SECOND DISCOURS. CONDITIONS DU BONHEUR
bonnaires; si la débonnaire té est une des préparations les plus nécessaires de la foi, elle est aussi un de ses fruits les plus savoureux. Les chrétiens complets sont débonnaires, et les débonnaires sont heureux. Il y a des sources inépuisables de paix dans cette disposition indulgente et douce qui fait que notre âme n'est pas compliquée, qu'elle aime et se confie avec simplicité. Les débonnaires trouvent toujours qu'on en fait trop pour eux; et à cause de cela les débonnaires auront « joie sur joie en l'Eternel. »
Ainsi apparaît devant nos yeux le vrai repos, qui n'est pas l'inaction, qui se concilie avec le travail, avec la lutte, avec le progrès, et qui renferme en même temps les inépuisables délices de la confiance en Dieu et de l'amour fraternel. « L'Esprit .de l'Eternel les a menés tout doucement, comme une bête qui descend dans la plaine. »
Mais je m'arrête. Ceci touche à la dernière partie de notre étude, la possession du bonheur.
LA
« Or nous savons que toutes choses contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu, c'est-à-dire de ceux qui sont appelés selon son propos arrêté. Car ceux qu'il a préconnus il les a aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il soit le premier-né entre plusieurs frères ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, ils les a aussi glorifiés.
« Que dirons-nous donc à ces choses ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Lui qui n'a point épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, comment ne nous donnerat-il point aussi toutes choses avec lui? Qui intentera accusation contre les élus de Dieu ? Dieu est celui qui justifie. Qui condamnera? Christ est celui qui est mort, bien plus, qui est ressuscité, qui même est à la droite de Dieu, et qui même prie pour nous. Qui nous séparera de l'amour de Christ? Sera-ce l'oppression, ou l'angoisse, ou la persécution, ou la famine, ou la nudité, ou le péril, ou l'épée, ainsi qu'il est écrit : Nous sommes livrés à la mort pour l'amour de toi tous les jours et nous sommes estimés comme des brebis de la boucherie? Au contraire, en toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés; car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne nous pourra séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur. » {Romains VIII.)
Nous sommes arrivés, chers amis. Le travail de la conversion est accompli, le vrai bonheur est assuré, le jour où nous pouvons prononcer, humblement mais fermement, ces magnifiques paroles, à côté desquelles le langage humain n'a rien à placer : a En toutes choses nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. »
Plus que vainqueurs ! Et en toutes choses ! — Cherchez une sécurité plus triomphante, une paix plus sûre, une plus solide retraite de bonheur ! Aussi l'Apôtre, du fond de sa forteresse, semble-t-il défier toutes les attaques de l'ennemi : Qui accusera? qui condamnera? qui séparera de l'amour de Christ? Viennent les tribulations et les angoisses, les persécutions, la faim, la nudité, le péril, l'épée; viennent
les assauts de la mort, et de la vie, et des anges, et des choses présentes et des choses à venir ; rien, non, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur.
L'homme s'est réfugié dans le pardon et dans l'amour de Dieu : « Le passereau a bien trouvé sa maison et l'hirondelle son nid. » Notre maison, notre nid, veux-je dire, le voilà; nous sommes entrés chez nous. Qu'on y est bien! Quel abri on trouve « sous les bras éternels ! » Comme nous sentons que nous étions faits pour cela ! Tant que nous avons erré au loin dans notre révolte, dans nos vains plaisirs, une tristesse mortelle, une tristesse don de Dieu et sollicitation persistante de Dieu en nous, n'avait cessé de peser sur nos cœurs. A nos meilleures heures, notre joie ressemblait à celle des moissonneurs mélancoliques de Léopold Robert ; plus souvent, comme ses pêcheurs qui se préparent à prendre la mer, nous roidissions nos âmes afin d'affronter la destinée.
Ainsi faisaient les plus vaillants, les plus gégéreux. Les autres, nous avons vu leur histoire et nous savons à quoi nous en tenir sur leurs bonheurs. — Maintenant, tout est changé : ce que le péché avait ruiné, la grâce l'a rétabli ; l'homme est retourné vers ses origines; l'image divine, si longtemps effacée, a reparu
sur son front. Maintenant on peut lui adresser cette invitation qui auparavant semblait être une amère raillerie : « Soyez toujours joyeux. » Maintenant il peut entendre sans les trouver étranges les salutations du Seigneur ressuscité à ses disciples, ces salutations si douces, si pleines de victoire et de promesse : « Joie vous soit ! joie vous soit ! la paix soit avec vous ! »
Etre heureux, ce n'est pas seulement le privilège des chrétiens; c'est encore leur devoir. Oui, nous l'oublions trop, l'absence de joie est une désobéissance, une ingratitude, une incrédulité. « Servez l'Eternel avec allégresse; venez au-devant de lui avec un chant de joie. » Ces chants -là ne retentissent pas assez parmi nous; nous ne savons pas assez goûter et répandre le bonheur. Notre longue étude n'aurait pas été tout à fait perdue si elle nous avait appris, d'abord à sentir notre misère, ensuite à comprendre notre félicité ; si elle nous avait enseigné les larmes et l'action de grâces.
Vous l'avez compris, chers amis, je ne viens pas ici vous imposer de la part de Dieu une joie de commande. Arrière les uniformes ! nous n'en voulons d'aucun genre. Pas plus le jargon de la joie, que celui de la foi, ou de l'humilité »
ou du repentir. Il est naturel, il est bon que la félicité des enfants de Dieu soit aussi diverse que leur destiné. Ici une douce sérénité ; là de vives aspirations; ailleurs une joie sérieuse, austère, et qui brille comme au travers des pleurs; plus~toin, cette franche gaieté à laquelle j'ai déjà rendu hommage et dont il faut marquer nettement la place légitime au milieu de nous; tout cela sera saint, si tout cela est simple, sans apprêt, sans parti pris, si tout cela exprime les vrais sentiments d'une âme qui s'est donnée à Dieu, qui en lui peut braver avec l'Apôtre les tribulations et l'angoisse, mais qui sent néanmoins leurs douloureuses étreintes, car notre Père céleste ne nous envoie pas les épreuves pour que nous y demeurions insensibles.
Ceci m'amène à considérer un des côtés les plus importants et les moins compris du bonheur chrétien.
Je veux aller sans retard au-devant de craintes que je connais, que je comprends. Les affligés redoutent ces théories tout d'une pièce qui semblent leur reprocher leur douleur. Il arrive trop souvent que de lourdes mains viennent fermer brutalement toutes les plaies vives. « Essuyez vos yeux, étouffez vos soupirs; s'il reste dans votre vie des misères et des combats, vous êtes infidèles. » Voilà ce que disent ou semblent dire certains prédicateurs de l'Evangile.
Je n'aurais pas pu vous tenir un pareil langage, car il me fait littéralement horreur. Rien ne me révolte comme de voir chapitrer les chrétiens qui pleurent. Ah, Celui qui a versé ici-bas des larmes sur l'endurcissement de ses adversaires et aussi, ne l'oublions pas, sur l'affliction de ses amis, celui-là ne nous donne certes pas dans ce sens son commandement : ce Soyez toujours joyeux. »
Cela est si vrai, que le sujet du bonheur pourrait être traité à cette tribune par un chrétien en larmes. Mieux qu'un autre peut-être il nous parlerait de la vraie joie ; mieux qu'un autre il peindrait l'éclat de ces doux rayons qui descendent jusque dans nos abîmes, qui y descendent en venant du ciel.
On croit rêver lorsqu'on entend soutenir, quelquefois par des hommes éclairés et pieux, que la foi supprime les douleurs, que les douleurs ne sont même qu'une cause de joie et que le mot de l'Evangile sur le sujet qui nous occupe doit se chercher dans un verset de Jacques qu'on isole de tout le reste de l'Ecriture, afin d'éviter les rapprochements qui en compléteraient et en éclairciraient l'interprétation : « Lorsque vous rencontrerez diverses épreuves, estimez -les comme une entière joie. »
Avant d'examiner le sens de ce passage (et en vérité, pour le comprendre il suffirait de lire jusqu'au bout), je me tourne vers vous, chers amis, et je vous demande s'il est quelqu'un dans cette assemblée, quelque chrétien plus avancé, plus spirituel que les autres, qui soit parvenu, non pas seulement à trouver un
sujet d'entière joie dans cette pensée que l'épreuve lui vient de Dieu et que par sa grâce elle produira la patience, mais à découvrir que l'épreuve n'est pas l'épreuve, qu'elle ne renferme ni amertumes ni douleurs.
J'ignore les circonstances de votre vie, et cependant je sais ceci : Devant moi, à ma droite et à ma gauche, J'ai des douleurs, des âmes meurtries et gémissantes. Il y a ici des blessures qu'une main paternelle a faites et que rien ne cautérisera ; elles seront toujours ouvertes; les puissantes consolations de l'Evangile y mettent leur baume, elles ne les empêchent pas de saigner. On va ainsi jusqu'au bout, brisé, mutilé, atteint dans ce qu'on avait de meilleur; on va, et toutes les joies de la terre sont désormais couvertes d'un voile cle deuil.
