujourd'hui, je voudrais considérer une des manifestations les plus importantes, et les plus magnifiques, et aussi les plus spirituelles, de cette vie ; je veux dire, le bonheur.

Si nous négligions de nous arrêter à un tel sujet, de nous y arrêter autant qu'il le faut pour que nous nous en rendions véritablement compte, nous ne saisirions pas clans toute sa beauté l'œuvre de notre Dieu. Il sauve, il sanctifie, il rend heureux. Le bonheur, qui est une des faces du bien, est un des éléments essentiels de la restauration que Dieu opère, car elle ne saurait laisser subsister ni le péché ni la douleur.

Ce sont les fausses doctrines qui affectent de voiler et de mépriser cela. Les philosophies et, à leur exemple, les christianismes perfectionnés, ont affecté souvent de s'élever au-dessus de considérations si vulgaires; mais le vrai christianisme est humain, humain parce qu'il

est divin. Un de ses titres de gloire, c'est qu'il nous appelle au bonheur et qu'il nous invite à le souhaiter ardemment.

Chose étrange! de toutes ses leçons, celle-là est peut-être la moins bien comprise; de tous les fruits de l'Evangile, il n'en est pas qui mûrisse moins fréquemment que le bonheur.

Pourquoi cela ? — A mesure que nous avancerons, chers amis, notre surprise ira diminuant. Nous apercevrons toujours mieux à quel point sont hautes les conditions du bonheur; nous verrons qu'il s'agit bien ici, je n'exagère pas, du couronnement de l'édifice chrétien. Rien n'est saint comme le bonheur. Ceux qui en doutent, ceux qui pensent qu'un pareil problème est terre à terre et n'éveille que des pensées d'égoïsme, ceux-là ne possèdent à aucun degré ni l'intelligence de notre nature ni celle de l'Evangile.

Mais pour être à même d'en juger, il faut que nous renoncions aux banalités et aux lieux communs soporifiques sur la félicité des enfants de Dieu. Ici, comme partout, on ne parvient aux trésors, on ne découvre les riches filons, qu'en creusant à une certaine profondeur.

J'ai plusieurs raisons pour traiter aujourd'hui la question dont je viens vous entretenir. — Jamais peut-être la soif du bonheur n'a éclaté d'une façon plus universelle; c'est le problème de notre époque, elle semble n'en connaître aucun autre. Et toutefois ce problème n'a peut-être jamais été plus misérablement posé. On veut être heureux, mais on s'adresse mal et les faux bonheurs que notre génération poursuit avec un acharnement brutal recouvrent une profonde détresse. Nous les connaissons parce que nous y participons (qui ne subit, dans une certaine mesure au moins, les épidémies régnantes?) nous les connaissons ces procédés de bonheur qui ont cours aujourd'hui : le goût effréné des jouissances, les manœuvres destinées à procurer des fortunes rapides, le scandale et la bêtise d'un luxe sans limites, le règne ignoble de l'argent.

Ce n'est pas tout. Si les mœurs publiques nous imposent notre sujet, les événements paraissent prendre à tâche de nous y ramener aussi. Il y a une prédication des événements; tant de chances de guerres et de révolutions, tant d'éléments d'insécurité s'accumulent autour de nous, que nos bonheurs vulgaires courent grand risque, et qu'une voix secrète nous répète à tous les paroles mélancoliques et

désespérées de l'Ecclésiaste : « Vanité des va nités, tout est vanité ! »

Je vous l'ai déjà annoncé, je voudrais aujourd'hui, dans ce premier entretien, me borner à envisager une partie du sujet : la poursuite du bonheur- Je voudrais vous montrer, d'abord que cette poursuite est légitime, qu'elle répond à un besoin profond de notre âme, à un besoin que Dieu approuve; ensuite, que cette poursuite est vaine, et qu'en dehors de la conversion, l'homme qui aspire ardemment à être heureux demeure et doit demeurer malheureux.

Que la soif du bonheur existe , vous ne me demanderez pas de vous le prouver par de longs arguments. Descendons en nous-mêmes. Nous aspirons tous à la joie, à la paix, au repos; or, le repos est une des significations

essentielles du mot bonheur. Même les plus agités ne s'agitent que pour se reposer un jour ; travaux à la maison , travaux au dehors , travaux du corps et travaux de l'esprit, tout est dirigé vers le même but : obtenir pour nous, pour les nôtres une situation sûre, tranquille, le droit de jouir en paix, à l'abri des inquiétudes haletantes et des angoisses du travail quotidien.

Nous voulons cela, et encore autre chose. Si rabaissées que soient nos ambitions actuelles de bonheur , elles ne se renferment pas tout à fait, Dieu merci, dans les idées de sécurité et de repos. Elles vont toujours, bon gré, mal gré, jusqu'aux jouissances de l'âme, et même jusqu'aux aspirations de la conscience. — A vrai dire, le repos complet ne demande pas moins ; il n'existe pas, tant que F équilibre moral est rompu en nous, et la paix extérieure ne saurait suffire si la paix intérieure fait défaut. — Mais je ne veux pas anticiper; j'indique, et je passe.

J'ai dit que la poursuite du bonheur n'était pas seulement universelle, qu'elle était aussi légitime; qu'elle n'était pas seulement un fait, qu'elle était aussi un droit.

