VIII
Dans cette poursuite haletante du bonheur qui fait aujourd'hui le sujet de notre étude, les philosophies et les croyances ont sans doute leur rôle à jouer, et j'ai dû le dire ; d'ordinaire cependant on ne remonte pas jusquelà : on va demander le bonheur aux situa-
tions extérieures ou à F arrangement de la vie.
Tranchons le mot, pour beaucoup de gens les heureux sont les riches. Ayez des revenus assurés, et si à cet avantage vous joignez une bonne santé, de la considération et de l'influence , vous aurez atteint le faite des félicités humaines. — Je suis honteux de le dire; mais il en est ainsi.
Je ne veux, chers amis, ni reproduire les banalités d'un tel sujet, ni en esquiver la partie délicate. Ce n'est pas moi qui viendrai dire aux pauvres, aux malades, aux infortunés : « Votre épreuve n'existe pas. » — Ilya certes des in-" quiétudes poignantes, des souffrances physiques et morales, des complications de misère, dont on ne saurait nier les navrantes amertumes.
Et toutefois, qu'elle serait fausse, Dieu merci, cette classification des heureux et des malheureux qu'on ferait reposer sur le rang, sur la fortune et sur la santé ! C'est au dedans et non au dehors qu'il faut chercher les conditions du bonheur. Au dedans, par les choses qui ne paraissent pas, que souvent on ne dit point et qu'on ne peut dire, notre condition véritable est fixée.
Sachons-le d'abord, le train de guerre est partout, chez le riche comme chez le pauvre. Il faut n'y avoir pas regardé de bien près, pour s'imaginer que dans certaines maisons il
n'y a ni inquiétudes, ni travail, ni difficultés sans cesse renaissantes, ni problèmes angoissants, ni lourdes responsabilités, ni lutte, ni lassitude. Ceci est la condition commune, et la foi même, qui allège seule un tel fardeau, ne nous en délivre jamais entièrement. Le poids de la vie se fait partout sentir; Dieu Fa voulu ainsi.
Mais ce qu'il a voulu en même temps, c'est que ses rachetés trouvassent dans la communion avec lui une source inépuisable de force et de paix. Là est la grande différence; là et non ailleurs.
Vous en avez tous vu, de ces heureux de la terre qui ne sont pas autre chose et qui ne peuvent inspirer qu'un sentiment, celui d'une profonde compassion. Comment dire le vide de ces existences, la vanité de ces joies, l'ennui, l'écrasant ennui qui se glisse derrière ces plaisirs ? — « Le riche, est-il dit, se flétrira dans ses voies. » Déclaration terrible, qui s'accomplit chaque jour sous nos yeux. Dans la voie de la richesse sans Christ, la flétrissure marche, elle avance, elle s'étend, elle atteint tous les actes et tous les projets. Le vent brûlant d'Orient n'a rien épargné ; plus de feuillage verdoyant, des feuilles sèches et du chaume. — Ah! on a beau faire, chers amis, l'âme ne prend point le change. Elle a des besoins que l'argent, ou la considération , ou le bien-être phy-
sique ne sauraient satisfaire. Sous le toit de l'opulence, il y a souvent, trop souvent, des âmes indigentes, des âmes qui meurent de faim.
Pénétrez, au contraire, dans un pauvre logis où tout semble manquer, où le père de famille est malade, où les enfants sont déguenillés, si le Seigneur Jésus y est entré, si l'esprit de prière et de foi y habite, si un rayon de l'Evangile- y brille, oh! alors tout resplendit à cette clarté dorée ; alors il y a là de la confiance, cle l'amour, des cantiques, des actions de grâce.
Encore une fois, ne m'attribuez pas une pensée qui n'est pas la mienne. Les angoisses sont des angoisses, les douleurs sont des douleurs, et quoique le bonheur essentiel ne réside pas dans nos circonstances extérieures, je n'ai garde de dire que le côté pénible de ces circonstances doive exciter notre joie.
Je ne le dirai même pas au point cle vue de nos intérêts spirituels. Si les tentations des riches sont les plus dangereuses (et qui en douterait après la solennelle déclaration de Jésus- Christ?) s'ils ont à se mettre en garde contre de tristes flatteries, contre de déplorables illusions, contre l'orgueil qui guerroie Dieu avec ses dons
et qui s'enferme dans les biens de la terre comme dans une imprenable forteresse ; s'ils sont aisément entraînés à s'établir, à s'enraciner sur la terre, à ne plus ressentir dans aucune mesure la tristesse de vivre éloignés de la vraie patrie, à devenir leur propre centre, à confondre sottement leur fortune avec leur personne, à s'estimer beaucoup et à se poser en créatures supérieures; si la prospérité est trop souvent un obstacle à l'humilité, à la repentance, à la conversion, si elle nous empêche de nous sentir pauvres et de recevoir l'Evangile qui est « annoncé aux pauvres ; » si de même que certains honnêtes gens ont plus de peine que d'autres à sentir leurs misères morales, les gens heureux ont plus de peine que d'autres à sentir le besoin des vraies richesses ; s'ils sont appelés plus que d'autres à se poser cette question terrrible : N'aurais-je pas reçu mes biens ici-bas? il est également vrai que la pauvreté a ses périls, moindres sans doute, mais réels. Elle fait naître sous une autre forme ces épines, ces inquiétudes de la vie, qui peuvent étouffer le bon grain. Parfois elle expose la jeunesse à la contagion des mauvais exemples et des habitudes grossières. Parfois elle aigrit, elle détourne de l'Evangile. Tel affligé nous dira (on me l'a dit) que dans l'état d'accablement où il se trouve, il n'est capable de rien; qu'il faut être tran-
quille pour penser à Dieu; qu'il nous est bien aisé , à nous, de nous occuper de nos âmes ; que ceux qui ont à combattre contre les difficultés matérielles de l'existence n'ont pas le temps de combattre contre le péché.
Qu'en devons-nous conclure? Que le Seigneur, dans sa bonté et dans sa justice, n'a créé ni situations qui sauvent, ni situations incompatibles avec le salut. Si les uns s'endurcissent dans l'épreuve, si les autres s'engourdissent et- s'engraissent dans le rassasiement, cela vient de notre péché et non de notre fortune. Nul n'aura le droit de dire un jour au souverain Juge : Tu m'avais mis à une place où il m'était comme impossible de me donner à toi. • — Nous ne sommes jamais tentés au delà de nos forces, et notre Père céleste, « qui ne veut pas qu'aucun périsse, » tient constamment à notre portée ses grâces toutes-puissantes.
