CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
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A LA LIBRAIRIE NOUTELLB l)roitt de nprodvettoB et de traduotton césenr^g
NOTICE SUR MfiRY
Marseille^ la ville grecque exilée sur nos rivages, a voulu, comme autrefois ses sœurs d'Ionie, revendiquer le berceau d'un fils d'Homère. C'est une prétention qui rhonore, mais à laquelle, nous regrettons de le dire, il faut absolument qu'elle renonce.
Joseph Méry est né aux Aygalades, en 1803, près de l'ancien château de Barras, aujourd'hui la propriété de M. de Castellane.
Il eut pour précepteur un vieux prêtre, l'abbé Carrié, qui lui enseigna merveilleusement le latin.
Son intelligence s'éveilla et grandit dans ces douces régions méridionales, toutes de pourpre et d'azur, où la mer et le soleil se donnent un étemel baiser.
Le poète enfant se plaisait à faire de longues promenades sous ?es grands bois de Gemenos, et ce fut là sans doute que lui apparut pour la première fois cette belle nymphe harmonieuse dont il a retenu les chants célestes, et qui, depuis, l'a toujours iibrité de ses blanches ailes.
s NOTICE SUR HÉRT.
En 1818^ achevant ses études à Marseille^ il assista aux luttes sanglantes et aux épouvantables massacres gui signalèrent dans le Midi le retour des Bourbons.
Saisi dliorreur et méprisant un parti assez lâche pour soudoyer le meurtre, le jeune homme, bercé jusque-là dans les principes du royalisme, déchira ses langes.
n devint bonapartiste et libéral.
De cette épocpie datent les débuts de Méry dans la carrière littéraire. A côté du poëte se révéla tout à coup le journaliste incisif, spirituel et mordant.
Le premier soin du parti prêtre avait été de prêcher la croisade contre TUniversité, cette magnifique création du génie de TEmpire.
Une coterie haineuse, hypocrite et déloyale, sapait l'institution dans sa base. On enlevait aux laïques les hautes fonctions universitaires pour en revêtir des membres du clergé. L'intolérance et le fanatisine allaient si loin, que M. Tabbé Éliça-Garay, inspecteur en chef des collées, enjoignait expressément aux professeurs de donner les prix à ceux des élèves qui remplissaient avec le plus de ponctualité leurs devoirs religieux, sans acception de mérite, de travail et de talent.
Révolté de cette injustice, dont peut-être il avait été la première victime, Méry, à peine âgé de dix-sept ans, s'arma du fouet de la satire et en cingla le visage de M. Tinspecteur en chef des collèges.
L'article parut dans un petit journal de Marseille.
Toute la coterie cléricale sonna le tocsin.
M. Tabbé Éliça-Garay porta plainte devant les tribunaux et fit condamner à quinze mois de prison le jeune auteur du pamphlet.
Méry se constitua prisonnier.
Fier de son action, heureux d^être persécuté pour la cause dont il avait pris la défense, il s'étendit brave*
NOTIGS SUR m£rT.
ment sar la paille des cachots et ne voulut pas enten* dre parler d'une demande en grâce.
L'oiseau charme sa captivité par des chants; le poëte est comme Toiseau.
Méry chanta quinze mois^ et^ quand on ouvrit les portes de sa cage, il prit son vol du côté de Paris, avec un recueil d'odes et de poésies fugitives.
Pendant Tespace de neuf ou dix années, c'est-àdire jusqu'en 1838, il habita tantôt la capitale et tantôt Marseille, où il avait fait ses premières armes dans le journalisme et où l'appelaient de nombreux amis.
Il se lia surtout avec Alphonse Rabbe, publiciste original, qui, après avoir écrit les Massénaires, diatribe •violente contre Masséna, gouverneur de Marseille, s'agenouilla tout à coup devant le drapeau qu'il avait insulté, fit amende honorable et déclara hautement que celle de ses mains qui avait tenu la plume devait être trûlée.
Les libéraiix le dispensèrent de rallumer pour son usage personnel le brasier de Mutius Scaevola.
Rabbe devint l'un des ennemis les plus irréconciliables de la légitimité.
Son influence était grande sur la jeimesse de Marseille. Il créa des' journaux, où il exploita, pour le compte de l'opposition, un peu son propre talent, beaucoup celui des autres.
Sous les auspices d'Alphonse Rabbe, Méry devînt l'un des plus actifs rédacteurs du Phocéen.
Tvîais bientôt, voulant se mettre à Tabri de l'exploitation exercée par cette feuille, il créa lui-même un second journal voué à la cause du libéralisme. La MédUarrannée troubla le repos de plus d'un fonctionnaire et fit jouer souvent le télégraphe sur la ligne de Paris à Marseille.