Comment en douterions-nous ? Dieu peut-il ne pas vouloir le bonheur de ses créatures? Votre esprit se -forme-t-il une idée quelconque de Dieu qui ne contienne, avant tout, ceci : Il est bon, donc il veut faire régner le bonheur? — Quant au Dieu que nous connaissons, au vrai Dieu, au Dieu de la Bible, au Dieu qui donne son propre Fils, je n'ai pas besoin de vous prou* ver sans doute qu'il veut nous rendre heureux et que ce n'est pas volontiers qu'il afflige les fils des hommes. « Ses compassions sont par-dessus toutes ses œuvres. »

L'homme est donc né pour être heureux; Dieu veut que l'homme soit heureux. Et cependant Thomme n'est pas heureux ! Il y a donc eu une immense perturbation ici-bas. Si quelqu'un doutait du dogme de la chute, je me contenterais de lui dire : Etes- vous heureux? et quand j'aurais reçu sa triste réponse, j'ajouterais : Concevez- vous que Dieu ne veuille pas votre bonheur?

S'il est impossible que Dieu ne veuille pas notre bonheur, il est également impossible que Dieu sépare le bonheur de la sainteté. Le bonheur dans le péché, le bonheur dans la révolte, le bonheur sans Dieu, le bonheur en dehors des conditions de la destinée normale, voilà ce qui est radicalement inadmissible. Et c'est ainsi, vous le voyez, que le problème du

bonheur tient à tous les autres ; ou plutôt tous les problèmes religieux et moraux se touchent par leurs racines ; quand on creuse un peu profondément, on découvre toujours l'unité. A parler vrai , il n'y a qu'une question : Nous sommes morts, comment revivre? Nous sommes perdus, comment être sauvés ? Nous sommes pécheurs, comment devenir saints? Nous sommes malheureux, comment atteindre au bonheur?

En d'autres termes, Dieu ayant créé des êtres responsables et non des machines, comment lever l'obstacle que leur révolte a placé entre les desseins de sanctification et de félicité que l'amour éternel avait formés et l'accomplissement de ces desseins?

Le christianisme, vous le voyez, ne serait pas humain comme il l'est, s'il ne mettait à la place élevée qui lui appartient la grande question du bonheur.

Nous venons de reconnaître la soif du bonheur et sa légitimité; considérons maintenant le malheur et sa réalité. — Elle est bien plus grande, bien plus poignante que ne l'imaginent ceux-là mêmes qui en parlent le plus fortement. Ce qui monte de notre terre, ce qu'entendent les anges, c'est un long soupir, quelque chose de navrant et de douloureux.

On décrit les misères de l'humanité, on déclame sur ce thème; on croit exagérer peutêtre. On reste toujours au-dessous de la vérité. N'y a-t-il pas le malheur des malheureux et le malheur des heureux, le malheur de ceux qui pleurent et le malheur de ceux qui rient? A côté de ces profonds ennuis d'un cœur blasé qui a essayé de tout comme l'Ecclésiaste et qui au fond de tout a rencontré la déception, n'y a-t-il pas les folles et effrayantes joies de l'homme léger, les joies détestables de l'égoïste ? n'y a-t-il pas la foule des indifférents, qui traversent l'existence sans interroger en

quelque sorte ni leur pensée, ni leur conscience, ni leur cœur, qui ne regardent pas au delà, et qui, se contentant de peu en fait de félicité, s'arrangent pour ne pas craindre la mort et pour jouir de la vie ?

Je ne puis pas dire quelle compassion me prend au cœur lorsque je songe à ces heureux-là. — Et les malheureux donc ! ceux qui ont une conscience et qui le savent, ceux qui ont un cœur et qui le sentent! ceux qui connaissent les épreuves du dehors, passez-moi l'expression, et qui sentent les amertumes du dedans , qui peuvent s'écrier avec Jérémie : « Au dedans, il y a comme la mort! » Ceux-là, nierons-nous leur infortune ? En présence de ces larmes, de ces découragements, de ces désespoirs, de ces suicides, prendrons-nous un front serein, et traitant d'imaginations vaines les douleurs des hommes, leur prêcherons-nous la résignation, le contentement d'esprit; leur dirons-nous : Il faut se faire une raison, il faut être joyeux?

Dieu me préserve de tenir un pareil langage ! J'ai autre chose à faire avec vous. Nous avons à nous recueillir, à rentrer en nous-mêmes, à remonter jusqu'à la source des malheurs de notre race. ¥

Le premier jour de péché a été ici-bas le premier jour de malheur. Ce jour-là, le choix libre de l'homme a introduit un trouble profond

dans l'ordre moral. Alors, de cette pauvre planète, commença à s'élever vers le ciel, au milieu de l'immensité des créatures soumises et heureuses, un tel cri de détresse, qu'en l'entendant on frissonne éperdu, et l'on éprouve le besoin de rassurer son âme en contemplant au fond des cieux la victime volontaire qui a tout préconnu pour tout réparer et qui s'est offerte avant la fondation du monde.