Ceci, chers amis, je suis tenu de l'établir avec force, car on le conteste sans cesse et peu de problèmes sont envisagés avec moins de simplicité que celui qui concerne les rapports de la richesse et de l'indigence avec l'Evangile. Il semble qu'en y touchant nous perdions tous notre sang-froid, tant nous sommes prompts à tomber dans les exagérations déclamatoires. — Est-il donc si difficile de se rappeler qu'en Christ il n'y a « ni Juif ni Grec, ni esclave ni
libre, ni homme ni femme, » et que par conséquent aussi il n'y a ni riche ni pauvre? En Christ, la supériorité des rangs ne s'établit pas par la richesse, ou, comme on a souvent l'air de le soutenir, par la pauvreté. Lorsqu'on demanda au Sauveur : « Qui est le plus grand? » il n'alla pas chercher un mendiant couvert de haillons, en disant : Les haillons font la grandeur religieuse. — Non, il prit « un petit enfant » et le mit au milieu des disciples ; puis il leur dit : « Celui qui deviendra humble comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume descieux. » Devenir humbles, devenir de petits enfants, voilà le principe unique de la grandeur, pour les pauvres aussi bien que pour les riches. Pauvres ou riches, les plus humbles sont les plus grands. Il faut être humble pour « se glorifier de son élévation » quand on est pauvre ; il faut être humble, pour « se glorifier de sa basse condition » quand on est riche. Or vous le savez, c'est de la sorte que notre problème a été posé par un verset célèbre de Jacques. — Vous pauvres, voici une élévation qui ne se révèle qu'aux humbles, car elle vous vient tout entière de la grâce de Dieu et vos souffrances n'y ont pas plus de part que vos vertus. Vous riches, voici un abaissement qui ne se révèle qu'aux humbles, car il n'apparaît à vos yeux que le jour où vous avez compris
que vos grandeurs sont le néant même, où vous vous êtes vus enfin misérables et nus, où vous avez senti qu'en qualité de riches vous passerez « ainsi que la fleur de l'herbe. »
Les différences réelles sont là, non ailleurs ; elles résident au dedans, non au dehors. Et pour nous renfermer dans cette question du bonheur qui ne se laisse pas séparer au reste, nous le verrons toujours mieux, de la question des grandeurs religieuses ou du salut, n'êtesvous pas frappés de ceci : elle existe, en dépit des inégalités sociales dont je ne vous ai certes pas fait mystère, elle existe la magnifique égalité de l'amour divin! Devant l'éternité, certaines distinctions prennent leur véritable valeur. Or voici par où les voies de l'Evangile s'écartent à cet égard des voies du monde :
Tandis que l'Evangile s'offre à tous, tandis qu'il nous met tous en mesure d'accepter et d'être heureux, heureux dans la vie à venir, et aussi dans la vie présente, le monde établit des séparations tranchées, il réserve au petit nombre la jouissance exclusive de ses biens. — Je me trompe, en excluant le grand nombre il ne satisfait pas même le petit. Se faisant une arme contre Dieu (contre nous) de nos prospérités et de nos épreuves, de nos richesses et de notre indigence, de notre santé et de notre maladie, de notre caducité et de notre jeunesse, bou-
chant à la fois les deux chemins qui mènent au bonheur, il remplit les âmes d'un si cruel malaise, que les soupirs des heureux ici-bas ne le cèdent pas en navrante mélancolie aux soupirs des malheureux.
Mais quoi! l'homme possède peut-être, en dehors de Dieu, d'autres secrets du bonheur. Voyons encore, voyons jusqu'au bout. Ne nous lassons pas et accomplissons en entier pour notre temps la sinistre revue de l'Ecclésiaste. Ce que les situations extérieures ne peuvent faire, l'arrangement de la vie le fera-t-il? Y a-t-il réellement un art de vivre heureux? La félicité est-elle une méthode?
Oui, répondent certains hommes, et cette méthode est bien simple. Ce qui nous tourmente ce sont nos soucis, nos labeurs; nous
pensons trop et nous travaillons trop. Sachons glisser sur la vie, oublions la mort, procuronsnous la jouissance de ne rien faire; la terre nous réserve bien des joies, si nous avons soin de ne pas les empoisonner par de sombres théories et de désolantes préoccupations.
Je me suis approché de quelques-unes de ces existences faciles, et elles m'ont inspiré un sentiment invincible de répulsion et de pitié. Il n'est pas de termes pour peindre l'incurable misère des âmes désœuvrées, en qui la frivolité est devenue comme une seconde nature et qu'elle a rendues incapables de tout ce qui est sérieux. Dieu vous garde, chers amis, de connaître par expérience cette lassitude du repos, cette fatigue des faux plaisirs, ce dégoût de soi et des autres, qui sont le supplice des oisifs!
Ce qui m'épouvante, ce ne sont pas leurs chagrins, ce sont leurs plaisirs, soit qu'ils aillent demander des distractions impuissantes aux grossières banalités de certaines fêtes, soit qu'enfermés dans les jouissances de la vie ordinaire, ils promènent leur ennui de visite en visite et de salon en salon. Leur travail à eux qui ne veulent pas travailler, leur travail (et je n'en connais pas de plus rude) consiste à « tuer le temps. »
Tuer le temps, quel affreux mot! Tuer le
temps quand l'Evangile dit : Rachetez le temps ! Tuer ce temps précieux, ce temps germe de l'éternité, ce temps qui nous est prêté et qui passe, ce temps dont tant d'hommes ne connaîtront le prix que quand il n'y aura plus de temps ! On s'essaye à vivre dans le vide, à vivre de vaines conversations, de pauvres redites; on achève en bâillant sa journée, et l'on s'apprête à recommencer le lendemain, et c'est ainsi qu'on arrive au bout de la semaine, au bout de l'année, au bout de la vie. Quelle misère, chers amis !
Aussi se hâte-t-on de nous dire qu'il y a des vies mieux arrangées que celles-là. La véritable méthode de bonheur n'a garde d'oublier que l'homme est une créature intelligente et que ses besoins sous ce rapport demandent à être satisfaits. Elle ménage une place au travail, au travail agréable, au travail épicurien, diversion cli armante et assaisonnement indispensable des joies d'ici-bas.
