‹ Le bonheur des autresChapitre 16 sur 23 · SOEUR COLETTE · texte numérisé non relu

SOEUR COLETTE

du pur amour! et, vouée aux ivresses célestes, vous prendrez en pitié les coupables et fausses joies de celles qui s'extasient dans les péchés d'ici-bas!

— Oui, oui..., dit Colette.

Elle semblait un peu troublée, avec un air de songer; oui, de songer, à quoi?

— Et ma retraite devra, dit-elle, comrnencer bientôt?

— Dès aujourd'hui! Tout de suite! Lorsqu'on est résolue à entrer dans la bonne voie, il faut s'y engager sans perdre une minute. Le temps, c'est du Paradis !

— Sans doute! sans doute! Mais, attendre à demain, serait-ce un si grand retard? Allons, voilà qui est convenu, je reviendrai....

— Demain !

— Ou après-demain. Ou la semaine prochaine. Enfin, dans quelques jours.

Là-dessus, après une inclinaison de tête, où s'émurent les frisons roux de son tout petit front, la repentie s'échappa du parloir. Eh! où donc allait-elle si vite? Le lourd bat-

tant refermé, elle se trouva, dans la rue, tout près de ce jeune homme, précisément, qui avait de si fines moustaches; il venait de monter dans un coupé arrêté devant le cloître, et dont la portière était encore ouverte. Très joli, cet inconnu, oui, en vérité, très joli. Mais fort impertinent! car, tendant le bras, il n'hésita pas à prendre Colette par la main, à la tirer dans la voiture. Elle fut si stupéfaite d'une telle audace, qu'elle n'eut pas la présence d'esprit de s'en défendre! et, tombée sur un coussin, elle serait certainement morte de honte, si elle ne s'était avisée de pouffer de rire tandis que le cheval partait au grand trot et que le ravisseur baissait les stores du coupé tout de soie mauve tendu, qui fut un boudoir à quatre roues !

ARMi tous les amants, il ç n'en est guère de qui la jalousie soit aussi perspicace que celle de Valentin !

La plus rusée traîtresse ne saurait réussir à lui en faire accroire; et ce n'est pas lui qui se contenterait, quand il a conçu un soupçon, des justifications frivoles dont tant d'imbéciles s'accommodent avec une [facilité ^qui , vraiment, prête à rire.

— Madame! cria-t-il.

— Là, là, qu'est-ce donc qui vous prend? dit-elle brusquement éveillée dans la chambre

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nocture, sous les vagues rideaux blancs que Iraversenl les lueurs de la lampe.

— Madame! ne pensez pas que vous vous tirerez, par queLfue mensonge, d'une aventure qui est la plus terrible du monde. Tout à l'heure, tandis que vous dormiez dans l'or odorant de vos cheveux déroulés, je me penchais, extasié, vers vous...

— Eh! vous n'aviez point tort.

— Je me penchais de plus en plus, j'allais baiser les petits frisons fauves que vous avez près de l'oreille...

— ■ Qu'il est difiicile avec un amant tel que vous, de dormir tranquille! dit-elle.

— Lorsque je vis...

— Quoi donc?

— Que l'une de vos belles mèches dorées, celle-ci! était sensiblement plus courte que ses voisines.

— Aïe! pensa la jeune femme.

— Et l'égalité des pointes indique que des cheveux ont été coupés là, tout récemment. Ah! ah! je suis un observateur subtil, ta qui

n'échappe aucun détail. Oueli|u'un vous a pris de vos cheveux, madame ! Vous avez, tout le prouve, quelque amant...

Elle ne l'interrompait pas, elle regardait la mèche rousse, moins longue que les autres en effet.

— Il est certain... murmura-t-elle.

— Ah! vous n'osez point nier!

— Je confesse que les apparences sont tout à fait contre moi, et je cherche à deviner...

Tout à coup, elle pouffa de rire.

— Ah! j'y suis! j'y suis! Oui, c'est cela. Rien de plus clair, rien de plus sinriple !

— Vous allez tenter de m'abuser par quelque invention hypocrite.

— Je n'aurai garde! Vous avez l'esprit trop fin pour qu'on essaye de vous décevoir; ce serait peine perdue. Mais, enfin, l'explication du mystère qui vous préoccupe n'est pas bien malaisée, et je m'étonne que, ingénieux comme vous Têtes, vous ne l'ayez pas trouvée vousmême, tout de suite!

— Eh! bien, voyons, parlez, madame.

Elle était presque assise, les oreillers en tas derrière ses délicates épaules ; et, hors de la chemise aux entre-deux de malines, qui s'ouvrait, deux rondeurs blanches avaient le remuement d'un lent battement d'ailes.

— N'est-ce pas vous, mon cher cœur, reprit-elle, qui, dans l'un de vos poèmes, avez raconté l'amour des anges pour les filles de la terre? Il doit être réel, cet amour, puisque vous en avez parlé. Ce que vous dites, je le crois, moi! Donc, on ne saurait le nier, les séraphins, les chérubins, les archanges soçt épris des terrestres épouses et des vierges d'ici-bas. Que de fois, la nuit surtout, dans la plainte du vent, dans la clarté des étoiles ou dans la lueur des lampes, ils rôdent, invisibles autour de leurs adorées! Mais, parce qu'ils sont immatériels, ou à peu près, parce qu'ils sont faits d'azur, d'aurore et de nue, ils ne peuvent point obtenir les délices définitives que la passion des amants humains nous oblige trop souvent, pauvres femmes, à partager. Ils remontent au ciel, avec l'amer re-

L EXPLICATION PLAUSIBLE Ho

grec des lèvres, des bras, des seins adorables, qu'ils ne baisèrent point. Oh! les pauvres anges! comme le célibat leur semble cruel, même dans les enchantements des musiques paradisiaques. Aussi tout me porte à croire qu'ils ont cherché un moyen de divertir leur éternelle mélancolie! et, ce moyen, ils l'ont trouvé. En rôdant autour des lits qu'ils jalousent, ils dérobent aux jeunes mortelles endormies des rubans, des bouts de valenciennes, des fleurs, et plus fréquemment des mèches de cheveux, qu'ils coupent avec des ciseaux d'or, et ils emportent ces menus trophées, et ils se consolent de leur morne félicité en respirant, en cachette, quand le bon Dieu ne les regarde pas, le parfum d'une boucle brune ou dorée, d'une rose, d'une dentelle, d'un ruban rose ou bleu !