Ges deux journaux ae rcunircul plus tard en un
4 NOTTGK 5Tm MÉBT.
seul^ appelé le Sémaphore, qui a continué sa publicatlon jusqu'à nos jours.
Vers 1824, les voyages de Méry à Paris devinrent plus fréquents.
n commença à y poser les bases de sa réputation littéraire.
Mais, comme tous les gens de lettres qui refusent de se prosterner devant le pouvoir et qui n'émargent pas le registre des gratifications, il lui arriva plus d'une fois, à rheure du dîner, de se poser un problème, que sa bourse vide Taidait médiocrement à résoudre.
Alphonse Rabbe, installé depuis six mois à Paris, où il écrivait VHùtoire des PapeSy offrit au poète une place à sa table et le pria de traduire quelques in-folio latins, besogne peu récréative, qui absorbait tout le temps de Méry et semblait lui défendre à perpétuité de diner ailleurs.
Fidèle au système d'exploitation qui lui avait réussi jadis à Marseille, l'ancien rédacteur en chef du PAocéen ne cherchait pas à procurer à son compatriote un travail plus en rapport avec ses goûts et son talent. Il eût fait traduire à Méry la collection tout entière des Pères de l'Église et les canons de tous les conciles, sans une circonstance qui permit enfin à son jeune convive de manger à une table moins coûteuse.
Soulé, directeur du Nain-Jaune, aujourd'hui sénateur aux États-Unis et l'un des plus illustres chefs de l'Union américaine, vint rendre visite à l'historien des papes et lui demander quelques articles pour son journal.
— Impossible, mon cher, impossible ! s'écria Rabbe, avec tout l'orgueil d'un écrivain persécuté par les libraires.
Le visiteur insista, mais inutilement ; il se vit obligé de sortir sans la moindre promesse d'article.
— G'^t fort bien de refuser pour vous, dit Méry,
NOTICE SUA M£RT. il
^juî avait assisté à la conversatioii; mais vous auriez pu accepter pour moi.
— Ah ! c'est juste, dit Rabbe. Où diable avais-je l'esprit ? Mais Soulé n'est plus là, comment faire?
— Donnez-moi une lettre; j'irai, ce soir même, au
^ain-Jaune.
— Hum ! fit Rabbe, jetant un coup d'œil de regrel sur les in-folio latins.
Néanmoins il écrit la lettre.
Méry, triomphant, l'emporte, rédige deux articles en toute hâte, et court au bureau du NainrJaune, où il trouve Léon Halévy et Santo Domingo.
n leur présente sa copie avec la lettre de Rabbe.
— Oh! oh! lui disent ces messieurs, il y a du bon ^ans ces articles; mais sont-ils de vous seul?
— Et de qui donc seraient-ils? demande Méry.
— Votre patron, sans doute, y a mis la main? Il oious semble reconnaître le style de Rabbe.
— Ah! ceci devient trop fort! s'écrie le jeune liomme piqué au vif. Qu'on me donne un sujet! je veux le traiter à l'instant même, là, devant vous.
Léon Halévy et Santo Domingo le prennent au mot.
Ils lui proposent pour thème la Petite Poste.
Méry prend la plume, et, séance tenante, il rédige un article désopilant, plein d'esprit, de verve et de gaieté, qu'on porte à l'heure même aux compositeurs, et qui, le lendemain, est dévoré d'un bout de Paris à l'autre.
Soulé, sans plus de retard, offre à Méry le titre de rédacteur du Nain-Jaune avec dix-huit cents francs ^ d'appointements.
Huit jours après, il porte cette somme à deux mille quatre cents francs, puis à trois mille; puis la caisse ne compte plus et donne au nouveau rédacteur tout ce qu'il demande.
Méry faisait tout le journal.
6 NOTICE SUR MÉRT.
Un pareil envahissement, dont il n'était pas le maître, puisque sa facilité extraordinaire multipliait chaque jour la copie et que le directeur choisissait ses articles de préférence à ceux des autres ; cet envahissement, disons-nous, souleva contré lui des rancunes jalouses, que son caractère affectueux et hienveillant ne tarda pas à faire disparaître.
Il eut bientôt, du reste, à s'occuper de travaux plus dignes de sa plume.
Les natures poétiques se rapprochent; le génie attire le génie.
