‹ Le bonheur des autresChapitre 21 sur 23 · LE FLOCON · texte numérisé non relu

LE FLOCON

C'est en vain qu'à genoux devant elle j'essayai de la convaincre que je n'étais pour rien dans la catastrophe qui s'était produite, que le soleil ne s'était point voilé sur mon ordre, et que ce n'était pas mon souffle qui avait jeté sur elle la petite pluie de flocons. Et je lui disais aussi que je n'avais nullement l'intention de l'empêcher d'aller au hal de M™' de Linège, qu'elle ne serait point enrhumée, qu'elle serait la plus belle de toutes à ce bal, avec un nez plus blanc que des pétales de rose blanche. Elle ne voulait rien entendre, et elle demeurait sans mouvement, les yeux fixes, et elle n'ouvrit la bouche que pour dire : « Laissez-moi, monsieur, je ne vous aime plus! »

0 méchante, ô barbare amie, plus froide que la neige même ! car, en me penchant vers elle pour la suppher de plus près, je vis sur son cœur un petit flocon resté là, et qui n'avait pas fondu, tant le cœur était glacé !

Mais, tout à coup, à travers les vitres, le

soleil reparu flamboya comme une éclosion de lumineuse rose, et le flocon fondit en une larme tiède, le flocon et le cœur aussi.

N voyageur passa par ce pays; bien qu'il eût vu déjà beaucoup de forêts incinérées par la foudre et beaucoup de fleuves taris par les soleils furieux et des ruines sans nombre et des cités de vivants devenues des nécropoles (car les tristes spectacles sont fréquents sur les chemins) il se sentit envahi d'une mélancolie qu'il avait jusqu'à ce jour ignorée, tant il avait devant les yeux de désolation et

d'horreur! Ce qui lui apparaissait, c'élait des débris de palais roses, de jonchées d'autels éparpillant leur jades et leurs ors et l'albâtre aussi de leurs divines statues; des chutes d'arbres défeuillës, chênes jadis ou églantiers, encombraient les venelles sans ombre, les pelouses sans herbe; et il frémit en. voyant, parmi les désastres épars, des squelettes nus, çà et là, qui se tordaient, immobiles, en des poses d'affreuse agonie. « Hélas! dit le voyageur, le courroux des dieux est terrible! mais qui saura jamais à présent que ces morts sont morts depuis si longtemps, de quel crime les châtia la céleste justice? » Et il pleurait, à cause des larmes anciennes.

Une voix très proche lui dit :

— Du seul qui survécut d'une immémoriale race, justement punie, apprends la vérité, passant! Les habitants de ce pays méritèrent la douleur et la mort à cause de leur amour pour les Faux Oiseaux!

Le voyageur se retourna; l'être qui avait parlé semblait plus vieux que les plus vieux

humains, et la détresse de son visage révélait riiabitudc d'un irrémédiable désespoir. Ses haillons cachaient à peine la maigreur hideuse de son corps; mais — singulier spectacle! — ces haillons étaient des lambeaux d'hermine, de velours pourpre, de brocarts somptueux. Il éveillait l'idée d'un mendiant qui aurait été roi. Un diadème dédoré, où s'éteignaient de vieillesse les rubis et les perles, cerclait ses cheveux blancs qui avaient crû jusqu'à toucher ses pieds ornés de bagues et tout déchirés par les ronces.

Le vieillard reprit :

— Un peuple heureux entre tous les peuples c'était celui qui habitait, au temps de ma gaie adolescence, dans ce pays aujourd'hui si morose, si joyeux et si florissant autrefois. En aucun lieu de la terre, les jeunes hommes

n'étaient plus fiers ni les jeunes femmes plus belles; et, quand ils étaient las de prier dans les magnifiques temples ou de se réjouir dans les palais de marbre rose, ils avaient, pour enchanter leurs promenades, des bois de lauriers-roses, des vallées toujours vertes d'yeuses, et des allées d'acacias fleuris. Mais ils devaient leur plus parfait enchantement aux oiseaux qui, par l'ordre des dieux très bons, voletaient sur toute la contrée, avec des ramages et des battements d'ailes plus doux aux cœurs que les plus douces musiques. Rien qu'à les entendre, rien qu'à les voir, ces oiseaux, on connaissait l'infini des pures ivresses, de toutes les délices sans rancœur; car — colombes, fauvettes, rossignols, aigles — ils se nommaient innocences, rires, amours, gloires; et, pour moi, j'étais le plus fortuné des vivants parce qu'en échange d'un rossignol-amour que je lui avais donné, une jeune fille, fraîche comme les fleurs nouvelles, ne m'avaitpas refusé une colombe-innocence. Mais quand donc les hommes furent-ils assez sages