Plus douce que tous les parfums dont elle parlait avec sa voix de tourterelle roucoulante, une odeur sortait de sa chair grasse et rose, et montait vers Valentin; il se sentait, quoi qu'il en eût, délicieusement attendri ;

IIG LE RONIIEUR DES AUTRES

ses yeux, sous les paupières un peu battantes, se troublèrent.

— Ainsi, vous supposez?... dit-il.

— Je ne suppose pas, j'affirme, je proclame qu'un ange très téméraire, épris de ma personne — quoi d'éfonnant à cela, je vous prie? — m'a volé, tandis que je songeais à tout autre chose, — à vous, peut-être, monsieur! — le bout d'un des rayons de ma chevelure de soleil. Et, en vérité, il est bien heureux que je me sois avisée de celte découverte; car vous vous mettiez déjà martel en -tète. Oh! je vous en veux d'avoir eu je ne sais quelle abominable imagination, — un amant, moi! pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez ! — au lieu de penser tout de suite à la vérité, qui était si simple, si vraisemblable, si naturelle!

Il ne l'écoutait plus, la regardant trop. Frémissantes en leur nid de malines, les rondeurs blanches (pareilles à deux colombes), levaient un peu, comme de dessous l'aile, leurs becs rosés.

— Mon Dieu! dit-il, votre hypothèse me paraît tout à fait acceptable; et je ne vois aucun inconvénient à l'admettre. Mais, soyez assurée qu'il ne me fallait pas moins, pour croire à votre innocence, qu'une preuve aussi évidente. Je ne suis pas de ceux qui se laissent tromper par les médiocres supercheries de l'ordinaire astuce féminine.

— Oh! non, dit-elle.

— Ma perspicacité...

Il n'acheva pas. Eperdument, il baisait les chers seins roses, et les bras gras et les épaules, et tous les grands cheveux épars, — bien plus heureux que le voleur céleste qui n'en avait qu'une seule mèche, le pauvre ange!

:==~^ NE églantine volait de-ci

de-là, ne sachant sur quel papillon elle se poserait.

Toute frémissante dans le soleil, si légère dans l'air léger, elle hésitait, en son cœur de fleur ingénue , entre tous ces beaux insectes éperdus de désir, qui tremblaient vers elle sur leurs tiges. A quel choix se résoudraitelle enfin? Devait-elle préférer le sylvandre

à la briseis, ou le céphale au parpaillot, ou la

méiicerte au myrtil? Pour Tamour du radieux Argus, dédaignerait-elle la daraerette, la corine, le damon, la daphné, et le galarin et l'hecate, et l'hypsipile rosé comme l'aurore et le dorylas gris comme le crépuscule du soir? Et elle volait toujours, s'approchant, s'éloignant, au-dessus du champ de papillons.

Car, en ce temps-là, c'étaient les roses qui avaient des ailes. — quelles ailes? leurs pétales vite remués, — et c'étaient les papillons qu'attachait au sol une tige frêle, par le vent halancée.

L'églantine était si perplexe qu'elle dut se résigner à demander conseil à toutes les autres roses, ses sœurs. Elle s'en retourna donc vers les hautes herhes où elles avaient leurs nids, il y avait des nids de roses, alors! — et dit, non sans une rougeur, qui fut très visible, car elle était une églantine blanche:

« Mes sœurs, tirez-moi d'embarras, je vous prie. Toute jeune comme je suis (j'ai volé, l'aube d'bier,pour la première fois), j'ai encore bien peu d'expérience; et j'ai grand' peur de faire quelque sottise ».

— Parle, nous te répondrons, dit le cliœur des roses.

— Non loin d'ici, dit-elle, j'ai vu les plus beaux papillons qu'on puisse imaginer; et tous me paraissent si désirables, que je ne sais lequel choisir pour m'y poser amoureusement.

Toutes les roses dans un grand froufrou, se mirent à se moquer. Ah ! l'enfant ! Ah ! la niaise! Comment? elle était éprise de ces misérables insectes qui ne peuvent se délivrer de la terre si proche! Aimer les blancs cygnes, hautains qui traversent l'azur, ou les prestes hirondelles que ne joint pas le vent, ou l'alouette qui va réveiller, d'un cris clair, au delà des nuages, l'aurore paresseuse, — à la bonne heure! C'était, en vérité, le fait d'une fleur encline à d'indignes amours, que de

prêter la moindre attention à des êtres captifs au point de ne pouvoir franchir, — s'il leur en vient la fantaisie, — le ruisseau de la plaine ou le torrent des monts.

Mais l'églantine parla avec tant d'enthousiasme des beaux insectes du champ voisin, que les roses se sentirent un pou troublées, et, ma foi, « il faut donc aller voir comme ils sont faits ! « dirent-elles en prenant leur vol d'où s'éparpillèrent des parfums qui étaient les plus doux du monde, puisque, en ce temps-là, il n'y avait pas encore de femmes sur la terre.