A présent vous l'entrevoyez, chers amis, le grand rôle de la douleur ici-bas. Elle y vient comme une messagère divine. Plus nous avancerons dans notre étude , et plus nous constaterons le rapport admirable, providentiel , miséricordieux que notre Père céleste a établi entre la douleur et le péché. Ah ! grâces lui en soient rendues! Là se trouvent nos seules chances de relèvement. Que serionsnous devenus, que deviendrions-nous, je le demande, s'il nous était possible d'être heureux dans le désordre , heureux loin de Dieu, heureux clans le mal? Il faut, pour notre bien, il faut que nous souffrions, tant que nous ne sommes pas rentrés dans notre voie légitime, tant que nous n'avons pas par la conversion recouvré notre vraie nature. Dieu ne serait ni un Dieu d'amour ni un Dieu de sainteté, si les choses se passaient autrement.

POURSUITE DU BOKHEUK. 21

Sondez un instant cette idée de Dieu. En dehors de la conversion, il faut qu'elle s'efface ou qu'elle nous écrase. Si notre Dieu est un Dieu vivant et saint, non, nous ne saurions être heureux. Toutes les illusions de la joie, et elles sont grandes, se dissipent en présence de celui qui sonde les cœurs.

Il y a plus , elles se dissipent en présence des réclamations de nos consciences. Quelque chose proteste en nous. Quoi qu'on fasse , l'homme pécheur n'a pas seulement besoin d'être réconcilié avec son Dieu , il a besoin d'être réconcilié avec lui-même. Si l'obéissance n'est pas son premier penchant, elle demeure son premier devoir. Il se sent obligé par elle, il se sent né pour elle, il se sent appelé à autre chose qu'aux vains plaisirs. Il devine les joies élevées dont il est sevré ; il entrevoit l'idéal dont il est séparé par un abîme. Accusateur secret et continuel de lui-même, il retrouve sans cesse dans son âme' inquiète et découragée un fond d'incurable ennui. Il désire ce qu'il n'a pas ; l'infini le tente , et il retombe brisé sur la terre.

Voilà la douleur, la douleur fondamentale sur laquelle se détachent les douleurs parti-

culières ; voilà l'ombre sinistre qui assombrit toutes les vies, même celles où l'on est parvenu à ne pas s'en rendre compte, où tout semble être étourdissement et légèreté. Dieu, dans son amour qui nous rappelle à lui, nous fait connaître les amertumes de l'exil. — Ces amertumes suffiront-elles pour nous donner le désir du retour, le besoin de la patrie, le mal du pays? Hélas! non. Les douleurs du péché sont nécessaires; elles ne sont jamais suffisantes. Les découragements, les souffrances, les épreuves ne sont pas seulement propres à amener la conversion; elles produisent aussi F endurcissement. « Ecoutez, est-il écrit, écoutez la verge, et celui qui Va assignée. » S'il ne nous est pas donné de voir Dieu dans l'épreuve, si le sentiment de notre culpabilité ne transforme pas la souffrance en châtiment paternel, la souffrance nous irritera sans nous briser; nous serons malheureux, nous ne serons pas repentants. Vous en connaissez, comme moi, de ces désespoirs sans retour sur nousmêmes, qui nous apprennent non à prier, mais à blasphémer.

Nous ne sommes que trop habiles, chers amis, à esquiver le bonheur qui nous coûterait la conversion. Aussi qu' arrive- t-il? Comme nous voulons en même temps nous passer de Dieu et être heureux, nous entreprenons cette poursuite que décrivent si éloquemment, si tristement, les versets que je vous ai lus tout à l'heure, Alors on essaye de tout, et on trouve le vide au fond de tout. Alors on en vient à s'écrier avec l'Ecclésiaste :

« Quel avantage l'homme a-t-il de tout son travail auquel il s'occupe sous le soleil. . . toutes choses travaillent plus que l'homme ne saurait dire : l'œil n'est jamais rassasié de voir, ni l'oreille assouvie d'entendre...

« J'ai appliqué mon cœur à rechercher par la sagesse tout ce qui se fait sons les deux, ce qui est une occupation fâcheuse...

« J'ai dit à mon cœur : Voyons que je t'éprouve maintenant par la joie et prends du bon temps...

« Je me suis aussi amassé de l'argent et de l'or!... »

Et tout cela est creux, et tout cela est vain; le travail comme la sagesse, la joie comme l'argent. Après avoir eu tout cela, après avoir épuisé tout cela, l'Ecclésiaste l'a rejeté avec dégoût : Je croyais trouver le bonheur et j'ai trouvé la fatigue, la désillusion, le dégoût. Vanité des vanités, tout est vanité!

L'expérience de l'Ecclésiaste, chers amis, se recommence incessamment. Incessamment l'humanité « se travaille » et incessamment aussi elle gémit « de tout ce travail auquel on s'occupe sous le soleil. » Les fausses solutions du problème du bonheur n'ont fait défaut à aucun siècle ; mais dans aucun peut-être la solution n'en a été cherchée aussi bas que dans le nôtre. Jamais peut-être, malgré certaines aspirations sur lesquelles je reviendrai, le regard n'avait été ramené à ce point vers la terre; jamais le boire et le manger n'avaient occupé à ce point, non-seulement la place centrale, mais parfois toute la place. — Vous savez si l'essai a réussi et quelles nouvelles découvertes de misères l'homme est parvenu à faire sur ces routes diverses qui mènent toutes à la mort, en passant par le mécontentement et par l'ennui.