Quelques-uns, vous le savez, vont même très loin sous ce rapport. Gomme leur grande préoccupation est d'assurer à leur esprit des jouissances qui soient dignes de lui être offertes, ils se regardent vivre, ils se regardent penser,
ils se regardent jouir ; leur vigilance toujours active soumet toutes choses à une analyse impitoyable ; à force de n'admettre que des plaisirs délicats, ils en viennent à n'en plus avoir (1).
Il serait trop aisé de prouver que ceux-là sont malheureux. Je ne connais pas d'existences plus languissantes, plus plaignantes, plus laborieuses parce qu'elles sont artificielles, que celles de ces hommes parfois distingués qui, faisant profession d'être difficiles, semblent ne vivre ici-bas qu'à titre de curieux et de dilettantes. Qu'est-ce qui trouve grâce devant eux? Enfermés dans une étroite coterie, bercés par le retour incessant des quelques idées qui ont obtenu la faveur d'y pénétrer, ils succombent à la monotonie des causeries, ou pour mieux dire, des dissertations auxquelles ils ont demandé ce genre de bonheur qu'on est convenu d'appeler le bonheur des gens d'esprit.
Mais le problème comporte une autre solution, moins alambiquée, et sur laquelle Horace a apposé le sceau de son génie. Il s'agit ici d'un bonheur ouvertement égoïste qui se croit très supérieur au bonheur frivole. Hélas! ils sont
(1) Un écrivain du dernier siècle l'a dit : « A force de faire carder son matelas, on le réduit à rien et on finit par coucher sur la dure, »
POURSUITE DU BONHEUft, 5T
aussi misérables, ou pour mieux dire, aussi méprisables l'un que l'autre.
Voici ce qu'elle est, cette vie bien équilibrée d'Horace : une retraite lettrée et paisible, des plaisirs faciles, une fortune médiocre, de la tranquillité, un profond mépris des hommes, un parfait oubli de l'âme et de Dieu, une indifférence absolue à la vérité, tels sont les principaux éléments de la félicité raffinée qui trouve encore chaque jour tant d'admirateurs et d'envieux.
Couler ainsi ses jours au milieu des entretiens élégants , sans livrer son âme aux orages que créent les sentiments tendres, les devoirs de la famille ou de la chose publique, les luttes morales, les généreuses indignations, c'est avoir trouvé le secret de marcher sur la terre sans se déchirer aux ronces et sans se heurter aux cailloux du chemin. — Mais c'est avoir trouvé le secret aussi de réduire l'âme à son moindre état, de tuer toute la partie élevée de notre être. N'est-il pas frappant, chers amis, que toutes les méthodes de bonheur humain retombent l'une après l'autre dans le même procédé, ou plutôt, dans la même ornière, la mutilation ? Ces vies-là ne sont heureuses qu'à force de ressembler à la mort; ces bonheurs-là sont une négation. Je ne sache pas, quant à moi, de souffrance positive qui ne me parût préférable.
Voici un homme qui s'est arrangé de façon à ne jamais s'émouvoir. Il ne se gène pour rien et pour personne. Il dédaigne les questions, il ignore les principes, il écarte les obligations. Il se donne tout juste assez d'occupations pour ne pas s'ennuyer, assez de bienfaisance pour être content de lui, assez de religion pour ne pas s'inquiéter de la mort, assez d'affections pour entretenir le mouvement de son cœur.
Il se sait gré de n'avoir ni ambitions insatiables, ni passions violentes ; enfermé dans une modération bien calculée de sentiments, de pensées et de désirs, entouré de cette considération banale que les existences banales et les vertus banales obtiennent aisément, il se tient en paix et jouit de la vie. Que d'autres se risquent dans les luttes politiques ou religieuses, que d'autres croient avec force ou nient avec conviction, lui il a choisi la voie mitoyenne, où il chemine doucement à l'abri des coups. Est-il besoin d'ajouter que' ce n'est pas lui qui s'abandonnera à des vices par trop scandaleux ou qui commettra de grands crimes ? Son existence sagement ordonnée ne comporte pas de semblables anomalies. Par prudence, par hygiène, il tient à rester ce que le monde appelle un honnête homme. Il a besoin de s'es^ timer lui-même ; cela aussi est nécessaire à son bonheur.
Et il s'estime, et il est heureux. . . Pardonnezmoi de profaner un tel mot en l'appliquant à de si grandes, de si profondes et de si lâches misères. Cette âme est dépourvue de tout; ce cœur est sec et vide. Oh! qui lui donnera de remplacer sa paix par la guerre, sa joie par les larmes, son estime de soi par l'humiliation et le dégoût ! Qui lui donnera, je le répète, de sentir que sa félicité est le malheur suprême et que sa vie est la mort !
Il est des arrangements encore supérieurs. Au-dessus des existences frivoles, au-dessus des existences égoïstes, il y a les existences utiles. Il y a des hommes qui, sans connaître les nobles tourments de l'idéal, sans passer par le travail intime de la régénération, ne s'arrêtent cependant pas aux basses régions que je viens de décrire. Ils ont une intelligence, une conscience et un cœur ; le bonheur qu'ils poursuivent, ils le placent à un niveau moins infime ; ils ne comprennent pas le bonheur sans l'activité de l'esprit, sans le dévouement pratique, sans les vives et puissantes affections.
Cela est vrai, chers amis, et rien n'est plus propre à nous faire sentir l'impossibilité absolue de découvrir quelque part un bonheur séparé
de Ta conversion. Que manque-t-il à ces existences ? Un intérêt central les remplit ; ici les affaires privées, là les affaires publiques, ailleurs la science. Si les hommes occupés sont les hommes heureux, ceux-ci ont résolu le problème.
Ils aiment leur famille, ils sont dévoués à leur pays, les pauvres leur inspirent une sincère compassion; en tous cas, parmi les luxes, ils* ont su choisir le seul qui soit de bon goût, le seul qui assure de l'estime et qui donne du plaisir, le luxe de la bienfaisance. Ils ont tous les goûts élevés, toutes les habitudes honnêtes ; la frivolité du mondain proprement dit leur inspire une insurmontable aversion ; il leur faut des idées, de Faction, des sentiments ; de généreuses passions font battre leur cœur. Il en est même qui par l'emploi de leur fortune et de leur temps, par les dons généreux qu'ils répandent, par les institutions qu'ils fondent, par l'impulsion utile et élevée qu'ils donnent à tout un pays, acquièrent des droits durables à la reconnaissance de leurs concitoyens. Que leur manque-t-il donc, et pourquoi ne sont-ils pas heureux?
