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CHAPITRE HlilTIEME

Une partie de Macao. fSuile.J

Le chevalier de Cordouau sortit discrètement de la chambre d'Adeline, gagna la porte cochère, où il trouva un cabriolet de place qui l'attendait.

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— i\Iinistère de la police, dit-il a l'oreille du cocher; détale un peu lestement, camarade.

La baronne de Sainte-Adresse était entré l'œil animé, le visage échauffé, dans le salon oîi les gens qu'elle appelait ses cliens , se livraient h une partie effrénée de Macao.

Quelques mots sont ici nécessaires pour donner un aperçu de la singulière industrie de la maison Joffrel et compagnie, industrie à laquelle nos discordes

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politiques ont donné naissance, et qui fut largement exploitée, surtout pendant les premières années de la seconde Restauration.

La maison Joffrel connue, pendant tes Cenl-Jours, sous le nom d'hôtel de Sainte-Adresse, étoit l'un des rendez-vous ouverts aux conspirateurs qui cherchaient a renverser le gouvernement impérial ; mais on n'y voyait que des représentants du parti royaliste, auxquels se mêlaient, sous le masque il est vrai, quelques uns de ces hommes que Fouché tenait, dans son haliile et perfide pré-

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voyance, prêts a plaider devant l'étranger la cause de la branche cadette.

La fausse baronne s'était donnée à ses clients, pour une victime de la Révolution, et comme sa prétendue nièce Céleste de Mont-Ville (veuve d'un émigré des États de Languedoc) était une femme charmante, douée de grâces piquanies; comme la table était bonne, l'hospilaiité parfaite, le jeu roulant, la sécurité certaine, les cliecits ne se montraient pas difficiles a vérifier l'authenticité de cette vieille duègne qui faisait d'ailleurs les

honneurs de son logis avec un rare aplomb.

On se réunissait tous les soirs k l'hôtel de Sainte-Adresse ; on y dînait une fois par semaine, et, avant de prendre les cartes, on tenait conciliabule pour faire des projets et préparer la chute du tyran.

Les alfiliés de la baronne étaient de tout âge, de conditions diverses, et venaient des quatre points cardinaux de la France ou de l'émigration. On y voyait

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de jeunes VeDdéens^ plusieurs de ses congréganisles fameux de la rue du Bac, quelques vieillards, des gens d'épée, de robe et de ûnance.

La jeune et jolie veuve, produite par * la baronne, sa tante, avait, pour mission spéciale de charmer ses nombreux adorateurs et de les écouler tous sans en aimer aucun, métier dont elle s'acquillait avec une merveilleuse finesse. La baronne vivait dans ce cercle de dupes, comme une araignée au centre de sa toile meurtrière; elle jouait gros jeu et ricbail avec dextérité; elle surveillait

sa nièce d'un œil complaisant et paternel, en même temps que le chandelier où ses clients déposaient généreuseoient le priîL du dîner, des cartes, de la bougie, de l'asile et des confidences politiques et amoureuses.

Le grand salon où se tenaient les conciliabules était une pièce carrée assez richement meublée. On n'y arrivait qu'après avoir traversé plusieurs petits appartements, et une sonnette placée dans un meuble de ce salon, eût donné le signal d'une visite suspecte, si la police avait eu fantaisie de faire sa ronde h l'h-otel de

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Sainte-Adresse. Cette sonnette correspondait, par un cordon souterrain, avec la loge du concierge, et, en cas d'a- Jerte, les dispositions étaient prises pour transformer instantanément la réunion des conspirateurs en compagnie bourgeoise, se livrant aux émotions paisibles du wisth et du boston, a vingt-cinq centimes la fiche. A cet effet, chacun arrivait déguisé a l'hôtel. On ne voyait ni gazettes, ni brochures sur les tables, et on eût démoli de fond en comble la maison, qu'on n'y aurait pas trouvé d'armes accusatrices.

La soirée du 20 juin était triste; les

derniers cliens arrivés avaient été viveîiîent interrogés sur les broits de la ville, et tous avaient rapporté la nouvelle du gain de la bataille de Ligny. Les mieux renseignés avaient pris langue dans les /' ministères, et s'étaient glissés jusques dans les ateliers du Mom/cî/r. Ils avaient trouvé le monde ministériel dans la joie de noire victoire , et les imprimeurs sans pâture pour le journal ofïîciciel.