POURSUITE DU BOKHEUR.

Mais je ne veux pas que vous m'en croyez sur parole. Faisons comme l'Ecclésiaste, interrogeons l'un après l'autre tous les procédés, tous les systèmes, tous les moyens de bonheur sans renouvellement moral. Voyons ce qu'auront à nous répondre aujourd'hui, et les plaisirs des épicuriens, et les efforts des stoïques, et les doctrines des philosophes, et les croyances des demi-chrétiens. Voyons si le problème du bonheur peut se résoudre par les situations extérieures, par l'emploi de la vie, par les occupations libérales, par la science, par le dévouement patriotique, par les affections de la famille, par les pratiques de la bienfaisance. Voyons, en un mot, si le monde, â le considérer dans ses acceptions les plus frivoles et les plus sérieuses, est capable de nous rendre heureux, s'il ne dessèche pas au contraire et ne transforme pas en sources de poignantes douleurs jusqu'à ces joies légitimes

qui se trouvent soumises à son influence et enfermées dans son domaine,

Je regarde autour de moi, je regarde en moi, et ce que j'aperçois avant tout c'est la domination habituelle de Fépicuréisme. Tour à tour épicuriens, stoïciens et quiétistes; tour à tour portés à ne rien faire par indifférence , à tout faire par orgueil, à tout délaisser de nouveau par mystique abandon, il faut bien avouer que le premier de ces mouvements successifs est celui qui prévaut en nous le plus souvent. Le fait n'est pas glorieux, mais il est certain. Nous cherchons le bonheur, le premier venu, en dehors de toute doctrine et de tout effort. Nous prétendons nous faire notre paradis ici-bas, et vite, et sans qu'il en coûte trop. Nous ramassons en hâte les joies grossières qui se présentent. Nous disons comme l'Ecclésiaste : « Mon âme, que je t'éprouve maintenant par la joie! »

Ne croyez pas, chers amis, que je vienne ici déclamer contre la joie, ou même contre les plaisirs. Au service de Christ et avec Christ, l'âme convertie n'a pas seulement ses joies, nous le verrons, mais elle goûte aussi en pleine innocence les plaisirs naturels que Dieu a semés sur sa route. Elle n'est condamnée ni à la mélancolie, ni à une austérité de commande; elle connaît les plaisirs que donnent l'étude, la littéra-

tore, l'art, la vue des œuvres de Dieu, les liens du cœur, les relations sociales. Elle ne s'interdit ni les distractions, ni le rire, ce rire bon et franc qui s'associe bien mieux avec la vraie santé morale que les sourires discrets ou le sérieux systématique de l'homme formaliste et ennuyé.

Rien de joyeux au fond comme une vie sérieuse; et par compensation, rien de triste comme une vie joyeuse, qui n'est que cela. Ah! l'âme « éprouvée par la joie » ne nous laisse pas dans le doute sur le résultat d'une telle expérience. Qu'elles sont mélancoliques, en fin de compte, ces fausses et insuffisantes joies ! Qu'il est vrai de dire que celui qui boira de cette eau -là « aura encore soif! »

J'ai connu beaucoup d'hommes, et sur le nombre je n'en ai pas découvert un seul qui eut trouvé dans la jouissance habituelle de certains plaisirs, même une illusion un peu durable de bonheur. Peu de misères sont comparables à celles de l'infortuné qui peut dire avec notre auteur sacré : « Je n'ai rien refusé à mes yeux de ce qu'ils ont demandé, et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur. » Pauvres cœurs auxquels on n'épargne aucune joie! La \raie joie leur est inconnue ; ils ne la possèdent pas, et pour comble de misères, ils ne savent pas la souhaiter. Leurs souffrances semblent s'enfermer

presque dans le vulgaire domaine de leurs plaisirs; s'ils soupirent, c'est parce que ces plaisirs même font parfois défaut : « Tout le travail de l'homme est pour sa bouche ; et cependant son désir n'est jamais assouvi. »

Ceci, chers amis, est l'essai le plus ignoble de bonheur; nous remontons, et beaucoup, en passant des épicuriens aux stoïques. Chez eux, du moins, on voit reparaître la grande idée du devoir; tout ne se réduit plus à l'utilité, à la jouissance immédiate. On se sent soulagé en retrouvant les aspirations vers l'idéal, vers les choses élevées, vers le beau, vers le bon, vers la vraie liberté. Les mâles doctrines du stoïcisme, ces doctrines qui ont produit un Marc-Aurèle, sont assurément le plus

glorieux effort qu'ait tenté l'homme naturel pour se redresser tout seul.

S'est-il redressé? Si le stoïcisme a eu l'honneur de mieux définir les termes du problème, a-t-il eu l'honneur de le mieux résoudre ? Assurément non. Notre volonté n'accomplit pas, par elle-même, de semblable miracles. — Je veux avoir la paix! Je veux être en repos! Je veux être heureux !

Je veux! Et qui donc parle ainsi? qui donc prétend dompter les penchants de la nature inférieure? Une pauvre créature déchue et pécheresse, vendue au mal, et qui, tant qu'elle ne compte que sur ses propres forces, ne parvient à vaincre le péché que par le péché, passant de f un à l'autre, et remplaçant les basses révoltes du vice par les hautaines révoltes de l'orgueil.