Depuis que je connais des chrétiens, je les vois pleurer. Les tourmentes ne leur sont pas épargnées ; on peut dire que les jugements de Dieu commencent par sa maison. Et souvent l'épreuve ne se présente pas simple ; des complications inattendues viennent l'aggraver. A côté des grandes douleurs surgissent les petits chagrins, les soucis, les inquiétudes, les difficultés de la vie; on aurait supporté la douleur, on succombe aux difficultés. C'est alors que l'âme entière est envahie « et qu'un abîme
appelle un autre abîme au son de ses canaux. »
Et l'on nous déclare que le privilège du chrétien est de ne pas pleurer! Il est bien autre, bien plus grand , bien plus riche, nous verrons cela, chers amis; achevons de mettre les faits en évidence et de les opposer à une grossière théorie. L'Evangile n'est pas un système en l'air; s'il atteint au ciel, il s'appuie sur la terre, il s'y appuie fermement, tenant de partout aux faits et faisant cas des réalités. Prenons garde de bâtir dans les nuages !
Oui, les souffrances de la vie ordinaire existent chez les enfants de Dieu. Ni les séparations, ni les brisements, ni les ruines, ni les maladies ne sont pour eux, par eux-mêmes, des sujets de joie. Ils connaissent cette douleur, amère entre toutes : la froideur de ceux que nous aimons , « aimant plus , je suis moins aimé. » Ils connaissent cette autre douleur : l'impuissance pour le bien.
Et cette douleur qu'on nomme la fatigue de l'existence, voyez-vous que les chrétiens en soient préservés ? La lassitude qui nous prend lorsque les ressorts s'usent, lorsque les travaux s'accumulent, lorsque la vigueur s'en va, lorsqu'une charge journalière qui dépasse nos forces nous a en quelque sorte épuisés, n'est-il pas vrai que plusieurs d'entre
vous en ont fait l'expérience? Le mal de la pensée les a rongés; l'énergie physique a disparu, peut-être avant l'âge; de navrantes expériences ont dissipé les illusions d'autrefois; et maintenant on est là, courbé, abattu, vieilli.
Àh, j'ai hâte d'indiquer le complément de ma pensée : le cœur ne vieillit pas, et ceux qui ont goûté combien le Seigneur est bon, savent comment on se décharge sur lui de son fardeau ; il y a une invincible jeunesse chez les vieux chrétiens, « les plumes leur repoussent comme aux aigles; » leur verdeur, leur foi toujours forte , leur vie en Dieu , leur marche vers le ciel, et on peut presque le dire, leur entrée dans l'éternité , tout cela n'a rien de commun avec les molles lassitudes, les écrasements sans espoir et sans ressource, les mornes ennuis, qui viennent si vite marquer le déclin des carrières mondaines. — Cependant cette douleur aussi est une douleur, cette épreuve aussi est une épreuve.
Les épreuves sont des épreuves, et j'ajoute, au risque de passer pour un chrétien bien peu sublime, les biens sont des biens. La santé, l'aisance, les dons de l'intelligence, la tranquil-
lité de vie, l'absence des grandes inquiétudes et des grandes douleurs, autant de motifs d'actions de grâces. L'apôtre Paul priait pour la guérison de ses frères et les invitait à prier eux-mêmes pour que Dieu leur accordât « une vie paisible et tranquille. »
A en croire certaines théories, nous devrions prier au contraire pour obtenir des maladies, des troubles, des persécutions ! Toute épreuve n'est-elle pas le sujet d'une entière joie ! — Je l'ai déjà fait remarquer, on s'arrête trop vite dans la lecture du passage; le verset troisième de Jacques, sans aller plus loin, explique le second : « Estimez-la comme une entière joie, sachant que V épreuve de votre foi produit la patience. » Tel est le motif, et quel chrétien n'en a compris l'importance? Si l'épreuve ne semble pas d'abord être un sujet de joie, si elle ne l'est pas en elle-même, si Dieu frappe son enfant afin qu'il le sente, il naît ensuite « un fruit paisible de justice, pour ceux qui sont exercés par ce moyen. »
Le fruit de justice est un sujet de joie ; les coups de verge ne le sont pas. Soyons simples, chers amis ; je vous le recommandais dimanche passé, je vous le répète aujourd'hui. Jésus n'a jamais dit : Ne pleurez pas. Il a dit, au contraire : « Pleurez avec ceux qui pleurent. » Si un jour la parole : « Ne pleure pas, » s'é-
cliappe de ses lèvres, c'est qu'il va y joindre cette autre parole : « Jeune homme, lève-toi, » et il le rendit à sa mère. Il ne défend les larmes qu'en les essuyant.
Vous vous rappelez cette béatitude : « Heu reux ceux qui sont persécutés pour la justice.... Réjouissez-vous alors et tressaillez de joie. » Réjouissez-vous; et pourquoi? A cause de la persécution elle-même? Non, mais « parce que votre salaire est grand clans les cieux, car c'est ainsi qu'on persécuta les prophètes qui furent avant vous. »
Que s'est-il passé dans tous ces cachots où les confesseurs de Jésus-Christ ont rendu leur témoignage ? N'y a-t-il eu là ni larmes ni douleurs à cause de l'épreuve? Ne le croyez pas; il y a eu souffrance réelle, mais aussi quelle joie! quel sentiment de la présence de Dieu! quel bonheur d'offrir quelque chose à celui qui nous a tout donné ! quelle vue rapprochée du ciel ! — Je me rappelle que le jour où j'eus le privilège de pénétrer dans la cellule d'une humble chrétienne qui me permettra de la mentionner ici avec respect, je fus frappé de la simplicité avec laquelle se manifestaient en elle ces deux mouvements également légitimes et vrais, celui qui nous fait sentir le poids de l'épreuve, et celui qui nous fait découvrir dans l'épreuve le motif « d'une entière joie. »
Pierre n'écrivait pas aux persécutés de son temps : Vous ne devez pas souffrir. Il leur écrivait : « Si même vous souffriez à cause de la justice , vous seriez bien heureux .... car il vaut mieux que ce soit en pratiquant le bien que vous souffriez, si telle est la volonté de Dieu, qu'en pratiquant le mal. »
L'auteur de l'épitre aux Hébreux tient le même langage, sympathique, humain, étranger aux raffinements d'une fausse spiritualité. 11 reconnaît que ses frères ont enduré « un grand combat de souffrances. » Puis il ajoute : « Vous avez accepté avec joie F enlèvement de vos biens, sachant que vous avez en vous-mêmes dans les cieux des biens meilleurs et perma nents. »
Cette joie du sacrifice, même le plus douloureux, lorsqu'il s'accomplit pour l'amour de Christ et les yeux fixés sur les félicités éternelles, tout chrétien pourra, sinon l'éprouver, du moins la comprendre. C'est en ce sens que Paul a dit aux membres de l'église de Colosses : « Je me réjouis dans les souffrances que j'endure pour vous, » lui qui n'hésitait pas à rendre grâce parce que le Seigneur l'avait « délivré de la gueule du lion, » lui qui ne se croyait pas tenu de prétendre que ses souffrances n'eussent pas été des souffrances. Elles avaient été très douloureuses et très réelles, mais il s'en
glorifiait comme un soldat se glorifie de ses cicatrices : « En blessures, excessivement ; en prison, bien plus; en morts, souvent; cinq fois j'ai reçu des Juifs quarante coups moins tin; trois fois j'ai été battu de verges; une fois j'ai été lapidé... » Et toutes ces choses ont bien été pour lui des afflictions positives, car il les assimile aux afflictions morales que lui causent le souci des Eglises ou les chutes de ses frères.
Il n'y a point de douleurs chez les rachetés, parce que leurs épreuves perdent leur caractère d'épreuves en devenant le sujet d'une entière joie !
Ah , je les vois d'ici qui se lèvent pour protester, tous ces grands serviteurs de Dieu qui en tout temps ont senti dans leurs âmes la mystérieuse rencontre de la joie et de la douleur; qui ont beaucoup aimé, beaucoup espéré, beaucoup joui, et qui en même temps ont beaucoup gémi, beaucoup souffert, qui ont fléchi sous le poids de la vie. — Suivez un Moïse dans le long voyage du désert; interrogez Elie lorsqu'il s'en va seul, proscrit, maudit par son peuple; mesurez ce qu'il y a de fatigue et d'accablement clans la seconde épître à Timothée ;
écoutez le vaillant Luther à l'époque où ses forces s'épuisent, où les misères de sa grande œuvre semblent se dresser en bataille contre lui, où la croix qu'il porte lui meurtrit les épaules. Bien plus, regardez autour de vous, chez les chrétiens les plus humbles, dans les vies les plus simples, là où n'apparaissent en rien ces luttes gigantesques et ces lourdes responsabilités ; découvrirez-vous un seul homme, je dis un seul, qui pense que l'épreuve ne fait pas souffrir ?
Jésus, lui, ne le pensait pas. Il ne consolait pas Marthe et Marie en leur disant ; « La douleur est une joie ; essuyez vos yeux, vous êtes bien heureuses. » Il faisait mieux, il pleurait avec elles. — Et pour lui-même, dans l'accomplissement de son sacrifice volontaire, son amour a-t-il supprimé la douleur? Je le demande à ceux qui ont arrêté sérieusement leur pensée sur l'agonie mystérieuse de Gethsémané. Qu'est-ce donc que ce cri répété trois fois : « Mon père, s'il est possible!... » S'il est possible ! oh , que cette coupe est amère ! oh, qu'elle est répugnante ! oh, comme la souffrance est bien la souffrance ! Il est semblable à nous en toutes choses, l'homme Jésus qui prie ainsi, « en toutes choses excepté le péché, » ne l'oublions pas. Souffrir de ses souffrances ce n'est donc pas pécher.
Je suis presque honteux d'avoir à rappeler ces choses. Mais il faut le faire, et fermement, car sous prétexte de s'élever aux sublimités, on se dispense, selon l'usage , de remplir les devoirs tout ordinaires. Dans cet évangile perfectionné nous retrouvons notre vieil ennemi, le christianisme égoïste. Qui dira jamais ce qu'il y a de sécheresse au fond des élans mystiques et des mutilations de l'ascétisme?