Car ils ne le sont pas, et notre incapacité de bonheur en dehors de Dieu ne se montre jamais avec plus d'éclat que dans ces natures d'élite. — Quelquefois, je devrais dire souvent,
leurs vertus servent de pâture à leur orgueil ; encensés, satisfaits d'eux-mêmes, ils en viennent à ne plus comprendre ni la repentance, ni, à plus forte raison, la conversion ; ils s'établissent alors dans les ternes régions de la philanthropie, là où rien de vigoureux ne pousse, là où aucune fleur joyeuse ne s'épanouit, là où n'arrive aucun chaud rayon de soleil. D'autres fois, leur recherche sincère du bien éveille en eux l'homme moral; la conscience de leurs misères se fait se sentir, les vastes besoins se manisfestent , les plaies deviennent douloureuses.
Des plaies! Il y en partout ici. Et, indépendamment de ce qui se passe aux fond des âmes, quelle est la vie qui ne recèle des heures fatales, après lesquelles il n'y a plus en nous que deuil et souffrance ? Ces négociants ont rencontré la ruine ; ces citoyens ont vu sombrer leur cause chérie ; ces pères, ces époux, ces parents, ces amis, ont trouvé les amertumes indicibles de ce bonheur
Qui tout à coup se brise, et perdu dans l'espace, Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux.
Leur félicité s'est transformée en source de
douleur et de désespoir. Ils ont découvert
qu'ici- bas nous avons plus d'une fois à
mourir.
Je ne veux rien exagérer, chers amis. Je supposerai, si vous le voulez, une vie exceptionnelle , une vie impossible , où les grands brisements n'aient pas pris place, où les joies de la famille, les progrès des enfants, es goûts exquis, les occupations libérales, les conversations nourries aient rempli jusqu au bout toute la place que n'absorbaient pas le dévouement à la patrie ou à la cité et le travail de la bienfaisance; je supposerai toutes les satisfactions que peuvent donner la position, le caractère, les attachements, les plaisirs et les joies légitimes; je supposerai que nonseulement les plus vives tortures du cœur ont été épargnées, mais que ces autres tortures ont été épargnées également qui viennent des défaites de la vérité, des triomphes de l'injustice ; je supposerai cela , et je vous demanderai ensuite ce que vous pensez d'un pareil bonheur.
Qu'en pensez-vous, chrétiens, vous qui avez goûté combien le Seigneur est bon, vous qui savez ce que c'est que de pleurer en regardant à soi et de se réjouir Nen regardant à Dieu, vous qui savez ce que c'est que d'être affranchi de l'empire absolu du péché, vous qui avez entendu une voix céleste vous annoncer le pardon? Entre la félicité d'un faible chrétien et celle d'un grand honnête homme (et je parle de cette vie seule-
ment; que serait-ce si nous envisagions l'éternité !) j'aperçois toute la distance qui sépare la terre et les cieux.
C'est qu'en dehors de Dieu il n'y a que le monde, en dehors des chrétiens il n'y que les mondains. Or, quel est le caractère essentiel du monde, celui qu'on trouve dans toutes ses œuvres et par conséquent aussi clans tous ses bonheurs, dans les plus honnêtes comme clans les plus grossiers? Le monde fixe notre demeure, notre patrie ici-bas. Il nous apprend à dépendre des hommes, à éviter le mal qu'ils peuvent faire, à chercher le bien qu'ils peuvent procurer. Notre intérêt principal, notre centre, notre trésor, sont sur la terre ; nous y rêverions notre éternité.
« Où est votre trésor, là aussi sera votre
cœur. » — Cette parole profonde explique tout. Notre trésor et notre cœur sont-ils en haut? Avons-nous là le bien suprême, le bien dont à aucun prix nous ne consentirions à être privés? Transportons-nous là toutes nos joies, toutes nos espérances, tous nos bien-aimés ? Est-il là notre pays, notre pays et notre héritage, et le grand rendez-vous, et le but suprême? Alors, nous marchons dans la liberté et dans la joie des enfants de Dieu; malgré nos faiblesses nous sommes forts, malgré nos épreuves nous sommes heureux.
Mais notre trésor et notre cœur sont-ils en bas? Alors il n'y a pas cle blessure qui ne nous atteigne. Nous souffrons par nos douleurs, et nous souffrons aussi par nos félicités incessamment menacées. Tout ce qui nous est précieux est toujours en péril. Tandis que le chrétien est d'autant plus heureux qu'il aime plus, le mondain, au contraire, voit croître ses souffrances avec ses affections. Misérables esclaves de l'opinion, nous ne nous appartenons plus ; rien n'est difficile dans le monde comme de relever la tête et d'être soi. Ceci, chers amis, est une dure servitude. Le monde n'a point d'entrailles ; il repousse du pied ceux qu'il a perdus, dès l'heure où il n'en a plus besoin. Le monde est sans pitié pour les chutes qui viennent de lui, semblable à Satan qui tente et qui
accuse. Que l'enfant prodigue meure de faim, on l'enverra paître les pourceaux. Que Judas vienne raconter ses remords, on lui répondra : « Que nous importe! c'est à toi d'y pourvoir. » Les sévérités du monde sont aussi mortelles que ses complaisances. Triste chose que d'être exposé aux malignités, aux jugements, aux dérisions impitoyables, et de sentir que tous ces coups portent. On a appris le mépris des hommes (désolante science qui ne s'acquiert pas à l'école de l'Evangile), et ces hommes que l'on méprise on ne cesse pas de dépendre d'eux.
Et quel est le salaire des mieux traités, dans leur meilleur temps? Ils sont caressés, vantés; ils ont des heures d'étourdissement qu'ils prennent pour du bonheur. Puis, ils vous le diront tous ces hommes qui ont rempli sans Dieu un grand rôle ici-bas, puis arrivent la satiété,. le dégoût, et pour employer le mot qui seul rend cet état des âmes, l'ennui, l'incurable ennui.
Oui, il y a quelque chose qui n'est pas la douleur vive et qui e§t plus redoutable peutêtre, c'est T ennui. Le monde s'ennuie. Pour échapper à l'ennui il essaye de tout, des plaisirs, des travaux, des études, des affaires, des
agitations politiques. Le monde fait des révolutions parce qu'il s'ennuie, et Fart de le distraire à tout prix est, dit-on, l'art favori des hommes d'Etat.