Tci l'orgueil est la base de tout. — Je veux ! je peux! Ma volonté repousse la souffrance, donc je ne souffrirai pas !

Hélas, la volonté ne repousse la souffrance qu'en retranchant les affections. Les stoïques (et il y en a dans tous les temps), les stoïques se font insensibles, impassibles. Ne pas aimer, ne pas s'attacher, ne pas regretter ; dessécher le cœur, puisque aussi bien c'est au cœur que la douleur vise et qu'on peut souffrir tant que le cœur est vivant; donner l'empire à une froide et vaniteuse raison, tel est le moyen

qu'ils emploient. C'est ainsi qu'ils parviennent à une pauvre, bien pauvre illusion de bonheur, bonheur froid et mort, bonheur négatif, bonheur par voie de mutilation et qui nous fait l'effet du malheur même, pour peu que nous connaissions les joies idéales de l'Evangile, qui développe au lieu d'amoindrir, qui réchauffe au lieu de glacer, qui nous veut plus vivants, plus aimants, plus passionnés, plus mêlés à toutes les nobles luttes, plus accessibles à toutes les nobles douleurs, plus complets, en un mot, afin de nous rendre plus heureux.

La fausse sagesse a depuis longtemps adopté d'autres méthodes. C'est elle qui dit à l'homme : Espère peu, afin de n'avoir pas cle mécomptes (1). Mais l'Evangile lui dit : Espère beaucoup; on n'espère jamais assez; notre fidélité est dans la mesure de notre espérance. -— C'est encore la fausse sagesse qui nous recommande de proscrire l'imagination et de supprimer les passions ; qui nous conseille de ne pas nous émouvoir, d'oublier, « d'éponger la vie, à mesure qu'elle s'écoule » et de nous en tenir au proverbe italien : « ïl vaut mieux être

(1) « L'espérance, écrivait Champfort, est un charlatan qui nous trompe sans cesse ; et pour moi le bonheur n'a commencé que depuis que je l'ai perdue. Je mettrais volontiers sur la porte du paradis le vers que Dante a mis sur celle de l'enfer : Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

assis que debout, couché qu'assis, mort que couché. » Mais l'Evangile, au lieu de nous pousser vers la mort, nous ordonne de vivre, de vivre fortement et vaillamment; il sait que la vie est bonne à tout et qu'il n'y a pas de vie digne de ce nom. sans émotions ardentes, sans imagination, et, je ne crains pas d'employer le mot, sans passion. Cherchez un grand caractère, qui n'ait été dans aucune mesure passionné ! Autant vaudrait éteindre notre feu pour faire de la chimie, que d'éteindre le feu intérieur pour accomplir ici-bas notre œuvre d'hommes et de chrétiens. Cette œuvre est immense ; elle exige de l'énergie et de l'élan, les violents seuls ravissent le royaume des cieux; et si l'on y regardait de près, on trouverait plus souvent dans les grands caractères, chez les vrais serviteurs de Dieu, quelque côté chimérique ou romanesque, qu'on n'y trouverait une pensée inerte et un cœur froid.

J'ai dû faire cette observation ? chers amis, afin de justifier mon jugement sur les stoïques et sur le genre de bonheur qu'il leur est donné d'atteindre. Je ne conteste pas, vous l'avez vu, ce qu'il y a de remarquable en eux. Leurs viriles tentatives pour réaliser certaines vertus, leur patience, leur fermeté, leur résignation, méritent d'exciter un sentiment tout autre que celui de dédain. Mais, quoi qu'on pense de leur

travail, il faut du moins constater une chose , il n'aboutit pas au bonheur.

La résignation stoïque n'est pas l'abandon filial aux mains de Dieu. Elles sonnent creux ces paroles célèbres. où les stoïques, essayant de se tromper eux-mêmes, jettent un défi à la douleur. Tu as nié la douleur, Caton; et puis tu as lu le Phédon et tu t'es déchiré les entrailles. Mais en niant la douleur Tas- tu donc détruite ? Ah ! qui pourrait mesurer celle qui remplit ton âme, ton âme indignée, désespérée, ton âme que submergent les maux de la vie et qui s'ouvre un sanglant refuge au sein de la mort? Ton acte réfute ta doctrine ; étrange argument que le suicide pour démontrer qu'il n'y a pas de douleur!

Quelqu'un l'a dit : « La raison toute seule se lasse bientôt de sa fierté ; on peut être philo-

sophe pour le public, on est toujours homme pour soi-même. » Cette remarque ne confond pas seulement les mensonges involontaires du stoïcisme, elle met à nu les illusions de toutes les philosophies. Dans cette question du bonheur qui nous occupe, il nous suffira d'aller jusqu'à l'homme, et l'homme misérable, souffrant, dépourvu des vrais biens et des vraies consolations, l'homme viendra toujours nous dire ce qu'il faut penser des docteurs.

Les philosophes ont bien beau jeu depuis que l'Evangile a paru ici-bas. Cet Evangile, qui met cent fois plus de vérités dans la tête des ignorants que les savants n'en possédaient au temps d'Aristote, fournit à ses ennemis euxmêmes un fond commun d'idées saines et profondes que sans lui ils n'auraient jamais soupçonnées. Ils attaquent l'Evangile et ils en vivent. Us bâtissent leurs religions naturelles avec les matériaux que leur fournit la religion révélée.