Les stoïques, chrétiens ou non, sont toujours les mêmes : pour supprimer la souffrances, ils commencent par se débarrasser de leur cœur. Dieu a envoyé une grande épreuve, il Ta envoyée pour qu'elle fût sentie, pour qu'elle fit son œuvre ; notre premier soin est de nous en défaire. Cette affection profonde dont nous ne pouvons plus jouir ici-bas, c'est presque, que sais-je? une idole brisée! Nous cherchons à « nous détacher des créatures; » et nous n'y parvenons que trop, car il nous convient d'être vite consolés.
Ne la reconnaissez-vous point cette fausse spiritualité, qui se fait plus spirituelle que la Bible, vrai moyen de l'être infiniment moins ? Ne les reconnaissez-vous point, ces prétendus bonheurs chrétiens qui font peur et qui font
froid? Oui, je me sens glacé au contact de ces vies où tout est sec, cassant, où rien d'humain ne semble plus subsister, où le cœur ne bat plus. Retraite, détachement, perte en Dieu, tout semble arrangé pour offrir le moins de prise possible aux coups de la douleur. Il s'agit de ne pas souffrir, de ne pas pleurer.
L'Apôtre écrivant aux affligés de Thessalonique posait bien autrement la question; il ne les invitait pas à ne pas pleurer, mais à pleurer autrement : « Ne pleurez pas comme ceux qui n'ont point d'espérance. » Yoilà la vérité simple et sainte. De même qu'on offrit à Jésus sur la croix une mixture de vin et de myrrhe, de même le monde nous présente toujours à l'heure des douleurs le funeste et honteux remède de rétourdissement. Jésus refusa ; refusons aussi.
Qu'elles sont belles les consolations de l'Evangile, lorsqu'elles transfigurent la douleur sans l'éteindre, lorsqu'elles adoucissent la plaie sans la fermer! Qu'il fait bon s'en approcher avec sympathie et respect, de ces âmes aimantes, profondes, qui savent pleurer en Christ, qui regrettent, qui se souviennent! Là tout est vrai, dans la souffrance et aussi dans le bonheur. Le bonheur chrétien a besoin de vérité; il ne se fonde ni sur la sécheresse, ni sur l'égoïsme, ni sur l'oubli.
L'oubli, cette trahison envers les êtres aimés, l'oubli, ce second linceul cle nos morts, il faut le laisser à sa place, parmi les misères les plus humiliantes du cœur corrompu.
Les méthodes de la piété sont bien différentes. Elle ne diminue pas l'homme, elle le grandit; elle ne supprime pas les sentiments, elle les dirige vers le ciel ; elle ne professe pas l'égoïsme, elle se jette, navrée et confiante, affligée et bien heureuse, entre les bras du Père céleste. — Suivez avec moi, chers amis, cette merveilleuse éducation d'une âme qui apprend à trouver dans toutes les épreuves « une entière joie. »
En premier lieu, ceux qui sont exercés par ce moyen regardent plus haut qu'eux-mêmes. Par delà les cieux ils apperçoivent Celui qui châtie par amour ; ils y voient aussi Celui qui endura de la pari des pécheurs, une si grande contradiction; enfin, ils ouvrent l'oreille aux enseignements de Celui qui porte le beau nom de Consolateur.
En lui et par la force qu'il donne, ils apprennent à entrer dans les desseins éternels que Dieu a sur nous, et à regarder leurs épreuves comme faisant partie de l'ordre établi pour leur
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salut. Là seulement, sur ces hauteurs, on devient capable de dire avec le Psalmiste : « Je me suis tu et je n'ai point ouvert la bouche, parce que c'est toi qui l'as fait, » ou avec Job : «L'Eternel l'avait donné, l'Eternel l'a ôté; le nom de l'Eternel soit béni i »
Les maux et les biens ne procèdent-ils pas de lui? Et, d'ailleurs, y a-t-il quelque proportion entre les souffrances du temps présent et la gloire qui doit les suivre ? — Dans ce sentiment d'abandon filial, on va à Dieu, on lui raconte ses douleurs. Dieu veut que nous lui disions tout, nos douleurs comme nos péchés. Et avec quelle bonté il nous entend ! N'est-il pas vrai, cliers amis, qu'il est des choses dont on ne peut parler qu'à lui seul ? Les hommes, même les meilleurs, ont une sympathie peu patiente et vite épuisée ; Dieu, lui, ne se lasse pas, il écoute tout, il comprend tout. Aussi est-il grand le soulagement du malheureux, qui, accablé par les fausses consolations de l'homme, ne trouvant que reproches là où il espérait la compassion, rencontrant de froids sermons au lieu de bras ouverts et de cœurs émus, se tourne vers la maison paternelle et s'écrie : « Voici, mon témoin est aux cieux, mon témoin est dans les lieux très hauts. »
Celui-là est fidèle ; au fond de notre être son témoignage se fait entendre, et malgré Fin-
justice du monde, malgré nos misères et les défaillances de nos propres âmes, il continue à nous répéter par son Esprit : Tu es mon enfant, tu es à moi, et nul ne t'arrachera de ma main. — Alors, soutenus et ravis, jetant les yeux en arrière et voyant une suite non interrompue de secours et de délivrances , nous prenons une pierre comme Samuel et nous élevons notre Eben-Hézer : « L'Eternel nous a secourus jusqu'ici. »
Jusqu'ici, et il ne le ferait pas plus loin ! Courage, chrétiens ; redressons les mains affaiblies et les genoux paralysés. — Et voilà, ils avancent ces enfants de Dieu, clans l'allégresse, « quoique attristés pour un peu de temps, puisqu'il le faut. » Ils n'ont garde d'oublier que l'épreuve de leur foi doit leur tourner à louange, à honneur et à gloire en la révélation de Jésus- Christ.
C'est ainsi que s'opère l'étonnant miracle : « Au milieu d'une grande expérience de tribulation, l'abondance de leur joie et leur profonde pauvreté abondent dans la richesse de leur simplicité. » Ils sont « tristes et toutefois joyeux. » Ils sont « comme affligés et toujours dans la joie. » Il leur est donné de dire en vérité et sans déclamation vaine : « Si je sers d'aspersion, j'en ai de la joie, » ou ce qui est plus difficile peut-être et plus rare : « Que le
juste me frappe, ce me sera une faveur. » Il faut bien que toutes choses soient faites nouvelles , et la douleur comme le reste ; elle est « faite nouvelle » et non abolie. Nous avons, clans une certaine mesure, la puissance d'abolir, de retrancher, d'arracher; mais celle de transformer, Dieu se la réserve. C'est ici le doigt de Dieu.
Quel chrétien ne les a éprouvées au moment de l'angoisse, ces miséricordes ineffables que le Seigneur fait surabonder alors ? Alors une voix secrète lui redit toutes les douces promesses qui viennent se presser sur mes lèvres : — « Idvoque-moi au jour de ta détresse. » Oui, ce jour-là, ce jour-là plus qu'un autre, je déploierai toute ma bonté sous ton regard. — « îi se tient à la droite du misérable, pour le délivrer de ceux qui condamnent son âme. » — - « Il n'y a qu'un moment en sa colère, mais il y a toute une vie en sa faveur. La lamentation loge-t-elle le soir chez nous? le chant de triomphe y est le matin. » — « Le juste a des maux en grand nombre; mais l'Eternel le délivre de tous. »
Les maux sont aussi réels que la délivrance est glorieuse. Le même homme qui s'est écrié : « Les maux me sont entrés jusqu'à l'âme, » répétera ravi la grande parole : « Qui craint Dieu sort de tout. »
Le Seigneur paît lui-même ses brebis. « Il les fait reposer ; » il leur fait goûter les délices du repos. Qui dira tout ce qu'il renferme, ce mot repos, doux synonyme du bonheur ! Qui dira tout ce qu'il y a de joie dans la certitude de l'Apôtre : « En toutes choses nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés ! » Oui, en toutes choses, c'est-à-dire clans les épreuves aussi. Les épreuves sont douloureuses, elles sont amères; niais quelqu'un nous a aimés , quelqu'un a porté nos péchés en son corps sur le bois, quelqu'un nous ouvre par delà les souffrances de la vie les sereines perspectives de l'éternité, quelqu'un, le divin affligé du Calvaire, nous montre du doigt le but sublime vers lequel nos propres afflictions peuvent servir à nou#s diriger; nous avons compris, nous avons cru, nous sommes plus que vainqueurs.
Nous venons de voir, et la démonstration avait son importance, que le chrétien n'est pas soustrait aux souffrances communes de l'humanité. Il faut que j'ajoute maintenant qu'il a en outre ses souffrances spéciales, des souffrances qui se rattachent à sa qualité de chrétien. Ici encore la douleur se métamorphosera en source de grâces; mais elle n'en conserve pas moins son caractère de douleur. Je vous décrirais bien mal le bonheur de la foi si je vous en cachais les amertumes. Ce faux bonheur, cet idéal impossible nous laissent indifférents et glacés; et cela doit être, nous ne nous y reconnaissons pas. Ce n'est plus l'homme, c'est je ne sais quelle créature inconnue qui se balance entre ciel et terre ; ce n'est plus la vie, c'est je ne sais quelle destinée qui nous est étrangère et qui ne saurait nous toucher.
