‹ Le bonheur des autresChapitre 7 sur 23 · LA JOIE IMPOSSIBLE · texte numérisé non relu

LA JOIE IMPOSSIBLE

— Impossible?

— Absolument. Jamais, non jamais vous ne me verrez dormante.

— Pourquoi donc?

— Eh! parce que...

Elle l'attira vers elle, lui parla tout bas, dans le cou, avec de jolis rires encore.

— Eh! parce que, dit Cœlie, là. sur la chaise-longue, dans la chaleur tendre du boudoir ensoleillé, je ne serais pas encore tout à fait endormie, languissante et fermant les paupières, et le peignoir entr'ouvert, que vous m'auriez déjà réveillée!

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ANDis que sa mère, assise au piano dans le salon voisin, déchiffrait une sonate de Beethoven, mademoiselle Berthille laissa sur le fauteuil son bébé japonais, — car, à seize ans, elle jouait encore à la poupée, — et me dit :

— Ah! monsieur, je pense que je n'oserai jamais vous conter cette histoire. Elle est aussi effrayante que possible; et elle n'est pas convenable du tout, puisque c'est une bis-

loire d'amour, qui n'aurait ])as dû arriver à une demoiselle comme moi.

— Petite amie, répondis-je, je suis bien certain (jue vous vous alarmez à tort, llien n'a pu vous advenir que desimpie et de pur comme vous-même, et une mauvaise pensée, en vous, seraitaussi extraordinaire qu'une tache d'encre sur un lis. Contez, contez sans crainte. Vous vous exagérez les choses ! Les sensitives, au regard de vous, ne sont que des effrontées; si l'on faisait de toutes vos aventures un recueil en vers ou en prose, ce serait, relié de salin blanc et argenté sur tranches, le meilleur livre que l'on pourrait offrir aux petits anges qui furent sages, les jours de distribution de prix au paradis.

— Je crains bien que vous n'ayez de moi une trop bonne opinion! dit-elle. Enfin, telle qu'elle est, voici l'histoire. Oh! elle est si horrible que je n'ai jamais eu le courage de l'avouer à confesse.

Tandis que mademoiselle Bertille parlait ainsi, du soleil entra par les fenêtres, l'illu-

mina toute, joua dans ses cheveux autour de son front de neige iîne; elle eut l'air d'une rose blanche qui, étant une sainte, aurait une auréole d'or.

Elle commença :

— Il faut vous dire, monsieur, qu'il se passe au couvent des choses qui sont absolument répréhensibles. Vous vous imaginez peut-être que les pensionnaires occupent tout leur temps à lire dans des livres sérieux, à étudier leurs leçons, à griffonner leurs devoirs avec de petits doigts tachés d'encre comme le lis dont vous parliez. Ah! c'est une grande erreur, je vous assure! elles ont de bien autres soucis, très criminels; l'on ne saurait se faire une idée des choses qu'elles se disent à voix basse, deux à deux sous les châtaigniers de la grande cour. Il y en a qui parlent déjeunes hommes qu'elles ont vu aux dernières vacances, qui étaient jolis, et qui avaient des moustaches! D'autres ne craignent pas d'à-

vouer qu'elles ont songé plus d'une fois au jour où on les marierait. N'est-ce pas abominable? Et elles sont, sur beaucoup de points, très savantes- Tenez, je me souviens d'une parole qui va vous faire frémir. Une fois que j'avais trouvé dans un buisson de syringas un nid de fauvettes grises, sans duvet encore, toutes petites, toutes pépiantes, et que je demandais à mon amie Emmeline comment ces bestioles étaient nées : « C'est, me réponditelle, que le- père et la mère ont gazouillé ensemble sur la même branche fleurie ! «

— Oh ! fis-je avec épouvante.

— Je savais bien que vous frémiriez!

— iMais vous, du moins, petite amie, vous vous gardiez bien d'avoir de ces étranges pensées; et vous faisiez l'admiration des bonnes sœurs par votre réserve et votre zèle studieux.