Et cependant, tout enrichis qu'ils sont, à leur insu peut-être, de ses dépouilles, leur pauvreté est encore immense. Ce qu'ils écartent, ou plutôt ce qu'ils ignorent de l'Evangile, ce qu'il leur est impossible de comprendre au point de vue de la philosophie, c'est précisément la partie essentielle, celle qui renouvelle l'âme, celle qui donne le bonheur. Cherchez dans les

philosophies, même dans les philosophies d'après l'Evangile, cherchez le Dieu vivant, ou la chute, ou la rédemption, ou l'amour, ou la vraie sainteté.

Je ne sais pas, chers amis, si vous avez visité comme moi les régions désolées « du bien, du beau et du vrai, » si vous avez essayé des méthodes de réforme que Franklin attribue à son Bonhomme Richard, si vous avez contemplé avec Rousseau les splendeurs de l'état de nature opposé à l'état de société, si vous avez examiné de près F aride confession de foi du vicaire savoyard, ou si descendant plus bas, vous vous êtes demandé quel genre de félicite on rencontre dans le royaume du Dieu des bonnes gens (I). Le déisme, sous toutes ses

(1) Je condamne des systèmes, je ne condamne pas des individus; s'il est certain qu'aucun déisme ne donne le bonheur, je suis loin de prétendre qu'aucun déiste n'ait été heureux. Il faut faire la part de l'inconséquence humaine. Je ne connais rien de plus remarquable sous ce rapport que le déisme attendri de l'unitaire Channing. Adversaire déclaré des doctrines sans lesquelles la foi n'existe plus, il semble cependant subir et aimer l'influence de l'Evangile. On sent qu'il n'a pas respiré en vain l'atmosphère chrétienne des Etats-Unis; il rejette et il accepte, il nie par l'intelligence et affirme presque par le cœur, il contemple peut-être plus qu'il ne le croit la divinité de Jésus-Christ. — Exemple unique et dangereux entre tous d'une incrédulité doctrinale qui a l'air de ne pas exclure entièrement l'adhésion pratique et qui, en laissant une place aux vastes espérances, ouvre des perspectives de progrès, d'activité bienfaisante, de travail courageux et dévoué, au bout desquelles on entrevoit Dieu et par conséquent le bonheur ! Lorsqu'on nous parle de Channing,

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formes, les plus spirituelles et les plus rabaissées, nous laisse toujours éperdus, vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis de nos péchés, de nos misères, de nos douleurs, apercevant à peine au loin, dans le ciel solitaire,

Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels.

Avec le panthéisme, c'est bien pis encore. Voici l'homme en face du grand tout, de la

gardons-nous de juger; qui dira jusqu'où peuvent aller parlois les contradictions intérieures de notre nature et l'œuvre inaperçue de la grâce? Lorsqu'on nous parle de l'unitarisme et du déisme, jugeons sans hésiter un système aussi aride qu'impuissant. Le système s'en va, il s'en va sans avoir rien produit, sa légende dorée ne renfermera qu'un seul saint. Channing demeure donc une brillante et attachante anomalie; Channing n'est pas un système; c'est une personne, c'est un individu, et la plus personnelle des personnes, et le plus individuel des individus. Channing ne tire pas à conséquence. On affirme qu'il a possédé le vrai bonheur; on nous cite des paroles de lui qui célèbrent la vie comme un bienfait dont la valeur croît chaque jour : « Plus je vis, écrivait-il peu de temps avant sa mort, et plus je vois la lumière qui perce au travers des nuages. Je suis sûr que le soleil est là-haut. » Il y a là, j'en suis convaincu, autre chose que ces vagues sérénités qui, ainsi que chacun sait, couronnent l'existence du sage :

Rien ne trouble sa fiu, c'est le soir d'un beau jour.

Channing éprouvait des sentiments que La Fontaine n'a pas même soupçonnés; mais, je le répète, Channing est une exception. De ce déiste-là au déisme dont l'histoire certes est bien connue, personne n'a le droit de rien conclure.

nature, de Dieu, si l'on veut, mais d'un Dieu impersonnel qui n'entend, ni n'agit, ni n'exauce. Plus de prières, plus de providence ; des forces fatales, un abîme où s'engloutissent la conscience, la liberté, l'immortalité, et (ai-je besoin de le dire?) le bonheur.

L'homme a cessé d'être la créature de Dieu pour devenir sa manifestation. Tl devient sa propre fin, son souverain véritable, sa loi suprême, et par conséquent aussi sa suprême ressource. Adieu le devoir, et la douleur du péché, et les efforts vers le bien, et les progrès, et les généreuses espérances, et les hautes aspirations. Tout ce qui faisait la dignité de notre destinée a disparu; nous avons l'honneur de figurer, à titre d'engrenages, dans le mécanisme sans cœur et sans entrailles qui utilise et broie l'universalité des êtres afin de produire l'histoire universelle.

