‹ Le bonheurChapitre 4 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

« Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des deux est à eux.

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.

« Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre.

« Heureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice, car ils seront rassasiés.

« Heureux les miséricordieux, car miséricorde leur sera faite.

« Heureux ceux qui sont nets de cœur, car ils verront Dieu.

« Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu.

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » {Matthieu V.)

Heureux ! — Quand le Seigneur Jésus « ouvrit la bouche, » quand, pour la première fois

peut-être il adressa un discours suivi, un enseignement développé à la foule réunie autour de lui en Galilée, le mot qui vint se placer sur ses lèvres, ce fut le mot : Heureux !

Heureux ! Il me semble voir frissonner de joie cette pauvre terre si désaccoutumée du bonheur, et où, nous l'avons vu, chers amis, on Fa si vainement poursuivi par tant de chemins.

Heureux! En commençant ainsi, notre Sauveur marquait la place du grand problème dont nous avons entrepris l'étude.

En même temps qu'il en marquait la place élevée, il en fixait la vraie solution. Il indiquait par quelle voie d'humiliationfet de larmes on arrive à la félicité; il proclamait l'incompatibilité éternelle de la révolte et de la paix; il mettait au dedans, dans les profondeurs de l'âme, dans l'œuvre intime de la régénération, la source de ces joies que l'homme pécheur ne saurait goûter.

« Heureux les pauvres en esprit ! . . . Heureux ceux qui pleurent!... Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! . . . Heureux les persécutés ! » — Certes, si le monde parlait à la place de Jésus-Christ, il ne tiendrait pas le même langage. Heureux, dirait-il, ceux qui sont fiers et contents d'eux-mêmes ! Heureux ceux qui savent éviter toutes les douleurs mo-

raies ! Heureux ceux dont l'âme n'est pas tourmentée par d'éternels besoins de justice et de vérité! Heureux ceux qu'on ne persécute ni ne blâme !

Les béatitudes de Jésus-Christ sont plus étranges. Oui, à première vue. Toutefois, lorsque nous y avons regardé de plus près, qu'avons-nous trouvé, chers amis ? Que le bonheur prend effectivement sa source sur ces sommités dénudées, en ces lieux tristes et sévères, qu'il vient de là et non d'autre part.

Il en vient ; le voilà ; à sa vue notre cœur ressent un calme délicieux. Que nous disentils, ces beaux versets que nous lisions tout à l'heure ? Ils nous disent que nous sommes entrés dans des eaux plus tranquilles. Après cette orageuse traversée que nous avons faite ensemble sur les traces de l'Ecclésiaste , nous revenons vers le port dont nous nous étions si obstinément éloignés. Il est là, il s'ouvre devant nous. Si Dieu le permet, nous y pénétrerons dimanche prochain, nous y jetterons l'ancre (puissions-nous l'y jeter tous, en réalité!) et nous terminerons alors notre long voyage, ou si vous l'aimez mieux, nous compléterons notre étude. — D'abord la poursuite du bonheur, ensuite ses conditions, enfin sa possession.

Nous savons maintenant à quel point elles sont vraies ces paroles du Psalmiste : « Les angoisses de ceux qui courent après un autre seront multipliées. » Courir après un autre, chercher à être heureux sans Dieu, chercher à être sauvé sans Dieu, voilà le désir suprême de Phomme déchu. « Sans Dieu, » c'est le mot qui résume toute sa pensée.

Où il aboutit, nous l'avons constaté. Nous les avons considérées les défaillances de l'âme abandonnée à ses propres forces et rassasiée de ses propres voies. Ingénieux à se rendre misérable, passant à côté du bonheur et n'en voulant pas, l'homme marche ainsi jusqu'au bout de déception en déception et d'ennui en ennui. Ce n'est pas qu'il n'y ait point de douleurs sur la route des chrétiens ; il y en a, et beaucoup ; leur félicité, enfantée dans les larmes, grandit souvent au milieu des larmes, je ne vous le cacherai pas. Mais que de joie ! que de paix ! quel fond inaltérable de vrai bonheur! Vous comparerez, chers amis.

Certes, il nous en coûte plus pour être misérables qu'il ne nous en coûterait pour être heureux ; il nous en coûte plus pour nous perdre qu'il ne nous en coûterait pour nous sauver. Qu'on a de peine à s'assurer du malheur, à éviter les grâces persévérantes de Dieu ! Par

quels chemins difficiles on marche vers la condamnation ! Quels labeurs au service du monde ! Quels labeurs, et quelle récompense !

Parmi ceux qui se sont lassés ainsi sur les routes du faux bonheur, il en est qui, du moins, nous l'avons vu, ont senti leur fatigue. Ceux-là gémissent, ceux-là soupirent, avec ceux-là il y a de l'espérance. Pour eux se réalisera peut-être un jour la promesse de notre texte : « Heureux ceux qui pleurent ! »

Telle est, chers amis, et je tiens à la signaler sur-le-champ, la première forme sous laquelle se rencontrent ces conditions du bonheur que nous avons à mettre en lumière aujourd'hui. — Quant aux satisfaits, tant qu'ils demeureront tels, l'Evangile n'aura rien à leur dire.

Il y a des satisfaits , hélas , convenons-en la

rougeur au front. A -côté des âmes profondes et passionnées qui tombent très souvent et très bas, mais qui souffrent de leur chute, qui sont là ensanglantées et meurtries , j'aperçois les natures légères auxquelles semble manquer le regard intérieur, qui demeurent toujours à la superficie de tout, qui souffrent peu parce qu'elles désirent peu, qui ne sondent pas les vrais problèmes et ne découvrent pas les vraies misères.

Vous m'accuseriez d'avoir exagéré l'infortune des mondains, si je ne tenais pas compte de ces natures-là. Oui, on en trouve au milieu du tourbillon des affaires et des faux plaisirs, de ces hommes qui protestent contre l'Ecclésiaste , qui au fond de leurs jouissances n'ont pas découvert la vanité, des hommes qui se déclarent heureux. Plus d'un peut-être' en sortant d'ici l'autre jour haussait les épaules. Ah, ce sont ceux-là que je plains.

De même que l'esclave qui se sent heureux est celui chez lequel la servitude a achevé son œuvre infernale, de même l'homme inconverti qui se sent heureux est le plus digne de compassion. Le péché ne peut pas nous faire descendre plus bas. S'établir dans le péché, c'est bien autre chose que d'accomplir le péché.

Considérez avec soin de tels bonheurs ; vous verrez qu'ils sont fondés en entier sur la sup-

pression d'une idée : l'idée de devoir, et, dans l'acception profonde du mot, l'idée de loi. Or, quand l'idée de loi s'efface , quand les réclamations du sens moral ne sont plus entendues, quand l'idéal ne nous trouble plus, quand l'infini ne nous tente plus, quand nous sommes parvenus à nous enfermer dans l'heure présente et dans les satisfactions vulgaires, alors survient une paix mortelle, une paix qui fait mal et qui fait peur.

Vous en avez tous connu de ces sécurités effrayantes. Vous en avez connu de ces hommes qui portent la vie sans en soupçonner le poids, et qui meurent ensuite avec un calme que rien n'altère, ni remords au sujet du péché, ni doutes au sujet de l'âme, ni inquiétudes au sujet de l'éternité.

'Si la douleur nous parle de Dieu, il importe de lui imposer silence ! Il importe de nous installer dans notre infortune et d'en arriver à nous dire : On est bien ici ! Satan le sait, tant que nous aspirons au bonheur, nous courons risque d'aspirer à la délivrance, au pardon, au salut. Il prend donc soin de nous arranger un bonheur au rabais. Tout en nous vantant les biens dont on jouit à son service, la première leçon qu'il nous donne c'est de nous contenter de peu.

Qu'elles sont petites, en effet, les ambitions

dans lesquelles il nous invite à nous enfermer î Il ne s'agit plus que de vivre tranquille, de satisfaire quelques vanités et quelques convoitises. — ■ Ah, nous sommes nés pour mieux que cela. Il y a en nous, par Faction de la grâce, de ferventes aspirations, de nobles désirs, parfois un regard jeté vers le ciel ; il y a, à défaut d'autre chose, il y a la faculté d'être malheureux.

Ne nous laissons pas enlever cela. Ne consentons pas à notre propre dégradation, ne descendons pas jusqu'à ces bonheurs au rabais, je répète l'expression, qui s'accordent trop bien avec la morale au rabais, en sorte que tout s'affaisse à la fois dans la destinée humaine. Nous avons abandonné notre origine, du moins ne l'oublions pas. S'en souvenir, ce sera souffrir. Eh bien, tant mieux ! Nous serions morts tout entiers, le jour où, séparés de Dieu, nous aurions perdu notre dernier privilège, le privilège de pleurer quelquefois.

CONDITIONS DU BONHEUIl. 97

Encore une observation préliminaire : Cette impuissante mélancolie, qui caractérise notre génération et dont je vous ai parlé l'autre jour, elle semble présider à notre vie morale tout entière ; elle y projette son ombre terne et indécise. Ce n'est ni le bonheur ni le malheur, ni la foi ni l'incrédulité, ni la lumière ni l'obscurité. Nous en venons à n'avoir de goût vif pour rien, ni pour le vice ni pour la vertu, ni pour l'erreur ni pour la vérité, ni pour le monde ni pour Dieu.

Pas de goûts trop vifs, et pas d'opinions trop arrêtées non plus. Cette tendance se trouve surtout, je dois le dire, chez les hommes qui acceptent l'Evangile ou qui inclinent vers l'Evangile. Les adversaires, et ceci est un progrès, semblent çà et là devenir plus nets et plus hardis; les négations complètes se produisent au grand jour, et peut-être approchons-nous du moment où F antichristianisme enrôlera ou-

vertement ses armées, des armées nombreuses, sous sou drapeau.

Mais du côté des croyants, uri mouvement contraire s'est opéré ; sous prétexte de réagir contre la théologie du Réveil, on en est venu à nier l'importance des doctrines. A l'heure qu'il est, s'il se rencontre encore quelques chrétiens qui insistent sur l'expiation proprement dite, ou qui s'inquiètent de l'infaillibilité absolue des Ecritures et de la certitude absolue du canon, ils passent pour des esprits arriérés.

Prenons-y garde, chers amis. On aura beau faire, les rapports directs entre la doctrine et la vie ne seront pas supprimés. A une doctrine affaiblie correspondra une vie languissante ; peu croyants nous serons peu sanctifiés, peu sanctifiés nous serons peu heureux. Le demi-christianisme n'a jamais donné le bonheur; loin de là, il a souvent le privilège de cumuler à la fois les sacrifices qu'exigerait la piété véritable et le mécontentement profond qui tourmente les cœurs mondains.

Nous tendons à nous affadir, laissez-moi employer ce mot qui rend seul ma pensée (1)*

(1) Pour être juste, il faut tenir compte de la crise intérieure que nous traversons et dont souffrent même les plus croyants. L'air est lourd aujourd'hui; nous marchons tous sous le poids d'énormes problèmes. Résolus pour nous, je le veux, ils n'en sont pas moins débattus sans cesse devant nous et autour de nous ; ils assiègent notre pensée. C'est comme un ennemi qu'on

Avoir du ton, avoir du « sel en soi-même, » c'est déjà une partie du bonheur. Lorsque l'Eternel veut relever Job, il le replace fermement (je n'ose pas dire rudement) dans le simple et dans le vrai. « Où étais-tu quand je fondais la terre?... » L'Eternel sait que lorsque Job sera soumis, il sera heureux.