Il faut renoncer à exprimer la joie des papillons quand ils virent, voletantes au-dessus d'eux, si près d'eux, toutes les adorables roses. Oh! qu'elles étaient jolies, les rouges, les blanches, les épanouies, les mi-closes! et ils leur disaient : « Venez, descendez, posez-

VOUS. Ne nous dédaignez pas parce que nous pouvons vous suivre à travers l'espace et le vent. Xos ailes sont prisonnières, mais voyez comme elles sont belles ! Nous luisons et nous scintillons! Ne vous semble-t-il-pas que l'on a renversé sur nous mille coffrets pleins de rubis, de saphirs, d'améthystes et de chrysoprases? C'est comme si l'on nous avait poudrés avec un arc-en-ciel haché menu, menu. Et nous vous aimons tant! Si vous consentez à replier vos pétales entre nos ailes, nous aurons pour vous des caresses si tendres, de si fidèles amours que vous ne regretterez pas la vaine joie de voler seules dans les ensoleillés ou dans les nuits de lune! » Hélas! les roses ne se laissèrent pas attendrir. Les papillons n'étaient point laids, non, elles voulaient bien le reconnaitre. Mais, vraiment, pour si miséricordieuse qu'on soit, on ne peut se résigner à aimer de misérables petits êtres qui ne peuvent pas seulement s'aller poser sur la plus basse branche du peuplier voisin. Et, dans un tumulte plein de

cruelles railleries, elles s'envolèrent loin du champ de papillons, au delà de la forêt, et du fleuve, et des collines.

Mais, en ce temps-là, comme à présent, il y avait une justice sous le ciel. La brise, parla volonté, sans doute, de quelque honnête fée, — ou bien cette brise, elle-même, était fée — enveloppa, saisit, secoua, emporta toute la volée des méchantes roses, et les précipita dans une immense plaine toute de ronces et d'épines qui agrafèrent les fleurs, ne les lâchèrent plus! C'est depuis ce jour que les roses, liées au sol par une frêle tige, ne volètent plus avec les fauvettes et les mésanges, et ne font plus leurs nids dans les herbes hautes de l'orée.

Et les papillons, tout d'abord, n'avaient pas perdu l'espoir. Elles reviendraient, les jolies fugitives, elles consentiraient à se poser entre

les ailes amoureuses. Mais non, elles ne revenaient pas! Des aigles, des hirondelles, des pinsons, des linottes, traversaient l'air audessus du champ ; aucune rose ne venait voleter dû ce côté. Vous n'auriez pas manqué d'éprouver une grande mélancolie, si vous aviez pu considérer ces pauvres insectes quand ils durent s'avouer enfin que les fleurs s'étaient éloignées pour toujours. Ils se penchaient sur leurs tiges, avec un air d'être morts. Ils avaient de la tristesse en eux, et, sur eux, de l'ombre. Ah! il ne semblait plus qu'on eût renversé sur leurs ailes mille coffrets pleins de rubis, de saphirs, d'améthystes et de chrysoprases; ce n'était plus comme si oji les avait poudrés avec un arcen-ciel haché menu, menu! Ils étaient gris et ternes; ils étaient pareils à des flammes flétries. De sorte que la bonne brise-fée, qui avait puni les ingrates roses, eut pitié des papillons malheureux. Toutes leurs tiges, elle les cassa, et ils ne furent plus captifs, et ils s'envolèrent! Vers où? Eh! ne le devinez-

VOUS pas? Vers la plaine d'épines eL de ronce où languissaient, sur des tiges balancées au vent, les roses châtiées.

C'est depuis ce temps que les damons et les daphnés, les galarins et les hécates, et l'hypsipile rose comme l'aurore avec le dorylas gris comme le crépuscule du soir, et la corine, la damerette, le myrlil, la mélicerte, le parpaillot, le cépliale, la briseis et le sylvandre, et l'argus radieux, baisent délicieusement le cœur ouvert ou mi-clos des roses qui ne s'envolent plus.

Mais les roses, pour si tendrement baisées qu'elles soient, ne se jugent pas aussi heureuses qu'elles le pourraient être. Certes, il est doux, étant fleur, de se sentir caressée jusqu'au fond du calice. Mais l'immobilité où elles demeurent ne leur permet pas de choisir celui dont elles voudraient être aimées;

et elles ne peuvent pas se refuser. Souvent ce papillon-ci les frôle tandis qu'elles voudraient être frôlées de ce papillon-là. Puis, ce leur est un chagrin fort amer, lorsqu'elles se sont attachées à un Sylvain ou à un euryale, de le voir prendre sa volée, et de ne pouvoir le suivre! De sorte qu'elles se lamentent bien souvent dans la joie universelle de l'été, parmi les ravoiis et les parfums. Ne redeviendront-elles jamais pareilles aux roses qu'elles furent, aux roses qui avaient pour ailes leurs pétales remués et qui se réjouissaient dans la liberté de l'espace avec Thirondelle et les alouettes? Jusqu'à présent la brise-fée, en sa justice, ne les juge pas assez punies; et elles restent liées au sol par de frêles tiges que le vent balance et ne brise point hélas!

Mais la fée sera clémente un jour, bientôt, demain peut-être ; les fleurs délivrées suivront les insectes libres ; et l'on verra trembler dans la lumière, l'amante et l'amant, ailés tous deux ! Dans les hautes herbes des lisières, dans les branches des chênes re-

verdissants et des acacias, il y aura presque à chaque brin, presque à chaque ramille, un nid où nichera, avec sa rose, un papillon.