Yive le vrai! lui seul a action sur nos âmes, et là se trouve une des grandes causes pour lesquelles la Bible nous émeut si profon-
dément. — Quant à ceux qui nient nos souffrances, ils ne sont pas éloignés le plus souvent de nier aussi nos péchés; s'établissant dans la gloire, ils ne veulent plus qu'on leur parle ni de luttes, ni de fautes, ni de loi. Etrange christianisme qui nous apprend à gourmander du haut de notre grandeur les faiblesses de ceux qui connaissent encore et la chute et les souffrances cle la pauvre humanité !
Au temps des apôtres, on n'était pas si avancé. Le cri cle Paul : Misérable que je suis! a traversé dix-huit siècles. Ce prédicateur du pardon, cle la grâce gratuite, cle la ferme assurance et de la joie en Christ, cet homme qui ne craignait plus rien, nous l'avons vu, ni les tribulations, ni la faim, ni l'épée, ni la vie, ni la mort, ni les choses présentes, ni les choses à venir, cet homme se sentait misérable parce qu'il se sentait pécheur. — Et il y a plus, une autre misère l'assaillait sans cesse, le souci des églises, le souci des âmes. Jamais il n'est plus grand que lorsqu'il s'émeut à la pensée de tant cle chutes, que lorsqu'il s'afflige à la rencontre cle tant d'erreurs; jamais sa foi n'éclate plus belle et plus radieuse que lorsque, meurtri en lui-même de tous les coups qui atteignent le
corps de Christ, il prend sa part des souffrances, des découragements et des tentations.
Nous ne sommes pas chrétiens si nous n'éprouvons pas ces choses. Loin de rendre les cœurs plus durs, la conversion les rend plus tendres, plus sympathiques, et dans un sens, plus vulnérables. Il y a toute une immense série de douleurs qui, des quatre coins de l'horizon, de la part des chrétiens et cle la part des mondains, se donnent rendez-vous auprès d'un enfant de Dieu. Dès qu'il est signalé, on va à lui; il devient le confident de beaucoup de misères physiques et morales ; et que penseriez-vous de lui, je vous le demande, si cle telles confidences ne troublaient en rien sa béatitude ?
Je sais des hommes qui s'imaginent que les souffrances n'existent pas, parce qu'ils ne s'en informent guère et parce qu'ils les ignorent. A les entendre, il n'y a pas de pauvres, pas de malades ; on meurt rarement dans leur voisinage! — Hélas, quand ils y regarderont de plus près, ils verront augmenter bien rapidement les besoins, les maladies, la mortalité.
Vous voyez, chers amis, quelle première source d'afflictions spéciales jaillit sous les pas du chrétien. Il prend part, plus qu'un autre, aux souffrances de ses semblables. — Mais surtout il ressent, plus qu'un autre, la douleur
poignante du péché. De ce que ses péchés lui ont été gratuitement et complètement pardonnés, il ne conclut pas qu'il doive se les pardonner à lui-même. — « Qui accusera? »
disions-nous tout à l'heure. Qui? Moi. « Qui condamnera? » Moi. I! n'y a plus de condamnation, excepté celle que prononce mon propre cœur ; et la miséricorde de Dieu l'aggrave, celle-là, au lieu de l'affaiblir.
Elle me semble ignoble, par delà ce que je puis exprimer, cette tendance qui nous pousse à oublier nos infamies, à ne pas lutter contre le mal qui habite en nous, à retrancher enfin cle la vie chrétienne le travail de la sanctification et les douleurs du repentir. La sécurité parfaite , le parfait bonheur dans un état de chute et cle péché, c'est quelque chose de révoltant. Que j'aime mieux les saintes inquiétudes qui saisissent notre cœur lorsque nous sommes tombés et qui nous contraignent d'examiner tout de nouveau si nous sommes vraiment clans la foi. La justification par la foi, par la seule foi, est certes la base inébranlable cle tout l'édifice, et l'enfant de Dieu demeure tel en dépit de ses fautes. Que faire s'il en était autrement? Mais ses fautes le poussent à s'assurer cle la réalité de sa foi; elles le poussent à chercher, à saisir la main toujours tendue du Seigneur, à s'écrier chaque jour :
« Pardonne-nous nos offenses ! » à ajouter souvent même : « Convertis-nous à toi, ô Eternel,
et nous serons convertis ! »
Quel est le converti, j'entends le converti sincère, qui à certaines heures n'ait imploré à genoux sa conversion ? Je ferais ici une œuvre détestable, si, sous prétexte de peindre la possession du bonheur, j'effaçais les ombres du tableau. Auprès d'elles la lumière n'en paraîtra que plus brillante. Ne craignez pas, chers amis, que je diminue en rien une incomparable félicité ; mais je tiens à être vrai, vrai jusqu'au bout. Nous habitons encore la terre.
Or, dites-le-moi, chrétiens, sans parler même des péchés nombreux et grossiers où nous tombons sans cesse, ne connaissons-nous pas ces temps d'aridité, ces sécheresses de l'âme, qui, sans détruire entre Dieu et nous un lien que rien ne peut rompre, semblent nous isoler parfois ici-bas? Nous marchons alors comme Israël dans le désert, le coeur porté aux révoltes, et, pourquoi ne pas dire le mot? malheureux. Les assauts du doute nous troublent, le murmure se glisse presque sur nos lèvres, l'obscurité, le froid nous gagnent, nous ne savons plus prier.
Nous nous mettons encore à genoux, mais ce n'est plus la prière d'autrefois, confiante, filiale, arrivant tout droit au ciel; ce sont de languissants efforts, nos requêtes semblent retomber sur nous : « Tu t'es couvert d'une nuée, afin que la requête ne passât point; » tu as tendu ton arc « comme un ennemi. »
Quels découragements alors ! quelles défaillances ! quelles attaques de Satan ! quelles misères au dedans et au dehors ! quelles questions se glissent en nous au sujet de la Bible, au sujet de Christ, au sujet de Dieu, au sujet de tout! Comme la certitude du salut des croyants, ce point de départ de la vie , est subtilement ébranlée ! Comme elles arrivent l'une après l'autre les tentations qui nous disposent à remplacer la justification par la sainteté et la foi par le sentiment ! Comme nous nous mettons à nous considérer nous-mêmes, au lieu de regarder vers le Sauveur !
Il y a là une épreuve, épreuve redoutable et qui est réservée aux chrétiens seuls. Us la sentent, ils doivent la sentir; et que deviendraient-ils si, en cela même, ils n'étaient ce plus que vainqueurs » par Celui qui les a aimés !
Ceux qui suppriment cela, suppriment, je le
répète, un des grands côtés de notre relèvement moral. Tant que nous péchons, il faut que nous souffrions. — Et ne souffririons-nous pas aussi des chutes de nos frères, de l'incrédulité du monde, clés échecs de l'Evangile ? Ici encore je rencontre devant moi des montagnes d'égoïsme. C'est honteux; c'est hideux; et tous, n'hésitons pas à le dire,, nous avons à rougir sous ce rapport.
Que faisait, rappelez-le vous, que faisait le Prophète, lorsqu'il s'écriait : « Mon œil s'est changé en ruisseau d'eau, à cause de la plaie de la fille de mon peuple ? » Que faisait le Psalmiste, lorsqu'il s'écriait à son tour : « Mes yeux se sont fondus en ruisseaux d'eau, parce qu'on n'observe point ta loi ? » Que faisait l'Apôtre enfin , lorsqu'il écrivait à Timothée : « Prends part aux afflictions de l'Evangile ? » Ils ressentaient ces douleurs spéciales qui sont réservées aux croyants.
Rien ne m'humilie plus, chers amis, que de voir à quel point elles nous sont étrangères. Je cherche ces « ruisseaux d'eau, » je cherche ces yeux humides à cause des âmes qui se perdent, et je ne les trouve pas. Je cherche cette part prise aux afflictions de l'Evangile, et je découvre que de l'Evangile nous acceptons la paix et la gloire, mais sans en vouloir connaître les afflictions. Nous voyons des multi*
tildes qui se tiennent éloignées du Sauveur, et nous nous enfermons avec calme dans ie sentiment de notre propre salut ou dans la contemplation très résignée des desseins éternels du Seigneur. Nous voyons de graves hérésies se glisser parmi les chrétiens, nous voyons des divisions éclater chez eux, et, contents de nous-mêmes, rassurés sur nous-mêmes, nous en prenons notre parti, après avoir peut-être protesté pour l'acquit de notre conscience. Même les dangers que courent des amis, des parents encore étrangers à la foi, nous émeuvent médiocrement.
Cela est horrible ; cela doit cesser. En tout temps , les hommes pieux ont pleuré leurs « blessés à mort. » L'apôtre dont nous méditons les paroles « était dans le deuil sur ceux qui avaient péché. » ïl éprouvait, nous l'avons vu, de nobles soucis au sujet des Eglises : « Qui est affaibli, que je ne sois affaibli? Qui est scandalisé, que je ne sois brûlé? » Loin de considérer d'un œil et d'un cœur secs les hérésies, les sectes, les déchirements; loin de se tranquilliser par la pensée que Dieu connaît ceux qui sont siens, il traçait ses avertissements « au milieu d'une grande tnbulation et dans un grand serrement de cœur ; » il parlait « en pleurant » de ceux qui marchaient en ennemis de la croix de Christ.
Voilà l'exemple à suivre. ïl est une indifférence béate qui provoque le dégoût. Je ne donnerais pas un fétu d'un prétendu bonheur chrétien qui ignorerait à la fois les douleurs de nos propres péchés, et celles des péchés de nos frères, et celles de l' endurcissement des mondains, et celles des défaites de l'Evangile. « C'a été une épée en mes os, quand ils m'ont dit chaque jour : Où est ton Dieu? » Je plains les bâtisseurs qui n'auraient jamais éprouvé les généreuses souffrances que ressentait Néhémie, lorsque l'ennemi s'écriait en considérant avec mépris les pauvres remparts de Jérusalem : « Si un renard monte , il rompra leur muraille de pierre. »
Telles sont les douleurs spéciales cle la foi ; et encore, vous le savez, je suis loin d'en avoir épuisé la liste.