« Même en riant le cœur est triste et la joie finit par l'ennui. » Que cela est vrai, même dans ces vies privilégiées où les travaux de l'intelligence ont créé une sorte d'indépendance relative ! Allez au bout, allez au fond ; ces vies sont moins vaines que d'autres, elles demeurent vaines cependant. Partout où Dieu n'est pas il se fait un vide que rien ne peut combler.
L'ennui est le dénoûment inévitable des tentatives que fait l'homme pour vivre de son propre fonds. On ne vit pas dans le vide. Nous parvenons à nous donner le change pendant quelques jours, quelques années peut-être, L'activité des études, l'importance des devoirs, le tumulte des événements nous préservent quelque temps du tête-à-tête avec nous-mêmes. Mais le jour où nous nous rencontrons , nous découvrons avec désespoir que le vide de nos âmes est aussi grand que jamais. Tout ce que nous y avons jeté s'y est englouti.
Vous l'apercevez bien maintenant ce trait
commun par lequel se ressemblent toutes les poursuites du bonheur, celles du temps de l'Ecclésiaste et celles de notre temps : elles sont mondaines. De là leur commune misère et leur commune vanité. Quoique leur niveau moral soit loin d'être identique, il suffit qu'elles appartiennent également au monde pour être frappées d'une égale stérilité.
Désolant spectacle, qui devrait nous arracher des larmes, et qui devrait nous mettre au cœur une prière incessante, un besoin d'avertir sans relâche tant d'hommes qui se trompent de chemin. Ah! que n'avons-nous, nous qui certes ne valons pas mieux, que n'avons-nous des paroles fidèles , des supplications ardentes pour leur demander d'avoir pitié d'eux-mêmes et de se tourner du côté du vrai bonheur, que Dieu leur offre gratuitement !
Si dans leurs prospérités mêmes ils ont trouvé l'ennui, que sera-ce dans leurs épreuves ! — Ils sont frappés ; qui les guérira ? Ils sont affligés, qui les consolera? Ils vont mourir, qui les sauvera?
La mort, voilà le terme. Et que vont-ils devenir ces heureux, ou si vous aimez mieux, ces misérables? A quoi vont servir leur légèreté on leur sérieux, leur vie inutile ou occupée? A quoi bon l'étourdissement? A quoi bon la fermeté ? La mort ne transforme personne ; mou-
rant mondains nous ne ressusciterons pas chrétiens,
Vous le voyez, chers amis, quelle que soit la diversité des voies suivies, elles aboutissent toutes au même point, à la même catastrophe. A tous les coins de l'horizon l'homme révolté a demandé le bonheur, et de partout on le lui a promis, et de partout lui sont venues d'irréparables déceptions. Il y a en lui une place inoccupée que Dieu seul peut remplir.
Le grand crime, et par conséquent la grande misère, c'est de vouloir se passer de Dieu, c'est d'essayer d'être son propre Dieu. L'antiquité païenne avait des légendes pour peindre les châtiments destinés à un pareil attentat. C'étaient les Titans foudroyés par Jupiter pour avoir escaladé l'Olympe; c'était Prométhée
créant son homme, dérobant le feu du ciel, et puis dévoré par son éternel vautour.
Ah! « la course n'est point aux légers, ni aux forts la bataille; » autrement l'humanité aurait résolu le problème sur lequel elle s'acharne depuis tantôt six mille ans. Ici la victoire est aux faibles, aux humbles, aux pauvres, à ceux qui ont senti leur péché, aux malades qui se sont tournés vers le médecin. En fait de bonheur comme en fait de pardon, s'il est permis de distinguer ces deux choses, ceux-là seuls reçoivent qui consentent à tendre la main.
Mais je ne veux pas aller trop vite. Décidé à m' enfermer avec scrupule dans le sujet, si vaste déjà, de ce premier entretien, je me borne à mettre hors de doute le résultat auquel nous sommes parvenus.
Vous l'avez remarqué, j'ai écarté les arguments qui m'auraient donné trop facilement raison. Acceptant les termes de la question telle que la pose l'Ecclésiaste et telle qu'elle se montre aux yeux du monde, j'ai à peine soulevé en passant le voile qui couvre l'éternité. Non-seulement je ne vous ai parlé que du bonheur dans la vie actuelle, je me suis môme interdit de m'adresser aux cas extrêmes.
Je ne vous ai parlé ni des affections déréglées et de leurs poisons, ni des grossiers scandales, ni des crimes. Bien plus, j'ai évité de m'arrêter longtemps avec vous en présence de ces joies menteuses qui ne durent qu'autant que l'illusion : pareilles à l'Amour antique , elles disparaissent au premier rayon de lumière; la goutte d'huile brûlante a mis le dieu en fuite , dès que l'âme, dès que Psyché a allumé sa lampe et s'est approchée pour voir. — Je ne vous ai pas présenté ces roués aussi froids que le marbre , qui font le mal sans plaisir, qui ne sont amoureux que d'euxmêmes et qui trouvent si vite la lassitude au fond de leurs débauches, de leurs lâchetés. Je ne vous ai pas présenté ces hypocrites, dont le châtiment (châtiment terrible!) est d'être « rassasiés de leurs voies. » Je ne vous ai pas présenté ces natures violentes qu'emportent toutes les passions escortées de toutes les douleurs. Non, nous nous sommes tenus dans les régions moyennes, nous avons interrogé des vies qui n'ont rien d'exceptionnel , et partout nous avons recueilli la même réponse : les maux sont réels, les remèdes sont vains, le problème du bonheur n'est pas plus résolu de notre temps qu'au siècle de l'Ecclésiaste (1).
(1) A côté de l'Ecclésiaste, il faudrait placer ici le livre de Job, L'homme angoissé, éperdu, s'y trouve en face du même pro-
Notre temps ! 11 l'a peut-être moins bien résolu que tout autre, et je le dis à son honneur. Oui , ce temps-ci , dont les calamités , à tout prendre, n'ont pas dépassé jusqu'ici la mesure ordinaire, a plus que sa part de tristesse, de découragement et d'ennui. Ceci est un temps mélancolique, il n'est personne qui n'en soit frappé. L'ancienne gaieté , l'ancienne insouciance, la verdeur d'autrefois ne sont plus.