LE MIROIR

!•: qui devait faire le tourment de Ronsard , prince des poètes français, c'est la pensée que la postérité douterait qu'il fut chéri par la blonde Gassandre aux yeux bruns. Humble faiseur de sonnets, je me sens hanté d'une crainte analogue; qui donc en effet parmi nos arrière-neveux daignera admettre que j'obtins la tendresse de la marquise Cœlie, si jolie et si belle, si pareille à la pâle dauphinede quelque royaume du nord, telle enfin que je l'ai dépeinte? Ils me rail-

leront, les jeunes gens futurs, ils diront : « Ce poète vraiment nous en veut faire accroire ; le moyen de penser que, médiocre de visage si l'on s'en rapporte aux portraits qui précèdent ses poèmes, et, d'ailleurs, parfaitement dénué de génie, il mérita la miséricorde d'une aussi exquise personne? » Ah ! qu'ils auront raison de parler ainsi. Non, je ne vaux pas qu'elle me sourie, celle qui est l'éblouissement de mes yeux et l'enchantement de mon cœur. Cependant il est vrai, n'en doutez pas, qu'elle m'aime. Mais, cet amour qui m'extasie, je n'ai pas, hélas ! le droit de m'en enorgueillir; car je l'ai dû, je l'avoue, à la plus détestable supercherie.

Dans le temps où, coilTé d'un haut chapeau pointu qui étincelait d'étoiles en papier d'or et vêtu d'une longue robe noire ornée d'abracadabras, j'exerçais, à la fête de Neuilly, la profession de diseur de bonne aventure (j'ai gagné, à ce métier-là, d'assez grosses sommes qui, bien placées, me permirent de me livrer plus tard à la poésie), je reçus un jour

LE MIROIR 13'

la visite d'une jeune femme qui avait eu la curiosité d'interroger le sort. A peine entrée dans la voiture-baraque où je rendais des oracles, je n'hésitai pas à penser que toutes les femmes de la terre étaient mortes en un même moment, léguant à celle-ci leurs plus divines grâces, leurs plus adorables charmes, tant, en elle seule, étaient réunies les merveilles de la beauté féminine; et je compris tout de suite que celle que j'adorerais à jamais, c'était elle. Mais hélas ! quelle espérance de me faire aimer d'elle pouvais-je concevoir ! Il eût été extravagant d'imaginer qu'elle abaisserait de tendres regards, — elle, si patricienne et, même, de la plume du chapeau à la pointe de la bottine, toute princesse dans mon bouge, — vers un chétif mage forain ; d'autant plus que, pour paraître un sorcier plus vraisemblable, je m'étais enlaidi (inutile surcroît!) d'une longue barbe noire en tresses hiératiques et de sourcils farouches ! Cependant la parfaite créature qu'un caprice avait conduite vers moi me demanda dans un petit rire si je pos-

136 LE nONIIEUR DES AUTRES

sédais véritablement — selon que mon pitre l'annonrait au dehors — un miroir où chaque femme pouvait voir celui qu'elle aimerait un jour; et son petit rire montrait des dents qui me rendaient fou. Une pensée coupable (je n'ai jamais eu le courage de m'en repentir) me traversa l'esprit! «Oui, certes, dis-je,je le possède, ce miroir enchanté, et il ne tient qu'à vous d'en faire l'épreuve. » Sans perdre un instant, je me retirai derrière les rideaux qui voilaient le fond de la voiture, et, le corps caché, je tendis vers la visiteuse, non pas la petite glace dont j'usais d'ordinaire pour ces sortes d'expériences, mais le cadre seulement de cette glace où, en criant d'une voix dodonienne : « voici celui que vous aimerez )), j'osai mettre mon visage, mon vrai visage, sans sourcils farouches ni longue barbe noire en tresses hiératiques. Elle ne put retenir un cri, étonnée sans doute de la face inattendue, inconnue, que lui offrait le Destin! Quand j'écartai les rideaux (j'avais repris ma magique apparence), elle s'était enfuie, lais-

LE MIROIR

sant une odeur d'égiantine mouillée d'une rosée d'hylang-hylang.

• Mais, quelques mois plus tard, lorsque les bénéfices de mon métier forain m'eurent mis en élat de publier des sonnets et de faire figure dans le monde, je la rencontrai, l'ayant cherchée. Mon apparition parut lui causer une surprise infinie ! Et, si peu digne que je fusse d'elle, — eùt-elle môme été tentée d'en préférer un autre, — il fallut bien qu'elle m'aimât, pour obéir au Destin.

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g~-w^652,^ iwm^^^ L n'était question que d'une vente aux enchères qui devait avoir lieu dans quelques jours.

Je dois dire d'abord que la ville où cette vente aurait lieu différait sensiblement, — au point de vue des usages, des mœurs, des préoccupations ordinaires des habitants, — de la plupart des cités oii vivent nos contemporains et nos contemporaines ; car on ne s'y inquiétait que d'une seule chose : l'amour.

Les soucis du négoce, de l'industrie, l'ambition de s'illustrer ou de s'enrichir par la

pensée ou par le travail, n'y troublaient jamais, non, jamais, en aucun cas, les esprits ni les cœurs; l'unique désir dont on y fût meurtri, c'était celui de l'ivresse, jamais lasse et toujours renouvelée, des baisers !

On s'étonne, on me demande : « Quoi ! pas de boulangerie? » Non, lectrices curieuses, pas de boulangers du tout ; le miel des ruches, avec la chair des fruits, est une nourriture qui n'a rien de repoussant ; ceux qui n'étaient pas riches au point de posséder un verger où abondent les abeilles, se contentaient, pour se refaire des douces fatigues, de l'odeur des petits muguets blancs et du parfum des violettes des bois. Mais qui donc avait bâti les maisons? il n'y avait pas de maisons; cette ville, à vrai dire, ressemblait à une forêt pareille à la forêt des Ardennes, avec des huttes naturelles faites de syringas et de citronniers en fleur; la grande place où l'on se réunissait pour prendre le frais, le soir, était une clairière de verdure ensoleillée de pourpre et d'or par la pompe mélancolique du couchant.