Le temps du triomphe n'est pas encore venu; ce que je disais, il y a deux ans, au sujet de la grâce, je le répète cette année au sujet de la joie : arrière les théories desséchantes qui suppriment la loi et le péché ! N'allons pas nous établir en même temps dans la gloire et dans le mal ! Le pardon gratuit cle notre Dieu produit de bien autres conséquences ; il nous
porte à veiller, à combattre, à compatir, convenons-en, à souffrir.
Mais, rassurez-vous, en toutes choses, mêm< en celle-là, nous sommes plus que vainqueurs « les plaies faites par celui qui aime sont fidèles, » et nous allons maintenant, en contemplant les joies chrétiennes, nous allons voir s'il était nécessaire de nier nos souffrances pour affirmer notre bonheur. Ah, bien loin de l'augmenter par de telles négations, on le rapetisse, on le resserre dans les proportions misérables qu'inventent nos systèmes égoïstes. Que sera le bonheur, je vous le demande, là où on a commencé par comprimer les mouvements du cœur et les protestations de la conscience ? Pauvre bonheur incomplet et faux, que laisse bien loin derrière lui le bonheur des chrétiens souffrants, meurtris, repentants, pleurant leurs misères, celles du monde et celles du règne de Dieu! Celui-là ne se perd pas dans les nuages; il habite la terre, il se nourrit de vérité, de vérité en tout; celui-là est sympathique ; celui-là est sanctifié ; et celui-là en outre est tellement splendide, que je croirais avoir gagné quelques âmes à la vie du ciel, s'il m'était donné de le faire passer devant vos yeux.
Il est une joie qui contient toutes les joies en germe : la joie du salut. — Savoir que nos péchés, nos propres péchés, ont été cloués sur la croix de Jésus-Christ ; savoir que nous sommes à notre Dieu et pour toujours; mesurer du regard cette grâce qui nous adopte avant la création des étoiles, et qui nous retient alors que les cieux d'aujourd'hui auront cessé de briller pour nous ; contempler cet amour qui va, laissez-moi le dire, d'éternité en éternité, de l'éternité qui précède à l'éternité qui suit; c'est sentir son cœur reprendre la position normale d'où la chute l'avait arraché. Désormais nous avons un père, unemaison, une famille, une patrie, et nous respirons avec délices les fraîches haleines de ce souille qui descend du ciel.
Relisez notre chapitre : « Ceux qu'il a pré-
connus il les a prédestinés, ceux qu'il a prédestinés il les a appelés, ceux qu'il a appelés il les a justifiés, ceux qu'il a justifiés il les a sanctifiés. » — Quel anneau manquerait à la chaîne ? Et par quel interstice se glisseraient jusqu'à nous la condamnation ou le malheur? Veut-on nous accuser , Dieu est celui qui justifie; veut-on nous condamner, Christ est celui qui est mort.
Maintenant, de cette source commune de la foi, de la foi en Jésus Sauveur, nous allons voir jaillir toute les joies qui composent le bonheur chrétien. La première, une des plus pures et des plus saintes, c'est la joie de l'obéissance.
Quel jour que celui où pour la première fois nous avons éprouvé que « ses commandements ne sont pas pénibles, » où une nouvelle nature s'est formée en nous, où nous avons commencé à aimer ce que Dieu aime, où nous avons chéri sa loi ! Mais c'est le paradis sur la terre de « déposer ainsi tout fardeau et le péché qui enveloppe facilement, » de marcher avec le Seigneur dans la lumière et vers la lumière !
« Les enfants d'obéissance » (il les appelle ainsi, et puissions-nous mériter ce beau nom!),
POSSESSION DU BQNHEUR. 199
s'avancent heureux, confiants, par les sentiers de la droiture. Leur meilleure félicité, ils la trouvent dans l'accomplissement du devoir. ïl est si doux de faire ce que l'on doit , et de le faire humblement, sans se chercher soimême, en rapportant toute gloire à Dieu! Connaissez-vous quelque chose qui vaille cela ? Les minutes fugitives où nous avons obéi de la sorte ne sont-elles pas demeurées lumineuses dans nos souvenirs ?
Le problème du bonheur serait résolu, du moment où ces minutes auraient été transformées en heures, en jours, en vie. Le haut sommet est marqué par cette parole du Seigneur Jésus : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre. » Comparez, chers amis, à cette nourriture, à ce bonheur-là, les jouissances terre à terre, je ne dis pas du monde seulement, mais du christianisme égoïste. Loin de retrancher la loi, Jésus la contemple, l'aime et l'accomplit; et son âme est nourrie. Il réalise d'une façon parfaite ce que l'Esprit-Saint avait proclamé par la bouche du Psalmiste : « Je me suis toujours proposé l'Eternel devant moi. »
Se proposer l'Eternel devant soi, je ne sache pas d'expression qui rende mieux l'attitude des enfants d'obéissance. Lorsqu'ils se tiennent ainsi, ils sentent abonder et surabonder les
biens véritables, ceux du dedans, ceux qu< personne ne saurait leur ravir.
La foi continue à engendrer la joie. — Après celle de l'obéissance, nous en trouvons une autre qui y touche de bien près, mais qui est cependant distincte par certains côtés, la joie de nous associer à l'œuvre de Dieu.
Qu'elle serait belle l'étude des joies que Christ a éprouvées pendant son ministère terrestre! Au milieu de tant de souffrances morales, tandis que le contact de tant de péchés lui arrachait ces profonds gémissements : « Jusqu'à quand serai-je avec vous et vous suppor terai-je? » il a eu des ravissements dont je ne prétends certes pas sonder les mystères, mais dans lesquels apparaît constamment la contemplation d'un dessein d'amour qui va se réaliser. Dans ces ravissements de Christ se trouvent comme condensées les joies qui font tressaillir les anges lorsqu'un seul pécheur vient à se convertir. Ici, au regard de son œil divin qui embrasse tous les âges, ce n'est plus un seul pécheur qui se convertit, ce sont des millions et des millions d'âmes qu'il arrache à la condamnation et au malheur. Regardez notre Maître quand « à cause de la joie qui lui est proposée il
méprise la honte ; » regardez-le quand « en vue de la joie qui est devant lui il endure la croix ; » regardez-le quand « il frémit de joie en son esprit. » Quelle est cette image, admirable entre toutes, qui a passé devant lui? N'est-ce pas F accomplissement de son œuvre ? Il a vu Satan tombant du ciel comme un éclair; il a vu le trésor des révélations divines fermé aux sages satisfaits d'eux-mêmes et ouvert aux petits enfants.
Nous pouvons participer aux joies de Jésus- Christ, puisqu'il nous associe à son œuvre; nous sommes appelés à cela. Vous êtes-vous rendu compte, chers amis, de tout ce que renferme cette parole de Paul qui nomme les chrétiens de Thessalonique sa joie et sa couronne « au jour de l'avènement de Jésus-Christ? » Oui, ce jour-là même; oui, en présence de Dieu, lorsque nous jetterons nos couronnes, il y aura une couronne de gloire pour l'Apôtre; quand les joies éternelles auront envahi nos âmes, il y aura une joie particulière pour lui : quelques hommes seront là, venus de Coiinthe, de Thessalonique et de Philippes.
Tout cela est étranger au christianisme égoïste. Si nous connaissons peu les larmes de Paul, nous connaîtrons peu ses ravissements ; si les âmes qui se perdent ne nous remplissent pas de douleur, les âmes qui se sauvent ne
nous donneront pas ces avant-goûts du ciel,
Il nous faut de ces avant- goûts. Lorsque Dieu voulut se préparer un serviteur d'élite destiné à agir et à souffrir aussi plus que tous les autres, il le transporta au troisième ciel. Ceux qui ont entrevu de telles choses ne les oublient plus désormais ; l'empreinte demeure; le reflet divin ne s'efface pas, la capacité d'obéissance grandit avec la capacité de bonheur.
Nous sommes faits pour l'obéissance, et nous sommes faits aussi pour la joie, et ces deux éléments de la vie morale ne se séparent pas : sans l'obéissance point de véritable joie, sans la joie point de véritable obéissance. Et quelle* distance sépare (j'en appelle à tous ceux qui ont commencé à aimer Christ) le travail de l'esclave qui se soumet en gémissant, du travail de l'enfant bien-aimé qui se conforme joyeux à la volonté de son père !