Pourquoi cela? C'est que notre temps s'est pris à penser, à réfléchir ; c'est qu'un certain réveil des consciences a eu lieu; c'est que quelques lueurs d'en haut ont éclairé les problème; seulement il l'envisage d'un autre côté : ce n'est plus la vanité du bonheur, c'est le rôle inexplicable de l'épreuve, qui le jette dans des perplexités désespérées, jusqu'à l'heure où Dieu se montre.
fondeurs cle nos âmes; la sérénité antique nous a décidément dit adieu.
Rien n'était plus commun jadis que ces païens complets, qui, tantôt incrédules, tantôt croyants sur la foi d' autrui, évitaient parfaitement toutes les questions sérieuses et attristantes. Ce calme radieux, dont la Grèce avait présenté le type accompli et vers lequel les adorateurs cle la Grèce (Voyez Gœtlie , le dernier des Grecs) se sont toujours tournés avec tant de dévotion, ce calme est étranger au dixneuvième siècle (1).
Ce n'est pas moi qui lui en ferai un reproche.
(1) M. Renan voudrait nous y ramener. Il s'agirait, non pas de nier l'Evangile (l'Evangile vaut-il une négation ?), mais de le dédaigner, mais de le contempler de haut, avec cette indifférence de bon goût, avec cette indulgence qui sait tout comprendre parce qu'elle ne prend rien au sérieux, avec cette placidité de la philosophie qui veut qu'il y ait des religions pour le peuple, qui compatit aux besoins grossiers des ignorants, qui leur accorde leurs dogmes, les premiers venus, ceux de la tradition nationale, pourvu qu'on ne s'échauffe plus pour de semblables misères. Au lieu de problèmes où l'homme s'engage tout entier, nous aurions des questions propres ta amuser la curiosité des savants, des sujets de dissertation où s'exercerait le dilettantisme historique et littéraire. — Ah! qu'il fait bon, quand on a considéré ces tristes tendances, qu'il fait bon reporter les yeux vers certaine croix dressée hors des murs de Jérusalem ! Elle est sanglante ; elle parle d'amour, d'amour et de sacrifice. La paix qu'elle proclame, ce n'est plus la paix du paganisme antique, c'est la paix par l'expiation, c'est la paix avec la conversion, c'est la paix au travers des luttes de la sanctification. Les disciples du Crucifié sont appelés à crucifier le vieil homme et ses convoitises. Ils travaillent, ils combattent, ils poursuivent anxieusement la vérité ; ils lui appartiennent, ils la servent. — J'aime mieux cela.
POUKSUITE DU BONHEUR. 73
Il y a là ime sorte de progrès; perdre la fausse paix, c'est faire un pas vers la paix véritable. Or, disons -le, l'Evangile, le pur Evangile, est aujourd'hui trop connu pour ne pas exercer quelque influence sur ceux même qui semblent lui être le plus étrangers. Bon gré, mal gré, il se pose chez eux de redoutables questions. On les écarte, on s'en débarrasse, je le veux bien ; mais elles reparaissent toujours et de partout.
Et ce qui reparaît aussi, ce qu'il ne faut pas oublier quand on cherche les causes de l'angoisse secrète dont souffre notre génération, c'est le travail de démolition accompli par les générations antérieures. En même temps que nos consciences sont plus éveillées, nos intelligences sont plus troublées qu'elles ne l'ont peut-être jamais été. Nous avons hérité du dixhuitième siècle. Travaillés en deux sens contraires, atteints du mal dont souffrent les époques de transition, nous marchons courbés sous le poids d'un scepticisme plus lourd à porter qu'il ne l'était jadis, parce qu'il est moins complètement accepté. De nos jours, convenons-en, les incertitudes de la pensée se sont accrues; nos progrès mêmes ont ajouté à nos douleurs.
De là vient que notre temps, chers amis, a perdu sans retour cette sérénité du paganisme
hellénique (1) qui illuminait la vie actuelle d'un si gracieux rayon, que les bienheureux, habitant les Champs-Elysées, pleuraient la terre et regrettaient éternellement la douce lumière du soleil. Notre temps a même perdu la sérénité déjà plus troublée des époques où l'entassement des pratiques formalistes préservait les âmes du contact de l'Evangile.
Maintenant ce contact a lieu ; nos contemporains, la plupart du moins, en savent trop pour être tranquilles à la façon des païens, trop peu pour être tranquilles à la façon des chrétiens. Ils ont entrevu, dans l'infini, des choses qui ne se laissent plus oublier. Etat misérable, où notre croyance fait notre supplice, où notre religion devient notre enfer ! Un peu d'Evangile, cela alarme profondément; beaucoup d'Evangile, cela fonde une merveilleuse paix. Entrer dans l'état intermédiaire, poser les problèmes sans les résoudre, emporter le dard dans la plaie sans avoir le courage de procéder à l'opération qui en délivre, c'est renoncer aux avantages de l'ignorance et ne pas posséder ceux de la foi.
(1) On Ta contestée ; on a cité quelques écrivains mélancoliques dans l'antiquité. Mais c'est le cas de dire que l'exception confirme la règle.
On a beaucoup recherché les causes de la mélancolie qui signale notre temps; il n'y en a pas d'autre que celle-là (1). De sérieuses paroles ont traversé les airs, il ne nous est plus possible de vivre comme si nous n'avions rien
(1) Si je dis que la mélancolie de notre temps n'a pas d'autres causes, c'est que je comprends dans celle-là la perte des illusions si vives, et, ajoutons-le, si généreuses, qui animaient en France la génération de 1789. Jamais peut-être l'homme n'a poussé plus loin qu'alors la confiance en soi-même, jamais il ne s'est cru fort et bon avec plus d'ignorante naïveté, jamais l'idée du péché et de la chute ne s'est plus complètement effacée : — La seule chose à changer, ce sont les institutions; quant à l'âme humaine, elle est naturellement parfaite ! La raison va marcher de triomphe en triomphe ! La route du progrès indéfini va s'ouvrir ! Le problème du bonheur universel sera résolu par le simple déploiement de la vertu universelle ! Nous touchons au véritable âge d'or !
Voyez Condorcet écrivant son livre et promettant à l'humanité une félicité certaine, une prolongation de vie, presque l'immortalité sur la terre, à l'heure même où il fuit devant ceux qui le cherchent pour le tuer; les vastes et tenaces espérances de son siècle se personnifient en lui. — Depuis, les événements ont parlé ; ils ont emprunté la voix de l'Ecclésiaste, pour nous répéter une fois de plus : « Tout est vanité. » Et maintenant l'homme est là, tombé du haut de son orgueil, gisant et découragé, sans force, sans fierté, sans aspirations énergiques. Il semble avoir perdu la foi en lui et n'a pas trouvé la foi en Dieu. Son édifice est renversé; eh bien, il s'assiéra sur les ruines, et ne songera guère (on le dirait, du moins,) à bâtir un autre édifice avec de meilleurs matériaux.