Vous auriez écouté avec plaisir les propos que l'on tenait, par groupes, dans cette forêt, au crépuscule! On s'accordait à reconnaître que Fideline avait très bien fait de s'endormir sous les bouleaux voisins, — les bouleaux, ces cbemises d'argent qui tremblent, — au moment même où passait celui de qui elle était, depuis quatre heures au moins, désirée; on blâmait, avec de justes sévérités, les jeunes demoiselles, Agnès, Hippolytes, Silvanires, accusées d'avoir refusé, en quelque maussade humeur, l'ongle rose de leur petit doigt à des lèvres tendrement solliciteuses ; et une fois, ce forum charmant, démocratique cour d'amour, exila, plein de fureur, avec des huées, — car la justice, souvent, doit avoir les emportements du courroux! — une jeune femme récemment mariée, convaincue de n'avoir accompli que sept ou huit fois en une longue semaine le devoir sacré de l'adultère ! Les gens qui tenaient pour elle parce qu'elle avait, sous le bras, une odorance exquise de fleurs comme fanées, conseillère d'indulgence,

objectèrent en vain que si elle avait insuffisamment accompli son devoir (ce point, ils l'abandonnaient!) elle avait du moins l'excuse de n'avoir pas accordé à un seul amant, mais à sept ou huit, les délices dont on l'arguait de s'être montrée trop ménagère. Tout cela ne fit que blanchir! Qu'elle eut fait le bonheur d'un seul amoureux, ah bien ! il n'aurait plus manqué que cela ! On exila cette péronnelle, équitablement.

Telle était donc cette ville extraordinaire, de feuilles et de fleurs, d'amour, d'amour, et d'amour encore! Et mainten-'^nt vous concevez l'émotion qui se produisit dans les groupes, et dans les tête-à-tête, lorsque des affiches annoncèrent qu'une fée obligée, pour cause de départ, de vendre son fonds de magies et de charmes, mettrait aux enchères, à tel jour, à telle heure, un talisman dont l'heureux acquéreur — acquéreur, car les femmes ne seraient point admises à la vente — ne connaîtrait jamais la lassitude ni la rancœur du baiser !

Quoi ! toujours aimer ! se sentir, à toute minute, capable d'aimer, et prouver, en effet, sans renoncement ni recul, qu'on en est capable ! mépriser, avec raison, la fatigue ensommeillée des lits conjugaux! être un homme qui est toujours un homme, atteindre par l'ininterruption de la virilité, jusqu'à la divinité! être, sans trêve, violent, rude, énorme! oser dire, en pensant à Hercule, qui, cependant, chez Omphale, fit bien les choses : « Ce n'était qu'un demi-dieu ! » devenir, en un mot, une réalisation égale au désir éternel de la femme ! voilà ce qui était offert, voilà ce que mettait aux enchères la fée obligée de vendre son fonds de magies et de charmes, pour cause de départ.

Les jeunes hommes de ce pays, — même les plus remarquables, même ceux dont aucune tendre personne, si exigeante qu'elle

lui, n'avait eu, le lendemain, à se plaindre — accoururent, le jour venu, vers la salle où serait vendu aux enchères le plus miraculeux des talismans. C'était une foule, jolie avoir. Il y avait, dans la multitude, des adolescents imberbes. — Ah! lectrices, ne les méprisez point! — et beaucoup d'autres nubiles, dignes d'être considérés puisqu'une barbe ornait leur face déjà mâle ; et tous semblaient prêts à tous les combats, à tous les amours. Gepen- i dant, si grande que fût leur valeur personnelle, tant de fois éprouvée et toujours victorieuse — très humble, je me tenais à l'écart ■ — ils se sentaient dévorés du désir d'acqué- * rir le talisman, le prodigieux talisman en qui résidait la certitude devoir le sourire de l'amie à vingt reprises reconnaissante; et, pour tenter l'épreuve des enchères, ils avaient apporté leurs plus riches trésors, non pas des sommes dans des sacs ou des coffres pleins de pierreries, ni les plus magnifiques fleurs de la villeforêt, en touffes, parfumant l'air, mais, sur des feuilles qu'ils s'apprêtaient à lire, des

sonnets, les meilleurs qu'ils avaient pu faire 1 car, puisqu'ils étaient des amants, ils étaient des poètes; ils attendaient le commencement des enchères.

Or la fée, très parisienne (on l'est même, dans la forêt de Brocéliande), se tenait debout, en costume de voyage, raies noires et blanches selon la mode, derrière la table, ayant dans sa main gauche, fermée, le talisman qu'elle offrait et qu'elle cachait aux convoitises, levant dans sa main droite le marteau du commissaire-priseur ! et elle disait, non sans emphase : « Allons ! allons ! empressezvous, vous qui voulez connaître le renouvellement inextinguible du désir, vous qui voulez devenir égaux aux plus persistants désirs des plus insatiables amoureuses ! Dites, dites vos vers, et le plus parfait des rimeurs obtiendra le plus précieux des talismans ! « Alors, tous ceux qui étaient là chantèrent leurs sonnets, et le sonnet que je lus — sortant de la foule tout à coup — fut le plus ]jcau de tous, naturellement, puisque ceci se passait dans le

148 LE lî ON HEUR DES AUTRES

pays que créa ma fantaisie, pour la satisfaction de mes rêves et l'apolliéose de mon orgueil !

La fée me dit :

— C'est donc toi qui triomphe? Grâce au talisman que tu as conquis et que je vais te livrer, tu n'as plus aucun rival à craindre : tu es le merveilleux amant auquel diront merci toutes les Messalines, et toutes les Agnès aussi, ces jeunes filles pires que les impératrices. Oui, parce que tes vers, bien rythmés, la césure au sixième pied bien marquée, et très opulents de rimes sonores, m'ont paru et sont, en effet, plus parfaites que les vers de tes compétiteurs, tiens, prends, emporte et garde le don sublime qu'envièrent les plus frénétiques amants. Ya, passe, marche, ose, tu es désormais irrésistible et incomparable : jamais tu ne verras, sur des lèvres à peine baisées, s'attendrir ce pâle sourire : « Quoi ! ce n'était que cela? » mais, toujours après tant d'encores, la gratitude de mille bouches

pâmées avouera la virilité triomphale de tes infatigables caresses !