Le livre des Proverbes nous enseigne que la sagesse a « un revenu » et que ses voies sont des voies « agréables. » Si notre voie n'est pas agréable , prenons-y garde , nous ne sommes peut-être pas encore entrés à l'école de la sagesse. Ceux qui la fréquentent peuvent s'écrier avec David : « Ma force, je te psalmo-
(lierai, » et ce nom, « ma force, » est pour eux une des désignations les plus parfaites du Dieu qui met gratuitement devant nous le bonheur par l'obéissance et l'obéissance par le bonheur
Il fait bon être heureux, chers amis. Ce] a est doux et cela est sain ; la paix est nécessaire à la santé de nos âmes autant qu'à la santé de nos corps. Je voudrais vous faire sentir l'importance de cette vérité en parcourant avec vous les principaux actes de notre vie morale. Nous verrons partout la foi et la joie s'avancer unies, la main dans la main. Il semble que plusieurs biens nous soient nécessaires parce que nous avons plusieurs désirs , et il se trouve pourtant que Dieu suffit à tout. Avec lui, dans la vraie communion avec le Sauveur, notre
20i TROISIÈME DISCOURS.
culte s'illumine, n©s prières deviennent des confessions, des cris, des entretiens, des actions de grâces; nos lectures de la Bible prennent une saveur inconnue ; les sources de progrès et de bonheur jaillissent de toutes parts sous nos pieds; nous travaillons bien; nous espérons fortement ; une radieuse auréole resplendit sur nos devoirs, sur nos affections, sur nos études, sur nos plaisirs; nous éprouvons que la piété a les promesses de la vie présente comme celles de la vie qui est à venir; nous courons sans que rien nous retienne, les yeux levés vers l'idéal. Mais la foi baisse-t-elle, la joie s'obscurcit, l'obéissance déchoit, les fontaines ne coulent plus, la sécheresse gagne, le désert s'étend, et nous ne sommes plus propres ni aux choses qui concernent directement le règne de Dieu, ni à celles qui concernent les devoirs ordinaires de l'existence. — Tout se trouve donc réuni dans la liaison indissoluble de ces trois grands faits : la foi, la joie, la sainteté.
11 vous est certainement arrivé, à chacun de vous comme à moi, d'ouvrir votre Bible à une de ces heures d'aridité spirituelle qui reparais sent si souvent dans, la vie des chrétiens. Alor
Uors
vous avez lu, lu par devoir, pour ne pas manquer à vos habitudes; au reste, le livre de Dieu ne vous a rien dit, c'était un livre scellé de sept sceaux. La lecture terminée, eji règle avec votre conscience, vous vous êtes hâté d'oublier un moment d'ennui dont vous avez autant que possible abrégé la durée. — Que si, au contraire, vous avez lu dans la foi, quel changement ! La Bible est redevenue le livre unique, qui a consolé plus d'âmes, relevé plus de malheureux que tous les autres livres réunis ; vous y avez vu reparaître de partout ces paroles à votre adresse, qui ne semblent avoir été écrites que pour vous seul, tant elles s'appliquent merveilleusement aux besoins les plus intimes de votre âme; elle vous a dit ce qu'aucun homme ne savait vous dire; elle vous a averti, repris, fortifié. Etiez -vous incertain, elle vous a clairement montré votre route. Etiez-vous abattu, elle est venue à vous avec ses encouragements si tendres, avec ses promesses si magnifiques ; elle vous a ouvert le trésor de ses grâces et les splendeurs de son avenir.
« La force et la joie sont au lieu où habite l'Eternel . » Le culte où il se trouve est un culte joyeux, un culte de reconnaissance, de louange, d'adoration. Mais que sont les cultes où il ne se trouve pas, les cultes où nous nous rendons pour suivre la coutume ? Or il y a de tels
cultes, et beaucoup, nous le savons tous. Et nos prières ! Nous avons à notre portée un moyen de refaire chaque jour, à chaque heure, nos provisions de force et de bonheur. Elles brillent là, plus éclatantes et aussi plus rapprochées que votre Mont-Blanc, « ces montagnes d'où viendra le secours. » Lorsque nous y regardons vraiment , lorsque nous faisons vraiment requête au Dieu fort « qui est notre , vie, » il nous conduit par un sentier uni ; il nous rassasie chaque matin de sa bonté, ce afin que nous nous réjouissions et que nous soyons joyeux tout le long de nos jours ; » il nous adresse la grande parole : « Ne crains rien. » - — Mais que de prières sans réponse ! Et pourquoi, chers amis? Ah, la foi est absente, nous avons mal prié, sans élan, sans bonheur. Oui, sans bonheur. Nous connaissons les luttes de la prière, et nous en connaissons peu les joies. Elles devraient être grandes cependant. — • Voici, je vais tout apporter aux pieds de mon Père céleste; voici, je vais me décharger de tout mon fardeau ; voici, avant de travailler de mes mains, je vais travailler à genoux; je vais combattre le péché; je vais résister au diable; je vais pénétrer dans l'intelligence de l'Evangile; je vais ouvrir à la grâce des âmes qui lui demeurent fermées, les âmes de mes amis, de mes proches peut-être ; je vais évangéliser ; je
vais donner, ou plutôt je vais recevoir, car par moi-même je n'ai rien, je ne puis rien, et c'est pour cela que je demande au nom de Celui qui a dit : « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. »
C'est bien là le secret du bonheur. Il y a beaucoup de paix dans l'esprit de prière; il y en a beaucoup aussi, et ces deux choses se tiennent, dans la foi véritable à la Providence. Je ne connais pas de mot plus grand en soi, ni plus étrangement rabaissé par l'usage. On parle de la Providence pour se dispenser de parler de Dieu; et cependant qu'est-ce en réalité? c'est Dieu qui dirige les plus grandes choses et qui dirige pareillement les plus petites ; qui d'un côté préparé la révélation écrite, forme le canon, suscite les témoins de la vérité, veille sur les vastes affaires de ce monde, tient dans ses mains les desseins des rois; et qui d'un autre côté préside aux moindres détails de nos vies, fournit le pain de chaque jour, ne laisse tomber aucun passereau en terre sans sa volonté. Une des découvertes de l'autre vie, ce sera de voir que tout, absolument tout, a été disposé pour notre bien.
Ce sera une des découvertes de l'autre vie,
et c'est, en attendant, une des joies les plus réelles de celle-ci. « L'Eternel règne! » Ce mot prend dans la pensée et dans la vie des chrétiens une signification délicieuse. Il y a souvent plus d'amertume que de douceur à dire, en présence des événements qui nous écrasent : Dieu l'a voulu, personne ne peut l'empêcher, il faut se soumettre (1). — Mais lorsque ce Dieu est un Père tendre, la résignation prend un nom meilleur, elle devient de la confiance et de la paix.
Elle devient du bonheur. Je vous engage, chers amis, à sonder vous-mêmes les profondeurs d'un sujet que je ne puis qu'effleurer, les rapports du bonheur et de la foi à la Providence. Vous verrez qu'il fait bon s'établir clans la dépendance filiale , qu'il fait bon vivre de manne ou de pain quotidien. — Le pain quotidien ! la manne ! Y a-t-il rien de plus excellent? Il a de la saveur, ce pain-là. Il est doux de sentir que tous, riches ou pauvres, nous ne portons pas un morceau à notre bouche sans que Dieu nous l'ait donné directement et abso-
(1) Combien de croyances païennes nous voyons encore régner parmi nous! A la façon dont nous parlons souvent de Dieu, de sa volonté, de sa providence, de la soumission nécessaire à ses décrets, on nous prendrait pour les adorateurs tremblants de l'antique Destin. Nous nous écrions : « Dieu l'a voulu, » comme nous nous écrierions : « Le Sort en a décidé! » Nous nous courbons devant une loi inflexible, devant un arrêt immuable, devant une puissance aveugle, sourde et muette.
lument, donné aujourd'hui! Certes la manne est loin d'être cette nourriture « ennuyeuse » dont Israël était dégoûté. Etre dans la main de notre Père céleste, savoir que le lendemain prendra soin de ce qui le regarde, c'est tellement nécessaire au bonheur, qu'on ne parvient pas même à le concevoir en dehors de cela.
Que deviendrions-nous, en effet, sans la foi à la Providence? Quels sujets continuels de rongement et d'inquiétude : nos intérêts, notre avenir, notre famille, nos amis, nos travaux, notre cause, notre pays, notre fortune, notre santé, et que sais-je encore! — C'est surtout, à des heures comme celle-ci, lorsque la guerre est déchaînée, lorsque le monde court les aventures, lorsque tout devient possible, lorsque le tremblement de terre peut se propager de proche en proche et tout renverser , lorsque nous comprenons enfin qu'il ne faut bâtir notre sécurité ni sur l'incertitude des richesses ni sur celle des garanties sociales, lorsque les destinées humaines semblent flotter au hasard, c'est alors qu'on éprouve le besoin de chercher, plus haut que les hommes, des motifs de confiance et de tranquillité.
Bien heureux certes celui qui, sachant que par lui même il a mérité tous les châtiments, mais regardant vers le Père des miséricordes, se sent protégé, se sent gardé ! Bien heureux
celui qui, par la foi, contemple l'ordre divin au travers du désordre humain, et qui, rendu capable d'emprunter le touchant langage de Néhémie, dit en poursuivant son voyage : J'ai marché en assurance ce selon que la main de mon Dieu était bonne sur moi! »
« Remets ta voie sur l'Eternel et te confie en lui, et il agira. Demeure tranquille, te confiant en l'Eternel, et l'attends. » Ce que la Parole de Dieu nous commande ainsi, ce n'est pas l'inaction, c'est le travail confiant.
Et le travail confiant, c'est le travail heureux. On peut travailler toute sa vie pour la vérité et ne pas avoir une minute de bonheur. Mais dès que le cœur s'est ouvert à la foi naïve du petit enfant, le travail devient une source toujours jaillissante de joie. La foi, la joie, ces deux mots se présentent de nouveau dans leur indissoluble union. Œuvres d'évangélisation, œuvres cle charité, œuvres de cabinet, tout a pris un aspect nouveau ; nous ne sommes plus seuls, et jusque dans les discussions inévitables qui s'élèvent entre nos frères et nous, nous sentons passer comme un souffle rafraîchissant d'affection, de respect mutuel et de commune espérance.