— Oui, dit mademoiselle Berthille, je crois avoir été digne d'éloge, assez longtemps, — jusqu'au jour où se passa l'aventure dont vous exigez le récit! Une fois, après le repas du

soir, je me promenais toute seule dans le jardin, le long du mur où grimpent des rosiers. Je ne songeais pas à mal, oh! je vous prie de le croire, lorsque, tout à coup, j'entendis, venant de la route, la plus délicieuse musique qu'il soit possible d'imaginer.

— Quoi ! l'on vous donnait la sérénade?

— Je n'ai pas dit que cette musique fût un bruit de mandore ou de guitare. Non, ce qui chantait, ou plutôt ce qui parlait, mais avec une mélodie de chant, c'était une voix d'une tendresse infinie, et je reconnus tout de suite, tant elle était douce, que ce n'était pas une voix de femme ni une voix de vieillard.

— Aïe!

— Ce jeune homme, invisible, de l'autre côté du mur, disait : « 0 ma bien-aimée, vous êtes tout ce qui m'est cher en ce monde; où vous ne venez point, il n'y a pas de fleurs, de verdures, d'oiseaux, ni de clarté! Ne prendrez-vous pas en pitié un jour le grand amour que j'ai pour vous? Hélas! de vous seule

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dépend ma joie ou mon désespoir, et je ne manquerai pas de mourir si vous ne me donnez la petite rose que vous avez à votre corsage! »

— Cet amoureux, sans doute, parlait à sa fiancée, sur la route?

Mademoiselle Berthille me regarda avec une grande colère.

— Quelle idée avez-vous ! s'écria-t-elle. De quelle fiancée prenez-vous souci? C'était à moi, à moi seule qu'il parlait.

— Comment! sans vous avoir jamais vue?- -— Il n'est pas indispensable d'avoir vu une

jeune personne pour s"éprendre d'elle au delà de toute expression! D'ailleurs, il se pouvait qu'il m'eût aperçue, monté dans quelque arbre, tandis que je jouais sur la pelouse avec mes camarades.

— En effet, je n'avais pas pensé à cela, .

— Et la preuve qu'il s'adressait à moi, c'est qu'il demandait une rose : j'en avais une, justement, à mon corsage!

— Voilà qui est tout à fait décisif. Il n'y a

rien à objecter à cette preuve. Je vous demande pardon d'avoir supposé un seul instant que le jeune homme pouvait avoir une amie sur le chemin! Et sans doute, — je prévois la faute dont vous vous repentez encore, — votre cœur s'émut de ces tendres prières, à tel point que vous avez jeté par-dessus la muraille...

— La fleur qu'il souhaitait? Non, monsieur, je connaissais trop bien mes devoirs pour m'abandonner à une telle faiblesse. Quoiqu'il fut décidé à mourir (il l'avait dit!) dans le cas où je lui refuserais l'objet de ses désirs, je m'enfuis, tremblante, éperdue, n'en voulant pas entendre davantage.

— Est-ce là toute votre aventure? Ah ! tout me porte à croire qu'elle vous sera pardonnée.

— Hélas! je n'ai pas hni, et vous ne sauriez croire à quelle extrémité coupable je me suis laissée aller par la suite.

Comme elle disait ces mots, le soleil s'évanouit, laissant la chambre grise : les cheveux de mademoiselle Berlhille n'étaient plus si

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blonds ; je ne vis pas sans inquiétude s'éteindre le léger nimbe d'or.

Elle reprit :

— A quelques jours de là il y eut au couvent une telle épouvante que les nonnes couraient dans les allées, dans les corridors, effarées, levant les bras au ciel, que les pensionnaires ne se parlaient plus entre elles, à voix basse, sous les châtaigniers de la cour! et, au réfectoire, il n'était plus question de manger; et, au dortoir, il n'était plus question de dormir. Ce qui arrivaitétait si extraordinaire, si effroyable, qu'une vieille religieuse qui, depuis dix ans, — tout le monde le savait! — n'avait pas prononcé une parole, s'écria : « Dieu nous protège ! »

— Eh! qu'était-il arrivé, je vous prie?