Mais, ce talisman, qu'était-ce donc?

La fée, ouvrant sa main gauche, me montra un ruban rose, où riaient, aux coins d'une boucle, deux perles.

— Il te suffira de toucher ce ruban, ditelle, pour retrouver, si vaincu que tu sois, la vigueur de Thésée qui, en un seul jour, viola quatorze amazones.

— Madame la fée, dis-je, vous exagérez. Cependant, je souriais, parce que, dans le

talisman, j'avais reconnu l'une des jarretières de Gœlie ; et, depuis longtemps, sans dire aucun sonnet, j'avais mérité l'autre.

LE MIRACLE

L y avait dans ce couvent — Mazet de Lamporechio peut-être y fut jardinier ■ — une petite nonne appelée sœur Ninette, un peu moins de seize ans, qui était très dévote et très amoureuse aussi. Dévote, à qui? à tous les saints, mais surtout à un très beau Saint-Cyrille sculpté, ornement de la chapelle; amoureuse, de qui? elle ne savait pas, puisque aucun homme ne pénétrait dans le cloître; mais elle était bien décidée à se montrer aussi tendre que

possible à l'égard du premier galant qui escaladerait le mur — à la condition, pourtant, qu'il eût des moustaches, elle tenait très particulièrement aux moustaches; et, s'il lui proposait de l'enlever, « eh! bien, enlevezmoi )), dirait-elle. Mais qu'il se faisait attendre, le tendre inconnu! De sorte qu'un soir, elle s'échappa du dortoir^ sans bruit, et descendit dans la chapelle toute pleine d'ombre et d'un souvenir d'encens, afin de se plaindre à saint Cyrille de la solitude où il la laissait se consumer. Bien qu'il fît tout noir, elle ne tarda pas — accoutumée aux aitres de la petite église — à trouver le socle de la statue; et s'agenouillant dans les ténèbres : « Pour l'amour de Dieu, pria-t-elle, venez en aide à une pauvre fille qui ne saurait languir plus longtemps sans bientôt rendre le dernier soupir. 0 vous qui prenez en pitié les âmes désolées, considérez que la mienne est aussi à plaindre que possible. Qu'il vous plaise, ô mon recours! de m'accorder une consolation. Les miracles ne vous sont pas difficiles; si

LE MIRACLE

VOUS le vouliez, je trouverais tout à l'heure dans mon petit lit pâle et tiède une personne pleine de tendresse pour moi, qui me tiendrait d'agréables propos; je me résignerai, s'il le faut, à ne pas être enlevée, du moins la première fois; mais qu'un cher compagnon nocturne vienne divertir mon attente; et, surtout, qu'il soit, si c'est possible, pareil à vous, chère statue auréolée d'or ! Oui, qu'il vous ressemble, celui que j'espère et que je denfande! et tous mes vœux seront comblés. » Ne croyez pas qu'elle parlât ainsi pour flatter le saint, pour le mieux engager au prodige qu'elle soriicitait, Non, elle était sincère; elle aurait voulu un ami semblable à saint Cyrille! et, après un signe de croix — presque certaine d'être exaucée — elle regagna son petit lit du dortoir. Ah ! le méchant saint ! Il y avait une personne entre les draps, en effet, mais c'était Lina, une novice, jolie et fraîche comme une fleur pas cueillie, qui était venue, pendant le sommeil des Mères, pour bavarder et rire avec son amie Ninette. Eh ! oui, très

doC LE BONHEUR DES AUTRES

jolie, et très amusante, la mignonne novice! elle savait beaucoup de contes, qu'elle contait très bien, des vers d'amour aussi, qu'elle disait à voix basse ; et elle avait, pour passer le temps, la nuit, quand on ne dort point, des imaginations qui ne laissaient pas d'être tout à fait plaisantes. Mais enfin, ce n'était pas un galant, et elle ne ressemblait pas du tout à saint Cyrille. Sœur Ninette, tout en riant, très bas, avec la novice, éprouvait beaucoup de colère contre le bienheureux qui Tavait si incomplètement exaucée. Voilà donc comme il récompensait la dévotion qu'elle avait toujours eu pour lui ! Elle était très fâchée, il verrait. Et, en effet, le lendemain, à peine entrée dans la chapelle avec toutes les nonnes pour l'office du matin, elle jeta un regard furieux vers le saint Cyrille auréolé d'or. Elle eut peine à retenir un cri! Mais tout s'expliquait; elle n'avait pas à se plaindre; le miracle avait eu lieu, tel qu'elle l'avait sollicité; car, le jour d'avant, on avait changé de place les statues de la chapelle, et l'image qu'elle avait

LE MIRACLE

priée dans les ténèbres, c'était celle de sainte Eveline, jolie et fraîche comme une fleur pas cueillie !

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ALBiNE était la fille d'un sabotier qui avait sa hutte dans une clairière de la forêt de Brocéliande. Vous auriez bien longtemps voyagé de pays en pays avant de rencontrer une W^ jeune personne aussi plaisante aux 11? yeux que cette enfant mignonne et nT,~ farouche comme les écureuils des bois ; encore qu'elle se vêtît — faute d'habit meilleur — d'une robe de bure, en maints endroits reprisée, et (|ue sa coiffe fût de toile

1G2 LE HONIIEUn DES AUTRES

jaune et rude, et que les morsures des cailloux non moins que les piqûres des ronces eussent rougi ses frêles petits pieds nus, un homme sensé n'aurait pas manqué de la préférer aux plus superbes princesses ha- Lillées de drap d'or et couronnées de pierreries, dont les pantoufles brodées de perles s'enfoncent dans des tapis de zibeline ou de renard bleu. Mais, jolie comme elle était et bien qu'elle fût aussi bonne que jolie, elle n'en était pas plus heureuse. Sa marâtre — car le sabotier, veuf, s'était remarié avec une méchante femme — la traitait aussi mal que possible; l'obligeant aux plus pénibles besognes, ne lui laissant pas une minute de repos, l'injuriant, la battant, et la nuit, lorsque Balbine, à moitié morte de fatigue, s'était endormie enfin, l'éveillant tout à coup pour lui dire de ne pas oublier d'aller, dès le point du jour, faire de l'herbe pour la chèvre. De sorte que la pauvre petite résolut de se dérober à la cruauté de cette marâtre ; et une nuit, un peu avant l'aube, comme tout le monde dormait

encore dans la hutte, elle s'échappa par la fenêtre — puisque la porte était close — comme un oiseau s'envole.