Ces matériaux-là, ce sont les vraies convictions chrétiennes, les caractères puissamment trempés, les indépendances fondées sur la foi, les âmes qui ont compris le mot des apôtres : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Quand de telles influences se font sentir dans une suffisante mesure, alors on peut espérer, espérer beaucoup ; alors on peut rédiger des programmes aussi brillants et moins chimériques que ceux de 89.
76 PREMIER DISC UUS .
entendu. — Pourquoi faut-il qu'effrayés, indécis, nous nous détournions pour ne pas en ouïr davantage ! Pourquoi faut-il qu'atteints par l'idée chrétienne qui nous attriste, nous reculions devant la réalité chrétienne qui nous apporterait le bonheur ! Sans doute nous pressentons qu'elle ne s'acquiert, celle-là, qu'au prix de douleurs plus intenses encore, qu'au prix d'une crise qui doit remuer et renouveler les profondeurs de notre être; mais aussi, après cette crise, après ces humiliations, après cette mort, la vie serait en nous.
Telle est bien notre histoire, n'est-ce pas, chers amis? C'est bien dans cet à peu près, dans ce clair-obscur, dans ces ténèbres visibles que notre génération est venu languissamment s'asseoir. Si sa mélancolie l'accuse, elle l'honore aussi ; elle la place, par ce côté du moins, au-dessus des générations insouciantes.
Je voudrais , avant de vous quitter aujourd'hui , compléter la première partie de notre examen en écoutant cette génération elle-même, en prêtant l'oreille aux voix qui ont raconté ses misères. Quelques-unes de ces voix sont déchirantes et sublimes, parce qu'elles sont sincères. J'en connais une, entre autres, qui me remue toujours le cœur, car elle a des accents qui partent du cœur. Si j'ai hésité un moment à vous la faire entendre ici, ce n'est pas
qu'un vain formalisme m'ait retenu, l'apôtre Paul citait bien les poètes païens Aratus et Epiménides ; mais la vue de certaines passions, de certains désordres , de certaines images , me faisait reculer. Eh bien, je triompherai de cette répugnance, j'irai chercher, au milieu de beaucoup d'infamies, la grande leçon dont nous avons tous besoin. Après la Bible, après l'examen de nos propres coeurs, il n'est rien, je l'ai éprouvé, qui nous pousse vers Dieu, qui nous fasse goûter l'Evangile, qui nous démontre le privilège d'être placés sur le roc, comme ces cris de détresse qui partent de la haute mer, du côté du monde. Ces douleurs inconsolées ont besoin de trouver leurs interprètes naturels. Quand nous les peignons, nous, nous sommes suspects; mais quand le tableau est tracé par ceux qui souffrent, surtout quand c'est la grande poésie qui dans ses divinations sublimes chante en pleurant ce qu'elle a senti, alors il n'y a plus à contester.
Tl est certes une fausse mélancolie, mode littéraire qui vaut ce que valent les modes ; il est des douleurs de commande. Celles-là n'émeuvent personne. — Qui prend au sérieux les tristesses vaniteuses de René, le sentimentalisme de Werther, les vagues lamentations d'Ossian, les douleurs d'imagination qui résonnent sur la Ivre harmonieuse de Lamar-
tine? Byron lui-même, dans ses imprécations arriéres, n'a~t-il pas moins l'air souvent d'un affligé que d'un révolté? (1)
Tous cependant ont subi jusqu'à un certain point les contagions de notre époque. Si la mélancolie est un costume chez quelques poètes, cela vient, soyez-en sûrs, de ce qu'elle est une réalité ailleurs ; on n'affecte certaines choses, que lorsqu'elles correspondent aux secrets instincts de la foule. — Au reste, la vraie mélancolie, celle dont le langage ne s'invente pas, a paru aussi parmi nous, et c'est vers elle que je veux vous conduire :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Combien de souillures, je le répète, dans ces Confessions d'un enfant du siècle, que, sous des titres divers, un jeune homme de génie a osé nous présenter! Et parmi les souillures, quelles larmes ! quels trésors de tristesse ! quelles aspirations non satisfaites! quelle soif non étanchée ! quel aveu des misères du monde ! quelle prédication involontaire de l'Evangile ! Je n'en connais pas de plus éloquente et de
(1) Ceci n'est certes point une énumération complète. Combien de nuances que je n'ai pas le temps d'indiquer ! Celle de Lamennais, par exemple, le pessimiste toujours irrité; et tant d'autres.
v POURSUITE DU BONHEUR. 79
plus sérieuse. Ecoutez, suivez-le, le pauvre chantre incrédule, dans sa sombre descente aux lieux profonds. D'abord, il essaye de l'insouciance,
Ainsi qu'un voyageur couché clans sa nacelle Qui se laisse au hasard emporter au courant, Qui ne sait si la rive est perfide ou fidèle, Si le fleuve à la fin devient lac ou torrent.
Puis il s'est adressé aux plaisirs :
Si mon cœur, fatigué du rêve qui m'obsède,
A la réalité revient pour s'assouvir,
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide
Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir.
Il sait désormais ce que vaut la vie, la vie où Dieu n'est pas; sa douleur déborde, une douleur sans phrases, simple et désespérée :
Je sais ce que la terre engloutit d'espérances, Et pour y recueillir ce qu'il y faut semer ; Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'écrire, C'est ce que m'ont appris les anges de douleur. Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire, Car leur glaive, en entrant, l'a gravé dans mon cœur.
Et il ne se méprend pas aux causes de sa souffrance. Il sent ce qui lui manque; la place vide de Dieu, il la montre dans son cœur déchiré :
Je ne crois pas, ô Christ, à ta parole sainte ;
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte , Les comètes du nôtre ont dépeuplé les deux.
Ces cieux dépeuplés, il les contemple d'un œil morne, tout s'obscurcit, la nuit se fait, le froid vient :
Le néant, le néant ! vois-tu son ombre immense Qui ronge le soleil sur son axe enflammé? L'ombre gagne, il s'éteint. — L'éternité commence. Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé.
