SOEUR COLETTE
menteurs, et bien faits de leur personne, louangeraient le charme dont le diable, en d'exécrables desseins, me pourvut; je suis incapable des troubles et des espérances dont je fus trop longtemps la dupe ! Le seul avenir qui me tente, c'est de passer mes jours dans la paix rédemptrice du cloître et d'oublier, dans les pratiques d'une règle sévère, les frivolités de jadis, que je hais et que je méprise! 0 ma n:ère, accueillez-moi! ne me refusez pas les jeûnes, les macérations, la nudité des genoux sur les dalles; et que je puisse, échappée enfin des odieux paradis humains, mériter le paradis céleste !
Après ces paroles, Colette,, en la sincérité de son désespoir (car jamais Madeleine repentie ne fut plus sincère qu'elle!) versa d'abondantes larmes; son corset, étroit, qui la faisait si s vol te, la gênait un peu pour sangloter; mais elle ne se plaignait pas de cette soullrance, d'ailleurs légère ; même elle approuvait la rudesse des baleines, qui était presque un commencement de cilice.
La Supérieure, avec componction, répondit :
— Ma sœur, il est prudent de se défier des vocations imprévues et trop soudaines! Les jeunes femmes, naguère peu recommandables, qui se jettent avec une impétueuse ardeur dans les bras de la religion, sont sujettes à des rechutes, très fâcheuses, en d'autres bras ; craignez de prendre pour un zèle vraiment sacré...
La révérende Mère s'interrompit. Quelqu'un venait d'entrer .dans le parloir. C'était un jeune homme, fort élégant de mise et de tournure, avec de fines moustaches brunes; il était autorisé à venir, une fois la semaine, entretenir sa sœur, postulante au couvent des Clarisses; il salua, gagna le fond de la salle, s'approcha de la grille, se mit à parler bas à une petite nonne. Colette ne le vit pas, d'a^bord, tant son fervent repcjiLir l'occupait tout entière !
— Craignez de prendre pour un zèle vraiment sacré, continua la Supérieure, les mouvements peu durables de quelque désespoir
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mondain ! Dieu n'accepte que celles qui se donnent à lui pleinement, à jamais, sans aucun espoir de divorce! Savez-vous si, accoutumée aux vains plaisirs d'ici-bas, vous ne preqdrez pas bientôt en dégoût les sévères joies de la prière et de la méditation? Pourrezvous supporter les abstinences, les longs jours sans paroles, les sommeils interrompus ?Pourrez-vous...
— Ma mère! s'écria Colette, fanatiquement, je me sens capable de tout- subir et de tout accomplir pour le salut de mon âme, hélas! si compromis. Rien ne m'effraiera, ne me rebutera, ni les plus terribles devoirs, ni les plus humbles besognes, et je suis prête aussi à toutes les tortures! Je veux macérer ma chair coupable ! Je veux me donner la discipline! Je veux que des pointes de fer percent ma peau, pour la châtier d'avoir été si douce et si délicieusement rose! et je sens inébranlable ma résolution de me consacrer à l'époux divin, à lui seul!
. A ce moment, le visiteur, qui avait achevé
lOG LE BONHEUR DES AUTRES
de causer avec la postulante, sortit do son coin, salua, traversa la salle, poussa la porte, disparut. C'était vraiment un fort agréable jeune homme, à qui de petites moustaches brunes seyaient aussi bien que possible; ces moustaches-la, Colette en avait toujours raffolé.
La Supérieure reprit, l'œil illuminé :
— - Puisqu'il en est ainsi, ma sœur, puisque vous vous sentez forte, puisque le ciel véritablement vous a élue, venez, venez à nous! Sans doute, je ne vous admettrai pas tout d'abord aux épreuves du noviciat. Mais vous ferez dans notre monastère une retraite de plusieurs mois; et si, un long temps écoulé, vous persistez en votre belle vocation, alors vous commencerez le doux et rude apprentissage, vous serez la fiancée du Seigneur en attendant que vous deveniez son épouse. 0 ma sœur! quelles parfaites délices, en récompense de votre renoncement au monde, vous attendent! Vous connaîtrez l'incomparable joie des immatérielles noces, les délices