Elle marcha, sans savoir vers où, a travers les bruyères de la forêt. Elle était contente de ne plus être oii elle avait eu tant de souci; mais, en même temps, elle se sentait le cœur bien gros. Que ferait-elle? Qui l'accueillerait? 11 y a si peu de bonnes gens par le monde!

A la clarté du jour levant, elle vit une vieille qui lavait du linge dans un ruisseau, et qui soufflait et qui geignait très lamentablement; elle ne devait pas, cette lavandière, avoir moins de cent ans, et, à pareil âge, on n'a plus beaucoup de force. Balbine, qui était, je l'ai dit, aussi bonne que jolie, fut tout émue en voyant une femme aussi âgée prendre tant de peine.

— Eh! madame, dit-elle, je laverai bien ce linge à votre place, si vous l'avez pour agréable ; puis, quand il sera net, je le porterai sur mon dos jusqu'à votre maison.

Elle eut à peine le loisir d'achever cette pa-

role : la vieille ne ressemblait plus à une vieille ! elle était jeune et triomphante comme une journée de juillet; et, à la voir, somptueuse, en sa robe de samit écarlate, vous auriez dit d'une reine qui se promènerait dans les bois! De fait, c'était mieux qu'une reine puisque c'était une fée.

— Balbine, dit-elle, on m'avait beaucoup vanté le bon petit cœur qui est le vôtre; je vois que l'on ne m'avait pas trompée. Je veux vous récompenser de votre charité pour une vieille lavandière qui lavait son linge dans le ruisseau. Prenez cette chemise, mettez-la, et, désormais, ne l'ôtez plus. Comme elle a été tissée avec ces fils légers qui planent dans l'air, descendus d'une céleste quenouille, elle ne cessera jamais d'être blanche, et tant que vous la porterez, vous aurez en partage, toutes les richesses, toutes les gloires, tous les bonheurs de la terre.

Cela dit, la fée disparut, pareille à une nuée d'or qui s'évanouirait dans la lumière. Il serait difficile d'exprimer l'étonnement et la joie

de Balbine. Elle serrait contre son cœur la chemise que lui avait donnée la fée! Mais elle ne la mit pas tout de suite, parce qu'il faisait grand jour; et pour rien au monde, Balbine n'aurait consenti à montrer, en se déshabillant, si peu que ce fût de son bras ou de son épaule aux rayons qui regardent, au vent qui rôde, aux petits oiseaux curieux qui, du bec ou de l'aile, écartent les feuilles pour voir.

Il n'était question, d'un bout du monde à l'autre bout, que d'une jeune personne qui était la plus riche, la plus puissante, la plus enviée de toutes les mortelles. Rien de ce qu'on peut désirer ici-bas ne manquait à Balbine. Elle avait plus de palais et de châteaux que n'en ont les plus opulents monarques; vêtue de satins flamboyants comme des fournaises où fondraient des rubis et des amé-

Ihystes, elle se promenait à travers les villes clans des carrosses d'or attelés de huit chevaux blancs aux harnais de diamants et do perles. Bien qu'elle fût peu gourmande — accoutumée jadis à se nourrir de pain noir et d'avelines — cent valets habillés comme des chambellans d'empereur mettaient sur sa table les viandes les plus exquises et des fruits si sucrés et si parfumés qu'on aurait cru leur pulpe faite de miel et de roses pétries. Elle s'endormait, sous des rideaux de soie et de dentelles, dans des lits lentement balancés, aux sons d'instruments lointains, invisibles, qui chantaient la chanson de sa gloire et de sa joie; et, le matin, quand elle s'éveillait, il ne manquait jamais d'y avoir, même les jours de })luie, du soleil dans sa chambre. Mais ce qui surtout la rendait heureuse, c'est qu'elle faisait des heureux. Si ses richesses avaient pu s'épuiser, elle se serait ruinée en aumônes. Elle donnait, elle donnait tant — avec de douces paroles consolatrices — quil n'y avait presque plus de misérables sur la terre. Elle

fut bonne même pour ceux qui lui avaient fait du mal! De sa marâtre, qui l'avait battue, de son père le sabotier qui l'avait laissé battre, elle fit de grands personnages de qui tous les désirs, à peine formés s'accomplissaient. De sorte que, entourée d'admiration et de bénédictions, elle vivait en un perpétuel contentement. Et il arriva une chose qui mit le comble à cet extraordinaire bonheur. Un jeune prince, beau comme le mois d'avril, vint dans la ville où elle habitait le plus fréquemment. A peine l'eut-il vue, à peine l'eut-elle regardé, qu'ils s'aimèrent d'une tendresse éperdue; et ils comprirent qu'ils ne cesseraient jamais de s'aimer. Dire la magnificence des fêtes qui furent données à l'occasion de leurs noces, et la ferveur des souhaits que tout le monde fit pour leur félicité, je me garderai bien de l'entreprendre; mais il serait encore plus difficile d'exprimer l'infinie extase où Balbine se sentit défaillir, quand le marié entra dans la chambre nuptiale, et, agenouillé, prit dans sa main et couvrit de baisers les chères petites mains de

168 LE I}ONIIi:UR DES AUTRES

l'épouse qui avait l'air, un peu rougissante, d'un lis qui serait rose.