Il semblerait impossible de descendre plus bas sur l'échelle de la dégradation et du malheur. L'athéisme proprement dit est cependant d'un degré encore au-dessous du panthéisme. Il faut avoir un affreux courage, ou plutôt avoir le cœur bien malade, pour aller chercher son refuge dans le néant. Pressé des

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deux parts entre la peur de se convertir et la peur d'être jugé, l'homme essaye de démentir tous les sentiments de son âme, toutes les évidences de son esprit, toutes les protestations de sa conscience; il cherche, il semble parvenir quelquefois à croire que Dieu est un vain mot, que le hasard règne, que la matière est seule ici-bas, qu'il n'y a par delà le tombeau ni espérances ni craintes à concevoir, qu'après la mort tout est mort.

Ne nous le dissimulons pas, là est Y idéal de beaucoup d'hommes. Sans formuler précisément ces choses, sans arriver à une pleine conviction qui n'est pas possible, ils réussissent à s'étourdir sur tout ce qui n'est pas la vie présente ou le fait matériel ; peu à peu la pensée d'un Dieu, d'une vie à venir, d'une vie de l'âme s'éloigne tellement, qu'ils n'en tiennent plus aucun compte. En présence de ces redoutables problèmes, il est plus aisé peut-être de nier que de douter. On nie, ou du moins on oublie. Notre lâcheté naturelle nous pousse bien plutôt vers cette négation inerte de l'oubli, qui est au fond de l'athéisme pratique, que vers les tortures du doute sérieux.

Oui, les indifférents ne sont que des athées ;

Ils ne dormiraient plus, s'ils doutaient un seul jour.

Le poëte qui a écrit cela a pu en parler par

expérience. Il a mesuré, comparé les misères des deux états. — Misères horribles , chers amis, horribles surtout quand on a réussi à les voiler, quand l'homme a réussi à vivre sur la terre comme s'il n'y avait point de Dieu làhaut. Alors dites-moi ce que sont ses joies ! Dites- moi ce que sont ses douleurs! Dites-moi ce qu'il faut émonder, couper, comprimer en nous , quel supplice il faut faire subir aux pensées, aux espérances, aux affections, à la destinée humaine tout entière, pour qu'elle en vienne à tenir dans les quatre jours que nous passons ici-bas !

A tout prendre, j'aime mieux le sort de ceux qui ne dorment pas, parce qu'ils doutent. Je l'aime mieux, car il est plus noble, car il ne ferme pas les avenues du ciel, car il conserve les chances du retour vers Dieu ; mais s'il est supérieur, combien il est misérable et angoissé !

Voilà des âmes qui ont perdu la fausse paix et qui n'ont pas conquis la paix véritable ; elles posent toutes les questions sans eh résoudre aucune ; elles se tiennent à la porte, inquiètes, agitées, aux prises avec des pressentiments redoutables et l'oreille tendue en quelque sorte

aux bruits mystérieux d'une autre existence. Pour plusieurs, pour beaucoup, je l'espère, ces souffrances morales sont les avant-coureurs de la conversion et du bonheur. Cependant, s'il est écrit que « quiconque cherche, trouve, » il n'en demeure pas moins certain que l'esprit de doute n'est pas toujours, tant s'en faut, l'esprit de recherche. Il y a un doute stérile, un cloute où le sentiment du péché n'entre pour rien et qui torture l'esprit sans remuer la conscience. Alors apparaissent les grandes visions, Dieu, la mort, le jugement, l'éternité, et à côté de chaque vision, un peut-être! Ah! je comprends que cela ôte le sommeil.

L'instinct qui forme tant d'athées, sinon théoriques, du moins pratiques, n'est donc pas dépourvu de justesse. Ceux qui réussissent par ce

moyen à se débarrasser en fait de la pensée de Dieu ont très bien compris cette voix secrète qui nous dit qu'on ne peut concilier la révolte contre Dieu et le bonheur. Comme ils ne veulent pas renoncer à la révolte, c'est-à-dire naître de nouveau ; comme ils ne veulent pas non plus être malheureux, il ne leur reste qu'une ressource : effacer Dieu, écarter les idées importunes de péché, de justice et de jugement. Ils s'efforcent de réaliser de la sorte je ne sais quelle félicité négative que vous nommerez avec moi le comble de l'infortune.

Mais n'existerait-il pas d'autres moyens moins extrêmes de se rassurer contre l'avenir ? Tout en évitant de se convertir, l'homme ne pourrait-il pas éviter aussi de supprimer Dieu, comme l'athée et le panthéiste, ou de l'exiler dans les régions inaccessibles du déisme philosophique ? N'y a-t-il pas un moyen terme ? Ecartant à la fois les excès de l'irréligion et ceux d'une religion trop sérieuse, les gens sensés n'ont- ils pas la ressource d'adopter et de pratiquer le christianisme tel qu'il existe dans leur temps et dans leur pays? C'est là vraiment, c'est au sein de ces croyances communes, c'est en ayant soin de n'y pas regarder de trop près et de ne pas donner trop d'importance aux questions, c'est en prenant leurs convictions toutes faites des mains de leurs pères, de leurs

concitoyens et de leurs guides spirituels, qu'ils obtiennent le calme sans lequel il n'est pas de bonheur. Voyez-les, ils croient ce qu'on croit, ils font ce qu'on fait, ils suivent avec tout le monde le grand chemin qui mène au ciel.