pour se contenter, sans lassitude ni désirs pervers, des biens que les dieux leur octroient? Les habitants de l'heureux pays ne tardèrent pas à dédaigner les adorables oiseaux qui ramageaient et volaient dans l'air lumineux; ils se dirent qu'elles étaient toujours les mêmes, ces voix, qu'ils étaient toujours de la même couleur, ces plumages ; ils auraient voulu entendre ou voir quelque chose de nouveau ; et puis, en leur orgueil, ils se sentaient quelque peu humihés de devoir leurs joies, non pas à eux-mêmes, mais aux divinités miséricordieuses. L'idée leur vint qu'on pourrait créer des oiseaux, qui, non sans ressembler quelque peu aux ailes naguère si chères, — car le moyen, pour l'homme, d'inventer sans modèle? — seraient plus beaux qu'elles, et plus agréablement sonores. Or, j'étais renommé, en ce temps-là, parm.i les orfèvres les plus habiles de la contrée; on me confia la redoutable besogne, et je m'y vouai, hélas! Je fabriquai des colombes qui étaient des innocences, des fauvettes qui étaient des rires, des ros-

signols qui étaient des amours, des aigles qui étaient des gloires ; mais ils étaient faits de fin duvet de soie teint de mille nuances, et de légers métaux, et de toutes les pierreries; et leurs voix étaient produites par le mystère d'un mécanisme ingénieusement combiné. On ne saurait dire les transports de tout le peuple, quand les Faux Oiseaux palpitèrent et ramagèrent dans le soleil. L'opinion générale fut que jamais on n'avait rien vu ni entendu de pareil. Les plus sages s'éprirent de ces ailes menteuses, de ces menteuses voix; et l'on se moquait des dieux, moins habiles que moi, qui, pour créer des oiseaux, avaient besoin de plumes vraies et d'un peu de l'âme universelle! Je fus moi-même si ravi de mes ouvrages que je n'hésitai pas à donner un des nouveaux rossignols-amours à celle que je croyais aimer, en échange d'une colombe -innocence, qui n'était pas née dans un nid du bois. Et beaucoup d'années passèrent. Et tous se proclamaient heureux et triomphants ; et c'était, dans tout

le pays, les jours, les nuits, sans cesse, des chants de fêtes et des bruits de baisers. Tant, qu'enfin une tristesse, pire que les plus amères douleurs, envahit les cœurs, les esprits, éteignit les flammes des yeux et des lèvres. Vainement ils feignaient d'aimer, de chanter, de rire, ces hommes et ces femmes; ils sentaient bien que la mélancolie du mensonge était entrée en eux; et, en dépit des révoltes de leur orgueil, ils détestaient les faux oiseaux, faits de soies et de pierreries, qui ne gazouillaient que par le mécanisme d'un ingénieux mystère. Alors, ils les brisèrent ces jouets! et ils s'élancèrent vers les bois de lauriers-roses, vers les vallées vertes d'yeuses, vers les allées d'acacias fleuris, espérant les colombes, et les fauvettes, et les rossignols, et les aigles de jadis. Mais, par l'équitable vouloir des dieux, tous les vrais oiseaux avaient fui, et les coupables habitants du pays, si heureux autrefois, comprirent qu'ils ne reverraient jamais les fraîches ailes sincères, qu'ils n'entendraient

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jamais plus les belles chansons franches des innocences, des rires, des amours et des gloires.

Le vieillard ajouta :

— Et ils sont morts, à cause du sombre ennui ; les palais et les temples se sont écroulés, les arbres ont pleuré leurs feuilles mortes sur ces trépas désespérés. Moi seul ai survécu, étant le plus coupable puisque je fabriquai les oiseaux-mensongers. Que de jours, que de mois, que d'années ont passé sur mon front dans l'air silencieux et sans volées! voici qu'en traversant le chemin je marche sur mes cheveux blancs. Hélas! le courroux des dieux ne s'apaisera-t-il jamais? Ne me permettront-ils pas de mourir enfin! Oh! qu'ils me laissent mourir! et je ne me plaindrai pas, dans les rouges enfers où m'attendent les supplices, si, avant de clore mes

yeux mortels, il m'a été donné d'entendre, une seule fois, oh! rien qu'une fois, et moins qu'un instant, le cri d'un passereau sur l'épine de la haie !

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