Le maître bûcheron, qui se grisait tous les jours, et qui, ce jour-là, était plus gris encore que de coutume, s'écria d'une voix rude : « Eh bien ! quel est l'imbécile ou la sotte qui a lié ce fagot ? Je i)arie que c'est Balbine ou son benêt de mari. » Hélas! le fagot, ils l'avaient lié ensemble, et c'était vrai qu'il n'avait pas bonne mine, car ils n'étaient guère adroits. Ils s'excusèrent de leur mieux, promettant de s'appliquer davantage la prochaine fois. Mais l'ivrogne ne voulut pas entendre raison, et, avec les autres bûcherons qui riaient méchamment, il chassa à coups de branches la pauvre femme et le pauvre homme.

Car, depuis beaucoup de mois, le temps était passé où Balbine avait en partage toutes les richesses, toutes les gloires, tous les bon-

heurs de la terre! Elle élait maintenant plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, jadis, dans la hutte de son père le sabotier. Ah! qu'elle était à plaindre ! Habillée de haillons, n'ayant pas même une chaumine où dormir, buvant l'eau des fontaines, mangeant les fruits des haies, elle errait avec son mari, qui n'était plus un prince, dans la forêt de Brocéliande; il aurait chassé les bêtes du bois, s'il avait eu un arc et des flèches! mais, si pauvre, il n'en avait pas. C'était rarement qu'un bûcheron leur donnait un morceau de pain à la fin d'une longue et laborieuse journée ! Plus d'une fois ils furent sur le point de mourir de famine. Et, sans doute, ils auraient mis fin à leur détresse, en se précipitant ensemble du haut de quelque roche, s'ils n'avaient eu la consolation de se parler bas, la nuit, sur un lit de fougères, dans la douceur nocturne, et de s'endormir, enlacés, la bouche sur la bouche! Mais, au, réveil, ils étaient bien tristes.

Or, ce jour-là, chassés à coups de branches

170 LE nONIIEUU DES AUTRES

par le mauvais bûcheron, ils arrivèrent dans une clairière que traversait un ruisseau ; ils se laissèrent choir dans l'herbe, et. le mari, rompu de fatigue, s'endormit, tandis que Balbine pleurait à chaudes larmes, la tête entre les mains.

— • Tu n'as que ce que tu mérites ! dit une voix d'un ton de colère.

Celle qui parlait, c'était la fée qui avait donné la chemise à Balbine, la jeune fée triomphante comme une journée de juillet, et pareille en sa robe de samit écarlate à une reine qui se promènerait dans le bois. Mais elle montrait un visage très irrité.

— Oui, tu es justement punie! reprit-elle. Ne t'avais-je pas recommandé de ne jamais ôter la chemise que je te donnai?

— Hélas! madame, il est vrai que je vous ai désobéi. Mais qui n'eût fait, à ma place, comme je fis? Pensez-vous qu'il soit bien aisé de résister aux prières d'un mari qui, entrant pour la première fois dans la chambre nuptiale... Je vous assure que c'était bien mon

DALIilNE ET SA CHEMISE 171

intention de la remettre, la chemise, dès le lendemain de mes noces. Seulement, je ne l'ai pas retrouvée.

— Elle s'est enfuie, justement effarouchée de votre effronterie! et je ne vous la rendrai pas, à moins que vous ne vous repentiez sincèrement de l'avoir ôtée.

— Hélas! comment m'en repentirais-je , madame? Gomment pourrais-je avoir quelque remords du bonheur que j'accordai à celui qui m'est plus cher que la vie ; et n'ai-je pas été payée d'avance de tous les maux que j'endure parle ravissement que je vis dans ses yeux?

— Au moins, dit la fée, me promettez-vous de ne plus quitter la chemise, si je consens à vous en faire un nouveau présent ?

— Hélas! comment pourrais-je vous le promettre? Certes, je souffre amèrement dans la misère où je suis retombée ; les mendiantes des chemins, battues par les rafales d'hiver, ne sont pas plus à plaindre que moi. Mais — je vous prie d'y songer, madame — mon mari n'a-t-il pas le droit d'exiger de ma per-

sonne toutes les délices qu'elle lui peut offrir, et ne serait-ce pas mon devoir, si ce n'était mon plaisir, de ne point décourager, par l'importunité d'une voile, la ferveur de sa tendresse ?

La fée, moins irritée qu'elle ne voulait le paraître, ne put s'empêcher de sourire.

— Il faut croire, dit-elle, que les femmes trouvent un singulier plaisir à ne pas être habillées du tout! Allons, je vous pardonne ; je veux bien vous rendre la chemise — tenez, la voilà — avec tous les bonheurs, toutes les gloires, toutes les richesses, mais à la condition que, si vous l'ôtez, la nuit, vous ne l'ôterez jamais, le jour. Est-ce beaucoup exiger?

— Je pense, dit Balbine, que la rendre sans condition eût été plus digne de votre magnanimité, grande fée! Cependant je ferai tous mes efforts pour ne vous pas désobéir trop souvent...

Cette fois, la fée éclata de rire. Puis elle disparut, pareille à une nuée d'or (|ui s'évanouirait dans la lumière. Et ni Balbine ni son

mari n'étaient plus là. Le lendemain ils s'éveillèrent dans le luxe de naguère, sous des rideaux de soie et de dentelle, en un lit lentement balancé, au son d'instruments lointains, invisibles, qui chantaient la chanson de leur joie. Et la chemise? Elle était au pied du lit, toute blanche, avec un air d'attendre. Oui, oui, Balbine la mettrait, quelquefois.

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