Nous nous ménageons toutes sortes de révoltes détournées, toutes sortes de réserves contre les vérités qui nous déplaisent, toutes sortes de procédés inventés par l'orgueil humain pour maintenir en fait son indépendance vis-à-vis des révélations divines. Nous ne savons plus ce que c'est que de mettre la main sur sa bouche et de s'écrier : « J'ai parlé, et je n'y entendais rien... Je suis un homme vil. »

Quant, à moi, je suis décidé à vous présenter les doctrines telles qu'elles sont dans la Bible, avec tout leur scandale, avec toute leur saveur,

a repoussé, qu'on repoussera encore, mais qui est toujours là et qui nous tient sur le qui-vive. Nous sommes vainqueurs et fatigués. Je ne me plains pas de ce train de guerre, qui a son utilité dans les plans de Dieu ; être forcé à la vigilance, à l'étude, à l'examen scientifique des questions, c'est aussi un avantage. Mais les démonstrations ne sont pas des axiomes; il y a une certaine paix qui accompagne la confiance, et qui ne vit guère dans le voisinage de l'esprit critique. — Une autre paix, plus sérieuse et non moins réelle, subsiste malgré tout, grâce à Dieu. Le rocher est le rocher, et la mer qui frappe sa base ne le renversera pas. On y est en sûreté ; seulement, à l'heure des tourmentes, on y sent passer sur soi le vent d'orage, on y respire l'acre saveur des flots soulevés.

avec toute leur puissance pour abattre et pour relever, pour faire pleurer et pour rendre heureux. Quels sont les chrétiens joyeux et forts? Cherchez autour de vous et demandez aussi à l'histoire. Ce sont ceux pour qui l'Ecriture est vraiment la Parole de Dieu, ceux pour qui Dieu est vraiment un père et Christ vraiment un Sauveur, ceux pour qui le Saint-Esprit est vraiment le consolateur, ceux pour qui les événements de la vie sont vraiment des actes de la providence , pour qui les épreuves sont des avertissements, pour qui les joies sont des bienfaits, pour qui la mort est l'entrée dans la vie sans douleur et sans fin. Ce sont ceux, en un mot, qui prennent simplement et au pied de la lettre, sans hésitations [ni remaniements théologiques, toutes les déclarations des saints livres. L'apôtre Paul, écrivant à ses frères de Philippes, ne séparait pas l'avancement de leur foi et « la joie de leur foi. » — La joie de notre foi! D'où vient que nous l'éprouvons si peu? Hélas, une foi molle, incertaine, subordonnée au contrôle souverain de la science humaine, une telle foi ne saurait être joyeuse.

in.

J'ai dû signaler les dispositions générales qui tendent à prévaloir au milieu de nous, avant d'aborder en lui-même le sujet de notre entretien, les conditions du bonheur.

A bien dire, ces conditions se réduisent à une seule, la conversion; dès ma première parole, l'autre jour, vous l'avez compris. Et depuis lors, au travers de toutes nos recherches, un mot a toujours percé de partout, une idée s'est toujours produite avec une clarté croissante : le problème du bonheur est celui de la nouvelle naissance.

Quiconque, chers amis, vous demande moins que cela, vous trompe ou se trompe grossièrement. S'il est un fait qu'aient dû nous démontrer déjà, ce me semble, les diverses excursions que nous avons faites ensemble à la pour-

suite des félicités mondaines, c'est que la vraie félicité ne se trouve pas à la surface. Il faut creuser profondément, il faut remuer et renouveler ce qu'il y a de plus central dans l'âme humaine. Ni les circonstances, ni les arrangements de vie, ni les tempéraments, ni les habitudes, ni les réformes de détail, ni rien cle ce qui s'accomplit en dehors et laisse intact le vieil homme, ne peut nous procurer un tel bien.

Et c'est parce qu'il en est ainsi, que le bonheur véritable nous épouvante, que nous nous en détournons tous à l'envi. Entre ces deux mouvements, celui qui nous fait souhaiter la joie et celui qui nous fait craindre la conversion, le premier, sans la grâce de Dieu, aurait toujours le dessous. Il n'est rien que l'homme n'affronte et n'endure, plutôt que de se convertir.

Se convertir, c'est le mot odieux de la Bible. Parlez-nous de la foi, de la piété ; ces expressions-là nous les acceptons, parce que nous savons les affaiblir. Mais ne nous parlez pas de conversion, parce que la conversion ne comporte pas deux sens; la conversion est la conversion.

On consent à entendre la prédication de l'Evangile ; on consent même à admettre la vérité de l'Evangile ; bien plus, on consent à faire des efforts pour accomplir les préceptes de l'Evan-

gile. Mais le précepte fondamental, mais la loi royale, mais le don du cœur et le changement complet de la vie, voilà ce que l'homme refuse, car accorder cela ce serait renoncer à soi-même. Beaucoup de pratiques religieuses, beaucoup d'orthodoxie, beaucoup d'œuvres, ce n'est rien encore, tant que nous ne nous sommes pas donnés, tant que nous ne sommes pas renouvelés, tant que nous ne nous sommes pas convertis. Le fait de la conversion est en même temps le plus simple et le plus profond que nous puissions concevoir. Changer la direction fondamentale d'une vie ; marcher dans un sens diamétralement contraire à celui où l'on marchait autrefois ; prendre un nouveau maître ; après avoir été esclave du péché, devenir esclave de la justice ; après avoir eu son trésor en bas, avoir son trésor en haut; se détester autant qu'on s'admirait ; remplacer ses joies par des douleurs et ses douleurs aussi par des joies jusqu'alors inconnues ; mettre le pied sur la route étroite où les chutes seront encore nombreuses, mais où une main puissante nous relève et nous soutient; avancer dans la lumière et vers la lumière ; y voir clair dans la vie; savoir d'où l'on vient et où l'on va ; avoir un père dans le ciel ; pouvoir dire pour la première fois : « Notre Père qui es aux cieux; » se sentir membre d'une grande et bienheureuse famille; se sentir

citoyen d'une glorieuse patrie : qui exprimera jamais l'immensité d'une telle révolution intérieure ?

Nous ne voulons pas de cette révolution. Par-dessus tout, nous tenons à demeurer nos propres maîtres, et l'Evangile nous révolte profondément dès qu'il prétend se transformer pour nous en vivante (et mortifiante) réalité. Jusqu'alors nous l'aimions peut-être; le système chrétien plaisait à notre intelligence; nous ne refusions pas d'admettre ses doctrines les plus mystérieuses. La doctrine même de la nouvelle naissance, tant qu'elle n'était qu'une doctrine, nous l'entendions développer peutêtre sans sourciller. « Il faut que vous naissiez de nouveau... Si vous ne naissez de nouveau, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ; » ces paroles du Sauveur ne nous choquaient nullement comme texte de sermon, et le sermon entendu, nous rentrions chez nous, l'esprit allègre et le cœur content.

Or, un jour est venu, grâce à Dieu, où pour la première fois, ces paroles si longtemps écoutées pour les autres, nous les avons écoutées pour nous. C'est nous, c'est nous qui périssons ; c'est nous qui sommes entièrement morts dans nos fautes et dans nos péchés ; c'est nous qui ne pouvons revivre qu'en nous tournant vers les gratuites miséricordes du Sei-

gneur; c'est nous qui devons naître de nouveau ! — Aussitôt tout notre orgueil se révolte, et le combat commence, le combat contre Celui qui nous aime, le combat contre la sainteté, le combat contre le bonheur.

Qui racontera ses péripéties ? Autant d'hommes, autant de luttes diverses. Chez l'un, une crise profonde, subite, qui marque un point solennel et précis dans l'existence, qui sépare nettement l'existence avec Dieu de l'existence sans Dieu. Chez l'autre, et ceci est la voie ordinaire, une modification graduelle, qui, au travers de bien des alternatives, au travers des doutes et des relèvements, finit par nous délivrer de notre ancienne servitude pour nous faire entrer au service d'un maître nouveau.

Il n'importe, le fait est le même. Toujours la même miséricorde qui nous prévient et qui nous attire ; toujours la même méchanceté qui résiste; toujours la même humiliation et les mêmes joies.

C'est ce fait dont on travaille à se délivrer depuis dix-huit cents ans. Si, jetant les yeux sur ce qu'on appelle l'histoire de l'Eglise chrétienne et qu'on ferait mieux d'appeler l'histoire de la Chrétienté, je voulais désigner d'un seul mot la révolte qui la signale, je dirais que le grand crime de la Chrétienté a consisté en ceci, qu'elle a cherché à diminuer, à voiler, à

retrancher autant que possible le dogme de la conversion. Recruter de prétendues églises, sans poser à personne la question de la nouvelle naissance; ramasser de soi-disant chrétiens par la voie de l'hérédité combinée avec l'action magique des sacrements; remplacer l'admission libre et individuelle par les cathécuménats, et tout en parlant de conversion, (comment la supprimer tout à fait?) la rejeter à l'arrière-plan, comme une résolution finale qu'on ne doit pas attendre pour se proclamer membre du corps de Christ, pour recevoir le baptême et participer à la cène : voilà la tactique qu'on a appliquée avec une persévérance effrayante.

Au temps des apôtres, chers amis, on n'avait pas inventé encore une foi en Jésus-Christ qui ne fût pas la conversion. Quiconque se rangeait parmi les disciples du Sauveur faisait profession de lui appartenir et de l'aimer, c'est-à-dire d'être passé des ténèbres à la lumière, c'est-à-dire d'être converti. — Et sans retourner au temps des apôtres, il est aisé de voir aujourd'hui, partout où l'intelligence sérieuse de l'Evangile s'est réveillée, des hommes qui n'ont jamais mis en doute la vérité historique des dogmes chrétiens, et qui refusent toutefois de se déclarer croyants jusqu'à l'heure où ils peuvent dire avec sécurité que leur croyance historique est devenue une foi personnelle. Celui-là seul a le

droit d'affirmer qu'il croit en Jésus-Christ et qu'il est chrétien, qui sait que Jésus-Christ Fa racheté lui, Fa aimé lui ; qui sait qu'entre Jésus-Christ et lui il y a désormais un lien éternel. Le seul croyant, c'est le converti.

J'ai dû insister sur ce point, parce que tout est là. Là par conséquent est le fort de la bataille. En tout temps et sous toutes les formes Fhomme s'est efforcé de se faire un Evangile sans conversion, une foi sans conversion, une Eglise sans conversion, un salut sans conversion, et, ai-je besoin de le dire? un bonheur sans conversion. Accordez-lui cette réserve -là, et Fhomme acceptera la révélation divine; seulement cette réserve-là emporte la révélation entière, car qu'est-ce qu'une révélation qui demeure dans l'intelligence ou dans la mémoire et qui ne change pas le cœur ?

Je sais bien qu'on a un moyen très simple de nier la nécessité d'un semblable changement; c'est de nier la profondeur de la chute. S'il n'y a en nous que des altérations partielles-, si nous commettons des péchés sans être vendus au péché; si le moi humain est intact; si le principe du bien, compromis mais non renié, habite encore dans nos âmes, en ce cas

le remède est simple : il faut se corriger de ses défautset de ses mauvaises habitudes ; il ne s'agit plus de se convertir.

Dès lors, Jésus-Christ est un aide plutôt qu'un sauveur; le Saint-Esprit nous soutient plutôt qu'il ne nous régénère; tous les dogmes fléchissent à la fois, car tous sont solidaires ; l'Evangile entier descend à ce vulgaire niveau où l'on voit encore des hommes qui ont besoin de pardon et de secours, où l'on ne voit plus de pauvres créatures déchues et perdues qu'une grâce absolument gratuite vient chercher, et qui prévenues par un amour éternel, sollicitées par l'action divine de l'Esprit, se donnent, sel laissent prendre, veux-je dire, et subissent une complète transformation. — D'un côté de cette naissance nouvelle, tout était mort ; de l'autre, tout est vie. D'un côté régnait le péché; de l'autre, Jésus est roi. D'un côté la misère donnant la main à la révolte ; de l'autre , le bonheur assis auprès de l'obéissance.