L'espérance, ai-je dit. Ali, il faut qu'elle se mêle à tout. Sans espérance point de bonheur. Nous espérons mollement parce que nous croyons faiblement; et voilà pourquoi notre activité est si peu sereine, pourquoi notre bienfaisance même est si peu joyeuse. « L'Esprit et l'Epouse disent : Viens! » L'attente , l'espérance de Christ dore l'horizon des croyants; l'aurore annonce déjà le jour et réveille les plus douces pensées dans l'âme encore assombrie par les ténèbres. Peut-être ne savons-nous pas voir l'aurore. Peut-être ne savons-nous pas nous écrier, nous aussi, avec amour : Viens, Seigneur Jésus, viens!
Pour ceux qui croient, qui prient, qui travaillent, qui espèrent, qui marchent la tête et le cœur en haut, l'existence entière a revêtu une teinte lumineuse. Autant le monde est habile à trouver l'ennui au fond de ses joies, autant l'Evangile excelle à mettre partout du bonheur.
Prenez, chers amis, vos relations de famille, vos affections, vos devoirs de citoyen, vos affaires , votre profession, vos études ; je dis plus, prenez vos plaisirs, ces plaisirs légitimes qu'il faut bien se garder de retrancher, et
voyez ce que tout cela devient dès l'instant où Dieu est avec vous ! Tout est changé, tout a grandi, tout a reçu le sceau de l'éternité.
Sommes-nous au bout? Non, la foi a encore quelque chose à nous apprendre, ou plutôt à nous donner. L'œuvre de bonheur avance, en même temps que l'œuvre de sainteté. Nous avons beaucoup monté ; maintenant nous arrivons au plus haut point que l'homme puisse atteindre sur la terre. Le dernier terme, le couronnement de la félicité, nous est montré dans un rayonnant avenir par ces paroles : « Dieu sera tout en tous. »
Et dès à présent cette félicité commence pour nous. Dieu, on l'a dit, « tire notre cœur à lui
par son centre. » Il nous a faits pour lui, et c'est en lui seulement que nous trouvons le repos.
Vous me comprenez, n'est-ce pas? En vous parlant de la vie en Dieu, je ne vous parle nullement de la perte en Dieu. Il ne nous invite pas à nous perdre; il nous invite, passez-moi le terme, à nous gagner. Plus actifs que jamais, plus libres que jamais, libres pour la première fois, nous demeurons nous-mêmes, mais renouvelés, mais rendus à notre vraie nature, mais heureux.
Il faut laisser l'absorption, ce triste fait, aux tendances énervantes du quiétisme. — Rien n'en diffère plus que la méthode employée par l'Esprit-Saint. Un de ses fruits, l'Apôtre l'a remarqué, c'est « la joie. » Avons-nous reçu la Parole « avec la joie du Saint-Esprit ?» Y a-t-il en nous un sanctuaire? Connaissons-nous ces délices intérieures, ce fleuve de paix dont parle Esaïe? Savons-nous ce que c'est que de retourner « jusqu'à l'Eternel? »
Trop souvent on s'arrête à moitié route, et voilà pourquoi les chrétiens ne sont qu'à moitié heureux. On s'en tient aux systèmes, aux idées; on ne va pas contempler la personne même, la personne adorable de notre Dieu. Or « sa face est un rassasiement de joie, » et ceux qui restent loin ne sauraient être joyeux. Le cœur de
l'homme est tourmenté, disait Augustin, jusqu'à ce qu'il repose en Dieu (1).
Je voudrais, chers amis, pouvoir vous parler de ce repos, de cette vie en Dieu. Pour décrire certaines contrées, il faut, non pas seulement les
(1) Puisque j'ai cité Augustin, je renvoie ici le lecteur à cet entretien célèbre qu'il eut avec sa mère et que rapporte le livre des Confessions. — « Un jour, nous étions seuls, elle et moi, appuyés à une fenêtre d'où l'on voyait le jardin de la maison que nous habitions, et de là les bouches du Tibre, où bientôt, loin de la foule, après nous être remis des fatigues d'un long voyage, nous comptions nous embarquer. Nous causions donc ensemble seuls, avec une grande douceur, oubliant les choses passées, tout entiers à celles qui sont éternelles. » La voilà bien, la toile sublime de Scheffer; les voilà ces deux têtes qui cherchent le ciel d'un même regard, l'une avec une joie reconnaissante et triomphante comme on l'éprouve en entrant au port, l'autre avec une joie fiévreuse et fatiguée, une joie qui a traversé les tempêtes et qui va les affronter de nouveau, qui prévoit et qui se souvient. Et néanmoins c'est de la joie aussi, et les deux regards, si différents et si semblables, atteignent la même hauteur. Dieu est là, devant le fils et devant la mère; ils savourent l'un et l'autre la félicité des âmes qui ont pris possession de leur Dieu. — « Et nous cherchions entre nous, en présence de la vérité, qui est Dieu même, quelle serait la vie éternelle des saints, cette vie que l'œil ne voit pas, que l'oreille n'entend pas, et qui ne peut entrer dans le cœur de l'homme. Notre entretien nous conduisit à cette pensée, que la plus grande volupté des sens, dans le plus grand éclat de cette lumière temporelle, est indigne, non-seulement d'être comparée, mais même d'être rappelée auprès des délices de cette vie ineffable. Et nous élevant alors avec une ardeur de plus en plus grande vers le bien lui-même, nous parcourûmes de degré en degré toutes les choses corporelles, jusqu'au ciel, d'où le soleil, la lune et les étoiles luisent sur la terre. Et nous montions toujours, méditant, célébrant, adorant les œuvres de Dieu; et ainsi nous parvînmes jusqu'à nos âmes, mais sans nous y arrêter, pressés d'atteindre à cette région de fécondité inépuisable qui est la vie éternelle. Nous y touchâmes presque pendant un instant, par un élancement subit de nos cœurs. »
POSSESSION Db' BONHEUR. 215
avoir entrevues par moments, mais y avoir longtemps habité. Demandez-le à ceux qui ont eu ce privilège, demandez -leur ce qu'il y a de douceur, et de paix, et de force, et de lumière, dans la communion habituelle avec notre Père céleste, dans la foi inébranlable au Seigneur Jésus !
ïls vous le diront ; et cependant vous ne les comprendrez guère si vous n'avez senti vousmême combien le Seigneur est bon. En effet, cette manne-là est « une manne cachée, » et la communion avec Dieu ne révèle tous ses secrets qu'à ceux qui en jouissent. Et encore tous ses secrets ne sont-ils pas révélés le même jour; il y a dans la vie avec Dieu des découvertes incessantes à faire, il y a des perspectives indéfinies qui s'ouvrent ; on y marche de progrès en progrès et de bonheur en bonheur.
Yoyez ces chrétiens mûris, ces beaux fruits de l'Evangile, dorés par les chauds rayons du soleil ; voyez ce qui se passe au fond de leurs âmes. Ils ont leurs épreuves, je ne l'ai pas caché, ils ont leurs chutes, leurs combats ; mais ils souffrent en Dieu, ils combattent en Dieu. C'est en Dieu qu'ils marchent sur la terre et qu'ils s'avancent vers le cieL Ils prient sans cesse; ou pour mieux dire, entre leur Père et eux c'est un entretien perpétuel. ïls racontent tout, ils apportent tout à Celui qui est puissant et bon. De jour en jour ils apprennent mieux à
aimer ce que Dieu aime, à vouloir ce que Dieu veut. Humbles et simples, ils mènent la vie de tout le monde, ils participent largement aux affections, aux devoirs, aux joies et aux peines de l'humanité; et en même temps la vie idéale, la vie éternelle a dès à présent commencé pour eux. Une voix secrète leur dit et leur redit sans cesse le mot de l'Evangile : pardon! grâce complète ! « Christ est venu pour sauver les pécheurs dont je suis le premier! »
Et les délices contenues dans cette parole ne s'épuisent jamais. Aimer; se sentir aimé; savoir que l'amour est plus fort que la mort; voir de ses yeux, par une expérience intime, que la mort est vaincue, que celui qui appartient à Christ ne mourra jamais ; briser l'un après l'autre les liens du péché; connaître la liberté glorieuse des enfants de Dieu ; ah, quelles joies, quelles joies ! Ceux qui en ont fait l'expérience comprennent les expressions ardentes du Cantique : « Mon Bien-Aimé est à moi et je suis à lui. » « Oh ! fontaines des jardins ! puits d'eau vive et ruisseaux coulants du Liban! »
Autant je déteste la fausse exaltation et l'extase, autant je tiens à ne rien retrancher de la tendresse qui unit l'Eglise à son divin Epoux.
Or, le sentiment qui émeut l'Eglise, ses membres ne sauraient y demeurer étrangers. Ils aiment aussi, ils aiment comme on aime, avec leur cœur, et leur félicité se proportionne à leur amour.
L'amour ne périt jamais. « Je ne puis plus prier, murmurait un mourant; je puis encore aimer. » Et ainsi, aimant et aimé, il allait franchir plein de joie le seuil de la demeure éternelle. Aimons, nous serons heureux. Nos bonnes heures ici-bas ont été les heures d'affection. Une immense atmosphère d'amour enveloppe de toute part les enfants de Dieu : leurs frères les aiment, les anges les aiment, la grande famille du ciel les aime, Dieu les aime, nous savons comment !
Laissez-moi, chers amis, vous donner ici une des plus belles définitions de cet amour sans lequel il n'est point de bonheur : Aimer, c'est se donner aux autres et se détacher de soi. — Oui, se renoncer soi-même, se lasser de soimême, chercher son centre ailleurs. Oh, quel changement! et sans lui, comment la paix viendrait-elle habiter en nous? L'égoïsme la fait fuir. Tant que notre moi continue à régner, tant que nous nous recherchons, que nous nous voyons en tout, que nous sommes notre but suprême ou plutôt unique, de honteuses passions ne cessent de ruiner notre paix , des colères,
des envies, des soupçons, des fiertés, des aigreurs, des discordes.