Les bruits du boulevard , des théâtres , des estaminets se renvoyaient d'écho en écho le cri de Ywe l'Emperetirl. .. On faisait circuler des fragments de lettres datées de Ligny et de MontSainl-Jean, annonçant la déroute de Blûcher, suivie

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de la retraite de Wellington. L'enthousiasme courait les rues, — l'hôtel de Sainte Adresse était dans une consternation profonde. On y avait joué d'abord avec mollesse; puis, comme saisi de vertige, on avait fini par se venger sur les caries des rigueurs de la fortune, et lors que la baronne s'approcha du Macao,elle sourit aux piles d'or que se disputaient des champions animés par le désespoir.

— J'arrête le coup, dit la mère Joffret, en posant sa main de spectre sur le bras

du banquier qui allait tourner ses cartes.

Tous les joueurs levèrent la tête.

— Rien ne va plus, baronne, dit l'un d'eux, le jeu est fait.

— Je parie mille louis , j'en parie dix mille, reprit la baronne... Allons, vicomte, vous qui avez tant gagné ce soir, tenez-vous le pari ?

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— Pari sur quoi? pour qui? demanda le vicomte interpellé.

— Pour le roi de cœur, pour Sa Majesté Louis XVIII, parbleu !

Les joueurs se refrardèrent ; le banquier déposa ses cartes.

— Eh bien ! messieurs, continua la baronne, vous n'êtes pas plus enthousiastes que cela ?

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-Je vais m'expliquer plus clairement.

Combien y a-t-il sur le tapis?

-- Mille a douze cents louis, répondit le banquier.

— Reprenez donc vos enjeux, et passez-moi les cartes : je vais tailler.

On crut que la baronne avait perdu la tête; mais, comme elle parlait avec une certaine autorité, on lui obéit. Les

clients, qui ne jouaient pas, s'approchèrent de la table, le cercle fut compacte.

— Combien donneriez-vous, tous tant que vous êtes, pour que Buonaparte eiit été vaincu, son armée détruite, et le roi à Paris? demanda la mère JofTret.

— La moitié de ma fortune, dit un joueur.

Ma fortune entière, dit un autre.

Ma vie...

Mes deux bras...

Mon château..,

— Allons ! vous êtes de braves gens, inlerrompil la baronne. Eh bien ! parlez tous contre îîioi que Buonaparle n'a pas été vaincu a Waterloo, que son armée

n'est pas dans une horrible déroute

Allons, courage... que pariez-vous, vicomte? Macao en poste; jouez, cher.

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— Deux cents louis ?

— Au jeu .. Et vous chevalier ?

— Tout ce qui me reste, cinquante louis.

Et vous, général?

Cent louis.

La mère Jofîret fil le tour de la table,

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et embrassa d'un regard plein de fièvre les monceaux d'or que chaque joueur poussait devant lui.

— Ecrivez les enjeux, vicomte, ditelle, et donnez-m'en le double. Messieurs, reprenez vos mises , et soyez exacts au raout, demain soii h neuf heures. Si la nouvelle que je vous ai donnée est fausse, si l'usurpateur n'a pas subi a Waterloo un désastre dont il est i.mpossii>Ie qu'il se relève, si nos chers Anglais, si nos braves Prussiens n'ont pas relevé le drapeau blanc, je doublerai vos enjeux ; mais si mon estafette

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ne m'a pas trompée, vous payerez eu bous gentilshommes que vous êtes... Ce ne sera que m'indemniser, car j'aurai risqué ma fortune et ma tête, pour être la première a pousser, ici, ce cri de victoire : Vive le roi !

— Mais, baronne, demanda un vieux diplomate, cette estafette...

— Vous avez parié vingt louis, commandeur , ne soyez pas plus exigeant que ceux qui en ont parié deux cents... mon courrier est au lit... on vient de le

saignera blanc... le pauvre homme en mourra, je le crains... Messieurs, a de-

main.-, permettez que je prenne un peu de repos, l'émotion m'anéantit.

Les clients de la maison Joffret et compagnie se retirèrent un à un, deux k deux, selon leur habitude, en se livrant àk de douteuses espérances, tant la vérité que venait de leur jeter la baronne leur semblait invraisemblable.

Quand le dernier de ses familiers eut disparu, la mère Jofl'ret additionna rapidement les enjeux. Puis elle courut chezAdeline, qui, couchée sur sonsopha,

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