Vous le comprenez maintenant, chers amis, le bonheur exige la conversion, et la conversion à son tour suppose la chute. C'est donc de la chute que nous devons nous occuper sérieusement, afin de résoudre le problème du bonheur.

Posons bien la question : il s'agit de nos rapports avec Dieu ; c'est contre Dieu que l'homme s'est révolté , c'est de Dieu que

l'homme s'est séparé, c'est vis-à-vis de Dieu que l'incapacité totale pour le bien s'est produite chez l'homme. Nous exagérerions et beaucoup, nous irions contre l'évidence, si nous prétendions que l'homme inconverti, quoique habituellement entraîné au mal, soit incapable de tout bon mouvement dans les relations ordinaires de la vie. II y a de par le monde des actes de bonté, de désintéressement, de dévouement, de droiture, et quiconque, sous prétexte de haute spiritualité, se permettra de les assimiler aux actes de méchanceté, d'égoïsme ou de tromperie, soulèvera les protestations instinctives de toutes les consciences ; il aura contre lui les mondains et les chrétiens, les déclarations de l'expérience et celles cle la Bible.

La Bible est fort loin d'assimiler l'homme irrégénéré qui se jette au feu pour sauver un enfant, et le misérable qui ne songe qu'à se repaître, ou le monstre qui trouve son plaisir dans les tortures de ses victimes. La Bible ne dit pas de telles énormités ; voici ce qu'elle dit : Il n'y a point cle juste, non pas même un seul; aucun homme n'aime Dieu; tous nous sommes éloignés de lui; nos cœurs lui sont entièrement fermés ; nous ne voulons pas être ses enfants ; nous avons horreur de notre destinée normale, et il faut un miracle de la grâce pour nous rendre capables d'y rentrer.

La Bible ne dit que cela; et cela c'est bien assez, puisque c'est le reniement complet de notre origine.

De même que la chute est le fait primitif, fondamental, notre triste début sur la terre, le point de départ de notre race, de même le dogme de la chute est le point cle départ de toute la révélation. Où on la supprime, où on l'atténue, la bonne Nouvelle perd tout son prix. Si nous ne commençons par nous sentir perdus, nous n'avons pas d'oreilles pour entendre la voix miséricordieuse qui nous annonce que nous sommes sauvés.

Or la parole qui>proclame la chute, la chute complète, est une de ces ce paroles dures » que nous n'aimons pas à ouïr. L'homme déchu, qui ne veut pas qu'on lui parle de sa déchéance parce qu'il ne veut pas qu'on lui parle de sa conversion, est parvenu à exclure la chute du courant général d'idées qui circule au milieu cle nous. Cherchez la chute, je dis plus, cherchez le sentiment un peu sérieux du péché dans les manifestations de la pensée contemporaine ; à de très rares exceptions près, vous ne les trouverez pas. Quelle place le déisme vulgaire fait-il, je vous le demande, au sentiment du péché ? Et cette place si insuffisante, si restreinte, ne disparaît-elle pas entièrement dans le sensualisme? L'homme bon, n'est-ce pas la base com-

mime de tous les systèmes qui ont eu crédit parmi nous? Que prêchaient les saint-simoniens et les fouriéristes, et tous ceux qui, sous une forme ou sous l'autre, proclamaient la glorification des passions et organisaient le paradis sur la terre ? — Quant au panthéisme , il est inutile sans cloute de dire que le premier de ses dogmes est la négation absolue du mal.

Les organes du spiritualisme n'ont pas montré une grande supériorité sur ce point» Chez M. Cousin, chez M. Maine de Biran, vous rencontrerez beaucoup de considérations élevées ; mais dans leurs études profondes de nos facultés et de nos tendances, dans leurs analyses de l'homme, il ne leur est pas arrivé, que je sache, de découvrir le péché*

J'entends le péché, tel que le dénonce l'Ecriture, tel que nous avons appris, je F espère $ à le connaître et à le détester en nous. La sagesse humaine signale des imperfections, elle nie la chute.

Niêf la chute ! en vérité, on se demanderait comment cela est possible, si tout n'était possible à la mauvaise foi instinctive d'un cœur qui ne veut pas se laisser entamer. Derrière l'humiliation il pressent la grâce, et il a peur de Tune comme de l'autre. Il est décidé à se défendre contre Dieu.

Il ne faut pas moins, diers amis, pour expli-

quer cet étrange phénomène : le fait énorme de la cliule échappant au scalpel de ces anatomistes philosophes qui signalent les infiniment petits.

J'en atteste les défaillances et les soupirs de F humanité, l'homme est-il bon? l'homme est-il heureux? n'y a-t~il rien en lui qui proleste? ses aspirations s'accordent-elles soit avec sa destinée, soit avec sa conduite? cette contradiction tragique que signalent les Paul et les Pascal, ne la sentons-nous pas au dedans de nous? n'avons-nous pas les désirs et aussi les remords, non des êtres limités ou imparfaits, mais des êtres déchus?

On nie la chute! Et voici que je trouve en moi la lutte acharnée de la passion et du devoir. On nie la chute ! Et « mon cœur est deux hommes, » comme s'exprimait un pauvre nègre de Sierra-Léone. On nie la chute ! Et ces douleurs immenses que je vous racontais l'autre jour, et ces crimes que personne ne conteste (car, chose étonnante, on ne conteste pas les crimes, on ne conteste que la chute et le péché); ces crimes, et ces souffrances, et cette mort qui règne ici-bas, tout cela serait-il dans l'ordre, par hasard? Aurions-nous inventé un Dieu dans les plans duquel tout cela trouvât place? Les crimes, les douleurs et Ja mort, la mort telle qu'elle est, seraient-ils de création

divine? La révolte et la perturbation n'y entreraient-elles pour rien ?

Ne l'oublions pas d'ailleurs, diminuer la chute, c'est la nier. La chute qui n'est pas complète n'explique quoi que ce soit en nous et autour de nous. Ou F homme entier s'est détourné de Dieu, ou l'homme entier s'est donné à Dieu. 1er l'acte central est le seul qui compte, la direction centrale est la seule qui importe. L'unité est la loi de notre nature, et nous sentons bien que notre être, notre moi, est ou dans la voie qui descend ou dans celle qui monte; notre trésor est en haut ou il est en bas, il n'existe pas de position intermédiaire.

Ceux qui cherchent a affaiblir la chute oublient qu'il y a quelque chose de plus grave que le péché, c'est l'état du péché; 'de la même façon qu'il y a quelque chose de plus essentiel que la prière, c'est l'état de prière. Ne npus arrêtons pas aux superficies, allons au fond; la grande question se rapportera toujours moins à des actes qu'à un état.

Or, quel est l'élat de l'homme depuis la chute? que découvre-t-on en nous? Nos péchés seraient-ils de simples imperfections, condition naturelle de notre existence bornée ? nos péchés ne seraient-ils que des fautes, que des accidents? Le mal, au contraire, ne serait-il pas au cœur, aux racines de notre être, aux sources

de la vie? Celui qui en doute n'est jamais descendu en lui-même.

Je sais que l'idée d'une chute totale fait cabrer notre orgueil. Mais elle est précisément faite pour cela; l'orgueil, qui a causé la chute, ne doit pas survivre au relèvement.

Nous voudrions nous persuader que, tout en étant gâtés au fond, le bien sous quelques rapports continue à habiter en nous ; nous parlons, en recourant à une traduction contestable, de « la lumière qui éclaire tout homme venant au monde. » Eh bien, à la bonne heure ! Ce n'est pas moi qui le nierai, la Bible à la main, il y a certes des lumières qui éclairent tout homme ; en présence du tribunal de Dieu, il ne se rencontrera pas un seul homme qui ait le droit de dire : La lumière m'a été refusée, soit au dedans, soit au dehors. — Cela est certain; reste à savoir seulement si la lumière nous justifie, ou si elle nous accuse. Dieu m'a fait connaître sa volonté et ne m'a pas laissé ignorer le vrai chemin; en suis-je moins déchu, moins radicalement corrompu pour cela, si je rejette cette volonté, si je me détermine contre mes lumières?

L'homme est un, nous ne nous en souvenons jamais assez. Révoltés contre Dieu, notre état (je répète le mot) est un état complet de révolte, quoique nous préférions parfois le bien au mal dans les circonstances accidentelles de

la vie sociale. Réconciliés avec Dieu, notre état est un état complet de soumission ; et cela est tellement vrai, que l'apôtre Jean a pu écrire : « Quiconque demeure en lui ne pèche point, » quoique les chrétiens, ne le nions pas, commettent tous les jours de nouveaux péchés.

Encore un mot, chers amis. La chute n'est pas seulement centrale et totale, elle est encore (ceci n'est pas moins essentiel), elle est continuée. Faute de mettre ce point en évidence, on peut nous présenter et nous faire accepter les notions les plus orthodoxes sur la chute, sans exciter en nous le moindre sentiment de douleur personnelle au sujet du péché. Tout en comprenant qu'Adam est bien le chef de notre race, tout en étant humiliés par la pensée que notre famille a failli, nous ne recevons pas le coup mortel tant que nous ne sommes pas nous-mêmes en cause.

Or, il faut que nous recevions le coup mortel ; si le vieil homme ne meurt, comment naîtra l'homme nouveau? Maintenons donc dans tout son sérieux et dans tous ses aspects le fait lamentable de la chute. L'humanité est tombée, plus d'orgueil de race; je suis tombé à mon tour, plus d'orgueil individuel.

Je suis tombé à mon tour, j'ai suivi l'exemple d'Adam, j'ai fait ce que je savais mauvais et ce que je pouvais éviter, j'ai rejeté le Dieu qui

s'offrait à moi et dont l'Esprit agissait sur mon cœur, j'ai fermé l'oreille à ses paroles, j'ai écouté celles du Tentateur, j'ai mangé le fruit défendu, je l'ai mangé parce qu'il était défendu. N'est-ce pas notre confession à tous, chers amis? n' avons-nous pas tous tenu à être éloignés de Dieu? n'avons-nous pas tous préféré les ténèbres à la lumière? n'avons-nous pas tons commis le péché d'Adam?

Tel est l'abîme où nous sommes tombés, abîme de péché et de malheur. Péché et malheur, remarquez bien l'union de ces deux choses. Là se trouve comme le centre lumineux de notre étude; tant que nous séparerons le péché et le malheur, le bonheur et la sainteté, nous ne pourrons atteindre le but. Sans vouloir soutenir, tant s'en faut, que chaque épreuve soit un châtiment, je maintiens avec force que notre grand fond de souffrance tient au péché seul, et j'ajoute que le péché est l'aiguillon de toutes nos douleurs particulières; c'est lui qui envenime nos inquiétudes, nos difficultés, nos échecs, nos lassitudes, nos chagrins, nos brisements; bien plus, c'est lui qui mêle une amertume secrète à nos meilleures joies.

Quelle généalogie que celle des douleurs

humaines! — A l'origine, le tronc commun, la racine commune des maux, le poché. Ensuite, deux rameaux qui se séparent : les douleurs physiques, le travail avec fatigue, L'immense cortège des maladies , la mort ; les douleurs morales, tentations, convoitises, passions, remords, luttes, et tout ce qui tient aux corruptions de l'âme, et tout ce qui tient aux misères de la vie, et tout ce qui tient aux tortures de nos pauvres cœurs.

On l'a dit : « 11 ne faut pas distinguer le bonheur de l'âme d'avec sa perfection. » Grand principe, qui éclaire à la fois la Bible et notre destinée, l'idée de Dieu, et l'idée de l'homme ! Entre le bonheur et la sainteté, l'équivalence est parfaite; le Dieu souverainement bon est aussi le Dieu « souverainement heureux, » et lorsque les enfants de Dieu apparaissent devant les yeux ravis de Jean, à l'ouverture du règne de Christ, en quels termes les désigne-t-il? « Heureux et saint quiconque a part à la première résurrection ! » Heureux et saint, c'est bien cela; nous sommes appelés à trouver le bonheur dans Tordre, et parmi les grâces du Seigneur la moins précieuse sans doute n'est pas celle qui nous interdit la félicité dans la révolte. Gela fait froid au cœur de penser à ce que nous deviendrions si nous parve-

nions à supprimer entièrement le malaise du péché.