N'est-il pas vrai, chers amis, que cette tristesse-là est émouvante, qu'elle aide à sonder les abîmes de l'âme humaine, qu'elle interprète puissamment l'Ecclésiaste ? N'est-il pas vrai qu'elle est propre à faire rougir plus d'un chrétien, qui n'a jamais senti assez et les détresses auxquelles Dieu l'arrache et le prix de la délivrance qu'il lui donne ?
Mais cette délivrance, notre poëte ne l'a-t-il jamais désirée? Ah ! oui, et sur ce point encore il est le représentant le plus vrai d'une génération qui achève d'être malheureuse, parce qu'elle a entendu la vérité, parce qu'elle a entrevu le ciel. L'entrevoir et s'en détourner, et s'en souvenir, et en soupirer, et y regarder encore, et reconnaître que tout se décolore au contraste d'une telle lumière, et rester là, in-
certain, combattu, partagé entre les choses d'en bas que l'on aime et celles d'en haut qu'on voudrait aimer,' voilà une misère sans égale :
A qui m'adresserai- je , et quelle voix amie Consolera ce cœur que le doute a blessé 1
La voix amie, elle ne peut venir que du ciel. Aussi est-ce vers le ciel qu'il regarde, à ses heures de suprême désespoir :
Vous qui volez là-bas, légères hirondelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir î Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes! Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir.
Le ciel, ce beau ciel si pur, où les ailes s'étendraient si bien, c'est en vain qu'on chercherait à le lui voiler :
Je leur dirais à tous : Quoi que nous puissions faire, Je souffre, il est trop tard, le monde s'est fait vieux, Une immense espérance a traversé la terre ; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.
Mais quand les yeux se portent au ciel, qu'y aperçoivent-ils? La conscience humaine s'abandonnera-t-elle à une coniiance vague? Oubliera-t-elle le Dieu juste et saint?
Tant que mon faible cœur, encor plein de jeunesse,
A ses illusions n'aura pas dit adieu,
Je voudrais m'en tenir à l'antique sagesse
Qui du sobre Epicure a fait un demi- dieu ;
Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes, Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter, Faire ce que l'on fait, être%ce que nous sommes, Et regarder le ciel sans m'en inquiéter. Je ne puis; malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, Et quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. Qu'est-ce donc que ce monde et qu'y venons-nous faire, Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les deux, Passer comme un troupeau les yeux fixés en terre Et renier le reste... ! Est-ce donc être heureux ?
Non certes, ce n'est pas là le bonheur. Le bonheur est impossible sans la sainteté :
Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas ; Me voilà seul, errant, fragile et misérable, Sous les yeux d'un témoin qui ne nous quitte pas.
La pitié ne vous prend-elle pas au cœur, chers amis, en assistant à ce grand naufrage d'une âme qui se sent périr (je ne dis pas qu'elle ait péri ; il s'opère de grandes choses au fond de ces natures tourmentées), oui, d'une âme qui se sent périr, qui va à recueil et qui le signale dans sa détresse ?
Ah! vous avez voulu faire les Prométhées, Et vous êtes venus, les mains ensanglantées, Reprendre et repétrir l'œuvre du Créateur ! Il valait mieux que vous, ce hardi tentateur, Lorsque ayant fait son homme et le voyant sans âme, Il releva la tête et demanda le feu.
Vous, votre homme était fait ! Vous, vous aviez la flamme, Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu.
Ailleurs encore, les imprécations continuent :
Vous vouliez faire un moade. Eh bien, vous l'avez fait ; Votre monde est superbe et votre homme est parfait ! Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie, Vous avez sagement taillé l'arbre de vie, Tout est bien balayé sur vos chemins de fer, [air.
Tout est grand, tout est beau ; — mais on meurt dans votre
On .y meurt, parce qu'il y manque quelqu'un. Le regard éperdu du poëte cherche le Sauveur :
Hé bien, qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ, sur cette froide terre Qui vivait de ta mort et qui mourra sans toi.
Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance ; Nous attendons autant, nous avons plus perdu ; Plus livide et plus froid dans son cercueil immense Pour la seconde fois Lazare est étendu.
Lamentable et instructif spectacle, celui de ce cœur qui veut et ne veut pas, qui a soif et peur du salut, qui sent le prix de la vérité et qui s'en éloigne. La conclusion, pour nous, ce sont des larmes. Dieu sait le reste :
Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est immortelle, Et ceux qui se sont passés d'elle
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Qu'ajouterai-je ? Tout n'est-il pas dit maintenant? Y a-t-il encore ici quelqu'un qui conserve un doute sur la misère des félicités mondaines? N'est-elle pas terminée la funèbre revue que fait l'Ecclésiaste du dix-neuvième siècle? Ne se sont-ils pas dressés devant nous ces besoins profonds que Dieu seul satisfait, ces besoins de lumière, cle paix, de sainteté, de liberté, de bonheur? Ne les avons-nous pas sondées du regard, ces places vides au fond des cœurs? Tous les biens qui reposent sur l'homme ne se sont-ils pas évanouis successivement, tous, jusqu'à l'espérance qui s'envolera la dernière, jusqu'à l'espérance qui déjà n'enfante plus?
Oui, l'espérance humaine est lasse d'être mère, Et le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait son repos de sa stérilité.
Il nous faut autre chose, chers amis, d'autres biens, d'autres espoirs. ïl nous faut la vie supérieure qui nous arrache à nous-mêmes et qui nous ouvre les célestes perspectives.
Car nous avons besoin d'être heureux, n'est-il pas vrai, et la soif du bonheur est l'aspiration légitime de nos âmes. Aussi, qui dira leur découragement et leur désespoir lorsque ayant essayé de tout, elles n'ont trouvé de goût à rien? qui le dira, si ce n'est l'Ecclésiaste ?
« Moi et mon cœur nous nous sommes agités, pour savoir, pour épier, pour chercher la sagesse et la raison de tout. » — « Ce qui a été, sera... Rien n'est nouveau sous le soleil. »
A quoi bon travailler? Et puis, que d'iniquités sur la terre ! < — « Il y a des justes à qui il arrive selon l'œuvre des méchants, et des méchants à qui il arrive selon l'œuvre des justes. » — « Je me suis mis (triste spectacle, pour qui ne sait pas regarder plus haut!) je me suis mis à considérer toutes les injustices qui se font sous le soleil. »
Enfin, la mort n'est-elle pas le terme inévi-