— 11 était arrivé qu'un fantôme, toutes les nuits, paraissait dans le cloître! Les cellules, les salles, les couloirs étaient hantés d'un revenant vèLu d'un blanc suaire, deux braises

à la place des yeux, el (jui passait en remuant des chaînes. Vous dire à quel point l'on avait peur, c'est une chose qui me serait impossible. Nous avions une maîtresse de dessin, Anglaise, qui avait de très beaux cheveux blonds; un matin ils furent tout blancs! Emmeline en donnait pour raison que l'Anglaise avait oublié de se teindre; mais l'avis général fut qu'elle avait rencontré le spectre, et que, de terreur, sa chevelure avait blanchi! Enfin, tout le monde vivait dans une anxiété dont aucune parole ne saurait donner une idée; et la Supérieure elle-même, à qui l'on apprit l'événement, s'en montra fort tourmentée.

— Sans doute, dis-je, quelque pensionnaire facétieuse avait imaginé, pour effrayer ses compagnes, de se promener, la nuit, dans ie couvent, habillée d'un drap, avec deux bougies sous un grand voile.

Pour la seconde fois, mademoiselle Bertliille me considéra avec un air de courroux.

— Il faut avouer, monsieur, dit-elle, que vous avez les imaginations les plus extrava-

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gantes. Une pensionnaire? un drap ? un grand voile? des bougies? Mais vous ne vous souvenez donc pas de ce qui m'était arrivé? Vous ne vous rappelez pas que le jeune homme, de l'autre coté du mur, avait dit qu'il mourrait si je ne lui donnais pas la rose de mon corsage? Est-ce que vous ne mourriez pas, vous, pour l'amour d'une fleur, si vous l'aviez promis?

— Si fait! m'écriai-je d'un ton de solennel serment.

— Eh Lien ! ce que vous auriez fait, il l'avait fait! il était mort de chagrin! et maintenant, c'était son âme en peine qui revenait dans le cloître.

— Vous avez raison. Il est évident que c'était son âme en peine. Moi aussi, à sa place, je serais revenu.

— Le gage d'amour que, vivant, il avait sollicité, il le réclamait encore après son trépas; et je fus tout de suite convaincue qu'il n'aurait point de repos tant que son désir ne serait pas satisfait.

— Vous aviez gardé la rose?

— Oui, entre deux pages d'un livre d'heures. Je résolus de la lui donner. Un soir, après les lampes éteintes (ce soir-là, précisément, la supérieure avait déclaré que toutes les pensionnaires seraient punies si lo fantôme ne cessait de se faire voir, car elle avait eu, à tort, le même soupçon que vous), un soir, je laissai tomber la rose sur les dalles du corridor, et le lendemain elle n'y était plus, — et jamais plus le revenant n'a paru dans le cloître' Oli! je m'accuse. Oh! ma faute fut très grande. Céder à la prière d'un jeune homme, même défunt, c'est une chose dont on ne saurait assez se repentir. Mais je pense qu'il me sera tenu compte de ma bonne intention, et, enfin, je ne pouvais laisser souffrir éternellement celui qui était mort pour moi et qui demandait si peu de chose! «

Là-dessus, mademoiselle Berthille, avec un grand soupir, retourna à son bébé japonais.

Je n'eus garde de lourmenler ses illusions, de lui faire remarquer qu'il y avait peut-être une ou deux invraisemblances dans son aimable récit. Elle m'en eût voulu! Il est toujours agréable à une femme, même à une jeune demoiselle qui joue encore à la poupée, que quelqu'un ait expiré d'amour pour elle, et, défunt, n'ait pas cessé de l'aimer. Et puis, qui sait si elle n'avait pas raison, mademoiselle Berthille, et si je n'avais pas tort? Le jeune homme qui parlait de l'autre côté du mur est peut-être endormi dans le bon cimetière, une rose fanée à ses lèvres mortes!

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