Quelle est notre fin légitime ? Avons-nous été créés pour ne dépendre de personne, ou bien pour relever de notre Créateur et de notre Père? Voilà une question qui n'est pas difficile à résoudre ; or la question du bonheur est liée à celle-là. Nous ne posséderons le vrai repos, que quand nous aurons retrouvé notre équilibre en rentrant dans notre situation normale. Formés à l'image de Dieu, nous avons besoin que cette image soit rétablie en nous, c'est-à-dire que l'égoïsme soit vaincu par l'amour; l'amour unit, l'égoïsme sépare.

Ah! oui, « la joie est faite pour ceux qui sont droits de cœur. » Oui, il a raison l'apôtre qui, voulant nous enseigner le moyen à' aimer la vie et de voir de bons jours (1), dirige nos regards vers la sainteté. Prétendez-vous vivre heureux, vivez en chrétiens; jusqu'à présent, vous n'avez vécu qu'à demi. — Lorsque je cherche à me représenter le bonheur sans la conversion, je suppose pour un moment que la chute n'a pas eu lieu. Supposition ravissante et qui n'a certes rien que de légitime! L'homme était libre de choisir l'obéissance; eh bien, il l'a choisie, il a repoussé et la tentation exté-

(1) 1 Pierre III, 10 et 11.

CONDITIONS Dr BONHEUR. 119

rieure et la tentation intérieure, sans laquelle la première n'existerait pas; la famille humaine est entrée dans cette voie où la lumière s'accroît jusqu'à ce que le jour soit clans sa perfection. Dites-moi, chers amis, quelles seront les joies de notre terre ! Dites-moi quels accents de reconnaissance et de félicité s'en échapperont sans cesse, au lieu des malédictions et des soupirs! Dites -moi si le paradis terrestre n'est pas la porte des cieux !

La sainteté fait le paradis ; et qui fait l'enfer? Avons-nous besoin d'y voir autre chose que le péché, pour y voir le malheur? Le péché définitif peut-il ne pas donner la main à l'infortune définitive ? L'homme qui s'est décidément fixé dans le mal et qui, repoussant toutes les grâces, a choisi la séparation d'avec Dieu, cet homme n'a-t-il pas choisi l'enfer ? Si le ciel était ouvert devant lui, n'aurait-il pas horreur d'y entrer? Il ne le voudrait ni ne le pourrait, un semblable bonheur le ferait fuir.

Nous nous formons souvent des* idées bien compliquées et en même temps bien grossières du jugement de Dieu , de ses récompenses et de ses châtiments; nous imaginons des sentences qui ne sont pas la constatation de l'état

des âmes. Si nous savions lire notre Bible et méditer simplement le sens de ce seul mot, nouvelle naissance, nous comprendrions que l'éternité commence ici-bas ; que la séparation des méchants et des bons, qui au dernier jour sera manifestée aux yeux de tous par les anges, s'opère dès à présent au fond des cœurs ; que chacun ira « en son lieu ; » que les nécessités morales agiront avec une puissance irrésistible. De même qu'un chérubin armé de l'épée flamboyante a défendu l'entrée du paradis terrestre, de même une autre épée flamboyante défendra l'entrée du paradis éternel; et sur la lame il est écrit : « Le bonheur dans la sainteté. » Cette épée-là fait bonne garde.

Ghers amis, cela fait frémir. Se trouver avec un cœur endurci en présence du Seigneur Jésus; en être réduit à ne plus douter de son amour, le voir de ses yeux et se détourner de lui; perdre tout ce qu'on a aimé, et ne pouvoir, ne vouloir aimer rien de ce qui dure éternellement; que faut-il de plus pour que l'enfer soit complet, l'enfer qui est un lieu de misère parce qu'il est un lieu dépourvu d'amour? Là est le ver qui ne meurt point; là est l'étang ardent de feu et de soufre ; là sont les ténèbres de dehors.

A Dieu ne plaise que je m'appesantisse sur an sujet dont je n'approche qu'en frissonnant ! A Dieu ne plaise que je précise ce qui peut être

encore indéterminé et que je limite en quoi que ce soit les effets de la miséricorde divine ! Je dis seulement que certains problèmes redoutables, qui donnent le vertige et qui doivent nous pousser à la prière pour tous les hommes, se posent avec une clarté imprévue, quand on a saisi le rapport de la sainteté et du bonheur, quand on a compris que la sentence est intérieure avant d'être extérieure, qu'avant d'être un jugement elle est un état. — Si le ciel est l'union avec Dieu, si l'enfer est la séparation d'avec Dieu (mon Dieu! s'écriait le saint condamné, chargé des péchés du monde, mon Dieu ! pourquoi m'as -tu abandonné!), s'il en est ainsi, comment ne pas entrevoir avec épouvante que des êtres doués de libre arbitre, et qui cesseraient d'être eux-mêmes le jour où on les transformerait par un acte cle pure contrainte, peuvent s'attacher éternellement à une haine contre laquelle tous les traits de la grâce sont venus s'émousser?

Pesez, chers amis, certaines paroles de l'Ecriture, et mesurez dans votre pensée les misères de l'endurcissement final. Pourquoi Satan nous apparaît-il comme la plus malheureuse des créatures? Parce qu'il est la plus rebelle. Son infortune se mesure à sa méchanceté. Calomniateur, tentateur, père du mensonge, ennemi de Dieu , il est arrivé au comble cle la souf-

france en atteignant le comble de l'iniquité.

Ainsi tout nous ramène à la règle suprême, à la loi du monde moral, l'union de la sainteté et du bonheur.

J'y insiste avec d'autant plus de soin, que je connais, et par l'expérience de la vie et par celle de mon propre cœur, les séductions de ce honteux, système qu'on nomme le christianisme égoïste.

Dans un sens, tout le monde veut aller au ciel et personne ne veut aller en enfer. En effet, tout le monde veut être heureux. — Mais quand le ciel est saint, mais quand le bonheur est saint, il n'en va plus ainsi, et beaucoup d'illusions se dissipent.

Il importe qu'elles se dissipent. Ce seraient de tristes chrétiens, avouons-le, ceux qui feraient de leur félicité éternelle le résultat d'un calcul, et qui ayant supputé ce qu'on gagne à l'obéissance, ce qu'on perd à la révolte, se seraient tournés du côté où il y a le plus de profit. Pour eux, la religion ne serait guère qu'un procédé pour être en paix ici-bas et en joie dans une autre vie.

Je n'aime pas les raffinements, vous le savez, et je ne vous ai jamais proposé d'être plus spi-

rituels que l'Evangile ; je crois donc avec l'Evangile que le désir du bonheur est on ne peut plus légitime, et ce désir ne me paraît pas coupable parce qu'il est intéressé, puisque l'Eternel, qui connaît notre nature, n'a pas dédaigné d'employer avec nous le mobile des promesses et des terreurs, des récompenses et des châtiments. Toutefois n'oublions pas ceci: l'homme qui ne verrait dans l'Evangile que des châtiments et des récompenses, qui ne verrait dans le ciel que le bonheur et dans l'enfer que l'infortune ; l'homme qui ne connaîtrait ni le poids ni la douleur du péché ; l'homme qui ne chercherait pas avant tout son Dieu, son Sauveur, celui qui l'a aimé, celui qu'il aime à son tour, un tel homme n'arriverait pas au but, parce qu'on n'y arrive pas par ce chemin. L'égoïsme n'entre point là-haut. On ne pleure pas ses péchés par calcul, on ne saisit pas la grâce par calcul, on ne se convertit pas par calcul. Si la piété est le meilleur des calculs, elle est autre chose avant tout. Le cœur brisé ne calcule point; il crie, il cherche, il trouve, il s'empare de la grâce, il se convertit, ou pour mieux dire, il est converti. Alors il possède le bonheur, car les convertis seuls sont heureux (1).

(1) Nous dépassons ainsi, sans avoir à nous y arrêter un seul instant, les basses régions où règne la morale de l'intérêt. Parmi les solutions du problème du bonheur, je n'en connais

La condition du bonheur nous est maintenant connue. Poursuivons notre examen ; voyons comment Dieu la met à notre portée. — Entre la chute et la conversion, il faut qu'il s'accomplisse un immense miracle. Plus nous avons appuyé sur notre corruption totale, plus il importe que nous découvrions les puissants leviers dont Dieu se sert pour nous relever sans supprimer ou violenter notre libre arbitre.

Puisqu'il n'y a rien de bon clans l'homme, il faut que l'œuvre entière vienne de Dieu. Or voici par quels moyens sa miséricorde ne se lasse pas de solliciter nos cœurs corrompus :

pas de plus ignoble et de plus fausse. Il y a un art d'être heureux qui ne fera jamais que des infortunés, parce qu'il ne fera jamais que des égoïstes, parce qu'il ne placera jamais personne sur l'austère sentier du devoir. — Le devoir qui n'est qu'un

calcul n'est plus un devoir.

vous allez voir s'il y manque quelque chose.

En premier lieu, fait admirable! il s'est ménagé un témoin en nous, un témoin qui n'est pas nous, une voix incorruptible, qui proteste et qui avertit.

En second lieu, il nous a donné une révélation extérieure, révélation de condamnation par la loi, révélation de pardon par l'Evangile; double appel qui est propre à rompre les dures résistances de notre révolte et de notre orgueil.

Enfin, comme les avertissements les plus sérieux du témoin intérieur et du témoin extérieur, comme les manifestations les plus touchantes d'un amour infini viendraient échouer et se perdre devant l'obstination d'un cœur perverti, Dieu daigne agir sur ce cœur luimême ; en lui parlant, il lui interprète ses paroles; le Saint-Esprit nous prévient et nous sollicite, prêt à se donner entièrement à ceux qui désireront l'obtenir.

Tel est l'ensemble vraiment merveilleux des moyens de conversion que le Seigneur prépare. Essayons de les considérer de plus près.

C'est surtout au premier de ces moyens, la conscience, que nous devons nous arrêter, parce (pie c'est celui qui a été le plus souvent mé-

connu. Les uns, après avoir démontré que la conscience subsiste malgré la chute, ont voulu en conclure que l'homme n'était pas tombé tout entier; les autres, éprouvant le besoin, cela se conçoit, de réagir contre une telle doctrine, s'efforcent de prouver que la conscience ne subsiste pas.

Erreur des deux parts, et erreur identique, quoique chacun en tire des conséquences opposées.— -On s'imagine que la conscience fait partie du moi humain ! Elle est bien autre chose ; elle est un témoin de Dieu en nous, elle est une loi écrite en nous ; elle est la voix qui avertit et qui proteste.

Cette loi est en moi, mais elle n'est certes pas moi . Elle échappe à ma dépendance ; bien plus, elle s'élève contre moi et me condamne. En moi, mais sans moi et contre moi, le sens moral accomplit son oeuvre magnifique, qu'il faudrait contempler et comprendre, au lieu de s'évertuer à la nier. Ce qui est moi est entièrement tombé, et, je le sens bien, je sais où en sont et ce que sont mon cœur et ma volonté ; mais ce qui est de Dieu demeure. Disons-le bien haut, il n'est pas donné au péché d'abolir la loi, pas plus la loi écrite en nous, que la loi proclamée par Moïse et développée par Jésus- Christ,

Supposez un moment que Dieu, au lieu de

graver en nous ces caractères ineffaçables qui proclament la supériorité de la justice sur l'iniquité, de la bonté sur la cruauté, de la sincérité sur le mensonge, eût jugé convenable de les graver sur nous, sur notre poitrine ou sur nos bras, la conscience aurait-elle changé de nature? Non , elle serait restée ce qu'elle est, la loi qui nous condamne, le témoin de Dieu en l'homme. Qu'aurions -nous fait alors? Ce que nous faisons chaque jour. Sur ces caractères accusateurs nous aurions jeté nos haillons; pour les mieux effacer, nous aurions peut-être essayé d'écrire par-dessus nos révoltes et nos infamies; mais, malgré tout et au travers de tout, en dépit des haillons, et des révoltes, et des infamies, l'immortel palimpseste aurait incessamment reparu.