Victor Hugo, déjà célèbre, se lia très-étroitement avec le jeune rédacteur du Nain-Jaune^ et, depuis, ils n'ont pas cessé d'être frères par le talent et par le cœur,
VEnfant sublime entrait, comme Méry, dans sa vingt-deuxième année ; mais il était absolument imberbe et ressemblait à une jeune fille déguisée en page, ce qui explique la qualification que lui accorda Chateaubriand.
Victor Hugo venait de chanter les pompes du sacre.
Un autre poëte, dont la liaison avec Méry commençait également alors, avait cru devoir célébrer aussi Reims, Charles X et la sainte Ampoule.
On devine qu'il s'agit de Barthélémy.
Ce dernier, royaliste de conviction, mais trèspauvre, avait eu l'espérance, en éperonnant sa muse, d'attirer sur lui l'œil du pouvoir, et comptait sur une large gratification ministérielle.
Efiectivement, une lettre de M. de Damas lui arrive un beau- matin.
Barthélémy court au ministère, M. de Damas n'est pas visible.
Il y retourne le soir môme, le lendemain, le suiy lendemain, huit jours de suite, personne !
KOTIGE SUR IfiRT. 7
Fort de la lettre reçue^ il s'obstine i frapper à cette porte toujours close. Euiin elle s'ouyre^ un huissier se présente et offre^ de la part du ministre^ an chantre de la sainte Ampoule... un louis !
C'était la quarante-troisième visite de Barthélémy au ministère.
Furieux^ il jette la pièce d'or an nez de l'huissier^ quitte la place avec une soif de vengeance facile à comprendre^ et rencontre Méry sur le boulevard^ au moment où passaient les équipages de Sidi-Mahmoud^ ambassadeur du bey de Tunis pour les fêtes de Reims.
L'entretien des deux poètes dut être curieux.
Méry^ qui n'avait pas chanté le sacre^ et dont les principes libéraux s'exaltaient encore par les événements^ tenait le baril de poudre ; la colère de son nouvel ami servit de mèche^ et la première SidUnne éclata.
Presque immédiatement elle fut suivie de deux autres^ qui eurent^ comme leur aînée^ un succès dont aucune publication de nos jours n'offre d'exemple.
Effaçant intrépidement du dictionnaire le mot tfiifossihle, nos deux collaborateurs résolurent de renverser le ministère Vîllèle, roc immuable contre lequel était venue se briser l'armée tout entière des deux oppositions.
Quiconque a vu Paris le jour où fut publiée la VilWiade a dû nécessairement être illuminé d'un rayon prophétique et saluer dans l'avenir^ à quatre ans de distance^ les barricades de juillet.
Jamais satire d'un aiguillon plus fin^ plus délicat^ et en même temps d'une portée plus sûre^ ne fut lancée contre un homme politique.
11 fallait, pour écrire ce chef-d'œuvre, une maturité de conviction, une force de logique et un sang-froid railleur qui ne pouvaient appartenir à un converti de la veille; aussi Barthélémy, avec une franchise qui
% NOTICE SUR MÉllY.
rhonore, avoue-lril (1) que la meilleure part du succès de la VilUliade est due à son collaborateur.
Méry logeait, à cette époque, rue du Harlay-du- Palais. Son compagnon de chambre était Armand Carre! .
Aucun libraire n'avait acheté le manuscrit d'avance. Le NainrJaune, écrasé par des amendes énorines« ayait cessé de paraître.
Comment payer un imprimeur? '
Armand Carrel et Méry rassemblent quelques camarades; on lit le poème ; tous les auditeurs sont dans Tenthousiasme et proclament la Villéliade un chefd'œuvre.
n y avait à cette réunion d'amis un clerc d'avoué qui ne s'attendait en aucune sorte à être, quelque vingt ans plus tard, ministre de l'instruction puhlique.
Achille de Vaulabelle ne possédait pas un sou vaillant.
Mais il fouilla dans la poche de son frère, officier aux gardes, y trouva quelques louis, et, quarante -huit heures après, la Villéliade, tout imprimée et toute radieuse, sortait des ateliers typographiques de Féreau, rue du Foin-Saint- Jacques.
Le Constitutionnel était alors place de la Bourse.
il avait pour rédacteurs Etienne, Jay, Tissot, Jouy, Arnault, véritables rois de la presse et dispensateurs uniques de la publicité; car, en ce temps-là, il n'y avait point d'annonces.
Tout livre dont ces messieurs dédaignaient de rendre compte était sûr de rester dans roiQ)li.
Le jeune auteur de la Villéliade se présente à la rédaction du Constitutionnel avec deux exemplaires de son œuvre.
Etienne en prend un, le coupe assez dédaigueuse-
(I) Voir les notes de la traduction de ï£néide, livr^ t •