A cela je n'ai qu'une objection à opposer : aucun grand chemin n'a jamais mené au ciel. « Il est étroit le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui le prennent. » Peu le prennent, parce qu'il s'agit de lutter contre soi-même, de mourir à soi-même, de renoncer à soi-même, en d'autres termes, de se convertir. Peu le prennent, parce qu'il s'agit d'arriver à la joie en passant par la douleur, par la douleur amère du péché, par les angoisses de l'enfantement.

Ah ! défions-nous de ces méthodes faciles, qui nous préservent en même temps et des jugements du Dieu saint et des labeurs de la régénération. Il serait commode en effet de se sauver en récitant, ou si vous le voulez, en adoptant quelques formules, en acceptant quelques dogmes, en s' associant à quelques actes de culte, en écoutant des prédications fidèles, en s'attendrissant à l'ouïe de certaines paroles, en appliquant avec exactitude (et j'ajoute avec sincérité) les procédés qui ont pour but de nous mettre en règle, soit pendant la vie, soit à l'heure de la mort.

Non-seulement une telle sécurité est mal

fondée et prépare d'effroyables déceptions, mais elle n'atteint même pas son but ici-bas; elle ne fait point d'heureux, non, pas un seul heureux.

Il n'y a d'heureux sur la terre que ceux qui seront heureux dans le ciel, Il n'y a d'heureux que ceux qui ont été malheureux, qui ont subi les détresses de la condamnation et du relèvement. Il n'y a d'heureux que les réconciliés, que les pardonnes , que les renouvelés. En dehors de ceux-là, la poursuite du bonheur est sans doute la préoccupation universelle; mais quels en sont les résultats?

Si la réponse à cette question vous semble douteuse, je vous engage à écouter ce qui se dit chaque jour et à chaque instant du jour au sein de ces multitudes qui vivent d'une croyance toute faite. La foi héréditaire rend heureux ! Hélas ! je n'entends éclater de partout que des blasphèmes et des murmures. Qu'y a-t-il donc tout autour de nous, si ce n'est du mécontentement? Ces sociétés formées par une religion si facile, elles ont la fièvre ; elles se retournent tantôt sur le côté gauche et tantôt sur le côté droit, cherchant une place qui soit bonne et n'en trouvant point.

Vous savez si j'exagère, chers amis. Vous

m'êtes témoins que la maladie existe, que le prétendu remède ne guérit personne, et que si l'homme veut découvrir le bonheur, il faut qu'il s'adresse autre part.

Et l'homme effectivement a fait d'autres tentatives. Décidé à éviter la conversion, il a essayé de tout, en dehors de ce moyen extrême. On a vu naître des tendances religieuses qui remplacent la nouvelle naissance ou par la méthode des ascètes, ou par celle des mystiques.

Ceux-ci, dualistes sans le savoir, voient le mal dans la matière; c'est à la matière et à tout ce qui s'y rapporte que leurs coups s'adressent. Ils retranchent les jouissances les plus légitimes, ils suppriment les affections les plus précieuses, ils diminuent et appauvrissent la vie ; nouveaux stoïques sous une forme chrétienne, ils se donnent pour tâche de ne rien aimer, de ne rien savoir, de ne rien faire ici-bas de ce qui touche le moins du monde aux choses de la terre. Pensez-vous, chers amis, qu'ils soient heureux? Ils ne le seraient pas d'une façon complète, alors même qu'ils auraient donné leur cœur à Dieu, car ils le seraient autrement que Dieu ne l'a voulu, ce Dieu qui nous veut heureux par lui sans doute , mais heureux avec la famille, avec le travail, avec les affections, avec les devoirs, avec les développements et les activités en tous sens. « — Que sera-ce, si,

comme il n'est que trop permis de le craindre, l'âme ascétique a pris les apparences pour la réalité, le combat contre la matière pour le combat contre le péché, la mutilation pour la conversion !

Cette erreur fatale menace aussi les hommes qui cherchent le bonheur par la voie du mysticisme, qui font reposer leur sécurité sur des émotions, sur des sentiments, sur une prétendue union avec Dieu. L'état d'abandon plus ou moins extatique n'est pas aussi saint qu'on veut bien le dire. Il y a souvent là une grande dispense de conversion. On arrive d'emblée à se perdre en Dieu, et l'on évite de passer par l'humiliation du péché, de la condamnation, de la lutte. Plus de loi qui nous condamne, plus d'autorité des Ecritures qui nous oblige; nous portons tout en nous , notre révélation et notre salut.

Tel est le plus haut point peut-être, auquel l'âme inconvertie puisse parvenir. Et c'est aussi là qu'elle est le plus tentée de se croire en possession d'un bonheur véritable, élevé, indestructible. Seulement (et ici se révèle le trait commun de ces doctrines qui forcent certains côtés de l'Evangile, afin d'éviter son principe essentiel) les illusions du bonheur qu'on obtient de la sorte s'achètent au prix d'une diminution de la destinée humaine, d'une véri-

table atrophie morale. L'ascétisme amoindrit la vie, le mysticisme sacrifie l'individu. Notre moi s'évapore, et avec lui notre responsabilité. Aux réalités de notre vocation terrestre se substituent de molles langueurs, un sentimentalisme béat, une exaltation factice qui met l'imagination en jeu sans intéresser fortement la conscience. Non, non, ce n'est point là cette félicité saine et simple dont le secret besoin tourmente nos âmes et crue Dieu promet à ses enfants. »

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