Il reparaît, chers amis. Que la conscience soit gravée sur notre poitrine ou au plus profond de notre âme, peu importe; elle n'est pas plus nous dans le premier cas que dans le second; elle est dans l'un et dans l'autre cas une loi divine qui demeure en face de l'homme, qu'il peut lire ou ne pas lire, dont il peut s'efforcer de cacher les déclarations en les couvrant de quelque voile, et qui n'en demeure pas moins.

Il demeure, le sens précieux du juste et du bon; et plus notre chute est profonde, plus

grandit F importance du rôle qui est réservé à ses fidèles avertissements.

Quel est ce rôle, chers amis? — La conscience est chargée d'empêcher que nous soyons heureux dans le mal. N'est-ce pas quelque chose de beau, d'excellent? La chute qui aurait supprimé la conscience (ou ce qui revient au même, qui aurait ruiné l'intégrité de son témoignage), une telle chute aurait été sans remède et, par-dessus le marché, sans douleur.

Pour qu'il y ait douleur, il faut qui] y ait lutte, et pour qu'il y ait lutte, il faut que nous soyons deux. Yoilà l'homme déchu d'un côté, voici la conscience de l'autre ; l'éternelle et salutaire bataille va commencer; la loi, ce pédagogue qui mène seul à Christ, va entamer son œuvre bénie. Et vous venez supprimer un des combattants ! Au lieu d'un adversaire de l'homme tombé, vous ne voulez plus faire de la conscience qu'une complice ou une victime de la chute !

Eh! demandez-vous ce qui, chaque jour, en vous, résiste à Dieu. Ce qui résiste, c'est ce qui est tombé. Ce qui proteste au nom de Dieu, ce qui proclame la loi de Dieu, même à l'heure où vous refusez de l'entendre ou de la comprendre, cela ce n'est pas vous, c'est le témoin de Dieu en vous.

Encore une fois, je sais dans quelle intention

respectable et pieuse on essaye de compléter la chute de l'homme, en y joignant la chute de la conscience ; mais autant l'intention est excellente, autant le résultat est déplorable. Loin d'aggraver ainsi la chute, on la diminue autant que possible ; car on supprime ce que j'appelais tout à l'heure la chute continuée, celle qui nous humilie , qui nous brise, qui nous amène à la conversion. 0 lez-moi ma conscience, j'entends une conscience au témoignage de laquelle je puisse me fier, et vous m'ôtez le sentiment de ma responsabilité actuelle, de mon attentat personnel. Ma rage est tombée, je le veux bien; quant à moi, je ne me sens pas plus coupable qu'un pauvre vaisseau désemparé n'est coupable cle se laisser aller à la dérive. On ne lutte pas sans gouvernail.

Parmi les causes qui ont affaibli le Réveil, celle-ci me semble devoir occuper un des premiers rangs. Les consciences n'ont pas été assez mises en jeu, les responsabilités n'ont pas été assez signalées; on a trop incliné vers je ne sais quel système de passivité absolue, où sous prétexte de donner gloire à la grâce, les uns seraient sauvés de force, taudis que les autres seraient perdus sans la moindre possibilité réelle d'échapper à la condamnation.

Ces perfectionnements de l'Evangile ont toujours pour effet de le compromettre et d'en-

gourdir les âmes. — Chers amis, n'est-il pas vrai que vous sentez ce que je vous di$ ? Le témoin de Dieu n'est-il pas en vous et n'élève-t-il pas la voix, en ce moment même, pour confirmer mes paroles ? Je vous parle à tous comme à des conciences, passez-moi ce terme.

Et comment pourrait-on évangéliser, si ia conscience avait participé à la chute? Et comment se repentirait-on, si la conscience avait participé à la chute? Lorsque les prophètes s'adressaient aux habitants, très impies et très corrompus, d'Israël ou de Juda, ne faisaient-ils pas appel à quelque chose de divin qui témoignait en eux? Lorsque Jonas allait prêcher à Ninive la grande ville, ne savait-il pas qu'au milieu de ces dépravations et de ces idolâtries colossales, quelque chose de divin demeurait debout, quelque chose qu'il pouvait invoquer? Et ce quelque chose répondit, et les pécheurs s'humilièrent. Ah! soyez-en convaincus, rien de semblable n'aurait eu lieu, si la conscience faisait partie de l'homme et était par conséquent tombée avec lui.

Le sens moral subsiste comme les sens physiques. Les témoins physiques sont demeurés dignes de foi, le témoin moral demeure aussi digne de foi.

Et je le répète, la chute, loin d'en être diminuée ? en est agrandie. Elle ne revêt tbute sa gravité effrayante, que lorsqu'elle

laisse l'homme en présence du témoin divin.

Un pareil témoin nous importune, et nous cherchons à nous en défaire. Mais Dieu ne permet pas , grâces lui en soient rendues ! que nous y réussissions jamais complètement. Même chez Néron, croyez-le bien, ce témoignage se faisait quelquefois entendre. Même chez Philippe II, qui était parvenu à accomplir certains crimes avec tranquillité de cœur, un secret mécontentement venait troubler son horrible paix. Même chez le sauvage qui laisse mourir son père ou qui dévore son prisonnier, le sens moral n'est pas aboli.

Ici une remarque est indispensable. Dans notre soif de casuistique, nous l'introduisons partout; à nous entendre, la conscience serait un recueil de préceptes décidant des cas particuliers ! — Il n'en est rien. Elle nous dit avant tout (et ceci est énorme) : Il y a un bien et un mal, un juste et un injuste. Puis elle nous présente les notions centrales de bonté, de justice, de sincérité et de dévouement. Elle est, en quelque sorte, le doigt indicateur qui montre toujours le bon chemin.

Elle est cela, et non une série de décisions morales. C'est pour avoir méconnu ce trait important, qu'on s'est donné parfois la triste satisfaction de découvrir des hommes, que dis-je, des peuples, qui seraient absolument

dépourvus de conscience (1). Or, je nie qu'il v en ait de tels. Notre série de décisions moraies n'est point là, cela est certain; il y manque jusqu'aux règles les plus essentielles, jusqu'aux principes les plus fondamentaux; mais le doigt indicateur s'y trouve, et il s'étend

(1) A ce point de vue, il ne faudrait pas se contenter de nous citer certaines races d'hommes, il faudrait citer le genre humain tout entier. En quoi consistait la morale avant Jésus- Christ? En quoi consiste-t-elle dans les parties, hélas! trop étendues, de notre globe, où Jésus-Christ n'est pas encore connu ? On présente quelquefois la morale comme une vér.ité universellement admise, qui apparaîtrait partout et toujours la même, au travers de la variation incessante des religions ! Bien n'est plus faux. La vraie morale, la grande morale, celle que les philosophes incrédules semblent accepter maintenant en partie et dont ils s'arment contre le dogme chrétien, elle est née de l'Evangile, elle a sa date dans l'histoire; avant Jésus-Christ elle n'était nulle part, après Jésus-Christ elle pénètre partout. La morale naturelle est semblable à la religion naturelle, l'homme naturel est censé la découvrir tout seul; par malheur, il ne la découvre que depuis la prédication des apôtres. — Au reste, remarquez ceci, dès que les apôtres ont prêché, dès que la vraie morale a paru, la conscience remplit fidèlement son office vis-à-vis d'elle; même chez les plus méchants, même chez les plus hostiles, même chez ceux qui ont peur et horreur de cette morale, même chez les Félix qui ne veulent pas ouïr parler de justice et de tempérance et qui s'écrient : « Pour le présent, va-t'en ; quand j'aurai la commodité, je te rappellerai ; » même chez eux le témoin de Dieu se fait entendre, le doigt indicateur marque la vraie direction. On peut refuser son obéissance (la morale a autant d'ennemis que le dogme), on ne peut pas refuser son assentiment; du moment où le principe d'humilité et d'amour s'est montré sur la terre, il n'a été permis à personne, je dis personne, de méconnaître sa supériorité. — Dans nos rapports avec le sens moral, ce qui vient de l'homme a été gâté par la chute; de là nos consciences si effroyablement cautérisées. Quant au sens moral lui-même, il est de Dieu, il demeure intact et rien ne saurait le pervertir.

toujours du même côté. Yoici des peuplades cruelles, abominables, et cela sans le moindre repentir, j'en conviens; toutefois que signifie chez elles ce témoignage mystérieux de la peur? D'où 'viennent ces vagues terreurs cle l'âme, qui parfois se font jour clans une sorte de culte adressé à des puissances méchantes et ennemies ? Il y a mieux, comment interpréter l'impression produite sur les plus endurcis par la seule vue de la famille du missionnaire? Ils n'ont compris ni écouté aucune cle ses instructions, ils le détestent, ils le combattent, et cependant à peine le spectacle des vertus chrétiennes est-il déployé sous leurs regards, crue le doigt indicateur s'est dirigé du bon côté, l'indestructible instinct a prononcé son arrêt : « Oui, la supériorité morale est ici ; l'équité, la charité, valent mieux que leurs contraires. Il est vrai que nous n'en voulons à aucun prix ; mais force nous est, tout en les maudissant, cle leur rendre un secret hommage. »

' Il existe des consciences cautérisées, cela est certain (1). L'homme impie et cruel a remporté

(1) Oui, cautérisées, quoi qu'en pense notre orgueil. — 1° Le cœur corrompu nous porte à accomplir bien des actes mauvais, sans remords aucun, jusqu'au moment où, par la bonté de Dieu, la question de la moralité de ces actes est enfin posée devant nous. Alors, seulement alors, le témoin infaillible proteste en nous contre l'esclavage, contre la torture, contre l'anthropophagie, que sais-je ! 2° Lorsque cette protestation a éclaté, nous

cette détestable victoire; il est parvenu à voiler la conscience, comme nous aussi nous voilons la loi écrite ; pourtant les deux lois, celle du dedans et celle du dehors, n'en subsistent pas inoins, la lumière continue à briller derrière le voile, et le jour où le voile sera ôté, on verra qu'elle n'a rien perdu de sa splendeur.

Les deux lois subsistent l'une et l'autre, quoique leur perception soit compromise par nos cœurs révoltés. Elles sont là, vivantes, divines, incorruptibles. Leur témoignage, plus ou moins entendu, reste fidèle.

« Il y a un bien et il y a un mal ; le mal est du côté de l'égoïsme et le bien est du côté du dévouement. » Cet axiome-là, tout au moins, demeure, alors même que les hommes ont élevé les plus épais remparts entre leur conscience et eux.