Il y a là une idole à briser. La dernière idole, celle qui reste debout quand toutes les autres sont tombées, notre dernière idole, c'est nous. Lorsque nous serons délivrés de nous, nous commencerons (pas avant) à comprendre la promesse : « La paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. » — Le cœur et la pensée; il importe qu'elles soient pacifiées également, ces deux puissances de notre âme. Se soumettent-t-elles l'une et l'autre, l'humilité arrive, et la débonnaireté, cette grande introductrice du bonheur. Dès ce moment « les racines d'amertume » cessent de pousser en haut et d'occasionner du trouble. On s'est donné, on est à un autre, on vit en Dieu.
Et alors aussi nous commençons à vivre sur la terre comme « étrangers et voyageurs. » Nous n'avons plus notre patrie ici-bas, mais nous l'avons au ciel ; il faut bien l'avoir quelque part. Nous traversons la vie actuelle et nous allons ailleurs, vers le grand rendez-vous, là où tant d'êtres chéris nous ont précédés. Nous jouissons des biens que Dieu nous fait rencontrer sur
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la route, mais nous en jouissons en lui et comme déjà assis dans les lieux célestes. Notre trésor, notre bonheur sont placés là-haut.
C'est très haut, ne l'oublions pas, qu'il faut aller prendre le bonheur. On le cherche toujours trop bas. L'ancre de l'âme ne mord que sur le rivage de l'éternité, par delà la terre. Là, là seulement, tous les vrais biens se trouvent réunis, la vérité, la sainteté, la paix.
Et là nous nous arrêterons, chers amis. Je veux tenir ma parole, et restant sur la terre, accepter jusqu'au bout les termes de notre problème tels qu'ils ont été posés par l'Ecclésiaste. Le sujet est déjà bien assez vaste et nous avons eu peine à le parcourir. Laissons donc cet autre sujet, si vaste aussi, et si séduisant, et si beau, le bonheur dans la vie future. Il nous suffit de l'avoir montré dans cette vie.
Existe-t-il, d'ailleurs, deux bonheurs ? L'éternité ne commence-t-elle pas ici-bas? Ah, je sais bien où est la différence. Tout le péché qui reste encore chez les enfants de Dieu aura disparu, et avec le péché la souffrance. Où n'entre pas le péché, la souffrance ne saurait entrer; désormais la mort n'est plus, ni la nuit, ni le deuil, ni les larmes. Dieu lui-même les essuiera de nos yeux. Ainsi, jusque dans la vie sans fin se vérifiera la grande maxime qui
a servi comme de fil conducteur à nos recherches : le malheur par la révolte, le bonheur dans la sainteté. .
Et maintenant je me retourne vers vous, vers nous, et ce que j'essayais dimanche passé je le recommence avec plus de fermeté aujourd'hui. Faisons notre examen personnel au point de vue du bonheur.
Pour mieux juger cle ce qui nous manque, j'ai relu, en partie du moins, celui des livres de la Bible qui semble avoir pour mission spéciale d'exprimer la joie (avec les douleurs), de célébrer les bienfaits de Dieu, de donner essor à la reconnaissance, d'offrir des sacrifices de louanges. — Vous avez tous nommé les Psaumes.
En les parcourant, j'examinais ces rapports étroits qui existent entre la gratitude et le bonheur, comme entre le murmure et la souffrance ; et je me disais : Jamais peut-être nous n'avons été plus éloignés de l'esprit qui porte à louer Dieu, à le « chanter gaiement, » à célébrer ses hauts faits, à admirer ses œuvres, à prendre la coupe des délivrances et à s'écrier, le cœur débordant de bonheur : « Que rendrai-je à l'Eternel? tous ses bienfaits sont sur moi. »
Rappelez-vous ces chants, si beaux qu'il suffit d'en citer quelques mots pour qu'ils se lèvent tout entiers en quelque sorte dans la mémoire des chrétiens :
« Plusieurs disent : Qui nous fera voir des biens ? — Lève sur nous la clarté de ta face, ô Eternel ! Tu as mis plus de joie en mon cœur qu'ils n'en ont au temps où leur froment et leur meilleur vin ont été abondants. »
« Si ce n'eût été l'Eternel qui a été avec nous, qu'Israël dise maintenant, si ce n'eût été
l'Eternel ils nous auraient dès lors engloutis
tout vifs. »
« Mes larmes m'ont été au lieu de pain jour et nuit, quand on me disait chaque jour : Où est ton Dieu? — Mon âme pourquoi t'abats-tu et frémis-tu au dedans de moi ? Attendstoi à Dieu , car je le célébrerai encore ; son regard est la délivrance même. »
a Une voix de chant de triomphe et de délivrance retentit dans les tabernacles des justes : La droite de l'Eternel fait vertu! La droite de l'Eternel est haut élevée ! La droite de l'Eternel fait vertu ! »
« J'ai demandé une chose à l'Eternel et je la demanderai encore : c'est que j'habite en la maison de l'Eternel tous les jours de ma vie, pour contempler la présence ravissante de l'Eternel et pour visiter soigneusement son palais. »
« Mon âme, bénis l'Eternel, et que tout ce qui est en moi bénisse le nom de sa sainteté. Mon âme, bénis l'Eternel et n'oublie pas un de ses bienfaits. C'est lui qui pardonne toutes tes iniquités; c'est lui qui guérit toutes tes infirmités. »
On ne peut entendre de tels accents, on ne peut relire cette histoire toujours la même et toujours nouvelle de la mort et de la vie, de la condamnation et du pardon , ce drame du psaume CYII, ces strophes rayonnantes du psaume XXIII, sans envier le bonheur de ceux qui s'approchent « du Dieu fort de l'allégresse, » et qui « savent ce que c'est que de jeter des cris de réjouissance. »
Savons-nous cela? Notre âme loge-t-elle au
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milieu des biens? Nous attendons-nous à Celui qui « achèvera ce qui nous concerne ? »
Sommes-nous heureux? C'est la plus importante des questions, après celle-ci toutefois : Sommes-nous malheureux? — Ah, il faut commencer par là, et si Dieu a béni nos entretiens, l'un des meilleurs résultats de ces méditations sur le bonheur sera que plusieurs d'entre nous se retireront malheureux; plusieurs prendront en pitié les tristes jouissances dont ils se contentaient autrefois, plusieurs sentiront leurs misères.
Mais nous, chers amis, nous qui avons déjà connu, dans une faible mesure du moins, le poids écrasant de la loi et les joies de la grâce, sommes-nous heureux? En demandant cela, il me semble que je demande : Sommes-nous chrétiens? Ceci est sérieux, et je ne me pardonnerais pas d'avoir remué des questions sans remuer des consciences. Toute étude doit aboutir là.
Eh bien, nous voilà sur la sellette. Interrogeons notre cœur. Sommes -nous tranquilles? Ne nous manque-t-il rien? Ne craignons-nous rien ? Tout en pleurant sur nos épreuves et sur nos péchés, possédons-nous la douce assurance que Dieu est avec nous? Voudrions-nous mourir tels que nous sommes ?
S'il y a ici des heureux, la vue seule de leur
félicité fera bien plus pour convertir les âmes que ne le pourraient, mes pauvres paroles. Je suis de l'avis de Luther, les faiseurs valent mieux que les diseurs. Or ce sont de puissants faiseurs, ces chrétiens heureux (heureux dans les larmes peut-être) qui manifestent aux yeux de tous le miracle des miracles, le miracle qu'aucun magicien d'Egypte n'imita jamais, un vrai bonheur sur la terre.
Il est écrit : « La lumière du juste sera gaie. » Et ailleurs : « La joie de Jérusalem fut entendue de loin. » — Rien ne retentit si loin que la joie ; le monde étonné d'ouïr de tels accents se demande aussitôt d'où ils peuvent venir. Comme il aime à se persuader que la vie des saints est triste et désagréable, toutes ses préventions sont ébranlées le jour où il commence à soupçonner qu'ils sont les seuls heureux ici-bas.
Parmi les apologies du christianisme, celles qui agissent le plus puissamment aujourd'hui ce sont celles qui montrent son adaptation merveilleuse aux besoins profonds de nos cœurs. Or parmi ces besoins, lequel est à la fois plus profond, plus légitime, et plus universellement senti que le besoin de bonheur ? Elle est vraie, cette religion qui apporte la joie, une joie imprégnée de sainteté ; elle est vraie , cette religion qui répond à nos détresses, qui ne
pourrait disparaître sans laisser le monde, nous -l'avons vu, en proie à une misère sans remède.
Je n'ajouterai pas un seul mot. Chrétiens, que vos consciences prononcent ! Au point de vue du bonheur, êtes-vous ce que vous devez être? êtes-vous contents de vous? Prenez-y garnie, il s'agit de l'avancement de l'Evangile autour de vous, pour ne pas dire en vous, car si nous privons le monde de la grande apologétique du bonheur, nous nous en privons aussi nous-mêmes et notre foi en se sentant plus joyeuse deviendrait certes plus affermie. Il y a là une démonstration intérieure que rien ne remplace.
Enlevons-les donc par le secours du Seigneur, ces obstacles du dedans et du dehors, ces habitudes ennuyées et moroses, ce ton lugubre et larmoyant, cette disposition plaignante, qui entravent à la fois et la conversion des incrédules et le progrès des croyants. 11 y a tant de grâce et de charme clans la faculté de jouir beaucoup! Donnez-nous des chrétiens aimables, nous en avons besoin.
Ou plutôt, toi, Seigneur, donne-les-nous. 11 nous faut des heureux, fais-nous des saints.