Ils accomplissent avec calme les actes les plus odieux ! — Laissez faire ; la notion élémentaire et indestructible du bien et du mal, du dévouement et de l'égoïsme, accomplira graduellement

nous efforçons de ne pas l'entendre; nous nous étourdissons, nous nous bouchons les oreilles, nous étouffons par le tumulte des passions le langage de la conscience ; nous parvenons parfois à l'oublier et à nous endurcir. 3° Plus souvent encore nous l'entendons, nous le comprenons, nous ne l'oublions pas, nous savons parfaitement ce qu'il faut faire et ce qu'il faut ne pas faire; nous sommes plus éclairés, mais nous ne sommes pas plus obéissants.

sa mission. Un jour viendra où l'on aura horreur de ce qu'on trouvait tout simple autrefois. L'éducation morale de l'humanité suit une marche nécessairement lente, au milieu des obstacles que créent les passions mauvaises ; or, comme la conscience, au lieu d'être un recueil de sentences, est une protestation permanente en faveur du bien, à son école nous n'apprenons pas tout en une heure. On a mangé les prisonniers sans remords, on a possédé des esclaves sans remords, on a pratiqué l'intolérance sans remords, on a infligé la torture sans remords; mais la conscience poursuit son œuvre indéfinie. Et ne nous figurons pas que nous soyons au bout; nous-mêmes aujourd'hui encore, j'en suis convaincu, nous faisons sans remords des choses qui indigneront nos arrière-neveux (1).

(1) C'est parce que d'abord on a méconnu l'impersonnalité delà conscience, et parce qu'ensuite on lui a attribué le caractère d'une casuistique, d'un recueil de préceptes, qu'on en est venu à supposer sa perversion par la chute. Vinet a dit excellemment : « La loi morale, corps de notions, objet composé, qui se combine d'une part avec le sentiment, de l'autre avec les choses extérieures, est par là même altérable et a beaucoup souffert depuis la chute de l'homme. La conscience, objet simple, substance élémentaire., est demeurée intacte. Elle n'est autre chose que le sentiment de l'obligation dans sa plus grande pureté, dans sa plus parfaite abstraction. »

Parlez avec Vinet du « sentiment de l'obligation, » ou avec d'autres du « sens moral, » rien de mieux; mais ne nous parlez pas de « la conscience religieuse, » ou de « la conscience chrétienne, » ainsi qu'on se met à le faire depuis quelque temps. C'est mêler à plaisir des choses qui devraient rester distinctes, ce qui est

J'ai dû m'arrêter à ce sujet , chers amis, parce qu'il n'est guère compris en général, et parce qu'il occupe une place immense dans la question de la conversion et du bonheur. — Pour nous remettre dans le vrai, souvenons-nous, cette comparaison éclaire tout ici, que la conscience est une loi. Elle est la loi du dedans, loi non détaillée, mais qui, en posant vis-à-vis de l'homme l'obligation fondamentale du juste et du bon. engendre l'un après l'autre les préceptes spéciaux.

Or, se trouver en face d'une loi, soit extérieure, soit intérieure, ce n'est pas un mérite, que je sache. C'est bien plutôt le contraire, et la loi nous accuse plus qu'elle ne nous exalte. Voilà ce qu'on a trop oublié.

Que penseriez -vous des Israélites, qui, au

nous et ce qui est le témoin de Dieu en nous,, ce que nous nous approprions en le recevant du dehors et ce qui n'a cessé de subsister au dedans malgré notre volonté, ce qui est altéré par la chute et ce qui demeure intact; c'est confondre « le corps de notions, objet composé, » et « la conscience, objet simple. » — Personne, je suppose, n'a jamais soutenu que le corps de notions fût demeuré intact; non-seulement les notions chrétiennes, mais les plus simples notions religieuses, je vais plus loin, les notions morales, viennent et vont, s'obscurcissent et s'éclairent, se perdent et s'acquièrent. Ici les ravages de la chute ont été aussi effroyables, aussi complets que dans les autres parties de cette unité indivisible qu'on appelle le moi humain. Mais les témoins de Dieu en nous, le sens intellectuel et le sens moral, qui protestent contre nous-mêmes au nom du vrai et du bon, ces témoins-là ne se sont pas pervertis par cela seul que nous avons ouvert la porte aux notions perverses; ils ne se sont pas tus, par cela seul que nous refusions de les écouter.

pied du Sinaï , se seraient écriés : « Nous sommes bons, car nous avons maintenant une loi ! » Ce que vous diriez d'eux, il faudrait le dire des hommes qui oseraient s'écrier : « Notre chute n'a pas été totale, car la loi cle la conscience subsiste pour nous condamner ! »

La conscience est si peu un mérite, qu'elle nous déclare très souvent avec une netteté parfaite la conduite que nous devons tenir, tandis que nous, nous sommes décidés à tenir une conduite opposée. Nous connaissons cet état, n'est-il pas vrai, chers amis? Cent fois, mille fois, en ouvrant cette Bible que je tiens là, ma conscience a énergiquement approuvé ce que j'y lisais; puis le cœur est venu, et la volonté, le moi enfin, et vous savez ce qui se passe alors.

Non-seulement la conscience nous condamne, mais, semblable jusqu'au bout à la loi, elle est dans bien des circonstances une excitation au mal. « La puissance du péché, c'est la loi. » Il est des actes, hélas ! dont le seul attrait consiste à être défendus par la loi écrite ou par la loi de la conscience.

Entendre mieux ce qu'elle dit, ce n'est pas toujours l'indice d'un progrès moral. Le païen auquel on a prêché l'Evangile, a désormais, pour employer cette expression, une conscience beaucoup plus « éclairée; » il connaît

beaucoup mieux ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter. Sera-t-il meilleur pour cela? Bien souvent il sera pire, car il agira contre sa conscience; la loi, en devenant plus claire, aura accru la puissance du péché et envenimé les rébellions du cœur.

Cela est si vrai, que les lumières de la conscience sont la condition première du crime irrémissible, de la rupture définitive avec Dieu , du péché contre le Saint-Esprit.

Pensez-vous que la conscience n'habite pas l'enfer? Nulle part, j'en suis sûr, elle ne parle plus net et plus haut. N'est-elle point, nous l'avons déjà vu, le redoutable aiguillon du malheur? Les âmes endurcies sauront, à n'en pas douter, que le bien est bien et que le mal est mal. Savoir et ne pas vouloir, savoir et ne pas aimer, n'est-ce pas l'enfer dès ici -bas ? « Les démons croient et frissonnent, »

Il importe de préserver avec un soin extrême le caractère moral de la conversion, et nous ne pourrons le préserver que si nous maintenons le vrai rôle de la conscience. Témoin impersonnel de Dieu dans l'homme et contre l'homme, elle peut tenir un langage très fidèle, sans que l'homme cesse d'être plongé dans le mal. Satan sait son catéchisme; il distingue à merveille ce qui est bon et ce qui est mauvais.

A quoi sommes-nous donc appelés? Qu'est-ce

que l'Ecriture désigne ainsi : « Avoir une bonne conscience. » — Oh! ce n'est pas l'état d'un homme dont la conscience est éclairée ; c'est celui d'un homme dont la conscience est obéie. Obéie ou non, la loi n'en subsiste pas moins ; mais bienheureux celui dont on peut dire qu'elle a été enfin gravée sur les tables de son- ;

cœur (i " '

La loi, vous le savez, ne suffit jamais à cette œuvre. Xi les préceptes révélés, ni la conscience ne triompheront de nos affections corrompues. Ce qui brise les cœurs, ce qui dompte les résistances, c'est l'ainour de Dieu en Jésus-

(1) Le lecteur me pardonnera d'avoir multiplié les notes dans cette partie de mon second discours; j'éprouve le besoin d'être très clair, très précis, sur un sujet qu'on a obscurci comme à plaisir. — D'ailleurs, au défaut de la Bible, l'histoire serait là pour réfuter les deux erreurs contre lesquelles je me suis élevé et qui ne vont à rien moins qu'à nier, l'une l'homme créature déchue, l'autre l'homme créature responsable. A ceux qui prétendent que la loi morale est inscrite au grand complet dans toutes les consciences, il suffit de rappeler les iniquités monstrueuses qui ont si long-temps été pratiquées en tout bien tout honneur par les plus honnêtes gens. A ceux qui prétendent que le sens moral n'est pas demeuré intact, il suffit de rappeler l'intégrité constante du témoignage qu'il a rendu, et en faveur des notions morales que possédait incontestablement l'antiquité païenne, et en faveur des grands principes moraux révélés par l'Evangile, et en faveur des applications de plus en plus étendues que ces principes reçoivent chaque jour.

Christ. Nous sentir mauvais à ce point et nous savoir aimés à ce point, contempler sur cette croix sanglante l'expiation de nos crimes, entendre cette yoix si sainte et si douce qui nous appelle, nom par nom, voilà ce qui nous ramène vers notre Dieu. Pour ceux qui ont véritablement passé par l'école de la conscience et de la loi, les accents de la grâce sont irrésistibles.

Pourquoi faut-il qu'on s'attache à les affaiblir ? Là encore je suis forcé de signaler en passant un des obstacles que les tendances de notre christianisme relâché opposent à l'œuvre de Dieu parmi nous. Je signale, je ne discute pas.

Christ a porté nos péchés ; son sang nous purifie de tous nos péchés ; Dieu a fait venir sur lui les iniquités de nous tous. — Telle est la foi simple et naïve que les chrétiens puisent dans leur Bible. Si vous m'ôtez l'expiation proprement dite, si le Sauveur n'est pas Sauveur dans te sens complet du mot, s'il n'a pas satisfait à ma place, que deviendrai-je, moi qui me sens encore vendu au mal, moi qui retombe sans cesse? Avant que l'union avec Dieu s'opère, il faut que le pardon de Dieu me saisisse ; avant que la sanctification commence, il faut que la justification s'achève; ce n'est qu'en qualité d'enfant de Dieu que je revêtirai les sentiments de la céleste famille. Et comment me sentirai-je enfant de Dieu , si ma grâce per-

sonnelle n'est pas prononcée, si ma réconciliation personnelle n'est pas opérée, si la mort de Christ n'a amené qu'une sorte de rapprochement général entre le ciel et la terre, si elle n'a fait que me rouvrir le chemin du ciel et me permettre de me sauver; si, au lieu de mon propre salut, vous m'annoncez le relèvement de l'humanité?

Grâce à Dieu, je vois s'accomplir autre chose dans les mystérieuses souffrances de Golgotha et du jardin (h:> Oliviers. ïl a porté nos péchés, et c'est pour cela qu'il a porté aussi nos douleurs, qu'il s'est chargé de nos langueurs; il nous a procuré le bonheur en nous assurant le pardon.

La conscience et la loi, la grâce et la croix, est-ce tout, chers amis? Est-ce assez? Non. Notre chute est si profonde, si complète, que ces deux moyens réunis ne suffisent pas à nous relever. Le Dieu qui nous montre notre misère et qui nous donne son Fils, doit nous donner encore le Saint-Esprit. Ce qu'il fait pour nous deviendrait inutile, s'il n'y ajoutait ce qu'il fait en nous.

Pourrais-je peindre assez vivement importance de cette œuvre, bien méconnue, qu'accom-

plit le grand Consolateur? Lui seul nous rend capables d'entendre ce que Dieu dit, de voir ce que Dieu fait, d'accepter ce que Dieu offre. Si notre conscience nous trouble, si le sacrifice de Christ nous émeut, si l'Ecriture trouve quelquefois le chemin de nos âmes, si les bonnes et saintes douleurs éclatent quelquefois en nous, si les vraies joies se font pressentir, nous le devons au Saint-Esprit. Comment nous , pécheurs, accepterons -nous l'Evangile, à moins que l'Esprit ne nous « ouvre le cœur? » Comment viendrons -nous vers Christ, à moins que l'Esprit n'accomplisse la solennelle promesse : « Il prendra ce qui est à moi et il vous l'apportera? »

Permettez - moi de contempler à loisir avec vous cette œuvre merveilleuse de l'Esprit,

l'œuvre du dedans. Rendons-nous bien compte du travail intime, de la crise profonde où s'élabore la conversion, surtout des nobles douleurs qui précèdent et engendrent les nobles joies. Voyons de quelle manière FEsprit-Saint, parlant à nos âmes de la loi qui condamne et du sacrifice qui expie , ouvrant nos oreilles aux avertissements de la conscience et aux invitations de la grâce, nous rend malheureux de ce malheur salutaire étroitement uni à la sainteté.

Pourquoi Pierre, sur la montagne, « ne savait-il ce qu'il disait? » Il rêvait le bonheur avant la souffrance, le repos avant le travail. — Décidément l'Evangile n'a pas de trait plus admirable, plus divin que sa doctrine du bonheur et du malheur; Votis pouvez consulter toutes les religions et lire tous les philosophes, vous n'y découvrirez rien qui rappelle, de près ou de loin , ces paradoxales paroles : « Heureux ceux qui pleurent ! »

Je me trompe, vous les trouverez avec une signification ascétique : la souffrance pour la souffrance, la guerre déclarée à la matière, au corps, aux jouissances de ce monde. Cela, chers amis, nous savons ce qu'il en faut penser et je n'ai pas à y revenir. — Qu'elles sont différentes les déclarations de mon Sauveur : « Yous pleurerez , et le monde se réjouira ! . . ;

Vous pleurerez; mais votre tristesse sera changée en joie ! »

La tristesse changée en joie, c'est la grande métamorphose de l'Evangile ; c'est la douloureuse délivrance de la femme qui se débat et qui gémit, et qui se réjouit ensuite de ce qu'un homme est né dans le monde, Yoyez-les, ces âmes qui ont connu les terreurs bienfaisantes de la loi, qui savent par expérience ce que coûtent les luttes journalières contre le péché ; voyez-les, elles sont heureuses et actives, elles marchent, elles combattent; leur félicité a quelque chose d'énergique et de viril, elle s'allie aux progrès, aux développements, e(, pourquoi ne pas le dire? aux repentirs.

Oui, l'enfantement et ses douleurs; oui, le repentir et ses hontes; oui, la bataille de la vie et ses blessures, voilà ce qui, par l'action de l'Esprit-Saint, ouvre nos cœurs aux joies divines des rachetés.

La route est étroite, elle est raboteuse. — - Un récit du célèbre Hawthorne nous représente sous un forme saisissante le procédé mis en usage par les hommes qui aspirent au bonheur facile, qui prétendent arriver aux joies de la piété avant d'en avoir connu les douleurs, qui , en un mot, veulent aller au ciel sans se gêner, fl y a des trains express qui y mènent. De quoi s'agit-il? De prendre les méthodes abrégées

de salut : croire ceci, pratiquer cela, payer sa place, s'installer dans un wagon. Et la* voilà, l'immense foule, qui glisse légèrement sur les rails ; on avance à toute vapeur ; point de travail, point de souci. On est content, on plaisante, on se montre du doigt les quelques voyageurs , qui , négligeant le chemin de fer, s'obstinent à suivre le sentier étroit et rocailleux, le sentier des siècles passés. Pauvres pèlerins, qui ne savent pas mettre à profit les inventions nouvelles! Us sont là, bâton en main, fatigués, en sueur ; ils cheminent lentement au travers des cailloux et des épines. Tenez, en voici un qui tombe et qui se relève meurtri. Et les gens des wagons de rire, au moment même où ils vont tous périr dans une effroyable catastrophe.

On n'arrive que par le sentier. Il faut la sainte tristesse au sujet du péché ; il faut le poids de la condamnation, pour que nous ayons soif de salut. « Les sacrifices de Dieu sont l'esprit froissé. » Vous les connaissez, ces douleurs du Psalmiste, ces douleurs qui seules expliquent ses joies : « Mon péché est continuellement devant moi; j'ai péché contre toi, contre toi proprement. » Vous l'avez entendu ce cri • « Mes iniquités ont surmonté ma tête , elles se sont appesanties comme un pesant fardeau, au delà de mes forces. »

Il y a des souffrances qui sont nos vrais titres de noblesse. Regarder aux cieux; aspirer à monter très haut et sentir qu'on reste très bas; entrevoir l'idéal et vivre dans la boue. Heureux ceux qui s'affligent quelquefois ainsi et qui pleurent plus leurs fautes que leurs infortunes î On peut, en effet, s'affliger de deux manières au sujet du péché. — Les uns déplorent les conséquences qu'il doit entraîner; les autres déplorent le péché lui-même. Je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces deux afflictions nous est recommandée par Jacques, quand il s'écrie : « Soyez dans le deuil et pleurez; que votre ris se change en deuil et votre joie en confusion de face; humiliez-vous devant le Seigneur, et il vous délivrera. »

Le deuil et la confusion de face, puis la délivrance : tel est l'ordre établi, non pas seulement dans l'Ecriture, mais dans les assises les plus profondes du monde moral. C'est en ce sens, chers amis, que Pierre nous dit à tous : « Celui qui a souffert en la chair a cessé de pécher, » et que Paul, exprimant la même pensée, ajoute : « Celui qui est mort est quitte du péché. »

Mourir; souffrir en la chair, c'est-à-dire dans le vieil homme ; subir la submersion absolue dont parle le Prophète : « Toutes tes vagues et tous tes flots ont passé sur moi ; » descendre à

ces « basses fosses, » d'où partent les véritables prières; se sentir pris entre le devoir évident et l'impuissance volontaire, entre la conscience et la chute ; se souvenir de la maison paternelle où il y a du pain en abondance, et mourir de faim ; voilà ce qui fait ces humbles, ces pauvres, ces petits enfants, au sujet desquels Jésus rendait grâces ; voilà ce qui fait ces âmes altérées qui soupirent après Dieu, « comme le cerf brame après le courant des eaux. »

On souffre beaucoup ainsi. Et comment eston délivré ? A une condition, toujours la même : il faut retourner à la maison paternelle, il faut dire : « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. » Toute conversion implique une confession, ou, pour mieux dire, une suite de confessions. Qui ne se confesse pas à Dieu ne saurait trouver le soulagement ; les coeurs qui s'ouvrent sont les seuls qui s'apaisent : « Quand je me suis tu, mes os se sont consumés. .. J'ai dit t Je ferai confession de mes transgressions à l'Eternel; et tu as ôté la peine de mon péché, »

Je parle, est-il besoin de le dire ? d'une confession sincère, d'une confession qu'accompagne un vrai repentir. Il y a bien des sortes de repentirs; Judas fléchissait jusqu'à en mourir sous le poids de son péché ! et cependant il n'y avait en lui ni conversion ni repentance.

148 SECOSD DISCOURS.

Soyons sévères envers nous-mêmes, envers nos tristesses, envers nos repentirs. Le chemin clu bonheur est semé de batailles. J'ai rappelé celle cle la conversion ; je devrais maintenant signaler aussi celles qui doivent la suivre et qui dureront jusqu'à la fin de la vie. L'œuvre du Saint-Esprit n'est pas achevée. Plus il nous a fait sentir Faction de la grâce, plus il nous rend incapables de supporter désormais le mal qui habite en nous. Or la sanctification n'est pas l'œuvre d'un jour, puisque le Tentateur redouble d'efforts. Tant que nous lui appartenions, il nous laissait presque en paix; nous avions en nous une sorte d'harmonie et de honteuse unité. Maintenant, voici la discorde, voici deux principes en présence , et la lutte réelle a commencé.

De là, chers amis, ce fait étrange à première vue et qui scandalise parfois les chrétiens : ils se sentent moins en paix, sous certains rapports, qu'ils ne Tétaient avant d'être nés de nouveau. — À vrai dire, ils sont entrés dans une voie où ils rencontreront encore beaucoup de combats et de labeurs.

Le métier de chrétien n'est pas un métier de fainéant. La paix, paix admirable, y est conquise chaque jour par la guerre; le bonheur, bonheur immense, y est au prix de plus d'une douleur. Une âme chrétienne doit être une âme

forte ; la vaillance est la qualité distinctive des soldats de Jésus -Christ. L'Evangile forge des caractères ; il nous apprend à vaincre et à nous vaincre, à nous détacher de nous-mêmes, à nous faire violence, à ramener vers la règle une âme qui s'en écarte toujours.

Il y a, par la force que Dieu donne, il y a à endurer des travaux; il y a à porter le poids du jour et de la chaleur ; il y a à défricher le champ en nous et hors de nous : « II faut que le laboureur travaille premièrement, et ensuite il recueille les fruits. »

En attendant, l'Esprit-Saint lui apprend à goûter cette parole dont la vie entière , dont l'éternité n'épuiseront pas la douceur : « Mon fils, tes péchés te sont pardonnes. »

Quelle parole mettre à côté de celle-là, soit pour abaisser, soit pour relever, soit pour sanctifier, soit pour rendre heureux? Ah, si nous connaissions pleinement « le don de Dieu, » nous connaîtrions pleinement aussi la joie de son salut, » et « l'Esprit d'affranchissement » nous soutiendrait.

Il nous soutiendrait, et non-seulement nous marcherions de joie en joie, mais nous marcherions de force en force ; un plus fort

vaincrait « l'homme fort » qui nous domine.

La Bible nous annonce deux affranchissements, et malheur à nous si nous n'en souhaitons qu'un seul! Après l'affranchissement de la condamnation, vient l'affranchissement du péché lui-même. Il nous a rachetés « de notre vaine manière de vivre. »

Rachetés, nous serons heureux. Je serais bien tenté de les décrire dès à présent ces fêtes de l'âme, ces félicités du progrès, ces plaisirs sérieux de l'obéissance, cette douceur de l'abandon filial, cette paix de la vie en Dieu. Ces choses-là sont ravissantes, même pour celui qui les aperçoit trop rarement et de trop loin, qui les devine plus qu'il ne les goûte. On se sent entraîné à en parler ; mais je dois me renfermer avec scrupule dans la portion de notre sujet que nous étudions aujourd'hui.

Je ne saurais mieux compléter ce que je me suis efforcé de vous en dire qu'en retournant avec vous aux béatitudes de l'Evangile, à ces belles paroles de Jésus-Christ que je vous lisais en commençant.

Voulez-vous connaître les conditions du bonheur? Montez avec moi sur la montagne et écoutez cette voix qui répète : Heureux ! heureux ! heureux !

« Heureux les pauvres en esprit ! » « Heureux ceux qui pleurent! » « Heureux les débonnaires ! » « Heureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice ! » — Dans cette première partie des béatitudes, le Seigneur caractérise essentiellement les dispositions qui précèdent et préparent la conversion.

Les pauvres en esprit ne sont pas du tout les

esprits bornés. Jésus-Christ ne rattache pas ici le bonheur chrétien à la médiocrité ou à l'ignorance. Les niais, les ignares qui repoussent la conversion et se jettent dans la frivolité, ne sont pas rares assurément; et elles ne sont pas rares non plus, Dieu merci, les intelligences fortes et éclairées qui éprouvent à la fois le dégoût du monde et le goût de l'Evangile. Il ne s'agit donc pas de déclarer la guerre à la science ou à l'esprit, d'empêcher un de ces développements élevés auxquels le christianisme nous appelle, lui qui veut une.vie pleine et des hommes complets. Augustin a donné une belle définition de la joie : « La joie par la vérité. » Oui, par la vérité; oui, par la lumière; tout se tient et se lie au point de vue du ciel, la vérité, la lumière, la vie, le bonheur.

Il y a place au ciel pour les savants et pour les ignorants, à condition, j'en conviens, que les uns et les autres seront « pauvres en esprit. » Pauvres en esprit, c'est-à-dire humbles, et simples, et débonnaires (car je suis forcé d'anticiper ici; entre les pauvres d'esprit et les débonnaires , ces deux classes de bienheureux, le rapport est tel que je ne veux pas les séparer). — Débonnaires, simples, l'admirable disposition! Comment sans elle arriverions-nous à la foi? Les pauvres en esprit sont droits ; ils ne cherchent ni beaucoup de difficultés, ni beaucoup de dis-

cours; ils se prennent eux-mêmes tels qu'ils sont, et prennent aussi la Parole de Dieu telle qu'elle est. Or, chers amis, les abus de l'analyse ont fait tant de ravages parmi nous, le scalpel a tué tant de bonheurs, qu'entre tous les traits peut-être que je voudrais vous recommander, aucun ne me paraît plus important que celui-ci dans la question qui nous occupe. Soyons simples, aimons Jésus-Christ avec simplicité, lisons l'Ecriture avec simplicité, obéissons avec simplicité, jouissons des grâces de Dieu avec simplicité, souffrons de nos épreuves avec simplicité; au milieu des grâces et des épreuves soyons chrétiens, ou en d'autres termes, heureux, avec simplicité.

Il ne nous manque souvent, pour être joyeux, qu'un peu plus de simplicité en Christ. Les débonnaires sont rares, les pauvres sont rares; en esprit, à nos propres yeux, nous sommes disposés à nous croire quelque chose. Et ainsi nous en venons à discuter, à disséquer, à refaire l'Evangile, à dessécher la vie. Notre orgueil se met en travers; c'est lui qui ne veut pas que nous soyons pauvres ; c'est lui qui ne veut pas que nous pleurions.

Pleurer, sentir ses misères, marcher ensanglanté par les aiguillons de la loi, pleurer sous le poids de la condamnation, tout cela n'est pas possible tant que nous nous estimons nous-

15k SECOND DISCOURS.

mêmes. Je n'insiste pas sur ces salutaires douleurs, chers amis; nous n'avons cessé de nous en occuper dans ce discours, qui pourrait presque passer pour un commentaire de la parole : « Heureux ceux qui pleurent! » Nous l'avons vu, pour connaître la douceur de l'Evangile, il faut en avoir connu l'austérité ; ces christianismes adoucis, ces christianismes mondains, qui n'imposent pas de vrais sacrifices, qui n'exigent pas de complets changements, et pour tout dire, qui nous dispensent de là conversion , ces christianismes si peu rigoureux, sont des christianismes cruels. Les sévérités de l'Evangile sont le sel de l'Evangile : « Du fort est procédée la douceur. » L'énigme de Samson est toujours posée devant nous. L'avons -nous résolue? Connaissons-nous cette douceur infinie , ces rayons de miel qui procèdent « du fort? » La conscience et la loi nous ont-elles fait leur rude guerre ? Avonsnous passé, passons-nous chaque jour encore, par les luttes du dedans ? Sommes-nous, en un mot, de ceux auxquels Jésus disait : « Heureux ceux qui pleurent? »

Alors nous sommes aussi de ceux auxquels il dirait : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice! » Autant il est difficile de distinguer complètement les pauvres en esprit et les débonnaires, autant il est impossible d'établir

une séparation quelconque entre les affligés et les affamés. Les affamés de justice qui sont-ils, sinon ceux qui se sentent dépourvus de justice propre? Je n'ai rien, rien que des péchés; je suis misérable, je suis condamné, je me condamne et me déteste moi-même; ah, quelle faim et quelle soif j'éprouve! Quelle faim et quelle soif de grâce, de pardon, de lumière, de vie, de liberté ! Comme je me courberai sur mes deux genoux, pour puiser de mes deux mains ces eaux vives qui jaillissent jusque dans la vie éternelle !

Si les premières béatitudes semblent se rapporter principalement aux dispositions qui préparent la conversion et par conséquent le bonheur, les dernières semblent avoir principalement trait aux dispositions qui suivent, à celles que crée la foi. En entendant le Sauveur qui s'écrie : « Heureux les miséricordieux ! Heureux ceux qui sont purs de cœur ! Heureux ceux qui procurent la paix ! Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ! » je l'entends qui s'écrie : Heureux ceux qui croient !

Croire, avoir donné son cœur, avoir mis le pied sur le roc, avoir échappé aux misères du scepticisme, aux « peut-être, » aux « j'espère; »

avoir remplacé la servitude contre nature du péché par cette sainte dépendance qui est la liberté des enfants de Dieu ; lire sa Bible comme une révélation infaillible; prendre les grandes doctrines telles qu'elles se donnent, la chute, le salut, la sainteté, et le bonheur enfin, qui s'affaiblit lorsque les autres doctrines sont affaiblies; posséder la paix des humbles qui échappent aux curiosités dangereuses et ne prétendent pas connaître au delà de ce qui est écrit; avoir unPère, un Rédempteur, un Consolateur fidèle, les avoir dans la vie, et dans la mort, et dans l'éternité; qu'est-ce que cela, sinon être entré dans l'état nouveau que nous ouvre la conversion, dans l'état où nous devenons capables d'être miséricordieux, purs de cœur, pacifiques, témoins indomptables de la justice ?

Hélas , nous devrions être tels ; le sommesnous? Le sommes-nous du moins en quelque mesure ? Question humiliante, mais nécessaire, qu'il faut poser souvent, car nous sommes toujours portés à nous payer d'apparences, de vaines formes, d'impressions passagères, d'émotions et d'illusions. Or l'enseignement entier de Jésus-Christ, toujours dirigé vers les conséquences pratiques de la foi, a préparé le grand avertissement de Jacques : « La foi qui n'a pas les œuvres est morte en elle-même. »

Où sont nos œuvres ? Nous nous déclarons

heureux de croire, et nous avons raison, si nous croyons en effet. Croyons-nous? c'est-àdire, vivons-nous ? Le Seigneur, qui nous voit et qui lit dans nos âmes, dirait-il, dit-il, en parlant de vous, de moi : Heureux celui-ci ?

Sommes-nous miséricordieux? Alors cela va bien, nous sommes heureux, « la miséricorde brave le jugement. » De notre nature, nous sommes secs, durs, sans pardon, et même chez les plus doux cette aimable qualité qu'on appelle la bonté naturelle ne ressemble en rien à la miséricorde. Elle a certes son charme et son prix, il fait bon vivre auprès de ces hommes bienveillants autour desquels s'établit comme un rayonnement d'affectueuses sympathies ; cependant la bonté naturelle ne se transforme en miséricorde que lorsque l'œuvre profonde de la conversion s'est accomplie. Vinet l'a dit : « Otez le devoir, il vous reste le tempérament. » Or la miséricorde est une bonté imprégnée de devoir, une bonté qui habite tout près de la conscience, qui sait que « la charité est une partie de la justice, » qui s'inquiète des âmes, qui ne borne pas sa sollicitude aux choses du temps présent, qui se place au point cle vue de l'éternité. La miséricorde a tout le sérieux d'un fait moral, et conserve néanmoins (quand elle est ce qu'elle doit être) la grâce qui appartient aux mouvements spontanés,

aux instinctives délicatesses des .cœurs aimants. Elle accomplit des miracles dont la bonté naturelle est incapable ; elle a pitié du méchant et déteste la méchanceté; elle pardonne les offenses, et ce n'est pas sa légèreté qui les pardonne, c'est sa volonté renouvelée ; elle surmonte le mal par le bien, mais il ne lui arrive pas de les confondre dans une molle condescendance pour tous les actes et pour tous les principes. La miséricorde descend tout droit du ciel ; elle n'habite que chez ceux qui sentent qu'il leur a été fait miséricorde. La miséricorde otîre à nos regards un des plus grands spectacles qu'il soit donné à nos regards de contempler çà et là sur la terre.

Sommes-nous purs de coeur ? Alors cela va bien, nous sommes heureux. — Purs de cœur! S'il est un mot qui me force à rentrer en moimême et me fasse sentir le besoin d'une grâce gratuite, c'est celui-là. Certes, à moins d'un changement radical, nous ne pouvons pas dire que la pureté habite en nous. « L'imagination du cœur des hommes, est-il écrit, n'est que mal dès leur jeunesse. »

Procurons -nous la paix? Alors cela va bien, nous sommes heureux. Pour procurer la paix, il faut l'avoir. Voyez-les, les vrais pacificateurs; ils répandent la paix autour d'eux, parce que leur cœur en déborde. Il est doux d'habiter dans

leur voisinage ou sous leur toit. L'union, l'affection, la confiance mutuelle y naissent comme d'elles-mêmes ; et néanmoins les discussions n'y sont pas supprimées, les problèmes n'y sont pas évités. Tout y est libre, sincère, viril; mais aussi l'esprit d'amour et de débonnaireté a passé par là.

Enfin sommes-nous de ceux qui endureraient au besoin la persécution pour la justice ? Alors cela va bien, nous sommes heureux. — Et qui donc est prêt à accepter de véritables opprobres, à accomplir de vrais sacrifices ? Qui donc, si ce n'est celui qui est né de nouveau? Il est aisé, chers amis, de s'écrier comme Pierre : « Quand même tous les autres t'abandonneraient, moi je ne t'abandonnerai pas. » L'esprit est prompt, la chair est faible. C'est à ses enfants que Dieu donne de souffrir avec lui. « Si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui. »

Tout cela est le bonheur, parce que tout cela est la liberté; il n'y a d'heureux que l'homme libre. Plaignez le pauvre esclave, plaignez l'infortuné que maîtrisent ses passions, l'ambition, l'avarice, l'envie, et l'affreux égoïsme qui sous tant de formes diverses dévaste nos cœurs et nos vies. Les passions nous font souffrir, pâtir, le mot le dit et l'expérience de chacun de nous ne l'a que trop confirmé . Oh,

qui nous donnera de briser nos chaînes (toutes nos chaînes; ces passions qui survivent, ces interdits que nous ménageons sont les vrais obstacles à notre bonheur)! Qui nous donnera d'être semblables aux arbres plantés près des ruisseaux d'eau, « qui rendent leur fruit dans la saison et dont le feuillage ne se flétrit pas ! »

J'ai fini ; et cepeudant je ne puis pas retenir l'impression d'un sentiment qui pèse sur mon cœur, et sur les vôtres aussi peut-être. Nous avons médité ce mot, ce mot si grand et si doux que Jésus-Christ proclame huit fois de suite à l'entrée de son ministère terrestre, comme pour montrer de la main le but auquel il veut conduire ses rachetés ; nous avons répété et répété encore : Heureux! Et cependant qu'y a-t-il au fond de nos âmes? Confessons-le : du mécontentement.

L'autre jour j'essayais de vous peindre le mécontentement des mondains; aujourd'hui je devrais vous peindre, chose honteuse ! le mécontentement des chrétiens eux-mêmes. Nous avons des habitudes de murmure secret à l'égard de Dieu ; nous avons un esprit de jugement à l'égard des hommes. Oui, parmi les frères, oui, au sein des Eglises les plus évan-

géliques, on rencontre, on rencontre beaucoup de plaignants et de mécontents.

Pourquoi cela, chers amis ? parce que nous nous occupons trop d'examiner les autres, et parce que nous nous examinons trop peu nous-mêmes. — Les autres ne nous aiment pas assez! Les autres ne nous visitent pas assez! Les autres ne font jamais assez pour nous !

Et nous, faisons-nous assez pour les autres? C'est ainsi, ainsi seulement, que la question devrait être posée ; et ainsi posée, loin d'enfanter le murmure, elle produirait l'humiliation, la gratitude et la paix.

Je sais bien que, de toutes les leçons de l'Evangile, la dernière que nous consentions à recevoir c'est celle qui nous apprend à dire : a Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » C'est la dernière leçon, à moins que celle-ci ne vienne encore après : Considérez les autres comme plus excellents que vousmêmes. — Au fond, notre mécontentement se compose d'exigence et d'orgueil. Christ est venu pour détruire ces choses-là ; lorsque les anges célébraient sa naissance, ils ne chantaient pas seulement : « paix sur la terre, » ils ajoutaient : « bienveillance clans les hommes. » Sans bienveillance il n'y a point de paix, point de bonheur.

Nous avons, cela est évident, à devenir dé-

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